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Les fidélités – Diane Brasseur Sélection Prix de la romancière 2014

diane brasseur

 Diane brasseur – Les fidélités – Allary Editions 2014

A Marseille où il vit une partie du temps avec sa femme et sa fille, un homme s’enferme dans son bureau pour réfléchir. Sa vie a pris des directions inattendues et menace de lui échapper tout à fait. Il a cinquante-quatre ans et il doit partir à New York fêter Noël en famille. Il est face à un dilemme qu’il doit absolument résoudre avant qu’un drame ne se produise.

Il laisse Alix à Paris. Il la connaît depuis un an et passe la semaine avec elle. Il l’aime. Le week-end, il rentre à Marseille retrouver la femme qu’il aime et qu’il a épousée.

Diane Brasseur exploite un thème mille fois rebattu sous un angle assez neuf et parvient à éviter les clichés du triangle amoureux. Cet homme n’est pas malheureux mais il aime simplement deux femmes sur un tempo tout à fait différent. L’amour passion alterne avec l’amour tendresse .

La vie contemporaine lui laisse des espaces qui n’existaient pas autrefois : mobilité professionnelle, et portable. Dans la sphère privée qui était auparavant plus transparente, les nouveaux moyens de communication ont créé des sortes de bulles où l’individu peut aménager à loisir d’autres espaces beaucoup plus opaques. Une nouvelle passion permet de rompre la routine et l’ennui de la vie conjugale. Mais elle demande aussi de devenir maître dans l’art du mensonge.

Diane Brasseur met l’accent sur l’aspect schizophrénique qu’induit la double vie, car le narrateur ne trompe personne, il est fidèle à chacune des femmes qu’il aime. Elles ne sont qu’un simple écho à une dualité intérieure. Elles ne sont pas rivales mais se complètent en quelque sorte. Elle sait introduire une tenson dramatique et du suspense dans son récit en lui donnant une dimension de thriller psychologique. Jusqu’au bout on se demande ce qu’il va faire.

L’originalité de ce récit consiste à se mettre dans la tête d’un homme amoureux et de tenir jusqu’au bout un monologue intérieur qui soit crédible.

Lorsqu’il imagine rompre avec Alix, il fait la liste de tout ce qu’il ne fera plus avec elle « Ne plus la voir et ne plus la toucher, ne plus la faire rire, ne plus me dire : « Il faudra que je lui raconte » ou « Cela lui plaira », ne plus regarder mon téléphone pour voir si elle a essayé de me joindre…. »

En quelques phrases, avec une étonnante simplicité, l’auteure livre la quintessence du sentiment amoureux . Face à la perte, peut-être hommes et femmes sommes-nous semblables.

Elle dit l’effroyable douleur d’une rupture, d’autant plus effroyable qu’elle est banale, tellement banale aujourd’hui.

 

Ce qui fait de ce narrateur un homme est peut-être la référence constante au désir, au corps et à la proximité physique. On ne voit pas vraiment ce qui le lie vraiment à aucune de ces femmes sur le plan des valeurs, ou d’une entente qui serait basée davantage sur une intimité philosophique et spirituelle. En tout cas, je ne l’ai pas ressenti. Et ce qui est assez drôle et rusé de la part de la romancière est qu’elle imagine un homme qui imagine ce que peut penser une femme, ce que veut une femme qui est Alix. Construire, des enfants…

J’ai dévoré ce livre, et je l’avoue, cet homme m’a passablement tapé sur les nerfs, non à cause de ses infidélités, mais à cause de la manière dont il pense que sa maîtresse pense à sa femme par exemple. A cause aussi d’une certaine insensibilité, on pourrait penser qu’une vitre épaisse le sépare de la réalité. Et aussi cette fausse empathie…

Un bon roman qui méritait bien d’être dans la sélection 2014, qui a eu un beau succès critique. Une romancière est née, incontestablement…

Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et fait une partie de sa scolarité en Angleterre. Après des études de cinéma à Paris, elle devient scripte et tourne, entre autres, avec Albert Dupontel, Olivier Marchal et Abd Al Malik. Elle habite à Paris.

sélection 2014 image achetée sur Fotofolia

 

L’excellence de nos aînés Ivy Compton-Burnett (1884-1969)

compton burnett

Deux familles, les Done et les Calderon, se rapprochent à l’occasion de la maladie d’un de ses membres, la tante Sukey. Sollicitude ou vil calcul ? La vieille tante à héritage devient l’objet de toutes les attentions. L’argent et la convoitise attisent les tensions et les masques bientôt tombent. Personnages amoraux, plutôt qu’immoraux, rien ne les retient, et ils semblent incapables de la moindre empathie. La compassion suppose que l’on puisse « pâtir avec », partager la souffrance. Tous les moyens sont bons pour parvenir à leur fin. Sournois et retors, ils arborent tous l’hypocrisie de façade dans la bonne société anglaise. Il s’agit juste de sauver les apparences quitte à sacrifier le plus fragile d’entre eux. L’auteure excelle à disséquer les faux-semblants avec une implacable cruauté.

La narration se construit et progresse à travers les dialogues essentiellement, qui est le style très personnel de cet auteur.

Nathalie Sarraute avait su voir la modernité stylistique et tout ce qu’on pouvait en tirer.

Ce n’est pas inintéressant bien sûr, et ce roman est pétri de malice et d’ironie. Mais l’impression d’ensemble est le sentiment d’un incroyable et incessant bavardage. Il m’est arrivé pendant la lecture d’avoir vraiment envie de les faire taire, de leur clouer le bec en quelque sorte.

Ecoutons-les :

« Oh, il arrive à chacun d’entre nous de se regarder, fit Anna. Je n’aurais pas cru que tante Jessica fasse exception à la règle.- Ce n’est pas tant qu’elle se regarde, c’est plutôt qu’elle regarde en elle-même, dit Thomas. Le visage de sa femme s’assombrit.

– Alors c’est de l’introspection, décréta Anna.

– Ne vous y livrez jamais ma chère, dit Jessica. C’est égoïste, inutile, et on en prend vite l’habitude . D’ailleurs qu’y a-t-il d’important en soi ?

– Rien qui gagnerait à être exposé aux yeux de tous, répondit Esmond.

– On ne connaît bien que soi-même, dit son père. Alors nous te croyons sur parole.

