Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée

Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée (Titre original : The yellow wallpaper)

vignette femme qui écritTexte fondateur, livre-culte de la littérature écrite par les femmes, « La séquestrée » a la force d’un manifeste, devenu un classique des lettres américaines. Écrit en 1870, il dénonce l’asservissement des femmes à un modèle patriarcal qui les enferme dans leur fonction naturelle de reproduction, la maternité, et leur interdit toute vie de l’esprit.
La neurasthénie dont souffraient nombre de femmes au XIXe siècle et les dépressions les plus graves étaient souvent dues à un sentiment d’enfermement et d’étouffement lié aux rôles sociaux étroits dans lesquels elles étaient maintenues. Les femmes mouraient d’ennui et de mélancolie parce qu’elles ne pouvaient pas exprimer leur énergie créatrice ou la vie de leur esprit. Les méthodes souvent barbares par lesquelles on tentait de guérir leur dépression aggravaient encore la maladie puisqu’on condamnait les femmes à l’inaction, au « repos », à la solitude et à l’enfermement. Les dérivatifs qui leur auraient permis de se changer les idées leur étaient interdits. Cette thérapie est celle du Dr Mitchell : « Il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos. »
Il faut avouer que cette cure n’était pas seulement réservé aux femmes, puisque Henry James la subit lui-même en 1910, et faillit se jeter par la fenêtre.
Revendiquer des droits égaux, vouloir faire une carrière d’écrivain ou d’intellectuelle pouvait se payer très cher, puisque les femmes risquaient être mises au ban de la société et devaient, en outre, renoncer pour la plupart à une vie affective. Le choix était plutôt cornélien, car dans un cas comme dans l’autre, les femmes souffraient et devaient sacrifier une partie de leur être.

« La séquestrée » est le cri silencieux d’une femme, son basculement dans la folie. Souffrant d’une dépression post-partum , elle doit se reposer. Enfermée dans sa chambre, condamnée à l’inactivité, elle regarde jour après jour le papier peint qui peu à peu, « vision d’horreur » s’anime d’une vie propre jusqu’à figurer une femme rampant derrière le motif et tentant de s’échapper. La souffrance psychique est intense, et parfaitement décrite: « Il vous gifle, vous assomme, vous écrase. » écrit-elle parlant du papier peint. Elle devient également paranoïaque et sent une invisible conspiration autour d’elle. Cette femme n’est qu’un double d’elle-même qui tente de fuir ce terriblement enfermement jusqu’au dénouement final.

Il faut souligner la force littéraire de cette longue nouvelle, son intensité dramatique, la maîtrise parfaite de l’écriture : un souffle, un cri. Un chef-d’œuvre…

Mary Webb – La renarde

Mary Webb – La renarde –publié pour la première fois en anglais en 1917, première traduction en français en 1933 réédition 2012 Archi poche

Hazel Woodus est une jeune fille sauvage, qui vit isolée, avec son père, dans la campagne anglaise. Sa mère morte, livrée à elle-même, sans ce vernis d’éducation que donne la bonne société anglaise , elle vit librement en contact avec la nature. Sa morale simple, calquée sur les besoins naturels, ignore les interdits de toutes sortes qui règlent la vie des individus. Le sens des convenances, le souci du qu’en-dira-t-on, lui sont étrangers et font d’elle une inadaptée, et l’objet par lequel le scandale arrive.

Elle vagabonde dans la campagne anglaise avec une renarde apprivoisée sur des terres qui appartiennent au hobereau local, Jack Reddin, figure de mort, chasseur invétéré qu’elle va croiser. Hazel Woodus est d’une extrême naïveté et se révèle une proie rêvée . Dépourvue de l’éducation qui l’aurait avertie des dangers et des hommes, et lui permettrait un certain discernement, elle suit ses désirs, interprètent des signes qui ne sont que le fruit du hasard et consulte une sorte de grimoire léguée par sa mère grâce auquel elle fabrique des charmes. Hors de toute rationalité, marginale, Hazel est superbement ignorante du monde qui l’entoure. Elle a suffisamment d’empathie cependant pour respecter la vie et la nature autour d’elle.

Mais Hazel est une sorcière moderne dans un monde qui ignore la magie et qui peut se révéler froid et cruel.

Le révérend Marston, amoureux de la jeune fille, souhaite l’épouser. Elle correspond à son idéal de pureté. Mais la pureté n’est pas non plus de ce monde, si la pureté ignore les désirs des êtres chevillés à leur corps. Toute chose fait l’effort de persévérer dans son être, et l’instinct conduit à la conservation de l’espèce. Hazel est  fille de cette nature sensuelle et mystérieuse. Le corps et la sexualité font partie de ce monde bruissant et d’une extraordinaire vitalité.

Trois destins, trois voies, qui vont se croiser pour le meilleur et peut-être pour le pire…

Un beau roman, assez étrange, très poétique, vibrant et lumineux.

