Archives pour la catégorie Grandes plumes de la littérature écrite par des femmes

La Femme auteur – Madame de Genlis

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Stéphanie-Félicité Du Crest, comtesse de Genlis (1746-1830)  fut très admirée en son temps et se présente comme la figure emblématique de la grande aristocratie de l’Ancien Régime. Disciple de Rousseau, elle réfléchit sur l’éducation et exposa ses théories pédagogiques dans son roman « Adèle et Théodore ». Mais cette communauté de pensées n’alla pas plus loin car elle se fâcha définitivement avec « les philosophes » quand ceux-ci lui demandèrent de quitter le parti des dévots (dixit Martine Reid). Elle émigra puis revint après la Révolution, défendant le christianisme contre la pensée des philosophes. Sa pensée est ce curieux mélange de conservatisme et d’érudition qui lui permet de penser avec les outils que donne une immense culture mais l’empêche d’aller trop loin et d’adopter des idées nouvelles.

La Femme auteur en est le parfait exemple : elle y analyse finement la société de son époque, et les codes du sentiment amoureux, tout en dénonçant les multiples contraintes auxquelles les femmes sont soumises, prisonnières de l’opinion et des conventions sociales.

Elle y brosse également le portrait d’une relation féminine ou l’amitié l’emporte sur la rivalité amoureuse. Voilà pour le côté moderne si l’on peut dire de Mme de Genlis. Mais son conservatisme la pousse du côté d’une vision assez pessimiste du métier d’auteure. En effet, son héroïne se retrouve puni d’avoir choisi la carrière d’auteure et on a l’impression que son roman pourrait servir essentiellement à dissuader les femmes d’écrire. Il faut dire que Mme de Genlis a elle-même essuyé de vives critiques et  des attaques virulentes lorsqu’elle a commencé à publier ses ouvrages. Aussi son personnage , Nathalie, est en fait son double en écriture.

Dorothée l’autre personnage féminin, sait, elle, se tenir à sa place : elle préfère le bonheur des vertus domestiques à la vie malheureuse des femmes auteurs, qui sont accusées de négliger leur rôle d’épouse et d’abandonner leur rôle de mère. Elles deviennent dès lors des femmes « publiques » et sont déshonorées.

Toutefois, on peut penser également qu’elle tient simplement à montrer le sort que réserve la société aux femmes qui ont quelques velléités d’écrire.

Martine Reid raconte comment ses positions ont évolué à la fin de sa vie et comment elle défendit les femmes contre l’inégalité de traitement qui leur était réservée , imaginant qu’un jour peut-être les femmes pourraient écrire librement, et pourquoi pas être critique littéraire.

Elle rendit également hommage aux femmes écrivains qui furent ses contemporaines. Elle plaida aussi pour l’éducation des jeunes filles, qui à l’époque était d’une pauvreté affligeante et ne leur permettait guère de rivaliser avec les hommes dans le domaine de la culture et l’esprit.

« Si vous devenez auteur, vous perdrez la bienveillance des femmes, l’appui des hommes, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur. Ils n’adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d’un homme. Ils ne nous permettront jamais de les égaler, ni dans les sciences, ni dans la littérature ; car, avec l’éducation que nous recevons, ce serait les surpasser. »

L’histoire : Nathalie est une jeune femme passionnée qui aime l’étude et l’écriture. Mariée très jeune, elle perd son mari à l’âge de 22 ans. Son statut change alors et elle se trouve courtisée plus ouvertement. Germeuil, amoureux de la Comtesse de Nangis depuis cinq ans, va peu à peu se détourner d’elle, captivé par la belle Nathalie. Celle-ci parviendra-t-elle à faire taire cet urgent besoin d’écrire afin de préserver son amour ?

Janet Frame (1924-2004) – Vers l’autre été

Janet frame

On ne peut évoquer une des œuvres de l’auteure Janet Frame (1924-2004) sans rappeler le contexte dans lequel elle a été produite. Diagnostiquée schizophrénique, suite à une tentative de suicide et un diagnostic hâtif, elle a subi quelque deux cents électrochocs, pendant les huit années où elle fut internée en hôpital psychiatrique. Elle a échappé à la lobotomie de justesse grâce à un psychiatre plus avisé que les autres, qui avait su déceler la marque de son génie après la publication en 1951 de son recueil de nouvelles, The Lagoon (1951) qui lui valut de recevoir  le Hubert Church Memorial Award.

La littérature fut sa porte de sortie et un havre où elle se sentit toujours en sécurité. Sans creuser davantage sa biographie ici, on peut dire que Janet Frame a dû sa vie à la littérature et qu’une grande partie de son œuvre est autobiographique.

Dans « Vers l’autre été », publié après sa mort, elle prend les traits de Grace Cleave, écrivain néo-zélandaise expatriée en Angleterre. Elle quitte Londres, où elle vit, pour un week-end dans le nord de l’Angleterre chez Philip et Anne Thirkettle et leurs deux enfants.

Elle se rêve brillante causeuse, spirituelle et intelligente. Ils rougiraient de plaisir « devant la beauté de ses phrases ». Mais c’est tout le contraire qui se produit, Grace est mal à l’aise et parle peu. elle ne trouve jamais les mots qu’il faut, hésite, ne finit pas ses phrases, aligne des banalités, accumule les maladresses et mesure toute l’étendue de son inadaptation sociale. « N’étant pas un être humain, Grace avait l’habitude de vivre des moments de terreur quand son esprit questionnait ou réorganisait le rituel établi. »

Elle évite ses hôtes autant qu’elle peut et se laisse aller à ses souvenirs.

Elle a conscience de sa différence et de sa difficulté à communiquer.

« Qu’y avait-il dans son apparence et son comportement qui poussait les gens à tout lui expliquer, à lui parler comme si elle ne comprenait pas ? »

Et comment leur dire qu’elle est un oiseau migrateur ? Ils ne comprendraient pas. Elle glisse de la réalité au rêve avec une facilité ignorée de la plupart des autres humains dont l’imagination est « cantonnée dans une petite pièce sombre sans fenêtre ». La frontière est mince pour celle qui devient au gré de sa fantaisie ou d’une nécessité intérieure fauvette ou bergeronnette, coucou ou pie-grièche…

Comment faire accéder ces Autres à son monde intérieur ? « J’ai prié Oh que le monde se laisse suffisamment émerveiller pour que la vie des poètes lui importe et que leur mort l’attriste. »

De sa nature ailée, elle remonte le flot des souvenirs, de l’enfance où elle était un choucas noir au bec jaune…Puis quand elle fut devenue « bête » solitaire dans l’enclos, séparée du reste des humains. Pourtant les mots étaient là, « empreints de mystère, pleins de plaisir et de peur. ». Elle raconte son enfance, les déménagements successifs, le travail de son père comme conducteur de locomotive, sa mère Lottie et son talent de raconteuse d’histoires, son plaisir à inventer des chansons.

Elle grandit et fait l’expérience du courage qu’il faut « pour affronter l’espace intérieur ou extérieur, pour marcher dressé, pour se déplacer sans soutien, en proie au temps qu’il fait et à son compagnon le temps qui passe .. ».