– En ce cas, à quoi bon penser à qui que ce soit ? dit Anna. Si personne n’a d’importance, pourquoi ne pas oublier toute l’humanité ? C’est en nous que toutes nos pensées, nos émotions se produisent. »

Tomboy : Fille ou garçon, faut-il choisir ?

 

avec Zoé Héran, Malonn Lévana, Jeanne Disson, Sophie Cattani, Matthieu Demy, écrit et réalisé par Céline Sciamma. France 2011 – 1h22 – couleur

Laure a 10 ans et s’apprête à rentrer en CM2. elle est ce qu’on appelle un « tomboy », un garçon manqué et arrive dans une nouvelle ville après un nouveau déménagement au cours de l’été. Il reste quelques semaines avant la rentrée et elle a le temps de se faire de nouveaux amis. Les cheveux courts, une silhouette longiligne, un regard qui interroge, doute, s’étonne, Laure change d’identité à la faveur d’un malentendu et se fait passer pour un garçon. Elle observe, imite, décode les comportements des garçons pour donner plus de crédibilité à son personnage. Prise à son propre jeu, elle se laisse aimer par Lisa, la seule fille de la bande… Jusqu’au moment où bien sûr, le piège se referme, et elle ne peut plus ni avancer, ni reculer …

Ce film a été salué par des critiques unanimement élogieuses, ce qui est assez rare pour être souligné, De Télérama au parisien en passant par Elle et Télécinéobs.

 Ce film m’a passionné parce qu’il est au centre d’une réflexion qui concerne les genres. Comment est-on une fille, un garçon ? Quel rôle tient le regard de l’autre ? Quelle est la pression sociale exercée par le groupe , comment sanctionne-t-il ceux qui se sentent différents ? Car à l’évidence, Laure/Mickaël se « sent » plus garçon que fille, pour elle ça n’est pas vraiment un jeu, c’est ce qu’elle voudrait être, mais qu’on ne lui permet pas. Elle est née fille et doit adopter dans une certaine mesure, les signes distinctifs attachés à son sexe ; la robe en étant un indubitablement. Mais Laure/Mickaël a horreur des robes, elle se sent empruntée quand elle en porte une. D’ailleurs, le bout de chiffon finira sur la branche d’un arbre.

Ce film sensible et intelligent est un chef d’œuvre, j’ose le dire. Il pose les problèmes relatifs à l’identité et à la norme, montre la souffrance et l’humiliation subies par ceux pour lesquels cette identité n’est pas stable ou évidente en soi et le rejet du groupe des pairs pour ceux qui ne se conforment pas à ce jeu de rôles pas toujours très subtil.

Il est en plus remarquablement filmé ; certains plans sont d’une beauté à couper le souffle, et le jeu des enfants, notamment celui de Laure et sa petite sœur est remarquable.

Passionnant article d’Alix sur la bicatégorisation par sexe…

 

La littérature est un mode majeur de transmission des valeurs…

Dans sa préface à ce recueil de textes édités sous le titre « Femmes de l’être », Serge Guérin, président du MOTif écrit :

« L’histoire de la littérature et de l’écrit ne relève pas seulement de l’art : c’est aussi un mode majeur de transmission des valeurs, donc un enjeu de pouvoir. D’ailleurs longtemps l’écrit fut réservé aux hommes. Du moins à certains. Aujourd’hui encore, la visibilité des écrivaines reste minoritaire et leur reconnaissance minorée. L’écriture est-elle vaine ? L’écrit est-il vain ? Non. le féminisme lui doit beaucoup. »

Le MOTif est l’observatoire du livre et de l’écrit, organisme associé de la Région Ile-de-France. (www.lemotif.fr)

 

www.lemotif.fr

Les femmes dans les romans : Le club des incorrigibles optimistes

incorrigibles-optimistes

 

Jean-Michel Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes Le livre de poche – Editions Albin Michel 2009

Jean-Michel Guenassia est né en 1950. Après avoir été avocat puis scénariste et auteur dramatique, il se consacre en 2002 à l’écriture du Club des Incorrigibles Optimistes qui lui demandera six ans de travail.

Cet article a été écrit lors de mon année en tant que jury sur Terrafemina.com. Ayant changé de blog, j’ai souhaité le conserver et le publier à nouveau. Récemment, Jean-Michel Guénassia a ajouté quelques précisions en commentaire que je souhaite intégrer à cet article.

Tout d’abord, l’auteur avertit : « Le Club n’est pas du tout une autofiction ou un roman autobiographique. C’est Michel Marini qui s’exprime en permanence, même si je partage avec lui son amour d’Henry James et quelques autres idées, (mais je suis le seul à les connaître). Ce sont ses idées, ses aphorismes. Et qu’il faut prendre en les rapportant à son âge et à l’époque. »

Je ne ferai pas de critique sur ce blog de ce livre que j’ai adoré mais sur Terrafemina.com puisque j’ai le grand plaisir d’être jurée cette année. Je me suis donc amusée à regarder de plus près les personnages féminins du livre car Jean-Michel Guenassia fait de fréquents clins d’œil à l’image que les femmes ont dans les romans. Les personnages féminins sont des personnages secondaires : ce roman est un roman d’hommes et raconte avant tout le passage de l’enfance à l’adolescence du narrateur qui a 12 ans au début de l’histoire et 17 à la fin. Les figures masculines que sont essentiellement son père et ses amis exilés vont lui permettre de se forger une identité et de grandir. Les figures féminines servent de contrepoint ou de négatif comme le personnage de la mère avec lequel s’opère la rupture.

Cet éloignement, nécessaire pour le jeune homme, lui permet d’investir d’autres figures d’attachement : son amie Cécile et plus tard Camille. 

Quant aux hommes exilés qui ont quitté leur famille, il s’avère difficile pour eux de vivre à nouveau des relations amoureuses. L’image de la femme est dans ce contexte politique de l’URSS très liée au sacrifice et aux enfants. Elles seront abandonnées ou trahies. A charge pour elle de se débrouiller et de survivre si par chance, elles ne sont pas arrêtées.

 

Attention, ce qui suit n’est pas une critique du livre.

Sur fond de rock’n’roll et de guerre d’Algérie, photographe amateur, joueur passionné de baby foot puis d’échecs mais par-dessus épris de littérature, Michel, jeune adolescent lit tout le temps, en marchant, en cours, dans les toilettes, enfin partout. Il raconte son adolescence, ses premières amours et aussi la rencontre qui le marquera à tout jamais, d’exilés  qui ont fui les pays communistes : Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres.

