Archives pour la catégorie Les femmes et la littérature

Parole de femmes : Leïla Sebbar

leila-sebbar.1194195610.thumbnail

Pour arriver un jour jusqu’à moi il m’a fallu le détour des livres. Détour politique. Le détour de la guerre. Le détour des femmes. Enfin.  […] Enserrée dans la langue de ma mère, je n’entendais que ce qui venait d’elle, ce qui était véhiculé par elle, imposé, reçu, digéré, appris, recraché.

In L’arabe comme un chant secret,

La littérature est un mode majeur de transmission des valeurs…

Dans sa préface à ce recueil de textes édités sous le titre « Femmes de l’être », Serge Guérin, président du MOTif écrit :

« L’histoire de la littérature et de l’écrit ne relève pas seulement de l’art : c’est aussi un mode majeur de transmission des valeurs, donc un enjeu de pouvoir. D’ailleurs longtemps l’écrit fut réservé aux hommes. Du moins à certains. Aujourd’hui encore, la visibilité des écrivaines reste minoritaire et leur reconnaissance minorée. L’écriture est-elle vaine ? L’écrit est-il vain ? Non. le féminisme lui doit beaucoup. »

Le MOTif est l’observatoire du livre et de l’écrit, organisme associé de la Région Ile-de-France. (www.lemotif.fr)

 

www.lemotif.fr

Paroles de femmes : Ingeborg Bachmann (1926-1973)

bachmann

« L’écrivain — c’est dans sa nature — souhaite être entendu. Et cependant cela lui semble prodigieux, lorsque, un jour, il sent qu’il est en mesure d’exercer une influence — d’autant plus s’il n’a rien de très consolant à dire à des êtres humains qui ont besoin de consolation comme seuls les êtres humains, blessés, offensés et pénétrés de cette grande et secrète douleur qui distingue l’homme de toutes les autres créatures. C’est une distinction terrible et incompréhensible. »

Ingeborg Bachmann est une poétesse et novelliste autrichienne née en 1926 à Klagenfurt en Autriche, morte accidentellement à Rome en 1973, qui a a consacré sa vie à la littérature, à la poésie essentiellement, avant de publier en 1961 son premier recueil de nouvelles, La Trentième Année, suivi en 1971 de son unique roman, Malina..

« La session du Groupe 47 de 1958, dite Grossholzleute, voit l’émergence d’une frange féminine menée par Ingeborg Bachmann, Ilse Aichinger et d’autres auteures. Le Groupe 47 veut libérer les Hommes des mots salis par les Nazis, et les aider à écrire un nouveau monde. Il va servir aussi, se disent-elles, à nettoyer le langage des mots dont se servent les hommes pour parler des femmes en leur nom, et donc, usurper leur place – et taire leurs passions. C’est le début d’une tentative littéraire originale et révolutionnaire d’écrire l’Amour, que les femmes ressentent avec leurs mots à elles – non ceux fabriqués par des siècles d’auteurs masculins (voir sur ce thème la nouvelle de Bachmann, « Ondine », dans le recueil La trentième année : Das dreißigste Jahr). » Wikipedia

Voir aussi l’article de Lydie Salvayre dans 7 femmes

Paroles de femmes : Claire Keegan

«Je vais jusqu’au bout des crises que vivent mes personnages, pour voir comment ils s’en sortent.»

« …’histoire de l’Irlande, […] la colonisation […] a contraint au langage codé, souterrain. Il y a toujours plusieurs couches de sens dans la manière de parler, jusque dans les considérations sur le temps qu’il fait. Dire les choses directement est considéré comme déclaratif, perçu comme vaniteux et égocentrique».

litterature-au-feminin

Paroles de femmes : Lidia Jorge

Lidia jorge jpg

« Je m’associe à ceux qui pensent que narrer, quelles qu’en soient les modalités, est toujours une façon de perpétuer l’enfance du monde. Et votre oreille, qu’il ne faut pas confondre avec la seule matière sensible, est assurément infinie. »

Extrait de « La nuit des femmes qui chantent », traduit du portugais par Geneviève Leibrich.

 

Lídia Jorge est née dans l’Algarve en 1946. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle commence à être véritablement reconnue à l’âge de  34 ans avec son troisième roman, « La journée des prodiges ».

 

Le rivage des murmures, 1989

La journée des prodiges, 1991

La Dernière Femme, 1995

Un jardin sans limites, 1998

La couverture du soldat, 1999

La forêt dans le fleuve, 2000

Le vent qui siffle dans les grues, 2004

Tous ces ouvrages ont paru aux Editions Métailié

Nous combattrons l’ombre, 2008

La nuit des femmes qui chantent, 2012

Paroles de femmes : Marguerite Duras

duras

« Je sais que quand j’écris, il y a quelque chose qui se fait. Je laisse agir en moi quelque chose qui, sans doute, procède de la féminité…c’est comme si je retournais dans un terrain sauvage. »

Des femmes et de l’écriture – le bassin méditerranéen

« Qu’il soit prise directe avec soi-même pour compenser des manques, ou affrontement avec les mots, ou même dénonciation d’un ordre établi, le roman écrit par des femmes est une mise à feu, un règlement de compte avec un monde créé par l’homme aux mesures de l’homme qui a inventé la guerre, hérissé la planète de barbelés et fait croire à la femme qu’elle n’a pas de valeur en dehors de lui. »

des-femmes-et-de-lecriture-le-bassin-mediterraneen

Résumé de l’éditeur

Le pouvoir de l’écriture qui soulève le problème du rapport des sexes sera une compensation à un pouvoir politique féminin souvent absent sur les deux rives de la Méditerranée, en particulier sur la rive Sud. Des littéraires, linguistes, philosophes, psychologues, sociologues, anthropologues, juristes, et journalistes ont examiné et analysé dans des approches pluridisciplinaires l’écriture des femmes du bassin méditerranéen donnant aux lecteurs et lectrices qui s’interrogent sur le sujet des outils de réflexion qui leur permettront d’alimenter leur propre travail. Un ouvrage dirigé par Carmen Boustani et Edmond Jouve.

