Archives pour la catégorie Histoire littéraire des femmes

Paroles de femmes : Claire Keegan

«Je vais jusqu’au bout des crises que vivent mes personnages, pour voir comment ils s’en sortent.»

« …’histoire de l’Irlande, […] la colonisation […] a contraint au langage codé, souterrain. Il y a toujours plusieurs couches de sens dans la manière de parler, jusque dans les considérations sur le temps qu’il fait. Dire les choses directement est considéré comme déclaratif, perçu comme vaniteux et égocentrique».

litterature-au-feminin

Les jours de la femme Louise – Madeleine Bourdouxhe

La femme Louise

 

Née à Liège en 1906, Madeleine Bourdouxhe a fait des études de philosophie à Bruxelles. Résistante lors de la Seconde Guerre mondiale, elle refusa de publier ses nouvelles chez les éditeurs parisiens contrôlés par les Allemands. Secrétaire perpétuelle de la Libre académie de Belgique à partir de 1964, elle est décédée en 1996. (source Actes Sud)

Ce sont des femmes que l’on entend dans ce roman : Louise, Anna, Blanche ou Clara. Ouvrière, femme au foyer, mère seule avec un enfant ou bonne, elles livrent ici leur désarroi, leur difficulté à vivre dans une société où elles ont bien du mal encore à se faire une place.

L’écriture de Madeleine Bourdouxhe est belle et poétique: « Anna n’est plus que songes et vapeurs, vaporeuse, surélevée et posée sur les couches de l’air, elle glisse sur les couches hautes de l’air et voit les choses, un peu au-dessus d’elles, penchée sur elles, toute attentive, tout en attente, prête pour le miracle qui va se révéler, prête pour le secret qui va lentement s’ouvrir, comme une fleur qui s’entrouvre… »

Ces femmes sont toute attente, en dehors de l’action, et de la politique. Elles regardent et observent. Elles regardent d’en haut, plongées dans leurs songes ou regardent vers le haut, vers les étoiles. Elles s’échappent. L’horizontalité n’est pas pour elles, car dans ce monde du face à face avec les autres, dans un monde d’hommes, elles sont toujours perdantes.

De ce monde dans lequel elles se réfugient, elles possèdent une grande capacité à sentir les choses, à être autre, à devenir ce qu’elles ne sont pas : Anna devient elle aussi « chaleur et violence ». C’est cet éloignement et à la fois cette étrange empathie qui font d’elles des êtres invulnérables.

«  Je ne comprendrai jamais rien aux gonzesses. Donnez-leur du plaisir et ça chiale ! Ca pleure toujours, et ça ne doit pas faire les guerres, ni les révolutions… » se plaint un des personnages masculins.

Les femmes de ces nouvelles souffrent d’une étrange torpeur, d’une fatigue qui habite leur corps et qui rend leur âme poreuse : « Demain, c’est l’automne, une longue suite de jours, et toute la vie à venir. Une vie de tous les jours, lente et quotidienne, et sans espérance… »

Cette infinie tristesse rend la femme si « fine, si légère, déliée du poids du monde » qu’elle risque, à force de légèreté, devenir si évanescente, que le néant la menace, même si sa vie est faite de « mille besognes » qui la rattachent à la terre. De là où sont les femmes, elles ne peuvent se connaître, « Moi, Blanche, qui ne saurai jamais ce que je suis ».

Il me semble que toute femme peut comprendre cela, à certains moments vides de son existence.

Des nouvelles mélancoliques, témoignages de femmes de ce début de XXe siècle.

 

Paroles de femmes : Lidia Jorge

Lidia jorge jpg

« Je m’associe à ceux qui pensent que narrer, quelles qu’en soient les modalités, est toujours une façon de perpétuer l’enfance du monde. Et votre oreille, qu’il ne faut pas confondre avec la seule matière sensible, est assurément infinie. »

Extrait de « La nuit des femmes qui chantent », traduit du portugais par Geneviève Leibrich.

 

Lídia Jorge est née dans l’Algarve en 1946. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle commence à être véritablement reconnue à l’âge de  34 ans avec son troisième roman, « La journée des prodiges ».

 

Le rivage des murmures, 1989

La journée des prodiges, 1991

La Dernière Femme, 1995

Un jardin sans limites, 1998

La couverture du soldat, 1999

La forêt dans le fleuve, 2000

Le vent qui siffle dans les grues, 2004

Tous ces ouvrages ont paru aux Editions Métailié

Nous combattrons l’ombre, 2008

La nuit des femmes qui chantent, 2012

Paroles de femmes : Marguerite Duras

duras

« Je sais que quand j’écris, il y a quelque chose qui se fait. Je laisse agir en moi quelque chose qui, sans doute, procède de la féminité…c’est comme si je retournais dans un terrain sauvage. »

Le coup de grâce – Marguerite Yourcenar

Le-coup-de-Grace

Marguerite Yourcenar dit de ce récit qu’il semblait se « prêter admirablement à entrer dans le cadre du récit français traditionnel, qui semble avoir retenu certaines caractéristiques de la tragédie . Unité de temps , de lieu et « unité de danger ».

Alors que la révolution bolchevique fait rage, embusqués dans le  château de Kratovicé situé dans un obscur petit pays balte,  le narrateur, Eric von Lhomond, soldat contre-révolutionnaire d’origine française, raconte l’histoire qui le lia à Sophie et son frère Conrad en pleine guerre civile. Récit de passion et de mort, lutte contre soi et contre l’autre.

