Québec en novembre

Une fois n’est pas coutume, je continue ma découverte du Québec avec  Karine et Yueyin.

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Quelques rendez-vous :

2 novembre – Littérature québécoise contemporaine
6 novembre – Dany Laferrière
12 novembre – Roman publié en 2018
13 novembre – Un éditeur BQ :la bibliothèque québécoise
14 novembre – BD ou roman graphique québécois
16 novembre – Eric Plamondon
18 novembre – autour de la littérature jeunesse
20 novembre – Classique de la littérature québécoise
22 novembre – Littérature autochtone
23 novembre – Top Ten à la québécoise (top de livres, de raisons, de films, etc.)
24 novembre – Anais Barbeau-Lavalette

 

Une poétesse que j’aime beaucoup aussi, mais qui habite là-bas, à Montréal :

Le cœur battant de nos mères – Brit Bennett / Devenir mère ou pas – Découverte Festival America

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Le cœur battant de nos mères, The Mothers (2016), Brit Bennett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Autrement 2017 (J’ai Lu n°11977)

Le choix du titre en français est assez surprenant, car il induit des représentations qui ne sont peut-être pas tout à fait celles du roman, le titre en anglais est « Les Mères », car la question centrale du roman est bien de devenir mère ou pas. Il évoque des destins de femmes dont la dimension maternelle a été source d’interrogations, et de difficultés, voire d’impuissance. Le suicide, l’avortement, la difficulté à assumer ce rôle de mère sont au cœur du récit.

« L’avortement prenait peut-être un autre aspect quand c’était juste un sujet intéressant pour un article ou un débat autour d’un verre, quand vous n’imaginiez pas que cela pouvait vous atteindre. »

Le droit des femmes à disposer de leur corps et la question de l’avortement a été largement évoqué lors des débats du Festival America autour du Féminisme.

La narration est menée par un chœur, comme au sein de la tragédie, mais un chœur de Mères.

L’auteure avoue s’intéresser depuis longtemps au rôle des femmes au sein des Eglises, souvent cantonnées aux basses œuvres et rarement mises en avant. Elle a donc décidé de leur donner la parole, de les faire sortir de cet anonymat.

Nadia et Aubrey, les deux protagonistes de l’histoire vivent sans leur mère et se sentent trahies, abandonnées. Leur réponse va consister, par ricochet, à se mettre à distance de la maternité, par peur de devenir leur propre mère et de connaître la même fin tragique ou à conjurer le sort, devenir une mère autre. Deux alternatives que les deux personnages vont devoir choisir.

Le fait d’être membre d’une communauté religieuse va avoir une incidence sur leur vie de jeune femme en devenir. L’Eglise a été un refuge pour elles deux, elles y ont trouvé un soutien. Toutefois cette communauté fermée, et bienveillante, va devenir une force de répression, une force maléfique qui va aussi les juger.

Le chœur de Mères exprime aussi la frustration par rapport à toutes les épreuves qu’elles ont été amenées à vivre dans leur condition de femmes. Elles projettent inévitablement leurs souffrances passées sur la jeune génération.

La question de l’avortement est inévitablement traitée, et d’une façon qui m’a paru terriblement maladroite car le fœtus est toujours envisagé comme un bébé, et non comme un futur possible bébé et par conséquent les femmes assument une forme de culpabilité lorsqu’elles interrompent volontairement leur grossesse.

« Tu l’as tué ! » s’écrie un des personnages.

Le récit décrit une des manifestations contre l’avortement de l’Eglise, le Cénacle, à laquelle appartiennent Aubrey et Nadia :

« Notre manifestation n’avait duré que trois jours. (Non pas à cause de nos convictions chancelantes, mais à cause des militants qui nous avaient rejoints, le genre de Blancs complètement fous qui se retrouveraient un jour à la une des journaux pour avoir fait sauter des cliniques et poignardé des médecins. »

Quand au chœur, elles disent avoir toutes été mères dans leur cœur ou dans leur corps.