Paroles de femmes : Virginia Woolf

« La vie est-elle ainsi, faut-il que les romans soient ainsi ? Regardez en dedans et la vie, semble-t-il est loin d’être comme cela. Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire, l’esprit reçoit une myriade d’impressions banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l’acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d’innombrables atomes. Et à mesure qu’elles tombent, à mesure qu’elles se  réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l’accent se place différemment; le moment important n’est plus ici, mais là. De sorte que si l’écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu’il doit, il n’y aurait pas d’intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d’histoire d’amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. La vie n’est pas une série de lampes arrangées systématiquement; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n’est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu’il peut présenter, avec aussi peu de mélange de faits extérieurs qu’il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière du roman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer. »

Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin
Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin (Photo credit: Wikipedia)

« Modern fiction » Publié en français dans un choix de textes sous le titre L’Art du roman, trad, Rose Celli, Seuil, 1963 et 1991 ; réédition : Seuil, Point/Signatures no P2084, 2009

Paroles de femmes : Naomi Fontaine

Naomi FontainePhoto Radio-canada.Ca 

« C’est le soir que j’écris. Dans le silence, quand fiston dort. J’invente la vie, pas la mienne. La mienne je la vis au quotidien, des travaux à remettre, des examens à préparer, des soupers à concocter. J’écris peu. Ça explique les silences. Entre deux choses à dire, je dors, parce que je préfère l’émotion aux mots. Les mots ne sont que l’extension. L’émotion est le feu qui glace mon coeur. Alors je syllabe, tranquillement, je jette le feu dans la poudre et de l’exposition naît l’idée. L’écrivain n’est pas seul. S’il cherche dans les autres le moyen de définir sa voix, s’il aime dans les autres tout ce qu’il cherche, l’écrivain est une éponge. » Lire la suite sur son blog

  Son blog : Innuushkuess – Fille Innu

Paroles de femme : Béatrice Didier

Beatrice-Didier

« […] le champ de l’écriture féminine est encore plus restreint que celui de l’écriture masculine, et (que) les classes sociales et les époques où elle a pu se réaliser sont étroitement circonscrites. Pendant longtemps, l’aristocratie fut la seule classe relativement favorable. Une dame qui vit à la cour de l’empereur du Japon peut écrire, comme le fera Marguerite de Navarre. Si elle n’est pas tout à fait aussi haut placée, il lui faudra accepter pour pouvoir mener une vie intellectuelle, de vivre en marge du système familial : être religieuse comme Thérèse d’Avila, rester célibataire comme Emily Brontë, vivre plus ou moins séparée, comme Mme de Charrière ou Mme de Staël. Tant il est vrai que la relation conjugale, du moins telle qu’elle a été conçue jusqu’à une époque récente, rendait difficile l’écriture féminine. »

Béatrice Didier, L’Ecriture -femme

L’écriture féminine est-elle une écriture spécifique ?

femme qui ecrit

L’écriture féminine est-elle une écriture spécifique ?

Il faut tout d’abord définir la création et le matériau qu’elle utilise. Si la création est l’élaboration d’un univers singulier et personnel, alors non. D’ailleurs comme s’écrie Nina Yargekov,  «  mon utérus, mes chaussures à talon, la couleur de mon rouge à lèvres ou le premier chiffre de mon numéro de sécurité sociale n’ont rien à voir avec la littérature » Le matériau que l’écrivain utilise est son histoire, sa personnalité et aussi sa composante sexuelle. Mais c’est avant tout sa vision du monde qui s’exprime. C’est pourquoi on peut avoir plus d’affinités avec une personne du sexe opposé qu’avec une personne du même sexe. Il n’y a pas un front commun des femmes, et il faut noter que c’est d’ailleurs cet éparpillement qui a rendu les luttes pour les libertés politiques et et les droits civiques beaucoup plus difficiles à mener.

C’est le sujet qui crée et il n’est pas réduit à son genre féminin ou masculin. D’autant plus qu’en chacun de nous , hommes ou femmes, existent ces deux composantes. On peut dire donc qu’ « on ne crée pas avec son sexe mais son moi profond ».

Cependant dans les années 70, des écrivaines féministes, afin de donner une dimension politique à leur écriture, ont délibérément cherché une écriture centrée sur l’ « évocation du corps sexué, de la grossesse, de l’accouchement, etc. »2. Il ne s’agit cependant pas d’une écriture féminine mais d’une écriture sexuée qui cherche à rendre compte de l’intime des femmes dans les expériences les plus cruciales pour elles afin de récupérer une identité niée par la société patriarcale qui a imposé ses normes, ses mots, son vocabulaire au masculin. Le vocabulaire, selon certaines théories , véhiculerait l’idéologie masculine et porterait les traces de la domination exercée pendant des millénaires.

