L’art de la joie – Goliarda Sapienza

lart-joie-L-1

L’art de la joie – Goliarda Sapienza, traduit de l’italien par Nathalie Castagne,1998, 2005 pour la traduction française, éditions Viviane Hamy

Que d’avanies aura connu ce roman avant d’être publié en Italie en 1996 et traduit en France en 2005 ! Achevé en 1976, après dix ans de labeur acharné, et des difficultés matérielles innombrables, -Goliarda Sapienza connut même la prison-  ce roman fut certainement jugé trop sulfureux pour être publié par les éditeurs italiens. Jugez plutôt la teneur des critiques : « C’est un ramassis d’insanités. Moi vivant, jamais on ne publiera un livre pareil », ou « Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec cette chose-là ? ». (cité par Angelo Maria Pellegrino). Après sa mort, son mari le publia à compte d’auteur et le roman resta dans un relatif anonymat pendant encore une dizaine d’années, avant d’être publié en France et reconnu. Ce succès lui valut d’être redécouvert en Italie.

En effet, certains ingrédients eurent de quoi choquer la morale bourgeoise de son temps, des crimes perpétrés sans remords (ni regrets à vrai dire), des amours homosexuelles, un éloge de l’amour physique, des descriptions assez précises de certaines pratiques sexuelles mais sans aucune vulgarité ni grossièreté, une femme libre qui avoue même ses désirs incestueux tout en sachant qu’ils sont interdits et qu’elle doit y renoncer et surtout une critique radicale du mariage. Pas de tabou dans ce roman, tout est dit, débattu ou simplement évoqué. Mais Goliarda est née dans une famille socialiste anarchiste, et elle est donc très avance sur son temps. Elle serait même en avance sur le nôtre. D’ailleurs son roman paraît aujourd’hui parfaitement moderne, et complètement d’actualité.

Bien, qui est cette femme ? Modesta est née le 1er janvier 1900 dans une famille très pauvre, affublé d’une sœur handicapée qu’elle déteste, et d’une mère qu’elle méprise. A l’âge où d’autres jouent à la poupée, la petite Modesta connaît ses premiers émois sexuels en compagnie d’un jeune homme dont l’âge n’est jamais précisé. Elle se débarrasse donc de cette famille encombrante, après avoir subi le viol de celui qui se fait passer pour son père. Elle atterrit dans un orphelinat dont la mère supérieure s’entiche d’elle. Modesta ne reculera devant rien pour parvenir à ses fins, complètement immorale. D’ailleurs, elle prouve parfaitement que le crime, s’il est justifié, paie toujours. En tout cas, dans ce livre, il est un moyen très simple d’éliminer ceux qui se dressent sur son chemin. Pour le reste, Modesta vit, aime, apprend, écrit et participe aux grandes tragédies de cette première moitié du XXe siècle. Elle a des valeurs fortes, de partage et d’amour, s’engage et se bat.

L’art de la joie est une fresque des événements politiques de la première moitié du XXe siècle, un roman d’apprentissage, et une évocation grandiose de la Sicile. Il est un plaidoyer pour la vie des sens, son innocence, son foisonnement et sa richesse, et pour la liberté des femmes. Il est toujours passionnant et Modesta, qu’elle irrite, qu’elle choque, ou qu’elle séduise, un personnage de femme assez extraordinaire. On assiste à la naissance du monde moderne, aux agonies et aux révolutions de l’ancien. Une multitude de personnages, enfants, amants, amantes partagent la vie de Modesta, pour quelques heures, quelques mois, quelques années ou pour toujours. Sur le plan formel, l’alternance de la narratrice, intérieure ou extérieure à l’histoire multiplie les perspectives sur la vie intérieure, intense, du personnage et agit comme une chambre d’écho.

Goliarda Sapienza est décédée quelques mois avant la parution du roman, et il est considéré aujourd’hui comme son chef-d’œuvre.

A lire absolument, un incontournable.