JM G : « L’époque est caractérisée par une misogynie et un machisme écrasants (aucune femme dans le gouvernement de De Gaulle en 1958, ni dans les gouvernements suivants de Michel Debré quand CDG sera président ). »

Cet univers uniquement masculin (aucune femme n’est acceptée au club de joueurs d’échecs appelé club des Incorriginbles Optimistes) est éclairé en contrepoint par ces femmes dont l’exclusion révèle bien le sort qui leur est réservé et dans la narration et dans l’Histoire. D’ailleurs si aucune femme n’est acceptée dans ce club de joueurs d’échec qu’est le club des Incorrigibles Optimistes c’est qu’elles représentent une menace de désordre : désordre amoureux, et rivalité qu’engendre le désir de conquête.

Ce monde finissant, préfigure le nouveau monde qui naîtra après 68 dans la littérature  :

«  Peut-être que la nouveauté du roman moderne, miroir de son époque, est d’avoir permis aux femmes de se renier elles aussi, de trahir comme les hommes et de devenir solitaires ».

Qui sont-elles ces filles et ces femmes ?

1ère pensée profonde

« Les grands écrivains ont remarqué la supériorité des femmes sur les hommes et leur ont donné une maîtrise psychologique instinctive. »

La première d’entre elles, Juliette, est une incorrigible bavarde, constamment habitée par « le flot ininterrompu de mots qui sortait de sa bouche sans qu’on puisse l’interrompre. »

Son frère a du mal à la supporter. Elle est futile, frivole, ne rêve que de toilettes et de colifichets. D’ailleurs le narrateur l’évite souvent et la rembarre encore plus souvent.

La mère de Michel : femme de caractère, autoritaire, froide, un peu hautaine, issue de la moyenne bourgeoisie. Elle est distante avec ses enfants avec lesquels elle n’a pas de véritable relation. Elle tranche , décide mais écoute peu. Elle représente la femme d’entreprise moderne, qui prend son destin en main et qui doit se faire sa place. Mais elle apparaît assez antipathique tout au long du livre

Martha, la mère de Tibor : hongroise, elle cultive le raffinement sous toutes ses formes, son ambition est de vivre, parler, marcher, manger, s’habiller comme une parisienne. Elle est très proche de son fils qui est homosexuel. (Il y a un raccourci de cette femme à son fils qui est un peu ambigu).

Marie Besnard, criminelle, monstrueuse.

2eme pensée profonde

« Les grands romanciers ont constaté que, si les femmes obtiennent des hommes des serments absolus, la plupart du temps, les hommes sont parjures. »

La mystérieuse Cécile prépare un doctorat sur Aragon, lit des tas de livres, est capable de travailler des après-midis entiers. Elle est maigre, mange peu, se nourrit de café au lait. Elle est l’amoureuse du roman, amoureuse entière et tourmentée, sur le fil du rasoir.

JMG : « On sent poindre ce qui deviendra le féminisme de la fin des années 60 et surtout des années 70, et dans le roman, c’est Cécile qui porte ces idées. « 

Les femmes des exilés :elles sont restées au pays, ont entièrement les enfants à leur charge, doivent divorcer pour ne pas être trop inquiétées par le Parti. Elles n’ont pas droit à la liberté et encore moins à la rédemption.

Florilèges d’autres pensées profondes de l’époque

La misogynie ambiante n’est pas un vain mot : les femmes sont de vraies girouettes, elles changent d’avis constamment et sont versatiles. Elles n’ont pas de cervelle donc ne sont pas intelligentes.

« Elles disent blanc le matin, le soir c’est gris et le lendemain, elles ont changé d’avis. »

Remarque qui légitime tous les abus et qui est dans la mentalité de l’époque :

« Tu ne connais rien aux femmes. C’est quand elles disent non qu’elles pensent oui ».

Si une femme refuse, en fait elle accepte. Il faut toujours interpréter. Ceci légitime la plus parfaite goujaterie, l’insistance déplacée, le harcèlement.

En résumé : Dans ce roman qui traduit bien l’atmosphère et les préjugés de l’époque, les femmes sont méprisées, abandonnées, trahies (pas par l’auteur bien sûr). Elles sont victimes de la misogynie fortement ancrée dans les mentalités. Et l’auteur en rend parfaitement compte dans ce roman.  Mais les années 70 et le féminisme sont annoncés par deux personnages de femme : la femme qui entreprend, la mère, et Cécile, intelligente, et passionnée.

Avec beaucoup de subtilité, Jean-Michel Guenassia dépeint les derniers soubresauts d’un monde moribond, sur le plan politique et social et l’avènement d’un autre dont on ne sait pas encore grand-chose…

J’aimerais le citer en conclusion :

« J’ai voulu écrire un livre sur la trahison, thème qui sous-tend le récit. Et que les seuls personnages qui ne trahissent rien ni personne sont les trois femmes de ce roman : Hélène, Cécile et Camille. »

Mais sur ce thème-là, il y aurait encore beaucoup à dire…

Je remercie l’auteur en tout cas d’avoir apporté ces précisions. Il faudrait le compléter car je n’ai pas parlé de Camille.

L’histoire d’une vie : Ivy Compton-Burnett

Ivy Compton Burnett

Ivy Compton-Burnett

Romancière anglaise née en 1884 dans le Middlesex et morte à Londres en 1969.

D’un milieu aisé, elle est fille de médecin, elle a fait des études à Londres. On sait peu de choses sur sa vie. Elle a vécu un certain nombre de drames familiaux, notamment la perte de deux de ses frères et de deux de ses sœurs qui se sont suicidées ensemble Elle a beaucoup souffert de la guerre et a sombré dans une profonde dépression dont elle n’a émergé qu’au début des années 20. Son premier livre a été édité en 1925 (Wikipedia parle de 1911) alors qu’elle écrivait déjà depuis plusieurs années. Elle a publié ensuite de nombreux romans, principalement entre 1935 et 1947.

Elle a vécu avec sa compagne, la journaliste Margaret Jourdain, près d’une trentaine d’année à Londres :  ce qui n’était pas vraiment admis à l’époque par la bonne société.