Le travail de Luce Irigaray est marqué par « l’étude de la différence sexuelle dans la langue : il y aurait une langue des hommes et une langue des femmes, différentes et il appartiendrait, selon elle, aux hommes de comprendre que leur langue ne serait pas la langue de toute l’humanité. Ses livres, traduits en anglais, ont influencé plusieurs universitaires et féministes aux États-Unis d’Amérique, et font partie de ce qu’on appelle la French Theory »3.

Hélène Cixous ,à la fois romancière et essayiste, influencée par le structuralisme et la psychanalyse, a développé une réflexion sur la féminité, l’ambivalence sexuelle et le corps comme langage de l’inconscient. Auteur de nombreux romans dont son ‘Dedans’ récompensé par le prix Médicis en 1969, elle ne distingue pas son oeuvre de fiction de ses recherches car l’essentiel pour elle est l’émergence d’une nouvelle écriture féminine.  Elle montre, par exemple que l  « ’hystérie traditionnellement allouée à la femme fournit un exemple typique dans la mesure où elle signifie la souffrance d’un corps en mal de langage ; la souffrance d’un individu qui ne participe que très peu aux échanges symboliques, tout en résistant aux signes qui lui sont imposés. »[1]

Ces recherches ont cela d’intéressant qu’elles éclairent l’influence de l’histoire sur la langue, influence qu’on ne peut nier. Les minorités et leur rapport à la langue est complexe, sachant que le langage est un instrument de pouvoir. Ceux qui sont écartés du pouvoir durablement n’influe pas sur la langue de la même manière.

Il faudrait ajouter que, quand bien même il n’y aurait pas d’écriture féminine, on ne peut négliger le fait que les écrivaines ont utilisé l’écriture comme moyen d’expression afin de « s’affirmer » et de « se réaliser » et d’échapper à leur condition sociale qui les relèguait au statut de mère et d’épouse.

Pendant longtemps, l’espace des femmes a été réduit à l’espace privé puisque l’espace public leur était interdit. Ce qui fait que nombre d’entre elles sont parties de cet « espace intime » qu’elles ont largement exploité à travers leur écriture. Toutefois, ces thématiques étant liées à l’histoire des femmes ne sont qu’un moment de leur devenir si l’on pense comme Simone de Beauvoir qu’ »on ne naît pas femme mais qu’on le devient. »


[1] Merete Stistrup Jensen, « La notion de nature dans les théories de l’«écriture féminine»1 », Clio, numéro 11-2000, Parler, chanter, lire, écrire, [En ligne], mis en ligne le 09 novembre 2007. URL : http://clio.revues.org/index218.html. Consulté le 30 avril 2010.

2 Visages de la littérature féminine par Evelyne Wilwerth

3 article Wikipédia sur Luce Irigaray et Hélène Cixous

Destins de femmes dans le roman populaire en France et en Angleterre au XIXe siècle (1)

Destins-de-femme

j'aime un peu beaucoup passionnémentj'aime un peu beaucoup passionnémentj'aime un peu beaucoup passionnément

Dans ce livre clair mais érudit, on apprend une foule de choses passionnantes.

Tout d’abord, que le roman populaire du XIXe siècle,  parce qu’il cherche à plaire à un large public et aussi parce qu’il dépend de la presse dans laquelle il paraît sous forme de feuilleton, bouscule rarement les conventions établies par la mentalité bourgeoise dominante. Et si le mariage, l’adultère et le divorce sont les thèmes récurrents dans ces romans ; ils ne servent la plupart du temps qu’à illustrer le code moral que les femmes doivent suivre et le prix à payer pour celles qui auraient quelques velléités à en sortir.

Des liens étroits d’ailleurs existent entre le portrait physique et la caractérisation psychologique des personnages féminins selon leur statut (jeune fille, épouse, fille perdu et criminelle.)

Pascale Hustache les décrit très précisément et de manière rigoureuse. C’est passionnant, je vous assure, et l’écriture est fluide.

Mais Balzac, Victor Hugo, Paul Féval, Wilkie Collins se font « le miroir d’une société en pleine mutation, et reflètent la place et le rôle qu’y tiennent les femmes. » Leur vocation réaliste, ou leur dimension de chronique sociale pour certains apportent des renseignements précieux à cet égard.

D’ailleurs il est amusant de constater avec l’auteure que  si les romans français ont la réputation d’axer leurs intrigues sur la légèreté des moeurs,  le roman anglais par contre dépeint surtout des marâtres et des criminelles.  Difficile d’en tirer des conclusions !

Les grands romanciers tels Balzac et Dickens utilisent eux aussi quelques ficelles du roman populaire dans leurs romans même s’ils excèdent bien sûr le genre par la qualité et la maîtrise de l’écriture.

Pascale Hustache dégage quatre genres assez distincts :

Dans une première catégorie, le roman de mœurs met en scène des bourgeois et des nobles débauchés, tandis que leurs femmes, livrées à elles-mêmes, seules et mal aimées succombent à leur tour à la tentation. Il n’est alors question que de femmes adultères, de jeunes filles à l’honneur perdu ou de mères coupables. De quoi donner un parfum d’interdit à ces lectures…

Hommes et femmes s’affrontent dans un univers où la femme est la proie et l’homme le chasseur. Le schéma en est la femme chrétienne, modèle de courage et de soumission, délaissée ou trahie par un homme soumis aux appétits de la chair et jouet de femmes perverses aux mœurs douteuses.