 

Mary Webb (1881-1927) – L’histoire d’une vie

 Mary_webb

 

Mary Webb est née le 25 mars 1881 dans le village de Leighton, au sud de Shrewsbury, dans le Shropshire. Son père, George Edward Meredith diplômé d’Oxford en lettres classiques, influera sur son « entrée » en littérature.. Très tôt, elle s’attache à mettre en mots son amour de la nature et écrit de la poésie qu’elle soumet à son père. Puis elle écrit des pièces de théâtre et des histoires tirées du folklore local . Elle s’échappe souvent de la maison, discute avec les habitants des environs, des gens simples qu’elle côtoie lors de ses promenades, et développe une personnalité intuitive, spontanée et généreuse et des capacités d’observation originales. Elle est profondément reliée à sa terre natale et développe une forme de spiritualité (panthéisme) issue de sa symbiose avec la nature. Son écriture est empreinte de  lyrisme et son pouvoir d’évocation l’aide à traduire ce souffle profond, ces palpitations, les mille odeurs, frôlements, pulsations du monde naturel. Le monde est habité d’une vie puissante et sauvage, innocente, mais aussi cruelle. Ce lien privilégié la pousse à considérer les choses essentielles par lesquelles un être humain est relié au monde dont il est issu et lui fait développer une forme de critique sociale à l’égard de conventions arbitraires instituées par les hommes à seule fin d‘asseoir leur pouvoir sur un ensemble de règles immuables qui visent à contraindre les individus et surtout les femmes.

A vingt ans, elle découvre qu’elle est atteinte de la maladie de Graves, trouble de la thyroïde qui entraîne une grande maigreur. A vingt et un ans, elle rédige ses premiers essais et poèmes inspirés par la nature. Elle fréquente la Société littéraire où ses essais sur Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot et George Meredith sont finalement remarqués.
En janvier 1909, tragiquement endeuillée par la mort de son père, elle se tourne résolument vers l’écriture. Sa première histoire « A cedar rose, paraît dans le magazine Country Life en juillet 1909.

L’année suivante, elle rencontre Henry Bertram Law Webb, philosophe et écrivain, diplômé de Cambridge. Ils se marient malgré l’opposition de la famille Webb. Mary a alors 29 ans et, fait qui révèle bien sa personnalité et illustre son mépris des conventions, elle invite alors à son mariage des pauvres gens des environs et pour demoiselle d’honneur choisit la fille du jardinier.

Elle quitte sa région natale pour suivre son mari qui a trouvé un poste d’enseignant à Weston-super-mare. Elle entreprend son premier roman « La flèche d’or » et retourne à chaque fois qu’elle peut dans sa région natale. Elle mûrit ses œuvres longtemps avant de les rédiger en quelques mois.

En 1914, les Web retourne s’installer dans le Shropshire qui manque tant à Mary. Ils adoptent un mode de vie frugal et vivent de leurs propres ressources.

La guerre éclate et Henry est réformé car il souffre de dorsalgies. Mary s’engage à sa manière en vendant sa production excédentaire sur les marchés à bas prix.

En 1916, la parution de la Flèche d’or est un succès mais il est mal reçu par la population locale choquée par sa liberté de ton.

En effet ses idées libérales sur le mariage, le sexe, et l’avortement choquent dans une société corsetée par un moralisme rigide et le sens des convenances. Son roman est même brûlé par de petits groupes de personnes qui manifestent ainsi leur mécontentement.

Mais leur situation financière étant devenu trop difficile, Henry accepte un poste de maître assistant en anglais, latin et histoire à Chester. Très affectée par la guerre et ses horreurs, l’éloignement de son mari, la santé de Mary se dégrade. Elle écrit son second roman « La Renarde », dont le titre anglais « Gone to earth » est une expression qui signifie que le renard s’est échappé en retournant à son terrier et qu’il faut choisir une autre proie.Il est publié en 1917 et reçoit des critiques élogieuses, comparé à Tess d’Urberville de Thomas Hardy. (décrété meilleur ouvrage de l’année par la critique Rebecca West). En 1920, son troisième roman, « Le poids des ombres » est un échec commercial. Elle publie encore « Sept pour un secret » en 1922 puis, deux ans plus tard, son roman le plus célèbre, « Sarn (Precious Bane, Précieux poison ». Elle reçoit pour ce livre le prix Femina étranger. Mais la reconnaissance de ses pairs n’est pas celle du public.

En 1927, Mary, devant la liaison d’Henry avec une de ses élèves, s’installe sur les rives de la Manche, à St Leonards-on-sea. Elle meurt à l’âge de quarante-six ans. L’œuvre de Mary Webb a connu un succès posthume, depuis qu’en 1928, le Premier ministre, Stanley Baldwin, en a fait l ‘éloge et préfacé une nouvelle édition de Sarn. La plupart de ses romans ont été adaptés au cinéma et à la télévision..

Ces informations sont tirées de la préface d’Isabelle Viéville Degeorges qui fait un beau travail d’édition aux éditions archipoche, ainsi que des articles publiés sur le Web (wikipedia anglais).

Virginia Woolf – Elles

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Virginia Woolf Elles Portraits de femmes « Four figures », Rivages poche/Petite bibliothèque, traduit par Maxime Rovere

vignette femme qui écritJ’aime beaucoup Virginia Woolf essayiste, et je la préfère parfois à la romancière.

Dans ce livre qu’elle consacre aux « expériences de vie » de quatre femmes, Virginia Wolf célèbre le génie féminin à son époque objet d’un constant déni.

