Les rêves des femmes : L’oratorio de Noël de Göran Tunström

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Il faudrait pouvoir écouter ce roman comme une musique, entendre les voix qui le traversent comme autant de chants qui montent des profondeurs de l’être, voix d’hommes et de femmes qui se marient dans cet oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach.

Göran Tunström disparu le 05 février 2 000 à l’âge de 62 ans mérite de figurer parmi les Immortels.

Solveig, soprano qui doit chanter dans l’Oratorio de Noël à Sunne, n’arrivera jamais à destination. Les destins de son mari Aron, de son fils Sidner, puis de son petit-fils Victor vont se déployer, s’orchestrer à la manière d’un Oratorio dans un récit ample et polyphonique. Selon l’encyclopédie La rousse, « Les traits dominants des oratorios allemands restent […]la prééminence du commentaire sur l’action, l’intériorisation du drame vécu par la conscience du chrétien. »

A l’origine du drame est ce chant qui n’aura pas lieu, cette femme qui ne parviendra pas a délivrer son chant, et dont la voix féminine sera sans cesse reprise dans un motif subissant à chaque fois d’importantes variations : Fanny que ses rêves tiennent loin de la vie et de l’amour, Tessa qui « a lu trop de livres » que des espoirs démesurés conduiront à la folie.

Les hommes dans ce livre sont tout attente, car « Pour Aron tout avait été fermé avant qu’il la rencontre, le monde n’avait pas voulu de lui. […] Il l’avait vue forcer les choses une par une, les rendre riches, étincelantes de significations. Il s’était installé dans le monde des mots. »

Les femmes sont des initiatrices qui donnent leurs rêves aux hommes : « Pour le rêve de Fanny il était devenu père. Pour le rêve de Tessa, il avait appris l’anglais et atterri à l’autre bout de la terre ». Les femmes sont celles dont les mots font advenir des mondes.

Sidner au désespoir confie à son journal : « Parmi toutes les voix qui parlent en moi, je reconnais parfois la mienne. Elle est néanmoins encore si faible et fatiguée d’essayer de se faire entendre au milieu du vacarme que soulèvent les autres. Je me suis vendu au sommeil et au silence. »

Qu’est-ce que l’amour, sinon « une conversation possible »? Tessa qui rêve d’entamer cette conversation pour la première fois avec un homme, sent que « Les mots gonflent, enflent dans ma bouche »

Et Selma Lagerlöf figure tutélaire de son livre, vieille déjà, confie :

«Tu voulais savoir comment c’est d’écrire un livre. C’est fatiguant! C’est comme s’obliger à traverser un désert: de longues étapes sans une seule goutte d’eau, sans un arbre sous lequel se reposer. Puis tu arrives dans une oasis : le langage coule à flots, chaque feuille s’ouvre, tout veut devenir poésie. Écoute-les, elles chantent maintenant! Et le stylo vole sur le papier, tu te retrouves dans une sorte de tropiques des sentiments. Et pense à tout ce qu’un seul être saisit avec ses yeux, à combien chacun de ses gestes est chargé de passé, d’un avenir inconnu, et à cette fragilité douloureuse que peut être celle du présent: comme une fragile touffe de linnée boréale coincée entre deux rochers en mouvement.»

J ne sais si quelqu’un lira cet article jusqu’au bout mais il me semble utile de répéter que la langue de Göran Tunström traduite par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach est une musique, la plus belle qui soit…

J’avais dédié cet article en son temps de publication à Anne du blog « Des mots et des notes » pour son challenge « Voisins/voisines ».

Prix du premier roman de femme ou Prix de la romancière 2014/derniers romans en lice

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sélection 2014 image achetée sur Fotofolia

