Les trois saisons de la rage – Victor Cohen Hadria

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Victor Cohen Hadria – Les trois saisons de la rage – Prix des libraires – Le livre de poche n°32530 – Editions Albin Michel 2010

« Qu’importe tout cela, à présent elle est libre. Orpheline, veuve et libre. » Libérée de la tutelle du mari et du père. »

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineIl y a des prix qui sont comme des bons crus auxquels on peut faire confiance sans aucune hésitation : le prix des libraires est de ceux-là, et le prix des lectrices Terrafemina et sa sélection va devenir, je le sens, une référence, tant le comité de sélection a su privilégier des ouvrages de qualité. Pour l’instant, aucun des livres soumis à nos votes ne m’a ennuyée et nombreux parmi eux ont été de belles découvertes. L’année prochaine, c’est sûr, je lirai encore la sélection proposée.

Le livre de Victor Cohen Hadria est une petite merveille et j’ai pris beaucoup de plaisir à sa lecture. Outre le fait qu’il est extrêmement bien écrit, dans une langue fluide, claire et élégante, ce livre est aussi un témoignage extrêmement bien documenté sur la vie et les mœurs dans le monde rural au temps des guerres napoléoniennes. Il possède également une dimension politique et philosophique vraiment intéressante sur l’homme, son destin et ses turpitudes à travers le journal et les réflexions d’un médecin de campagne.

Jean-Baptiste Le Cœur est médecin de campagne au cœur de la Normandie profonde, plus exactement à Rapilly, où il exerce son Art, dans ce dix-neuvième siècle qui se voit bouleversé par des innovations importantes, comme le chemin de Fer, mais aussi de nouvelles idées et de nouvelles pratiques dans le champ de la médecine : le premier vaccin contre la variole a été mis au point en 1798, de nouvelles conceptions en matière d’hygiène se développent dans la prévention des épidémies et des infections post-opératoires.

Jean-Baptiste tente d’écrire un traité sur la rage et ses causes, mais distrait par ses propres émois amoureux, son ouvrage s’infléchit au gré de ses rêveries érotiques (il est veuf et en mal d’amour) vers un tour très personnel. Sa théorie sur les causes de ce mal a de quoi surprendre de nos jours et paraît bien fantaisiste. Ce libre penseur est convaincu que le désir sexuel, s’il n’est pas satisfait, peut causer les plus grands désordres physiques et mentaux. Il observe combien les interdits qui pèsent sur le corps et sa libre jouissance entravent le bon développement des individus.

Les hommes s‘en arrangent plus ou moins bien ; il existe des maisons de Tolérance pour calmer de trop fortes ardeurs et les multiples aventures qu’un homme peut se permettre sans encourir la réprobation sociale qui guette les femmes dont la nature trop sensuelle conduirait aux mêmes ébats. Mais bien sûr, c’est une constante dans les sociétés, la femme assure la pureté de la descendance et sa sexualité doit être bien gardée. Les premiers préservatifs apparaissent déjà et des techniques plus ou moins hasardeuses pour éviter les grossesses. Sous des manières hypocrites, les contemporains de Jean-Baptiste s’en donnent à cœur joie. On brave l’interdit, quitte à aller à confesse et à réciter quelques pater noster.

Mais attention, avertit un père, « Dieu sait que je serais mal placé de condamner les amusettes que l’on accomplit dans les granges et que je n’aurais guère de droit à t’enseigner ce que tu devrais faire de tes humeurs. », pour autant le mariage est chose sérieuse, on prend une vraie épouse, pour la vie, le travail et la descendance. D’ailleurs, on porte les femmes trop ardentes aux Carmélites car « quelquefois toute cette frénésie se peut résoudre dans l’amour de Dieu. ».

Cette condamnation de la sexualité par la religion, l’ignorance des femmes à l’égard de leur corps, couvrent les pires abus et les pires excès. L’homme, s’il n’est pas éduqué, se laisse submerger sans plus de raison par cette sexualité débordante et aveugle, se privant du même coup de l’amour et la complicité d’une vraie compagne.

Dans un roman passionnant, Victor Cohen Hadria conduit ses personnages de main de maître de cette rage de vivre et d’aimer à un équilibre plus subtil qui pour autant ne condamne pas les passions du corps. A lire …

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