 La narration est constituée principalement par les dialogues dont elle a fait un procédé narratif assez efficace. Rien cependant n’est jamais dit directement ou avoué, seuls règnent les non-dits et les sous-entendus. Et Nathalie Sarraute trouvait ce travail sur la langue véritablement moderne. Les personnages de ses romans qui ne connaissent « ni remords, ni rédemption » selon le critique anglais P. Hawsford Johnson sont dans des rapports d’une rare férocité, de domination, de pouvoir et de ruse. « Elle dissèque inlassablement de livre en livre les menus drames et les tragédies insondables du huis-clos familial, univers concentrationnaire où la haine et la volonté de puissance sont les principaux ressorts des intrigues. » [1]Ils manipulent et mentent afin de parvenir à leurs fins dans le huit clos policé et élégant des grandes familles londoniennes. Ses romans sont souvent qualifiés d’amoraux.

 1925 : Pasteurs et maîtrs

1929 : Frères et sœurs

1931 : Des hommes et des femmes

1935 : Une famille et son chef

1937 : Les Ponsoby

1939 : Une famille et une fortune

1944 : Les Vertueux Aînés ou l’Excellence de nos aînés.

1947 : Le Valet la Femme de chambre

1957 : Un père et son destin

1960 : Un Dieu et ses dons

Source : Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller et Wikipédia

[1] Présentation France culture

http://www.franceculture.fr/emission-ivy-compton-burnett-1884-1969-2006-01-15.html

Mari et femme – Zeruya Shalev

Mari-et-femme

Zeruya Shalev Mari et femme –traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Gallimard 2OO2 pour la traduction française folio n° 4O34

Zeruya Shalev est née en 1959 dans un kibboutz en Galilée. Elle a fait des études bibliques. Mariée, mère de deux enfants, elle vit et travaille à Jérusalem en tant qu’éditrice.

Aama et son mari Oudi sont un couple comme tant d’autres, ni heureux, ni malheureux jusqu’au jour où les frustrations accumulées atteignent un trop plein et précipitent la chute du couple. Qui a raison, qui a tort dans un couple où chacun est à tour de rôle victime et bourreau ? Nul ne peut le dire. La narratrice raconte la genèse de ce couple, son acmé et sa lente décomposition. Son analyse des sentiments de culpabilité, de la part que chacun met dans la relation, de l’image de soi que l’on demande à l’autre de valider en permanence sonne assez juste. La question n’est pas de savoir si on aime, mais comment on aime, et si l’autre aime cet amour. L’auteur fait dire à un de ses personnages que souvent on se plaint pour se dispenser d’agir, afin que l’autre dirige notre vie à notre place et nous décharge du lourd fardeau de notre liberté. Dis-moi qui je suis et ce que je dois faire et je t’aimerai en retour. Les prises de conscience de la narratrice sont salutaires car elle l’aide à faire le point sur sa propre vie. Elle se rend compte qu’elle a davantage agi selon les désirs (supposés) de son compagnon que selon les siens propres et que cela provoque en elle du ressentiment et des regrets. Ce qu’elle a fait, elle l’a fait pour lui plaire et le garder et non pour réaliser ses aspirations et ses désirs. Elle se rend compte que c’est plutôt l’inverse qu’il faudrait faire : se réaliser et être aimé pour ce que l’on est et non pour ce que l’autre aimerait voir de soi. Ou ce que l’on croit qu’il aimerait, car il s’agit parfois seulement de nos propres fantasmes.

Ce livre n’a pas été un coup de cœur mais j’en ai apprécié la lecture. Il livre d’autre part un aperçu de la société israélienne et des relations entre les hommes et les femmes, des difficultés du couple, qui sont assez universelles dans un milieu qui n’est pas forcément très religieux même si des passages de la bible y sont cités parfois. La question de savoir si le mariage est une institution propre à consolider les liens ou à perpétuer l’amour est une question depuis longtemps débattue. La plupart des auteurs ont répondu par la négative. Le désir est désir de changement et de mouvement ; il n’y a en lui aucune parcelle d’éternité. Les seules associations durables sont celles qui reposent essentiellement sur autre chose que l’amour qui lui-même est une invention assez récente

Un secret de rue – Fariba Vafi

Fariba Wafi

Fariba Vafi est née en 1962 à Tabriz, dans le nord de l’Iran, et a publié quatre romans, dont le premier paru en 2002 a gagné plusieurs prix littéraires. Un secret de rue est sa première œuvre traduite en français

Un secret de rue; roman; Fariba Vafi; traduit du persan (Iran) par Christophe Balay

Homeyra , la narratrice revient dans le quartier de son enfance pour veiller sur son père, à l’agonie. Elle revient dans la maison familiale, retrouve quelques photos et les souvenirs affluent. Elle se souvient de sa mère, prisonnière de la jalousie de son mari, de son oncle bienveillant, des voisins, et surtout de sa petite amie Azar,

libre et joyeuse, dont elle a partagé les jeux dans cette rue d’un quartier pauvre.

Un terrible drame va mettre fin à cette amitié et hanter les nuits de Homeyra qui a fui sa famille et son père pour pouvoir oublier.

Un secret de rue est un roman poignant sur le sort des femmes en Iran. Je l’ai lu peu après avoir vu le film « Une séparation » et des correspondances se sont établies entre les deux œuvres. L’enfermement des femmes qui s’aventurent peu dans la sphère publique, la jalousie et la possessivité des hommes pour lesquels elles sont souvent des objets, la haine des femmes qui peut aller jusqu’au meurtre, la violence feutrée, les coups parfois sont des thèmes centraux de ces œuvres. L’impossibilité d’aimer aussi, de dialoguer , de se comprendre qui enferment chacun dans une stricte séparation des sexes. Mais les relations des hommes et des femmes ne se réduisent pas à cela, existent aussi des hommes bienveillants et aimants qui essaient de trouver une autre voie à l’intérieur de ce qui est permis et défendu, le dialogue avec un oncle ou un voisin, la plupart du temps furtifs, presque à la dérobée, dans une société iranienne qui voudrait autre chose. Fariba Vafi nous offre le tableau d’une société écartelée entre modernité et tradition, où la rigidité des codes empêche une réelle évolution.