Dans le roman d’aventures, règne le crime. Et les personnages louches, prostituées ou meurtrières, héroïnes cherchant à se venger ou à réparer des injustices du sort sont légion. Mais la femme n’y tient pas le rôle principal, elle est juste une auxiliaire, précieuse certes, et un outil de vengeance.

          Le roman social quant à lui cherche à dénoncer les maux  d’une société capitaliste injuste où les riches exploitent les pauvres. Par un mécanisme de compensation, le méchant est puni et le juste toujours récompensé.

Le roman populaire à sensation fait la part belle aux femmes qui font « naître le mystère, l’épaississent puis contribuent à le dévoiler ». Elles sont souvent courageuses et ont du caractère . Elles ne sont pas dénuées d’une certaine perversité parfois pour parvenir à leurs fins.

Le roman populaire est non seulement le miroir de la société mais un outil de propagande, mettant à jour pour le lecteur attentif les schémas conducteurs de la société. Il avertit des dangers de la vie réelle ou qu’ils présentent comme tels et devient pédagogique puisqu’il tente d’apprendre aux lecteurs et surtout aux lectrices l’ordre naturel et social des choses.

Les œuvres d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue  entre autres, sont classées parmi les plus grandes réussites du roman populaire.

coup-de-coeur

Voir aussi :

Les femmes dans la littérature française de Marie Rabut.
Les marginaux : femmes, juifs et homosexuels dans la littérature européenne d’Hans Mayer.
Destins de femmes dans le roman populaire en France et en Angleterre au XIXe siècle de Pascale Hustache.
La femme victorienne, roman et société de Françoise Basch.
Rêves d’amour perdus : les femmes dans le roman du XIXe siècle d’Annie Goldmann.

Ecrire dit-elle : Félicité de Genlis

genlis

félicité de genlis jpg

Sur le site Gallica de la Bnf, vous trouverez une vingtaine d’oeuvres en mode texte dont :

Adèle et Théodore,ou Lettres sur l’éducation « contenant tous les principes relatifs aux trois différens plans d’éducation des princes, des jeunes personnes et des hommes ». Delphine ou l’heureuse guérison, Contes moraux pour la jeunesse, Les Veillées du château.

La marche du cavalier Geneviève Brisac

brisac-la-marche-du-cavalier

jaime-adoréjaime-adoréjaime-adoréjaime-adoréjaime-adoré

L’écriture pour les femmes nécessite-t-elle encore aujourd’hui « un pas de côté » ? Sont-elles encore et toujours frappées d’illégitimité ? La création sexuée a-t-elle tant d’importance ?

C’est un débat qui a agité toute l’histoire des femmes et l’histoire littéraire. Leur position dans le Monde et dans la société, les interdits qui ont frappé leurs écrits pendant très longtemps, leur statut juridique jusqu’au XXe siècle, ont-ils eu une influence à la fois sur la diffusion des écrits des femmes et sur leur vision du monde ?

Toutes les recherches aujourd’hui prouvent les influences de tous ces facteurs sur l’écriture des femmes, ne serait-ce que pour la fureur et l’énergie qu’ont dû mettre certaines d’entre elles à vouloir s’en démarquer, et sur leur statut d’écrivain. D’ailleurs la plupart des écrivaines aimeraient bien qu’on oublie qu’elles sont des femmes pour ne retenir que leur œuvre ! Et cela a été le cas aussi pour d’autres catégories de gens, tenus par leur culture ou leur origine dans un certain mépris ou au mieux une inévitable transparence.

          Ecrire c’est pouvoir, et de nombreuses personnes, pour les motifs les plus variés furent écartées des sphères du pouvoir. Cette situation pour contraignante qu’elle fût a été aussi à l’origine d’un certain regard, a fait entendre des voix singulières « subtiles et légères mais aussi profondes et rebelles »  qui éclairent jusqu’à aujourd’hui le monde dans lequel nous vivons.

De Jane Austen à Virginia Woolf, en passant par Alice Munro et Karen Blixen, Geneviève Brisac approche l’énigme de la création sexuée et dénonce ce qui parasite toute création, l’attention à celui qui écrit, non à son œuvre même, mais à ses excès : « Qui parle ? Est-il, est-elle célèbre, glamour, sexy, barbare ? Est-il, est-elle prodigieusement riche, ou extrêmement pauvre ? »

Ce livre, pour être assez court (135 pages en poche), n’en est pas moins dense.

Geneviève Brisac part d’une constatation : « Elles sont sympathiques, elles n’écrivent pas nécessairement comme des savates, elles ont un souffle quelquefois, et même une vision très rarement quand elles sont mortes…mais….elles font partie d’une autre catégorie. […]Les livres des femmes sont lus (par les hommes( d’un point de vue différent. Implicite ou explicite. Comme l’expression d’une minorité. » Et quand il s’agit de faire des classements, des hiérarchies, des anthologies, et bien elles y sont peu ou parfois pas.