Virginia Woolf écrit en tant que femme mais elle ne fait pas de la littérature de femme, elle se veut écrivain à part entière. A son époque encore, non seulement on ne traite pas une femme de lettres et un homme de lettres de la même manière, mais en plus on établit à priori que celle-ci ne pourra jamais, quels que soient ses efforts, égaler le génie masculin. C’est perdu d’avance, en quelque sorte. Dans « Four figures », elle ne cherche pas seulement à dénoncer la condition des femmes qui écrivent mais cherchent des « amies », des femmes qui grâce à leur ténacité, leur volonté, ont eu le courage d’écrire. Virginia Woolf veut raconter les expériences de ces femmes. Maxime Rovere, dans sa passionnante préface l’exprime ainsi : « Elle invite à faire confiance au jeu d’échos qui permet aux sujets de se répondre les uns aux autres, comme des voix parlant dans le noir, discutant à travers les siècles. » et parvient à travers ces biographies à inventer « une forme de distance critique qui à la fois souligne la différence des êtres mais aussi affermit leur mutuelle compréhension. »

Dorothy Osborne ( 1627-1695 ) est née à une époque où la femme était entravée par la croyance que l’écriture était pour son sexe « un acte inconvenant. [Seule] Une grande dame ici et là, qui bénéficiait par son rang de la tolérance et peut-être de l’adoration d’un cercle servile, pouvait écrire et imprimer ses textes ». Comme les autres, elle se moque du ridicule qu’il y a à écrire un livre. Mais si elle a intériorisé les interdits de l’époque, cette obscure volonté d’écrire prendra d’autres voies, plus inoffensives, qui ne risqueront pas la mettre au ban de la société. Elle écrira des lettres. Cette activité convient bien à l’univers domestique des femmes, car une lettre peut être écrite au coin d’une table et interrompue à tout moment. Elle a laissé de sa vie, grâce à elles,  un témoignage « à la fois savant et intime ». Mais les lettres à son amant cessèrent lorsqu’elle se maria et elle se consacra désormais à servir la carrière diplomatique de son mari.

Il en va autrement de Mary Wollstonecraft (1759-1797), en laquelle brûlent le feu et l’ardeur de la révolte. Pour elle rien d’autre n’a de sens que d’être indépendant : « Je ne me suis encore jamais résolue à faire quelque chose d’important sans y adhérer entièrement. » peut-elle affirmer. Le déclenchement de la Révolution française fait écho à ses préoccupations et exprime certaines de ses convictions et de ses théories les plus profondes. Elle écrit alors « Réponse à Burke » et la « Défense des droits de la femme » qui restera son livre le plus célèbre. Elle fut témoin de la misère et de l’injustice et résolut de gagner sa vie par sa plume. Écrire pour elle n’était pas ridicule, c’était l’arme même de son combat. Trahie par le père de son enfant, Imlay, elle tente de se suicider. Puis elle rencontre un homme extraordinaire pour l’époque, qui pense que les femmes n’ont pas à vivre en inférieures. Ils vécurent une relation amoureuse intense et riche. Mais Mary mourut en donnant naissance à celle qui plus tard écrira Frankestein et comme l’écrit Virginia Woolf, Mary, cette femme extraordinaire, et si attachante, n’est pas morte, elle nous touche encore car « elle est vivante et active, elle multiplie arguments et expériences, elle nous fait entendre sa voix et percevoir son influence, aujourd’hui encore, parmi les vivants. »

Bien différente est sa contemporaine Dorothy Wordsworth (1771-1855), dont aucun des écrits n’est, à ma connaissance, traduit en français. Elle écrivit des lettres, un journal, des poèmes, et des « short stories » sans aucune ambition d’être un auteur. Elle vécut toute sa vie avec son frère, même lorsqu’il se maria. Elle était très éloignée des préoccupations sociales et politiques d’une Mary Wollstonecraft. Pour elle nous ne « pouvons pas ré-former, nous ne devons pas nous rebeller, nous ne pouvons qu’accepter et essayer de comprendre le message de la nature. » Aucune révolte chez elle, plutôt l’acceptation et la compréhension de ce qui est. Non soumise à la nécessité, elle ne fut pas confrontée à la violence sociale qu’exerce la misère sur les individus. Elle célèbre tout ce qu’elle voit, le décrit minutieusement, en cherchant à être au plus près de la vérité. Elle écrit.

Geraldine Jewsbury (1812-1880) fut une figure importante de la vie littéraire londonienne de l’époque victorienne. Dans ses romans , elle remit en question la vision idéalisée de l’épouse et de la mère et tenta de promouvoir le rôle spirituel du travail dans la vie des femmes. Ses personnages féminins sont souvent plus forts que les personnages masculins. Virginia Woolf, tente de saisir ce qui se joue dans son amitié tourmentée et passionnée avec Jane Carlyle. Ce qui l’a conduit à l’écriture, est peut-être la même chose qui l’a conduite à aimer Jane d’un amour platonique mais violent et tire sa source d’ « une sombre figure masculine […] une créature infidèle mais fascinante, qui lui avait appris que la vie est perfide, que la vie est dure, que la vie est l’enfer matériel pour une femme. »
Madame de Sévigné (1626- 1696) notre célèbre épistolière, est vue à travers son amour passionné et quelque peu morbide pour sa fille mais surtout dans son art de l’évocation et on entend « çà et là le son de sa voix qui parle à nos oreilles, suivant son rythme qui augmente et retombe en nous, nous prenons conscience, au détour d’une phrase évoquant le printemps, un voisin de campagne ou quelque autre chose qui apparaît en un éclair, que nous sommes, bien entendu, les interlocuteurs de l’un des plus grands maîtres de la parole. »

Elles tentèrent toutes à leur manière l’aventure de la page blanche et leurs mots résonnent encore aujourd’hui pour qui veut bien les entendre. Elles furent courageuses et audacieuses car écrire était vaincre le plus terrible des tabous qui interdisait aux femmes d’exister par leur esprit. Un livre en miroir où se jouent les correspondances.