Une jolie ficelle qu’il suffirait de tirer…

Brit Bennett est diplômée de littérature à Stanford et fait partie des cinq meilleurs auteurs américains du National Book Award. Son roman a été finaliste de nombreux prix littéraires. Son dernier ouvrage , Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, est paru chez Autrement. On la compare bien sûr inévitablement à Toni Morrison ( !).

L’auteure du mois (Novembre) – Abutsu-ni

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Abutsu-Ni est une poétesse japonaise de l’époque Kamakura , fille d’un gouverneur de la province de Tagima,[1] elle était dame de compagnie (dame d’honneur) de la fille du prince Morisada. Elle épouse le fils du poète Fujiwara Teika et après sa mort, elle se retire dans un couvent bouddhiste, sous le nom d’Abutsu-ni (ni signifie religieux, nom sous lequel elle est connue comme auteure). Elle va développer la tradition littéraire de la famille à laquelle elle appartient.  Elle écrivit plusieurs œuvres, UtataneIzayoi nikkiAbutsu no fumi et Yoru no tsuru, sous forme de mémoires et d’ un journal,  l’Izayoi Nikki (Journal de la nuit du seizième jour de la lune), qui raconte son voyage de Kyoto à Kamura pour défendre les intérêts de son fils Tamesuke dans un procès d’héritage qu’elle gagne en 1280. Son journal paraît plus tard. Il contient Utatane (« assoupissement »)  qui raconte « le déroulement d’un amour pour un gentilhomme comme expérience de jeunesse »[2] et  une partie des waka (poèmes) qu’elle composa. Des lettres à Abutsu constituent un livre d’enseignement  écrit pour sa fille. Yoru no tsuru (« la grue nocturne ») est un manuel de waka écrit à l’intention des aristocrates de haute classe. Une écriture diversifiée et dont la valeur littéraire est reconnue au Japon.

Ses poèmes sont contenus en partie dans son journal. (Littérature de l’époque Kamakura)

[1] Dictionnaire des femmes célèbres, article abutsu-ni,

Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Robert Laffont, paris 1992

[2] Dictionnaire des créatrices, Utatane, Tsugita K. (dir.), Tokyo, Kōdan-sha, 1978 ; Izayoi nikki, Yoru no tsuru, Morimoto M. (dir.), Tokyo, Kōdan-sha, 1979, TABUCHI K., Abutsu-ni to sono jidai, Tokyo, Rinsen shoten, 2000.

Conversation en duplex avec Margaret Atwood

Survivre le coeur des femmes / Vidéo/Festival America 2018

La femme comestible, premier roman de Margaret Atwood

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La femme comestible, The edible woman, 1969, traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Pavillons poche Robert Laffont, Paris 2008, 522 pages

La femme comestible est le premier roman de Margaret Atwood, publié en 1969 et écrit au plus fort du Canadian Woman’s Liberation Movement. Constitué de trois parties d’inégales longueurs, la narration alterne de la première à la troisième personne pour revenir à la première, témoignant de la quête d’identité de la narratrice.

Depuis que Marian est fiancée, et qu’elle sait qu’elle va se marier, abandonner son travail et certainement faire des enfants, l’angoisse l’étreint et elle ne peut plus rien avaler. Conflit entre ses désirs, certainement inconscients, et le rôle social qu’elle est amenée à jouer, le rapport à la nourriture devient le fil conducteur du récit.

Opératrice en marketing, son quotidien d’enquêtrice, la mène de porte à porte, à tenter de cerner les besoins ou désirs des consommateurs pour mieux les manipuler grâce à de savantes études marketing. Or, malgré la révolution sexuelle des années soixante, Marian MacAlpin est prisonnière des valeurs de la génération qui la précède, produit de consommation comme un autre, dont on attend qu’il réponde exactement aux attentes du consommateur masculin.