Marguerite Yourcenar explique qu’ elle a écrit le récit à la première personne « parce qu’il élimine du livre le point de vue de l’auteur, ou du moins ses commentaires, et parce qu’il permet de montrer un être humain faisant face à sa vie et s’efforçant plus ou moins honnêtement de l’expliquer, et d’abord de s’en souvenir ».

Mais cette confession est une convention littéraire car dans la vie réelle, elle ne s’organise pas de manière aussi rigoureuse, prévient encore l’auteur.

J’ai eu cette impression pourtant que c’est davantage Sophie qui apparaissait ici, et que l’on devine malgré les mensonges et parfois la mauvaise foi du narrateur, personnage peu sympathique, et dont la froideur apparente, qui n’est peut-être que de façade, empêche l’empathie. Je ne sais pas si c’est vraiment ce que Marguerite Yourcenar a voulu mais c’est ce que j’ai ressenti. Dans toute confession il y a des aveux qui sont pire que des mensonges.

« Je suis un mensonge qui dit la vérité » disait Cocteau. Le mensonge est peut-être un chemin détourné vers la vérité. On sait peut-être davantage d’une personne à travers ses omissions et ses oublis. C’est le cas ici.

Sophie apparaît ici, dans ses attentes déçues, son amour bafoué, dans la grandeur d’une héroïne grecque. Courageuse, elle n’a pas peur du danger, entière, elle se donne dans un mouvement d’une grande pureté.

 

Marguerite Yourcenar dit encore de son personnage ceci : « C’est au contraire au détriment du narrateur que s’exerce cette déformation inévitable quand on parle de soi. Un homme du type d’Eric von Lhomond pense à contre-courant de soi-même ; son horreur d’être dupe le pousse à présenter de ses actes, en cas de doute, l’interprétation qui est la pire ; sa crainte de donner prise l’enferme dans une cuirasse de dureté dont ne s’affuble pas un homme vraiment dur ; sa fierté met sans cesse une sourdine à son orgueil. »

Eric von Lhomond n’est pourtant pas une brute ou un sadique car il n’est pas sans remords, il semble mettre un point d’honneur à reconnaître la grandeur de Sophie, quitte à se fustiger lui-même : d’ailleurs c’est pour cette raison que dans le récit elle apparaît si lumineuse et si belle. Son martyre la grandit.

Non Eric von Lhomond, est un homme tourmenté par des désirs contradictoires, en proie aux remords et à la culpabilité, non seulement envers Sophie mais aussi envers lui-même, car ce qui l’empêche d’aimer vraiment Sophie est ce qui le pousse vers le frère de celle-ci, l’amour et le désir des hommes…

L’écriture et le talent de Yourcenar s’exerce ici encore de manière magistrale. Cependant ce court roman n’est pas facile à lire, il me semble, et j’ai trouvé peu de bonnes critiques sur la toile. J’ai bien aimé quant à moi la finesse des analyses et la complexité du personnage.

Paroles de femmes – Fanny Raoul 1801

Femmes-003-copie

« Dans ce siècle où pour être philosophe on n’en est pas plus juste, on a encore pensé ainsi. Rousseau en parlant des femmes auteurs ou à talents, a dit : « On connaît toujours l’homme de lettres qui tient la plume, ou l’artiste qui tient le pinceau. » Ce grand homme ne fut pas exempt d’erreur, et celle-ci est pardonnable, en ce qu’il la partage avec ceux qui l’ont précédé ; mais on commence à croire qu’une femme peut elle-même écrire ses ouvrages, et que  pour se faire une réputation littéraire, elle n’a pas besoin qu’on lui abandonne les lambeaux de la médiocrité. Pour preuve, je pourrais citer ici plusieurs femmes reconnues, malgré d’injustes et absurdes préventions, pour auteurs des écrits qu’elles ont publiés telles que les Grafini, les Riccoboni, les Beauharnais, les Montanclos, les Bourdic, les Dusfresnoy, les Genlis, les Staël, les Pipelet; telles que beaucoup d’autres sans doute, que j’ai le malheur d’ignorer et auxquelles je paierais avec le même plaisir le juste tribut d’éloges qu’elles méritent. Femmes ! L’injustice et l’envie vous poursuivront peut-être encore ; mais vous les forcerez enfin au silence. »

 Opinion d’une femme sur les femmes, Fanny Raoul, 1801

Renée Vivien : l’histoire d’une vie

Renee-Vivien

Renée Vivien est le pseudonyme de Pauline Tarn, poétesse du mouvement parnassien de la Belle époque, née en Angleterre , à Londres en 1877, d’une mère américaine et d’un père anglais, et décédée à Nice en 1909 âgée de 32 ans à peine. Elle connut la fin d’un siècle et le début d’un autre et fut la contemporaine de Sarah Bernhardt (1844-1923)  et de Colette (1873-1954) qui la décrivait ainsi :

« Il n’est pas un trait de ce jeune visage qui ne me soit présent. Tout y disait l’enfance, la malice et la propension au rire. Où chercher entre la chevelure blonde et la tendre fossette du menton effacé et faible, un pli qui ne fût point riant, l’indice, le gîte de la tragique tristesse qui rythme les vers de Renée Vivien ?  » (Dictionnaire des femmes célèbres)

Ses biographes racontent une vie tumultueuse et mondaine mais malheureuse. Ses amours féminines ont marquée sa vie, notamment sa passion orageuse avec Natalie Barney à qui elle reprochait ses nombreuses infidélités. Celle-ci tenta, sa vie durant, de la reconquérir.

