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Janet Frame (1924-2004) – Vers l’autre été

Janet frame

On ne peut évoquer une des œuvres de l’auteure Janet Frame (1924-2004) sans rappeler le contexte dans lequel elle a été produite. Diagnostiquée schizophrénique, suite à une tentative de suicide et un diagnostic hâtif, elle a subi quelque deux cents électrochocs, pendant les huit années où elle fut internée en hôpital psychiatrique. Elle a échappé à la lobotomie de justesse grâce à un psychiatre plus avisé que les autres, qui avait su déceler la marque de son génie après la publication en 1951 de son recueil de nouvelles, The Lagoon (1951) qui lui valut de recevoir  le Hubert Church Memorial Award.

La littérature fut sa porte de sortie et un havre où elle se sentit toujours en sécurité. Sans creuser davantage sa biographie ici, on peut dire que Janet Frame a dû sa vie à la littérature et qu’une grande partie de son œuvre est autobiographique.

Dans « Vers l’autre été », publié après sa mort, elle prend les traits de Grace Cleave, écrivain néo-zélandaise expatriée en Angleterre. Elle quitte Londres, où elle vit, pour un week-end dans le nord de l’Angleterre chez Philip et Anne Thirkettle et leurs deux enfants.

Elle se rêve brillante causeuse, spirituelle et intelligente. Ils rougiraient de plaisir « devant la beauté de ses phrases ». Mais c’est tout le contraire qui se produit, Grace est mal à l’aise et parle peu. elle ne trouve jamais les mots qu’il faut, hésite, ne finit pas ses phrases, aligne des banalités, accumule les maladresses et mesure toute l’étendue de son inadaptation sociale. « N’étant pas un être humain, Grace avait l’habitude de vivre des moments de terreur quand son esprit questionnait ou réorganisait le rituel établi. »

Elle évite ses hôtes autant qu’elle peut et se laisse aller à ses souvenirs.

Elle a conscience de sa différence et de sa difficulté à communiquer.

« Qu’y avait-il dans son apparence et son comportement qui poussait les gens à tout lui expliquer, à lui parler comme si elle ne comprenait pas ? »

Et comment leur dire qu’elle est un oiseau migrateur ? Ils ne comprendraient pas. Elle glisse de la réalité au rêve avec une facilité ignorée de la plupart des autres humains dont l’imagination est « cantonnée dans une petite pièce sombre sans fenêtre ». La frontière est mince pour celle qui devient au gré de sa fantaisie ou d’une nécessité intérieure fauvette ou bergeronnette, coucou ou pie-grièche…

Comment faire accéder ces Autres à son monde intérieur ? « J’ai prié Oh que le monde se laisse suffisamment émerveiller pour que la vie des poètes lui importe et que leur mort l’attriste. »

De sa nature ailée, elle remonte le flot des souvenirs, de l’enfance où elle était un choucas noir au bec jaune…Puis quand elle fut devenue « bête » solitaire dans l’enclos, séparée du reste des humains. Pourtant les mots étaient là, « empreints de mystère, pleins de plaisir et de peur. ». Elle raconte son enfance, les déménagements successifs, le travail de son père comme conducteur de locomotive, sa mère Lottie et son talent de raconteuse d’histoires, son plaisir à inventer des chansons.

Elle grandit et fait l’expérience du courage qu’il faut « pour affronter l’espace intérieur ou extérieur, pour marcher dressé, pour se déplacer sans soutien, en proie au temps qu’il fait et à son compagnon le temps qui passe .. ».

Comment ne pas être bouleversé par les mots de Janet Frame qui dit notre impuissance et notre pouvoir, notre solitude d’humain toujours en quête de « connexion  avec le monde ».

Et peut-être ,comme elle, a-t-on parfois le sentiment qu’on nous a volé quelque chose ou que quelque chose nous a été refusé :

« Que m’a-t-on affreusement volé […]pour que disparaisse de ma vie la capacité d’établir des frontières, de distinguer une personne d’une autre. »

Le texte est parfois ponctué de ces cris qu’il faut réussir à entendre, un cri de femme , de poète alors qu’on la voudrait poétesse (n’est-elle pas qu’une femme), « un mot qu’on pulvérise comme du désherbant sur la personne et le travail d’une femme qui écrit de la poésie – beaucoup ont été ainsi « endormies » ; c’est sans douleur, nous assure-t-on, [..]. »

En filigrane se dessinent les interrogations qui la hantent à ce moment-là de sa vie, en 1963, comment revenir en Nouvelle-Zélande alors qu’on l’ a déclaré folle et internée pour ensuite lui conseiller de « vendre des chapeaux », comment revivre l’autre été, celui qu’elle a vécu sur l’île qui l’a vue naître, et comment vivre en Angleterre, ce pays sombre, triste et froid. Il lui est autant impossible de vivre ailleurs que de retourner chez elle tant qu’elle n’est pas, peut-être un écrivain reconnu.

Il faut lire Janet Frame, un des plus grands écrivains néo-zélandais, proposée deux fois pour le Nobel qui certainement aurait pu s’enorgueillir de l’avoir en son sein.

