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Ode à la joie – Shifra Horn

Ode à la joie

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En janvier 2002, Yaël Maguid, anthropologue, alors qu’elle se dirige au volant de sa voiture vers l’université de Jérusalem, assiste à un spectacle insoutenable : un bus, avec l’arrière une petite fille, explose sous ses yeux. Traumatisée, en proie aux cauchemars et à l’angoisse, Yaël n’aura de cesse de retrouver cette petite fille qui ne figure pas sur la liste des victimes. D’où vient-elle, que lui est-il arrivé ? Qui est-elle ? Son salut désormais dépendra de l’issue de son enquête …

 

Shifra Horn décrit très finement les répercussions des attentats sur la population israélienne, les traumatismes, le sentiment de menace permanente, de conflit qui s’éternise et qui s’enlise dans la violence lors de la seconde Intifada. J’ai lu ce livre en regard d’un autre livre palestinien sur la même période, ce qui m’a apporté un éclairage tout à fait intéressant.

 

          Le livre commence par l’enquête de deux femmes israéliennes sur la pratique de l’excision chez certaines tribus bédouines, il est rappelé que si le Coran ne mentionne que la circoncision, les hadiths, textes également attribués au Prophète mentionnent que « la circoncision est un devoir pour l’homme, une gratification pour la femme ». Bon, on se dit que c’est mal parti. Va-t-on avoir une liste de toutes les vicissitudes des populations arabes de la région, des règlements de compte par romans interposés ? Et d’ailleurs que vient faire là cette histoire ? On ne comprend pas très bien. Lors de l’attentat, Yaël écoutait l’Ode à la joie de Beethoven, mais n’était-ce pas un signe ? N’a-t-il pas servi aux nazis, aux fascistes et aux communistes ?

          Pourtant Yaël évoque le regret et l’absence de Rami, jeune Arabe qui venait l’aider chaque lundi et qui ne vient plus depuis que le mur de séparation a été construit et sépare le village de celui-ci de son quartier. Elle montre aussi le sentiment de culpabilité qui ronge un certain nombre de Juifs Israéliens (et qu’à l‘évidence, elle ne partage pas) et qui conditionne leur comportement vis-à-vis des Arabes israéliens. L’auteure a le mérite de faire valoir toutes les points de vue des citoyens israéliens sans prendre ouvertement parti pour aucune même si on devine ses préférences. Et c’était là, je pense, le principal écueil de ce livre. Yaël fréquente aussi les milieux ultra orthodoxes pour un sujet de thèse qu’elle abandonnera peu à peu. Mais c’est là qu’elle trouvera aussi un des ressorts qui lui permettra de continuer à vivre et aimer.

Car le mâle israélien n’est pas très différent des autres mâles. Il n’a aucune supériorité sur d’autres nationalités. D’une certaine manière, c’est rassurant.

De ce bourbier, va fleurir l’amour, un bel et tendre amour qui ravira tous les cœurs de midinettes dont je fais partie. Amour si improbable qui à lui seul donne une certaine tension et une réelle saveur au récit.

          « Me revint en mémoire le poème de Yéhouda Amihaï qui commence par les mots Dieu a pitié, et les yeux humides, je me suis dit que non, décidément, Dieu n’avait pas pitié des enfants qui allaient à l’école, encore moins de ceux qui allaient au collège. Il n’aura pas davantage pitié des grands. »

 

Un beau livre, malgré ces quelques réserves, une mine de renseignements aussi sur la vie de ce pays et sur le sentiment des Israéliens vis-à-vis du conflit israélo-palestinien.

Petite poucette – Michel Serres

  petite poucette michel serres

C’est le titre d’abord qui m’a intrigué… Qui est cette Petite Poucette ? « […]Ces dernières décennies virent la victoire des femmes, plus travailleuses et sérieuses à l’école, à l’hôpital, dans l’entreprise… que les mâles dominants arrogants et faiblards. Voilà pourquoi ce livre titre : Petite Poucette »,  voilà la raison du féminin, mais Poucette ? pouce ? Petite poucette est cette jeune femme que vous voyez (ou dont vous êtes), j’en suis sûre, quotidiennement, pianoter à toute allure sur le clavier de son téléphone portable.

A plus de 80 ans, Michel Serres reste étonnament jeune, plus jeune même que bon nombre d’entre nous. Et je pense que cette jeunesse qui habite l’oeil bleu et pétillant de Michel Serres est due à sa capacité à penser les grands bouleversements, et notamment celui que nous vivons aujourd’hui avec les nouvelles technologies, de manière dynamique et positive. il n’est pas de ces vieux barbons qui, crispés sur leurs savoirs, n’en démordent pas.

          Ce basculement, selon lui, est aussi important que celui que nos sociétés occidentales ont vécu à la fin de l’Empire romain ou la Renaissance. Aucun changement ne se fait sans crise qui fait trembler les fondations de toute une société : finance, politique, école, Eglise, famille… Dans une société, complètement dépassée par le changement et qui n’arrive pas à suivre, Petite Poucette n’a pas le temps de larmoyer, il lui faut s’adapter et vite. Elle habite en ville la plupart du temps, et cela depuis les années 70,( la paysannerie a pratiquement disparu, aujourd’hui on ne compte plus qu’un pour cent d’agriculteurs) et ne part à la campagne que pour les vacances, histoire de respirer un peu. Cela ne l’empêche pas de se soucier de l’écologie, de faire le tri sélectif, et de se poser des questions sur le réchauffement climatique en mâchonnant une mèche de ses cheveux. 

