Médée jouée (2) Médée d’Anouilh

Paroles de femme : Médée (3)

« Ce que tu dis des hommes

ne vaut pas pour toi; mais cela accable

deux, trois fois plus une femme

qui a dû accoucher. Elle vieillit avant l’heure,

et ensevelit le sang de son corps, pour qu’éclate

le rire des enfants. A ses seins

les innocents boivent, afin qu’un futur,

un devenir s’accomplisse; une vie

périlleuse, et la déchéance de l’éternelle beauté. »

in » Médée » Hans Henny Jahnn

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Les réécritures de Médée (6) – Médée Matériau de Heiner Müller

heiner mullerMédée Matériau in Germania, Mort à Berlin, 1985 pour la traduction française. traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger

Vignette Les femmes et le théatre« Mes textes sont écrits souvent de telle manière que chaque phrase, ou une phrase sur deux, ne montre que la partie émergée de l’iceberg, et ce qu’il y a en dessous ne regarde personne. »
Heiner Müller

La Médée de Heiner Müller me touche particulièrement par sa force brute, forme ramassée en vers, entre théâtre et poésie, toujours au bord de l’implosion. Mais peut-être aussi parce que sa brièveté, entre deux textes (Rivage à l’abandon, Paysage avec Argonautes), éclaire un aspect qui pour moi s’était dilué dans les autres versions beaucoup plus longues, le rapport entre la trahison et la mort. Les propos de Heiner Müller le rendent encore plus bouleversant lorsqu’il raconte ce qui a semblé pour lui la pire expérience de la trahison : « Quand mon père a été arrêté en 33, j’ai compris ce qui se passait. On a jeté pêle-mêle ses livres, on l’a frappé et moi j’ai regardé par le trou de la serrure — ce qui est aussi une situation théâtrale -, et puis je suis retourné dans mon lit. (…) Et puis la porte s’est ouverte, mon père était encadré par deux SA, et il m’a appelé. J’ai fait semblant de dormir. C’était ça, ma trahison. »[1]

Ce thème est éternel car nous faisons chacun notre propre expérience de la trahison ; elle s’inscrit dans notre humanité même, nos failles les plus profondes, trahison d’un amant, d’un ami, d’une idée, d’un idéal, d’un rêve. Ce moment où on est projeté rampant sur le sol condamné à ne plus jamais vraiment se relever.

«  Ma trahison qui fut ton plaisir », « Prends Jason ce que tu m’as donné/ Les fruits de la trahison issu de ta semence. »

Médée a trahi la confiance de son père en aidant Jason à voler la Toison d’or, sa patrie, la Colchide, pour l’envahisseur étranger, son frère qu’elle a tué et dépecé pour ralentir leur fuite.

La collaboration avec l’ennemi dans sa tentative de colonisation, est la première des trahisons de Médée, et peut se lire dans toute l’histoire de l’Europe, pour tous ceux qui à un moment donné ou un autre, ont aimé l’envahisseur étranger.

Une Médée puissante qui résonne de manière vibrante de toute l’Histoire de ce continent mais pas seulement (Que pouvait-on penser des amours d’une vietnamienne et d’un yankee ?).

Heiner Müller est un dramaturge, directeur de théâtre, et poète est-allemand. Après la Seconde Guerre mondiale, il choisit de rester dans la RDA naissante, pour des raisons politiques et personnelles. Ses parents sont passés à l’ouest en 1951 mais il ne les a pas suivis. Nombre de ses textes ont été interdits et joués à l’Ouest avant la chute du mur. Il est mort à l’âge de soixante-six ans[2] , né en 1929 mort le 30 janvier 1996. Directeur du Berliner Ensemble, le théâtre mythique de Bertolt Brecht, « il avait été profondément marqué par la guerre et ses trahisons qui lui inspirèrent une œuvre puissante, provocatrice et sans illusion  sur la nature des hommes et de la politique. » (voir la revue de presse très complète sur le site des Éditions de Minuit).

[1] http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Medee-Materiau-2093/ensavoirplus/idcontent/11527

[2] http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=livAut&auteur_id=1436

Médée-matériau

La femme et l’art : « Chaos sur la toile » de Kristin Marja Baldursdottir

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Chaos sur la toile, Kristín Marja Baldursdóttir Gaïa Editions 2011 (2007 pour la version originale) traduit de l’islandais par Henrý Kiljan Albansson

Chaos sur la toile est la suite de « Karitas, sans titre » que j’avais déjà lu et chroniqué ici mais qui peut se lire indépendamment.

Dans ce second Opus, nous suivons la suite de Karitas, peintre islandaise qui tente de vivre de son art malgré les inévitables contraintes liées à sa condition de femme, contemporaine de Simone de Beauvoir dont elle découvrira l’œuvre lors d’un séjour à Paris.

A chaque fois que Karitas se trouve libérée des contraintes matérielles et peut à nouveau se consacrer à son art, de nouvelles obligations lui échoient, dont une petite fille que ses parents ne peuvent élever et qu’elle amènera à Paris.