« Des auteurs d’ouvrages critiques tels que Martin-Mamy, Le Dantec, Kyriac et Brissac firent de Renée Vivien une femme du mal et de la damnation, perverse et libertine à la fin de sa vie, allant jusqu’à lui inventer une vie de débauches et d’orgies auxquelles se marièrent la consommation de cocaïne. »Wikipédia

Colette raconta la fin de sa vie dans Le pur et l’impur paru en 1932 et Natalie Clifford Barney dans Souvenirs indiscrets paru en 1960.

Selon certains biographes, elle se serait laissée mourir de faim dans sa retraite niçoise à la suite du décès d’une amie. Mais il est fort probable que l’abus d’alcool, sa toxicomanie et une forme grave d’anorexie furent à l’origine de sa mort.

Elle publie son premier recueil en 1901, Etudes et Préludes, suivi en  1902 de Cendres et poussières, d’une traduction des poèmes de Sappho en 1903 ainsi que d’un recueil « Evocations », puis quelques années plus tard, A l’heure des mains jointes (1906), Les Flambeaux éteints (1907).

Elle publia aussi des poèmes en prose, Brume de fjords,(1902), Du vert et du violet (1903), un roman, Une femme m’apparut et Dans un coin de violettes, Le vent des vaisseaux et Haillons, recueils de poèmes posthumes parus en 1910.

Lus : dictionnaire des femmes célèbres (Laffont), article de Wikipédia, J.-P. Goujon, Tes blessures sont plus douces que leurs caresses : vie de renée Vivien, Régine desforges 1986.

Le surnom de Sappho 1900, a été donnée à Renée Vivien, en raison de sa traduction des poèmes de la poétesse grecque et de son homosexualité.

Si l’on considère l’histoire littéraire des femmes, les années 1900 virent la publication d’œuvres de femmes telles que Colette, Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus

Rééditions :

  • Études et Préludes, Cendres et Poussières, Sapho (2007)
  • Les Kitharèdes avec le texte grec (2008), avant-propos de Marie-Jo Bonnet
  • Sapho avec le texte grec (2009), avant-propos de Yvan Quintin
  • Poèmes : 1901-1910 (2009), avant-propos de Nicole G. Albert

Autres rééditions :

  • Œuvres poétiques, 1901-1903, 2007, aux éditions Paléo (Études et préludes, Cendres et poussières)
  • Du vert au violet, 2009 ; Brumes de Fjords, 2010 ; Chansons pour mon ombre, 2010, aux éditions du Livre unique avec un appareil critique de Victor Flori ;

La brave Anna – Gertrude Stein – Un coeur simple ?

La brave Anna

Gertrude Stein – La brave Anna – Traduit de l’américain par Raymond Schwab, nouvelle extraite du recueil « trois vies » (Gallimard, L’imaginaire N°87) repris dans la collection folio 2€

      Anna Federner, vieille gouvernante allemande, dont la vie nous est contée ici, est un cœur simple. Elle est généreuse, travailleuse et fidèle. Mais ces qualités ne suffisent pas à lui apporter le bonheur. Elle passe toujours à côté de quelque chose. Elle dirige de son mieux le ménage de ses employeurs successifs, attentive à leur bien-être, soucieuse d’économie.

 » Anna aimait à travailler pour les hommes, parce qu’ils peuvent manger tant et avec tant de plaisir. Et quand ils étaient réchauffés et rassasiés, ils étaient satisfaits, et la laissaient faire tout ce qui lui plaisait. Non que la conscience d’Anna s’endormît jamais, car qu’on s’en mêlât ou non elle ne s’efforçait pas moins de continuer à épargner chaque centime et à travailler à toute heure du jour. »

Elle a quelques amitiés qui suffisent à remplir sa vie. Gertrude Stein décrit parfaitement la banalité d’une vie vouée aux taches quotidiennes, dénuée d’ambition, dont les jours ternes s’écoulent sans événements notables.

On éprouve de la mélancolie à la lecture de ce texte. Il est tellement facile de passer à côté de sa vie, de s’oublier, de faire siennes les contraintes d’une vie étriquée et sans joie.

Un texte court qui se lit sans peine, et dont la maîtrise a assuré la renommée de son auteure avec les deux autres nouvelles qui composent le recueil « Trois vies ».

Gertrude Stein : L’histoire d’une vie

Description de cette image, également commentée ci-après

Gertrude Stein photographiée par Carl van Vechten, en 1935.

Née en 1874 en Pennsylvannie, morte à Neuilly-sur-Seine en 1946. Issue d’une famille juive autrichienne, elle a passé une partie de son enfance à Vienne puis à Paris. Son adolescence se déroula aux Etats-Unis, à Oakland et San Francisco. Elle étudia la psychologie avec le philosophe William James au Radcliff College. Elle se dirigea vers des études de médecine et s’installa à Paris en 1903 où elle restera jusqu’à sa mort auprès de sa compagne Alice B. Toklas.

Elle ouvrit un salon rue de Fleurus et accueillit de nombreux écrivains des années 20 : Scott Fitzgerald ou Ernest Hemingway avec lequel elle finit par se brouiller. Des écrivains français et des artistes lui rendirent régulièrement visite comme Max Jacob, Jean Cocteau, Braque, Matisse, Picasso.

