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Une nouvelle Miranda, libérée du patriarcat étouffant de « La tempête » de Shakespeare. A l’opéra…

Miranda, en latin, veut dire « celle qui doit être admirée ».

A L’Opéra Comique, le semi-opéra (alternance du parlé et du chanté, genre populaire au XVIIe siècle) conçu par Katie Mitchell, Cordelia Lynn et Raphaël Pichon à partir d’œuvres de Shakespeare et Purcell (mais aussi de Matthew Locke, Orlando Gibbons, Jeremiah Clarke, et aussi Ann Boleyn…), remet à l’honneur Miranda, unique personnage féminin de The tempest de Shakespeare.

Cet opéra est  une création originale de la metteuse en scène Katie Mitchell , de la dramaturge Cordelia Lynn, et du chef d’orchestre Raphaël Pichon .

Qui est donc Miranda, fille unique de Prospero, élevée de manière libre mais soumise au pouvoir des hommes ?

« Violée, abusée, mariée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant » elle représente une figure du martyre féminin, et de son statut de victime dans une société patriarcale qui la violente. les femmes, ici, utilisent  » le désir de vengeance, la violence, l’invective, le reproche, la déploration « .

Dans cet opéra, Miranda organise un faux suicide (une noyade) afin de revenir demander des comptes aux hommes qui ont marqué sa vie et se venger.

D’objet de convoitise, elle devient sujet de la narration.

La critique (essentiellement Télérama) pointe un certain manichéisme dans ce huit clos (étouffant ?) où les femmes sont toutes des victimes et les hommes tous des salauds. Mais il faut dire que dans la pièce de Shakespeare, c’est bien la violence de ce monde d’hommes qui sert d’armature au récit. Et il me semble que la librettiste voulait rééquilibrer le monde un peu patriarcal de Shakespeare.

Seul lueur d’espoir du récit, Ferdinand, le mari de Miranda, s’exclame :  « Je veux trouver un moyen d’aimer qui ne blesse pas. Un amour sans douleur. Sans craintes »

mezzo : Kate Lindsey (Miranda); soprano : Katherine Watson (Anna, épouse de Prospéro) ; ténor : Allan Clayton (Ferdinand); soprano (14 ans) Aksel Rykkvin (fils de Miranda); baryton : Marc Mauillon (le pasteur)

Orchestre : ensemble Pygmalion

Pourquoi (re)-lire « La tempête » de Shakespeare ? Parce que je vais bientôt vous parler de Miranda ! Vous pouvez juste regarder cette vidéo !

Iseult Gillespie – Héloïse Dorsan Rachet

Le temps des métamorphoses de Poppy Adams

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Poppy Adams – Le temps des métamorphoses (The Behaviour of Moths) , traduit de l’anglais par Isabelle Chapman,  Belfond 2009, collection 10/18, 382 pages

Poppy Adams – Le temps des métamorphoses (The Behaviour of Moths) , traduit de l’anglais par Isabelle Chapman,  Belfond 2009, collection 10/18, 3825 pages

Deux sœurs se retrouvent au soir de leur vie dans la grande maison familiale cinquante ans plus tard. A Bulburrow Court, Virginia Stone vit recluse, et l’arrivée inopinée de sa sœur Vivien après une si longue absence la laisse désemparée. Les souvenirs affluent, et les secrets qu’elle aurait aimé laisser enfouis.

Peu à peu, se dévoilent au cours du récit, de terribles révélations qui les conduiront vers l’issue la plus fatale. L’auteure distille savamment doutes et retournement de situations : Vivien a-t-elle véritablement accompli cette terrible chute du haut de la tour ou quelqu’un l’aurait-elle poussée ? Et la mère qui glisse sur les marches humides de la cave, un simple accident ?