Nomade, elle sillonnera le monde, de Paris à New-York pour revenir en Islande. Son œuvre, ce chaos sur sa toile, épousera les interrogations et les recherches de son temps, art concret, tourmenté, puis abstrait, conceptuel, incompris de sa famille et de ses contemporains épris d’académisme. Elle ne peint pas « le beau », ne cherche pas la vérité mais tente de capter ses visions intérieures. C’est lorsqu’elle trouvera écho chez les féministes américaines, que sa notoriété commencera à s’établir.

La femme et l’art

Karitas se demande si les femmes ont façonné des tendances et combien elles sont dans le monde car le monde de l’art est encore et surtout à son époque un monde d’hommes. Un soir qu’elle rentre saoule après une exposition, son frère la met en garde « Tu dois prendre garde à toi, tu es une femme ». Femme artiste , des obligations invisibles tissent les fils de sa conduite. A Paris, elle découvre les tableaux de ses contemporains : « Je les avais vus dans la salle d’exposition, vu ce qu’ils faisaient, les garçons, ils avaient réussi à contrecarrer les formes, les lier ensemble avec des couleurs … »

La femme et la mère

«  La femme croit qu’elle échappe au pouvoir de sa mère quand elle s’en va adulte dans le monde mais quand on a étouffé sa volonté suffisamment longtemps, lui a bien fait longtemps comprendre qu’elle peut seulement faire ce que l’homme décide, elle cherche de nouveau secours auprès de sa mère dans l’espoir d’obtenir alors encouragement et stimulation qu’elle a reçus enfant. C’est l’histoire sans fin du cercle dont les femmes ne réussissent jamais à sortir. »

J’ai beaucoup aimé ce livre car il brasse nombre de thèmes qui me sont chers sur la place de la femme dans l’art et dans la société. Les contraintes , les contradictions et les choix cruciaux qu’elle doit parfois faire. C’est une sorte de livre-fanal pour moi, qui aide à réfléchir.

Mais que d’erreurs de traduction, que de maladresses dans l’écriture de la langue française, tout de même qui gênent malheureusement un peu la lecture. C’est dommage…

Paroles de femmes (3) : Médée de Heiner Müller

Tout en moi est à toi instrument tout entière

Pour toi j’ai tué et enfanté

Moi ta chienne ta putain moi

Moi barreau sur l’échelle de ta gloire

Ointe de tes déjections sang de tes ennemis

et voudrais-tu pour commémorer ta victoire

Sur mon pays et mon peuple qui fut ma trahison

de leurs entrailles tresser une couronne

Autour de tes tempes ils sont à toi

Mon bien la vision des massacrés

Les cris des écorchés ma propriété

Depuis que j’ai quitté la Colchide ma patrie

Suivant ta trace sanglante du sang des miens

Pour ma nouvelle patrie la trahison

Aveugle à cette vision sourde aux cris

J’étais jusqu’à ce que tu aies déchiré le filet

Tissé de mon et de ton plaisir

Médée matériau in Germania, Mort à Berlin Heiner Müller, Les éditions de Minuit

paris_comedie_vanloo_Carle Vanloo, Portrait de Mademoiselle Clairon en Médée, sans date (artiste du XVIIIe siècle), musée de la Comédie Française

Les réécritures de Médée (5) : Médée de Max Rouquette

Max Rouquette – Médée – traduit de l’occitan par Max Rouquette – Magnard 2008

Vignette Les femmes et le théatreMax Rouquette a vécu à Aniane, près d’Argelliers pendant une dizaine d’année comme médecin avant de se fixer définitivement à Montpellier où il prend sa retraite de médecin conseil en 1974. Ardant défenseur de la culture et de la langue occitanes, il a écrit toute son œuvre dans cette langue avant de la traduire en français.
C’est donc une Médée occitane que met en scène l’auteur, renouant avec la sorcière de la mythologie, par delà le bien et le mal, éternelle et insaisissable autant qu’allégorique.
Médée, dont l’orgueil démesuré précipitera la perte de Jason et de ses enfants.
Max Rouquette voyait sa pièce dans un style « pierreux, brutal, dur, sans ornements, mais parfois avec l’ampleur du vent, de la chaleur, de l’air, du ciel, de la nuit. »
La Médée de Rouquette se veut éternelle. Elle continue à interroger chaque homme à travers le mythe.
Il renoue avec la tradition du chœur, resté vivant dans la culture méridionale, le groupe des vieilles, sur le pas des portes, ou sur les bancs, sur les places, épient et commentent la vie du quartier ou du village et de ses habitants. Ce sont les commères à la langue acérée, sans illusions et cruelles, qui déchiquètent de leurs mots celui ou celle qui s’éloignerait de la morale publique. Elles sont mielleuses, et savent distiller le soupçon, alimenter la rumeur.
Il les imagine avec des masques (préface) qui « leur donneraient l’apparence de chouettes, hiboux, grands ducs […], hurlant à la mort, et sans grande pitié au cœur. »
La mère du chœur renvoie la parole majeure, « reprise et balancée et envoyée d’un groupe à l’autre. »
De cette terre de rocailles, et de soleil, rendue chrétienne après de furieux massacres, l’auteur utilise la forme des psaumes qui s’accordant parfaitement à l’occitan, et donnant une musicalité plus grande au texte, lui insuffle une certaine sacralité.
La langue est comme le ruisseau dans les rocailles, elle coule, s’élance, rebondit en cascades, s’apaise en murmures.