Elle devint le mécène de plusieurs artistes, notamment de Juan Gris qu’elle aida à faire connaître aux Etats-Unis. Elle affirmait d’ailleurs que c’était elle, et personne d’autre, qui en 1903 découvrit Matisse et Picasso, les deux géants de l’art moderne

 Elle innova en littérature sur le plan formel, en supprimant la ponctuation et en n’utilisant que le présent. Elle a travaillé l’écriture en termes d’analyse, transformation et restitution de la voix, traitée en tant que matière rythmique, sonore, ainsi que visuelle,

Ici l’absence de ponctuation (tiré de son livre pour enfant écrit en 1939 : ”Le monde est rond”).:

« Rose et son grand chien blanc Amour se plaisaient ensemble ils chantaient ensemble des chansons, voici les chansons qu’ils chantaient.

Amour buvait son eau et pendant qu’il buvait, ça venait juste comme ça comme une chanson une jolie chanson et pendant qu’il le faisait Rose chantait sa chanson. »

Avec « Trois vies » publié en 1909, elle fut reconnue comme un des écrivains américains de premier plan. « Tendres boutons »(1914) fut caractérisé de style « cubiste » et entérina la rupture avec tout espèce de genre littéraire.

Sa collection de tableaux fut dispersée à la mort de sa compagne.

Son œuvre (en dehors des œuvres déjà citées) :

1931 :  Lucy Church Amable

1932 : Comment écrire ?

1933 : Matisse, Picasso, and Gertrude Stein, L’autobiographie d’Alice B.Toklas

194 : Quatre saints en trois actes, Américains d’Amérique

1936 : L’Histoire Géographique des Etats-Unis ou la Relation de la nature humaine avec l’esprit humain

1938 : Picasso, l’autobiographie de tout le monde

1947 : Quatre en Amérique

Adélaïde Dufrénoy (née Billet) – 1765-1825

adelaide.billet-dufrenoy_sm

Elle naît à Paris le 3 décembre 1765 dans un milieu aisé et libéral. Son éducation est celle des filles de l’époque et ses lectures se bornent aux Evangiles et au grand catéchisme de Montpellier. Encore a-t-elle eu la chance, grâce à son milieu, d’apprendre à lire ! Intelligente et vive, sa soif d’apprendre la guide vers d’autres horizons de lectures, elle dévore le « Magasin des enfants » de Mme Leprince de Beaumont et lit en cachette les ouvrages  d’une vieille tante. Les femmes ne peuvent ouvrir leur esprit qu’en contournant les nombreux interdits qui les condamnent à rester sottes et ignorantes.

A l’âge de 15 ans, elle épouse Petit-Dufrénoy, un veuf qui a l’âge d’être son père , procureur au Châtelet de Paris.  Il se targue d’avoir connu Voltaire et se pique d’un peu de culture ; c’est ainsi qu’il fait lire à sa jeune épouse les œuvres de Parny, poète français qui mourra en 1814.

C’est une révélation pour Adélaïde qui devient poétesse de salon.

De 1787 à 1789, elle dirige le Courrier lyrique et amusant dans lequel avait paru son poème« Le silence éloquent ». Dès lors, elle publie régulièrement ses verset fait la connaissance de poètes et d’écrivains, parmi lesquels le jeune Chateaubriand et Fontanes dont elle sera amoureuse.

Pendant la révolution, elle héberge des proscrits malgré le danger. Son mari ruiné, et après un bref séjour en Italie, elle reprend ses publications et fait vivre sa famille grâce à sa plume: une petite révolution pour l’époque !

Elle écrit non seulement des vers mais aussi un roman et s’essaye à des ouvrages pédagogiques (le livre du premier âge , Instruction religieuse et maternelle, l’Abécédaire des jeunes gourmands), tout en continuant ses activités de journaliste au Mercure de France, à l’Abeille et aux Dimanches avec Mme de Genlis (entre autres). Elle encourage aussi ses contemporaines, dont Marcelline Desbordes-Valmore dont le talent commence à éclore et qui deviendra une poétesse brillante et inspirée.

Ses positions politiques évoluent tout au long de vie vers un certain conservatisme et elle qui connut l’amour hors du mariage, condamne le divorce.

Catriona Seth qui a conduit tout un travail sur l’auteur et nous permet de mieux appréhender  son originalité, conclut son étude ainsi :

« Dans ses meilleurs écrits, les vers savent épouser les espérances et l’angoisse de l’énonciateur grâce à des alternances de coupes abruptes et de périodes plus régulières, souvent en recourant à l’hétérométrie.
A une époque où rares sont les poètes, hommes ou femmes, qui livrent leur intimité au regard du public, elle dit ses sentiments avec des accents personnels qui peuvent encore émouvoir » (in Femmes poètes du XIXe siècle, une anthologie, sous la direction de Christine Planté).

 Mieux connaître les chercheuses qui sont le plus souvent dans l’ombre :
Après des études à l’Université d’Oxford et à la Sorbonne, Catriona Seth est reçue à l’Agrégation en 1995 et soutient sa thèse. Elle a été commissaire d’exposition, avec Élisabeth Maisonnier, pour Marie-Antoinette : femme réelle, femme mythique à la Bibliothèque municipale de Versailles, a fait partie du comité scientifique pour Les Enfants du secret au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine (Rouen). Elle a collaboré aux catalogues Goya du Palais des Beaux-Arts de Lille, Sciences et curiosités à la cour de Versailles et Parties
de campagne
du Musée de la Toile-de-Jouy.
Elle est directrice de collection pour les Classiques Garnier et dirige la série diffusée par Le Monde, des Grands classiques de la littérature libertine.