Virginia serait-elle un peu « spéciale » ? Manipulée à son tour par une sœur égocentrique ? Un père qui ne voit rien en dehors de ses obsessions ? Une mère qui sombre …

L’histoire se déroule sur quatre jours du vendredi au mardi. L’auteure plante minutieusement le décor, avec force détails, le lecteur ne s’aventure guère au-delà du manoir, dans un huis-clos étouffant que les critiques ont souvent comparé à l’atmosphère hitchcockienne. Le drame s’annonce dès les premières pages, et les souvenirs s’égrènent comme une litanie qui révèle les vices, les traumatismes enfouis, l’incapacité à prendre en compte les désirs de l’Autre pour ramener tout à ses propres obsessions, qui mènera chacun vers une sorte de folie ou de fureur, étouffées derrière les murs épais de ce manoir victorien d’apparence respectable.

Les mœurs des lépidoptères illustrent parfaitement le déterminisme qui nous rend prisonniers de nos passés, à l’instar de ces insectes dont les actes répondent à des stimuli, programmés par leur instinct, et n’ont pas d’autre alternative.  La seule chose qui nous différencie d’eux est notre conscience de ce qui nous arrive.

Le père entomologiste, obsédé par ses insectes lépidoptères au point de tout leur sacrifier, la relation particulière qu’il a entretenu avec Virginia, la mère qui perd pied peu à peu, la violence entre les êtres … Le récit se métamorphose à l’instar d’un lépidoptère, mais au lieu de se transformer en une créature merveilleuse, plonge au contraire dans la noirceur des êtres, et de leur inconscient.

Il faut déplorer quelques longueurs, quelques lenteurs, mais si vous aimez les âmes noires, ce livre est pour vous.

English summary

« From her lookout on the first floor, Ginny watches and waits for her younger sister to return to the crumbling mansion that was once their idyllic childhood home. Vivien has not set foot in the house since she left, forty-seven years ago; Ginny, the reclusive moth expert, has rarely ventured outside it.

But with Vivien’s arrival, dark, unspoken secrets surface. Told in Ginny’s unforgettable voice, this debut novel tells a disquieting story of two sisters and the ties that bind – sometimes a little too tightly. »

 

Lady Chatterley D.H. Lawrence

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H. Lawrence, Lady Chatterley, Le livre de poche n° 5398 , Editions des Deux-Rives (1955,1980), 384 pages

Lady Chatterley ou L’amant de Lady Chatterley a fait date dans l’histoire de la littérature et dans la construction des personnages féminins par des auteurs. Lady Chatterley est devenue une héroïne, qui s’émancipe de son milieu et  brise les chaînes de son aliénation par la force de sa vie sensuelle.

Je ne sais pas s’il est utile de rappeler le scandale qui accueillit le roman à sa sortie en Angleterre en 1960, le procès qui s’ensuivit, et qui se solda par un acquittement, mais la liberté de ton, la sensualité, et l’érotisme magnifique de ce roman ne pouvaient laisser personne indifférent, et la pudibonderie de l’époque ne manqua pas de s’en offusquer.

Mais la version qui fut ainsi jugée comme outrage aux bonnes mœurs et délit d’obscénité n’est que la troisième version du roman. Il y en eut deux autres, toutes écrites de 1925 à 1928

Lady Chatterley en est la première, à laquelle il manquait quelques pages, le départ en est sensiblement le même, à savoir le retour de la guerre de Clifford Chatterley, mutilé et paralysé dans son foyer auprès de sa femme. Toutefois le titre même annonce la focalisation sur le personnage féminin et c’est ce qui nous intéresse ici.

Lady Chatterley souhaite avoir un amant pour s’épanouir sexuellement,et avoir un enfant;  son mari accepte. Elle entame alors une liaison avec le garde-chasse, Oliver Parkin.

La découverte de l’amour sensuel va transformer l’héroïne profondément. Cet appel à nos forces essentielles et primitives illustre pour D. H. Lawrence sa thèse de la nécessité d’un retour à la vie naturelle et sa critique féroce de la civilisation industrielle déshumanisante. C’est par la sensualité et la sexualité que nous retrouvons ce lien à la vie naturelle, aux forces primitives et harmonieuses qui la régissent. Pas de mot d’amour, ni de serment, ni de conventions n’entravent ce pur élan. Les barrières artificielles forgées par les êtres humains que sont les classes sociales et l’argent n’ont plus lieu d’être. L’être humain dans son authenticité ne se présente plus masqué mais nu, d’une beauté nue et magnifique.

