Dora Maar L’oeil ardent, exposition au centre Pompidou du 5 juin au 27 juillet

     Dora Maar, connue surtout comme la muse de Picasso, fut aussi une photographe de génie et une peintre. Elle était à moitié croate, élevée en Argentine, et née en France, un 22 novembre 1907, rue d’Assas. Elle s’appelait en fait Henriette Théodora Markovitch.

     Dora Maar rencontre Picasso à 28 ans, en 1935, présentée par Paul Eluard. Elle est alors l’ égérie de Georges Bataille. Leur liaison, orageuse, durera dix ans.

     Il la peint comme une femme torturée, pour toujours elle sera « la femme qui pleure ».

« Un artiste n’est pas aussi libre qu’on pourrait le croire. Cest vrai aussi pour les portraits que j’ai faits de Dora Maar. Pour moi, c’est une femme qui pleure. Pendant des années, je l’ai peinte en formes torturées, non par sadisme ou par plaisir. Je ne faisais que suivre la vision qui s’imposait à moi. C’était la réalité profonde de Dora. Vous voyez, un peintre a des limites, et ce ne sont pas toujours celles qu’on imagine. »1

     D’ailleurs, il la domine, de sa manière qu’on qualifierait aujourd’hui de perverse : il l’assure qu’il ne l’aime pas, qu’elle ne l’attire pas.

     Mais Dora Maar a été une grande photographe : elle photographie le petit peuple des bas-fonds de l’Angleterre, Barcelone. « Elle immortalise les ouvriers, les gosses des rues ou les musiciens aveugles ». Elle traverse une période marquée par l’influence du surréalisme. Son Rolleiflex à la main, elle fut la contemporaine de Cartier-bresson, Brassaï et Man Ray. Mais elle travaillera aussi pour la publicité, pour preuve ces magnifiques nuques féminines qui servent de présentoir à de savantes arabesques et volutes réalisées au fer à friser. L’effet est saisissant.

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     Après la séparation d’avec Picasso, elle perd pied et internée à Sainte-Anne. Elle subit une cure, peut-être des électrochocs (mais on en n’est pas sûrs).

« L’enjeu de cette cure, c’est d’encourager chez Dora le penchant religieux. D’en faire une fervente catholique, de la détourner de la sublimation de l’art pour l’orienter vers la sublimation religieuse. »

     

     Quelque temps après cet épisode, elle demeurera recluse dans son appartement jusqu’à sa mort, pendant plusieurs dizaines d’années. Période dont on ne sait rien ou presque.

Dora Maar est redécouverte aujourd’hui, dégagée de l’ombre portée de Picasso, en tant qu’artiste et c’est très bien.

Citation de Picasso in Françoise Gilot et Lake Carlton, Vivre avec Picasso, Paris, Calmann-Lévy, 1965, rééd. 1973 (page 114)

Le temps des métamorphoses de Poppy Adams

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Poppy Adams – Le temps des métamorphoses (The Behaviour of Moths) , traduit de l’anglais par Isabelle Chapman,  Belfond 2009, collection 10/18, 382 pages

Poppy Adams – Le temps des métamorphoses (The Behaviour of Moths) , traduit de l’anglais par Isabelle Chapman,  Belfond 2009, collection 10/18, 3825 pages

Deux sœurs se retrouvent au soir de leur vie dans la grande maison familiale cinquante ans plus tard. A Bulburrow Court, Virginia Stone vit recluse, et l’arrivée inopinée de sa sœur Vivien après une si longue absence la laisse désemparée. Les souvenirs affluent, et les secrets qu’elle aurait aimé laisser enfouis.

Peu à peu, se dévoilent au cours du récit, de terribles révélations qui les conduiront vers l’issue la plus fatale. L’auteure distille savamment doutes et retournement de situations : Vivien a-t-elle véritablement accompli cette terrible chute du haut de la tour ou quelqu’un l’aurait-elle poussée ? Et la mère qui glisse sur les marches humides de la cave, un simple accident ?

Virginia serait-elle un peu « spéciale » ? Manipulée à son tour par une sœur égocentrique ? Un père qui ne voit rien en dehors de ses obsessions ? Une mère qui sombre …

L’histoire se déroule sur quatre jours du vendredi au mardi. L’auteure plante minutieusement le décor, avec force détails, le lecteur ne s’aventure guère au-delà du manoir, dans un huis-clos étouffant que les critiques ont souvent comparé à l’atmosphère hitchcockienne. Le drame s’annonce dès les premières pages, et les souvenirs s’égrènent comme une litanie qui révèle les vices, les traumatismes enfouis, l’incapacité à prendre en compte les désirs de l’Autre pour ramener tout à ses propres obsessions, qui mènera chacun vers une sorte de folie ou de fureur, étouffées derrière les murs épais de ce manoir victorien d’apparence respectable.

Les mœurs des lépidoptères illustrent parfaitement le déterminisme qui nous rend prisonniers de nos passés, à l’instar de ces insectes dont les actes répondent à des stimuli, programmés par leur instinct, et n’ont pas d’autre alternative.  La seule chose qui nous différencie d’eux est notre conscience de ce qui nous arrive.