Amalie Skram : une femme d’exception

skram

Amalie Skram (1846-1904) a eu une vie douloureuse et mouvementée mais aussi très créative. Née à Bergen, en Norvège, en 1846, elle s’est mariée à 18 ans, poussée peut-être par la nécessité, son père ruiné ayant abandonné sa famille et fui en Amérique pour cacher sa honte. Épouse d’un capitaine au long cours, August Müller, de dix ans son aîné, elle a fait le tour du monde, découvert la Jamaïque, le Mexique, l’Amérique du sud et a voyagé jusqu’en Australie. Elle a bravé les mers démontées et les tempêtes, ce qui a pu nourrir nombre de ses descriptions dans ses romans. Elle a vécu une existence tout à fait extraordinaire pour une jeune femme de l’époque et avait une ouverture sur le monde que peu de ses contemporaines avaient. Elle divorce, ce qui fait bien sûr scandale et s’ensuit une forte dépression nerveuse qui la tient hospitalisée pendant plusieurs mois. Elle quitte alors Bergen pour toujours.

Elle a épousé en secondes noces un écrivain et critique danois Erik Skram en 1884, et , femme de lettres dans une société d’hommes, dut se battre pour imposer son œuvre.

Son œuvre témoigne de l’influence de l’école naturaliste au Danemark, et ses romans abondent en descriptions d’un réalisme cru, relatant les conditions de vie misérables des paysans norvégiens et le poids de l’héritage familial et de l’hérédité. Contemporaine de Zola et ardente partisane du roman naturaliste, elle privilégie les thèmes du couple, de la culpabilité, du poids de l’héritage, ou de l’impuissance de l’Église.

Ce second mariage ne sera pas plus réussi que le premier et ils se séparent en 1899. Ce nouvel échec amoureux la conduit à nouveau en hôpital psychiatrique. Elle s’en remet mal et meurt quelques années plus tard en 1905 à l’âge de 58 ans.

Selon Luce Hinsch, sa brillante traductrice, qui a fait un travail remarquable en permettant au public français de lire sa trilogie « Les gens de Hellemyr » aux éditions Gaïa, « Selon ses principes, le rôle de l’écrivain est de faire prendre conscience des problèmes de la société, de transmettre la connaissance et les idées nouvelles, pour bâtir un monde meilleur. » Je vous renvoie à sa postface qui regorge d’informations et de détails tous plus passionnants les uns que les autres..

Ouvrage(s) paru(s) chez Gaïa Editions:

Les Gens de Hellmeyr, Vesle-Gabriel – (1er des 3 volets)

Les Gens de Hellmeyr, Sivert – (2ème des 3 volets)

Les Gens de Hellmeyr, Severin – (3ème des 3 volets)

Les gens de Hellemyr/ Vesle- Gabriel d’Amalie Skram

Les-gens-de-Hellemyr-T1

Les gens de Hellemyr, composée de trois volumes est la fresque réaliste de la Norvège de la fin du XIXe siècle, tour à tour dans sa campagne la plus reculée et le long des rues de la ville si particulière de Bergen. Le premier volume décrit les origines de Sivert, personnage central du cycle, et comment, toute sa vie, pèsera sur ses épaules le poids de l’héritage.

 Contemporaine de Zola, influencée par le courant naturaliste, Amalie Skram établit les filiations entre ses personnages, et les liens de causalité qui déterminent leur destin.

Et peut être à l’origine, y a-t-il la misère, et ce sentiment de désespoir qui saisit Oline, femme de Sjur Gabriel : « J’trouve tout si triste et horriblement ennuyeux, tout ce que j’fais, tout ce que je touche ; j’aurais préféré rien voir de ce drôle de monde, et puis quand je bois une goutte tout devient si léger, si clair, si beau, c’est à ne pas croire ! »

Prisonnière d’une vie misérable, accablée de grossesses, sans jamais aucun loisir, Oline n’a aucun espoir et seul l’alcool lui permet de supporter cette vie sans joie. Elle évolue peu tout au long du roman, alors que son mari Sjur Gabriel, courageux et travailleur, mais rustre au caractère ombrageux qui bat sa femme lorsqu’il la trouve ivre, est un personnage dynamique qui, avant de se laisser terrasser à son tour, acquiert une humanité et une douceur inattendues.

En effet, à l’occasion d’une des nombreuses escapades de sa femme pour trouver de l’alcool, le père se retrouve seul avec le dernier né, Vesle-Gabriel, malade et affamé, dont il va devoir s’occuper et qu’il soigne avec dévouement. Il va apprendre non seulement à devenir père mais éprouver pour la première fois de l’amour pour un de ses enfants. Vesle-Gabriel deviendra sa seule raison de vivre.

Amalie Skram dépeint avec talent la misère sociale et ses ravages, et le poids de l’ignorance qui ne permet pas de changer les comportements hérités. Avec finesse, elle montre que les sentiments sont eux aussi la conséquence d’une certaine forme d’éducation et la reconnaissance de l’humanité en l’autre. Que tout cela est une construction et une conséquence de la culture.

 Amalie Skram est une auteure qui m’a énormément touchée. Elle fait partie de ces voix oubliées, et je suis heureuse de lui donner une place sur Litterama. Cela grâce au travail de la traductrice Luce Hinsch qui nous livre une langue simple et belle, et une traduction parfaite, et les éditions Gaïa qui ont le courage de promouvoir des œuvre du patrimoine nordique et européen. Il faut saluer encore et toujours ces initiatives !