Evelina de Fanny Burney (1752 – 1840)

vignette femme qui écritEvelina ou The History of a Young Lady’s Entrance into the World (1778), José Corti , domaine romantique 1991. “C’est l’œuvre la plus pétillante, la plus divertissante et la plus agréable du genre” note le Monthly Review en avril 1778. La critique est élogieuse et voit en elle le digne successeur de Richardson et de Fielding. Il est vrai qu’elle excelle dans le ton de la comédie, et prodigue généreusement au lecteur coups de théâtre, et retournement de situation . Elle campe des personnages hauts en couleur au verbe flamboyant et populaire ou à la délicatesse châtiée des aristocrates, dont elle n’épargne ni la suffisance, ni le ridicule : ainsi de ce personnage qui prétend venir au théâtre seulement pour qu’on le voie, et avoue ne rien écouter de la pièce. Aucun pan de la société n’échappe à son observation minutieuse, de la bourgeoisie enrichie qui prétend imiter les nobles, aux prostituées qui se promènent dans les jardins. Les femmes ne sont jamais très bien loties et doivent supporter pour maris d’affreux personnages, tel ce capitaine de marine qui se plaît à tourmenter une française à laquelle il n’épargne ni ses sarcasmes, ni des farces du plus mauvais goût.

Fanny Burney ne s’éloigne jamais pourtant de la morale de son temps et fustige les »bas-bleu » qui offensent le code de réserve féminine en vigueur à l’époque. D’ailleurs, son héroïne a tout d’une ingénue obéissante qui passe son temps à défendre sa vertu. Pour une femme d’aujourd’hui, elle est passablement énervante. Mais pour l’époque, elle représente la femme idéale, rougissante, modeste, gracieuse et obéissant à son tuteur qui dirige sa conduite. Il va de soi qu’elle ne peut se diriger entièrement elle-même. Dans ce roman épistolaire, l’auteure raconte l’entrée d’une jeune provinciale de dix-sept ans dans la haute société londonienne. Sa naissance obscure et son peu de fortune, lui font affronte un préjugé de classe dominant à l’époque qui la met à l’écart, et lui fait endurer le mépris et la disgrâce. C’est sur ce même thème que Jane Austen bâtira Orgueil et préjugés quelque trente ans plus tard. Si Fanny Burney est totalement étrangère au monde d’une féministe comme Mary Wollstonecraft (qui dit-on l’admira), elle n’en prend pas moins quelques risques et égratigne  la société patriarcale de son temps à coup d’ironie feutrée et de satire sociale. Son art du dialogue rend le récit vivant et les 444 pages passent sans peine. A découvrir…

Mois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou.

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Fanny Burney (1752-1840) : l’histoire d’une vie

Frances dite Fanny Burney (1752-1840)

vignette femme qui écritFemmes de lettres anglaise née en 1752, morte à Londres en 1840. Son père était musicien et fréquentait, avec sa fille, le salon de Samuel Jonnson.
Ses deux premiers romans Evelina ou The History of a Young Lady’sEntrance into the World (1778) et Cecilia ou Memoirs of an Heiress (1782) la rendirent célèbre. Elle fut ensuite attachée à la garde-robe de la reine Charlotte, charge qu’elle quitta en 1791.
C’est avec elle que s’annonce le renouveau du roman anglais – Defoë, Richardson comme Smollett n’ayant pas été remplacés. Choderlos de Laclos la tenait en grande estime et ne tarissait pas d’éloges. « Ses romans pleins de finesse, d’humour, de sens de l’observation n’ont rien à envier à ceux de G. Eliot, M. Shelley ou J. Austen. »Elle est également l’auteur d’un journal qui compte parmi les sommets du genre en Angleterre (1768-1818).1
En 1793, à quarante-deux ans, elle épousa un émigré français, le général Alexandre D’Arblay. Leur fils unique, Alexander, naît en 1794.
Elle publia Camilla ou A Picture of Youth en 1796, avant d’aller s’installer en France avec son mari, le général d’Arblay, ancien émigré qui avait été aide de camp de La Fayette (1802). Elle y resta dix ans .
En 1814, elle écrivit et publia The wanderer or Female Difficulties.
On a souvent rapproché son art de celui de Richardson et de Fielding mais ses descriptions minutieuses de la vie domestique, la finesse avec laquelle elle épingle les vanités et les ridicules sociaux l’apparentent aussi à Jane Austen.
Elle a laissé un Journal et des Lettres publiés ensemble, en sept volumes de 1842 à 1846.
La postérité, pourtant, n’a guère retenue son nom alors que sa cadette, Jane Austen, est reconnue aujourd’hui comme un grand nom de la scène littéraire de l’époque.

Fanny Burney fut toute sa vie en butte à ses propres contradictions : elle voulut la notoriété mais craignit le scandale qui broyait les femmes rebelles n’ayant pas respecté le code de bienséance et de pudeur féminine de l’époque. La femme auteur est dangereusement exposée aux cabales et aux sarcasmes. La réputation d’une femme, si chère à un certain code post-puritain, ne doit pas souffrir de la moindre tache. Or, si à l’époque, la lectrice de romans est considérée comme une femme légère, aux mœurs dépravées, la romancière encourt le risque d’être traitée de bas-bleu ( femmes dont Fanny Burney se moque abondamment).
Elle ira jusqu’à fuir Mme de Staël dont elle finira par connaître les amours adultères et qui voyait pourtant en elle « la première femme d’Angleterre ».