Médée est une gitane, une nomade, une étrangère. A l’orée de la ville, dont elle entend seulement les échos, elle fait partie « des voleurs, des exilés, des chasseurs sans feu ni lieu, des condamnés, des bannis. »
Elle est « de ceux qui ont fui leur pays, leur roi, leur peuple ; ceux que poursuit la vengeance éperdue de la haine, et les meutes féroces du malheur. »
Elle est celle par qui le mal arrive.
Elle se dresse, seule, face à l’opprobre et au malheur, indomptable dans son orgueil : « Nous sommes de la race du soleil : nous savons le regarder en face. Il n’est ni roi, ni dieu pour nous faire agenouiller. »
Elle est lucide : « Il n’y a personne pour nous aimer. Quand ils nous acceptent c’est par crainte de nos maléfices. Ils nous donnent pour nous voir partir. Nos feux d’herbes et de chiffons leur empestent tout le pays. »
La solitude de Médée est la solitude de l’exilée, de celui qui se retrouve loin de sa terre natale dont elle a été bannie après le vol de la toison d’or et le meurtre de son frère.
Mais l’homme pour lequel elle a tout quitté non seulement l’abandonne mais la condamne à un nouvel exil. Un exil encore plus douloureux loin de l’homme qu’elle aime et sans ses enfants.
La pièce acquiert à nouveau ici une dimension politique :
« Qui peut parler d’amour, quand c’est la raison d’Etat qui domine ? « (p 59)
Jason abandonne Médée parce qu’il a peur :
« Nous sommes encerclés. Notre tête est déjà vendue. Notre sang va finir par se mêler à tout celui qui marque ton chemin. »
Médée ne tendra pas l’autre joue, non, elle n’est pas cette femme obéissante, à qui l’on peut dicter ses actes. Elle ne se laissera pas frapper deux fois et rendra coup pour coup.
« A moi, monstres cachés dans le sommeil de la matière ; tigres qui n’attendez que l’éclair dans l’apparence du sommeil. »

Elle est bien loin de la résignation professée par le chœur : « Que peut le pauvre dans le malheur ?/Il doit plier comme jonc dans le vent. »
Après avoir enchanté de ses sortilèges des présents mortels pour Créuse et le roi Créon, Médée décide de sacrifier ses enfants :
« Ils sont ces deux innocents, le piège de ta faiblesse, le masque de l’amour que tu gardes à Jason et qu’il faut sacrifier. »
Et il y a cette lutte entre Médée et la vieille pour arracher le couteau funeste. Le temps est suspendu.
« L’eau sera plane quand j’aurai tout effacé et que tout sera redevenu comme au temps passé. »
Comme si le meurtre pouvait tout annuler, comme si les événements pouvaient s’effacer de la mémoire.
« Je suis maîtresse du temps ! » clame-t-elle. Maîtresse du temps tragique, du temps circulaire, du temps de la pièce qui ne s’achève pas lors de la représentation , puisque la pièce continuera à être jouée.
L’espace de la tragédie est l’espace de l’exil : « l’exil de tout bonheur, de toute paix, de tout apaisement, de tout amour. »
Mais l’espace tragique est aussi ouverture sur la pensée et le mythe dans lesquels chaque humain puise assez de souffle pour continuer à avancer.

L’enfance est le lieu où tu passes le restant de tes jours: Rosa Montero « Le territoire des barbares »

Rosa Montero

           L’enfance est le lieu où tu passes le restant de tes jours. Tu as beau faire, les souvenirs t’enchaînent, et tes blessures s’ouvrent inlassablement dans une infernale répétition. De victime tu deviens bourreau : «  Les enfants des ivrognes deviennent alcooliques, les enfants de déments deviennent fous, les enfants battus battent à leur tour leurs enfants ». Ne te fais surtout pas d’illusion, la liberté, c’est pour les riches et les bien-portants… Tout est écrit d’avance dans un déterminisme absolu et fou. Ou peut-être que c’est exactement le contraire, tu n’as pas de rôle à jouer, ta liberté est posée devant toi et tu as toujours le choix entre une gifle et une caresse. Deviens ce que tu es, disait Nietzsche. Les enfants maltraités subissent souvent une double peine : celle qu’ils ont subie et celle du soupçon, d’une violence inouïe, qui les condamne à répéter l’injustice dont ils ont été la victime. « Tout se joue avant six ans » clament les tenants d’une certaine psychologie construite à coup de statistiques. Borys Cyrulnik, après Werner et Smith, deux psychologues scolaires américaines, qui ont observé le phénomène, et John Bowlby, a défini la résilience comme « un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression. La résilience serait rendue possible grâce à la structuration précoce de la personnalité, par des expériences constructives de l’enfance (avant la confrontation avec des faits potentiellement traumatisants) et parfois par la réflexion, ou la parole, plus rarement par l’encadrement médical d’une thérapie, d’une analyse ».

Elle permet de s’échapper du territoire des barbares. Ce territoire clos sur lui-même où se déploie la violence la plus absolue, où règnent la drogue, la prostitution et le meurtre.