Paroles de femmes : Ingeborg Bachmann (1926-1973)

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« L’écrivain — c’est dans sa nature — souhaite être entendu. Et cependant cela lui semble prodigieux, lorsque, un jour, il sent qu’il est en mesure d’exercer une influence — d’autant plus s’il n’a rien de très consolant à dire à des êtres humains qui ont besoin de consolation comme seuls les êtres humains, blessés, offensés et pénétrés de cette grande et secrète douleur qui distingue l’homme de toutes les autres créatures. C’est une distinction terrible et incompréhensible. »

Ingeborg Bachmann est une poétesse et novelliste autrichienne née en 1926 à Klagenfurt en Autriche, morte accidentellement à Rome en 1973, qui a a consacré sa vie à la littérature, à la poésie essentiellement, avant de publier en 1961 son premier recueil de nouvelles, La Trentième Année, suivi en 1971 de son unique roman, Malina..

« La session du Groupe 47 de 1958, dite Grossholzleute, voit l’émergence d’une frange féminine menée par Ingeborg Bachmann, Ilse Aichinger et d’autres auteures. Le Groupe 47 veut libérer les Hommes des mots salis par les Nazis, et les aider à écrire un nouveau monde. Il va servir aussi, se disent-elles, à nettoyer le langage des mots dont se servent les hommes pour parler des femmes en leur nom, et donc, usurper leur place – et taire leurs passions. C’est le début d’une tentative littéraire originale et révolutionnaire d’écrire l’Amour, que les femmes ressentent avec leurs mots à elles – non ceux fabriqués par des siècles d’auteurs masculins (voir sur ce thème la nouvelle de Bachmann, « Ondine », dans le recueil La trentième année : Das dreißigste Jahr). » Wikipedia

Voir aussi l’article de Lydie Salvayre dans 7 femmes

Auður Ava Ólafsdóttir – L’Exception / Des femmes au pays de la nuit boréale

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Roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson 2014

Maria pensait vivre un bonheur solide et durable avec l’homme de sa vie, Floki, spécialiste de la théorie du chaos. Deux jumeaux renforcent encore cette union, et une procédure d’adoption est en cours…

Mais un soir de réveillon du nouvel an, non seulement son mari lui apprend qu’il la quitte pour un autre mais encore qu’il a eu tout au long de leur relation de multiples aventures.

Dans la nuit de l’hiver polaire, son père biologique, qu’elle ne connaît pas encore, débarque au milieu de ce désastre sentimental

Sa voisine, Perla, une naine écrivaine, vivant à l’entresol de la maison, lui apporte soutien et réconfort tout en lui racontant ses démêlés avec l’auteur de romans policiers pour lequel elle écrit.

Les romans, comme nos vies, sont des illusions savamment construites. Maria aurait bien dû se douter que son mari avait une autre vie, des absences répétées et un comportement étrange, étaient des indices plus que suffisants, mais cette femme bien sympathique, dans un narcissisme triomphant, organise sa vie et ses représentations selon ses propres désirs. Comme la plupart d’entre nous d’ailleurs.

Les représentations traditionnelles de l’amour et du couple sont mises à mal dans ce roman. Dans ce domaine tout est possible, des multiples partenaires aux multiples amours, de la bisexualité à l’homosexualité. L’auteur creuse des thèmes qui sont bien dans l’air du temps et questionne l’identité sexuelle. Sait-on vraiment qui l’on aime ou qui l’on pourrait aimer ?

Comment se construit l’identité sexuelle d’un homme et d’une femme ? Quel est l’impact de l’éducation sur nos préférences sexuelles ?

« En homme d’avenir, il ne doit pas montrer de signe de faiblesse affective. » 

« Cette journée marquera-t-elle son premier souvenir d’enfance, l’expérience qui inscrira sa vision de l’homme ? Rapportera-t-il cet incident plus tard dans ses mémoires, au chapitre sur la mère ? » se demande Maria alors qu’elle fait couper les boucles de son fils. Comment éduquer un garçon alors qu’on est soi-même une femme ?

Tout se transmet, tout est œuvre de culture, et par-dessus tout les mots, qui parfois sont transmis sur plusieurs générations de femmes. Le masculin et le féminin de la langue reflètent-ils nos propres catégories mentales ?

Perla s’insurge contre ces romans où « les femmes s’expriment comme des hommes, entre deux coucheries avec le héros de l’histoire, un bonhomme chauve et d’âge mûr qui évoque étrangement l’auteur. »

            L’auteur apparaît derrière le récit par de multiples clin d’œil et livre son angoisse : « On se sent bien seul quand on partage sa vie avec des gens qu’on a, pour la plupart, inventés. ». L’histoire reflète sa propre élaboration et l’auteur en est l’un des personnages. C’est à la fin qu’il se dévoile tout à fait.

Sous ses airs légers, avec ses personnages savamment décalés, dans une atmosphère arctique et mélancolique, l’auteur déconstruit nos représentations et l’œuvre que nous sommes en train de lire. Une façon de nous avertir, que partout c’est la main de l’Homme (homme ?) qui est à l’œuvre…

J’ai bien aimé  son atmosphère décalée, chaotique, instable,  ses personnages terriblement humains et attachants,  sa langue toujours précise. L’auteur célèbre la poésie de la vie quotidienne et écrit un récit malicieux aux  airs de conte nordique.  Et ce nouveau départ offert à Maria aussi. J’avais préféré Rosa Candida qui m’avait enchantée mais j’ai aimé l »‘Exception ».

Paroles de femmes : Claire Keegan

«Je vais jusqu’au bout des crises que vivent mes personnages, pour voir comment ils s’en sortent.»

« …’histoire de l’Irlande, […] la colonisation […] a contraint au langage codé, souterrain. Il y a toujours plusieurs couches de sens dans la manière de parler, jusque dans les considérations sur le temps qu’il fait. Dire les choses directement est considéré comme déclaratif, perçu comme vaniteux et égocentrique».