Prix du livre Inter 2014 Céline Minard – Faillir être flingué

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« 

Western des origines, véritable épopée fondatrice, tantôt lyrique, dramatique ou burlesque, Faillir être flingué est d’abord une vibrante célébration des frontières mouvantes de l imaginaire.
Un souffle parcourt l’espace inhospitalier des prairies vierges du Far-West, aux abords d’une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent. C’est celui d’Eau-qui-court-sur-la plaine, une jeune Indienne dont tout le clan a été décimé, et qui, depuis, déploie ses talents de guérisseuse aussi bien au bénéfice des Blancs que des Indiens.
Elle rencontrera les frères Brad et Jeff traversant les grands espaces avec leur vieille mère mourante dans un chariot brinquebalant tiré par deux boeufs opiniâtres ; Gifford qui manque de mourir de la variole et qu’elle sauve in extremis ; Elie poursuivi par Bird Boisverd dont il a dérobé la monture, Arcadia, la musicienne itinérante, qui s’est fait voler son archet par la bande de Quibble. Et tant d autres personnages, dont les destins singuliers, tels les fils entretissés d’une même pelote multicolore, composent une fresque sauvage où le mythe de l’Ouest américain, revisité avec audace et brio, s’offre comme un espace de partage encore poreux, ouvert à tous les trafics, à tous les transits, à toutes les itinérances. » Le mot de l’éditeur

Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande – Jane Mander

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1920 : Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande, Jane Mander

La seule notoriété de ce livre vient de la polémique qui a eu lieu en Nouvelle-Zélande semble-t-il sur la possible filiation entre le livre de Jane Mander et le film de Jane Campion ,« La leçon de piano », film magnifique, à la sensualité bouleversante, qui retrace l’histoire d’une femme révélée à elle-même par l’amour charnel d’un homme. Le roman de Jane Mander, même s’il a choqué en son temps, ne va pas aussi loin.

A l’embouchure d’un fleuve, au pied du mont Pukeraroro, s’est installé Tom Roland qui attend sa femme et ses enfants. Il exploite cette immense forêt inviolée avec les premiers pionniers et tente de faire fortune.

 Bruce accueille la jeune femme qui, sous ses airs puritains, est profondément troublée par ce gentleman, médecin et humaniste, qui patiemment, tout au long de vingt longues années, va s’attacher à faire céder une à une les barrières morales derrière lesquelles Alice cache son immense sensibilité.

Ce livre critique au fond le puritanisme de l’époque qui sous prétexte de bienséance, condamne les être à se nier eux-mêmes, à condamner une partie d’eux-mêmes, la plus sensuelle et la plus créative, leur corps.

Les femmes sont passives dans ce type de société, et se sentent impuissantes devant la force brute des hommes . Elles sont dépendantes et soumises, prises dans le carcan des valeurs morales de la bonne société victorienne qui règnent chez les colons néo-zélandais.

Le livre a profondément choqué par ses propos sur la religion, ainsi Bruce explique : « Pensez-vous vraiment que cette enfant va pouvoir grandir et affronter le monde à partir des aventures qu’elle lit et qui n’ont rien à voir avec la vie ; à partir de ces petites brochures sur la religion qui racontent des histoires qui n’ont rien à voir avec la vie, elles non plus ; ou à partir de la Bible, tout un tas de légendes qui ne révèlent rien de plus que ce que peuvent nous raconter les Maoris, des légendes recueillies comme toutes les autres histoires que l’on raconte. » Voilà les évangiles ravalés au rang de « légendes », ce qui n’a pas vraiment dû faire plaisir aux autorités morales de l’époque. Bruce fait l’éducation d’Alice : « Oubliez que vous êtes une dame. Débarrassez-vous de cette humilité odieuse. Cessez de vous rabaisser devant les gens. » Il l’exhorte à abandonner ce qui la fait souffrir et l’empêche de vivre. C’est bien à une ascèse qu’il la conduit, une sorte de dépouillement, mais cette ascèse n’a rien à voir avec l’ascèse chrétienne, il ne s’agit pas de renoncer mais de se dépouiller de ce que les hommes ont inventé pour contrôler les femmes, des préjugés qui corsètent les femmes et sont devenus une seconde nature que beaucoup d’entre elles ne remettent même plus en cause. Car, dit Jane Mander, à travers Bruce, les femmes sont les plus grandes ennemies d’elle-même. Mais Jane Mander s’arrête là car elle ne peut aller plus loin.

Jane Campion reprend les leçons de son aînée et joue avec la violence du désir, non pas le désir comme jeu, mais le désir fondateur qui réconcilie le corps et l’esprit, qui est l’esprit dans le corps, qui est l’amour d’un autre par son corps, parce qu’il est son corps. Et c’est une leçon d’amour et de vie.