Comment ne pas être bouleversé par les mots de Janet Frame qui dit notre impuissance et notre pouvoir, notre solitude d’humain toujours en quête de « connexion  avec le monde ».

Et peut-être ,comme elle, a-t-on parfois le sentiment qu’on nous a volé quelque chose ou que quelque chose nous a été refusé :

« Que m’a-t-on affreusement volé […]pour que disparaisse de ma vie la capacité d’établir des frontières, de distinguer une personne d’une autre. »

Le texte est parfois ponctué de ces cris qu’il faut réussir à entendre, un cri de femme , de poète alors qu’on la voudrait poétesse (n’est-elle pas qu’une femme), « un mot qu’on pulvérise comme du désherbant sur la personne et le travail d’une femme qui écrit de la poésie – beaucoup ont été ainsi « endormies » ; c’est sans douleur, nous assure-t-on, [..]. »

En filigrane se dessinent les interrogations qui la hantent à ce moment-là de sa vie, en 1963, comment revenir en Nouvelle-Zélande alors qu’on l’ a déclaré folle et internée pour ensuite lui conseiller de « vendre des chapeaux », comment revivre l’autre été, celui qu’elle a vécu sur l’île qui l’a vue naître, et comment vivre en Angleterre, ce pays sombre, triste et froid. Il lui est autant impossible de vivre ailleurs que de retourner chez elle tant qu’elle n’est pas, peut-être un écrivain reconnu.

Il faut lire Janet Frame, un des plus grands écrivains néo-zélandais, proposée deux fois pour le Nobel qui certainement aurait pu s’enorgueillir de l’avoir en son sein.

Les femmes au Moyen-Age : Carole Martinez / Du domaine des murmures

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En 1187, le jour de ses noces, Esclarmonde refuse d’épouser le jeune homme choisi par son père. Elle choisit d’être emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château et de consacrer sa vie à Dieu. Elle défie ainsi l’autorité de son père qui n’hésitera pas, pour se venger, à perpétrer le crime le plus odieux…

Mais Chut, n’en disons pas plus. Esclarmonde se charge, par-delà les siècles, de nous guider dans les méandres de son existence au château des Murmures.

D’ailleurs, que pouvait espérer une jeune fille de 15 ans au Moyen-Age ? La liberté des femmes était restreinte : Esclarmonde n’a pas le droit de franchir l’enceinte du château, prisonnière de ses murs, sous la tutelle de son père auquel elle doit obéir aveuglément. Elle ne peut choisir son mari car tous les mariages sont des mariages arrangés et servent à renforcer les alliances entre familles. Une fois mariée, elle passera de la tutelle de son père à celle de son époux, et sera accablée de grossesses sa vie durant, si elle survit à ses couches.

« Ma matrice le projetterait dans l’avenir, il labourerait ma chair comme il faut pour que sa gloire pût s’y enraciner, pour que sa descendance fût forêt, beaux garçons qui, prenant sa suite, porteraient son nom… ».

Nulle question de sentiment, l’amour est « affaire de femmes ». Les sphères du masculin et du féminin sont fortement cloisonnées, le féminin représentant à la fois le mystère, l’inconnu, mais aussi la faiblesse et l’imperfection première d’être femme.

Femmes que l’on assomme de « règles et de fables » pour les faire tenir en place, pour museler leur désir de liberté.

Esclarmonde n’a pas d’autre choix pour échapper à son destin de fille que de mourir au monde. « La seule route que ce temps m’ait laissé est un chemin intérieur… » explique-t-elle. Mais pour autant gagnera-t-elle la liberté ? Ne quitte-t-elle pas un vêtement trop petit pour s’engoncer dans un autre ? Son statut de sainte la protègera-t-il vraiment ? Les ornières de ce chemin intérieur que veut suivre Esclarmonde pour sembler moins dangereuses n’en sont pas moins profondes à qui voudrait s’écarter du chemin. Esclarmonde en fera malheureusement l’expérience dans un destin tragique et tourmenté.

«  Comment pouvait-on tant apprendre, tant changer, tant souffrir, tant vieillir, en si petit espace. »

Carole Martinez confirme son indéniable talent dans un magnifique récit, porté par cette voix de femme, qui s’adresse à nous par-delà les siècles, dans lequel elle ne manque pas de nous mettre en garde :« Certes ton époque n’enferme plus si facilement les jeunes filles, mais ne te crois pas pour autant à l’abri de la folie des hommes. »

Renée Vivien : l’histoire d’une vie

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Renée Vivien est le pseudonyme de Pauline Tarn, poétesse du mouvement parnassien de la Belle époque, née en Angleterre , à Londres en 1877, d’une mère américaine et d’un père anglais, et décédée à Nice en 1909 âgée de 32 ans à peine. Elle connut la fin d’un siècle et le début d’un autre et fut la contemporaine de Sarah Bernhardt (1844-1923)  et de Colette (1873-1954) qui la décrivait ainsi :

« Il n’est pas un trait de ce jeune visage qui ne me soit présent. Tout y disait l’enfance, la malice et la propension au rire. Où chercher entre la chevelure blonde et la tendre fossette du menton effacé et faible, un pli qui ne fût point riant, l’indice, le gîte de la tragique tristesse qui rythme les vers de Renée Vivien ?  » (Dictionnaire des femmes célèbres)

Ses biographes racontent une vie tumultueuse et mondaine mais malheureuse. Ses amours féminines ont marquée sa vie, notamment sa passion orageuse avec Natalie Barney à qui elle reprochait ses nombreuses infidélités. Celle-ci tenta, sa vie durant, de la reconquérir.

« Des auteurs d’ouvrages critiques tels que Martin-Mamy, Le Dantec, Kyriac et Brissac firent de Renée Vivien une femme du mal et de la damnation, perverse et libertine à la fin de sa vie, allant jusqu’à lui inventer une vie de débauches et d’orgies auxquelles se marièrent la consommation de cocaïne. »Wikipédia

Colette raconta la fin de sa vie dans Le pur et l’impur paru en 1932 et Natalie Clifford Barney dans Souvenirs indiscrets paru en 1960.

Selon certains biographes, elle se serait laissée mourir de faim dans sa retraite niçoise à la suite du décès d’une amie. Mais il est fort probable que l’abus d’alcool, sa toxicomanie et une forme grave d’anorexie furent à l’origine de sa mort.

Elle publie son premier recueil en 1901, Etudes et Préludes, suivi en  1902 de Cendres et poussières, d’une traduction des poèmes de Sappho en 1903 ainsi que d’un recueil « Evocations », puis quelques années plus tard, A l’heure des mains jointes (1906), Les Flambeaux éteints (1907).

Elle publia aussi des poèmes en prose, Brume de fjords,(1902), Du vert et du violet (1903), un roman, Une femme m’apparut et Dans un coin de violettes, Le vent des vaisseaux et Haillons, recueils de poèmes posthumes parus en 1910.

Lus : dictionnaire des femmes célèbres (Laffont), article de Wikipédia, J.-P. Goujon, Tes blessures sont plus douces que leurs caresses : vie de renée Vivien, Régine desforges 1986.