Paroles de femme : Silvina Ocampo (1903-1993)

Les femmes et l'ecriture 3

« Cette histoire d’écrire fait partie de l’amour… Écrire est un acte d’amour… Parfois j’écris pour une personne amie, qui m’est chère, et qui ressent ce que j’écris.  »

 

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

 vignette femme qui écrit« La littérature est ma profession (…)La voie me fut frayée, voilà bien des années par Fanny Burney, par Jane Austen, par Harriet Martineau, par George Eliot… Beaucoup de femmes célèbres, et d’autres, plus nombreuses, inconnues et oubliées, m’ont précédée, aplanissant ma route et réglant mon pas. Ainsi, lorsque je me mis à écrire, il y avait très peu d’obstacles matériels sur mon chemin : l’écriture était une occupation honorable et inoffensive. » Virginia Woolf, Profession pour femmes, 1939

Ecrire et publier fut pour les femmes une conquête. Fanny Burney (1752 – 1840)fut l’une de celles qui ouvrit la voie aux romancières anglaises. Sa cadette de 23 ans, Jane Austen lui rend hommage dans les premières pages de Northanger Abbey.

Une jeune fille à qui l’on demande ce qu’elle lit, répond : « Oh, ce n’est qu’un roman, ( …), Ce n’est que Cecilia, ou Camilla ou Belinda : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, dans un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives affections d’esprit et d’humour. »

 Les commentateurs soulignent que le premier roman de Fanny Burney « Evelina » a largement inspiré « Orgueil et préjugés » de Jane Austen (1775- 1806). Inspiré (affinités électives ?) et non copié, car l’œuvre de Jane Austen est singulière et possède la marque de son univers.

Toutes les deux durent contourner les préjugés de leur temps, et la difficulté pour les femmes de concilier bienséance, codes moraux d’une époque, et création. Les thèmes sont imposés par les dictat de l’époque en matière de pudeur féminine. Hors de question d’évoquer ouvertement la sexualité, ou l’indépendance des femmes sans provoquer le scandale. La réputation des femmes doit être vertueuse pour que leur œuvre n’encoure pas l’opprobre.

 Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) qui fut à la fois maîtresse d’école, femmes de lettres, philosophe et féministe anglaise écrivit un pamphlet contre la société patriarcale de son temps « Défense des droits de la femme ». Elle eut une vie non conventionnelle (dépressive et suicidaire) bien éloignée de celle de Jane Austen et de Fanny Burney(qui connut la gloire de son vivant). Mais autant de talent. A propos de son ouvrage « Lettres écrites de Suède, de Norvège et du Danemark » son futur mari William Godwin écrira  « si jamais un livre a été conçu pour rendre un homme amoureux de son auteur, il m’apparait clairement que c’est de celui-ci qu’il s’agit. Elle parle de ses chagrins, d’une manière qui nous emplit de mélancolie, et nous fait fondre de tendresse, tout en révélant un génie qui s’impose à notre totale admiration».

Fanny Burney en fera une caricature dans ses romans et la vilipendera en moraliste soucieuse des conventions : attention jeunes filles à ne pas devenir une Mary Wollstonecraft. Seule George Eliot(1819-1880) rompra l’oubli dans laquelle son œuvre et sa vie tombèrent au XIXe siècle en la citant dans un essai consacré au rôle et aux droits des femmes. Et Viginia Woolf, bien plus tard, évoquera ses expériences de vie (Four figures traduit en français par « Elles » et publié en rivages poches).

Elles furent très différentes les unes des autres mais apportèrent chacune leur pierre à l’édifice fragile et compliqué de la littérature écrite par des femmes.

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La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry

La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry – Rachel Joyce – XO éditions 2012

Vignette femmes de lettresAu soir d’une vie, on pourrait croire que tout est joué : Harold Fry, la soixantaine, vit une retraite paisible aux côtés de sa femme Maureen. Ils ne se parlent plus guère, une ombre plane entre eux, une sorte de menace, un événement dont aucun ne parle jamais et des regrets, des rancunes souterraines empoisonnent leur vie.
Un matin Harold reçoit la lettre d’une ancienne amie qu’il n’a pas vue depuis plus de vingt ans. Elle lui écrit pour lui dire adieu.
Harold lui répond quelques mots et sort pour poster la lettre. Il ne rentrera pas chez lui ce soir-là et commence un périple du sud au nord de l’Angleterre qui devrait durer plusieurs semaines. Il veut marcher pour qu’elle vive, pour la remercier, pour lui dire qu’il l’aime.
Cette marche devient un pèlerinage, un temps où Harold se retrouve enfin, et où les souvenirs affluent : sa mère qui l’a abandonné, ses mauvaises relations avec son fils. Harold affronte enfin ses démons et tente de donner des réponses aux questions qui le hantent.
Mais parviendra-t-il au terme de son voyage ? Rien n’est moins sûr. Mal équipé, sans entraînement, Harold tente l’aventure sans en avoir mesuré vraiment les difficultés. Et s’il parvient à Berwick-upon-Tweed, qui (qu’y) trouvera-t-il ?
Un roman bien ficelé : une quête spirituelle, la nécessité de revenir à l’essentiel, une critique intelligente des phénomènes de médiatisation, et de la récupération par une certaine société du spectacle de ce qui peut faire le « buzz », font de ce roman original, pétillant, émouvant et parfois drôle un joli voyage littéraire.