En effet, une femme, à l’époque ne se définit qu’à travers l’homme qui partage sa vie, mère nourricière, et reproductrice, ses enfants assurent son destin, circonscrit au cercle étroit du foyer. Elle est une femme comestible, dévorée symboliquement par son mari et ses enfants. Jusqu’à ce qu’elle reprenne le contrôle de sa vie. Marian sent en effet que son moi et son corps sont en train de se séparer, et que ce dernier ne lui obéit plus traduisant sa coupure avec la réalité. L’assimilation par le corps des aliments est analogue à l’assimilation par le corps social et  la transformation de la femme en sujet socialement acceptable. Elle est ainsi « digérée ». L’homme assume un rôle de prédateur, la femme étant une proie comme une autre. C’est aussi pour cette raison qu’elle ne peut plus manger, elle entend le « cri » de la carotte, par solidarité en quelque sorte avec toutes les autres proies.

Margaret Atwood analyse finement les stéréotypes de genre à travers plusieurs personnages, soit qu’ils les respectent ou  qu’ils en prennent le contre-pied, tel Duncan, qui refuse d’être un homme fort et protecteur. Ou Ainsley qui veut faire un bébé toute seule, en dehors du mariage.

Il y aurait bien d’autres choses à dire, tellement ce roman est riche de symboles et de métaphores. Il est souvent d’un humour grinçant, j’avoue que j’ai souvent ri à sa lecture.

« Vous risqueriez de faire quelque chose de destructeur : le besoin de nourriture passe avant le besoin d’amour. Florence Nightingale était une cannibale, vous savez. » , l’avertit Duncan.

lire margaret Atwood

F…comme Féminisme : Le Deuxième Sexe – Festival America 2018

Dilili à Paris, un conte féministe de Michel Ocelot

Michel Ocelot, pour la première fois, met en scène une héroïne, une petite fille nommée Dilili.

« Au départ, je veux défendre les femmes et les petites filles qui ont besoin d’être défendues partout dans le monde et pour défendre les petites filles, je me suis dit qu’il fallait que ce soit une petite fille, et c’est comme ça qu’elle est arrivée. En choisissant Paris en 1900 pour la beauté des costumes et des décors, je me suis dit mais en 1900 à Paris, il n’y a que des blanchâtres, il faut que je trouve un peu plus de couleurs, j’ai trouvé Chocolat et Randolph le barman grâce aux peintures de Toulouse Lautrec, et j’ai fait venir de Nouvelle Calédonie une petite kanake, qui est venue tout naturellement, parce qu’on faisait des villages reconstitués indigènes dans les jardins publics », explique Michel Ocelot lors des interviews.

Dilili enquête, en compagnie de son ami Orel, jeune coursier parisien, sur la disparition de petites filles, dans le Paris de la Belle-Epoque. Ce sont les maîtres-mâles qui sont à l’origine de ces enlèvements de fillettes. Un conseil de guerre, composé de Sarah Bernhard, Marie Curie et Louise Michel, va se tenir afin de préparer un plan d’attaque et et mettre ces bandits hors d’état de nuire.  C’est cependant la cantatrice Emma Calvé, qui va accompagner la fillette dans ses aventures. Ce film est aussi une galerie des intellectuels et des artistes de cette époque, Marcel Proust, Claude Monet, Auguste Renoir… Mais ce sont les femmes toutefois qui tiennent le haut du pavé. Ce sont elles qui sont d’ailleurs menacées, car les premières étudiantes sont acceptées dans les Universités, et les premières chercheuses, avec Marie Curie, marquent de leurs noms les découvertes scientifiques. Dilili est aussi une jeune métisse, dont l’identité est parfois contestée, trop noire pour les « blancs », trop blanche pour les « noirs » – si tant est qu’il y ait des blancs et des noirs – « blessure secrète qui s’ajoute aux autres », dit le personnage d’Emma Calvé.

Dilili est une petite fille qui me tient particulièrement à cœur.