Zarza vit une vie bien rangée, semble-t-il, entre les livres qu’elle publie pour une maison d’édition et son frère handicapé à qui elle rend visite régulièrement. Mais surgi d’un passé trouble et douloureux, son frère jumeau, tout juste sorti de prison, menace de la retrouver et de se venger. Mais de quoi ? Et pourquoi ?

Ce livre est une sorte de thriller psychologique que j’ai lu d’une traite mais que j’oublierai, je pense, aussi vite. Il y a cependant une mise en abyme intéressante avec l’histoire du Chevalier à la rose de Chrétien de Troyes et un parallèle intéressant avec l’histoire des jumeaux.

Paroles de femmes (2) : Médée

Oh! des couronnes fleuries pour la mariée, des joueuses de flûte aux pieds nus, des danseuses sans voiles, des musiques dessinant déjà les vagues de l’amour, les vagues que dans le soir, avec quelque peur, brûlée de désir, elle attendra ; les vagues de l’amour qui vinrent vers moi dans le chant seul, la seule musique de la mer;

des vagues seules nous venait le rythme, les vagues profondes du plaisir; et le vent du sud nous dérobait le râle à fleur de lèvres.(Un temps)

L’amour n’a pas besoin de musique pour engendrer la danse de l’amour, ni d’un lit de soie, ni d’une chambre obscure.

L’arche du ciel était notre palais, les étoiles en étaient les lustres, la mer était musique et danse,

et la danse, c’est avec elle que nous la faisions, fidèle à son rythme, venu du fond du temps. (Un temps)

Max Rouquette – Médée

Médée d'après delacroix

Les réécritures de Médée (4/11) – Médée de Jean Anouilh

Jean Anouilh – Médée – La petite vermillon – Editions la Table Ronde – 1947,1997

Vignette Les femmes et le théatre« Quelque chose bouge dans moi comme autrefois et c’est quelque chose qui dit non à eux là-bas, c’est quelque chose qui dit non au bonheur. » (cf p16)

Cette réécriture de Médée a lieu en 1947, la guerre est finie mais a laissé de profondes blessures, et l’Europe se relève à peine de ses décombres.

La version d’Anouilh s’inscrit dans une réflexion sur la résistance. C’est une écriture très belle et très épurée, ma version préférée, à ce jour, de Médée.

Dans la lignée d’Antigone, Médée se pose comme héroïne du refus, libre de dire non, dont la seule liberté consiste à dire non. Héroïne résistante, seule, quand le monde autour d’elle sombre dans la compromission.

La parole de Médée s’élève dans une solitude radicale. Alors que les gens du commun cherchent le plaisir de chaque jour, dans ces petits riens dont la reproduction et la répétition sont essentiels à la satisfaction et au bien-être. Quitte à ce que d’autres meurent pour eux. (cf la Nourrice et le garde pages 90 et 91)

« C’est alors que c’est bon, si on a pu grappiner quelques sous, la petite goutte chaude au creux du ventre. »

Médée vit dans le présent de la scène où elle advient à elle-même, en même temps que naît sa haine pour Jason et sa folie meurtrière. Ce moment où elle devient Médée, personnage tragique, dans la splendeur et le vertige de sa propre démesure.

Ce personnage naît dans le creuset d’un amour fou, terriblement charnel, indomptable et indompté, et de la douleur de l’abandon.

Médée n’est pas de ce monde, sa roulotte trace un espace à la lisière de l’espace social, commun et partagé (Ne pas oublier également que de nombreux roms furent déportés). Elle est en transit, n’appartient à aucun lieu, sinon celui de la tragédie, dans sa lumière solaire et implacable. Sa liberté est le destin auquel elle ne pourra pas échapper.

La scène est le lieu de l’exil, lieu qui condamne le personnage à aller jusqu’au bout de son texte, dans une série limitée d’actions et de paroles qui toutes auront une fin.

Lieu fermé et ouvert puisque Médée sans cesse rejouée et dé-jouée existe à nouveau dans chaque représentation, laissant ouvert le jeu des significations.

La fin tragique n’est pas une fin en soi mais un temps de transition qui ouvre sur de multiples interprétations.

Jason, lui, s’inscrit dans une généalogie, un temps linéaire et orienté : « Faire sans illusions peut-être comme ceux que nous méprisons ; ce qu’ont fait mon père et le père de mon père et tous ceux qui ont accepté avant eux. » (d’avoir les mains sales ?). Il croit échapper au temps de la tragédie dans une illusion qui semble sincère. Il fait le choix de l’avenir. Il accepte ce monde comme il est et souhaite y imprimer sa marque. Ce temps est aussi celui de la génération (sa jeune épouse veut des enfants ; on parle des futurs frères des fils de Jason et Médée.)

Alors que Médée renonce à l’amour et à la procréation symboles de sa soumission.

« Je l’attendais tout le jour, les jambes ouvertes, amputée . » p 21

« Il fallait bien que je lui obéisse, et que je lui sourie et que je me pare pour lui plaire puisqu’il me quittait chaque matin m’emportant, trop heureux qu’il revienne le soir et me rende à moi-même. »

Dans la passion amoureuse, le sujet s’aliène mais la femme plus encore. L’histoire, la psychanalyse, la littérature, la religion, la morale bourgeoise et puritaine l’ont réduite a être une absence de pénis, « amputée », une « chienne » vautrée dans son animalité, une « chair faite d’un peu de boue et d’une côte d’homme. », un « morceau d’homme », et une « putain ».