Geneviève Brisac parcourt les œuvres de Virginia Woolf,Jane Austen, Alice Munro, Grace Paley, Lidia Jorge, Christa Wolf, Natalia Ginsburg, Jean Rhys, Rosetta Loy, Sylvia Townsend Warner , Karen Blixen Ludmila Oulitskaïa pour tenter d’analyser ce qu’est cette « marche du cavalier ».

Un livre passionnant et nécessaire.

 Challenge Geneviève Brisac 2013

Florence naugrette nous parle de Juliette et des femmes et de la littérature au XIXe siècle

Florence Naugrettejuliette-drouet-Fougeres-1806-Paris-1883

Florence Naugrette dirige l’édition collective en cours de l’intégralité des lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo sur le site http://www.juliettedrouet.org

   Litterama :  Bonjour Florence Naugrette et merci de répondre à mes questions ! Vous êtes spécialiste du théâtre de Victor Hugo qui a été l’objet d’une thèse, pourquoi vous être intéressée à sa correspondance avec Juliette Drouet ?

Florence Naugrette : En 2006, j’ai été sollicitée en tant que spécialiste de Hugo, dans le cadre de l’exposition de la Maison Victor Hugo de la place des Vosges consacrée à Juliette Drouet, dont c’était le bicentenaire de la naissance. On m’a demandé d’étudier une année de correspondance de mon choix, parmi les 50 ans de correspondance entre Juliette Drouet et Victor Hugo dont nous disposons, de 1833 (date de leur rencontre) à 1883 (date de la mort de JD). J’ai choisi de présenter les lettres qui précèdent la parution des Misérables, pensant y trouver des remarques intéressantes de la première lectrice de ce roman si célèbre.

A cette occasion, j’ai découvert l’ampleur de cette correspondance, dont je ne connaissais que les anthologies publiées, mais le corpus intégral représente 10 fois plus que ce qu’on connaissait déjà: il y a 22000 lettres environ, soit une lettre par jour!

En lisant l’intégralité des lettres conservées à la BnF uniquement pour la période 1861-1862 (qui précède la publication des Misérables), je me suis rendu compte que leur intérêt déborde largement la simple curiosité qui était la mienne au départ (voir ce que les lettres de Juliette Drouet nous disent de l’œuvre de Hugo, ou nous révèlent de la manière de travailler du grand homme). Elles sont aussi intéressantes en elles-mêmes, pour leur valeur documentaire sur la vie de Juliette Drouet, et sur toute l’histoire du XIXe siècle.

   Litterama : A votre avis, l’écriture de Juliette Drouet, à travers ces lettres, représente-t-elle une écriture de soumission ou la tentative inconsciente de reconquérir une liberté perdue ? Pourquoi écrit-elle ces lettres à Hugo ?

Florence Naugrette : Votre question est très pertinente: la réponse est qu’il s’agit des deux à la fois, paradoxalement.

Très vite dans leur relation, Victor exige de Juliette Drouet, qu’il entretient, de lui rendre compte jour par jour de son emploi du temps. Il la surveille, et veut donc vérifier qu’elle ne le trompe pas (il est très jaloux), qu’elle reçoit uniquement les amis ou connaissances qu’il l’autorise à fréquenter, qu’elle ne dépense pas inconsidérément (il faut dire qu’il rachète une dette énorme qu’elle avait contractée avant de le connaître). Ces comptes rendus journalier portent le nom de « restitus »: c’est ainsi que Juliette Drouet les nomme elle-même, et cela signifie qu’elle lui « restitue » son emploi du temps et son état d’âme. Dans cette mesure, on peut dire que les lettres participent de sa soumission.

Souvent, d’ailleurs, Juliette Drouet n’en voit pas l’intérêt, et écrit que ces « restitus » ne servent à rien: elle se lasse d’avoir à les écrire lorsqu’elle considère qu’elle n’a rien d’intéressant à raconter, et à plusieurs reprises elle réclame le droit d’interrompre cette obligation qu’il lui fait de lui écrire chaque jour.

Mais finalement, elle reconquiert aussi une part de cette liberté perdue dont vous parlez, à l’intérieur de l’espace de la lettre. Certes, elle ne peut pas tout dire, puisqu’il ne s’agit pas d’un journal intime, mais néanmoins, dans le cadre de ce qu’elle peut s’autoriser à lui dire, elle développe au fil du temps une grande liberté de parole: elle ne fait pas que déclarer son amour et sa soumission, elle se plaint aussi, souvent, revendique des droits, réclame (des voyages, notamment, car ce sont les moments privilégiés où elle vit avec lui, loin de la société parisienne qui les empêche de vivre ensemble, à une époque où, rappelons-le, le divorce est interdit), donne son avis sur la politique (pendant la Révolution de 1848, par exemple, ou bien en exil, où elle le met en garde contre les mouchards de Napoléon III qui se font passer pour des proscrits). Elle acquiert une authentique conscience politique au contact de Hugo, et l’exprime dans ses lettres. Enfin, la qualité de son écriture d’épistolière s’améliore au fil des ans, et lui fait gagner une véritable liberté d’expression, de style: ses lettres sont une œuvre, à leur manière, même si elles n’étaient pas écrites pour une publication.