Dilili est devenue messagère de l’UNICEF en faveur des petites filles,  « Nous, les filles, avons le droit de grandir, de découvrir le monde et d’étudier en sécurité. La curiosité des filles ne doit connaître aucune limite. Avec l’UNICEF donnons aux filles le pouvoir d’inventer l’avenir. Nous délivrerons toutes les filles pour qu’elles puissent vivre leur enfance », promet-elle. 
Vu sur: https://www.unicef.fr/article/dilili-heroine-de-michel-ocelot-devient-messagere-de-l-unicef

Féminisme, le deuxième sexe (3) – Le poids de la religion et des sectes aux Etats-Unis – Festival America

Dominique Chevalier : Un système religieux, un système sectaire, a établi des mœurs et une hiérarchie qui ne sont pas à l’avantage des femmes, je voudrais vous entendre sur la religion dans la lutte des femmes.

Dans les sectes, le pouvoir est toujours détenu par un homme…

Jennie Melamed : Les Etats-Unis ont toujours eu une position étrange par rapport à la religion et je n’ai trouvé ça dans aucun des autres pays occidentaux que j’ai visités. Je n’ai pas trouvé cette espèce de pulsion sauvage où on se définit soi-même par rapport à la religion.Je suis frappée par le fait que Dieu, la peur de l’enfer, tous ces concepts soient utilisés pour justifier toutes les actions qui ont été entreprises par les hommes notamment l’esclavage, les rôles contraignants attribués aux femmes, aux enfants, la justification « C’est ce que veut Dieu et si vous ne voulez pas aller en enfer, faites ce qu’on vous dit. ». Mais je suis très intéressée aussi par le fait que des groupes chrétiens, juifs, musulmans, de femmes sont en train de récupérer les idées positives qui sont dans les textes originaux, les textes fondateurs religieux, en avançant que « Nos textes remontent très loin, ils sont très anciens, cela a maintenant évolué,il faut maintenant les comprendre autrement. » Aux Etats-Unis, on a énormément de sectes, dont certaines sont plus célèbres que d’autres, je pense ici à la scientologie, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs et qui est authentiquement américain, et c’est tellement étrange et inconcevable pour moi que je trouve cela fascinant, même si cela suscite chez moi une très grosse colère, quant à l’exploitation que cela représente des individus. En ce qui concerne les sectes, ce qui m’a frappé, c’est que le pouvoir est toujours détenu par un homme, Dieu est toujours représenté par une puissance masculine, je n’ai jamais trouvé d’exemple de secte où le pouvoir soit donné aux femmes, ou soit dirigée par une femme. Dans les recherches que j’ai faites, j’ai vu beaucoup de choses autour de la situation des enfants, il y a un texte de la nièce de David Miscavige qui a grandi dans la scientologie, une vie de labeur physique épuisant, elle n’allait pas à l’école, ne recevait aucune éducation, ni aucune culture. Heureusement il y a beaucoup de gens prêts à voir le pouvoir féminin comme quelque chose de positif, comme une force pour aller de l’avant mais il faut savoir que, à cet égard, les sectes n’évoluent pas, ne changent pas, on ne voit aucun progrès dans le partage du pouvoir avec les enfants, et les femmes, qui leur permettrait de décider de leur vie. Je trouve cela à la fois cela fascinant et terrifiant.J’ai récemment été contactée par une jeune femme qui avait quitté une secte, en laissant une partie de sa famille derrière elle, qui ne voulait pas la suivre, et qui me disait qu’il y avait bien sûr des différences entre ce qu’elle avait vécu elle dans cette secte et ce qui était décrit dans mon livre, mais qu’il y avait aussi beaucoup de points communs, et que c’était ça qui était assez effrayant.

Des femmes droguées et violées par plusieurs hommes de leur propre colonie…

Leni Zumas : Ce que disait Jenny au sujet des sectes, il y a un roman très émouvant par l’auteure canadienne Miriam Toews, au sujet d’une colonie mennonite établie en Bolivie, et il a été découvert que de 2005 à 2009 des femmes droguées et violées par plusieurs hommes de leur propres colonies et bien sûr, ces femmes, conformément à l’orthodoxie de cette secte, n’avaient aucune éducation, n’avaient pas le droit d’apprendre à lire, ni à écrire, et le roman s’articule autour des décisions qui vont être prises par les femmes après cela.