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Rosa Candida de Audur Ava ÓlafsdÓttir

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Rosa Candida de Audur Ava ÓlafsdÓttir roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson (Afleggjarinn), 2007 et Zulma 2010

Arnljótur, 22 ans à peine, perd sa mère dans un tragique accident de voiture. Il décide de quitter alors son pays natal, les champs de lave remplis de mousses, et le jardin qu’il avait créé avec sa mère, pour aller restaurer le jardin d’un monastère célèbre pour sa roseraie, et une variété rare de rose à huit pétales nommée Rosa Candida. Il emporte des boutures avec lui et une photographie …

Le narrateur est un jeune homme tout au long du récit qui livre ses interrogations et ses idées sur les femmes. Sachant que l’auteur est une femme, il est tout à fait intéressant d’examiner la façon dont elle pense qu’un homme pense. Elle essaie de se mettre dans la peau d’un homme, et se sert pour cela de ce qu’elle-même a observé des hommes en tant que femme. Qu’en ressort-il donc ? Et ce portrait d’homme est-il convaincant ?

D’ailleurs ce jeune homme nous dit combien il se sent en porte-à-faux avec les clichés habituels de la virilité. Il se sent différent des hommes de la famille qui savent construire un trottoir, tirer un câble, fabriquer des portes pour un placard de cuisine, et en déduis donc qu’il n’est pas fait pour la vie de couple. Il ne sait pas non plus changer une bougie ni une courroie et ne s’est jamais intéressé aux moteurs. C’est d’ailleurs pourquoi il se sentait plus proche de sa mère qu’il aidait à jardiner.

Toutefois, il évoque la soi-disant capacité des femmes à se livrer et à parler de leurs états d’âme et de leur famille et à faire le lien entre les générations. La femme est gardienne du foyer et de la mémoire familiale. Il confie au lecteur sa perplexité devant la vie affective des femmes qu’il trouve très complexe et leurs réactions souvent imprévisibles. D’ailleurs il se méfie de l’aptitude des femmes à l’interprétation et donc à la méprise. Pour lui c’est beaucoup plus simple, il est hanté par le corps des autres, plusieurs fois par jour précise-t-il, et pas seulement le corps des femmes, celui des hommes aussi.

Alors qu’est-ce qu’être un homme ?

« C’est pouvoir dire à une femme de ne pas se faire de soucis superflus. » Etre rassurant et fort, c’est entendu. Mais le personnage va évoluer au fil du récit et l’expérience qu’il va mener dans ce village lié au monastère risque bien le changer en profondeur et en même temps faire évoluer ses clichés sur la masculinité et la féminité en même temps qu’il apprendra à faire la cuisine.

J’ai été très surprise en lisant ce livre, je pensais qu’il s’agissait d’un livre racontant une expérience mystique par le biais des roses, et bien que nenni. Je n’ai pas été déçue d’ailleurs, j’ai pris un grand plaisir à lire ce livre, j’ai beaucoup ri aussi. Je l’ai refermé à regret.

Les jours de la femme Louise – Madeleine Bourdouxhe

La femme Louise

 

Née à Liège en 1906, Madeleine Bourdouxhe a fait des études de philosophie à Bruxelles. Résistante lors de la Seconde Guerre mondiale, elle refusa de publier ses nouvelles chez les éditeurs parisiens contrôlés par les Allemands. Secrétaire perpétuelle de la Libre académie de Belgique à partir de 1964, elle est décédée en 1996. (source Actes Sud)

Ce sont des femmes que l’on entend dans ce roman : Louise, Anna, Blanche ou Clara. Ouvrière, femme au foyer, mère seule avec un enfant ou bonne, elles livrent ici leur désarroi, leur difficulté à vivre dans une société où elles ont bien du mal encore à se faire une place.

L’écriture de Madeleine Bourdouxhe est belle et poétique: « Anna n’est plus que songes et vapeurs, vaporeuse, surélevée et posée sur les couches de l’air, elle glisse sur les couches hautes de l’air et voit les choses, un peu au-dessus d’elles, penchée sur elles, toute attentive, tout en attente, prête pour le miracle qui va se révéler, prête pour le secret qui va lentement s’ouvrir, comme une fleur qui s’entrouvre… »

Ces femmes sont toute attente, en dehors de l’action, et de la politique. Elles regardent et observent. Elles regardent d’en haut, plongées dans leurs songes ou regardent vers le haut, vers les étoiles. Elles s’échappent. L’horizontalité n’est pas pour elles, car dans ce monde du face à face avec les autres, dans un monde d’hommes, elles sont toujours perdantes.

De ce monde dans lequel elles se réfugient, elles possèdent une grande capacité à sentir les choses, à être autre, à devenir ce qu’elles ne sont pas : Anna devient elle aussi « chaleur et violence ». C’est cet éloignement et à la fois cette étrange empathie qui font d’elles des êtres invulnérables.

«  Je ne comprendrai jamais rien aux gonzesses. Donnez-leur du plaisir et ça chiale ! Ca pleure toujours, et ça ne doit pas faire les guerres, ni les révolutions… » se plaint un des personnages masculins.

Les femmes de ces nouvelles souffrent d’une étrange torpeur, d’une fatigue qui habite leur corps et qui rend leur âme poreuse : « Demain, c’est l’automne, une longue suite de jours, et toute la vie à venir. Une vie de tous les jours, lente et quotidienne, et sans espérance… »

Cette infinie tristesse rend la femme si « fine, si légère, déliée du poids du monde » qu’elle risque, à force de légèreté, devenir si évanescente, que le néant la menace, même si sa vie est faite de « mille besognes » qui la rattachent à la terre. De là où sont les femmes, elles ne peuvent se connaître, « Moi, Blanche, qui ne saurai jamais ce que je suis ».