          Elle n’est pas insolente en classe, ou à la fac, non, mais bavarde, bavarde. Elle n’écoute plus trop ses professeurs; de toute façon, 70 % de ce qu’ils ont appris est déjà obsolète, et sur ce qui reste, ils ne sont plus indispensables. Il suffit de pianoter sur son clavier et de se connecter sur internet pour trouver les réponses à de nombreuses questions. Le savoir devient beaucoup plus horizontal. Le professeur ne le détient plus exclusivement et par conséquent a perdu de son pouvoir : « Le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. » Il raconte dans une interview que cela ne l’inquiète pas outre mesure, étant donné qu’on ne transmet pas quelque chose mais soi.

Petite Poucette n’a pas beaucoup d’aide, il faut le dire, car les Institutions des pays dans lesquels elle vit, peinent à se transformer et à inventer de nouveaux modes d’organisation. A un journaliste, le philosophe prédit qu’un jour il n’y aura plus personne à la Grande Bibliothèque car maintenant tout est accessible par internet. Il ne s’agit pas de regretter un monde en train de disparaître mais d’en inventer un nouveau. Toute civilisation vit ses crises et ses mutations. C’est une réalité et il faut faire avec, ni progrès ni catastrophe mais autre monde.

          Petite Poucette n’a plus d’idéologie, n’adhère plus au sacro-saint « Travail, Famille, Patrie ». Et bien tant mieux pour elle et pour les siens ! Au moins, on ne l’accusera pas d’être une sorcière et elle a peu de chance, dans l’Occident qui l’a vue naître, de mourir  lapidée (croisons les doigts tout de même, je n’ai pas tout à fait l’optimisme de Michel Serres) Ecoutons-le : « Sanguinaires, ces appartenances exigeaient que chacun fit sacrifice de sa vie : martyrs, suppliciés, femmes lapidées, hérétiques brûlés vifs, prétendues sorcières immolées sur des bûchers, voilà pour les églises et le droit; soldats inconnus alignés par milliers dans les cimetières militaires, sur lesquels parfois se penchent, avec compoction, quelques dignitaires, liste longue de noms sur les monuments aux morts – en 14-18 presque toute la paysannerie -, voilà pour la Patrie;camps d’extermination et goulags, voilà pour la théorie folle des « races » et la lutte des classes; quant à la famille, elle abrite la moitié des crimes, une femme mourant chaque jour des sévices du mari ou de l’amant. » On ne peut que lui donner raison, au fond… 

        A Petite Poucette, il faudra beaucoup lui pardonner, d’erreurs et de maladresses car elle est seule, seule dans un monde bruisant et murmurant, surpeuplé, où Dieu souvent s’est fait la malle, écoeuré sans doute des Hommes et de leur turpitudes.

Elle a des amis pourtant et pas seulement sur les réseaux sociaux, et ils sont « musulmans, sud-américains, chinois, elle les fréquente en classe et sur Facebook, chez elle, partout dans le vaste monde. »

Le virtuel n’est pas la menace qu’on croit, car les premiers êtres virtuels habitèrent les livres, Michel Serres dit et cela me fait beaucoup sourire que « Madame Bovary faisait l’amour virtuellement, et beaucoup mieux peut-être que la majorité de ses contemporains. » Il nous apprend aussi que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes zones du cerveau, qu’une nouvelle intelligence naîtra certainement car « le cerveau évolue physiquement. »

          Par les blogs, et par le monde, pour la première fois de l’histoire, « on peut entendre la voix de tous ». Virtuelle, bavarde, chahuteuse et démocratique la parole se libère. A nous de savoir nous adapter, comme le dit l’auteur, au monde que nous avons créé !

Bien sûr, on peut répondre beaucoup de choses, mais pour un moment, je me laisse emporter par cette joie de penser et de philosopher en route pour demain. Et comme Poucette est partageuse et que les Poucets sont des Poucettes comme les autres, ce monde elle veut bien le partager.

La promise d’Assouan – Rula Jebreal / Voyage en terre palestinienne

La promise d'Asouan Rula Jebreal

Ce livre raconte l’épopée familiale de Mazen Qupti, chrétien copte qui devra fuir avec sa femme et sa fille une Egypte en pleine ébullition pour s’installer dans le Jerusalem des années 20 avant de poursuivre jusqu’à Nazareth pour marier sa fille dont les épousailles ont été arrangées de longue date . Arrivés dans cette ville qui les éblouit, Salua, la fille de Mazen, va être confrontée à une série de drames qui va bouleverser sa vie et l’obliger à prendre son destin en main. Elle assistera à la création de l’Etat d’Israël et à l’effondrement du monde qui était le sien.

Dans la mémoire du père, Jerusalem et la Palestine sont les symboles de la liberté,chacun peut professer sa foi et vivre sa vie comme il l’entend sans être inquiété. Ville sainte de l’Islam, Terre promise des Juifs, Terre sainte pour les chrétiens, la ville apparaît comme le lieu de coexistence de toutes les différences et de toutes les cultures. L’auteure évoque la porte de Damas, par laquelle tous pénètrent avant de se séparer : « Les Chrétiens sont les premiers à tourner à droite vers la Basilique du Saint Sépulcre », puis les Musulman se dirigent plus loin pour monter vers l’Esplanade des Mosquées, pendant que les Juifs poursuivent en descendant vers le mur des lamentations. Jerusalem est « comme un grand livre blanc ouvert sur le monde, où chacun veut écrire quelque chose dans sa langue».

 Mais ce rêve va se briser brusquement : des tensions sont palpables entre la communauté musulmane et les Anglais ; des conflits larvés éclatent à la moindre provocation ou suspicion de part et d’autre. Une violence souterraine agite la ville derrière une apparence de fausse quiétude et de concorde toute relative entre les communautés.