 

Une très bonne idée chez Eimelle, qui consiste à découvrir l’Italie et sa littérature pendant tout le mois d’Octobre ,  le mois italien.

:

Véronique Sanson Seras-tu là ?

 

Une grande dame que je viens de voir ce soir, en communion avec son public, dans un grand moment d’amour.

Paroles de femme : Yannick Lahens

                                                                                                                                                  (photo extraite de la vidéo précédente)

« Je pense que les femmes ne changent pas la littérature, elles ne peuvent pas changer les règles de la littérature mais je crois que les femmes apportent leur vécu, leur situation, quand vraiment elles y mettent le tout d’elles-mêmes. Je crois que ça apporte quelque chose de différent, et je crois qu’aujourd’hui il y a un phénomène qui est en train de se vivre en Haïti, la voix des femmes donne une autre perspective des choses, […] il y a un chemin qui est en train de se tracer… »

Yanick Lahens – Influences et confluences

Yanick Lahens – Bain de lune – Prix Femina 2014

Yanik Lahens

Yanick Lahens – Bain de lune – Sabine Wespieser Editeur 2014

vignette femmes du MondeUne jeune femme, rejetée par les flots, éprouvée dans son corps, l’esprit chaviré par la douleur, est trouvée par un pêcheur qui, avec l’aide de quelques autres, la ramène au village. Dans son délire, elle raconte les événements qui l’ont amenée là, une longue suite d’épreuves et de misères qui ont malmené sa famille et ses ancêtres mais aussi son pays, en proie à la violence politique. Les dieux du vaudou ont beau veiller sur le petit peuple des miséreux, des paysans, le pouvoir des dictateurs semble plus grand encore. Alors qu’on croyait la liberté retrouvée, à la suite de luttes et de sacrifices, un autre tyran encore plus sanguinaire prend la place. Comment faire, pour survivre sur cette île, pour échapper à cette malédiction d’un pouvoir incontrôlable, parfois soutenu par d’autres puissances étrangères ? Rester ou partir ? Courber le dos, s’effacer, se faire le plus petit possible, ou risquer la torture et la folie ?

A lire Yanick Lahens, dont l’écriture tourmentée et magnifique sait nous emporter sur cette île recroquevillée sous un soleil implacable, on se prend à désespérer d’Haïti et de ses dirigeants, tous plus implacables ou corrompus les uns que les autres, de droite ou de gauche, farouches exploiteurs ou habiles populistes, il semble n’y en avoir aucun  qui prenne soin de cette île dont la beauté et le désespoir sont magnifiquement chantés par l’auteure.

Voilà, on repose le livre avec une infinie lassitude, sous le charme pourtant de ces hommes et de ces femmes courageux, face à une misère implacable et victimes, de génération en génération, de la violence politique.

Yanick Lahens vit en Haïti. Depuis la parution de La couleur de l’aube (2008, prix RFO 2009), elle porte en elle le grand roman de la terre haïtienne qu’est Bain de Lune.

Née en Haïti le 22 décembre 1953, Yanick Lahens part très jeune pour la France où elle fait ses études secondaires, puis des études supérieures en lettres. À son retour en Haïti, elle a enseigné à l’École Normale Supérieure (l’Université d’État) jusqu’en 1995.

« Elle vit à Port-au-Prince où elle prend une part active dans l’animation culturelle et l’activité citoyenne. Son œuvre occupe une place privilégiée – à côté de celles de Marie Chauvet, Jan J. Dominique, Yanick Jean et Paulette Poujol-Oriol – dans la littérature au féminin en Haïti. Elle est membre du conseil d’administration du Conseil International d’Études Francophones (CIEF). Elle partage aujourd’hui son temps entre l’écriture, l’enseignement et ses activités de conférencière en Haïti et à l’étranger. » (source :lehman.cuny.)