Jane Mander est une romancière néo-zélandaise, née à Ramarama, près d’ Auckland. Elle eut une enfance nomade dans des régions reculées, éloignées des grands centres urbains et de leurs infrastructures. C’est la raison pour laquelle, ne pouvant poursuivre ses études, elle devint institutrice, métier qu’elle abandonna par la suite en même temps qu’elle rompit avec le modèle de la fille obéissante et sage de la société victorienne. Elle s’essaya par la suite au journalisme.

Elle s’installa à New-York en 1912 à l’âge de 35 ans pour faire des études brillantes à l’université de Columbia en même temps qu’elle travailla pour des magazines. Elle dut abandonner ses études à cause de problèmes de santé. Elle rejoignit le mouvement des suffragistes en 1915, dirigea un foyer pour femmes célibataires, fit des recherches à la prison de Sing-Sing et travailla pour plusieurs associations notamment la Croix Rouge quand les Etats-Unis entrèrent en guerre à leur tour au côté des alliés. Parallèlement, elle travailla sur un nouveau roman qui fut accepté en 1917 par John Lane et publié en 1920 sous le titre « Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande » (The story of a New-Zealand river). Malgré un accueil plutôt enthousiaste en Angleterre et aux USA, la critique néo-zélandaise fut plutôt réservée, choquée par la liberté de ton de Jane Mander en matière de sexe et de religion, et son mépris des conventions littéraires de son temps. Le livre fut cantonné dans la catégorie des livres pour adultes dans les bibliothèques, soumis au contrôle des bibliothécaires.

Ses trois romans suivants furent tous situés en Nouvelle-Zélande, tirés de l’expérience de la vie des pionniers dans le nord du pays.

Il semblerait toutefois que Jane Campion n’ait pas fait de lien entre son film et le livre. D’ailleurs il est vrai qu’il y a de notables différences, les Maori n’apparaissent jamais dans le livre, ainsi que le marché entre Ada et Baines, par lequel elle rachète son piano note par note en échange de caresses. La violence de la scène, où Ada perd son doigt est également inexistante dans le livre. Jane Campion dira d’ailleurs que « Wuthering Heights » and « The African Queen » ont été ses principales sources d’inspiration même si elle connaît bien le livre de Jane Mander. Il y avait certainement une question de droits (d’argent donc) autour de ce débat. On peut dire que c’est grâce à une fausse information véhiculée sur internet que j’ai lu ce livre, grâce lui soit rendue. On peut dire que les deux œuvres n’ont aucun rapport, si ce n’est le magnifique portrait de femme que chacun offre. Mais le prétexte est exactement le même : une femme rejoint son mari dans le nord de la Nouvelle-Zélande pour partager la vie des pionniers en territoire maori.

Janet Frame (1924-2004) – Vers l’autre été

Janet frame

On ne peut évoquer une des œuvres de l’auteure Janet Frame (1924-2004) sans rappeler le contexte dans lequel elle a été produite. Diagnostiquée schizophrénique, suite à une tentative de suicide et un diagnostic hâtif, elle a subi quelque deux cents électrochocs, pendant les huit années où elle fut internée en hôpital psychiatrique. Elle a échappé à la lobotomie de justesse grâce à un psychiatre plus avisé que les autres, qui avait su déceler la marque de son génie après la publication en 1951 de son recueil de nouvelles, The Lagoon (1951) qui lui valut de recevoir  le Hubert Church Memorial Award.

La littérature fut sa porte de sortie et un havre où elle se sentit toujours en sécurité. Sans creuser davantage sa biographie ici, on peut dire que Janet Frame a dû sa vie à la littérature et qu’une grande partie de son œuvre est autobiographique.

Dans « Vers l’autre été », publié après sa mort, elle prend les traits de Grace Cleave, écrivain néo-zélandaise expatriée en Angleterre. Elle quitte Londres, où elle vit, pour un week-end dans le nord de l’Angleterre chez Philip et Anne Thirkettle et leurs deux enfants.

Elle se rêve brillante causeuse, spirituelle et intelligente. Ils rougiraient de plaisir « devant la beauté de ses phrases ». Mais c’est tout le contraire qui se produit, Grace est mal à l’aise et parle peu. elle ne trouve jamais les mots qu’il faut, hésite, ne finit pas ses phrases, aligne des banalités, accumule les maladresses et mesure toute l’étendue de son inadaptation sociale. « N’étant pas un être humain, Grace avait l’habitude de vivre des moments de terreur quand son esprit questionnait ou réorganisait le rituel établi. »

Elle évite ses hôtes autant qu’elle peut et se laisse aller à ses souvenirs.