La femme est-elle seulement l’esclave de sa chair et du désir de l’autre ?

« Mais c’est fini ce soir, nourrice, je suis redevenue Médée. »

Le temps tragique permet à l’héroïne de reprendre possession d’elle-même dans une circularité bienfaisante. Elle revient à elle-même, à sa propre origine comme sujet autonome (capable de se donner sa propre loi.).

Trois longs dialogues d’une grande beauté (Médée et la nourrice, Médée et Créon, Médée et Jason) articulent l’œuvre et lui donne sa respiration dans un lyrisme qui engendre l’émotion (on atteint souvent au sublime, et ici je pense à la pièce de Corneille).

Le rythme est heurté, haletant parfois, contracté dans la douleur, il est celui de la passion (de la pulsion).

Les dialogues sont souvent asymétriques (Jason répond à Médée par des phrases très courtes puis le dialogue enfle jusqu’à donner cette magnifique réplique (p 62 à 68) où Jason raconte son amour de Médée.)

L’amour-passion fait de chacun un monde pour l’autre. Et c’est pourquoi il est tragique et circulaire.

Médée : « Sans moi. Tu as donc pu imaginer un monde sans moi, toi ? »

« Le monde est Médée pour toi, à jamais. »

Jason : « Le monde a-t-il donc toujours été Jason pour toi ?

Médée : Oui ! » (p 53)

La passion réduit le monde à n’être qu’un seul au détriment de tous les mondes possibles, au détriment aussi du monde réel.

La passion fait d’elle un « vautour », une « louve » ainsi que la nomme sa nourrice. Elle redevient Médée dans la solitude du héros tragique.

Jason dit qu’il veut accepter enfin, sortir des griffes de cette passion exclusive et violente. Je ne sais pas si on peu l’entendre dans le sens d’une collaboration. Mais être heureux dans le contexte d’un monde en guerre semble tout bonnement impossible. Comme il me semble également impossible de vivre un amour passionnel et exclusif où un seul prend la place de tous les autres. Les voies de Jason et de Médée sont toutes deux des impasses. C’est pourquoi chacun des deux se retrouvera finalement dans une solitude tragique.
Médée meurt, simple mortelle, dépouillée de son char et de ses dragons.

Jason : « Oui, je t’oublierai. Oui, je vivrai et malgré la trace sanglante de ton passage à côté de moi, je referai demain avec patience mon pauvre échafaudage d’homme sous l’œil indifférent des dieux. »

Paroles de femmes : Médée

Médée :
Tu l’entends?
La nourrice :
Quoi?
Médée :
Le bonheur. Il rôde.
Jean Anouilh – Médée

Les réécritures de Médée (3/11) : Médée de Corneille

Corneille – Médée, classiques et contemporains Magnard, texte intégral.

Vignette Les femmes et le théatreMédée est la première tragédie écrite par Corneille et montée en 1635, sous le règne de Louis XIII et son implacable Richelieu.

Dans son « Examen », rédigé en 1660, il établit la filiation de la pièce avec celle d’Euripide en grec, et celle de Sénèque en latin. Il fait part de ses réflexions et explique les libertés qu’il a prises au nom de la vraisemblance de l’histoire.
Rappelons que le théâtre classique au XVIIe siècle obéit à des principes très codifiés : la vraisemblance, l’unité de temps, l’unité de lieu et l’unité d’action.
Corneille n’hésite pas à adapter ces principes à ses besoins et rompt l’unité de lieu lorsque Médée prépare ses poisons dans sa grotte magique. Pour les mêmes raisons, il reproche aux Anciens de ne pas avoir suffisamment mis l’accent sur la défiance naturelle qu’aurait dû éprouver Créon à l’égard de tout présent venant de Médée la magicienne.
Ainsi, il contourne la difficulté dans la scène où Créuse fait part de son souhait de porter la robe de Médée qui apparaît ainsi comme simple paiement pour la grâce de ses enfants qui échapperont au bannissement.
Créon projette également de la faire porter par une criminelle condamnée à mort afin de s’assurer que ce présent est sans danger.
Le traitement du personnage d’Egée subit également quelques modifications. Il apparaissait dans la pièce d’Euripide comme simple passant qui promet à Médée son hospitalité en cas de besoin. Dans la pièce classique, Egée est éconduit par Créuse dont il est amoureux. Devant son refus de l’épouser, il tente de l’enlever, échoue et est emprisonné. Médée le délivre par calcul et fait de lui son obligé.
D’autres éléments de la pièce sont assez dissemblables : Pollux apparaît dans les premières scènes pour les besoins de l’exposition. Il écoute la narration du sujet car il ignore tout de ce qui s’est passé en son absence (Il se trouvait en Asie lors des événements ).
Créuse, la fille du roi Créon, apparaît dans la pièce (ce qui ne la rend pas plus sympathique) alors qu’elle est absente de la pièce d’Euripide où elle est appelée Glauké (la lumineuse).
Corneille signale avoir traduit une grande partie de la pièce de Sénèque.