Il me semble que toute femme peut comprendre cela, à certains moments vides de son existence.

Des nouvelles mélancoliques, témoignages de femmes de ce début de XXe siècle.

 

Paroles de femmes : Lidia Jorge

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« Je m’associe à ceux qui pensent que narrer, quelles qu’en soient les modalités, est toujours une façon de perpétuer l’enfance du monde. Et votre oreille, qu’il ne faut pas confondre avec la seule matière sensible, est assurément infinie. »

Extrait de « La nuit des femmes qui chantent », traduit du portugais par Geneviève Leibrich.

 

Lídia Jorge est née dans l’Algarve en 1946. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle commence à être véritablement reconnue à l’âge de  34 ans avec son troisième roman, « La journée des prodiges ».

 

Le rivage des murmures, 1989

La journée des prodiges, 1991

La Dernière Femme, 1995

Un jardin sans limites, 1998

La couverture du soldat, 1999

La forêt dans le fleuve, 2000

Le vent qui siffle dans les grues, 2004

Tous ces ouvrages ont paru aux Editions Métailié

Nous combattrons l’ombre, 2008

La nuit des femmes qui chantent, 2012

La nuit des femmes qui chantent – Lidia Jorge

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Lídia JORGE Titre original :A noite das mulheres cantoras Traduit du portugais par Geneviève Leibrich, editions Métailié, 2012 pour la traduction française.

Ce roman commence par une image saisissante, celle d’un couple qui se retrouve après de longues années et qui danse. On devine que les jours de l’homme sont comptés, son apparence est misérable, son costume paraît trop grand pour lui. Sa compagne a les élans d’une femme amoureuse . Ils ne se sont pas vus depuis de nombreuses années mais on ignore pourquoi et c’est ce que va raconter Solange de Matos, parolière anonyme d’un groupe de cinq chanteuses dont l’aventure consistera à enregistrer un disque et à préparer le spectacle qui suivra sa promotion.

La nuit des retrouvailles, est la nuit parfaite dont le mythe est raconté par Gisela dans une émission de télé-réalité, nuit de l’instantané, nuit du mensonge aussi.

Gisela, inquiétante et manipulatrice est à l’origine du projet de disque et de carrière musicale et soumet ses partenaires à une pression psychologique considérable…  Elle est belle et possède un magnétisme indéniable qui agit sur ses compagnes et annihile toute volonté de rébellion ouverte.

Solange est parolière, elle écrit : « Je devais juste rendre visible ce qui était écrit de façon invisible », ces « radieux petits vers insignifiants » qui lui sont offerts par « le dieu de la petite poésie », « dieu des très petites paroles », « le tout petit dieu » de la taille « d’une capsule de bouteille ». Un jour, elle aime aussi… Et puis le drame …Le silence… Jusqu’à cette nuit. Solange va briser le mythe et raconter exactement ce qui s’est passé…

Dans une interview à France Inter, Lídia Jorge explique que selon elle, la musique, les chansons nous suivent toute notre vie, et qu’à travers elle, on peut aussi comprendre le devenir des nations.

Ce roman se passe après la révolution des Œillets qui est le nom donné aux événements d’avril 1974 qui ont entraîné la chute de la dictature salazariste qui dominait le Portugal depuis 1933. Cette révolution a entraîné de profondes modifications dans le statut des femmes qui jusque là étaient tenues cachées dans leur maison, effacées et obéissantes. D’ailleurs dans le roman, la violence machiste est présente, par les producteurs qui traitent les chanteuses de « dindes », ou le petit-ami de l’une d’elles qui utilise la violence physique.

Le Portugal, mélange d’archaïsme et de modernité, qui donne à la vie une certaine intensité et fait de chaque individu le carrefour où se mêlent plusieurs identités et plusieurs expériences. Cela me fait penser à la philosophie de Judith Butler qui elle aussi prend pour pivot de sa pensée ce constat.

J’ai beaucoup aimé ce roman, lent, parfois difficile. J’ai suivi avec passion les pas de la jeune Solange et son amour naissant. Un livre que je conseille.

La violence et les femmes : Le sari vert d’Ananda Devi

Le sari vert

Ananda Devi – Le sari vert – Folio Gallimard. Editions Gallimard, 2009.

Folio n° 5191

 Ananda Devi est ethnologue et traductrice. Née à L’île Maurice, auteure prolifique, elle a publié des recueils de poèmes, des nouvelles et des romans, notamment « L Eve de ses décombres (2006) récompensée par de nombreux prix littéraires, dont celui des cinq continents et le prix RFO. Elle est considérée comme l’une des figures majeures de la littérature mauricienne.

 Son site ici…

 Il y a des monstres qui sous l’apparence la plus banale, causent souffrance et désordre autour d’eux. Ils ont remisé leurs trois têtes, six bras, leurs plaies et leurs bosses dans le placard des contes et de la mythologie, afin de ne pas vous effrayer et de s’approcher sans bruit.

Ils sont parfois souriants aux repas de famille, affables avec leurs amis, plein de délicatesse envers leur compagne. On trouve parmi eux quelques boute-en-train – les monstres…

«  Celui qu’on dit monstre est l’expression la plus achevée de l’espèce. Celui que l’on dit monstre est terrifiant de beauté parce qu’il décèle avec une finesse inhumaine les failles des autres et les élargit et les aggrave, et devient ainsi cet idéal de sombre masculinité dont les mythologies investissent également les dieux et les démons. Quelle merveilleuse sensation que de plier une créature à sa volonté !».