Des femmes et de l’écriture – le bassin méditerranéen

« Qu’il soit prise directe avec soi-même pour compenser des manques, ou affrontement avec les mots, ou même dénonciation d’un ordre établi, le roman écrit par des femmes est une mise à feu, un règlement de compte avec un monde créé par l’homme aux mesures de l’homme qui a inventé la guerre, hérissé la planète de barbelés et fait croire à la femme qu’elle n’a pas de valeur en dehors de lui. »

des-femmes-et-de-lecriture-le-bassin-mediterraneen

Résumé de l’éditeur

Le pouvoir de l’écriture qui soulève le problème du rapport des sexes sera une compensation à un pouvoir politique féminin souvent absent sur les deux rives de la Méditerranée, en particulier sur la rive Sud. Des littéraires, linguistes, philosophes, psychologues, sociologues, anthropologues, juristes, et journalistes ont examiné et analysé dans des approches pluridisciplinaires l’écriture des femmes du bassin méditerranéen donnant aux lecteurs et lectrices qui s’interrogent sur le sujet des outils de réflexion qui leur permettront d’alimenter leur propre travail. Un ouvrage dirigé par Carmen Boustani et Edmond Jouve.

Charivari – Nancy Mitford

Nancy-Mitford

Nancy Mitford – Charivari – 1935 réédition Christian Bourgois Editeur, 2011 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Anne Damour. Poche 10/18 n° 4547

Nancy Mitford (1904-1973) est née à Londres mais a passé une grande partie de sa vie en France. Elle connaît le succès avec « La poursuite de l’amour » qui, publié en 1945, s’est vendu à plus de un million d’exemplaires. Son autre grand succès, « L’Amour dans un climat froid »,  paraît quatre ans plus tard.

Eugenia Malmains, héritière rebelle d’une riche famille aristocratique, milite pour le parti fasciste de l’Union Jackshirts. Elle est convoitée par deux dandys coureurs de dot passablement cyniques qui adhèrent au mouvement afin d’obtenir ses faveurs. D’autres personnages se mêlent au trio, une bourgeoise dont les prétentions artistiques sont aussi vaines que ridicules, une duchesse en mal d’amour, et une lady à qui le mariage malheureux inspire des réflexions désenchantées et beaucoup d’amertume. Duperies et faux-semblants n’empêchent pas tout ce beau monde de chercher un sens à sa vie…

Dans l’histoire littéraire, Nancy Mitford apparaît comme un auteur de comédie de mœurs légères, dont les personnages sont toujours des héritières fortunées, des coureurs de dots, ou des amants rivaux et qui se terminent invariablement  dans d’impeccables happy-end. Superficielle, Nancy Mitford ?

Pas autant qu’il pourrait y paraître … Elle emprunte les conventions d’un genre pour mieux les détourner avec un humour parfois féroce et une ironie qui montre la vanité ou le ridicule des personnages.  Il ne s’agit pas seulement de faire rire le lecteur ou de le distraire mais aussi de dénoncer les travers d’un milieu aristocratique, fortuné et futile, bien campé sur ses privilèges, et dont les engagements politiques ne visent qu’à conserver et défendre une position qui leur paraît menacée. Selon Nancy Mitford, on peut se moquer de tout et de tous. Rien ne doit être pris au sérieux. La Guerre viendra cependant démonter cette belle assurance. Toutefois, dans la veine des romans sentimentaux, Charivari est une étude de l’amour et du mariage à ceci près que la vision en est particulièrement désenchantée. Si histoire littéraire et histoire des femmes sont souvent liées (et ce qui fait la raison d’être de ce blog) c’est parce que le contexte social et politique influe profondément sur les thèmes et l’écriture. A l’époque de Nancy Mitford, les femmes de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie n’avaient pas d’autre alternative que le mariage ; leur propre réussite passait par celle de leur mari. Le mariage devait être sauvegardé, même si son équilibre apparent était seulement de façade. Les intrigues tournaient donc souvent autour de ce projet, de la chasse au mari, des embûches, des aléas et des vicissitudes du mariage. Une esthétique qui doit beaucoup à un certain réalisme.

Charivari est pour une large part autobiographiqueet suscita une énorme brouille familiale. En effet,  le personnage d’Eugenia Malmains, jeune aristocrate fascinée par le fascisme allemand doit beaucoup à sa sœur Unity  qui «  partit s’installer à Munich en 1934 pour y apprendre l’allemand et satisfaire son désir de rencontrer Hitler » selon les informations données par la préface de Charlotte Mosley.  Quant à sa sœur Diana, selon les mêmes sources, elle était follement amoureuse de Mosley, conservateur indépendant qui prônait un modèle de fascisme à la Mussolini. Nancy la dénonça en 1940 au Foreign Office et insista pour qu’elle soit emprisonnée. De même, elle s’opposa à sa libération en 1943. Leurs relations furent interrompues pendant quelques années puis reprirent sans que soient jamais évoquées les questions politiques. Nancy Mitford n’était cependant pas une démocrate comme l’explique Charlotte Mosley, mais « penchait avec nostalgie vers un passé disparu, où une aristocratie soucieuse du bien public vivait encore sur ses terres et où le pays était dirigé par « des hommes de bon sens et fortunés » – un point de vue élitiste qu’elle conserva tout au long de sa vie.  En ce sens, Charivari est un roman extrêmement intéressant car il donne des informations à la fois sur l’époque et sur la tentative de l’auteur de comprendre un mouvement qui a déchiré l’Europe entière et le Monde.