Rachel Joyce vit en Angleterre, dans une ferme du Gloucestershire, avec sa famille. Elle a été pendant plus de vingt ans scénariste pour la radio, le théâtre et la télévision, et comédienne de théâtre, récompensée par de nombreux prix. Elle reçoit en 2012 le prestigieux National Book Award.

« Deux secondes de trop » est publié en février 2014.

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Prix du livre inter 2015 : Valérie Zenati – Jacob, Jacob

« Le goût du citron glacé envahit le palais de Jacob, affole la mémoire nichée dans ses papilles, il s’interroge encore, comment les autres font-ils pour dormir. Lui n’y arrive pas, malgré l’entraînement qui fait exploser sa poitrine trop pleine d’un air brûlant qu’elle ne parvient pas à réguler, déchire ses muscles raides, rétifs à la perspective de se tendre encore et se tendant quand même. »

Jacob, un jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France. De sa guerre, les siens ignorent tout. Ces gens très modestes, pauvres et frustes, attendent avec impatience le retour de celui qui est leur fierté, un valeureux. Ils ignorent aussi que l’accélération de l’Histoire ne va pas tarder à entraîner leur propre déracinement.

Présentation de l’éditeur

Jeanette Winterson- Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

pourquoi être heureux quand on peut être normal

Jeanette Winterson – Pourquoi être heureux quand on peut être normal –traduit de l’anglais par Céline Leroy – Editions de l’Olivier

Parler d'homosexualitéCe pourrait être un conte de la folie ordinaire, dans lequel règne une terrible ogresse qui n’aime pas la vie, celle-ci aurait pour nom Mrs Winterson, et au lieu de dévorer les enfants, elle en adopterait un qu’elle prénommerait Jeanette. Pas facile de vivre avec une ogresse, surtout lorsqu’elle est pentecôtiste, qu’elle a banni tous les livres (ou presque) de la maison, et que, pour vous punir, elle vous laisse la nuit entière dehors tout en attendant l’Apocalypse.

Une ogresse qui essaie de conformer son énorme masse à la normalité, et qui devant l’homosexualité de sa fille lui demande « Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? »

Ne pas être vraiment la fille, ne pas pouvoir revendiquer le lieu où on habite, dont on n’a pas la clef, toujours à attendre sur le seuil. Comment ne pas se dissocier, comment ne pas se couper de soi-même ?

Heureusement pour la petite Jeanette, « Les histoires sont là pour compenser face à un monde déloyal, injuste, incompréhensible, hors de contrôle. » et très vite elle a l’amour des mots, se sert des livres comme refuge. Elle y trouve la vie qui lui manque : « Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l’ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ? »

Les livres sont devenus son foyer, car elle les ouvre « comme une porte », et pénètre dans un espace et un lieu différent dont cette fois elle a la clef, et dont personne ne peut la chasser.

Mais cette enfance dévastatrice a laissé ses marques, ses cicatrices, toujours prêtes à se rouvrir, et Jeanette Winterson souffre d’une forme atténuée de psychose, elle entend des voix :

« J’abritais en moi une autre personne – une part de moi – ou ce que vous voudrez – à ce point dévastée qu’elle était prête à me condamner à mort pour trouver la paix. »

Alors c’est une autre lutte qu’il faut encore entreprendre, contre la dépression, la folie, le suicide.

Jeanette survit, écrit, aime. Elle fait d’elle une fiction pour pouvoir vivre. Elle se raconte dans un lieu dont la trame serrée puisse la tenir en vie. Elle nous éblouit, nous transporte, nous chavire d’émotions.

Ce livre aura été pour moi un véritable coup de cœur.

 Il a obtenu le prix Marie-Claire 2012

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Mois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine  » organise avec Cryssilda et Lou pour la 4ème année consécutive et auquel je participe avec plusieurs livres cette année.

Le château d’Ulloa -Emilia Pardo-Bazán / premier roman naturaliste en Espagne

Emilia Pardo-Bazán – Le château d’Ulloa – Viviane hamy, 1990 pour la traduction française.