L’établissement des montres en leur demeure se fait parfois dans un consensus social presque total. On ne dit rien, au mieux un soupir, le plus souvent le silence, forment une couverture ouatée à travers laquelle on ne plus entendre les victimes.

Leurs victimes sont presque exclusivement des femmes, leurs épouses, leurs filles. Ils aiment livrer bataille à la mollesse, contempteur de la douceur qu’ils considèrent comme une faiblesse : ils insultent, violent, donnent des coups. Mais toujours, n’est-ce pas, ils le font par amour, pour redresser ce qui n’est pas droit, pour châtier la coupable ou même pour faire plaisir. Car les monstres disent souvent qu’elles aiment ça, qu’elles protestent oui, mais à peine, en fait ne serait-ce pas qu’elles en redemandent ?

Ici, je vous avertis, vous entendrez la voix d’un monstre, car c’est lui qui parle, qui raconte ce qui ne peut se dire. Ananda Devi a eu ce courage, ou cette folie, de vous la faire entendre…

Avec brio, elle vous  donne la tessiture, les accents, les intonations d’une voix à nulle autre pareille. Une voix qu’on ne peut entendre qu’une fois… qu’Annie a entendu avant moi et qu’elle m’a donné envie d’écouter.

Résumé de l’éditeur : Dans une maison de Curepipe, sur l’île Maurice, un vieux médecin à l’agonie est veillé par sa fille et par sa petite-fille. Entre elles et lui se tisse un dialogue d’une violence extrême, où affleurent progressivement des éléments du passé, des souvenirs, des reproches, et surtout la figure mystérieuse de la mère de Kitty, l’épouse du « Dokter-Dieu », qui a disparu dans des circonstances terribles. Elles ne le laisseront pas partir en paix.

La délicatesse, une vertu féminine ?

La tradition et la culture ont longtemps prêté aux femmes d’innombrables qualités et vertus. Les vertus humaines se partagent entre vertus morales et vertus intellectuelles,  sortes de dispositions à agir. Il faut prendre le pli et le bon. Mais la philosophie, la théologie, les ont allègrement mêlées toutes et le sens commun en a élargi le sens au-delà des simples vertus cardinales (Courage, tempérance, justice, prudence ) ou morales (chasteté, charité)

La femme étant en dernier ressort gouvernée par son utérus (dixit Diderot) et donc son corps, en fait la dépositaire naturelle de certaines vertus : la sensibilité, l’émotion, l’inspiration sur le versant intellectuel, et la délicatesse, la douceur, la modestie sur le plan moral.

Le héros de David Foenkinos lui, ou peu-être l’auteur lui-même, au lieu de diviser l’humanité entre hommes et femmes, pose plus fondamentalement que lesdites vertus sont davantage des aspects masculins et féminins de l’être que contiendrait chacun.

Ces vertus se complètent pour assurer l’équilibre au sein d’une personne : un homme sans vertus dites féminines serait une brute, de même qu’une femme sans vertus masculines serait une sorte de mollassonne sans colonne vertébrale.

Il y a peut-être une autre interprétation possible qui serait que ces vertus sont des constructions sociales pour contraindre les individus à tenir leur rôle dans la société et à garder leur place. Point n’est besoin de délicatesse pour chasser le mammouth… (Encore que …)

D’ailleurs pour que nous comprenions bien, l’auteur nous offre la définition de délicat qui sert à préciser la délicatesse (le fait d’être délicat) : d’une grande délicatesse ; exquis, raffiné ou qui manifeste la fragilité.

De même que le beaujolais, l’homme nouveau est arrivé : fort mais délicat.

La-delicatesse

L’héroïne est une femme en détresse, mais Markus, bien qu’un peu perdu, pas vraiment viril (dérivé du latin classique  virtus qui désigne l’énergie moralela force ), arrive à point pour la sauver de sa solitude. Il partage avec elle, malgré une gaucherie évidente, le sens de la délicatesse. Et elle, en dépit de son rouge à lèvres et de ses talons hauts (manifeste évident de sa féminité), possède une certaine force (une certaine virilité) : elle est indépendante, paye ses factures et conduit une voiture.

A défaut de prendre la voie de l’androgynie, ils s’en sortiront tous les deux et franchement, on est content pour eux. Ce livre et son succès considérable (qui m’a poussée à la lecture : je voulais voir) manifestent combien ce sujet est sensible et en évolution dans la société française. Malheureusement, le livre, qui n’est pas désagréable à la lecture, est truffé de clichés en tout genre, et dessert parfois la cause qu’il voulait servir. J’avoue avoir eu envie de secouer un peu Markus quelquefois (c’est ma part virile, je le crains) mais comme je suis une femme (douce et délicate), je me suis contentée de bougonner à certains passages…

Allez, on ne lui en voudra pas à David, délicatesse oblige.

Moi, Clea Shine Carolyn D. Wall / Se construire femme…

Moi, Clea Shine

Carolyn D.Wall – Moi, Cléa Shine, Grands romans Points Calmann-Lévy 2012 , original Carolyn D. Wall, 2012 Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Estelle Roudet

Ce roman est en deux temps bien distincts, le flash back sur l’enfance malheureuse de Clea Shine qui, abandonnée par sa mère, est recueillie par Jerusha Lovemore, femme noire du sud du Mississipi. Et le deuxième temps sur sa vie d’adulte. La fillette blanche est rebelle, n’a pas sa langue dans sa poche et tente de se construire malgré les blessures… Son regard reste souvent rivé à une maison de triste apparence, dont les murs s’ornent souvent de quolibets. Une femme vit là, à la fois proche et lointaine.