Et que le vaste monde poursuive sa course folle Colum Mc Cann

Et-que-le-vaste-monde-poursuive-sa-course-folle-Colum-McCann

Vignette Les hommes sont des femmes comme les autresColum Mac Cann  Et que le vaste monde poursuive sa course folle  10/18 domaine étranger

Let the great world spin, 2 009 – Belfond 2OO9 pour la traduction française

Colum Mc Cann est né à Dublin en 1965 et vit aujourd’hui à New York. « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », a remporté le National Book Award.

Le roman est basé sur un fait réel : le 7 août 1974, Philippe Petit, funambule, a marché sur un câble entre les tours du World Trade Centre. Le funambule en a fait un récit personnel dans son ouvrage Trois Coups (Herscher, 1983). Le titre du roman « Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d’infinis changements » est emprunté au poème Locksley Hall d’Alfred Lord Tennyson.

Ce roman polyphonique s’articule autour de cet événement extraordinaire auquel vont assister ou prendre part les différents personnages du roman avec pour toile de fond New York, ville tentaculaire, cruelle et magnifique d’où s’élancent les Twin towers, symboles de l’Amérique triomphante. Dans la solitude de la grande ville, des personnages se côtoient, se frôlent parfois sans se connaître, s’ignorent le plus souvent : femmes ayant perdu leurs enfants pendant la guerre du Vietnam, prostituées sur le retour, junkies, prêtres ouvriers. Les fils se croisent pour former la trame du récit, tel ce câble tendu au-dessus du vide, au-dessus du monde. Temps arrêté et suspendu, moment de poésie et de beauté pure. Des événements en spirale s’enroulent autour de cette journée, des moments décisifs dans la vie des gens, des rencontres et des ruptures. Et ainsi va le monde, dans sa course, indifférent aux destinées humaines.

C’est un roman très bien construit, très bien écrit mais je n’ai pas ressenti de grande émotion, il me faut bien l’avouer, même si j’ai admiré les prouesses d’écrivain .

Sonnet – Louise Colet

poésie
Louise Colet exprime ici son sentiment de vide et de perte après la mort de sa mère en 1834 et celle de son amie Julie Candelle la même année.

Le malheur m’a jeté son souffle desséchant
De mes doux sentiments la source s’est tarie,
Et mon âme incomprise, avant l’heure flétrie,
En perdant tout espoir perd tout penser touchant.

Mes yeux n’ont plus de pleurs, ma voix n’a plus de chant,
Mon cœur désenchanté n’a plus de rêverie ;
Pour tout ce que j’aimais avec idolâtrie
Il ne me reste plus d’amour ni de penchant.
Une ardide douleur ronge et brûle mon âme,
Il n’est rien que j’envie et rien que je réclame ;
Mon avenir est mort, le vide est dans mon cœur.

J’offre un corps sans pensée à l’œil qui me contemple ;
Tel sans divinité reste quelque vieux temple,
Telle après le banquet la coupe est sans liqueur.
1834 (Penserosa, 1840)

Louise Colet (1810-1876) L’histoire d’une vie

Louise Colet

Louise Colet – L’histoire d’une vie, née Revoil, femme de lettres française (Aix-en-Provence, 15 août 1810 – Paris, 8 mars 1876)

Les femmes et l'ecriture 3Élevée dans le château de Servanne près d’Aix-en-Provence, elle épousa le flûtiste Hippolyte Colet. Ils vinrent habiter à Paris où son mari devint professeur au Conservatoire. Elle se sépara de lui en 1847 et il mourut en 1851 . Elle tint un salon, rue de Sèvres, qui devint un véritable foyer littéraire grâce à l’influence de celui qui deviendra son amant en 1839, Victor Cousin, dont elle aura un enfant. Il intervint pour que soit triplée sa pension et obtenir pour elle de nouvelles récompenses. Écrivain , elle fut plus connue de ses contemporains « pour ses émois que pour ses œuvres » selon la formule de Rémy de Gourmont. Ravissante, ambitieuse, intrigante, elle défraya souvent la chronique par ses liaisons avec des noms connus de l’époque (Musset, Vigny, Villemain, Champfleury mais aussi Flaubert de 1846 à 1854 (voir correspondance de celui-ci).
Elle n’avait pas froid aux yeux, et à celui qui osa se moquer de sa liaison avec Victor Cousin, elle planta un couteau entre les deux omoplates. On dit qu’elle inspira à Flaubert son personnage de Mme Bovary. Elle le rencontra en 1846 chez le sculpteur Pradier et le reçut Rue de Sèvres après son voyage en Orient avec Emile Girardin, Michel de Bourges, Hugo, Vigny, Leconte de Lisle, Musset.
Elles fut couronnée pour « le monument de Molière » (1843), la Colonie de Mettray (1852) et l’Acropole d’Athènes (1854).