Article remis à l’honneur dans le cadre du mois anglais et avec Lou ou Titine.

challenge-mois-anglais-keep-calm-and-read

Manon Roland – Enfance / Autobiographie d’une étoile

madame-roland-enfance1

j'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiont

En 1791, le 31 mai Manon Roland est emprisonnée, à l’âge de 39 ans. La terreur, responsable de plus de 17 000 exécutions entre mars 1793 et 1794, va la broyer à son tour mais elle ne le sait pas encore. Le 8 novembre, elle n’est pas autorisée à lire le texte qu’elle a préparé pour sa défense et sera guillotinée le jour-même.

Elle s’est défendue pourtant, a écrit des lettres de protestation pour dénoncer l’arbitraire de sa détention. Ce qui n’a pour effet que de lui donner quelques heures de liberté avant d’être incarcérée à nouveau à Sainte-Pélagie et à la Conciergerie. Elle n’en ressortira que pour être exécutée.

Mais elle a la plume facile Manon, elle a toujours écrit beaucoup, d’abord comme journaliste au Courrier de Lyon mais aussi fervente épistolière avec son ami Sophie et des savants qu’elle a rencontrés, lors de ses voyages et avec lesquels elle entretient une longue et régulière correspondance.

Elle écrit pour défendre ses idées, a beaucoup lu les philosophes et sa plume est pour elle une arme de combat. Elle écrit parfois, masquée, sous couvert de son mari dont elle rédige quelques discours ou quelques lettres.

Dans la prison où elle est enfermée, elle « occupe une petite chambre dont elle paie le loyer. Elle achète une écritoire, du papier, des plumes »[1] et décide d’écrire l’histoire de sa vie. Peut-être pense-t-elle à la postérité et à l’image qu’elle laissera après sa mort. Elle tient à laisser son témoignage car croit-elle,  elle se connaît mieux que personne.

Mais pour l’heure, elle écrit dans l’urgence, « fixe fébrilement sur le papier ses souvenirs des événements politiques récents ; elle raconte ses deux arrestations et sa vie en prison, et dresse le portrait des Girondins dont elle-même et son mari, amis de Brissot, partagent les vues. »

Fin août, elle commence ses mémoires qu’elle rédigera entre le 9 août et le début du mois d’octobre : « Je vais m’entretenir de moi pour mieux m’en distraire », écrit-elle en ouverture et signe ainsi la première autobiographie au féminin. Nourrie de ses lectures et de Rousseau notamment, elle tente d’être sincère et vraie et de s’examiner en conscience avec ses qualités et ses défauts.

Manon n’est pas aussi radicale et engagée qu’Olympe de Gouges qui publie en 1791 la célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » et en appelle à l’égalité des sexes. Manon quand elle songe à l’éducation de sa fille, invoque « les devoirs de son sexe » et la nécessité d’être « femme de ménage, comme mère de famille ».[2]

Pourtant si Manon fut exécutée, ce fut non seulement pour son activisme politique mais aussi selon les pamphlets de l’époque, parce qu’elle outre passa les limites de son sexe en voulant s’instruire et participer aux grands débats d’idées. On peut lire dans la « feuille du salut public «  publié le jour de son exécution « […]elle était mère, mais elle avait sacrifié la nature, en voulant s’élever au-dessus d’elle : le désir d’être savante la conduisit à l’oubli des vertus de son sexe, et cet oubli, toujours dangereux, finit par la faire périr sur l’échafaud. »

 Le portrait que Manon dresse d’elle n’est pas sans complaisance :

« Ma figure n’avait rien de frappant qu’une grande fraîcheur, beaucoup de douceur et d’expression; à détailler chacun des traits, on peut se demander où donc en est la beauté? Aucun n’est régulier, tous plaisent. »

Elle commente avec une certaine autosatisfaction tout le chemin qu’elle a parcouru mais n’est pourtant pas dupe : « Je ne sais pas ce que je fusse devenue, si j’eusse été dans les mains de quelque habile instituteur ; il est probable que, fixée sur un objet unique ou principal, j’aurais pu porter loin un genre de connaissance ou acquérir un grand talent : […].

Elle se révèle aussi extrêmement touchante, derrière la façade un peu maniérée, de la petite fille sage, pieuse, réservée et tout occupée à l’étude. On sent touts les mouvements d’une femme en train de se faire, entière, exigeante et passionnée, au caractère inflexible et fière de ce qu’elle accomplit.

Il fallut de toute façon qu’elle fût exceptionnelle pour braver tant d’interdits et laisser son nom dans l’Histoire. Peut-être l’Histoire l’y a-t-elle aidée en lui offrant un rôle à sa mesure.

J’ai été très touchée, quant à moi, par la voix de cette femme, sa douceur et sa force inébranlable, que rien , ni personne ne put faire plier.

Je vais lire de ce pas l’article que lui a consacré Mona Ozouf dans les « mots des femmes ».


[1] Martine Reid

[2] idem

Manon Roland-Philipon – Histoire d’une vie

Roland (Manon) – née Jeanne-Marie Philipon. Femme politique et écrivain française (17 mars 1754-8 novembre 1793).