La famille de Salua va en faire l’amère et tragique expérience et sera contrainte de quitter Jerusalem pour Haifa.

Pourtant, ce qui paraissait impossible ailleurs  se réalise ici dans cette ville au bord de la mer, à Wadi Nisnas quartier où vivent ensemble Juifs et Arabes. Et si les mariages entre les deux communautés sont rares, ils se produisent de temps à autre.

« Haïfa semblait pouvoir absorber tout ce qui était étranger, mélanger des gens différents… ». Le destin de Salua va se mêler étroitement à celui des deux autres communautés juives et arabes, des liens vont se tisser, des amours vont naître qui aideront à brouiller les frontières, des amitiés se faire et se défaire.

On trouve dans cette histoire encore une fois le thème de l’échange, du bébé palestinien et musulman qui va grandir dans une communauté juive. Mais je ne vous dévoilerai rien sur le nœud de l’intrigue.

La création de l’Etat d’Israël va bouleverser des vies jusqu’ici paisibles et l’histoire de la dépossession et de l’exil commence pour des milliers de Palestiniens. Les Arabes qui restent obtiendront la nationalité israélienne et c’est leur histoire que nous suivons ici, à travers les expropriations, les violences et les menaces dont ils vont faire l’objet.

  Les bons sentiments ou les causes justes ne font pas forcément de la bonne littérature, peut-être l’engagement nuit-il même parfois parce qu’il apporte une gravité de commande ou parce qu’il alourdit le récit de démonstrations inefficaces. Encore une fois je n’ai pas été complètement convaincu par ce récit même si je l’ai lu sans déplaisir. Les descriptions y sont très belles et l’amour que porte l’auteure à cette terre est palpable à chaque page. Une narration classique nous fait vivre les péripéties de l’héroïne, on prend fait et cause pour elle, on compatit à ses malheurs mais l’émotion est étrangement absente. Reste le voyage sur cette terre de Palestine infiniment précieux.

Le troisième jour – Chochana Boukhobza

Chochana b

Folio n° 5 335, Denoël 2010

« Dieu a dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu et que les continents apparaissent. Et il en fut ainsi. Dieu nomma les continents terre et il nomma les eaux mers. Puis Dieu a dit : que la terre produise de l’herbe, des plantes portant semences et des arbres fruitiers. Il en fut ainsi et Dieu vit que tout cela était bon, ce fut le troisième jour. »La Genèse Ancien Testament

Ce livre est l’histoire de deux femmes, Elisheva, rescapée des camps de concentration, et Rachel, jeune femme de vingt-trois ans, sa fille spirituelle, liées toutes deux par un même amour de la musique. Elles  pratiquent leur art à New-York et reviennent à Jerusalem pour trois jours. Elles sont violoncellistes et le concert qu’elles vont donner risque bien d’être le dernier.

Elisheva a dû pour survivre jouer de la musique dans le camp de concentration où elle a été déportée avec sa famille. Le bourreau du camp, Hunker, a réussi à échapper à la justice pendant toutes ces années mais il semblerait qu’il vienne bientôt à Jerusalem se recueillir sur les lieux saints du christianisme. Elle va chercher à se venger… Quant à Rachel, elle va revoir l’homme qu’elle a tant aimé au risque de bouleverser sa vie…

Ce livre est rempli de musique mais aussi de bruit et de fureur. La fureur du passé, l’évocation des camps de la mort, des expériences menées sur les prisonniers, la douleur et la mort, mais aussi le vacarme du présent, l’Intifada (nous sommes dans les années 70), la haine entre Juifs Israéliens et Palestiniens, une tension palpable, et l’évocation de la guerre.

En Israël, les femmes n’y échappent pas; elles sont soldates et subissent le même type d’entraînement. Elles participent au conflit armé et prennent des risques.

La famille de Rachel a émigré d’Afrique du nord dans les années cinquante, son père, très religieux s’inscrit dans ces mouvements traditionalistes « qui répète(nt) à longueur d’années que Dieu aime son peuple, qu’Il a donné ce pays des deux côtés du fleuve Jourdain et qu’un jour le Messie se lèvera pour nous restituer notre héritage ». Le dialogue est difficile avec ce père érudit mais conservateur qui refuse de faire le ménage, craignant de « déchoir en épluchant des légumes ou en passant le balai. » qui estime que les garçons, « ce n’est pas pareil ».

Dialogue difficile avec cette Palestinienne qui « me regardait comme si j’étais transparente, comme si je n’étais rien. » raconte-t-elle, «  elle s’adressait à cette transparence pour écouler son raisin. J’avais oublié qu’en principe nous étions ennemies. Qu’il y a entre nous le manque de paix, les pneus brûlés des enfants de Gaza, les tirs de nos soldats à Hébron, à Jénine, à Ramallah, les jets de caillasses des adolescents masqués sur tout ce qui porte l’uniforme de Tsahal, sur toutes les voitures civiles ou militaires, des Israéliens. »

Dialogue difficile avec l’amour, l’amant qui refuse de la suivre dans ses concerts.

Difficile pour les Israéliens de bonne volonté qui voudraient trouver une solution de paix et qui sont pris entre la rancœur et violence mêlées des uns et des autres . Le mal est profond, il s’enracine dans la création même d’Israël et dans les antagonismes religieux. Et à la fin du livre, on ne voit vraiment pas comment cette situation pourrait évoluer favorablement.

Partir comme Rachel ?

Comment concilier destin individuel et collectif ? Au nom de quelle folie collective a-t-on laissé des gens partir dans les camps de concentration ? Au nom de quoi aujourd’hui tant de violences et de crimes se perpètrent encore ?