Ses recueils Fleurs du midi (1836), Le Cœur des femmes (1853-1856), lui valurent un certain succès et elle reçut de la part du ministre de l’Instruction publique une pension de 400 livres,  Elle fut aussi l’auteur d’ouvrages de voyage comme Promenades en Hollande (1859) et elle a édité les Lettres de Benjamin Constant à Mme Récamier (1864). Elle a collaboré à une traduction de Shakespeare et écrit pour le théâtre. Mais ses pièces furent rarement acceptées par les directeurs de théâtre et elle dut écrire des ouvrages pour enfants et collaborer à des journaux. (Le Monde illustré, la Revue de Mode, les Modes parisiennes, le Moniteur universel, le Messager de paris, et la Presse, l’Evènement.

1857 : Quarante-cinq lettres de Béranger et détails sur sa vie.
1862-1864 : L’Italie des Italiens

Après un voyage sur le Nil (elle a assisté à l’inauguration du canal de Suez), elle écrivit un feuilleton, Le Pays lumineux qui paraîtra dix ans plus tard.
Ses romans : Une histoire de soldat (transposition romanesque de ses amours avec Flaubert), Lui, roman contemporain, Un drame dans la rue de Rivoli

Elle fut davantage reconnue comme poète. Luce Czyba lui reconnaît un certain talent « En exprimant la nostalgie du paradis perdu de l’enfance, en signifiant la douleur de l’exil et de la solitude […], (elle) parvient parfois à faire entendre l’inflexion d’une voix singulière. » (in Femmes poètes du XIXe siècle, une anthologie, sous la direction de Christine Planté.)

On redécouvre aujourd’hui ses œuvres. Elle souffrit à l’instar d’autres femmes de lettres de sa réputation de légèreté. Les œuvres d’une femme n’étaient pas toujours jugées sur leur valeur intrinsèque mais aussi sur la moralité supposée de leur auteure.

J. de Mestal-Cambrement, la belle Madame Colet, Paris 1913, R. Dumesnil, Le Grand amour de Flaubert, Paris 1945, Dictionnaire des Femmes célèbres, Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Bouquins Robert Laffont, Femmes poètes du XIXe siècle, Une anthologie, sous la direction de Christine Planté.

Paroles de femmes : Louise Colet (1810-1876)

Louise Colet

« Il était de ceux qui, malgré leur médiocrité, professent pour l’esprit des femmes un superbe dédain.
A ses yeux, j’étais folle de vouloir le diriger en politique ou en morale. Il me renvoyait à mes chiffons, à mon piano, aux caquetages du monde[…] »

« Ma grand-mère me parlait beaucoup de la vie mondaine et futile que mène une jeune femme aussitôt après son mariage, et jamais de cette vie enchaînée, sans issue dans ce monde, qui fait de la femme une misérable esclave, lorsque, ne trouvant pas l’amour et le bonheur dans le mariage, elle n’accepte pas comme compensation les distractions dangereuses des passions ou les puériles jouissances de la vanité. »

« Je fus bien coupable d’accomplir aussi légèrement un tel acte, mais est-ce moi qui fus coupable ? Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on hélas ! sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point ? »

In « Un drame dans la rue de Rivoli , Louise Colet (1810-1876)

Les femmes et l'ecriture 3

Maria Iordanidou – Loxandra

Maria Iordanidou – Loxandra, Athènes 1963, Actes Sud 1994, traduit du grec par Blanche Molfessis, 249 pages