     Litterama : N’est-elle qu’un épiphénomène ou dit-elle quelque chose de l’écriture féminine au XIXe siècle ? N’est-elle pas le négatif d’une écriture féminine conquérante comme celle de George Sand ? Vous dites d’ailleurs que «sur la condition de la femme entretenue, Juliette Drouet est un archétype mais aussi une fine analyste. » Quel rôle joue l’écriture dans son existence ?(Elle évoque souvent la postérité de ses lettres ainsi que vous le soulignez).

 

Florence Naugrette : L’écriture personnelle des femmes, sous la forme du journal, était encouragée. Au départ, il s’agit d’une pratique proche de la confession, à destination d’un confesseur, ou de la mère supérieure du couvent pour les jeunes filles qui y étaient éduquées. Philippe Lejeune explique très bien cela dans son livre Le Moi des demoiselles. Le lien des l’écriture féminine avec la sphère de l’intime est donc encouragé sous cette forme, au XIXe siècle. Si cette forme encourage l’introspection, elle n’est en revanche pas destinée à la publication.

L’écriture des lettres à Hugo occupe une place centrale dans son existence: ce rituel journalier structure sa journée, comme l’indique l’heure des lettres, soigneusement notée. Elle lui permet, je crois, de ne pas sombrer dans une dépression qui la guette parfois, tant sa vie est solitaire, et de meubler l’absence de Hugo, qui, surtout dans les années 1840 où elle est particulièrement malheureuse, ne vient pas la voir tous les jours, et la délaisse quelque peu, tout en continuant de la maintenir sous sa coupe.

Pendant l’exil, paradoxalement, elle est plus heureuse, car Hugo ayant une vie sociale moins trépidante qu’à Paris, est plus disponible pour elle, et vient lui rendre visite très régulièrement. L’écriture épistolaire de Juliette Drouet évolue, d’ailleurs, à cette époque: elle philosophe davantage, utilisant la lettre toujours pour prendre des nouvelles et exprimer son amour, mais aussi, avec de plus en plus de liberté, pour donner son opinion sur la politique, la vie des autres, la marche du monde.

Quant à la postérité de ses lettres, elle l’évoque de manière récurrente: elle savait que Hugo gardait ses lettres, et qu’un jour, peut-être, d’autres que lui les liraient. Tomber sur une de ces remarques est particulièrement émouvant pour le transcripteur, car elle s’adresse alors, indirectement, à nous.

  Litterama : Les femmes du XIXe siècle ne peuvent-elles écrire sans détours ? Georges Sand utilise un pseudonyme masculin, Juliette écrit des lettres à son amant…

Florence Naugrette : Il est vrai que les exemples de femmes auteurs sont rares au XIXe siècle, ou alors il leur faut le plus souvent, comme George Sand, prendre un pseudonyme, afin de se faire une place dans un champ éditorial fondamentalement masculin. C’est ce que font aussi à la même époque Marie d’Agoult (qui signe Daniel Stern), ou Delphine de Girardin (qui prend divers pseudonymes, dont le Vicomte de Launay). A la fin du siècle, la comtesse de Ségur n’a plus besoin de ce subterfuge, mais elle écrit principalement pour la jeunesse, dans une perspective l’édification morale où le rôle des femmes est mieux admis.

A la différence de ces femmes de lettres reconnues et admises dans la bonne société, Juliette Drouet, elle, n’envisage à aucun moment de devenir une femme-auteur, de publier. Son origine sociale très modeste, et son passé d’actrice entretenue la condamnent d’ailleurs à rester dans l’ombre. Elle a pourtant écrit des souvenirs, non destinés à la publication, mais voués à être réutilisés par Hugo dans Les Misérables: ce sont ses souvenirs de couvent. Elle a aussi tenu pour lui des journaux de certains de leurs voyages, parfois réutilisés par lui dans son œuvre. Elle se conçoit auprès de lui comme une collaboratrice, un soutien moral, mais à aucun moment l’idée qu’elle puisse être auteur elle-même ne lui traverse l’esprit. Quand il lui arrive, dans ses lettres, de commenter son propre style, elle le fait toujours au second degré, pour s’en moquer, ou mettre ses effets rhétoriques à distance.

Litterama : A votre avis, comment faut-il lire ces lettres ? Quel est selon vous leur intérêt pour le grand public ?

Florence Naugrette : Il y a, me semble-t-il, quatre manières de lire ces lettres: la manière anthologique, la manière suivie, la manière savante et la manière aléatoire.

La manière anthologique: plusieurs anthologies de ces lettres sont disponibles dans le commerce (elles sont recommandées sur le site). Le choix opéré par les éditeurs est le plus souvent celui des lettres les plus spectaculaires, qui correspondent à l’expression de sentiments forts, ou font écho à de grands bouleversements dans la vie de Juliette Drouet et Victor Hugo.

La manière suivie est celle que permet l’édition en ligne en cours, où nous proposons, au fil des mises en ligne, des séquences d’un mois entier de correspondance. Elle permet de mesurer la dimension « diaristique », comme on dit, de ces lettres: le fait qu’il s’agit aussi d’un journal personnel, adressé (c’est pourquoi ce n’est pas un journal « intime » inviolable), certes, mais qui rend compte de préoccupations quotidiennes, des « travaux et des jours ». C’est celle que je préfère, pour ma part, et qui motive l’entreprise dont j’ai pris l’initiative: publier intégralement les 22000 lettres de ces lettres-journal, et y donner accès gratuitement à tous.