Le surnom de Sappho 1900, a été donnée à Renée Vivien, en raison de sa traduction des poèmes de la poétesse grecque et de son homosexualité.

Si l’on considère l’histoire littéraire des femmes, les années 1900 virent la publication d’œuvres de femmes telles que Colette, Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus

Rééditions :

  • Études et Préludes, Cendres et Poussières, Sapho (2007)
  • Les Kitharèdes avec le texte grec (2008), avant-propos de Marie-Jo Bonnet
  • Sapho avec le texte grec (2009), avant-propos de Yvan Quintin
  • Poèmes : 1901-1910 (2009), avant-propos de Nicole G. Albert

Autres rééditions :

  • Œuvres poétiques, 1901-1903, 2007, aux éditions Paléo (Études et préludes, Cendres et poussières)
  • Du vert au violet, 2009 ; Brumes de Fjords, 2010 ; Chansons pour mon ombre, 2010, aux éditions du Livre unique avec un appareil critique de Victor Flori ;

Elle est partie… Doris Lessing

Elle a vécu une longue vie, elle a écrit à l’encre de la colère, elle a marché de longues marches, fut femme et écrivain.

Elle laisse une œuvre abondante et sûre qui parlera longtemps après elle. Il faudra lire et relire, déchiffrer encore les mystères qu’elle n’eut de cesse de nous conter. Etre femme et écrire, elle en connut le prix, la beauté et la force et les déchirures.

Prix Nobel de littérature en 2007,elle est décédée à l’âge de 94 ans, a annoncé dimanche son agent, Jonathan Clowes. Née le 22 octobre 1919 à Kermanshah en Perse, l’actuel Iran, Doris Lessing est l’auteur d’une œuvre insolente et rebelle riche d’une cinquantaine de titres.

Le Prix Nobel lui fut remis voyant en elle : « la conteuse épique de l’expérience féminine, qui, avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire, scrute une civilisation divisée ».

Amalie Skram : une femme d’exception

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Amalie Skram (1846-1904) a eu une vie douloureuse et mouvementée mais aussi très créative. Née à Bergen, en Norvège, en 1846, elle s’est mariée à 18 ans, poussée peut-être par la nécessité, son père ruiné ayant abandonné sa famille et fui en Amérique pour cacher sa honte. Épouse d’un capitaine au long cours, August Müller, de dix ans son aîné, elle a fait le tour du monde, découvert la Jamaïque, le Mexique, l’Amérique du sud et a voyagé jusqu’en Australie. Elle a bravé les mers démontées et les tempêtes, ce qui a pu nourrir nombre de ses descriptions dans ses romans. Elle a vécu une existence tout à fait extraordinaire pour une jeune femme de l’époque et avait une ouverture sur le monde que peu de ses contemporaines avaient. Elle divorce, ce qui fait bien sûr scandale et s’ensuit une forte dépression nerveuse qui la tient hospitalisée pendant plusieurs mois. Elle quitte alors Bergen pour toujours.

Elle a épousé en secondes noces un écrivain et critique danois Erik Skram en 1884, et , femme de lettres dans une société d’hommes, dut se battre pour imposer son œuvre.

Son œuvre témoigne de l’influence de l’école naturaliste au Danemark, et ses romans abondent en descriptions d’un réalisme cru, relatant les conditions de vie misérables des paysans norvégiens et le poids de l’héritage familial et de l’hérédité. Contemporaine de Zola et ardente partisane du roman naturaliste, elle privilégie les thèmes du couple, de la culpabilité, du poids de l’héritage, ou de l’impuissance de l’Église.

Ce second mariage ne sera pas plus réussi que le premier et ils se séparent en 1899. Ce nouvel échec amoureux la conduit à nouveau en hôpital psychiatrique. Elle s’en remet mal et meurt quelques années plus tard en 1905 à l’âge de 58 ans.

Selon Luce Hinsch, sa brillante traductrice, qui a fait un travail remarquable en permettant au public français de lire sa trilogie « Les gens de Hellemyr » aux éditions Gaïa, « Selon ses principes, le rôle de l’écrivain est de faire prendre conscience des problèmes de la société, de transmettre la connaissance et les idées nouvelles, pour bâtir un monde meilleur. » Je vous renvoie à sa postface qui regorge d’informations et de détails tous plus passionnants les uns que les autres..

Ouvrage(s) paru(s) chez Gaïa Editions:

Les Gens de Hellmeyr, Vesle-Gabriel – (1er des 3 volets)

Les Gens de Hellmeyr, Sivert – (2ème des 3 volets)

Les Gens de Hellmeyr, Severin – (3ème des 3 volets)

Les gens de Hellemyr/ Vesle- Gabriel d’Amalie Skram

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Les gens de Hellemyr, composée de trois volumes est la fresque réaliste de la Norvège de la fin du XIXe siècle, tour à tour dans sa campagne la plus reculée et le long des rues de la ville si particulière de Bergen. Le premier volume décrit les origines de Sivert, personnage central du cycle, et comment, toute sa vie, pèsera sur ses épaules le poids de l’héritage.

 Contemporaine de Zola, influencée par le courant naturaliste, Amalie Skram établit les filiations entre ses personnages, et les liens de causalité qui déterminent leur destin.

Et peut être à l’origine, y a-t-il la misère, et ce sentiment de désespoir qui saisit Oline, femme de Sjur Gabriel : « J’trouve tout si triste et horriblement ennuyeux, tout ce que j’fais, tout ce que je touche ; j’aurais préféré rien voir de ce drôle de monde, et puis quand je bois une goutte tout devient si léger, si clair, si beau, c’est à ne pas croire ! »

Prisonnière d’une vie misérable, accablée de grossesses, sans jamais aucun loisir, Oline n’a aucun espoir et seul l’alcool lui permet de supporter cette vie sans joie. Elle évolue peu tout au long du roman, alors que son mari Sjur Gabriel, courageux et travailleur, mais rustre au caractère ombrageux qui bat sa femme lorsqu’il la trouve ivre, est un personnage dynamique qui, avant de se laisser terrasser à son tour, acquiert une humanité et une douceur inattendues.

En effet, à l’occasion d’une des nombreuses escapades de sa femme pour trouver de l’alcool, le père se retrouve seul avec le dernier né, Vesle-Gabriel, malade et affamé, dont il va devoir s’occuper et qu’il soigne avec dévouement. Il va apprendre non seulement à devenir père mais éprouver pour la première fois de l’amour pour un de ses enfants. Vesle-Gabriel deviendra sa seule raison de vivre.

Amalie Skram dépeint avec talent la misère sociale et ses ravages, et le poids de l’ignorance qui ne permet pas de changer les comportements hérités. Avec finesse, elle montre que les sentiments sont eux aussi la conséquence d’une certaine forme d’éducation et la reconnaissance de l’humanité en l’autre. Que tout cela est une construction et une conséquence de la culture.

 Amalie Skram est une auteure qui m’a énormément touchée. Elle fait partie de ces voix oubliées, et je suis heureuse de lui donner une place sur Litterama. Cela grâce au travail de la traductrice Luce Hinsch qui nous livre une langue simple et belle, et une traduction parfaite, et les éditions Gaïa qui ont le courage de promouvoir des œuvre du patrimoine nordique et européen. Il faut saluer encore et toujours ces initiatives !