Le chœur n’était pas toujours présent sur scène dans la pièce de Sénèque. Il est totalement absent du théâtre classique.

L’écriture, en alexandrins à rimes plates, acquiert une certaine musicalité grâce aux stances qui utilisent l’hétérométrie. Dans Médée, Corneille les utilise pour rendre compte du trouble d’Egée.

Inutile de signaler les difficultés pour les comédiens de jouer ces pièces en alexandrins. Il faut avoir une parfaite maîtrise du texte qui ne souffre pas d’oublis, ou être capable soi-même d’improviser en alexandrins (Il y en a qui y arrivent), et une grande habileté pour opérer les enjambement nécessaires (le comédien ne doit pas marquer de pause à la fin du vers quand la syntaxe n’y incite pas.)
Cette régularité imposée et la torsion opérée sur la langue établissent un carcan dont l’écriture théâtrale n’a eu de cesse de se libérer. Elle possède, cependant une certaine beauté due à sa musique et sa poésie. Homère écrivait ses épopées en vers. L’écriture classique en est donc plus proche d’une certaine façon.
Il ne faut pas négliger la portée morale des pièces classiques et leur rôle de catharsis. D’autre part, la bienséance (interne et externe) commande et certains sujets ne peuvent être représentés sur scène.
Aristote définissait la catharsis ainsi dans sa « Poétique » : imitation (mimesis) faite par des personnages en action (drama) qui suscitant pitié et crainte, opère la purgation (catharsis) des émotions de ce genre. Corneille y ajoute un troisième ressort, l’admiration, au sens d’étonnement, monstres comme héros peuvent donc susciter la fascination du spectateur.
Laissons Jean-marie Clément (1742-1812) dans sa préface à sa Médée (qui fut un échec) , montée en 1779, explique ce choix d’une héroïne monstrueuse.
« Si l’on se contente de présenter Médée, comme l’a peinte Horace, fière et intraitable, d’un caractère ardent et impétueux, incapable de fléchir, sinon pour se venger ; si, au lieu d’en faire une dégoûtante Canidie, on montre en elle une femme que l’amour seule à conduit dans le crime, malheureuse et à plaindre, puisqu’elle est abandonnée ; extrême dans sa jalousie comme dans sa tendresse, et dans sa vengeance comme dans ses bienfaits ; qui, n’ayant rien ménagé pour posséder Jason, est capable de tout oser, plutôt que de le perdre ; si, au lieu de lui faire commettre des atrocités de sang-froid, on la représente troublée, furieuse, et désespérée au moment qu’elle va tuer ses enfants, et poursuivie par les remords après ce parricide ; si, en un mot, dans tous les égarements où la passion la précipite, on la voit toujours punie par ses propres fureurs et un amour indomptable, je ne vois pas comment un tel caractère ne produirait pas sur la scène l’effet le plus tragique et n’y existerait pas l’intérêt, la terreur, la pitié. »

Car c’est bien là le miracle, et l’efficacité de ces pièces, on plaint Médée, et on compatit à sa douleur ; on comprend les tourments et le désespoir qui l’agite. On comprend qu’à un certain moment la douleur trop vive produit un basculement psychique (d’ailleurs le crime passionnel bénéficie parfois de circonstances atténuantes). La vague un peu plus haute est passée par-dessus la digue, un peu plus haute seulement, mais cela suffit.
Elle dit quelque chose de l’humain, de sa capacité d’amour et de déraison. D’ailleurs, les hellénistes font remarquer que dans les premières versions du mythe (voir Mathilde Landrain), Médée n’était pas infanticide. On a donc fait d’elle un monstre (ce que Christa Wolf rectifiera, elle la rend femme, guérisseuse et victime innocente d’un coup monté. Médée fuit un pays en proie à la corruption. L’assassinat de son frère Absyrtos ?  Elle a juste récupéré les restes de son frère démembré par des fanatiques qui l’ont assassiné. Quant à la fille du roi, elle se suicide et les deux fils de Médée sont sauvagement assassinés par les Corinthiens ) mais on a gardé sa profonde humanité. Il est à noter que ce sont des femmes auteurs qui ont retravaillé à partir du mythe, avant la tragédie.

La version de Sénèque :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/medee.htm

Amour toujours, amour d’un jour. Quel est pour vous le plus beau roman d’amour ?

L’amour bouleverse nos cœurs , enchante nos vies et nous fait souffrir mille tourments. Il a inspiré des drames et des tragédies, alimenté la veine romantique. On a pensé qu’il devait être la seule occupation des femmes, au détriment de la politique et de la pensée. On a créé des collections de romans roses, on a inventé des histoires sulfureuses, où la chair tient le premier rôle. L’amour fait vendre mais quel amour ? Quel est pour vous le plus beau roman d’amour ?

roman d'amour Pour Philisine Cave : Belle du Seigneur d’Albert Cohen.

Iloucat Antinoüs et Hadrien (L’œuvre au noir, Yourcenar)

Nadael : Colin et Chloé (L’écume des jours, Boris Vian)

Mia M :          Eléa et Simon  (La nuit des temps, Barjavel)

Anne : Ana Karénine    (Anna Karénine, Tolstoï)

Kathel : Aurélien (Aragon)

A dangerous philosophy : La joueuse de go de Shan Sa, et L’amour fou d’André Breton. Je dirais aussi Aldarion et Erendis, de Tolkien (bien que triste).