Toute une civilisation judéo-chrétienne contemptrice du corps, et toute une philosophie héritée du platonisme qui font du corps le lieu de la chute, de la déchéance ou d’une pauvreté ontologique se trouvent ici déminées.

Le corps est qui nous sommes, mais il est aussi le lieu d’une forme de spiritualité et d’accord avec le monde, car il est aussi un ensemble de nerfs, de conducteurs tactiles qui nous font accéder aux émotions et à l’amour.

Car il n’y a pas d’amour sans le corps, ou alors n’est-ce qu’une façon hypocrite de masquer notre impuissance. D. H. Lawrence comprend et saisit la sensualité féminine dans sa profondeur et son tumulte. Le titre original devait être normalement « Tenderness » et cet amour en est tissé, tendresse pour le corps et pour nos forces vives.

« Cette fois, et pour la première fois de sa vie, la passion éclata en elle. Tout à coup, des profondeurs les plus intimes de son être, des frémissements surgirent venant des régions où, autrefois, existait seul le néant. S’élevant, se gonflant, augmentant comme une volée de cloches qui carillonnaient en elle de plus en plus frénétiquement, la nouvelle clameur l’emplissait toute entière. Extasiée, elle entendait, sans les reconnaître pour les siens, ses cris à elle, ses cris brefs et sauvages à mesure que se déroulaient ces ondulations splendides, de plus en plus profondes qui, tout à coup, s’échappèrent en une richesse semblable à celle des derniers bourdonnements des grandes cloches. »

L’auteure du mois (Décembre) – Ann Bradstreet (1612-1672), première poétesse américaine

L’auteure du mois : Ann Bradstreet (Northampton, Angleterre, 1612- North Andover, Massachussets, 1672). Bien qu’elle n’aille pas à l’école, elle reçoit une excellente éducation, ce qui était assez rare à l’époque ; son père est appelé « le dévoreur de livres ». Elle bénéficie de la tradition Élisabéthaine qui encourage la culture féminine[1].

Née en Angleterre, elle épousa à seize ans Simon Bradstreet et s’installa en 1630 en Nouvelle-Angleterre en compagnie de son mari et de ses enfants[2]. Son père, Thomas Dudley, devint gouverneur de la Massachussets Bay Colony, Simon Bradstreet fut lui aussi nommé Gouverneur. En 1640, elle eut le premier de ses huit enfants. Elle abandonne le confort d’une vie d’aristocrate contre la rude vie des colonies.

Son mari étant fréquemment absent, elle passe ses jours et ses nuits à lire, dévorant la vaste collection de livres de son père : elle lit Thucydide, Plutarque, Ovide, Suétone, Homère, Hésiode, Milton et Hobbes. Elle possédait une vaste culture qui embrassait autant la religion que les sciences , l’histoire, l’art ou la médecine.

On dit que sa bibliothèque rassemblait plus de 800 ouvrages !

Ses premiers poèmes sont assez conventionnels, basés sur des sujets domestiques et religieux mais reflètent les conflits émotionnels et religieux qui l’agitent en tant que femme écrivain et les prescriptions rigoristes du puritanisme qui s’opposent à sa vocation. La sensualité, les beautés et les plaisirs du monde terrestres s’opposent souvent à l’expérience domestique et les promesses de la religion d’une vie au-delà. Si ses poèmes traduisent sa foi, ils expriment aussi, de manière ambivalente, les tensions entre l’âme et le corps.