Sylvie Germain – Petites scènes capitales

 

Syvie Germain Petites scènes capitales

Sylvie Germain – Petites scènes capitales, roman

Albin Michel, 2013

 Ce qui m’a d’abord intriguée dans ce livre, c’est son titre : Petites scènes capitales. Il y aurait donc des petites scènes, où quelque chose se joue, se montre, est offert au regard  et qui malgré leur apparente trivialité, ou banalité, seraient aussi fugitives qu’essentielles ?

Enfin, c’est ainsi que je l’ai entendu.. Cela m’a fait penser aussi à autre chose de capital et définitif, la « peine » dite capitale.

La vie de Lili se déroule au fil des pages. Née dans l’après-guerre, elle doit affronter le terrible mystère de la disparition de sa mère. Terrible, parce qu’elle n’est pas seulement absence, mais aussi écho, et que ses voix qu’elle entend, ne sont peut-être au fond  que les siennes. Il y a des mystères qui sont des abîmes parce qu’ils vous soumettent au vertige de l’interprétation. Vous ne saurez jamais les raisons qui poussent une mère à abandonner son enfant, vous ne pouvez qu’imaginer, vous pouvez TOUT imaginer. Et c’est cela le pire, cet espèce de vertige interprétatif.

Le mystère de la naissance en ouvre un autre plus lancinant encore, celui des origines : « Pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je moi, en vie, telle que je suis, en cet instant ? Qu’est-ce que je fais là sur la terre ? A quoi bon ? Oui, à quoi bon exister ? A quoi bon moi ? »

Cette étrangeté qu’acquiert alors le monde est une nouvelle naissance, et fait partie de ses petites scènes capitales qui sont à la fois mort et renouveau.

La vie pourrait n’être qu’une simple comédie, et l’essentiel se loger ailleurs. Où est la vraie vie ? Ici-bas ou dans un au-delà ? Où loger le divin ? Les hommes regardent souvent en l’air et depuis si longtemps. Ils sondent le ciel et ses mystères. S’y côtoient science, religion et philosophie.

Sylvie Germain a une parfaite connaissance de la philosophie –elle a un doctorat – et le roman a une forte empreinte de toutes ces questions qui en parcourent l’histoire. La plus essentielle : « Avant, j’étais où ? Et comment j’étais ? »

Il y a quarante-neuf scènes capitales et bien sûr, la disparition de la mère de l’héroïne en est une parmi d’autres. Ce que je peux vous dire c’est qu’elles sont toutes, aussi tragiques qu’elles soient, le lieu d’une renaissance et d’une rédemption possible. Il y a quelque chose qui relève de la grâce (Simone Weil?). De la pesanteur vient peut-être aussi, chez Sylvie Germain, cette légèreté qui nous rend sensibles à la question du divin.

C’est la force et la faiblesse de ce roman : il se déroule comme une argumentation serrée, mais dont les fils parfois sont trop voyants.

J’ai découvert Sylvie Germain, avec « Le livre des nuits » que j’ai trouvé sublime, et qui était dans un parfait équilibre narratif. Ici , les questions philosophiques donnent à la fois une profondeur, et un intérêt mais aussi une certaine lourdeur au roman.

Je reste une inconditionnelle cependant. L’écriture de Sylvie Germain est d’une grande beauté, et l’émotion n’est jamais absente. Elle explore  une autre voie et un autre versant de l’écriture qui rend ses menées si captivantes.

Confessions d’un gang de filles – Joyce carol Oates

confessions d'un gang de filles

Confessions d’un gang de filles – Joyce Carol Oates,
janvier 2013, Stock format numérique.

coup-de-coeur Dans les années cinquante,
dans une petite ville de l’Etat de New-York, cinq lycéennes, victimes de
la violence des hommes, s’associent et fondent un gang de filles, le
premier des Etats-Unis, destiné à les protéger et à leur donner la chaleur
d’un foyer
que la plupart d’entre elles ne connaissent pas. Leurs
motivations sont complexes et parfois troubles : haine des hommes,
désir de vengeance, besoin d’une amitié
si forte qu’elle puisse pallier une
famille défaillante, voire inexistante ? Jusqu’où iront-elles, ces jeunes
filles ivres de ce pouvoir tout nouveau pour elles ? Comment feront-elles
pour ne pas trahir les valeurs qui sont à l’origine de leur révolte ?
Peut-on enfreindre la loi et rester juste ? La fin justifie-t-elle les
moyens ? Récit d’apprentissage, passage de l’enfance à l’adolescence,
description minutieuse de la violence et de la sauvagerie de l’adolescence, le
roman de Joyce Carol Oates est sombre et lumineux à la fois.

Ce sont d’abord Maddy et Legs qui scellent le pacte, le soir où Margaret Ann Sadovsky, surnommée Legs frappe au carreau de la fenêtre de la chambre de son amie et demande à celle-ci de la cacher.

Car le premier mouvement est généreux, « créer une vraie communauté de sœurs de sang , avec des liens forgés dans la loyauté, la fidélité, la confiance, l’amour », et se protéger les unes, les autres. Voilà comment naît Foxfire et Legs en est le leader charismatique, forte et énergique , elle est le cœur de ce mouvement,
Maddy, quant à elle, est celle dotée du pouvoir des mots, échappant en partie à la violence : elle raconte la fulgurante ascension de ce mouvement et sa chute  annoncée. Elle écrit pour expliquer ce qui s’est passé.

« Nous sommes animées d’une vraie solidarité féminine. Nous ne singeons pas ces garçons contre lesquels Legs nous a mises en garde » explique Maddy. Bien différente des bandes de garçon existantes, qui n’ont pour objectif que la criminalité, ce gang de filles est la seule réponse possible à la violence qui s’exerce contre les femmes, à une époque où ces jeunes filles ne possèdent pas le langage pour en parler, et où les mouvements féministes n’ont pas encore ’ampleur qu’ils connaîtront après.

 J’aime beaucoup cette auteure et après le coup de cœur pour les « Chutes » que j’avais trouvé absolument sublime et étrange, « Confessions d’un gang de filles » est un livre qui m’a transportée dans l’univers de ces toutes jeunes adolescentes malmenées par la vie et déjà, malheureusement, par les hommes. Sortes de guerilleras intransigeantes, et sulfureuses, puissantes et vénéneuses, elles vivent sous la plume de Joyce Carol Oates avec autant de panache que de désespoir. J’ai été saisie par la force des personnages, par la puissance des évocations de cet écrivain qui ,dans son journal avoue parfois ne pas comprendre la violence qui les habite, elle qui se sent si sereine et si
calme.
challenge George

Les vagues – Virginia Woolf

Vagues

1931, traduit par Michel Cusin, Gallimard, Folio

Dans une lettre du 12 juillet 1931 à Ethel Smyth, Virginia avouait que son livre était fondamentalement illisible. Peut-être parce qu’il rompait avec les canons esthétiques de l’époque et demandait au lecteur une conversion intérieure de son propre regard, un effort pour lire autrement.