Existe-t-il une culture féminine ?

vignette Les femmes et la PenséeLa culture féminine est pour les anthropologues l’ensemble des techniques, les objets qui s’y rattachent, les lieux dans lesquelles elles se déploient. Elle est l’ensemble de ce qui est transmis de femme à femme, de mère à fille tout au long de l’histoire des femmes marquée par la division sexuelle des tâches et la « dimension sexuée de la vie sociale ». Cela ne veut pas dire que les femmes seraient condamnées à la couture,  à la lessive ou à la cuisine  ou qu’il y aurait obligation à transmettre cet héritage, car il s’agit surtout d’une démarche descriptive visant à répertorier et à analyser un ensemble de pratiques héritées. L’ethnologue Yvonne Verdier fait référence « aux façons de dire ou de faire » des femmes autour de ces différents champs d’action à partir d’une analyse inspirée du structuralisme de Claude Lévi-Strauss.

          Pour certains courants théoriques rattachés au féminisme, cette culture est un concept plus idéologique qui acquiert une portée différente car elle s’appuie sur le postulat qu’il existe  non seulement une différence de nature entre hommes et femmes ( dans leurs corps, biologique, et dans la construction de leur psychisme) mais aussi une différence d’expériences au sein de la société. Être femme implique en effet des mises en situation spécifiques, un parcours genré, des difficultés propres à ce statut que ne connaissent pas les hommes. Toutefois , ces pratiques, dans cet angle de vue, sont valorisées alors que les anthropologues se limitent à une démarche scientifique  la plus descriptive possible.

Véronique Nahoum Grappe désigne ainsi « l’expérimentation spécifique du monde social par les femmes », « un mode de vie inscrit dans les postures mêmes du corps, des préférences éthiques et esthétiques, et une vision du monde reconnaissable ». Cette démarche vise à promouvoir des conduites et valeurs spécifiques à la culture féminine et à empêcher une uniformisation du côté des seules valeurs masculines.

         Certain(e)s dénoncent les dangers de cette tentative de conceptualisation des pratiques héritées au nom d’un certain universalisme qui viserait surtout à promouvoir ce qui est commun plutôt que ce qui est différent.

Les-mots-de-l-Histoire-des-femmes

Lire le passionnant   » Les mots de l’Histoire des femmes » CLIO HFS Presses universitaires du Mirail.

Yvonne Verdier :

Yvonne Verdier disparaît brutalement en 1989 dans un accident de voiture à l’âge de 48 ans. Son premier livre Façons de dire, Façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière est publié aux éditions Gallimard en 1979. Issu d’une grande enquête ethnologique sur le village de Minot en Bourgogne, le livre révèle  le point de vue des femmes qu’elle écoute et décrit . D’autre part , l’ethnologue lie le réel observé, ses paroles et ses gestes, vers une dimension romanesque. L’ethnologie permet également de réinterpréter les contes et c’est ainsi qu’Yvonne Verdier déchiffre selon un point de vue très nouveau, le sens du Petit chaperon rouge.

Facons-de-dire--facons-de-faire

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Le-cercle-litteraire-des-amateurs-d-epluchures-de-pattes

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows

The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society 2008

NiL editions, 2009 1O/18 domaine étranger

Mary Ann Shaffer est née en 1938 en Virginie occidentale. C’est lors d’un séjour à Londres en 1976 qu’elle s’intéresse à cette île où elle se rend peu après. Elle co-écrit avec sa nièce Annie Barrows qui est elle-même auteure de livres pour enfants. Mary Ann Shaffer meurt peu avant la publication de son livre en 2OO8.

Le titre ne rend pas bien compte de l’importance de la nourriture dans ce livre, puisqu’il omet de signaler qu’il s’agit de tourtes aux épluchures de patates. En effet, les membres de ce club de lecture n’utilisent les épluchures que pour donner un peu de craquant à cette tourte fourrée aux pommes de terre. C’est une grande négligence de la part des éditeurs à mon avis.

Les livres dans cette histoire sont l’occasion de rencontres, et d’anecdotes toutes plus savoureuses les unes que les autres. Ils font partie de la vie, permettent de mettre des mots sur des émotions et de partager avec d’autres des idées sur la vie, des convictions et des valeurs autant qu’ils permettent d’oublier  la cruauté de la guerre. Les membres de cet étrange cercle, né une nuit dans des circonstances particulières que je ne vous révèlerai pas ici, habitent tous l’île de Guernesey occupée par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. C’est par un échange de lettres que Juliet, écrivain connue pendant la guerre grâce à ses éditoriaux dans un journal anglais, va nouer des relations amicales avec ce cercle et décider d’un voyage sur l’île qui risque fort de changer sa vie. En effet, la guerre est terminée et Juliet cherche un sujet pour écrire un livre. L’Europe émerge encore d’un tas de décombres fumantes, et les prisonniers des camps commencent à rentrer chez eux. Tout est à reconstruire, la folie nazie a laissé l’Europe exsangue, et les jeunes gens n’ont connu que la peur, la faim ou l’horreur. Si pour les victimes des camps certaines plaies sont impossibles à panser, pour d’autres l’espoir naît à nouveau et l’envie d’aimer.

On quitte ce livre comme on quitte un ami avec un peu de vague à l’âme mais avec bonheur aussi. Il renoue avec talent avec le genre épistolaire, on se surprend à regretter la lenteur du courrier, les attentes et les espoirs qu’une lettre peut susciter, face à la rapidité et la brièveté des e-mails. Ce livre est un bonheur de lecture, un moment heureux, où l’on partage avec ces gens du commun une même dignité, la reconnaissance de sa propre existence et de sa valeur. Les héros ici sont ordinaires, et les actes de bravoure quotidiens. Il est dommage que l’auteur qui a porté et mûri ce projet pendant toute une vie n’ait pu assister au succès de son livre…

Un coup de cœur donc…

Ferdaous, une voix en enfer – Nawal El Saadawi / Témoignage et littérature

Ferdaous une voix en enfer

Nawal El Saadawi, Ferdaous une voix en enfer, des femmes /Antoinette Fouque, 2007

Nawal El Saadawi est médecin en Egypte. Elle est née en 1931 près du Caire. Elle est connue dans le monde entier pour son engagement dans la lutte pour les droits et les libertés des femmes arabes. En 1972, elle est révoquée de son poste au ministère pour avoir publié Les femmes et le sexe, qui traite de sexualité, de religion et du traumatisme de l’excision– autant de sujets tabous dans le pays. Sa mère, musulmane traditionaliste, insiste pour que sa fille soit excisée à l’âge de six ans. Health est interdit et les livres de Nawal El Saadawi sont censurés. Elle est emprisonnée en 1981 pour s’être opposée à la loi du parti unique sous Anouar el-Sadate Elle a publié en janvier 2007 une pièce de théâtre en arabe intitulée Dieu démissionne à la réunion au sommet. Jugé blasphématoire par l’université islamique du Caire, ce livre a été retiré de la vente avant même l’ouverture du procès qui lui est intenté.