LITTERAMA copieFemme du XIXe siècle finissant, Loxandra La Grecque s’épanouit dans sa vie de femme mariée, après avoir élevé frères et sœurs dans la belle Constantinople. Aimant la vie, gourmande, généreuse, pleine d’entrain, elle est le pivot de la grande maison d’où elle peut voir la mer. Elle a l’opulence et la magnificence des orientales et règne sur la cuisine où elle prépare de succulents petits plats dont elle régale sa maisonnée.
Elle n’entend pas grand-chose à la politique, mais qu’y a-t-il à comprendre, un tyran chasse l’autre et le petit peuple n’a aucun pouvoir de décision. Si le sultan veut votre chat, il l’aura, et il a pouvoir de vie et de mort sur ses sujets.
Les événements politiques pourtant traversent le roman car ils ont une incidence sur la vie des habitants, krach boursier, massacre des Arméniens, monarchie constitutionnelle, mais Loxandra y assiste de loin. Elle n’a pas besoin de travailler, son mari puis ses beaux-fils l’entretiendront toute sa vie. Mais il n’en ira pas de même pour sa descendance, sa fille et sa petite fille auront un autre destin et devront prendre leur vie en main.
Les événements marquants sont les mariages, les deuils, les départs en mer, la réussite des maris, des frères, des oncles qui eux bataillent au loin pour faire fortune, toujours en activité, ne revenant auprès des femmes que pour goûter le repos du guerrier.
Les lieux et les espaces du roman ne sont pas seulement des repères topographiques mais intégrés à l’intrigue, ils font progresser la narration, représentant des ruptures, des changements de vie, liés au temps. Constantinople fait partie du récit à la manière d’un personnage, ou plutôt d’une trame, qui rend le canevas de l’histoire parfaitement lisible. La nostalgie de la mère patrie, la Grèce, mais l’attachement aux racines turques se traduisent par des aller-retours qui ressemblent à ceux de la mémoire. Entre Orient et Occident, chacun essaie de construire une identité.

Ce roman est la chronique d’une famille, d’une ville mais aussi d’un siècle finissant, d’une condition de la femme qui va se transformer sous les assauts de la modernité.

Ce récit est truculent et drôle et on rit, ou au moins on sourit devant l’intrépidité de Loxandra ou sa naïveté.

Née en 1897 à Istanbul, la Constantinople des Grecs, Maria Iornanidou, est morte à Athènes en 1989. Conteuse avertie, et experte, elle est très populaire en Grèce.

Mona Hatoum, l’écriture des corps, l’écriture du Monde

Mona Hatoum Beaubourg

Mona Hatoum – L’écriture des corps, l’écriture du Monde

Vignette Les femmes et l'ArtLe centre Pompidou présente une exposition complète de l’œuvre de Mona Hatoum, proposant un aperçu de la pluridisciplinarité de ses travaux depuis les années 70 à travers une centaine d’œuvres représentatives de la diversité des supports explorés par l’artiste : à savoir la performance, la vidéo, la photographie, l’installation, la sculpture et les œuvres sur papier.

Ce qui m’a intéressée, ici, pour Litterama, est la présence de l’écriture dans deux œuvres, Over my dead body, et la vidéo « Measures of distance ».
Elle s’est tout d’abord fait connaître par ses performances et ses vidéos dans lesquelles le corps se fait l’interprète d’une réalité parfois violente, contradictoire ou ambigüe. Mon corps est le point d’ancrage dans le monde, mais c’est par lui que je perçois la réalité qui m’entoure : la vision, le toucher, et tous les autres sens m’informent de ce qui s’y passe.