Le père entomologiste, obsédé par ses insectes lépidoptères au point de tout leur sacrifier, la relation particulière qu’il a entretenu avec Virginia, la mère qui perd pied peu à peu, la violence entre les êtres … Le récit se métamorphose à l’instar d’un lépidoptère, mais au lieu de se transformer en une créature merveilleuse, plonge au contraire dans la noirceur des êtres, et de leur inconscient.

Il faut déplorer quelques longueurs, quelques lenteurs, mais si vous aimez les âmes noires, ce livre est pour vous.

English summary

« From her lookout on the first floor, Ginny watches and waits for her younger sister to return to the crumbling mansion that was once their idyllic childhood home. Vivien has not set foot in the house since she left, forty-seven years ago; Ginny, the reclusive moth expert, has rarely ventured outside it.

But with Vivien’s arrival, dark, unspoken secrets surface. Told in Ginny’s unforgettable voice, this debut novel tells a disquieting story of two sisters and the ties that bind – sometimes a little too tightly. »

 

En ce jour particulier, Filles à papa de Lorraine Kaltenbach

Ce livre retrace bien des duos pères-filles, pour le meilleur, comme pour le pire. Talleyrand fut un père idolâtre, mais Trotski, Orson Welles ou Albert Einstein furent plutôt minables, il faut bien l’avouer.

Mon père, premier amour ou première déchirure…

La psychanalyse a beaucoup analysé le complexe d’œdipe, pour délaisser le complexe d’Electre. Il avait tant à dire pourtant …

Que penser de cette lettre de Balzac ?

« Je suis père, voilà un secret que j’avais à te dire, et à la tête d’une gentille personne, la plus naîve créature qui soit, tombée comme une fleur du ciel, qui vient chez moi en cachette, n’exige ni correspondance ni soins et qui dit : « Aime-moi un an, je t’aimerai toute la vie! « 

Le 4 juin 1834 à Sartrouville naît Marie-Caroline, fille de Marie du Fresnay, déjà mariée et qui prendra bien soin de cacher sa liaison adultère.

Que penser également d’Ada Lovelace, née en 1815, fille de Lord Byron et d’Annabella Milbanke, dont la vie sera forcément compliquée par les liaisons de son père, jugées scandaleuses à l’époque ? Elle deviendra une grande mathématicienne et  élaborera le premier programme informatique. Comme quoi, à être éloignée de la littérature …

Quant à la fille de Molière, Esprit Madeleine Poquelin, née en 1665, elle sera élevée dans un couvent et mariée à un organiste d’église ! On ne pourra pas dire de Molière qu’il eut le talent de transmettre sa passion du théâtre.

Ce livre passionnant fourmille d’anecdotes plus savoureuses les unes que les autres !

De quoi revisiter la relation entre les filles et leurs pères…

Mahsati Ganjavi (1089-1181) – Quatrains

Voici les quatrains (rubaiyat) d’une poétesse contemporaine d’Omar Khayyam, Mahsati Ganjavi (1089-1181), née à Ganja, Azerbaïdjan, offerts par Ulka que je remercie chaleureusement pour cette découverte.

« Depuis la période soviétique, il existe en Azerbaïdjan des rues et des écoles qui portent son nom. À Ganja, sa ville natale qui avait été rebaptisée Elisabethpol sous l’empire tsariste, un monument a été érigé en son honneur en 1980. »Voir ici…

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Hier, j’ai vu un homme sur le chemin:
Avec le bâton qu’il tenait à sa main
Il frappait violemment une pauvre femme.
Les passants admiraient ce beau souverain.
 
Tu ne peux pas me forcer parce que tu es le roi
Tu ne peux pas me garder par la force de la loi
Tu ne peux pas enchaîner une femme chez toi
Une femme dont les tresses sont une chaîne de soie
 
On ne peut faire de nous objet pour le mari
Impossible de nous séquestrer dans une salle de torture.
Un femme, comme une tresse de cheveux, hélas,
Enchaînée, ne peut être détenue dans une cellule si petite.

Azadée Nichapour : Quatre quatrains pour Omar Khayam

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Je lève à toi ma coupe Omar Khayâm

Précieuse poussière de Nichapour

Frère de Baudelaire, mon amour

Qui enivras de poésie mon âme

 

Hélas! Si l’on m’avait prédit qu’un jour

J’irai zoner si loin de Nichapour

J’aurais pris une poignée de sa terre

Les os de Khayâm pour Apollinaire

 

Point du jour à l’horizon du hasard

Breton, je sais, tu aurais aimé Omar

Libre-penseur, libre-rêveur de l’art

D’aimer la vie avant qu’il soit trop tard

 

Il était un grand poète autrefois

Début et fin de la vie comme neige

Khayâm, je crois te lire en Bonnefoy

La poésie dure comme sortilège

Source : Printemps des poètes