La première édition de ses poèmes, subtilisés par son beau-frère, se fit en Angleterre en 1650 sous le titre  The Tenth Muse Lately Spung up in America. Plus tard reconnus comme les siens, de l’avis de ses homologues masculins, prouvaient qu’une femme éduquée pouvait produire des œuvres considérées comme socialement acceptables par les hommes. Il fallut attendre 1678 pour qu’elle soit publiée à Boston, devenant ainsi la première poétesse anglaise des Etats-Unis. La plupart de ses poèmes sont influencés par sir Philip Sidney et par le poète français Du Bartas. Elle publia aussi des discours poétiques sur la symbolique des quatre saisons, un dialogue entre la métropole et la Nouvelle-Angleterre ainsi qu’une histoire en vers fondée sur History of the world de Raleigh. Sa réputation reste cependant liée à des poèmes plus tardifs et plus courts, où elle se montre plus personnelle et moins dépendante des conventions poétiques, ainsi ce poème sous forme de sonnets élisabéthains.

To my dear and loving husband[3]

If ever two were one, then surely we.

If ever man were loved by wife, then thee.

If ever wife was happy in a man,

Compare with me, ye women, if you can.

I prize thy love more than whole mines of gold,

Or all the riches that the East doth hold.

My love is such that rivers cannot quench,

Nor ought but love from thee give recompense.

Thy love is such I can no way repay;

The heavens reward thee manifold, I pray.

Then while we live, in love let’s so persever,

That when we live no more, we may live ever.

[1] https://www.poetryfoundation.org/poets/anne-bradstreet

[2] Dictionnaire des femmes célèbres, article, Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Robert Laffont, paris 1992

[3] https://www.poetryfoundation.org/poems/43706/to-my-dear-and-loving-husband

Photo : GNU Free Documentation License

Un biopic de Mary Shelley au cinéma, à ne pas rater ! J’ai vu, j’ai aimé !

Ne pas oublier de mentionner que Haifaa Al Mansour est la réalisatrice saoudienne de ce chef d’oeuvre qu’est Wadjda, sorti en février 2013, s’il n’y en avait qu’une, ce serait une raison suffisante pour courir voir ce film.

En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin entame une relation amoureuse passionnée avec  le poète Percy Shelley. Elle n’a que seize ans mais à l’époque les filles se marient jeunes. mais surtout, elles obéissent à leurs parents et les mariages d’amour ne sont pas légion. Mary choisit qui elle veut aimer et s’enfuit avec son amant. Cela fait bien sûr scandale.  Ils sont tous les deux en avance sur leur temps et leurs idées libérales en amour, comme dans tous les autres domaines va permettre à Mary de faire éclore son talent. C’est en 1816, près du Lac Léman, alors invités dans la demeure de Lord Byron, que Mary inventera le personnage de Frankenstein. Elle le publiera d’abord anonymement, puis luttera pour revendiquer son oeuvre.

Date de sortie 8 aôut 2018 (2h00);  De Haifaa Al Mansour; Avec  Elle Fanning, Douglas Booth, Tom Sturridge; Film américain
     J’ai vu aujourd’hui ce film dans un petit cinéma près de la gare Saint-Lazare. Elle Fanning (Mary Wollstonecraft Shelley) est remarquablement filmée et Douglas Booth (Percy Bysshe Shelley)  tient à merveille son rôle de génie et de séducteur (un peu bellâtre toutefois). Leur rencontre et leur vie commune, dans une sorte de ménage à trois avec Claire Clairmont, fille de la belle-mère de Mary, font l’objet d’une première partie du film, assez longue. Malgré son adhésion aux idées de l’amour libre, Mary souffre et va de désillusion en désillusion, terrassée par la dépression à la mort de sa fille. Claire Clairmont peine à trouver sa place, entre ces deux génies, et fait la connaissance de Lord Byron, magnifiquement campé en poète extravagant et cruel par Tom Sturridge. Lors d’un séjour chez lui, germera dans l’esprit de Mary l’idée de Frankenstein, à la faveur d’un défi lancé par le Lord lui-même pour occuper ses invités (Je ne sais pas le degré de vérité biographique, mais complètement allumé, et complètement misogyne !) .
     De la publication anonyme à la reconnaissance de son oeuvre, due à son père William Godwin, cette seconde partie qui était la plus intéressante, est un peu bâclée. Toutefois on saisit bien l’atmosphère de l’époque, teintée de spiritisme, et la tradition du gothique dans laquelle est profondément enracinée  « Frankestein », ainsi que l’influence des recherches scientifiques et du galvanisme qui lui en inspira la création. On comprend comment cela a pu mûrir en elle et donner naissance à l’ oeuvre majeure qui assure  sa postérité encore aujourd’hui. La critique féministe des années 70, a renouvelé l’intérêt pour cette auteure qui menaçait d’être engloutie par l’oubli.
J’ai été souvent émue par la lutte, l’énergie, la ténacité de Mary face à des éditeurs misogynes, sûrs de leur bon droit et de leur pouvoir, pétris par la morale étroite de leur temps qui ne jugeait pas convenable pour une jeune femme d’écrire ce genre de roman où  la monstruosité, l’indigence et l’indifférence des hommes étaient prises pour cible au lieu de se cantonner aux romans pour dames, convenables, édifiants, sentimentaux et compassés !
Un beau film, un peu malmené par certaines critiques mais beaucoup plus apprécié des spectateurs.