Over my dead body (1988-2002), sur cette œuvre grande comme un panneau publicitaire, Mona Hatoum se représente de profil, regardant un soldat en plastique posé sur son nez. Elle joue de l’échelle pour inverser les relations de pouvoir en réduisant le symbole de virilité à une petite créature, pas plus grande qu’une mouche que l’on pourrait chasser d’un geste. le texte pourrait être interprété de deux manières : soit le corps est déjà mort symboliquement même s’il apparaît vivant, ou alors, « Il faudra me passer sur le corps, je résisterai jusqu’au bout. »

Dans les années 70, elle s’en éloigne pour se tourner vers la sculpture et l’installation à grande échelle. Cages, grilles, grillages témoignent de l’enfermement, de la séparation, de la guerre. Et là encore, le corps est fait prisonnier, il est pris comme otage, reclus, séparé, subit la contrainte, pris entre des désirs contradictoires, subissant la violence du pouvoir et de ses normes concentrationnaires, refoulant ses désirs.

Pour Mona Hatoum, tout ce qui provient du corps est digne, elle utilise ses cheveux, ses rognures d’ongle, les excrétions.

L’oeuvre « Light sentence » est constituée de boxes grillagés carrés, empilés les uns sur les autres pour créer un enclos à trois côtés plus haut que la taille humaine. les boxes ont l’aspect de clapiers pour animaux mais peuvent aussi évoquer l’architecture institutionnelle.

Les meubles et autres objets familiers, qui occupent une place prééminente dans sa production témoignent d’une réalité marquée par un environnement suspicieux, insidieux et hostile.

Mona Hatoum elle même remarque que le maître mot aujourd’hui est la surveillance, et qu’elle a été frappée lors de son arrivée en Angleterre par le nombre de caméras qui filmaient.
Une partie de son œuvre rend compte d’une réflexion sur le corps, de son écriture, de ses empreintes, et l’autre d’un monde en proie à la violence des hommes.

Measures of distance (1988) Cette vidéo montre sa mère en train de prendre sa douche et en transparence, les lettres qu’elle lui écrivait. On entend la voix de Mona Hatoum qui lit ces lettres. On devine la souffrance de la séparation inscrite dans ce corps nu sous la douche. Voix qui provient du plus intime de l’être. Le texte apporte un message contradictoire, il dit le manque, la souffrance des familles séparées par l’exil, alors que ce corps paraît insouciant sous la douche. mais de la même façon que chaque jour on se lave, chaque jour la séparation s’inscrit dans le  corps. Sur le plan esthétique, le texte apparaît comme un rideau de douche.

Photo Héloïse R. D Centre Pompidou
« Twelve windows »(2012-2013) présente douze pièces de broderie palestinienne, œuvre d’Inaash, l’Association pour le développement des camps palestiniens, une ONG libanaise créée en 1969 pour donner du travail aux femmes palestiniennes dans les camps de réfugiés au Liban et préserver un art traditionnel menacé d’extinction par la dispersion des Palestiniens dans la région. Ces pièces de tissu sont normalement portées sur les robes de mariée.

Née en 1952 à Beyrouth de parents palestiniens, Mona Hatoum est en visite à Londres en 1975 lorsque la guerre civile éclate au Liban. Dans l’impossibilité de rentrer, elle reste à Londres où elle étudie l’art. De nationalité britannique, elle demeure au Royaume-Uni après la fin de ses études. Depuis 2003, elle partage son temps entre Londres et Berlin.

LITTERAMA copieSources : présentation Centre George Pompidou, vidéo de l’artiste, visite personnelle de l’exposition.

Mona Hatoum au Centre George Pompidou jusqu’au 28 septembre. A ne pas rater !