Après son roman La Chute de l’imam, en 1987, publié au Caire, elle a commencé à recevoir des menaces de la part de groupes fondamentalistes. En 1993, elle est jugée pour hérésie et condamnée à mort. ( source wikipédia)

En 1982, elle a reçu en France le prix de l’amitié franco-arabe pour la première édition de ce livre aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

Elle a écrit une quarantaine de livres essais et fictions confondus. (Toutes ces informations ont été vérifiées et recoupées avec le site de l’auteur en anglais).

Site de l’auteur en anglais

Ferdaous une voix en enfer évoque la rencontre entre une doctoresse psychologue et une prisonnière « Ferdaous » accusée d’avoir tué un homme et condamnée à être pendue le lendemain. Ce livre est le récit de la confession de Ferdaous, et l’explication de son geste qui s’enracine bien au-delà d’elle, dans les coutumes, les interdits et la violence faite aux femmes dans son pays. Elle raconte son enfance en Haute-Egypte, dans une famille écrasée par la misère, où le père bat sa femme, mange le premier quand ses enfants ont faim et règne en despote. Il raconte l’excision aussi, ce bout ce chair et de plaisir qui s’envolent à jamais, plaisir qu’elle avait découvert dans des jeux d’enfant, et dont elle se souviendra toute sa courte vie comme d’un paradis perdu : « J’ai eu l’impression que ce plaisir existait extérieur à mon être, comme s’il avait surgi avec moi mais que, tandis que je grandissais, lui ne grandissait pas. ». Les hommes instruits ne sont guère plus cléments ; l’oncle abuse sexuellement de sa nièce et refuse de l’envoyer à l’université car il y a des hommes. Le premier homme qui l’écoute et lui apporte de l’aide n’est qu’un proxénète. Il n’y a pas d’issue. Il n’y a pas d’amour. Chacun est pris , les femmes comprises, dans les rets d’une tradition séculaire, prisonniers de structures mentales extrêmement rigides, et de lois qui contraignent les femmes. Ce sont les mères qui excisent leur fille, afin qu’elles restent pures pour leur mari et n’aient pas la tentation de le tromper. Nawal El Saadawi évoque cette politesse « dépourvue de respect que les hommes témoignent aux femmes », mais aussi rapporte des paroles qui sont bien celles d’une femme : « […] tout homme qui connaît la religion parfaitement frappe sa femme, parce qu’il sait cette vérité : la religion lui permet de corriger sa femme, et la femme vertueuse ne doit pas se plaindre de son mari, il lui est seulement demandé une soumission complète ».

Aussi n’y a-t-il pas une stricte opposition homme/femme mais des bourreaux et leurs complices. Peut-être parce que les femmes ont peu de droits et qu’elles manquent cruellement d’autonomie cherchent-elles à s’allier les bonnes grâces de l’homme dominant afin d’acquérir une part de sa puissance ? Parce que c’est la seule issue ?

Alors dans ces conditions la prostitution est-elle la seule liberté offerte aux femmes car « Les femmes les moins trahies sont les prostituées, et c’est par le mariage, par l’amour que la femme se voit infliger les châtiments les plus lourds ». La prostituée offre une prestation sexuelle contre de l’argent, mais il n’y a ni promesse ni mensonge. Un petit bémol cependant, car une prostituée dépend d’un proxénète, et donc encore d’un homme. C’est un cercle infernal, et la mort est la seule issue, mort physique, mort psychique ou alors combat de chaque instant pour celles qui comme Nawal El Saadawi ont eu la chance malgré tout de faire des études.

Un livre à la façon d’un témoignage passionnant.

Tropique des silences – Karla Suárez

Karla Suarez

Tropique des silences – Karla Suárez – Editions Métailié, Paris, 2002.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry

Elle est née à La Havane en 1969. Elle est ingénieur en informatique et vit entre l’espagne et la France. Ce livre a reçu un prix du premier roman en Espagne

La narratrice, que l’on surnomme « P’tit mec » raconte sa vie et ses démêlés familiaux de l’enfance à l’adolescence dans le Cuba joyeux des années 80 jusqu’à la débâcle des années 90 après l’effondrement du mur de Berlin et du bloc communiste.

On la surnomme « P’tit mec » car elle ne joue pas le jeu de la féminité, elle est longue, malingre, toujours habillée en pantalons, et la plupart du temps fourrée avec des garçons avec lesquels elle s’entend plutôt bien, d’autant plus qu’elle aura la chance, très jeune de rencontrer Dieu, Quatre, le Coke et le Poète. Elle n’est pas amoureuse mais ils le sont tous d’elles. Ainsi, elle ne se fait pas d’illusions, ils attendent toujours quelque chose d’elle alors qu’elle-même n’attend rien. Les figures féminines du récit sont pris dans une rage impuissante qui les empêche de vivre et les condamne à la souffrance et la folie. La grand-mère se plaint de ses enfants et ne les accepte pas comme ils sont, la mère de son mari, et la tante, elle se meurt d’un long chagrin d’amour qui la conduit inéluctablement à la folie. La narratrice, lucide, décide très tôt de ne pas suivre les modèles qui l’entourent, elle sait ce qu’elle ne veut pas même si elle ne sait pas encore ce qu’elle veut.

Elle dénonce l’hypocrisie des relations familiales, et des modèles politiques, collectivistes de son pays. Pour elle , rien n’est plus indispensable que le silence et la solitude, pour se trouver soi et pouvoir ensuite rencontrer les autres car « les gens ont si peur de la solitude qu’ils inventent des contrats, des organisations et des filiations de toutes sortes pour ne pas être responsables de leur propre sort ».