« Tu es une individualiste, tu n’as pas le sens de la communauté, tu ne sais pas te plier aux règles, tu ne sais pas faire passer le groupe et les intérêts du groupe avant ta petite personne. » reproche son frère à Rachel. Mais l’art n’est-il pas la tentative de rejoindre la communion universelle à partir de sa propre singularité ?

Quelques extraits :

« La jalousie des femmes d’Israël c’est quelque chose. »

«  Le mariage est la hantise des femmes de la région, qu’elles soient arabes ou juives. Les Arabes sont mariées par leurs parents, presque contraintes. Les Israéliennes ont beau être libres, décrocher des galons à l’armée et occuper dans le civil des postes influents, elles ne pensent qu’à convaincre leur amant d’officialiser leur liaison. »

Et l’une et l’autre se jugeaient en silence, l’une qui se disait : malheureuse, t’es prisonnière de ton connard de mari et de ta foutue tradition, l’autre qui ruminait, espèce de sale pute à moitié nue, Juive de malheur, ta vue m’offense les yeux et souille mon âme. »

Les femmes dans les romans : la voix de Yun-Xiang (Les témoins de la mariée de Didier van Cauwelaert

didier van cau

Une femme arrive de Shangai pour épouser un célèbre photographe. Les témoins du futur époux doivent l’accueillir à l’aéroport. Ils n’ont en main qu’une photographie en noir et blanc d’une fille qui est « l’incarnation parfaite de la banalité » : silhouette plate, cheveux raides et sourire sans charme. Ces témoins sont au nombre de quatre, Lucas bouddhiste paraplégique, militant, Jean-Claude, faible et amoureux éconduit, Marlène, galeriste malheureuse en amour et Bany enfant abandonné dans un vignoble à la naissance. Tous les quatre vont tomber sous le charme de cette femme venue d’Asie chargée, ni plus ni moins, de les faire accoucher d’eux-mêmes.

            Cette femme va bouleverser leur vie ! Elle est une accoucheuse d’âmes, ce qui n’est qu’une prolongation de sa fonction biologique première ! Mais elle est aussi une terrible séductrice, un être hybride, transformée et façonnée par la société de son temps.

            De la madone à la bimbo, il y a certes un pas, conséquent à franchir, mais aucune contradiction n’épargne nos sociétés consuméristes. Imaginez peut-être une créature « à mi chemin Jackie-Kennedy geishaentre Jackie Kennedy  et une geisha de Playboy relookée haute couture ». Hum, phantasme quand tu nous tiens… Entre la vierge et la putain, la femme pudique, maternelle et la femme charnelle, un brin perverse et infiniment désirable, l’image de la femme suit quotidiennement de grands écarts que toutes les femmes, malheureusement, ne sont pas capables d’exécuter au quotidien. Mais je vous le dis moi, c’est bien DOMMAGE ! D’ailleurs, le sport, la chirurgie esthétique et la haute couture peuvent vous y aider. Si vous n’y parvenez pas, avouez que c’est tout simplement que vous manquez d’un peu de VOLONTE !

            Il faut préciser aussi que si cette femme plaît aux hommes, elle chavire aussi le cœur (et le corps) des femmes. Au fond, cette femme est une guerrière des temps modernes, une guerrière qui veut l’amour et qui utilisera tous les moyens mis à sa disposition (passions communes, joie de vivre, forces toniques et besoin de protection)  pour réussir. Mais qui est Yun-Xiang ? Pourquoi a-t-elle quitté la Chine ? Esclave moderne ? Manipulatrice ?

            Mais je vous vois venir, vous allez me rappeler que je vous parlais d’une fiancée, d’une futur mariée, et que soudain, je vous embarque dans un discours incohérent sur la vierge, la putain, la bimbo et TUTTI QUANTI ! J’en vois même certains m’accuser de féminocentrisme !

            Pour le savoir, il va vous falloir lire ce savoureux petit livre (183 pages) qui je pense va beaucoup vous amuser. Pas de temps mort dans ce récit mené tambour battant par Didier van Cauwelaert, beaucoup d’humour, un savant mélange de clichés (juste ce qu’il faut) et d’ironie !

Les matins de Jenine – Susan Abulhawa

Les-matins-de-Jenine

A travers le destin d’Amal, la plus jeune fille de la famille Abulheja c’est toute l’histoire de la Palestine qui nous est contée, de 1948, date de la création de l’Etat d’Israël à 2002, après la Seconde Intifada à travers trois générations de Palestiniens.

« Privés de droits, de maison, de nation, tandis que le monde nous tournait le dos, ou acclamait les usurpateurs qui exultaient en proclamant la création d’un nouvel etat auquel ils avaient donné le nom d’Israël ».

            L’histoire d’Amal est d’abord celle d’une dépossession, celle de sa famille, des terres et des oliviers de leur village natal de Ein Hod en Palestine et de l’exil vers le camps de réfugiés de Jenine. La grande Histoire marquera la petite histoire, infléchira le destin de chaque membre de la famille. De la disparition d’ Ismaïl, frère aîné d’Amal, à la folie de sa mère, les vies sont brisées par les soubresauts de l’Histoire. La douleur et la colère conduiront Youssef, l’autre grand frère, à la haine et au désir de vengeance. Amal, tentera, elle, d’échapper au bruit et à la fureur des armes à travers l’exil.

            De solides amitiés se nouent toutefois entre Juifs et Musulmans, dont les liens indéfectibles continueront par-delà la mort. Les identités deviennent parfois plus floues, telle l’histoire de ce jeune Palestinien élevé par une famille juive dans le mystère de ses origines et qui ne se sentira jamais vraiment ni Israélien, ni Palestinien.

            « Ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix de la Shoah «  s’écrie un des personnages. En effet, qui peut condamner l’espoir immense d’un peuple d’être à l’abri des errances politiques et des folies meurtrières des Etats ? Les Juifs de la diaspora furent de tout temps persécutés, à la merci de la cruauté des Etats, et de l’antisémitisme. Israël représenta l’espoir d’un refuge et de la protection d’un Etat. Mais fallait-il que ce soit au prix d’une autre injustice ? Ne pouvait-on faire autrement ? Telles sont, au fond, les questions qui parcourent ce livre… « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre »…

            Des voix des femmes palestiniennes s’élèvent pour témoigner non seulement de la dure condition des réfugiés, de la douleur des mères qui perdent leurs enfants dans les conflits armés, mais aussi de la place difficile et parfois étroite que la tradition arabe laisse aux femmes. Rouage essentiel de la résistance palestinienne, garante de la stabilité de la cellule familiale, la femme palestinienne n’est pas toujours reconnue à sa juste valeur. Cela fait penser à l’histoire de Fadwa Touqan, poétesse palestinienne, née en 1917 a Naplouse qui dut se battre sa vie durant pour échapper à la « prison domestique ». Toutefois, pas de prise de positions féministes dans ce livre. Si Amal s‘émancipe, elle le doit autant à son père qui lui transmet la culture littéraire, qu’à sa mère.

Le silence recouvre la violence faite aux femmes ; si une jeune fille est victime d’inceste, elle doit se taire et cacher sa honte et sa souffrance : « Si les gens l’apprenaient, le scandale serait inévitable. Porter atteinte à la virginité d’une jeune fille avait de graves conséquences dans notre culture. » Pour la jeune fille bien sûr…

Dalia, la mère d’Amal, fut cruellement punie d’une escapade à cheval par une marque au fer rouge appliquée par son père, en public, dans la paume de sa main.

Les filles n’approchent pas les garçons, « Amal ne s’était jamais trouvé aussi près d’un être masculin à l’exception de Youssef, de Baba (le père) ou d’ammi Darwich ». Une coutume veut que la femme soit appelé « mère de tel fils … » Oum Youssef, pour la mère de Youssef.

Hommes et femmes vivent dans des univers séparés, tradition séculaire qui se perpétue mais que la guerre et l’exil, par la force des choses, fait lentement évoluer. Amal y gagne malgré tout son indépendance. L’arrachement se fait dans d tous les sens du terme…

Littérature et engagement ici ne sont qu’un seul projet. Au cœur des personnages, les conflits gagnent en intelligibilité ce qu’ils perdent en objectivité. On comprend mieux ce que peuvent vivre les Palestiniens, la tragédie de ce peuple…

Toutefois la traduction (ou le style) est parfois très malhabile et les fautes de style m’ont fait bondir plus d’une fois. Un avis, au final, assez mitigé. 

Wataya Risa – Appel du pied

wataya risa

A dix-neuf ans, Wataya Risa a été la plus jeune lauréate jamais couronnée du prix Akutagawa, le Goncourt japonais. Elle a écrit son premier roman « Install » à l’âge de 17 ans pendant les vacances. Une jeune romancière prometteuse donc…

 

Ce roman est un roman sur l’adolescence et sur les premiers émois amoureux. Wataya Risa décrit avec beaucoup de finesse les émotions de ses personnages, leur ambiguïté, les mouvements contraires qui les agite et qui témoignent des bouleversements de leur monde intérieur.

Hasegawa , la narratrice, est une jeune lycéenne qui a beaucoup de mal à s’intégrer dans sa classe. Son amie de collège s’éloigne d’elle et cette distance est la cause de la solitude et du retrait de la jeune fille. Elle ne veut pas partager son amie avec d’autres. Les amitiés féminines ont la force des amours adolescentes, d’ailleurs elles sont la première forme d’amour que l’on expérimente à cet âge.

Les garçons sont d’autant plus inaccessibles qu’ils souffrent parfois de manie ou d’obsessions comme Ninagawa qui ne vit, n’aime et surtout ne souffre qu’à travers son idole, Oli Chang, jeune mannequin qui commence à faire ses débuts à la scène. Hasegawa parviendra-t-elle à lui faire oublier la belle Oli. ? Rien n’est moins sûr…

C’est un roman frais, tendre et drôle qui m’a fait passer un très bon moment. Il n’est pas du tout mièvre et peut séduire autant les adultes que les adolescents. Pas de catégorie donc pour ce roman assez intemporel…

 

Itoyama Akiko – Le jour de la gratitude au travail

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Itoyama Le jour de la Gratitude au travail, deux récits traduits du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, Picquier poche 2010, édition originale, 2004, 120 pages

Le peu que je connaissais de l’entreprise japonaise ou du monde du travail au Japon je le devais à Amélie Nothomb à travers son livre « Stupeurs et tremblements », plus quelques articles de presse glanés ici et là. Dans ce livre, la narratrice raconte son expérience  de l’entreprise japonaise et sa lente descente aux enfers. Mais l’ostracisme dont elle va être la victime est surtout  la conséquence d’une différence de mentalités et  du fait de sa méconnaissance des codes inhérents à l’entreprise. Si c’est bien le monde du travail à la japonaise, il est vu cependant par une française: il me manquait donc le point de vue d’une japonaise.