Un chef-d’oeuvre d’animation autour de Virginia Woolf – Why should you read Virginia Woolf ? by Iseult Gillespie

Il faut regarder ce bijou, que dis-je ce chef-d’oeuvre d’animation autour de Virginia Woolf ! Pour les non-anglophones, la traduction française est offerte en sous-titres.

 

La petite sœur de Shakespeare – Les femmes et la littérature / Virginia Woolf

« Je crois que c’est, à peu de choses près, ainsi que l’histoire se serait déroulée si une femme au temps de Shakespeare avait eu le génie de Shakespeare […]. N’importe quelle femme, née au XVIe siècle et magnifiquement douée, serait devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours dans quelque chaumière éloignée de tout village, mi-sorcière, mi-magicienne, objet de crainte et de dérision . »

Woolf V., Un lieu à soi, nouvelle traduction de Marie Darrieussecq, éditions 10/18, chapitre X, p. 41.

Rachel Cusk – Transit

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Rachel Cusk – Transit  (2016) – Editions de l’Olivier, 2018 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Cyrielle Ayakatsikas

 

On retrouve Rachel Cusk et son héroïne, écrivaine animatrice d’ateliers d’écriture qui, depuis, « Disent-ils » a divorcé, acheté un nouvel appartement à Londres et tente de refaire sa vie, ou plutôt de la continuer. Le récit s’ouvre sur un mail reçu par une astrologue qui lui prédit de grands changements. Comme il serait rassurant de suivre un « fatum », une ligne de crête où pour unique balancier, le destin auquel nul n’échappe, nous éviterait de nous pencher sur le vide.

La rénovation de l’appartement est la métaphore de sa nouvelle vie, « en transit ». Et la tâche est ardue ! Malgré les mises en garde de l’agent immobilier qui lui prédit les tracas, Faye s’obstine.

Mais les voisins, ou même cet entrepreneur qui, sous des dehors avenants, se révèle assez inquiétant ne vont guère lui laisser de répit.

Il y a les rencontres : des écrivains dans un festival littéraire, des ex, qui rythment les chapitres.

Rien de bien palpitant me direz-vous ! Et bien c’est sans compter le génie de Rachel Cusk pour traquer le minuscule, l’infinitésimal, et en lui l’événement. Chez le lecteur se crée des attentes et des mouvements intérieurs, des frissons, des émotions, et de l’angoisse parfois.

Rachel Cusk est à la fois l’héritière de Virginia Woolf et de Nathalie Sarraute, mais dans ce qu’elles ont de meilleur.

A lire !

 

Anna Hope – La salle de bal

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La salle de bal, (The Ballroom), traduit de l’anglais par Elodie Leplat, collection Du monde entier, Gallimard, 2017

Cette histoire et ses personnages terriblement attachants nous replongent dans les premières années du vingtième siècle, en Angleterre, à Sharston, dans le Yorkshire, dans un endroit très particulier, un asile d’aliénés.