  • Sur une île américaine, des familles vivent depuis plusieurs générations en totale autarcie et dans la croyance que le monde a plongé dans le chaos. Elles suivent le culte strict érigé par leurs pères fondateurs et mènent une vie simple, rythmée par les rites de leur foi. Dans cet environnement rigoureux, un groupe de très jeunes filles s’approchent de « l’été de la fructification », la cérémonie qui fera d’elles des femmes. L’une d’elles va se révolter, entraînant ses amies dans sa lutte désespérée, confrontant sa communauté à ses mensonges et à ses lourds péchés.

    « Entre Kazuo Ishiguro et Margaret Atwood. » The New York Times Book review

L’habitude des bêtes, Lise Tremblay/ Découverte Festival America 2018

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L’habitude des bêtes, Lise Tremblay, éditions Boréal 2017 pour l’édition au Canada, Editions Delcourt pour la présente édition.

Je poursuis ma découverte des romancières québécoises, avec leur langue si savoureuse et leur talent de narratrices.

Lise Tremblay est née à Chicoutimi. Elle a obtenu plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général pour son roman « La danse juive » et le grand Prix du livre de Montréal en 2003 pour son recueil de nouvelles « La héronnière ».

L’habitude des bêtes est étrangement un roman d’hommes, d’hommes qui parlent peu, qui expriment rarement leurs sentiments mais qui, à la suite de drames survenus dans leur existence, ont entamé une révolution intérieure qui va peu à peu transformer leur façon de vivre leur virilité.

Les « vrais » hommes n’aiment la nature que pour la dépouiller, ils prennent sans demander, utilisent l’intimidation et la violence pour parvenir à leurs fins. Ils sont les maîtres de la nature avec laquelle ils ne cherchent pas l’harmonie mais la domination. Des loups vivent dans le parc où ils sont protégés, mais ils ont eu le malheur de s’approcher un peu trop près des habitations des hommes. Est-ce une menace ? Ou plutôt n’est-elle pas dans les cœurs et les mains de ceux qui revendiquent si férocement leur virilité ?

Le narrateur a adopté un chien qui a changé sa vie et son rapport aux autres. Il le dit, il a été un père odieux sans s’intéresser ni à sa fille, ni à sa femme, obsédé par son hydravion, et par sa vie de luxe.

Sa fille a souffert longtemps, elle ne veut être ni fille, ni garçon, rien en trop, rien qui dépasse. Elle va prendre une décision qui va changer sa vie.

Un jour tout change, peut-être l’habitude des bêtes.

Il ne se passe pas grand-chose dans ce roman, mais là encore il est comme un visage familier, que l’on reconnaît même de loin, même en plein brouillard, une silhouette, une démarche, quelque chose de connu et de rassurant, d’aimé aussi.

Alors que le Québec est si loin, et ses hivers si rudes, sa nature si indomptable parfois.

Mais les cœurs qui battent sont les mêmes…

Je ressors de cette immersion au Québec vraiment chargée de trésors sur lesquels je ne vais pas manquer de veiller.

Merci les amies !

Rivière tremblante -Andrée A. Michaud / Découverte Festival America 2018

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« J’affectionne le roman noir parce qu’il y a toujours un mystère qui plane. Mais je veux en faire à ma manière, que ça dépasse la seule enquête policière.»

Rivière tremblante est tout à fait de cette eau-là, pour ne pas faire de mauvais jeu de mots. Deux enfants disparaissent, une enquête est (mal-)menée, les victimes sont soupçonnées d’être des bourreaux, et plus rien ne va de soi.