Le jour de la gratitude au travail ou kinrô kansha no hi (勤労感謝の日), se célèbre le le 23 novembre. Il semblerait que les japonais aient beaucoup moins de vacances que nous. Et selon Francois Delbrayelle, français qui vit au Japon, « C’est un évènement qui commémore le travail et la production. À cette occasion ont lieu de nombreuses actions dont fait partie le festival du travail de Nagano qui encourage les débats à propos des droits de l’Homme et de la Femme, de l’environnement et de la paix. À l’origine cette journée était dédiée à la fête de la récolte des céréales appelée Niiname-sai (新嘗祭) qui existerait depuis les temps immémoriaux de l’empereur légendaire Jimmu (-660/-585). La journée actuelle de gratitude au travail date de 1948. Elle célébrait à l’origine les nouveaux droits apportés par la constitution, notamment l’expansion des droits au travail. »

Dans le premier des deux récits, Kyôko se retrouve sans emploi suite à une altercation avec son chef. Elle évoque au cours de son récit quelques aspects de la vie des femmes :  une tentative de mariage arrangé, chose qui existe encore au Japon et l’inégalité hommes-femmes face à l’emploi : « On avait beau arriver sur le marché du travail en pleine bulle économique, le nombre d’emplois pour les filles était restreint et elles ramaient pour décrocher une embauche », puis en conclusion s’exclame qu’il est « chiant d’être une femme ». On pourrait penser que c’est un peu court, et qu’il n’y a pas grand-chose dans ce récit à se mettre sous la dent, pourtant à ce moment-là le récit bascule. Un événement apparemment anodin ouvre une autre perspective

Il en va de même du deuxième récit, qui évoque la vie d’une entreprise, chose somme toute assez banale, et sans les précisions qui pourraient apporter un aspect documentaire au récit et le rendre plus intéressant. Pourtant une fois encore dans le ton et l’écriture quelque chose séduit , la découverte de secrets au cœur de la vie des personnages qui les rend plus touchants.

 

Bon, vous l’avez compris, s’il ne s’agit pas ici d’un chef d’œuvre , ce livre n’en est pas moins assez agréable à lire et j’ai passé un bon moment. 

Yoko Tawada – L’oeil nu

l oeil nu

Yoko Tawada installée depuis 1982 en Allemagne écrit aussi bien en allemand qu’en japonais. Elle n’est pas la seule à brouiller les repères traditionnels qui veut que la littérature japonaise soit l’œuvre d’écrivains japonais qui écrivent au Japon, uniquement en Japonais. D’autres auteurs sont dans ce cas, puisque Kazua Ishiguro est un écrivain britannique et Aki Shimazaki romancière québécoise de langue française. Le lieu d’origine ne définit pas l’appartenance, on se choisit aussi d’autres Ailleurs, libres de redéfinir ainsi notre propre identité..

Elle est l’invitée du salon du livre le 18 mars et répondra aux questions du public de 15H00 à 16H00. Elle se revendique comme auteur de l’exophonie, du « voyage à l’extérieur de la langue maternelle » puisqu’elle publie aussi bien en japonais qu’en allemand.

« L’œil nu »,traduit de l’allemand par Bernard Banoun et publié en 2005 pour la traduction française raconte l’histoire d’une jeune vietnamienne, passée à l’Ouest un peu par hasard, peu avant la chute du Mur de Berlin. Elle se retrouve à Paris après avoir fui un amant étrange et possessif et se retrouve livrée aux hasards des rencontres. Elle ne parle pas le français et cet exil en dehors de la langue la plonge au cœur du déracinement le plus total. A la marge, sans papiers, elle ne peut intégrer une école de langues, et ses tentatives se soldent par des échecs qui la plongent dans des situations d’une extrême précarité en même temps qu’elle  la livre au hasard des rencontres plus ou moins heureuses, jouet impassible des événements et des gens. Heureusement, il y a sa passion pour le cinéma et pour Catherine Deneuve, qui la relie au Monde, car en dehors du langage, il y a toujours un autre langage, celui de l’image, plus stéréotypé lui semble-t-il parfois.

Elle ne comprend pas langue mais « la voix était là pour elle-même , pleine d’assurance, souple dans ses accents et ses graves. J’y entendais respirations et frictions, soupirs, parfois aussi une brûlante chaleur faite voix »[…]. Votre voix venait des vagues, des voiles, du vent, des hévéas ». la voix est nue et l’œil est nu.

Les mots que nous prononçons, disent l’endroit d’où nous parlons même si parfois « Mes premiers et uniques mots provenaient du lieu d’où je ne pouvais m’envoler vers nulle part. »

Le lien que nous entretenons avec la langue est fragile. Il suffit de se retrouver dans un pays où personne ne nous comprend et où nous ne pouvons nous faire comprendre par personne pour mesurer à quel point ce lien à la langue peut devenir ténu.

J’ai dû m’accrocher pour lire ce roman, je l’ai trouvé parfois difficile voire ennuyeux mais quelle richesse symbolique, quelle intelligence ! Parfois on peut avoir une expérience de la littérature  à la limite ! Et je ne regrette pas malgré tout de l’avoir lu, d’être allé jusqu’au bout..

 

Kikou Yamata – La dame de beauté

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Kikou Yamata (1897-1975)  publia de nombreuses œuvres en France, côtoya des grands noms de la littérature et du monde des lettres – André Maurois, Anna de Noailles, Jean Cocteau et Paul Valéry qui préfaça un de ses poèmes- pour être à peu près oubliée aujourd’hui. Son père, japonais, était consul du Japon à Lyon, et sa mère française, ce qui lui assurait la connaissance des deux cultures dont elle devint la médiatrice au Japon comme en France.

Arrivé à Paris à 26 ans, elle devint vite la coqueluche des salons parisiens et fit découvrir le Japon à ses contemporains qui ne le connaissaient guère qu’à travers les romans de Pierre Loti. Ce fut avec le roman « Masako » qu’elle devint célèbre en 1925. Elle quitta Paris pour le Japon en 1939 mais revint après la guerre. Elle fut faite Chevalier de la Légion d’Honneur en 1957.