Ce roman de Virginia Woolf est un roman « expérimental ». Il fut considéré comme une œuvre d’avant-garde à côté de l’Ulysse de Joyce. Ce roman est d’une grande maîtrise et d’une réelle virtuosité sur le plan du récit et de la langue. Par sa construction tout d’abord et par sa « charge » poétique. C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai lu, comme j’aurais pu le faire d’un recueil de poèmes, en goûtant certains très beaux passages, la beauté des métaphores, le rythme des phrases, et le délaissant de temps à l’autre pour aller lire autre chose.

Je n’ai pas pu le lire comme j’aurais lu un roman. La narration est trop distendue pour que la tension propre à la narration me donne envie de continuer sans m’interrompre.

Virginia Woolf voulait rompre avec le roman victorien ou édouardien et inventer une autre forme, créer une sorte de poème dramatique. Et j’avoue que j’aime beaucoup parfois les idées et les révolution dans les idées, les essais, même s’ils n’aboutissent pas. Et la préface m’a énormément intéressée qui explique les visées woolfiennes.

Les sept personnages tiennent toute la structure du récit par les liens qu’ils entretiennent entre eux et si les lieux varient : d’abord le bord de mer, puis les pensionnats, le, Londres et Hampton court, ils existent parce qu’ils sont le creuset dans lequel se forment leur devenir. Le lien amoureux est pour moi très fort dans le récit et il est ce qui en constitue la trame à défaut vraiment d’événements. Percival, Bernard qui a un réel talent de conteur (« Mais moi si je me trouve en compagnie avec d’autres, les mots font tout de suite des ronds de fumée – regardez comme les phrases aussitôt s’échappent en volutes de mes lèvres »), Neville homosexuel qui « inspire la poésie », Louis le poète, Susan, qui se réalise comme mère et épouse un fermier mais qui au fond a raté sa vie, Jinny séduisante et libre ,« espiègle et fluide et capricieuse », et Rhoda mystérieuse, « la nymphe toujours ruisselante de la fontaine » dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle est la maîtresse de Louis, tous ses personnages aiment : Neville aime Percival, celui-ci aime Susan mais cette dernière aime Bernard.

Mais c’est une lecture très personnelle.

Leurs vies sont évoquées en neuf chapitres qui correspondent à neuf âges successifs, de l’enfance à la vieillesse, se déroulant comme la course du soleil dans le ciel en une journée. Les voix surgissent et se retirent comme des vagues, et il faut une certaine attention pour ne pas manquer le changement de personnages, tout comme nous devons être attentif à chaque vague qui survient avec force.

Livre aussi de sensations : « Ces flèches de sensations lumineuses » qu’excelle à décrire Virginia Woolf dans une langue magnifique, nous permettent de comprendre qui nous sommes, non pas des être ayant une identité stable,  « quand nous raisonnons et lançons ces affirmations fausses : « je suis ceci ; je suis cela ». Alors la parole est fausse. Mais des êtres multiples, composés de « mille facettes », mouvants et insaisissables comme ces vagues.

Une lecture exigeante et belle.

Je pense qu’il faudra que je revienne à ce livre pour mieux le comprendre. Peut-être au fond que je n’ai rien compris du tout.

Et lu aussi dans le cadre du mois anglais et avec Titine,  Denis et bien d’autres… (je mettrai les liens au fur et à mesure de mes lectures.

challenge-mois-anglais-keep-calm-and-read

Lettre d’amour de Sylvia Plath

vignette les femmes et la poésie

Lettre d’amour

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.

Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,

Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète,

Et je restai là sans bouger selon mon habitude.

Tu ne m’as pas simplement un peu poussée du pied, non-

Ni même laissé régler mon petit œil nu

A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,

De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

                                         ♥

Ce n’était pas ça. Je dormais, disons : un serpent

Masqué parmi les roches noires telle une roche noire

Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l’hiver –

Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir

A ce million de joues parfaitement ciselées

Qui se posaient à tout moment afin d’attendrir

Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,

Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
mais je n’étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.

Chaque tête morte avait une vision de glace

                                         ♥

Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.

La première chose que j’ai vue n’était que l’air

Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,

Limpides comme des esprits. Il y avait alentour

Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.

Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.

Je brillais, recouverte d’écailles de mica,

Me déroulais pour me verser tel un fluide

Parmi les pattes d’oiseaux et les tiges des plantes.

Je ne m’y suis pas trompée. Je t’ai reconnu aussitôt.

                                         ♥

L’arbre et la pierre scintillaient, ils n’avaient plus d’ombres.

Je me suis déployée étincelante comme du verre.
J’ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :

Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.

De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.

Maintenant je ressemble à une sorte de dieu

Je flotte à travers l’air, mon âme pour vêtement,

Aussi pure qu’un pain de glace. C’est un don.

English: Digital image of Sylvia Plath's signature
English: Digital image of Sylvia Plath’s signature (Photo credit: Wikipedia)

Extrait de Sylvia Plath , Oeuvres, IN-Quarto Gallimard

Martine ce matin évoque la poésie  d’ Anne Bihan

En ce dimanche donc poetisons-Martine

Sylvia Plath – L’histoire d’une vie

Sylvia-Plath

Sylvia Plath est née le 27 octobre 1932 dans le Massachussets, d’une famille d’origine allemande et autrichienne, et elle s’est donnée la mort le 11 février 1963 à Londres à l’âge de 31 ans. Ecrivaine américaine, elle a produit des poèmes pour l’essentiel, un roman autobiographique (The Bell Jar – en français, la cloche de détresse), dans lequel elle décrit sa première dépression, des nouvelles, des livres pour enfants et des essais.

En 1940, son père meurt, événement dramatique qui marquera toute son œuvre.

Ecrivain précoce, elle publie son premier poème en 1941 à l’âge de 9 ans dans le Boston Herald Tribune. Ce talent ne se démentira pas, en 1944, elle entre au collège Alice L. Philips à Wellesley.

Elève brillante, passionnée par Shakespeare, elle publie régulièrement des poèmes dans le journal de l’école. Lors d’une représentation de «La tempête » de Shakespeare au Colonial Theater de Boston, elle découvre le personnage d’Ariel, figure de l’imagination créatrice,  qui donnera le nom d’un de ses recueils de poèmes.

En 1945, elle découvre dans la presse les crimes et les atrocités des nazis. Consciente de ses origines germaniques, le thème de la guerre occupera une place importante dans son œuvre.

A partir de 1947, elle commence à tenir sérieusement son journal et continue à publier ses poèmes dans les journaux, encouragée par un de ses professeurs, Wilbury Crockett qui la marquera profondément.

Lors de l’été 1950, elle travaille à Lookout farm, à la cueillette des fraises et inspirée par ses expériences personnelles, écrit plusieurs nouvelles qui abordent le thème des premiers émois amoureux. Elle entame une correspondance qui durera plusieurs années avec Eddie Cohen qui veut devenir écrivain, où les deux jeunes gens abordent librement la sexualité, la conscription et la guerre de Corée.

 

Elle fait des études brillantes à Smith College où elle rencontre celle qui sera sa protectrice durant toute la durée de sa scolarité, Olive Higgins Prouty, une sylvia plath 1romancière de littérature populaire fortunée avec laquelle elle restera en contact toute sa vie.