La manière savante est aussi permise par notre édition en ligne: un moteur de recherches permet de retrouver dans les lettres toutes ses allusions à la vie théâtrale de son temps, aux événements et personnalités politiques, littéraires, artistiques. Des notices des noms de toutes les personnes citées constituent une sorte de Who’s who du XIXe siècle. Ce site peut être une mine pour les historiens.

La manière aléatoire, déjà pratiquée par des internautes qui m’ont témoigné leur intérêt pour le site, consiste à se laisser guider par le hasard, et surprendre par la plongée surprise dans telle ou telle journée de la vie de Juliette Drouet. Un frisson historique est alors ressenti par ce contact comme en direct avec une journée ordinaire d’une femme éloignée de nous par un siècle et demi, mais rendue proche de nous à la fois par son humanité simple, et ce témoignage conservé.

     Litterama : Quel écho peuvent avoir ces lettres chez les femmes d’aujourd’hui ? 

Florence Naugrette : Il y a à la fois un effet de proximité, et de distance. La proximité est dans l’humanité profonde de ces lettres, où tout un chacun peut se retrouver, et pas seulement les femmes. La distance est dans l’étonnement, voire le scandale, que l’on peut ressentir, en constatant dans quel état de dépendance extrême (matérielle, morale, sociale et sentimentale) se trouvait cette femme par rapport à l’homme qui l’entretenait.

Ce qui est typique, non pas d’un hypothétique (et sans doute illusoire) « éternel féminin », mais d’une posture féminine historiquement et socialement déterminée (Juliette Drouet est la maîtresse entretenue de Hugo au début de leur relation), c’est la relation de soumission et de dévouement absolu. Elle s’exprime par des déclarations d’amour et d’obéissance qui peuvent surprendre par leur régularité systématique et leur caractère hyperbolique.

Ce à quoi, néanmoins, les femmes d’aujourd’hui peuvent être particulièrement sensibles, à une époque où l’on repense le « soin » dispensé à autrui comme une relation morale qui ne leur incombe pas exclusivement, c’est le dévouement de Juliette Drouet par rapport à Hugo, tel qu’elle l’exprime et le théorise: elle considère qu’elle est là pour le servir, non pas comme une esclave, mais pour prendre soin de lui, au sens où les philosophes du « care » l’entendent aujourd’hui.

Litterama : Pourriez-vous citer le passage d’une lettre qui vous a touchée, que vous aimeriez lire à une amie ? 

Florence Naugrette : Je choisis délibérément une lettre exceptionnelle, d’une qualité littéraire et d’une élévation d’âme remarquables, écrite en exil. Elle témoigne des doutes de Juliette Drouet sur l’utilité même de ces lettres. Y transparaît le rapport complexe entre le principe même de l’écriture des lettres et la nature de leur relation.

Jersey, 1er février 1853, mardi après-midi, 1 h.

On comprend l’utilité des cailloux entassés sur les bords des routes, des moellons apportés sur un terrain vague, des chiffons, des tessons et des débris de toutes sortes ramassés au coin des bornes par un chiffonnier philosophe, parce que les cailloux comblent les ornières du chemin, les moellons font des maisons et les tas d’ordures font de tout quand on sait s’en servir. Mais il m’est impossible de deviner, avec la meilleure volonté du monde, à quoi servent mes stupides gribouillis à moins que ce ne soit comme critérium de l’ineptie humaine. Mais encore, à ce compte-là, il y a longtemps que vous avez dû savoir ce que jaugeait la mienne pour n’avoir plus besoin d’être édifié à ce sujet. Quant à servir à autre chose, je n’en vois vraiment pas la possibilité depuis bien longtemps. Autrefois, cela servait de trait d’union entre nos deux âmes quand ton cher petit corps s’échappait à regret de mes bras. Mais maintenant je le demande, la main sur la conscience, à quoi peuvent servir ces maussades élucubrations, sans air, sans baisers, sans soleil, sans amour, sans esprit, sans bonheur ? Evidemment à rien ou à pire que rien. Tu es trop sincère au fond pour ne pas reconnaître la justesse de ces tristes observations et trop juste pour insister sur une vieille habitude que rien ne motive plus. Voilà bien longtemps et bien des fois que je t’ai fait faire cette remarque mais jusqu’à présent tu n’en as pas tenu compte par un sentiment d’exquise politesse que j’apprécie mais dont j’aurais honte d’abuser indéfiniment. Aussi je te supplie, renonçons-y simplement et honnêtement une fois pour toutes, et n’en soyons que meilleurs amis pour cela.

Juliette

© BnF, Mss, NAF 16373, f. 123-124, transcription de Bénédicte Duthion assistée de Florence Naugrette 

 

   Litterama : Vous écrivez beaucoup sur le théâtre, et vous avez dirigé de nombreuses publications également sur le sujet, d’où est né cet intérêt ?  A votre avis quelle est la spécificité de cette écriture ? 

Florence Naugrette : Ma spécialité première est l’histoire du théâtre, notamment celui du XIXe siècle. L’auteur sur lequel portent une grande partie de mes publications est Victor Hugo (j’ai aussi écrit sur sa poésie, sur sa biographie écrite par sa femme). C’est par ce biais que j’ai découvert la correspondance que Juliette Drouet lui adresse.