Le silence fait taire tous les mensonges, celui du sacrifice, de l’amour conjugal ou filial. On ne vit jamais pour l’autre mais d’abord pour soi-même, car sinon gare … Mourir d’amour, très peu pour elle. Le seul être est d’abord, soi, l’individu. Chacun doit faire ce qu’il veut et tant mieux si parfois on peut le faire à deux ou à plusieurs à condition que chacun respecte les silences de l’autre. Ainsi, les gens peuvent se quitter, partir sans que cela soit la fin de tout. Elle n’est pas insensible, elle a parfois du chagrin, beaucoup, des attachements, de l’amour.

C’est à cette seule condition que peut naître la musique, car la musique est faite des silences qui la composent, et qui font se détacher chaque note. Les êtres sont comme ces notes sur fond de silence…

Karla Suárez possède une écriture sèche et nerveuse, une lucidité qu’on a pu qualifier de cynisme, et une maîtrise certaine du récit et de son tempo. Je ne me suis jamais ennuyée à la lecture de ce roman, même si parfois , les passages de l’adolescence où elle se drogue et boit sans arrêt m’ont paru un peu longs. Dans l’ensemble une lecture agréable, en tout cas enrichissante.

Inès Benaroya – Dans la remise / Sélection prix de la romancière 2014

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 Dans la remise – Inès Benaroya, 02 avril 2014, français, Flammarion, 288 pages

Une belle découverte que ce livre présenté parmi les huit de la sélection du Prix de la Romancière 2014.

 Anna a tout pour être heureuse, un mari beau et attentionné, un métier passionnant et une réelle aisance matérielle. Ils étaient d’accord tous les deux ; ils ne voulaient pas d’enfant. Non seulement les enfants sont sales et bruyants mais plus encore ils risqueraient leur rappeler leur enfance fracassée… Mais deux événements vont perturber ce fragile équilibre : le décès d’ une mère qui ne l’a jamais aimée et l’intrusion, une nuit, d’un jeune vagabond dans sa remise. Incapable d’en parler à son mari, elle porte ce secret qui devient de plus en lourd jusqu’au jour où tout bascule…

« Dans ma famille, les mères n’aiment pas leurs enfants. J’ai préféré m’abstenir. »

Ce premier roman est un magnifique roman sur l’enfance et le désir d’enfant, sur les choix conscients et inconscients qui pèsent sur lui. Pour être père et mère, il faut convoquer des modèles souvent hérités des parents que nous avons eus et de l’amour que nous avons reçu.

Mais voilà Anna, elle, n’a pas reçu d’amour de la part de sa mère, Ava, qui l’a envoyée en pension pour l’éloigner d’elle et ne pas avoir à s’en occuper. Sa mère vient de mourir, et Anna retrouve la mémoire…L’intrusion du petit vagabond dans sa remise réveille en elle un désir d’enfant qu’elle croyait à jamais éteint et qui va bouleverser sa vie.

« Mais déteste-t-on sa mère pour un lot de nuit sombres ? »

Ce roman rappelle, s’il était besoin, que l’amour maternel n’est pas « naturel », qu’il n’est pas un instinct dont hériterait toute femme sur le point d’enfanter, un instinct qui procéderait d’une «  » nature féminine « , mais bien plutôt d’un comportement social, variable selon les époques et les mœurs.

Être mère s’apprend, se construit ; c’est s’insérer dans un milieu et une culture. Avoir un enfant ne veut pas dire qu’on l’a désiré, des grossesses accidentelles sont encore légion malgré la contraception et les Interruptions Volontaires de Grossesse.

Ces grossesses interviennent le plus souvent chez des jeunes femmes trop fragiles et trop déstructurées pour maîtriser une contraception, respecter des horaires de prise de médicament et toutes choses supposant une maîtrise de son corps, de sa vie, de ses choix. Il y a ces êtres qui se laissent voguer sans but, au fil des rencontres et du courant, incapables parfois de s’aimer eux-mêmes et a fortiori les autres. Les dénis de grossesses, les bébés congelés dans des frigos. Le mal-amour se transmet parfois de génération en génération…

Dans la remise est un roman subtil et délicat, d’une belle écriture et d’une belle facture. L’émotion est au rendez-vous, les personnages sont parfaitement convaincants, et nous y reconnaissons parfois nos propres blessures symboliques. Un vrai coup de cœur pour moi.

sélection 2014 image achetée sur Fotofolia

Les lunes de Mir Ali Fatima Bhutto, auteure pakistanaise

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Les lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz, 305 pages, paru le 20 février 2014 à Les escales éditions

Par pur hasard, ce roman est le premier lu des huit sélectionnés par le prix. Son auteure, écrivaine et journaliste, est née à Kaboul en 1982 et nièce de Benazir Bhutto, ancienne Premier ministre du Pakistan assassinée dans un attentat en 2007. S’il s’agit ici de son premier roman, elle n’en est pas à son coup d’essai puisqu’elle a publié un premier recueil de poèmes à l’âge de quinze ans, et un essai, publié chez Buchet Chastel en 2011, Le chant du sabre et du sang qui raconte la mort de son père et l’histoire de sa famille au Pakistan.

Dans ce roman, s’entrecroisent les destins de trois frères tout au long du premier jour de fête de l’Aïd à Mir Ali, petite ville rebelle du Pakistan à la frontière de l’Afghanistan. Tout juste rentré des États-Unis, l’aîné a trahi une femme et revient sur les lieux de son crime afin de faire taire sa conscience tourmentée, il prend un taxi qui doit le conduire à la mosquée, le second, médecin, part travailler à l’hôpital, qui fut dans sa vie le lieu d’une terrible tragédie et enfin le benjamin rejoint son groupe de rebelles et une mystérieuse jeune femme qui en a pris le commandement.

Trois femmes apparaissent en contrepoint, Samarra, fille rebelle, qui a entrepris d’étudier seule chez elle, alors qu’on estime qu’elle sait tout ce qu’une femme doit savoir à l’âge de se marier et d’avoir des enfants, Zainab, la mère, présente à la manière d’une ombre, silencieuse et discrète, et Mina, l’épouse d’un des frères, qui est devenue folle après l’attentat qui a tué son jeune fils.