Madame Roland.png

 

Fille d’un maître graveur, elle se révéla une enfant intelligente et même précoce et apprit très tôt à lire et à écrire. À huit ans, elle se passionna pour la lecture de la Vie des hommes illustres et Plutarque resta un de ses auteurs favoris. Sa passion pour cet écrivain perdura tout au long de sa vie — puis Bossuet, Massillon, et des auteurs de la même veine, Montesquieu, Voltaire. Après un passage d’une seule année au couvent, où elle excellait (il faut dire que l’instruction des femmes à l’époque y était assez rudimentaire), elle continua sa formation intellectuelle en lisant Rousseau et acquit une vaste culture.

Sa mère mourut en 1775 et elle en éprouva un profond chagrin.

En 1780, elle épousa Jean-Marie Roland de La Platière, de vingt ans son aîné, qui fut inspecteur des manufactures à Amiens puis à Lyon. De cette union, elle eut une fille, Marie-Térèse Eudora, en 1781. Economiste reconnu, il fut nommé ministre de l’intérieur dans le cabinet Dumouriez en mars 1792, grâce aux relations de sa femme. Manon aida son mari dans divers projets éditoriaux.

En 1787, le couple s’installa à  Villefranche près de Lyon, puis dans une maison à la campagne, à Clos, dans le Beaujolais, qui appartint à la famille Roland. Ils soutinrent les idées révolutionnaires dans le journal « Le courrier de Lyon » dans lequel ils publièrent des articles régulièrement et écrivirent

Jean-Marie Roland de la Platière.
Jean-Marie Roland de la Platière. (Photo credit: Wikipedia)

aussi pour le « Patriote français » de Brissot.

De retour à Paris en 1790, Manon Roland avait ouvert un salon rue Guéguénaud où se rencontraient Robespierre, Pétion, Desmoulins, Condorcet, Brissot et Buzot, qui fut vraisemblablement son amant, et de nombreux autres, sous le charme de cette femme intelligente et cultivée.

 

Elle fut l’égérie des Girondins, fervente républicaine, et influença fortement son mari.

Député de paris et chef des représentants qui vont former le parti girondin, Brissot appelle à la guerre et rompt avec Robespierre, comme ses amis Roland. Manon fait la connaissance de Buzot, avocat à Evreux.

Elle rédigea la lettre de Roland au roi le 10 juin 1792, insistant pour que l’on crée à Paris un camp de vingt mille fédérés.

Il fut renvoyé de son poste qu’il réintégra dès les débuts de la législative, le 10 août 1792.

 

Horrifiée par les massacres de Septembre, Manon Roland s’éloigna des Montagnards qui lui vouèrent dès lors une haine tenace qui ne cessera qu’avec sa mort. Elle se servit de son mari pour répandre des critiques sur Robespierre et progressiste et modérée, ne voulait pas l’exécution du roi et attaqua Danton de plus en plus violemment par la voix de Buzot. Il ne le lui

François Buzot
François Buzot (Photo credit: Wikipedia)

pardonna pas. Ce fut le commencement de ses déboires politiques : elle fut arrêtée le 1er juin 1793 à l’âge de 39 ans et incarcérée à l’Abbaye. Son mari réussit à s’enfuir et se cacha à Rouen.

Elle parvint à démontrer l’illégalité de cette mesure d’emprisonnement et fut relâchée pour être emprisonnée deux heures plus tard à Sainte-Pélagie puis à la Conciergerie.
Ce fut alors qu’elle se mit à rédiger, ses Mémoires particuliers, des Notices historiques et Mes dernières pensées.

« Amie de la liberté, dont la réflexion m’avait fait juger le prix, j’ai vu la révolution avec transport, persuadé que c’était l’époque du renversement de l’arbitraire que je hais », constate-t-elle amère.

Femme courageuse, elle se défendit elle-même lors de son procès, mais fut condamnée à mort le 8 novembre 1793 et exécutée le jour même, victime de l’une des périodes les plus sombres de la Révolution : La terreur est en marche et sera responsable de plus de 17 000 exécutions entre mars 1793 et août 1794. Son mari se suicida en apprenant sa mort. Quelques mois plus tard, François Buzot, qui était amoureux de Mme Roland, et que celle-ci aimait en retour, se donna la mort alors qu’il allait être arrêté.

Français : Formulaire rempli par la main de Fo...
Français : Formulaire rempli par la main de Fouquier-Tinville (mise à mort de Manon Roland et de Lamarche) (Photo credit: Wikipedia)

Elle se serait écriée, « O Liberté, que de crimes on commet en ton nom ».

En 1796, dépositaire de ses papiers, des amis de Mme Roland, publient une partie de ses mémoires sous le tire « Appel à l’impartiale postérité ». C’est le début de sa célébrité posthume. En 1888, sa petite-fille léguera l’ensemble de ses manuscrits et papiers à la Bibliothèque nationale.

Ses mémoires, et ses lettres ont été publiées de nombreuses fois.

Pour Stendhal, elle était la lectrice idéale de ses romans, et Sainte-Beuve fit d’elle un portrait élogieux. Martine Reid dit d’elle qu’elle fut « une sorte de Mme de Staël de l’époque révolutionnaire ».

Illustration des "lettres de Madame Rolan...
Illustration des « lettres de Madame Roland » de claude Perroud. (Photo credit: Wikipedia)

 

Sources : Dictionnaires des femmes célèbres, Belfond, Enfance de Madame Roland, Préface de Martine Reid, chronologie établie dans la collection Folio.