Trois femmes puissantes – Marie NDiaye

trois femmes puissantes

Trois femmes puissantes – Marie NDiaye Gallimard 2 009 Folio n° 5 199

Trois récits se succèdent dans ce livre, chaque longue nouvelle ou chaque partie correspondant à une femme. Marie NDiaye les saisit à ce moment de leur vie où elles se sont perdues ou en train de se perdre.

Ces trois femmes ont migré ou tentent de migrer afin de changer de vie. Mais elles n’y parviennent pas toujours, et lorsque enfin elles arrivent à destination, ce ne sont que déceptions et désenchantements.

Ces trois femmes pour être ébranlées n’en sont pas moins puissantes ; certaines ont réussi à s’émanciper et ont fait des études. Elle ne doutent jamais de leur valeur profonde, et ne peuvent de ce fait ressentir l’humiliation. Elles sont fières de ce qu’elles ont et de leur identité. Mais leurs relations avec les hommes sont difficiles. Un père indigne appelle la fille qu’il a toujours dédaignée en urgence, un époux se révèle un amant jaloux et faible, un autre vole sa petite amie et accepte qu’elle se prostitue.

Le récit réaliste mêle des éléments du récit fantastique, le rêve se confond parfois avec la réalité.

Et un symbole fort court à travers le récit qui est celui de l’oiseau : ainsi le père déchu dort dans un arbre, une buse menaçante attaque l’époux jaloux et tourmenté, et des corbeaux annoncent le danger et les mauvaises nouvelles. Khady Demba tente de s’envoler mais s’écrase figure contre le sol. Une mère à moitié folle voit des anges partout. Vouloir voler, s’envoler, est à la fois signe de déraison et de sagesse. L’être humain est de part en part traversé par le désir, inlassable voyageur, infatigable migrateur au risque même parfois de sa vie. Aller voir ailleurs si j’y suis, si quelque chose de moi s’y trouve que je ne connais pas encore. Au risque de me trouver comme de me perdre….

J’ai bien aimé ce roman , très fort, avec très peu de dialogues, qui demande parfois quelque effort mais qui procure beaucoup de plaisir tant la langue est belle. Car Marie NDiaye écrit très bien, ses phrases sont ciselées, ses métaphores poétiques. Je lirai d’autres livres d’elle c’est sûr.

Les réécritures de Médée (2/11) : Euripide, « Médée »

euripide médée

Médée suivi des Troyennes Euripide 2002 (- 431 ?)

Vignette Les femmes et le théatreAprès le fabuleux voyage des Argonautes, Jason épouse Médée qui l’a aidé à conquérir la Toison d’or. Dix ans plus tard, à peu près, Jason répudie Médée et prend pour femme la fille du roi Créon. Profondément blessée, humiliée, Médée dresse un plan aussi machiavélique que cruel.

Euripide (480-406 av. J.-C.) est considéré comme le plus modernes des poètes tragiques grecs. Il décrit les passions humaines pour mieux en observer leurs ressorts. Il se sert des légendes sacralisées des poèmes homériques moins pour en célébrer les héros que comme matériau pour questionner le mal de notre condition.

Rappelons que la tragédie grecque est constituée d’un prologue (avant l’entrée du chœur), d’une parodos (pendant l’entrée de celui-ci), d’épisodes (dialogues entre le personnage et le coryphée), entrecoupés de stasima (intermèdes chantés) et de l’exodos qui suit le dernier chant du chœur.
Ces considérations techniques sont relativement importantes pour comprendre au fil de l’Histoire les réécritures de Médée, et surtout sa reprise par la tragédie classique. Les contemporains vont se situer également par rapport à la somme des réécritures du corpus.

