Archives du mot-clé Marie d’Agoult

L’écriture féminine au XIXe siècle

               Les femmes écrivains du passé sont peu présentes voire inexistantes dans certaines anthologies ; encore aujourd’hui leur présence fait figure d’exception dans certains manuels. Les femmes furent-elles incapables d’écrire par leur nature même, par leur manque d’éducation, par les tabous sociaux et un certain « complot misogyne » ? Depuis les années 70 et les mouvements féministes, une re-découverte, ainsi que des publications ou re-publications d’œuvres ont cours afin de faire connaître les œuvres des femmes du passé.

Daumier_Les_bas-bleus

           Or l’histoire littéraire, parce qu’elle a des visées scientifiques , doit intégrer toutes les productions, quel que soit le sexe de leur auteur, et contribuer ainsi à la connaissance de la part prise par des femmes à la construction de la culture commune. C’est pourquoi un certain nombres d’initiatives voient le jour qui cherchent à redonner une visibilité aux femmes écrivains. Je songe par exemple à la collection « Femmes de lettres » de Martine Reid chez Folio.

Un combat qui n’est pas gagné, loin s’en faut.

          Il faut lire Schopenhauer : « Que peut-on attendre de la part des femmes, si l’on réfléchit que, dans le monde entier, ce sexe n’a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les 

Much of Arthur Schopenhauer's writing is focus...
Arthur Schopenhauer’s (Photo credit: Wikipedia)

beaux-arts, ni, en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable ».

          Cause de cette invisibilité des femmes, la réaction de l’Institution littéraire : au XIXe siècle par exemple, la littérature féminine constitue une part de plus en plus importante des publications. Or nous n’en conservons aujourd’hui que peu de traces.

          Les auteurs et les critiques s’agacent de cette présence de plus en plus massive des femmes de lettres mais la reconnaissent. A la fin du dix-neuvième siècle,  Emile Faguet, peu suspect de féminisme, estime que la littérature est devenue, en France, « une profession féminine » ».[1]

Pourquoi un tel rejet des femmes auteurs ? Une certain mépris des femmes et de leur création certes, mais aussi la peur de perdre un monopole et de voir l’identité masculine menacée. La différenciation sexuelle des rôles est bien ancrée dans la société patriarcale du XIX e siècle.

Même quand ils sont bienveillants, les critiques n’en sont pas moins dangereux : des auteurs comme Paul Flat « Nos femmes de lettres » (que je possède sur ma liseuse et qui est un morceau d’anthologie) ne jugent pas les textes de femmes sur leurs qualités littéraire intrinsèques mais évoquent leur beauté, les détails de leur vie privée ou leur soi-disant « féminité » à l’œuvre dans leur création, ce qui est un moyen encore plus sûr de les exclure et de les rejeter à la marge de la création littéraire !

 Pour Paul Féval,  les femmes n’ont pas accompli de grandes œuvres parce que « Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle, flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons. » et son texte d’être parsemé de clichés sur la nature féminine qu’il ne remet jamais en doute.

 Daniel Stern, pseudonyme de Marie d’Agoult, s’insurge contre ces attaques :

« Nous le répétons ; en France, où rien de grand et d’héroïque ne s’est jamais fait sans que les femmes y participassent ; où depuis le bûcher de Jeanne d’arc jusqu’à l’échafaud de Mme Roland, les femmes ont apporté leur génie, leur amour, leur sang au besoin, sur les autels de la patrie et de la liberté, on est encore sous l’empire d’un préjugé grossier qui fait tolérer les femmes écrivains à titre d’excentricité, d’exception. […]on trouve qu’il n’y a rien à souhaiter pour les femmes ; que tout est pour le mieux à leur égard, dans le plus galant des mondes, et si l’on consent à leur baiser les mains, c’est à la condition que ces mains inutiles ne toucheront pas une plume. […] Mme de Staël, (qui) a pourtant conquis pour son sexe le droit de cité dans la république des lettres et des penseurs,(mais) on est encore réduit aux précautions oratoires les plus        humiliantes[…]       

Si Mme Sand a fini par s’imposer à l’opinion, combien de dédommagements ne s’est pas réservés la fatuité des littérateurs mâles, et par combien de lambeaux de sa dignité personnelle ne l’a t-on pas contrainte à payer sa gloire ? Les petits vers, les petits livres d’éducation maternelle, la littérature de ménage enfin, voilà, tout au plus, ce que l’on consent à accorder […]. »

Ce monopole littéraire si obstinément défendu, ces cris poussés par des paons qui se croiraient déplumés par la concurrence, cette défiance universelle, dont les meilleurs esprits ont peine à se garantir, est à la fois une anomalie choquante et un véritable danger ; […] l’homme lettré ne veut pas que la femme instruite, spirituelle, oisive,  consacre ses loisirs à partager sa tâche. […]Je dis que c’est une anomalie dont il serait bien temps de rougir. J’ajoute que c’est un danger. »[2]

                  Anne Louise Germaine de Staël

 Henri Lehmann [Public domain]     Anne Louise Germaine de Staël

(Photo credit: Wikipedia)

Le chemin fut long, vraiment, pour que les femmes écrivent.

 [1] http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1990_num_83_1_2936

 [2]  ( Louis Ulbach, « Chroniques de la quinzaine. Revue littéraire. Esquisses morales, pensées, réflexions et maximes par Daniel Stern. » Revue de Paris, 15 novembre 1886.