 

La dame de beauté fut publié en 1953 et réédité chez Stock en 1998.

Dans la préface à l’édition de 1953, sous forme de lettre à son éditeur, l’auteur indique que celui-ci a supprimé certains passages de « Masako » sous prétexte que cela aurait pu lui enlever « toutes les jeunes filles comme lectrices ». Censure discrète, « quelques mots » furent enlevés, mais qui en dit long sur la pudibonderie de l’époque, une jeune fille étant une femme non mariée, c’est-à-dire ignorant tout ( ?) ce qui touche aux passions du corps et à la sexualité. L’ignorance des jeunes filles devait leur garantir certainement une plus grande vertu. Enfin bref « La dame de beauté » qui fut publié 28 ans après « Masako » se montre tout aussi elliptique en ce qui concerne la sexualité féminine. Et je viens de lire récemment que Edna O’Brien, auteure irlandaise avait dû publier ses romans en dehors de l’Irlande pour ne pas choquer elle aussi, ses lecteurs. Comme quoi à d’autres temps, pas forcément d’autres mœurs.

 

Nobouko Hayashi, l’héroïne de ce roman, appartient  à la haute société japonaise à la veille de l’entrée en guerre du Japon dans la seconde guerre mondiale. Comme beaucoup d’hommes de son époque et de son milieu , son mari entretient un pied-à-terre à la capitale, où il vit avec sa maîtresse, une geisha. Tout le monde le sait mais personne ne l’évoque. Elle-même se garde bien d’aller rendre visite à son mari, de même qu’elle ne téléphone jamais en personne en cas d’urgence.

Nobouko est une femme fière mais seule et humiliée. La guerre déclarée, elle va être soumise à de nombreuses corvées censées montrer son patriotisme mais cela ne l’enthousiasme guère. Elle échappe tant bien que mal aux restrictions et couve son fils d’un amour exclusif et envahissant, reportant sur lui son immense besoin d’affection.

Kikou Yamata évoque les coutumes en vigueur à l’époque : on y apprend ainsi que les parents doivent présenter à leur fille des partis jusqu’à ce qu’elle se déclare en mesure d’en accepter un.

Une fois mariée , la jeune femme change de statut et coupe ses longues manches lorsqu’elle attend un premier enfant, le summum de l’érotisme consistant à frôler avec cette étoffe, tout en marchant, les jambes de son mari. Mais l’expérience de la sexualité est parfois un traumatisme, comme dans le cas de Nobouko, « un simple enjambement », une offense physique, ce qui n’aide guère à rapprocher mari et femme.

Il faut dire que la manière dont la mariée était apprêtée ne favorisait guère les ébats amoureux : elle était coiffée de coques hérissées d’écailles et vêtue d’un kimono somptueux dont la ceinture en tapisserie était œuvrée à l’ongle dans les ateliers de Kyoto, et sur lequel elle portait un lourd manteau de cour. La jeune femme était plutôt engoncée dans tous ses vêtements, ce qui devait augmenter encore un peu plus la maladresse du mari, qui ne devait guère être plus informé que sa dulcinée des attentes de sa compagne.

Le comportement des femmes était extrêmement codifié, et un livre « Le Haut savoir des femmes » rassemblait toutes les règles qu’une femme devait connaître pour être une bonne épouse. Ainsi une femme ne devait jamais se mettre en colère mais exprimer seulement sa désapprobation de manière indirecte sans jamais prendre de front son époux. Elle devait dire : « Je ne vous adresse pas de reproche mais… ». Enfin, la femme était là pour répondre au mieux aux désirs de son mari.

La force de ce roman est de montrer comment ce monde se fissure peu à peu et va bientôt s’écrouler avec la fin de la guerre.

Nobouko est une victime des conventions qui la ligote, de ce monde féodal qui craque de partout, sans dialogue possible avec son mari qui lui est un total étranger, et sans amour, l’amour impliquant, par le fait, un minimum de réciprocité.

Les limites en sont justement ses aspects didactiques qui alourdissent parfois le récit. On sent que Kikou Yamata fait ici la leçon, qu’elle commente à dessein. Le récit manque également de rythme, est parfois monotone. Il a plus valeur de document sur l’époque. Et c’est ce qui m’a particulièrement intéressé à sa lecture : le plaisir d’exhumer un vieux livre plein de poussière et un texte légèrement démodé.

Soeurs Chocolat – Catherine Velle

Soeurs-chocolat-

  j'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Sœurs Chocolat- Catherine Velle Editions Anne Carrière, 2007

Ne vous imaginez surtout pas deux plantureuses gourmandes, bruissantes d’étoffes, tenant un de ces fameux salon où l’on servait ce breuvage délicieux ,non l’ambiance est plus austère, monacale dirais-je.

 

Communauté au cœur de la France, l’abbaye de Saint-Julien du Vaste-Monde 

Honore la tradition du chocolat en recevant la Cabosse d’or. 

Or, pour pouvoir continuer à le produire, les Sœurs doivent se rendre en 

Colombie  pour recevoir la part de fèves qui leur est réservée.

Oublieuses du danger, n’écoutant que leur courage, bravant anacondas, piranhas, et

Les araignées venimeuses, en pleine forêt amazonienne, ou sous un nom d’emprunt,

Anne et Jasmine, les deux sœurs prêtes à tout pour sauver leur communauté,

Trouvent encore la force d’ affronter les bandits qui en veulent à leur cabosse !

Délicieux, futile et revigorant… On ne s’ennuie pas une seconde tant les aventures rocambolesques des soeurs se succèdent à un rythme effréné. Une belle réflexion toutefois en filigrane sur ce qui conduit à l’engagement monastique.

lecture commune avec Hélène Choco

La mort heureuse d’Albert camus

la mort heureuse

jaime-adoréjaime-adoré

Dans ses carnets, de 1936 à 1938, apparaissent des plans, indications et bouts d’essai concernant un projet romanesque qui aura pour titre, en 1937, « La mort heureuse ».