Un peu plus loin, une prison. Un paysage de tristesse, et dans ce paysage un petit garçon, Finn, qui vit perché dans un chêne…

Et puis dans la deuxième partie la vie de Clea Shine devenue adulte… Chute ou rédemption, résilience ou folie, comment Clea est-elle parvenue à grandir ?

J’avais lu et aimé son précédent roman Aurora Kentucky qui faisait le portrait d’une femme courageuse que la vie n’a pas épargné. Celui-là fait également un assez beau portrait de femme mais l’écriture m’a moins emportée. J’ai trouvé la construction moins aboutie, même si la première partie sur l’enfance de Cléa est véritablement belle. Des clichés alourdissent en quelque sorte le deuxième moment du récit et c’est un peu dommage.

Ayana Mathis – Les douze tribus d’Hattie

Les douze tribus d'Hattie

 

Les douze tribus d’Hattie d’Ayana Mathis, aux éditions Gallmeister, 2012.

Ce roman pourrait être le portrait d’une seule femme diffracté dans des éclats de miroir brisé : Hattie, dont la vie est narrée à travers la vie de ses enfants et les relations qu’ils entretiennent avec elle.
Le récit débute en 1923, à Philadelphie, où la jeune Hattie arrive en compagnie de sa mère et de ses sœurs pour fuir le sud, la ségrégation et la violence contre les noirs.
Au fil des années, ses douze enfants, cinq fils et six filles, vont naître de son mariage malheureux avec August. Ils vont témoigner, chacun à leur manière, des soubresauts de l’histoire américaine et de la condition des afro-américains aux Etats-Unis : Floyd, devenu trompettiste de jazz ; Six, prédicateur presque par hasard ; Ruthie, l’enfant d’une relation adultérine ; Allis, riche mais malheureuse ; Franklin, soldat brisé à Saigon ; ou Cassie, psychotique, décrivent une mère loin d’être exemplaire, souvent rude, aimée et haïe à la fois.
Vie individuelle et Histoire collective sont inextricablement mêlées. Mais qu’est-ce qu’un individu face à l’Histoire ? N’est-il pas toujours impitoyablement broyé par les événements qui la scandent ? Et la vie d’une femme, n’est-elle pas encore plus assujettie aux décisions politiques que prennent ceux qui ont le pouvoir dans un pays, le plus souvent des hommes ?
Au fond, comment Hattie pourrait-elle être heureuse ? Quelle marge de manœuvre lui a-t-on laissée ? Elle est femme et elle est noire. Double restriction dans l’Amérique blanche et raciste des années 30 à 50.
Pourtant, fétu de paille, mais femme énergique et fière, Hattie construira sa vie, une vie, accompagnera ses enfants, envers et contre tout, contre elle-même parfois.

Ce récit polyphonique est d’une grande beauté et Ayana Mathis, une conteuse hors pair. Elle a grandi dans les quartiers nord de philadelphie. « Férue de poésie, elle a suivi plusieurs cursus universitaires sans en terminer aucun, a travaillé comme serveuse puis fact-checker dans divers magazines et a vécu quelque temps en Europe. Publié en 2012 aux Etats-Unis, les douze tribus d’Hattie est son premier roman, salué par la critique américaine, porté aux nues par Oprah Winfrey qui a lancé ainsi la carrière de la jeune Américaine en la comparant à Toni Morrison.

Le Salon du livre de Paris : les romancières argentines

Du 21 au 24 mars 2014, s’est tenu le  Salon du livre de Paris !!

Malgré la joie d’avoir reçu mon accréditation encore cette année, je n’ai pu m’y rendre, car trop prise dans mes zones de turbulences. Mais ce n’est que partie remise…

L’Argentine devait permettre de beaux voyages aux lecteurs passionnés et Shanghai,  s’invitait loin des clichés. Une belle occasion pour rencontrer leurs auteurs et assister à de passionnantes conférences !
Trois belles expositions étaient offertes aux amateurs de BD.

Toute une vie de mots et d’images qui vous a fait palpiter pendant quelques jours  …

Et Litterama se réjouit car cette année, l’Argentine a montré l’exemple : il y a eu de nombreuses femmes écrivains présentes sur les stands et lors des conférences. Les mentalités changent peu à peu et cela fait du bien.

Quarante-six écrivains dont 18 femmes. Pas mal non ?

laura alcoba

1) Romancière et traductrice, Laura Alcoba est née en 1968 en Argentine. Elle vit à Paris depuis 1979.

selva almada

2) Selva Almada
Née dans la province d’Entre Ríos en 1973,  Selva   Almada   est l’auteure de plusieurs livres de contes et de poésie.

3) Silvia Baron Supervielle
Silvia Baron Supervielle est née à Buenos Aires d’une mère d’origine espagnole et d’un père d’origine française.


Diana bellessi
4) Diana Bellessi
Née à Zavalla, Santa Fe, en Argentine, en 1946, Diana Bellessi étudie la philosophie à l’Universidad Nacional del Litoral.


Liliana bodoc5) Liliana Bodoc
Liliana Bodoc est née à Santa Fe et a grandi à Mendoza.