Mickaël Saint-Pierre, douze ans, a disparu dans les bois de Rivière-aux-trembles alors qu’il était en compagnie de Marnie Duchamp,  Andrée A. Michaud ne nous épargne aucun des tourments de l’âme de la jeune fille, la détresse, la culpabilité qui la hantent  et ont ravagé son existence. S’il y a un enfer il est bien sur Terre et ce sont les hommes qui l’ont inventé, aucun doute là-dessus.

D’ailleurs trente ans plus tard, au même endroit, Bill Richard, dont la fille a également disparu, emménage à Rivière-aux-Trembles.

Marnie, vous savez, c’est celle qui part avec la caisse, dans le film de Hitchcock, un prénom tout fait pour vous porter la poisse, et comme si ce n’était pas suffisant d’avoir tant souffert, l’auteur en remet une petite louche au cas où.

On retrouve les bois, les lacs, les hivers enneigés, les tempêtes du Québec, et la belle langue aussi.

Je crois que nos amies québécoises ont un potentiel littéraire certain, et qu’à les lire, on peut attraper une sorte de virus, qui inciterait à lire et ouvrir d’autres livres.

D’ailleurs, je commence à me demander où je vais passer mes vacances l’été prochain, hum.

Il existe un certain nombre de lecteurs-trices fan de polar, je vais essayer de les convaincre de lire celui-ci dans le cadre du challenge organisé par Sharon.

Girl – un chef d’oeuvre !

Girl est un film belge réalisé par Lukas Dhont, sorti en 2018 au Festival de Cannes 2018. Il est sélectionné en section Un certain regard au Festival de Cannes 2018 et remporte la Caméra d’or, le Prix FIPRESCI et la Queer Palm, alors que Victor Polster remporte le Prix d’interprétation de la section Un certain regard. (Wikipédia)
Date de sortie :   10 octobre 2018 (France)
Réalisateur : Lukas Dhont
Bande originale : Valentin Hadjadj
Récompenses : Caméra d’or, Prix du milleur acteur un certain regard
Langues : Néerlandais, français
Ce film porte magnifiquement la voix d’une adolescente qui a choisi de quitter son sexe biologique pour être en accord avec elle-même.  En effet nos identités sexuelles sont multiples et ne coïncident pas toujours : chromosomique, anatomique, 
hormonale, sociale et psychologique, elles sont autant de manières d’être soi. 
Tous ceux qui en éprouvent les ambiguïtés doivent emprunter des chemins parfois épineux pour retrouver une cohésion personnelle et une identité plus stable.
L’adolescence est un âge où les mouvements du cœur et l’urgence du désir portent à leur paroxysme les possibles contradictions. C’est la grande force du film d’exploiter les ressorts de l’adolescence pour en nourrir la narration, les mouvements intérieurs du personnage guident l’écriture cinématographique.
Ce personnage est porté avec une grande justesse, une grâce infinie, par le jeune prodige Victor Polster, né à Bruxelles en 2002, danseur à l’École Royale de Ballet d’Anvers. Il a seulement 14 ans quand il incarne le personnage sous la direction de Lukas Dhont.
A voir absolument !

Auteure du mois (octobre) – Marie-Geneviève Thiroux d’Arconville(1720-1805), la passion des sciences

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Marie-Geneviève Thiroux d’Arconville (1720-1805)

Son père était fermier général. Elle épousa, sans avoir rien demandé ( !), à quatorze ans, un conseiller au Parlement avec lequel elle eut trois fils. [1]Elle publia de nombreuses œuvres sans y mettre son nom. Aussi deux siècles après, on ne connaît toujours pas ses travaux. A l’époque une femme qui honore son sexe, est une femme « dont on n’entend jamais parler ». D’ailleurs elle le déplorait : « Affichent-elles la science ou le bel esprit ? Si leurs ouvrages sont mauvais, on les siffle ; s’ils sont bons, on les leur ôte, et il ne leur en reste que le ridicule d’en être les auteurs ».[2]

A part chanter, danser, faire de la musique, broder, tricoter, on n’apprend rien aux filles, si ce n’est, peut-être, la lecture et le catéchisme. Et bien sûr, elles ne peuvent ni étudier, ni enseigner en dehors de la maison.