Elle a conscience de sa différence et de sa difficulté à communiquer.

« Qu’y avait-il dans son apparence et son comportement qui poussait les gens à tout lui expliquer, à lui parler comme si elle ne comprenait pas ? »

Et comment leur dire qu’elle est un oiseau migrateur ? Ils ne comprendraient pas. Elle glisse de la réalité au rêve avec une facilité ignorée de la plupart des autres humains dont l’imagination est « cantonnée dans une petite pièce sombre sans fenêtre ». La frontière est mince pour celle qui devient au gré de sa fantaisie ou d’une nécessité intérieure fauvette ou bergeronnette, coucou ou pie-grièche…

Comment faire accéder ces Autres à son monde intérieur ? « J’ai prié Oh que le monde se laisse suffisamment émerveiller pour que la vie des poètes lui importe et que leur mort l’attriste. »

De sa nature ailée, elle remonte le flot des souvenirs, de l’enfance où elle était un choucas noir au bec jaune…Puis quand elle fut devenue « bête » solitaire dans l’enclos, séparée du reste des humains. Pourtant les mots étaient là, « empreints de mystère, pleins de plaisir et de peur. ». Elle raconte son enfance, les déménagements successifs, le travail de son père comme conducteur de locomotive, sa mère Lottie et son talent de raconteuse d’histoires, son plaisir à inventer des chansons.

Elle grandit et fait l’expérience du courage qu’il faut « pour affronter l’espace intérieur ou extérieur, pour marcher dressé, pour se déplacer sans soutien, en proie au temps qu’il fait et à son compagnon le temps qui passe .. ».

Comment ne pas être bouleversé par les mots de Janet Frame qui dit notre impuissance et notre pouvoir, notre solitude d’humain toujours en quête de « connexion  avec le monde ».

Et peut-être ,comme elle, a-t-on parfois le sentiment qu’on nous a volé quelque chose ou que quelque chose nous a été refusé :

« Que m’a-t-on affreusement volé […]pour que disparaisse de ma vie la capacité d’établir des frontières, de distinguer une personne d’une autre. »

Le texte est parfois ponctué de ces cris qu’il faut réussir à entendre, un cri de femme , de poète alors qu’on la voudrait poétesse (n’est-elle pas qu’une femme), « un mot qu’on pulvérise comme du désherbant sur la personne et le travail d’une femme qui écrit de la poésie – beaucoup ont été ainsi « endormies » ; c’est sans douleur, nous assure-t-on, [..]. »

En filigrane se dessinent les interrogations qui la hantent à ce moment-là de sa vie, en 1963, comment revenir en Nouvelle-Zélande alors qu’on l’ a déclaré folle et internée pour ensuite lui conseiller de « vendre des chapeaux », comment revivre l’autre été, celui qu’elle a vécu sur l’île qui l’a vue naître, et comment vivre en Angleterre, ce pays sombre, triste et froid. Il lui est autant impossible de vivre ailleurs que de retourner chez elle tant qu’elle n’est pas, peut-être un écrivain reconnu.

Il faut lire Janet Frame, un des plus grands écrivains néo-zélandais, proposée deux fois pour le Nobel qui certainement aurait pu s’enorgueillir de l’avoir en son sein.

Paroles de femmes : Ingeborg Bachmann (1926-1973)

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« L’écrivain — c’est dans sa nature — souhaite être entendu. Et cependant cela lui semble prodigieux, lorsque, un jour, il sent qu’il est en mesure d’exercer une influence — d’autant plus s’il n’a rien de très consolant à dire à des êtres humains qui ont besoin de consolation comme seuls les êtres humains, blessés, offensés et pénétrés de cette grande et secrète douleur qui distingue l’homme de toutes les autres créatures. C’est une distinction terrible et incompréhensible. »

Ingeborg Bachmann est une poétesse et novelliste autrichienne née en 1926 à Klagenfurt en Autriche, morte accidentellement à Rome en 1973, qui a a consacré sa vie à la littérature, à la poésie essentiellement, avant de publier en 1961 son premier recueil de nouvelles, La Trentième Année, suivi en 1971 de son unique roman, Malina..