Dans ce roman, les femmes sont toujours trahies, blessées et victimes de la violence des hommes : viol, attentat terroristes qui tuent leurs fils, leurs amants, et leurs frères, en butte aux violences de toutes sortes ( Le vitriol, chef ? le vitriol, explique Sikandzar, parce qu’il est si souvent utilisé pour défigurer les femmes). Des femmes pourtant courageuses qui n’hésitent pas à braver le danger, et dont la témérité et la ténacité sont parfois bien supérieures à celles des hommes. Elles ont parfois si peu à perdre qu’elles n’ont plus peur de rien.

A travers le portrait de jeunes pakistanais dont les destins personnels ne peuvent être dissociés des enjeux politiques de leur pays, l’auteure dépeint la société pakistanaise actuelle déchirée par le terrorisme, et les réponses sanglantes d’une dictature largement soutenue par les États-Unis qui a fait de ce pays un avant-poste pour lutter contre le terrorisme islamiste.

La construction efficace de ce livre, une langue précise, sans superflu, font de ce livre un bon roman qui se lit avec plaisir. Pas un coup de cœur cependant pour moi.

Prix de la romancière 2014 ou Prix du Premier roman de femme

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L’auteure des Lunes de Mir Ali (Les Escales) a reçu le 18 juin 2014 son prix à l’hôtel Montalembert.

Le prix de la romancière attribué à un premier roman de femme a couronné Fatima Bhutto pour Les lunes de Mir Ali paru en janvier dernier aux Escales.

Le Prix du premier roman de femme a été fondé en 2006, par l’hôtel Montalembert et l’unité de recherche en littérature du CNRS Écritures de la modernité.

Le prix récompense un premier roman publié en langue française. Il est ouvert à toutes les auteures d’expression française dont le roman a été publié l’année qui précède la date de la remise du prix. La lauréate reçoit un trophée créé par le joaillier Arthus Bertrand ainsi qu’un week-end au Montalembert.

Le jury du prix 2014 est composé de Christophe Ono-Dit-Biot (Président), Claire Chazal, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Olivia de Lamberterie, Mathieu Laine, Bernard Lehut, Jean-Christophe Rufin, Catherine Schwaab, Anne-Laure Sugier, Marc Dugain, Violaine Binet, David Foenkinos.

La femme de hasard – Jonathan Coe

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Jonathan Coe – La femme de hasard ( 1987), folio, Gallimard, 2007 pour la traduction française

 Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineImaginez une vie où tout serait soumis au hasard ! Il n’y aurait plus de place pour l ‘élection ou la prédilection : vous choisiriez vos vêtements, votre nourriture ou vos amis au hasard qui les mettrait sur votre route. Et c’est lui également qui déciderait de votre destin.

Vous en remettriez totalement à lui et vous n’auriez plus besoin de choisir : un ami en vaudrait un autre, les amours seraient interchangeables (d’ailleurs y aurait-il encore de l’amour ? ) dans une sorte de déterminisme aveugle et total. « L’apologie du détachement, serine un des personnages, vis ta vie comme elle est censée être vécue. A moitié endormi, de préférence. »

Mais peut-être avec un peu de chance auriez-vous rencontré l’homme ou la femme de votre vie mais peut-être pas. Vous baigneriez alors dans une bienheureuse indifférence … Bienheureuse ?

« Rien de grand ne s’est fait sans passion » assurait Hegel. Et s’il est vrai que la passion peut faire souffrir, l’ennui, lui, peut vous tuer. A ne rien espérer, vous ne serez pas déçus, c’est sûr, mais vous n’avez aucune chance d’être comblé. Prévert disait que l’espoir est « une sale petite maladie » qui conduit à l’inaction mais elle permet au moins d’accueillir ce qui répond à nos attentes avec bonheur. Le gai désespoir que prônait Marguerite Duras n’est pas à la portée de tout le monde et peut-être ne lui a-t-il pas si bien réussi…

Jonathan Coe nous raconte ici l’histoire de Maria, jeune fille qui rêve d’une vie tranquille et sans histoires, à la manière de son chat Sefton car « Sefton lui semblait avoir tout compris à la vie, sur tous les plans. Les buts de son existence étaient peu nombreux, et tous admirables : se nourrir, rester propre, et par-dessus tout dormir. Maria se disait parfois qu’elle aussi pourrait être heureuse, si seulement on pouvait lui permettre de se restreindre à ces trois sphères d’activité. » Maria se rêve à l’abri des désordres de la passion car elle est hostile « à l’idée d’être contente ou exaltée sans raison. »

Elle va être, dés lors, le jouet des événements, ballottée au gré des rencontres, indifférente à la vie et aux autres. Jusqu’au jour où ce bel équilibre est menacé par l’amour et un homme…

Jonathan Coe interpelle le lecteur, le prend à partie joue avec lui, appuie parfois où ça fait mal.

Au fond qui n’a jamais vécu ces sombres périodes d’ennui, si profondes qu’à peine un fil vous rattache à la vie ? Qui n’a jamais goûté au soleil noir de la mélancolie, qui ne s’est jamais perdu au cœur de ce spleen si cher à Baudelaire  ?

Cela a pu durer une heure, un jour, un mois, plus longtemps peut-être. Le talent de Jonathan Coe est d’en faire le fond d’un caractère et d’une vie.

Car, existe-t-il des vies où il ne se passe rien, où l’on va inexorablement de désillusion en désillusion ? Oui, répond en filigrane Jonathan Coe, il y a des gens véritablement seuls et désespérés dont la vie est une longue suite de jours : « Plus que cinquante ans à tirer » pense Maria.

Vous pouvez toujours attendre, personne ne viendra, vous pouvez toujours crier, personne ne vous entendra.

Vous n’aurez pas d’autre vie, pas d’autre chance. A bien y réfléchir, vous ne risquez pas grand-chose avant de mourir : le seul risque que vous prenez est de vivre, tout simplement, de vous déchirer sur quelques épines, de mourir de désespoir (pas plus d’une heure !), de vous abîmer dans quelques grands bonheurs, de suffoquer de joie ou de bonheur une fois par décennie. Tout bien considéré, ce n’est pas si terrible.

Vous dire que j’aime l’écriture de Jonathan Coe serait presque un euphémisme. Son écriture a une « plasticité » qui lui permet d’habiter totalement un personnage d’homme ou de femme, une capacité d’empathie, une ironie mordante mais jamais méchante… Je lirai tous ces livres, livres en bois, livres en fer, ou alors je vais en enfer…

La première œuvre de Jonatahn Coe, il devait avoir une vingtaine d’années…