Ce qui aiguise aussi ma curiosité avec ce corpus, c’est le caractère particulier du genre épistolaire, pratiqué par cette femme qui n’est pas un écrivain. Ce n’est pas exactement le même rapport à l’écriture que celui que peuvent avoir les épistoliers Mme de Sévigné, Voltaire, ou Flaubert, qui soit élaborent sciemment leur correspondance comme un genre littéraire, en sachant que leurs lettres circuleront, soit sont par ailleurs déjà des écrivains. On a affaire avec Juliette Drouet à ce que les linguistes appellent un « scripteur ordinaire ».

L’autre spécificité de cette écriture, c’est la proximité entre lettre et journal, que Françoise Simonet-Tenant a bien étudiée, en s’appuyant sur d’autres auteurs, dans son ouvrage sur ce qu’elle appelle les « affinités électives » entre ces deux modes d’écriture personnelle qu’on aurait tort d’opposer de manière binaire, en considérant que la lettre est adressée tandis que le journal est privé. Il y a des points de rencontre entre les deux genres, et les lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo en sont un exemple frappant.

  Litterama : Pensez-vous, pour finir, qu’il y ait une écriture féminine ? 

Florence Naugrette : Je n’en sais rien, honnêtement, et ne suis pas assez férue en « études de genre » pour vous répondre.  Instinctivement, en tout cas, je ne le pense pas.

 

Litterama : Quelles sont les auteurs féminins qui vous ont marquée ? Quels sont les deux derniers romans de femme que vous avez lus ?  

Florence Naugrette : J’aime beaucoup George Sand, qui a écrit beaucoup plus qu’on ne le croit, et notamment du théâtre. Je recommande la lecture de sa correspondance, très impertinente, pleine d’imprévus. Et aussi son roman Nanon, accessible en livre de poche. C’est une très belle histoire d’amour et d’ascension sociale pendant la Révolution.

J’ai découvert aussi récemment une femme poète américaine, Eleanor Wilner, dont l’œuvre me touche beaucoup, notamment pour sa manière de relier les émotions personnelles à la mémoire culturelle.

Pour vos lectrices et lecteurs qui lisent l’anglais, je recommande aussi les « Dreamscapes » de Mary Shaw, accessibles en ligne sur le site du Mouvement Transitions (http://www.mouvement-transitions.fr); ce sont des textes à la première personne, qui disent, de manière émouvante, mais sans aucun pathétique, la perception éphémère du monde qui entoure une femme d’aujourd’hui, ses souvenirs d’enfance, ses désirs fugitifs, la manière dont elle perçoit sa place mouvante parmi les autres.

Les deux derniers romans de femme que j’ai lus sont ceux de Florence Noiville, La Donation et L’Attachement, parus chez Stock. Ce sont des autofictions qui traitent de la violence de certaines relations familiales, de la difficulté à hériter du passé parental, de l’angoisse de transmettre les fêlures familiales à ses propres enfants, mais aussi des facultés de résilience et de l’appétit de vivre qui permet d’y échapper. Ce sont des romans pleins d’esprit et d’inventivité narrative.

 

Litterama : Dans un article de Télérama , SB G souligne le peu de femmes auteures ou metteuses en scène représentées dans un grand nombre de théâtres parisiens, qu’en pensez-vous ? 

Florence Naugrette : On ne peut qu’être d’accord avec cet article. Le constat serait le même, d’ailleurs, au Festival d’Avignon, et ce, malgré la présence d’une femme dans l’actuel binôme de direction. Pourtant, des metteurs en scène comme Ariane Mnouchkine ou Brigitte Jaques-Wajeman font un travail extraordinaire. A Rouen, où j’habite et où j’enseigne, je ne manque aucun spectacle de la Compagnie Catherine Delattres, qui fait un travail d’une finesse et d’une intelligence remarquables, et je m’étonne qu’on ne lui confie pas la direction d’une structure importante. De là à imaginer une politique de quotas, comme le fait l’auteur de l’article de Télérama que vous citez, il y a un pas que je ne franchirai certes pas: on ne peut pas légiférer comme en politique en matière de création artistique.

Merci à Florence Naugrette pour ces réponses passionnantes et cet éclairage précieux.

Née en 1963, ancienne élève de l’ENS-Sèvres, agrégée de Lettres Modernes, Professeur de Littérature française des XIXe et XXe siècles à l’Université de Rouen. Directrice-adjointe du CÉRÉdI. Elle a déjà accompli un travail considérable dans la direction de plus d’une dizaine d’ouvrages collectifs dont « La poésie dans le théâtre contemporain », textes réunis avec Marianne Bouchardon, la publication de nombreux articles, des traductions de l’oeuvre de Robert Harrison, et de nombreuses préfaces, notes à des éditions de Victor Hugo et Alfred de Musset.

Paroles de femmes : Stephanie Barron

Stephanie Barron

« En fin de compte, j’écris parce que je n’ai pas le choix. Je comprends la vie uniquement à travers les mots. Peut-être cela vient-il d’avoir beaucoup lu, ou peut-être de mon ADN. Je sais que je ne suis pas capable de dessiner autre chose qu’un bonhomme en bâton, incapable de chanter une simple note, mais les mots sont la façon dont est configuré mon cerveau. Quand j’écris, je m’échappe de ma propre existence comme un élan qui brame à l’automne, ou un saumon remontant le courant. »

Le site de Stéphanie Barron