vignette femme qui écritPremière publication en espagnol en 1886. Traduit de l’espagnol par Nelly Clemessy Seul roman traduit en français de cette grande dame des lettres espagnoles, « Le château d’Ulloa » fait connaître au public francophone cette contemporaine et admiratrice de Zola. Emilia Pardo-Bazán (1851-1921) dépeint une société soumise aux soubresauts révolutionnaires, dans laquelle la noblesse, brutale et archaïque, impose un système féodal qui tient sous sa coupe le petit peuple de Galice. Si elle ne rompt pas avec le catholicisme, Emilia Pardo-Bazán n’en dépeint pas moins la vénalité des membres du clergé qui, au lieu de sauver les âmes, ripaillent, boivent et chassent en compagnie du marquis d’Ulloa qui règne sur la région en maître absolu. Si l’homme est déterminé par son hérédité et son environnement, les habitants de la région de Cebre ont la sauvagerie de leurs paysages escarpés, et de leurs forêts profondes et inquiétantes. La mort rôde partout, les hommes chassent la perdrix et le lièvre, battent les femmes qui sont, avec les enfants, les premières victimes de leur brutalité de prédateur. Dans ces régions reculées, le progrès de cette fin de siècle pénètre à grand peine, et les superstitions sont encore vives. Cette société violente sonne le glas d’une noblesse ruinée, décadente, et ignorante. Entre monarchie absolue et constitutionnelle, un monde s’achève… Même si la corruption règne, et que la politique est aux mains des caciques qui extorquent les votes, assassinent et tiennent leurs électeurs grâce au chantage, de nouvelles aspirations à un monde meilleur sont portées par des partisans tenaces. Ce qui signe la fin de ce monde est l’immoralité des puissants et des seigneurs, soumis entièrement à leurs vices et leurs faiblesses et se comportant en véritables despotes. En ce qui concerne l’hérédité, le seigneur d’Ulloa a une santé de fer qui contraste fort avec celle de son nouveau chapelain, dont la faiblesse de  tempérament «lymphatico-nerveux, purement féminin, sans ardeurs ni rébellions, enclins à la tendresse, doux et pacifique » semble le condamner irrémédiablement. Il est toutefois consternant de lire sous la plume d’une femme que celle-ci est « l’être qui possède le moins de force dans son état normal mais qui en déploie le plus dans les convulsions nerveuses. « L’auteure partage-t-elle les croyances de son temps ? Ou se moque-t-elle ? Avance-t-elle, elle aussi, masquée ? Mais le dénouement orchestre un retournement prophétique et donne un visage aux nouveaux maîtres. Elle écrivait excessivement bien cette femme ! Il le fallait pour s’imposer dans ce pays et à une époque de patriarcat quasi-absolu. Son roman est brillant et il a traversé plus d’un siècle sans prendre trop de rides. Elle parvient à nous tenir en haleine, orchestre de savants retournements de situations et utilise avec brio tous les ressorts de la narration. A découvrir …

Paroles de femmes : Jeanette Winterson

Photo éditeur

« Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’il existe deux types d’écriture ; celle que l’on écrit et celle qui nous écrit. Celle qui nous écrit est dangereuse. Nous allons là où nous ne voulons pas aller. Nous regardons où nous ne voulons pas regarder. »P68

« Quand j’ai connu le succès, plus tard, et qu’on m’accusait d’arrogance, j’aurais voulu traîner à Accrington tous ces journalistes qui n’y comprenaient rien, et leur montrer que pour une femme, une femme de la classe ouvrière, vouloir être écrivain, un bon écrivain, et croire que l’on avait assez de talent pour cela, ce n’était pas de l’arrogance ; c’était de la politique. »

in « Pourquoi être heureux quand on peut être normal »Points/Editions de l’Olivier

 Jeanette Winterson est née à Manchester en 1959. Icône féministe, elle est l’auteur de nombreux romans irrévérencieux, dont « Les oranges ne sont pas les seuls fruits « 

 

Dix-sept ans de Colombe Schneck

Dix-sept ans de Colombe Schneck – 07 janvier 2015 – Grasset – 47 pages

Vignette femmes de lettresCe court récit pour rappeler que le droit à l’avortement, partout menacé, est essentiel à la liberté des femmes. A dix-sept ans, Colombe Schneck devient enceinte d’un beau garçon dont elle n’est pas amoureuse. Pas question de sacrifier son avenir, ses études. Fille de médecins de gauche, compréhensifs et à l’écoute, elle décide de subir une IVG. A l’heure des discours de certains politiques qui voudraient restreindre l’application de la loi, sous prétexte d’une banalisation de l’avortement, l’auteure rappelle qu’il ne s’agit pas d’un moyen de contraception, que c’est un événement qui reste un choix à assumer, qui laisse des traces, dont on ne peut parler facilement, parce qu’il renvoie à une certaine culpabilité. L’avortement de confort n’existe pas, c’est une fiction commode. Et c’est bien là le problème, 40 ans après la loi Veil, cette difficulté à affronter le regard des autres. Annie Ernaux, dans « L’événement » (paru en 2000 , personne n’en fit écho) raconte la solitude dans laquelle l’a plongé un avortement en 1963 , cinq ans avant la légalisation de la pilule et onze ans avant celle de l’IVG, à une époque où l’avortement était illégal et risqué. Si la jeune fille de 17 ans est enceinte, c’est par négligence, une pilule oubliée, l’insouciance de celle qui croit que cela ne peut pas lui arriver.
Le corps des femmes peut enfanter, et c’est une différence irréductible avec celui des hommes. C’est la brutalité du biologique, sa violence, son aliénation parfois mais aussi son pouvoir de création. Après le combat de Simone Veil, 44 ans après «Le manifeste des 343» paru dans le no 334 du magazine Le Nouvel Observateur dans lequel des Françaises reconnaissent « Je me suis fait avorter » s’exposant à des poursuites pénales, l’auteure raconte une nouvelle fois la rébellion, et l’illusion due peut-être à la liberté que donne la contraception, que les garçons et les filles sont à égalité. « Je suis aussi libre que mon frère, ma mère est aussi libre que mon père. », et que les femmes sont délivrées du biologique.
Un livre court et sensible.