Vignette Les femmes et l'Art

La femme du mois : Květa Legátová (1919-2012)

 

La Femme du moisNée en Moravie en 1919, Květa Legátová a fait à Brno des études de lettres et de sciences avant d’être affectée comme enseignante dans des zones montagneuses par les autorités communistes qui voyaient en elle « un cas problématique ». Pendant quelque temps, elle est institutrice à l’école de Stary Hrozenkov en Slovaquie morave. Expérience qui la marquera profondément et qui sera la source d’inspiration à laquelle puisera  son œuvre.
Au lycée, elle écrivait déjà de courtes pièces radiophoniques et poursuit cette activité jusqu’au début des années quatre-vingt-dix. C’est par le pseudonyme Vera Podhorna qu’elle signe, en 1957, le recueil de contes intitulé « Les esquisses » et, en 1961, on trouve dans les librairies son roman « Korda Dabrova »Elle connaît un succès foudroyant au début des années 1990 avec la parution de son roman Želary. Le prix d’Etat pour la littérature est décerné à l’auteure à l’âge de quatre-vint-deux-ans.

LITTERAMA copieSources : éditeur et http://radio.cz

Květa Legátová – La Belle de Joza / République tchèque

Květa Legátová – La Belle de Joza, traduit du tchèque par Eurydice Antolin avec le concours de Hana Aubry, 2002, Editions Noir sur Blanc, collection Libretto, 2008 pour la traduction française, 157 pages.

Vignette femmes de lettresEliška est à l’aube d’une belle carrière, docteure en médecine, un amant marié mais bien en vue, et une vie assez confortable lorsque la guerre éclate. Elle s’engage alors dans la résistance à l’oppresseur nazi, et sert d’agent de liaison, mais après l’arrestation de ses contacts, elle doit se cacher. Qu’à cela ne tienne, un plan B lui permet d’échapper à la menace, il s’agit d’épouser un jeune homme, véritable force de la nature, mais à la compréhension limitée, blessé gravement dans une rixe sur son lieu de travail à la menuiserie et qu’elle a soigné à l’hôpital.
Alors commence l’exil dans un petit village perdu dans les montagnes, aux mœurs d’un autre temps, à la misogynie féroce, et au confort plus que spartiate.
Ce voyage semble être celui d’une régression. La jeune femme perd tous les progrès liés à la condition féminine, oublie ses aspirations intellectuelles, et renoue avec les tâches ancestrales des femmes : coudre, cuisiner, travailler la terre.
Mais ce qui s’annonçait sous les auspices de la perte, va lui permettre de retrouver son identité, et de manière cathartique, de renouer avec un passé traumatique.
L’expérience qu’elle fait de l’amour et de la tendresse inconditionnels de Joza, lui permet de se reconstruire, d’oublier sa cérébralité et de renouer avec son corps. Elle abandonne tous les remparts et les défenses construits grâce à son intellectualité.
Elle retrouve le lien avec les forces primitives, la nature, et la spiritualité, tel ce vent qui souffle sans discontinuer dans les montagnes.
On retrouve ici toute la symbolique de la Belle et la Bête, et le dépassement de la dualité de l’être, corps/esprit, masculin/féminin. Le voyage dans les montagnes est un voyage initiatique vers soi-même. Et bien sûr tous les éléments des contes existent dans ce récit : la forêt profonde où l’on se perd, la source d’au vive qui ajoutent au symbolisme de l’œuvre. Toutefois il peut également être perçu comme un conte naturaliste car la description minutieuse et réaliste de la vie des habitants a aussi une valeur ethnographique.
Qu’adviendra-t-il de cet amour ? Cette parenthèse enchantée saura-t-elle résister à la violence de la guerre ?

LITTERAMA copieC’est une très jolie nouvelle, poétique et inspirée. Une belle découverte…

Derrière la porte – Sarah Waters

derrière la porte

Sarah Waters Derrière la porte, traduit de l’anglais par Alain Defossé, Denoël,2015 – Sarah Waters 2014

Parler d'homosexualitéFrances a 26 ans en 1922, à Londres, après une guerre qui a laissé l’Europe exsangue et prive de nombreux foyers de la présence d’hommes. Maris, frères, cousins sont morts à la guerre. Issue de la grande bourgeoisie mais ruinées, Frances et sa mère, sous-louent une partie de leur maison. Eteinte, promise au célibat, dans une vie routinière et sans intérêt, Frances accueille les nouveaux locataires sans se douter que l’arrivée de Lilian et son mari, Leonard va bouleverser son existence.
Elle découvre grâce à eux un nouveau mode de vie : de milieu populaire, les codes vestimentaires, les goûts musicaux changent et lui permettent de sortir de sa classe sociale et de découvrir un autre univers. L’amour aussi. Car « derrière la porte » est un roman de classe mais aussi un roman lesbien, d’une veine plutôt sentimentale.
Saran Waters dans un entretien consacré à Libération , assume :