Euripide est le premier à donner la parole aux petites gens. Le prologue est tenu par la nourrice qui plante les circonstances de l’action. Dans l’histoire littéraire, Euripide fut considéré comme le plus (Aristote) ou le moins (Nietzsche) tragique des poètes grecs.
« L’agonie de la tragédie c’est Euripide. Avec lui, c’est l’homme de tous les jours qui passa des gradins à la scène, et le miroir qui ne reflétait naguère que les traits de la grandeur et de l’intrépidité accusa désormais cette fidélité exaspérante qui reproduit scrupuleusement jusqu’aux ratés de la nature. »
Mais ce que reproche Nietzsche fut célébré par d’autres auteurs et tient à son étude des caractères approfondie et qui fit de Médée un chef d’œuvre, référence à la fois pour les auteurs latins et pour les classique (Sénèque, Corneille).
Euripide écrit dans un contexte troublé, agité par la guerre, et une situation économique difficile.
Mathilde Landrain (la traductrice ?), dans sa préface, en souligne les répercussions sur l’œuvre : « Il se pose d’incontournables questions ; ce qu’il cherche ce sont les raisons de la misère humaine, les débordements de l’orgueil, la vanité de toute victoire. »
Euripide n’aime pas la guerre. Elle est le mal au cœur de l’homme et de la politique.
Si la Médée d’Euripide est si forte, si elle a inspiré autant de nos contemporains, jouée, rejouée, déjouée ( ?), reprise, c’est qu’elle symbolise la femme amoureuse aux prises avec l’inconstance de l’homme.
Les féministes auront remarqué la critique réaliste de la condition de la femme mariée en Grèce : « De tous les êtres doués de vie et de pensée, c’est bien nous autres femmes qui sommes le rameau le plus misérable. Pour commencer il nous faut, par surenchère de dot, nous acheter un époux – et c’est un maître que nous recevons pour notre corps, ce qui rend plus mauvais encore ce mauvais marché. » pages 20 et 21. Plus loin, elle se plaint que « le divorce ternit la réputation d’une femme, et elle ne peut pas, elle , répudier son conjoint. » De la sexualité, elle ne connaît rien, elle se marie, « sans avoir reçu chez elle aucune leçon sur ce point. »
En conclusion, « on dit que nous menons une vie sans péril à la maison, tandis que les hommes sont voués aux combats et aux armes : quelle erreur ! J’aimerais mieux trois engagements le bouclier au bras qu’une seule maternité. »
Jason est un politique qui soumet l’amour à ses ambitions politiques.
Médée représente « le mystérieux féminin : l’instinct maternel, la passion, la fureur et la jalousie. »
Médée est une femme puissante, une magicienne, petite fille du soleil, plongée dans les affres d’un amour bafoué qui résonne en elle comme un tambour de folie.
« Complexe, tout en contraste, elle passe d’une émotion à une autre parfois si contradictoire. Il se joue un combat intérieur qui ne lui laisse aucun répit : raison et passion s’affrontent dans une rare violence. »
Elle sait, se raisonne, puis succombe à sa violence intérieure. Socrate affirmait que le mal naît de l’ignorance, Médée y oppose un furieux démenti. Les forces qui nous gouvernent sont souterraines, et le miracle de la volonté ne s’accomplit pas toujours.

Médée doit sa fascination aussi à sa dimension de femme fatale, à la fois monstrueuse, fascinante et terriblement humaine. Les réécritures sont essentiellement masculines, si l’on excepte Agota Kristof et plus récemment Sara Stridsberg.

Les réécritures de Médée (1/11) : Médée endeuillée de Sylvain Grandhay

Médée endeuillée de Sylvain Grandhay, 2011, 80 pages, éditions du Panthéon

Vignette Les femmes et le théatreSylvain Grandhay revisite le mythe intemporel de Médée, magicienne de Colchide qui aide Jason et les Argonautes à conquérir la Toison d’Or. Femme étrangère, femme barbare, Jason l’épouse par gratitude et lui donne deux fils avant de la répudier pour épouser la fille de Créon, roi de Corinthe.
Médée, femme bafouée, organisera la plus terrible des vengeances.

Dans la version de Sylvain Grandhay, dans des références constantes au monde contemporain (Jason lui annonce la rupture par texto) mêlant des aspects oniriques et des anachronismes, Médée est la « femme totale », amoureuse et passionnée, « fatale » dans tous les sens du terme, femme d’un seul homme, mais aussi femme sensuelle, éminemment charnelle et sauvage qui bascule dans le crime par excès de colère et d’amour.
Elle se révolte contre la toute-puissance de la société patriarcale :
« Les hommes ont tous les droits ici-bas. », reconnaît-elle, amère, dans un des nombreux dialogues avec sa nourrice à qui elle se confie.

L’amour de Médée est un amour charnel, sensuel, qui la gouverne entièrement et auquel tous ses actes sont soumis.
« Je suis femme avant d’être Médée. Je nous revois, lui et moi, nus, sur la toison d’or, enlacés, la première fois embrassée et embrasée. Je découvrais, par une mystérieuse abolition du temps et de l’espace, le goût de sa patrie. Je sentais le parfum des olives qui mûrissent sous le soleil, celle des lavandes céruléennes et l’odeur du goudron qui fond sous la chaleur de l’été. »

Médée devient criminelle, dans un basculement, et une logique qui est la conséquence de la nature de cet amour. Quand on lui fait remarquer qu’il y a plusieurs étapes dans le deuil, qu’il lui suffit d’attendre, elle se moque, elle n’est pas femme de nuances, ni de raison. Sa seule logique est implacable, le crime lui coûte, car elle aime ses enfants, mais ses enfants eux-mêmes n’existent qu’en raison de son amour pour Jason auquel elle a tout sacrifié. Si Jason disparaît, tout doit disparaître avec lui.

Amour absolu et charnel, d’autant plus redoutable, qu’il est éminemment pulsionnel et sexuel. L’amour est jouissance de soi et de l’autre, fièvre et tourment, extase et dénuement.

La tragédie de Médée est qu’elle aime toute seule, de cet amour-là, qui est sa valeur suprême. Jason conditionne l’amour à sa réussite personnelle, à son ambition politique, alors que Médée est toute entière dans sa passion.

Il y a de très beaux passages dans cette pièce, d’autres un peu moins réussis, notamment les moments où la nourrice raconte à nouveau la fuite de Médée avec Jason, et la trahison dont va souffrir celui-ci à son retour en Grèce. Finalement, une pièce doit être jouée et vue, et j’aimerais bien voir celle-là.