Le quai de Ouistreham – Florence Aubenas

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vignette Les femmes et la PenséeC’est curieusement une autre lecture  « La couleur des sentiments » qui m’a conduit à ce livre. Les femmes de ménage noires du roman sont indispensables mais invisibles pour leurs employeurs blancs. La femme de ménage a un statut particulier parce qu’elle est presque obligatoirement une femme et non qualifiée. Une femme qui n’a pas de qualification sait au moins faire le ménage si elle ne sait pas faire autre chose. A priori, on l’a éduquée pour tenir un foyer !

Florence Aubenas part à Caen en 2009 et s’inscrit au chômage avec seulement un bac sur son CV et de longues années d’inactivité due à son statut de femme au foyer. A Pôle Emploi, on lui propose de devenir agent de propreté dans des entreprises. Elle fait alors l’expérience du monde de la précarité où « on travaille tout le temps sans avoir de travail, on gagne de l’argent sans vraiment gagner notre vie. »

Ce livre est bouleversant parce qu’il nous plonge au cœur d’un monde inconnu pour la plupart d’entre nous, un monde où les valeurs ne sont plus les mêmes ou la misère n’est jamais loin de l’extrême pauvreté de ces travailleurs qui peinent à gagner 800€ par mois.

Une des femmes raconte qu’elle ne va pas chez le dentiste car c’est trop cher et qu’il est très difficile d’obtenir un rendez-vous lorsqu’on est titulaire de la CMU. Alors la jeune femme préfère laisser pourrir toutes ses dents jusqu’à ce qu’on les lui arrache toutes à l’hôpital et qu’on lui donne un dentier.

Dans ce monde-là, non seulement les employés fournissent un travail très dur physiquement mais en plus ils sont obligés de subir le mépris de leur employeur, je dirais même la férocité de ceux qui ont le pouvoir de donner quelques heures par ci, par là. Pour pouvoir gagner leur vie, les agents de propreté, en majorité des femmes, sont obligés de cumuler des contrats pour quelques heures et courent d’un poste à l’autre de 5 heures du matin à 22h00 le soir. Le statut d’ouvrier paraît alors le plus enviable parce qu’il assure des horaires de travail compatibles avec une vie de famille. Mais quid des entreprises ? Il n’y en a plus, raconte Florence Aubenas, les usines ont fermé, la France se désindustrialise, les entreprises délocalisent et les ouvriers se retrouvent au chômage sans espoir souvent de retrouver un autre emploi.

Les seules opportunités sont liées au nettoyage et à l’entretien. Et ces femmes sont non seulement mal payées mais exploitées puisqu’on leur demande souvent d’assurer des « missions » en des temps impossibles à tenir. Alors elles font des heures supplémentaires non payées pour ne pas perdre leur emploi.

Dans ce monde de la précarité, les loisirs consistent à rêver devant toutes ces choses hors de prix quand on ne gagne même pas le SMIC, on va se promener au centre commercial comme on irait se promener sur les Champs Elysées.

A l’issue de cette lecture qui m’a fait penser sur certains points au roman que je venais de lire, je me suis demandée comment s’opérait ce lien entre la féminité et la domesticité. Cela m’a intéressée.

Selon les différentes statistiques, les femmes occupent majoritairement des emplois dans le secteur des services « notamment dans des postes relationnels ou touchant aux fonctions domestiques (cuisine, ménage, soins, garde et éducation des enfants) ». Les femmes ayant obtenu le droit de vote assez tardivement en France ont longtemps été cantonnées aux sphères de la domesticité. Il est curieux de noter que des domaines d’activités où elles étaient minoritaires au début du siècle, l’enseignement primaire par exemple, ont été désertés par les hommes  lorsqu’ils ont été investis par les femmes. Il est intéressant de noter également que les interlocuteurs des enseignants sont majoritairement des interlocutrices. Cela est dû à une intégration depuis l’enfance des normes de différenciation sexuelle des tâches. Le contrôle social s’exerce autant sur les hommes que sur les femmes quant au respect. plus ou moins strict de la frontières entre les tâches féminines et masculines. Les tâches domestiques sont liées historiquement à la position subordonnée de la femme dans la sphère domestique.

          La division du travail entre l’homme et la femme est une construction sociale caractérisée par l’opposition « entre les actions continues et duratives, en général attribuées aux femmes, et les actions brèves et discontinues, en général attribuées aux hommes. »(Bourdieu)

Cette division sexuelle des tâches serait-elle naturelle ? Que nenni répond Pierre Bourdieu, c’est une construction fondée sur « l’accentuation de certaines différences et le voilement de certaines similitudes »[1] (Bourdieu, 1998 : pp. 13-21). Donc si l’organisation sociale tend à générer des codes régissant la différenciation des tâches, ces codes eux-mêmes peuvent changer et évoluer ; ils ne sont pas immuables. Voir l’exemple de ceux qu’on a appelé des papas « poules » ou de ces hommes qui osent affirmer leur goût pour la cuisine et les tâches ménagères . Cette division sexuelle des tâches a été renforcée par une façon de penser le monde de manière très dualiste : ce qui relève du domaine de l’esprit est noble, ce qui relève du corps, de sa finitude et de sa corruption est vil. Donc tout ceux qui nettoient, entretiennent ont forcément des occupations basses et serviles. Les mentalités évoluent mais c’est plus difficile peut-être qu’enlever des tâches sur le col d’une chemise !

13 réflexions sur “Le quai de Ouistreham – Florence Aubenas

  1. J’ai beaucoup aimé cette lecture aussi, et je viens de « craquer » pour le livre « En France », un recueil d’articles de Florence Aubenas. Merci pour ton éclairage sur la division du travail et le regard sur certaines tâches (ou taches ? 😉

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  2. J’avais été très marquée par la lecture de ce livre qui devrait être lu par le plus grand nombre. On a tendance à tous s’enfermer dans notre vie et l’on n’a pas toujours conscience de la difficulté de la vie pour certains…

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  3. J’ai commencé ce livre après. avoir lu votre article.Je croise régulièrement sur mon lieu de travail des personnes ,des femmes surtout qui survivent avec des petits contrats de travail,d’une semaine parfois.Il s’agit le plus souvent de femmes faisant le ménage .J’espère aussi que les regards vont changer vis à vis des travailleurs manuels et j’ai beaucoup aimé votre façon de le souligner.

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