Toutefois, elle parvint à suivre les cours au Jardin du roi de Bernard de Jussieu et du chimiste Rouelle[3], des leçons des anatomistes Sénac et Winslow, et des chimistes Macquer et Poulletier de la Salle.

Elle se lia également avec Voltaire, Jussieu, Lavoisier, Fourcroy.[4]

A force d’un travail acharné, elle devient une vraie spécialiste de son domaine, et rédige un « Essai pour servir à la putréfaction » (1766) dans lequel elle étudie les agents antiseptiques prévenant la putréfaction ou restaurant les chairs corrompues (On raconte qu’elle fit plus de trois cent expériences !) et traduit « Leçons de chymie » de P. Shaw (1759). Après 1766, elle se consacre à des traités de morale, De l’amitié et Des passions(1764)[5], des recherches historiques (biographiques), de la Vie du cardinal d’Ossat à l’Histoire de François II, en passant par la Vie de Marie de Médicis (3vol, 1774) et  écrit des romans, Mémoires de Mlle de Valcourt et L’Amour éprouvé par la mort (1763).[6]

Une vaste culture donc,et des talents variés, qui brouillèrent un peu l’image que ses contemporains pouvaient avoir d’elle mais qui préfigura les premières tentatives pour s’illustrer dans les sciences.

[1]   Dictionnaire des femmes célèbres, article, Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Robert Laffont, paris 1992

[2] Les conversations d’Emilie, t.II, 12e conversation, p 209-210

[3] Madame d’Arconville, Une femme de lettres et de sciences au siècle des Lumières, Hermann, Histoire des sciences, 2011, Hermann Editeurs

[4] Dictionnaire des femmes célèbres, article, Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Robert Laffont, paris 1992

[5] Dictionnaire des créatrices, Élisabeth BARDEZ et Marie-Laure GIROU-SWIDERSKI

[6] ibidem

Coeur Cousu de Carole Martinez

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Le mot texte vient du latin textus, de texere, tisser. Celui qui conte, qui raconte est celui qui tisse, qui met ensemble, et fait naître l’histoire et le sens. Celui qui a une histoire, naît et meurt, a donc un début et une fin, un sens, une direction. Frasquita, l’héroïne de cette histoire, hérite de sa mère une boîte que se transmettent de mère en fille, les femmes de la famille,  depuis plusieurs générations.  Cette boîte est rempli de fils et d’aiguilles. Frasquita n’est pas celle qui raconte, celle qui tisse, car c’est Soledad, sa fille, qui aura pour rôle de transmettre l’histoire familiale, celle qu’on lui a racontée et qui s’est déroulée dans sa plus grande partie avant sa naissance.

Frasquita est celle qui coud, qui répare, qui recoud, qui fait tenir ensemble les deux bords du monde, l’ici et l’au-delà. Elle ne répare pas les blessures, car la cicatrice aussi fine soit-elle garde la mémoire des souffrances passées. Simplement elle recoud. Parfois le fil casse et l’homme et son désir qu’elle avait ainsi rassemblés, se séparent à nouveau.

Dans ce roman qui est aussi le récit d’une folle équipée, d’un voyage et d’une fuite, les femmes ne sont pas épargnées, victimes des traditions d’une Espagne du sud ancestrale et archaïque, où la religion se mêle de traditions païennes héritées des temps encore plus anciens et d’un fervent mysticisme. Les rencontres sont toujours manquées entre les hommes et les femmes dans cette société rigide où le plaisir est interdit et seule la procréation est valorisée pour la survie du groupe. Cette histoire se passe pourtant à l’époque de Pasteur, apprend-on avec surprise, tant on se croirait encore au Moyen-Age.

D’ailleurs l’une des filles se demande à un moment du récit si ce que ces femmes se transmettent à travers cette boîte n’est pas tout simplement leur douleur.