Il ne faut parfois pas grand-chose pour atterrir à l’asile dans ces années-là : une simple révolte, une vitre brisée, une mélancolie tenace, la misère ou une trop visible différence.

Parfois, simplement, la désobéissance d’une fille qui ne veut pas se marier.

« Enfermées aussi, parce qu’elles veulent autre chose, parce qu’elles veulent plus. »

Il faut savoir que « toute femme donnant naissance à un enfant illégitime alors même qu’elle bénéficiait d’aides sociales devait être considérée comme « faible d’esprit » et risquait donc le placement obligatoire dans une institution. »

Il n’est pas toujours facile d’aller bien lorsque on travaille dans une filature depuis l’âge de huit ans, sans air et sans lumière pour grandir. Les conditions de vie de la classe ouvrière sont épouvantables. Et les premières grèves des dockers éclatent alors.

Pour beaucoup de gens à l’époque, la misère n’est pas forcément une injustice mais la marque d’une faiblesse presque constitutionnelle.

Anna va finir par s’habituer à la routine de l’institution et se lier d’amitié avec une jeune anorexique, issue de la moyenne bourgeoisie et rencontrer John qui souffre d’une profonde dépression.

Le docteur Fuller, attiré par l’eugénisme et favorable au projet de loi sur le Contrôle des faibles d’esprit, croit au pouvoir de guérison de la musique et dirige chaque vendredi, un orchestre au son duquel John et Anna vont danser et s’éprendre l’un de l’autre. (J’ai découvert que Winston Churchill en avait fait partie).

Mais quel avenir leur est-il réservé ? Et quels sont les sombres projets du Dr Fuller dont ils pourraient bien pâtir ?

Un très bon roman, très bien écrit, et passionnant à lire.

la vengeance secrète se Tilly Rosalie Ham / Kate Winslet

 

La Vengeance secrète de Tilly de Rosalie Ham, et paru le 07 septembre 2017 chez Pocket, traduit de l’anglais par Marianne VERON

 

Paru sous le titre « The dressmaker », le présent ouvrage est la réédition de la traduction française paru une première fois sous le titre « Haute couture ».

Kate Winslet, magnifique interprète, en a redessiné les contours de sa pulpeuse silhouette dans un film de Jocelyn Moohouse, baptisé du même nom, paru en 2015 et distribué par Netflix. Il me semble donc qu’il n’est pas sorti sur les écrans français.

1951, Tilly Dunnage débarque chez sa mère, folle, malade, dans l’outback australien. Quelques maisons dans un paysage semi-désertique, et une atmosphère lourde. Tilly se met à couper à coudre, avec rage, avec fièvre et provoque des bouleversements inédits dans ce milieu étriqué et bien-pensant dans lequel se cachent bien des secrets. Derrière les portes closes et les apparences savamment entretenues, règne parfois l’enfer. Telle cette femme que son mari drogue pour mieux la violer.

Tilly a été exilée, à dix ans, accusée de meurtre. Elle revient, jeune femme à la beauté étourdissante, pour se venger… Elle a appris l’art des étoffes, des drapés et des plissés. Elle peut rendre à chaque femme sa beauté, et aux hommes le désir. La couture est , chez elle, un art…

J’ai vu quelque part sur la toile ce livre classé dans la catégorie Romance, quelle méprise !  Ce livre est tout sauf une romance, et si vous regardez ensuite le film, vous pourrez en savourer toutes les subtilités.

Ce petit bourg isolé, loin de tout, est le théâtre des passions humaines, des veuleries, des violences silencieuses, et de l’injustice des Hommes.

Jusqu’à ce jour qui ressemblera pour eux à l’enfer…

 

Cette seconde vie – Virginia Woolf

« Observez perpétuellement, observez l’inquiétude, la déconvenue, la venue de l’âge, la bêtise, vos propres abattements, mettez sur le papier cette seconde vie qui inlassablement se déroule derrière la vie officielle, mélangez ce qui fait rire et ce qui fait pleurer. inventez de nouvelles formes, plus légères, plus durables. »

Virginia Woolf (Cité par Geneviève Brisac dans « Les filles sont au café »)

A lire aussi :

Fanny, Jane, Mary,Virginia et les autres….