Elle assiste à des conférences d’écrivains dont celle de Nabokov et  et  Elizabeth Bowen. 

Elle est confrontée au conformisme de l’époque à l’égard des jeunes filles, le bonheur en effet, selon la presse féminine de l’époque, ne peut être atteint en dehors de la maternité et du mariage. Elle lit « l’un et l’autre sexe. Les rôles de l’homme et de la femme dans la société. De Margaret Mead publié en 1948. Dans son journal, elle ne cesse de s’interroger sur la compatitbilté de son désir d’être artiste avec la vie conjugale.

Ses maîtres sont Auden, W.B. Yeats, T.S. Eliot, Wallace Stevens, Dylan Thomas pour lequel elle a une prédilection. Elle est choisie pour collaborer comme éditrice au magazine Mademoiselle et publie un entretien avec Elizabeth Bowen.

Margaret Mead, American cultural anthropologist
Margaret Mead, American cultural anthropologist (Photo credit: Wikipedia)

En 1953, elle tente de se suicider et fait plusieurs séjours en établissements psychiatriques. Elle apprend que plusieurs femmes de la famille d’Otto ont
souffert de dépression.

 

En 1955, elle poursuit ses études à Cambridge et lors d’une fête rencontre Ted Hughes, poète, diplômé de Cambridge après des études de lettres et d’anthropologie sociale à Pembroke College. Il vit à Londres.

En mai de la même année, elle publie dans Isis, un magazine étudiant de Cambridge, une critique des idées préconçues et réductrices qui pèsent sur la femme dans le milieu universitaire sans rejeter une certaine image de la féminité dans les années cinquante.

English: Painting on CanvasElle épouse Ted Hughes en 1956.

L’année suivante, Ted est lauréat du prix du concours Harper du meilleur premier livre pour son recueil « Le faucon sous la pluie ». Sylvia obtient une licence de lettres.

 

En 1958, elle rencontre Adrienne Rich, qu’elle considère comme sa principale rivale. Malgré un style assez conventionnel, celle-ci porte un intérêt croissant, à la condition féminine dans son œuvre. La poésie de Sylvia fera écho à celle de sa consœur.

En mai, elle découvre les poèmes de Robert Lowell qui sont une révélation. Les textes qu’elle écrit à cette période accordent une place grandissante à la
figure paternelle
associée à l’élément marin et au thème de la perte.
« Par cinq brasses de fond », un de ces poèmes, doit donner son titre à son premier recueil en préparation.

 En 1959, Robert Lowell s’apprête à publier un recueil d’un genre nouveau « Life studies » en rupture avec le formalisme et la doctrine de l’impersonnalité qui ont prévalu aux Etats-Unis pendant la première moitié du XXe siècle et qui fera de lui l’une des principales figures de la littérature confessionnelle.

 

Sylvia recherche une nouvelle forme d’écriture pour ses poèmes, dans une veine philosophique qu’elle désire désormais atteindre.
Davantage tournée vers les poètes femmes de sa génération, elle s’intéresse aux « conversations de femmes ».

Elle écrit une série de textes dans lesquels la figure du père, de la grand-mère ou les lieux de l’enfance près de l’océan occupent une place centrale. La presse accepte de nouveaux poèmes.

Son premier recueil, rebaptisé « Le taureau de Bendylaw (the bull of Bendilaw) est classé second au concours de poésie du prix Yale, remporté par George Starbuck. Elle souhaite ouvrir sa poésie à l’expérience, aux situations et au monde réel.

En 1960, ils retournent en Angleterre. Le prix Somerset Maugham est décerné à Ted Hughes pour son premier recueil.sylvia-plath-and-ted-hughes

Elle rencontre Rosamond Lehman, proche du groupe de Bloomsbury. Ses premiers romans « Poussière »(1927) et Une note de musique (1830) abordent le thème de l’hostilité des hommes à l’égard de la femme intellectuelle et dépeignent son expérience de divorce.

 Elle donne naissance à ses deux enfants et essaie de poursuivre son œuvre malgré quelques périodes où elle se laisse absorber par son expérience de la maternité .

 

Les éditions Heineman publient « Le colosse et autres poèmes », bien accueilli par la critique qui met en avant la virtuosité technique de son auteur, son usage habile de la métaphore et la vitalité de son style.

Les poèmes les plus marquants de cette période sont ceux qui prennent pour thème la fertilité ou la stérilité, la relation  mère-enfant, comme « Chant du matin ».

 

Ted et Sylvia partagent les tâches domestiques. Ted garde les enfants le matin pour permettre à Sylvia d’écrire mais ce sera pour noter plus tard que la vie assia-wevilldomestique l’étouffait. Sylvia apprend la trahison de son mari qui a une liaison avec Assia Wevill.

 Cette année-là (1962), elle écrit de nombreux poèmes dont « A un enfant sans père » et la série des « Abeilles ».

Parmi ses autres poèmes, des poèmes de la révolte au féminin, du désespoir et de la folie.

« La mise en rapport de l’expérience privée et de l’histoire collective, l’une se donnant pour miroir de l’autre, serait l’un des traits prédominants de la poésie dite confessionnelle, courant auquel Sylvia sera rattachée, comme aussi de la poésie américaine écrite par les femmes dans le courant des années soixante et soixante-dix ». Elle est très influencée par Anne Sexton.

Fin 62, les forces de Sylvia s’épuisent et son sentiment d’abandon s’accroît après un hiver difficile à Londres.

En 1963, son roman « La cloche de verre » fait une sortie remarquée et bénéficie de bonnes critiques.
Après la rédaction d’essais autobiographiques et de plusieurs nouveaux poèmes « Les mannequins de Munich », « Totem »,« Enfant », « Paralytique » et « Gigolo », Sylvia sombre à nouveau dans la dépression. Le 10 février elle se donne la mort.

En 1969, Assia, la maîtresse de Ted se suicidera également au gaz avec son enfant, dans un appartement londonien.

 Légataire de l’œuvre de sa femme Sylvia Plath, il publiera une partie de son œuvre dans les décennies qui suivront.

Elle est devenue pour beaucoup de lecteurs dans le monde, une figure culte. Les féministes américaines ont vu dans son œuvre, « l’archétype du génie féminin écrasé par une société dominée par les hommes » (Wikipédia). Mais avant tout, ce qui fascine dans son œuvre, est peut-être cette empreinte de la mort, dont l’écriture est le témoin, à travers des métaphores sombres et puissantes, un chant mêlé de douleur et de désespoir, qui s’avérait peut-être prémonitoire.

Ses journaux de 1950 à 1962 ont été traduits et publiés chez Gallimard en 1 999.

En 1982, elle a été le premier poète de l’histoire à recevoir le Prix Pulitzer à titre posthume  pour une anthologie de ses œuvres (The collected poems).

 

Site sylviaplath.info, biographie établie à l’aide de l’édition des œuvres de Sylvia Plath dans Œuvres chez Quarto gallimard, le site wikipédia et le journal de Sylvia Plath.