Mais cette société se fissure : bouleversements politiques, guerre civile, nouvelles idéologies font trembler ses bases. Car l’histoire de Carole Martinez se nourrit d’éléments empruntés à l’histoire, et possède une veine parfois réaliste, mêlée au merveilleux, à la magie des contes et de la poésie. C’est pourquoi certains critiques le rangent dans la tradition latino-américaine du réalisme merveilleux.

L’écriture de Carole Martinez sait rester légère malgré la gravité parfois du propos.

Ce roman a été un parfait coup de cœur. J’ai beaucoup aimé son écriture, très poétique et le texte s’orne de magnifiques métaphores. Une belle découverte, à lire absolument.

La femme auteur au XVIIe siècle – Citation Mona Ozouf « Les mots des femmes »

« Toutes connaissent le prix que doit payer à la société la femme auteur : la marginalité, le ridicule, le manque d’amour, l’affrontement direct et violent avec le monde masculin. » Mona Ozouf page 14 « Les mots des femmes »

Steinunn Sigurdardóttir, Le cheval soleil – Les meurtrissures de l’enfance en Islande

Steinunn Sigurdardóttir, Le cheval soleil Editions Héloïse d’Ormesson, octobre 2018 traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson

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« L’origine du mal réside dans la vulnérabilité de l’enfance dont les meurtrissures, telles un présage, oblitèrent l’avenir »

Lilla, notre héroïne porte le nom d’une fleur mais elle n’est qu’une fleur maladive privée de soleil , sur cette île à l’interminable hiver où tout, la nature comme les gens, est plongé dans la pénombre. Elle grandit à l’ombre de la mauvaise foi des adultes, privée de l’amour de ses parents plus occupés à soigner les enfants des autres qu’à s’occuper des leurs. Ragnhildur part dans de grandes envolées théoriques sur le malheur du monde, elle grogne, se révolte et souffre des maux de l’humanité bien à l’abri dans son universel de pacotille – alors que sa petite fille souffre plus encore là, sous ses yeux –  quand elle ne s’abîme pas dans un lointain chagrin d’amour. Lilla s’occupe de son frère Mummi, lui tient chaud de son petit corps malingre. Lilla portera ses premières couleurs sous la caresse d’un premier amour, un beau blouson bien chaud et lumineux, et s’allègera du même coup d’une partie de son prénom pour devenir Li. Mais le mal est là, tapi dans les sombres replis de la chair et du cœur, et ce sont les meurtrissures de l’enfance, qui obscurcissent l’avenir . Comment aimer quand on ne l’a jamais été ? Comment faire confiance à un autre ? Tel est le dilemme dans lequel se trouve Li.

            Il y a dans ce livre un personnage tragique, que les enfants appellent l’herbivrogne, une femme devenue alcoolique à la suite du départ du père de son enfant, mais mère au plus profond de l’âme. Impossiblement mère pourrait-on dire car son alcoolisme l’empêche de s’occuper de son enfant qui finalement lui sera retirée. La petite Dor deviendra l’amie imaginaire de Li, la seule dans ce monde déserté.

Il y a dans ce livre une grande mélancolie, une forme de tragédie moderne où le destin implacable broie les êtres dans un scénario écrit d’avance. Il n’y a pas de rédemption possible sur cette terre, ou alors ce n’est qu’une illusion. On voudrait s’en sortir mais on ne s’en sort pas, la volonté ne suffit pas. Propos pessimiste s’il en est, poignant parfois mais aussi ironique, un pied de nez aux happy end de tous poils. Le récit est émaillé de poèmes qui donnent une couleur particulière au livre.

J’ai beaucoup aimé ce livre, mais comme à distance tellement il semble périlleux de s’identifier au personnage ! Une lecture tragique en somme…

Il y a cette petite phrase plutôt désabusée d’un personnage qui dit « La vie serait donc faite de ce qui ne s’est jamais passé.[…] Vie faite de rien ou de moins que rien. »

Vie faite d’espoir et de vaine attente …

Un beau livre plein de mélancolie.

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