Rosalba Campra7) 
Rosalba Campra
Rosalba Campra est née à Jesús María, dans la province de Córdoba. Ses études universitaires l’amènent à rejoindre la France puis l’Italie. 


8) Alicia Dujovne Ortiz
Née en Argentine en 1940, Alicia Dujovne Ortiz vit en   France depuis 1978 mais a conservé l’espagnol comme langue d’écriture.

 luisa F9)  Luisa Futoransky
Née à Buenos Aires en 1939, Luisa Futoransky est poétesse, romancière, essayiste, traductrice et journaliste.


Fernanda Garcia lao

10) Fernanda Garcia Lao
Née en 1966 à Mendoza et contrainte de s’exiler à Madrid avec sa famille en 1976…

Inès Garland

11) Inès Garland

(…) Inés Garland a été journaliste et productrice de télévision, éditrice de revue, réalisatrice de documentaires et de courts-métrages.

12) María Pía López
Née en 1969, María Pía López est sociologue et essayiste. Docteur en sciences sociales à l’Université de Buenos Aires…

Tununa

         12) Tununa Mercado
Née à Códoba en 1939, Tununa Mercado a publié son premier livre de récits, Celebrar a la mujer como a una pascua, en 1967.

Elsa Osorio

13) Elsa Osorio
Née à Buenos Aires en 1953, Elsa Osorio est romancière, biographe, nouvelliste et scénariste pour le cinéma et la télévision.

Les-veuves-du-jeudi-Pineiro

14) Claudia Piñeiro
Née à Burzaco en 1960, dans la province de Buenos Aires, Claudia Piñeiro est romancière, dramaturge et auteure de scénarios…

lucia puenzo

15) Lucía Puenzo
(…) Lucia Puenzo est auteure et réalisatrice. Elle a écrit L’enfant poisson, son premier roman, lorsqu’elle avait 23 ans.

samantha s

16) Samanta Schweblin
Samanta Schweblin est née à Buenos Aires en 1978. Son premier livre de nouvelles paraît en 2002.

Ana-Maria-Shua-La-Saison-des-fantomes

17)Ana María Shua
Née en 1951, à Buenos Aires, Ana María Shua a publié plus de quatre vingt livres dans divers genres : roman, nouvelle, microfiction…

Perla Suez

18) Perla Suez
Perla Suez est née en 1947 dans la province de Córdoba, et a grandi à Entre Ríos, au bord des rivières Paraná et Uruguay…

Née dans la province d’Entre Ríos en 1973, Selva Almada est l’auteure de plusieurs livres de contes et de poésie.
En savoir plus sur http://www.salondulivreparis.com/A-la-une/Actualites/Argentine-a-l-honneur-en-2014.htm#823zS0pmV0kutobQ.99
Selva Almada
Née dans la province d’Entre Ríos en 1973, Selva Almada est l’auteure de plusieurs livres de contes et de poésie.
En savoir plus sur http://www.salondulivreparis.com/A-la-une/Actualites/Argentine-a-l-honneur-en-2014.htm#823zS0pmV0kutobQ.99
Laura Alcoba
Romancière et traductrice, Laura Alcoba est née en 1968 en Argentine. Elle vit à Paris depuis 1979.
En savoir plus sur http://www.salondulivreparis.com/A-la-une/Actualites/Argentine-a-l-honneur-en-2014.htm#823zS0pmV0kutobQ.99
quarante-six écrivains parmi les plus représentatifs de la littérature argentine actuelle
En savoir plus sur http://www.salondulivreparis.com/A-la-une/Actualites/Argentine-a-l-honneur-en-2014.htm#823zS0pmV0kutobQ.99
quarante-six écrivains parmi les plus représentatifs de la littérature argentine actuelle
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Selva Almada
Née dans la province d’Entre Ríos en 1973, Selva Almada est l’auteure de plusieurs livres de contes et de poésie.
En savoir plus sur http://www.salondulivreparis.com/A-la-une/Actualites/Argentine-a-l-honneur-en-2014.htm#823zS0pmV0kutobQ.99

Billie – On ne badine pas avec Anna Gavalda !

Anna Gavalda – Billie – Le dilettante 2013

« Billie, ma Billie, cette princesse à l’enfance fracassée qui se fraye un chemin dans la vie avec un fusil de chasse dans une main et On ne badine pas avec l’amour dans l’autre est la plus jolie chose qui me soit arrivée depuis que j’écris. »

Billie, la narratrice, doit son prénom à la chanson éponyme de Mickael  Jackson,  l’histoire d’une groupie du chanteur, qui prétend que son fils est aussi le sien.  Premier leg d’une série dont elle se serait bien passé, par une famille violente et déstructurée, Billie se bat comme elle peut pour acquérir une identité et se forger un destin. Elle prend la parole, parfois outrancière et tonitruante, parfois tendre et bouleversante, pour raconter sa vie et son amitié avec  Frank, jeune homosexuel  aussi seul et perdu qu’elle. Peut-on être libre ou n’est-on que le résultat d’une série de déterminismes auxquels on ne peut échapper ? Tel est le fil rouge de ce court roman porté par la voix de Billie.

C’est à mon avis encore une fois le tour de force d’Anna Gavalda : le style a une importance capitale, il est l’épiderme du personnage et sa respiration. D’où l’impression troublante d’avoir Billie à côté de soi, et d’éprouver ses émotions dans une totale empathie. Elle est parfois insupportable, souvent grossière, mais jamais vulgaire… Pour autant, elle peut  être envahissante et même étouffante.  Il  arrive  qu’on lâche le livre pour ne plus l’entendre, pour échapper à cette gouaille dont le rythme et la surabondance d’aigus vrillent légèrement les tympans virtuels du lecteur.