Helen Simonson – L’été avant la guerre ou de l’émancipation des femmes

Helen Simonson – L’été avant la guerre – 2016 – Nil éditions pour la traduction française Editions 10/18, traduit de l’anglais par Odile Demange

Passionnant roman qui évoque à merveille les mentalités dans l’Angleterre conservatrice de ce début du siècle.

Eté 1914, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, Béatrice Nash,  jeune femme cultivée et intelligente, pour être indépendante, renonce à se marier, et cherche un emploi de professeure. Elle arrive, après la mort de son père, dans le village de Rye et découvre la gentry locale, qui est un bon concentré de vanité, de bêtise, de snobisme et que sais-je encore. A la lecture, cela peut même parfois vous couper le souffle. Elle rêve aussi d’être écrivain, ce qui reste une gageure en ce début de XXe siècle où les femmes sont considérées inférieures aux hommes en matière d’esprit et de culture.

Notre jeune héroïne s’intéresse à la question de l’émancipation des femmes, et rencontre des suffragettes, mais son engagement ne va pas beaucoup plus loin. Les femmes rebelles sont vite mises au ban de la société.

La peinture des mœurs de l’époque est relativement bien rendue et les contraintes qui pèsent sur les femmes, leur mise sous tutelle rendent leur marge de manœuvre relativement réduite. Alors bien sûr, il y a une romance dans l’histoire, et le nœud de l’intrigue consiste à savoir, si oui ou non, notre jeune héroïne va rentrer dans le rang, ou si, malgré tout, elle va pouvoir tirer son épingle du jeu sans pour autant renoncer à sa vie sociale.

Et le suspense est suffisamment bien orchestré pour nous tenir en haleine jusqu’au bout.

Pas une œuvre majeure mais un très bon moment de lecture.

« Helen Simonson est née en Angleterre et vit aujourd’hui à New York. Elle a passé son enfance dans l’East Sussex. Dans ce « pays littéraire » où vécurent notamment Henry James, Rudyard Kipling et Virginia Woolf, elle puise encore une grande partie de son inspiration. Après son premier roman, La Dernière Conquête du major Pettigrew, qui a reçu de part et d’autre de l’Atlantique un accueil unanime, elle publie : L’été avant la guerre. » Présentation de l’éditeur.

Kate Morton L’enfant du lac

Kate Morton L’enfant du lac – (2015), Presses de la Cité 2016 pour la traduction française de Anne-Sylvie Homassel (733 pages dans l’édition de poche)

Je ne connaissais pas du tout l’auteure et je me suis laissée tenter par la quatrième de couverture. J’ai découvert un roman attachant même s’il souffre, à mon avis, d’un manque de rythme qui nuit à l’intrigue et surtout à l’enquête policière. Il traite avec une certaine profondeur des liens familiaux et surtout du lien biologique, de sa complexité et du syndrome de l’abandon.

Le roman est construit sur un aller-retour constant entre l’année 1933 à travers le drame qui a eu lieu cette année-là, et l’époque contemporaine sous les traits de Sadie Sparrow, inspecteur de police en disgrâce qui se passionne pour une enquête non résolue, dans une Cornouaille mystérieuse et romantique, rythmée par la mer et ses embruns.

En l’année 1933, le petit Théo a disparu sans laisser de traces, et la famille Edevane quitte, éplorée, la maison du Lac, immense propriété des Cornouailles qui au fil du temps et des mésaventures de riches propriétaires ruinés, s’est réduite à la confortable demeure du gardien (Il était vraiment très bien logé !). Sadie Sparrow n’aura de cesse, soixante-dix ans après, de résoudre ce mystère alors que la plupart des acteurs du drame ont disparu, si ce n’est une vieille dame octogénaire, Alice Edevane, auteure de romans policiers. Toute une réflexion sur l’écriture assez intéressante parcourt en filigrane le récit dans une sorte de mise en abyme.