  Oeuvres traduites en français

  Aux éditions Gallimard :

La cloche de détresse ;ca-ne-fait-rien !;Arbres d’hiver précédé de La traversée ;Journaux (1950-1962) ;Ariel

 Le jour où Mr Prescott est mort, La Table Ronde ;Carnets intimes, La Table Ronde

L’Histoire qu’on lit au bord du lit, Editions du Rocher

Lettres aux siens, volume 1 (1950-1956), Editions des Femmes ;Trois femmes, Poème à trois voix, Editions des femmes

Sylvia plath Oeuvres, Quarto gallimard, 2011

Diane Middlebrook
Diane Middlebrook (Photo credit: Wikipedia)

La nuit africaine – Olive Schreiner / Chef d’oeuvre

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Unique roman publié de son vivant, énorme coup de cœur pour moi, salué par la critique comme l’égal des « Hauts de Hurlevent », remarqué par Bernard Shaw, Oscar Wilde, et plus tard Doris Lessing , « La nuit africaine » est une de ces œuvres dont le cri de révolte résonne encore aujourd’hui.

Publié en 1883 sous un pseudonyme masculin, « La nuit africaine » remporta, en dépit du scandale, un succès foudroyant. Du jour au lendemain, Olive Schreiner se retrouva propulsée dans les salons avant-gardistes de Londres.

On reprocha à ce roman sa construction un peu lâche et décousue et ses longues digressions, mais cela fait partie de son charme à mon avis. Une œuvre d’art existe aussi pour contester les règles, et le roman d’Olive Schreiner en conteste quelques-unes, c’est vrai. Mais les quelques maladresses qu’on a pu lui reprocher sont parfois à l’origine de ce charme puissant qui vous saisit à sa lecture.

D’abord ce paysage, les plaines d’Afrique du Sud, arides, et sèches, enfer brûlant, où paissent quelques troupeaux, et où vivent des Boers, à des kilomètres les uns des autres, isolés, puritains et ignorants, livrés à leurs seuls instincts et débordés parfois par leur violence,  au milieu du XIXe siècle.

Deux enfants, Waldo et Lyndall rêvent d’une autre vie et sentent la révolte gronder en eux, surtout Lyndall, rebelle, qui conteste l’ordre établi et le rôle assigné aux filles :  « Quand je serai grande et que je serai forte, je haïrai tout ce qui a du pouvoir, et j’aiderai tout ce qui est faible. »Comment rester là et étouffer dans cette vie où il ne se passe rien ? Très peu pour elle ! Elle veut partir, elle veut apprendre, et elle n’aura de cesse d’y arriver ! Et même si pour cela il faut être une belle poupée froide, se poudrer le nez,  et se servir des hommes ! Qu’à cela ne tienne, tout plutôt que le mariage, tout plutôt que cette vie étriquée où les rêves s’éteignent un à un. Lyndall est bouleversante, sa lutte est titanesque, et on a peur pour elle à chaque page. Etre une femme, quelle calamité : « Tu vois cette bague ? Elle est jolie, poursuivit-elle en levant sa petite main dans le soleil pour faire étinceler les diamants. Elle vaut bien cinquante livres. Je suis prête à la donner au premier homme qui me dira qu’il voudrait être une femme. […] C’est si charmant d’être une femme ! On se demande pourquoi les hommes rendent grâce au ciel tous les jours de ne pas en être une. » Etre une femme, à cette époque, cela veut dire un destin tout tracé de votre naissance à votre mort. Une vie accablée par les maternités et les tâches ingrates.

Et ce cri peut-être : « Mais il y a une pensée qui est toujours là, qui ne me quitte jamais : j’envie celles qui naîtront plus tard, quand enfin être femme ne sera plus – je l’espère – être marquée du sceau de l’infamie »

A l’époque, cela se payait cher : cette pionnière du féminisme, première romancière blanche et anglophone d’Afrique du sud, détruira un jour tout le reste de son œuvre et s’éteindra seule, dans une chambre d’hôtel du Cap.

A un siècle de distance, écoutez la belle voix d’Olive Schreiner ! Laissez-vous porter par ses accents à la fois sincères et douloureux. Grâce à cette femme et d’autres avec elle, nous sommes aujourd’hui, pour la plupart, libres …

Anna Akhmatova – L’histoire d’une vie

 Andreïevna Gorenko, dite) –  (1889-1966)

 Jeunesse

English: Ballets Russes, scene from Apollon mu...
English: Ballets Russes, scene from Apollon musagète. (Photo credit: Wikipedia)

Issue d’un milieu aisé, elle passa son enfance à Tsarskoïe Selo, alors lieu de résidence de l’aristocratie, et où elle fit ses études. Elle s’inscrivit à la faculté de droit de Kiev, puis en lettres à l’université de saint-Pétersbourg. En 1903,  elle rencontra le poète Goumiliov, qu’elle épousa en 1910 et dont elle aura un fils Lev.

 Voyage en Europe

Voyageant en Europe avec lui, elle découvrit Paris et rencontra Modigliani, qui fit plusieurs portraits d’elle. Elle assista à Paris au succès des Ballets Russes.

 Oeuvre

Ses premiers poèmes parurent en 1907. En 1911, elle rejoignit la Guilde des poètes. avec Goumiliov et Mandelstam. Égérie des acméistes, surnommée la « reine de la Neva » ou « l’Âme de l’Âge d’Argent », en 1912, elle publia Soir, suivi deux ans plus tard par Le Rosaire (1914), recueil de poésies au lyrisme intense et d’une grande rigueur d’écriture.File:Osip Mandelstam Russian writer.jpg

L’acméisme consistait à retourner à la simplicité et la concision dans la langue.

« Il m’a dit : «Je suis un ami fidèle!»
Et il effleura ma robe.
Combien ressemble peu à une étreinte
Le frôlement de ces mains-là. » Soir extrait

           Ossip Mandelstam

Ses thèmes de prédilection sont « le temps qui passe, les souvenirs, le destin de la femme créatrice et les difficultés pour vivre et pour écrire dans l’ombre du stalinisme. »[1]

Le succès fut immédiat : Akhmatova devint une des figures incontournables de la poésie russe.

En 1917, elle publia son troisième recueil, Volée blanche. Comprenant mal la Révolution, elle refusa néanmoins d’émigrer et publia Plantain en 1921. Dans ses poèmes, s’expriment à la fois le sentiment tragique de la fin d’un monde mais la confiance dans les possibilités de la nouvelle Russie.

 Ses premières œuvres décrivent habituellement un homme et une femme impliqués dans les moments les plus intenses et les plus ambigus de leurs rapports.[2] Elle fut largement imitée . D’ailleurs l’article de Wikipédia mentionne le fait qu’elle aurait été imitée par Wladimir Nabokov lui-même qui méprisait si fort les écrivains femmes .

             Cette même année, son ex-mari (elle avait divorcé en 1918)), fut fusillé à cause de ses convictions monarchistes. Elle épousa par la suite l’orientaliste V. Chileïko et publia en 1922 Anno Domini MCMXXI qui contribua à assurer sa renommée

.            Elle assista aux malheurs de ses amis tel Mandelstam, et raconta les horreurs du régime stalinien dans Requiem, paru à Munich en 1963.