On peut vouloir échapper à Billie, on peut refuser de l’entendre…

L’univers d’Anna Gavalda est d’une grande cohérence car elle bâtit une œuvre. Une œuvre singulière habitée par son regard sur la vie et les gens et par une extraordinaire sensibilité. Elle redonne ses lettres de noblesse à la littérature populaire, celle de Hugo ou de Zola qui, il faut bien le dire, firent pleurer dans les chaumières…  Elle redonne un certain lustre et une certaine profondeur au mélodrame, bien que Billie n’en raffole pas, elle avertit d’ailleurs, elle n’a été ni violée ni battue à mort, la violence fut bien plus profonde, souterraine et quotidienne.

Billie m’a touchée parce que je la connais peut-être. Billie n’en rajoute pas, elle raconte juste comment elle s’en est sortie… Une pièce de théâtre, un rôle, un professeur, une amitié, autant de jalons qui peuvent marquer une route, autant de tuteurs qui peuvent rendre possible une résilience. Et des mots surtout qui vous marquent à jamais et  vous indiquent un possible chemin.

Des mots comme ceux-là peut-être :

« Adieu Camille. Retourne à ton couvent. Et lorsqu’on te fera encore de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, vaniteuses, menteuses, curieuses et dépravées ; et le monde entier n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a dans ce monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux… On est souvent trompé en amour souvent blessé et souvent malheureux, mais on aime. Et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » On ne badine pas avec l’amour, Musset

Anna Gavalda nous donne à entendre à nouveau ce texte sublime à travers la voix de Billie. Elle est une auteure d’une grande sincérité qui essaie de nous faire entendre les voix d’hier dans celles d’aujourd’hui pour mieux appréhender peut-être ce qu’il y a d’humanité en nous.

La Transcendante de Patricia Reznikov

la transcendante

Patricia Reznikov – La transcendante – Albin Michel 2013

Pauline réchappe de peu à un incendie. Sur sa peau, les stigmates de l’accident, des brûlures profondes, marquent sa peau. Au milieu des cendres et des livres carbonisés de sa bibliothèque, un livre, un seul, a été épargné par les flammes, il s’agit de « La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne.

Est-ce un signe ? Et si oui, comment le déchiffrer ? A travers la vie de l’héroïne, Hester Prynne, qui dut porter une lettre écarlate cousue sur sa poitrine afin d’expier son adultère, ou à travers la vie d’Hawthorne et des Transcendantalistes qui marquèrent la vie intellectuelle de l’époque ?

Quelle étrange parenté les unit ? Quel parcours initiatique doit-on accomplir pour véritablement être soi-même ?

« Si je ne suis pas moi-même, qui le sera ? » demande Thoreau, l’auteur de « La désobéissance civile ». Et qui sera là pour me voir ? ajouterais-je . Qui me verra ?

Ce texte m’a rappelé un autre, de Pascal, sur le moi,

Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ?

Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.

Blaise Pascal Pensées(688 ) – Édition Lafuma, 323 Édition Brunschvicg

English: Hester Prynne & Pearl before the stocks
English: Hester Prynne & Pearl before the stocks (Photo credit: Wikipedia)

Qui suis-je, demande Pauline, après l’incendie qui a ravagé sa vie. M’aimera-t-on encore avec cette marque infamante sur le corps ? Qui traversera ce miroir des apparences pour me voir moi ?

Le roman de Patricia Reznikov est véritablement attachant, il pose une multitude de questions, esquisse un semblant de réponse. Il y a un œil pour voir, un œil nietzschéen peut-être (s’il existe). J’ai adhéré à ce texte dans un commun partage de valeurs, et l’authenticité d’une réflexion. Il y a un cyclope dans cette histoire, avec, bien sûr, un seul œil, et un corbeau qui pour une fois n’annonce ni drame, ni tragédie.

« Je compris alors que la vie était courte. Tragique. Précieuse. » écrit-elle.

Moi aussi.

Anne Percin – Le premier été

anne percin 3

Anne Percin – Le premier été, La brune Au Rouergue, 2011

Leurs grands –parents décédés, deux sœurs décident de vendre la maison où elles ont passé les étés de leur enfance et leur adolescence. Elles y reviennent une dernière fois  pour la vider.

Pour la benjamine, un secret douloureux est attaché à ce lieu et à la période de son adolescence. Elle s’adresse à sa sœur aînée dans un long monologue où elle évoque ce premier été et les événements qu’elle a dû taire et qui l’ont marquée à tout jamais.

La force du roman D’Anne Percin est de dévoiler les informations peu à peu, de planter longuement le décor, dans un rythme crescendo. Les descriptions sont minutieuses et soignées et la langueur de ces journées d’été vous saisit peu à peu jusqu’à vous engourdir. Elle sait ménager l’attente du lecteur, et distiller une certaine angoisse, la menace plane sur cette campagne vosgienne. On sait qu’un drame va survenir mais on ne sait pas lequel ; on s’attend au pire… Et le pire, bien sûr, est à venir. On se perd en conjectures….

Alors tout simplement on ne s’y attend pas…

C’est un mélange de beauté et de fureur que raconte ce livre sous ses airs innocents de bluette sentimentale… Et comme toute œuvre, elle vous emporte au sommet ou au dedans de vous-même, c’est selon l’altitude où vous vous trouvez.

A lire absolument…