« On me demande souvent ce que je pense du label d’«auteure lesbienne». La vérité, c’est que ça ne me dérange pas. J’emploie moi-même ce terme, parce que j’ai un intérêt tellement fort pour les histoires de lesbiennes, les imaginer, les raconter. C’est là, c’est dans mes livres. Mais il semble que mes histoires de lesbiennes touchent un public qui n’est pas seulement lesbien car, fondamentalement, elles parlent d’amour, de désir, de trahison, tout le monde doit pouvoir s’y retrouver. »

Si l’homosexualité a une véritable importance, c’est qu’elle fait partie de ce qu’il y a derrière la porte, ce que l’on doit plus ou moins cacher parce que l’interdit moral et social est encore extrêmement fort. Ce type d’amour se vit dans une quasi clandestinité ou tout au moins dans une parfaite discrétion.
Le roman analyse aussi finement la distinction de classe, et montre comment l’origine sociale est un critère déterminant qui oriente l’opinion publique et la justice. D’une certaine manière, vous êtes toujours condamné d’avance. Enfin, si les interdits sociaux sont coercitifs, les interdits psychiques, de nature inconsciente sont aussi très forts, et il n’est guère facile d’accepter, pour certains, sa propre homosexualité.
Je me rends compte aussi, en tant que blogueuse, qu’il y a très peu de romans présentés dans ce blog, qui parlent d’homosexualité.

Derrière la porte, est un bon roman, avec quelques longueurs cependant. 700 pages que l’on ne lâche pas pourtant et qui font passer un bon moment de lecture.

Le faon de Magda Szabό, grande dame des lettres hongroise

Le faon – Magda Szabό, Viviane Hamy 2008, Az oz, 1959 traduit du hongrois, texte revu et corrigé par Suzanne Canard

Vignette femmes de lettresEszter, comédienne célèbre, évoque dans un long monologue douloureux et amer, une enfance de privations et de frustrations, au sein d’une famille de doux intellectuels rêveurs incapables d’assurer le bien-être de la famille. Issus d’une vieille famille aristocratique mais ruinée, le père est un avocat « doux dingue » qui refuse de défendre ses clients, et la mère, une brillante pianiste qui, pour assurer la survie de la famille, donne des cours de piano. Pour ne pas abîmer ses mains, et priver la famille de cette seule source de revenus, elle délègue tous les travaux ménagers à sa fille.
Elève brillante, mais maussade et jalouse, Eszter envie férocement le faon d’une de ses camarades, Angela. Celle-ci représente tout ce qu’elle n’est pas et tout ce dont elle est privée, l’aisance, les égards, une vie rêvée de petite fille choyée.
La jeune femme tente d’exorciser les démons de la jalousie qui la hantent. Car Angela a tout, même l’homme dont Eszter est amoureuse.
Mais Eszter tient peut-être là sa revanche à moins que l’amour ne devienne sa possible rédemption.

Il n’est pas toujours facile de suivre le monologue tendu et douloureux de ce personnage possédée par la rancœur, la jalousie et l’amertume même si force est de s’incliner devant le talent de l’auteure à faire vivre son personnage.

« Construit comme une tragédie antique, Le Faon explore les Enfers d’une Médée hongroise dont le monologue tient autant de l’exorcisme que de l’expiation. » L’Express

logo 1Magda Szabό est une grande dame de la littérature hongroise. Elle a été considérée, de son vivant, comme une auteure classique. Elle est décédée en 2007, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Le roman qui l’a fait connaître en France, La Porte, a obtenu le Prix Femina étranger en 2003.