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineC’est l’histoire banale au premier abord  d’un homme qui veut à tout prix être heureux et qui ira jusqu’à commettre un crime pour cela. On sait l’importance de cette problématique pour Camus, qui tout au long de son œuvre incarnera ses idées philosophiques dans différents personnages.  En effet, la conquête du bonheur est difficile, et Camus affirme que non seulement« L’héroïsme est peu de chose, le bonheur est plus difficile », mais aussi qu’il est impossible d’être heureux tout seul et que la solidarité et l’engagement (La Peste) sont indispensables à la vie dans une communauté d’hommes. Le héros, Patrice Mersault, faisant fi de la morale bourgeoise , et voulant être heureux à tout prix, arrivera à une impasse qui est aussi celle du roman. Camus abandonnera ce projet et écrira « l’Etranger ».

Le narrateur le dit bien : « Dans cet épanouissement de l’air et cette fertilité du ciel, il semble que la seule tâche des hommes fût de vivre et d’être heureux ». Le héros , dans cette communion avec la nature, jouissant d’ un corps plein de santé, éprouve « l’exaltation » qui remue le monde et rejoint « l’enthousiasme de son cœur ». Il célèbre ces noces de l’homme avec ce qui l’entoure.

Lucienne est belle et femme, elle fait pleinement partie de la nature  : «  Avec ses cheveux blonds en arrière, son nez petit et droit et l’élan magnifique de ses seins, elle figurait et sanctionnait une sorte d’accord secret qui la liait à la terre et ordonnait le monde autour de ses mouvements. »

Car l’homme ne peut être heureux qu’ici et maintenant, dans un corps préservé de la maladie, épanoui et fort, dans une sorte d’animalité proche de l’inconscience.

Et cette santé n’est pas seulement l’apanage de l’Homme mais aussi celle d’endroits, de ville telle Gênes ,« assourdissante, qui crevait de santé devant son golfe et son ciel, où luttaient jusqu’au soir le désir et la paresse ».

Le héros dans cette vigueur retrouvée, débarrassée de la pauvreté qui est une entrave au bonheur, peut enfin ressentir la « soif, faim d’aimer, de jouir et d’embrasser ».

Le corps pour s ‘épanouir a besoin de la mer, du soleil et de la lumière propre aux pays méditerranéens.

Cette noce que célèbre l’homme avec le monde prend des accents poétiques, voire lyriques, d’une immense beauté :

« Patrice lève le bras vers la nuit, entraîne dans son élan des gerbes d’étoiles, l’eau du ciel battue par son bras et Alger à ses pieds, autour d’eux comme un manteau étincelant et sombre de pierreries et de coquillages ».

L’homme, jeté dans un monde « plus dense et plus noir » où «  une secrète palpitation d’eau annonçait la mer »

C’est pourquoi la mort peut être douce car elle est le retour ultime au monde, un éparpillement de molécules qui se mêlent à d’autres dans une suprême inconscience, un retour au chant de la terre.

L’homme doit devenir ce qu’il est dans un long cheminement, en revenant à l’expérience originelle dans cette communion avec la nature. Et pour être en accord avec le monde, telle Lucienne, il doit se libérer des contraintes physiques, morales et culturelles.

Le héros vit de manière non-conventionnelle, affranchi de la pauvreté, retranché souvent dans une bienheureuse mais éprouvante solitude pour une remontée vers l’essentiel, essayant de retrouver une sensation du temps et de son écoulement. Les seules personnes que rencontre le héros sont eux-mêmes des marginaux, ainsi les étudiantes de « la maison devant le Monde » ou ce pêcheur taciturne.

A lire absolument pour les amoureux de Camus…

L’échappée belle d’Anna Gavalda

l'échappée belle

jaime-adoréjaime-adoré

Cet ouvrage est paru hors commerce chez France Loisirs en 2001. C’est la version revue et corrigée par l’auteur

 

          C’est l’histoire de trois frères et sœurs qui se retrouvent lors d’un mariage et décident de s’en échapper pour retrouver le petit dernier qui est gardien d’un château en province.

 

          La lecture d’un roman d’Anna Gavalda est toujours une expérience jubilatoire ; on est touchés par l’humanité de ses personnages avec lesquels on sent une étrange empathie, même s’ils sont différents par l’âge et la situation sociale. Ils sont des sortes de kaléidoscopes dans les fragments duquel on se reconnaît, en partie, mais jamais totalement.

 

          L’écriture de Gavalda est pétrie d’humanisme mais dénuée de complaisance. Ses personnes sont toujours un peu décalés, en marge de la société dans laquelle ils vivent ou en dehors de la morale bien-pensante. Est-ce par faiblesse ?

« Pourquoi sommes-nous ainsi tous les quatre ? pourquoi les gens qui crient plus fort que les autres nous impressionnent-ils ? Pourquoi les gens agressifs nous font-ils perdre nos moyens ? »

       C’est ce décalage qui produit des effets poétiques parce qu’il génère une sorte de spleen à la Baudelaire : une telle joue au poker, telle autre vient de divorcer ou est gardien dans un château. Aucun de ses personnages ne cherche à exploiter les autres, non, mais tous sont à la recherche d’un bonheur impossible. C’est une philosophie de la joie et du lien qui court dans ce roman comme dans tous les autres : le lien social, la jouissance du moment présent.

On ressort de la lecture le sourire aux lèvres, même si au fond il ne s’est pas passé grand-chose.