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sélection 2015

La nostalgie du crépuscule – Alessia Valli

La nostalgie du crépuscule, Alessia Valli, Michalon Eds, 224 pages paru le 02 janvier 2015

Vignette femmes de lettresCassandre est en premier année de droit. Elle est solitaire et rêve de celui qui viendra bouleverser sa vie. Elle l’a écrit, décidé, il sera un homme d’âge mûr. Pour de multiples raisons, parce qu’une peau ridée est la preuve de « la finitude d’un être, de son humanité », « pour éprouver du désir : l’éclat propre à l’éphémère qui fait la beauté des ciels de crépuscule ». Elle est à l’aube de sa vie d’adulte, et peut-être ne sait-elle pas que les raisons ne suffisent pas à aimer, qu’il y faut autre chose, enfoui dans nos cœurs. Elle a vingt ans. Elle veut tout.
Patrizio Di Ponte, philosophe à succès, poète et photographe à ses heures, est peut-être l’homme de ses rêves. Il veut jouir de l’instant présent et vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Il est au crépuscule de son existence. Il a soixante-dix ans.
Ils vont se rencontrer. Tout les sépare et personne ne donnerait cher de leur relation.
Et c’est tout l’intérêt du récit. A creuser l’écart, l’auteure ne précipite-t-elle pas ses personnages dans un gouffre ?

J’avais ouvert ce livre avec beaucoup de réticence. Encore une histoire entre un vieil homme et une jeune fille, me disais-je. Les vieux barbons n’en ont-ils pas assez de courtiser des post-adolescentes, et les filles ne peuvent-elles pas soigner leur carence paternelle autrement qu’en choisissant des hommes qui ont le double, voire ici le triple de leur âge ? Ce genre de relation a une longue tradition et je l’avoue, on aimerait bien passer à autre chose.
Et bien non, l’auteure évite tous les clichés du genre, et réussit à nous ferrer d’une plume sensible et intelligente. L’écart d’âge sert de révélateur. Il orchestre à lui seul une histoire d’amour impossible, exaspère les sentiments, plonge les personnages dans de terribles atermoiements, et crée un suspense d’enfer.

Que décideront-ils, comment parviendront-ils à faire exister cet amour face aux préjugés, ne sont-ils pas condamnés d’avance ? Le récit est mené tambour battant, et jusqu’aux toutes dernières pages, on attend, on espère.
Magistral.

Sélection 2015

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Geneviève Brisac « Week-end de chasse à la mère »

brisac - Week-end de chasse à la mère

Geneviève Brisac est attentive à ce qui se trame dans le monde de l’infime, du quotidien, aux révolutions qui se jouent sans qu’une seule goutte de sang soit versée, mais dont les victimes sont innombrables. Combien de femmes auront été sacrifiées sur l’autel de la « bonne mère », de cet ensemble d’opinions et de préjugés qui commandent aux femmes ayant enfanté? Nouk, souffrant d’anorexie dans Petite, est ici la mère divorcée d’Eugénio, enfant gâté, tendre et tyrannique. Est-elle une bonne mère ? Son entourage ne tarit pas de recommandations et de conseils, qui sont le signe d’une subtile condamnation. S’organise alors une traque insidieuse, à coup de petites phrases et de sous-entendus. C’est « Un week-end de chasse à la mère ». On les connaît pourtant les mères, avec leur sens du sacrifice et de l’abnégation, celles d’avant soixante-huit. Les psychologues et les psychanalystes ont assez dénoncé ces mères castratrices, dévorantes et intrusives . Toute une génération ne s’est-elle pas soulevée contre le poids des mères ? « En chœur, nous maudissions nos mères, raconte Nouk en parlant d’elle et de son amie Martha, […]. Les mères, cette engeance ! disions nous. La littérature n’est-elle pas pleine de leur crimes et de leur bonne conscience, de leurs plaintes et de leurs ravages. Désertons ! était notre mot d’ordre. Plus jamais ça et plus jamais nous ! »
Les mères de l’après-féminisme sont-elles mieux loties ? Doutant de leurs capacités maternelles, ayant toujours peur de mal faire, aidées en cela par un inconscient collectif qui a intégré et digéré la responsabilité des mères dans les pathologies de leurs enfants – comme si les pères, eux, par nature distants, n’étaient là que pour atténuer les ravages d’une trop grande fusion maternelle- être mère n’est pas une sinécure.
« Il n’y a que les mères mortes, me surprends-je à penser parfois, celles-là ne font pas de mal, elles sont les plus douces et les plus parfaites. »
Mais lorsque les mères ne sont pas criminelles, elles sont les otages consentants, les victimes toutes désignées de ces petits « pachas égoïstes » qui les « séquestre mentalement » pour les abandonner lorsqu’ils n’ont plus besoin d’elles.
Il s’agirait de leur faire entrer dans le crâne « que nous ne sommes pas des mères au foyer et qu’ils nous doivent respect et assistance. »
Nouk travaille dans une bibliothèque pédagogique où l’on trouve toute sorte d’ouvrages pour aider les mères, scientifiquement, cette fois, rationnellement, à être de bonnes mères. Puisque les anciennes étaient de mauvaises mères par un trop plein d’animalité, et un manque cruel de réflexion, empêtrées dans une tradition qui ne se discutait pas,  les nouvelles seront éduquées et consciencieuses. Elles auront la distance de la raison.
Geneviève Brisac connaît parfaitement l’univers woolfien, et le poids des pierres que l’on glisse dans ses poches, la terrible pesanteur du désespoir. Comment Nouk s’en sortira-t-elle ? Parviendra-t-elle enfin à être la mère qu’il faut à son fils ? Il faut lire ce livre pour le savoir, véritable observatoire de la maternité, à la fois mélancolique et drôle.