Spécialiste du gothique, Kate Morton, tire habilement les ficelles du récit et rien ne manque : la culpabilité, les tourments des âmes meurtries, le récit tout en clair-obscur, les menaces qui planent, l’atmosphère inquiétante de lieux qui, pour être laissés à l’abandon n’en recèlent pas moins de terribles dangers.

Toutefois ces incessants flash-backs sont parfois fatigants, et on laisse à regret un personnage dont on aurait bien aimé savoir davantage, et les révélations orchestrées par les personnages du récit aujourd’hui disparus (en lieu et place de véritables preuves, on vit les scènes telles qu’elles se sont déroulées) masquent parfois les faiblesses de l’enquête.

Quant à la fin – les révélations s’accélèrent dans le dernier quart du roman – elle est complètement ubuesque, mais non sans charme. Un happy-end en quelque sorte, auquel on ne se serait vraiment pas attendu. Bon, un peu tiré par les cheveux mais assez génial, il faut l’avouer. Je me suis attachée à ce roman que j’ai eu un peu de mal à quitter (C’est le problème de ces pavés, les personnages deviennent trop familiers !).

 

Kerry Hudson – La couleur de l’eau / Une plume venue d’Ecosse

Kerry Hudson - La Couleur De L'eau (2015) » telecharger-magazine

Kerry Hudson – La couleur de l’eau – 2014 et 2015 pour la traduction française – Editions Philippe Rey 10/18, traduit de l’anglais par Florence Lévy-Paoloni

Prix Femina étranger 2015

L’amour offre parfois l’opportunité d’une formidable résilience. Lorsque la confiance s’installe, que chacun accepte de se laisser profondément toucher par l’Autre, alors les carapaces tombent et mettent à nu la profonde richesse de chacun. Boris Cyrulnik en a fait un très beau livre « Parler d’amour au bord du gouffre » et il définit l’amour ainsi :

« C’est le plus joli moment pathologique d’une personnalité normale. Joli, parce qu’il s’agit d’une extase mais celle-ci côtoie souvent l’angoisse. On est donc au bord de la pathologie. Pour un fait, pour un regard raté de l’autre, les grandes amours se muent en grande souffrance. Ça paraît anormal de -souffrir quand on aime ! Mais l’état amoureux est un état anormal, hors norme! Cette intensité affective enferme l’individu dans son propre monde intime : le reste du monde devient fade et non perçu. C’est presque un état délirant, au sens étymologique du terme : délirer = je sors du sillon, je quitte la société, je quitte ma famille, parfois je quitte ma femme ou mon mari, tellement je suis prisonnier de ce qui se passe en moi, de ce qu’il ou elle a déclenché en moi. »

Le livre de Kerri Hudson organise la rencontre de deux êtres blessés qui vont s’apprivoiser. Alena est russe et s’envole vers Londres dans l’espoir d’une vie meilleure. Elle tombe dans un guet-apens. Dave, vigile dans un magasin, va croiser la jeune fille et lui offrir son aide de la manière la plus inattendue qui soit : en la laissant partir.

Tous les deux ont des rêves immenses que la souffrance peine à contenir, tous les deux ont soif d’une autre vie, et tenteront peut-être d’unir leurs forces. Parfois c’est simplement plus facile à deux. Il faudra aller jusqu’à la fin du livre pour savoir s’ils réussiront.

Histoire d’amour moderne qui ménage rebondissements et suspense, portrait social de l’Angleterre d’aujourd’hui, l’indifférence pour ceux qui sont à la marge, et la lutte pour la survie. L’Angleterre, un modèle ?

J’ai lu avec beaucoup de plaisir cette histoire qui parle un peu de chacun de nous …

« Kerri Hudson est née en 1980 à Aberdeen. Avoir grandi dans une succession de HLM, Bed and Breakfasts et camping à l’année lui a fourni la matière de son premier roman. Après Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, elle signe La couleur de l’eau. Elle vit, travaille et écrit à Londres. » Editeur