« Au cours des années terribles du règne de Iéjov, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Une fois, quelqu’un m’a pour ainsi dire ‘reconnue’. Ce jour-là, une femme qui attendait derrière moi, une femme aux lèvres bleuies qui n’avait bien sûr jamais entendu mon nom, a soudain émergé de cette torpeur dont nous étions tous la proie et m’a demandé à l’oreille (là-bas, tout le monde parlait à voix basse) :

         Et ça, vous pouvez le décrire ?

         Je lui ai répondu :

         -Je peux.

         Alors un semblant de sourire a effleuré ce qui avait été autrefois son visage. »[3]

Lev Goumilev , son fils, deviendra un des plus importants historiens russes, initiateur du « néo-eurasisme ». Il fut déporté en 1934 ainsi que son troisième mari, l’historien d’art N. Pounine avec lequel elle vit jusqu’en 1938.

Pour survivre, Akhmatov fit des traductions, écrivit un essai sur Pouchkine dont certains passages furent publiés.

Réduite au silence par le régime de 1923 à 1940, elle fut autorisée néanmoins à publier une anthologie de ses poèmes, suivie des vers du recueil Roseau.

En 1941, lors du siège de Leningrad, elle soutint cette ville dont elle chanta l’héroïsme : Le serment fut placardé sur les murs de la ville

. Refoulée sur Tachlkent, elle porta secours aux blessés et ne rentra à Leningrad qu’en 1944.

 La disgrâce

En 1946, elle fut expulsée de l’union des écrivains pour « érotisme, mysticisme et indifférence politique ». En 1958, parut la somme de ses poèmes. A peine sortis des presses, ses livres s’arrachèrent en quelques heures. Elle fit publier ses deux chefs-d’œuvre : Le poème sans héros à New York en 1962, et le requiem à Munich en 1963. Ce dernier ne sera publié en Russie qu’en 1980.

 La réhabilitation

 Kroutchev en fut l’initiateur puisqu’il lui permit de revoir son fils Lev.

Robert Frost, Dartmouth 1896.
Robert Frost, Dartmouth 1896. (Photo credit: Wikipedia)

Quand le poète Robert Frost lui rend visite en 1962, elle écrit : « J’ai tout eu : la pauvreté, les voies vers les prisons, la peur, les poèmes seulement retenus par cœur, et les poèmes brûlés. Et l’humiliation, et la peine. Et vous ne savez rien à ce sujet et ne pourriez pas le comprendre si je vous le racontais… ».

En 1964, elle fut élue présidente de l’Union des écrivains. Sa nomination de docteur Honoris Causa de l’Université d’Oxford en 1965 lui permit de sortir d’URSS. A son retour, elle mourut d’une crise cardiaque.[4]


[1] wikipedia

[2] idem

[3] Anna Akhmatova Requiem

[4] source : Dictionnaire des femmes célèbres

Les grands mères/ Perfect mothers – Doris Lessing

doris lessing les grands mèresDoris Lessing – Les grand-mères traduit de l’anglais par Isabelle D.Philippe , Doris Lessing, 2003 -Flammarion 2005

jaime-adoréjaime-adoréjaime-adoréjaime-adoréjaime-adoré

Dans ce court récit qui est plus une nouvelle qu’un véritable roman, Doris Lessing orchestre de main de maître les relations d’un quatuor amoureux.

Lil et Roz, grands- mères de deux petites filles adorables, habitent depuis toujours l’une en face de l’autre dans un décor paradisiaque de mer et de soleil. Leurs deux fils sont si charmants, si beaux, et si aimables qu’ils attirent immédiatement la sympathie. Les belles-filles vives et brunes ne manquent pas de charme. Mais un jour, l’une d’elle Mary découvre les lettres d’amour écrites par Tom, son mari, à Roz, l’amie de sa mère, qui est aussi l’une des grands-mères.

Cette nouvelle a été adaptée au cinéma par Anne Fontaine sous le titre « Perfect mothers » et j’ai découvert le film avant de lire la nouvelle.  Ces deux oeuvres sont des chef-d’œuvres d’intelligence et de maîtrise artistique.

Cette histoire d’amour sulfureuse et non-conventionnelle est d’abord l’histoire d’une amitié fusionnelle entre Lil et Roz. Leurs histoires sont comme le prolongement de cette amitié, son déploiement. Elles s’imposent presque naturellement à elles en dépit des tabous qu’elles égratignent sans les briser vraiment. Et c’est là l’incroyable virtuosité de ce récit. Chacune de ces femmes a une relation amoureuse avec le fils de l’autre. Ce pourrait être n’importe quelle histoire entre une femme et un homme beaucoup plus jeune. Sauf que, présentes tout au long de la vie de leurs jeunes amants, elles ont été comme des secondes mères. C’est ce comme qui introduit dans le récit une faille, un creux, une sorte de malaise, encore plus perceptible dans le film sous la force des images. Forcément la question morale se pose : y a-t-il là de la part de ces mères une forme d’inceste ? Tout se joue sur le plan symbolique.

« Les femmes contemplaient ces deux jeunes héros, leurs fils, leurs amants, ces beaux jeunes gens aux corps luisants d’eau de mer et d’huile solaire, semblables à des lutteurs de l’Antiquité. »

Doris Lessing se joue du lecteur avec une parfaite maîtrise dans la construction de son récit. Vous allez être partagé car vous ne pourrez pas ignorer la question morale même si les personnages eux semblent complètement la dépasser. Ils ne sont pas criminels, après tout ils n’enfreignent aucune loi écrite par les hommes, mais semblent parfaitement a-moraux. Doris Lessing montre simplement que le sentiment amoureux, lorsqu’il est sincèrement vécu, ne tient compte d’aucune loi morale, qu’il a sa propre force et ses propres lois. Et c’est aussi pour cette raison qu’il peut être dangereux. Car la sincérité et la force d’un sentiment n’en fait pas forcément un sentiment avouable ou permis par la société. Le signe est peut-être ce huit-clos qui a parfois quelque chose d’étouffant.

Elles savent d’ailleurs ce que leur histoire a de choquant parce qu’elle la dissimule soigneusement aux yeux des autres. Elles tenteront d’ailleurs de résister à cette passion qui les habitent,  tout le récit balançant entre ses deux extrêmes.

Le paradis semble bien exister sur cette terre :

« Ceux qui ont des existences aussi plaisantes, insouciantes, exemptes de tout problème ne sont pas nombreux sur cette terre : sur ces rivages bénis, personne ne s’isolait pour pleurer sur ses péchés ou sur le manque d’argent, ni encore moins de nourriture. Quel beau monde, lisse et éclatant de soleil, de sport, de bonne chère ! »

Mais il n’est jamais loin de l’enfer

La seule voix enregistrée connue de Virginia Woolf

Les mots, les mots anglais, sont pleins d’échos, de souvenirs, d’associations. Ils émergent et racontent sur les lèvres des gens ce qu’ils vivent. Ils sont dans les maisons,  les rues,  les champs, depuis des siècles. Et une des difficultés majeures pour l’écrivain c’est de les confronter à la mémoire et aux autres vies, car elles ne sont pas seulement les siennes ; elles ont contracté tant d’autres alliances par le passé.