« La session du Groupe 47 de 1958, dite Grossholzleute, voit l’émergence d’une frange féminine menée par Ingeborg Bachmann, Ilse Aichinger et d’autres auteures. Le Groupe 47 veut libérer les Hommes des mots salis par les Nazis, et les aider à écrire un nouveau monde. Il va servir aussi, se disent-elles, à nettoyer le langage des mots dont se servent les hommes pour parler des femmes en leur nom, et donc, usurper leur place – et taire leurs passions. C’est le début d’une tentative littéraire originale et révolutionnaire d’écrire l’Amour, que les femmes ressentent avec leurs mots à elles – non ceux fabriqués par des siècles d’auteurs masculins (voir sur ce thème la nouvelle de Bachmann, « Ondine », dans le recueil La trentième année : Das dreißigste Jahr). » Wikipedia

Voir aussi l’article de Lydie Salvayre dans 7 femmes

Auður Ava Ólafsdóttir – L’Exception / Des femmes au pays de la nuit boréale

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Roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson 2014

Maria pensait vivre un bonheur solide et durable avec l’homme de sa vie, Floki, spécialiste de la théorie du chaos. Deux jumeaux renforcent encore cette union, et une procédure d’adoption est en cours…

Mais un soir de réveillon du nouvel an, non seulement son mari lui apprend qu’il la quitte pour un autre mais encore qu’il a eu tout au long de leur relation de multiples aventures.

Dans la nuit de l’hiver polaire, son père biologique, qu’elle ne connaît pas encore, débarque au milieu de ce désastre sentimental

Sa voisine, Perla, une naine écrivaine, vivant à l’entresol de la maison, lui apporte soutien et réconfort tout en lui racontant ses démêlés avec l’auteur de romans policiers pour lequel elle écrit.

Les romans, comme nos vies, sont des illusions savamment construites. Maria aurait bien dû se douter que son mari avait une autre vie, des absences répétées et un comportement étrange, étaient des indices plus que suffisants, mais cette femme bien sympathique, dans un narcissisme triomphant, organise sa vie et ses représentations selon ses propres désirs. Comme la plupart d’entre nous d’ailleurs.

Les représentations traditionnelles de l’amour et du couple sont mises à mal dans ce roman. Dans ce domaine tout est possible, des multiples partenaires aux multiples amours, de la bisexualité à l’homosexualité. L’auteur creuse des thèmes qui sont bien dans l’air du temps et questionne l’identité sexuelle. Sait-on vraiment qui l’on aime ou qui l’on pourrait aimer ?

Comment se construit l’identité sexuelle d’un homme et d’une femme ? Quel est l’impact de l’éducation sur nos préférences sexuelles ?

« En homme d’avenir, il ne doit pas montrer de signe de faiblesse affective. » 

« Cette journée marquera-t-elle son premier souvenir d’enfance, l’expérience qui inscrira sa vision de l’homme ? Rapportera-t-il cet incident plus tard dans ses mémoires, au chapitre sur la mère ? » se demande Maria alors qu’elle fait couper les boucles de son fils. Comment éduquer un garçon alors qu’on est soi-même une femme ?

Tout se transmet, tout est œuvre de culture, et par-dessus tout les mots, qui parfois sont transmis sur plusieurs générations de femmes. Le masculin et le féminin de la langue reflètent-ils nos propres catégories mentales ?

Perla s’insurge contre ces romans où « les femmes s’expriment comme des hommes, entre deux coucheries avec le héros de l’histoire, un bonhomme chauve et d’âge mûr qui évoque étrangement l’auteur. »

            L’auteur apparaît derrière le récit par de multiples clin d’œil et livre son angoisse : « On se sent bien seul quand on partage sa vie avec des gens qu’on a, pour la plupart, inventés. ». L’histoire reflète sa propre élaboration et l’auteur en est l’un des personnages. C’est à la fin qu’il se dévoile tout à fait.

Sous ses airs légers, avec ses personnages savamment décalés, dans une atmosphère arctique et mélancolique, l’auteur déconstruit nos représentations et l’œuvre que nous sommes en train de lire. Une façon de nous avertir, que partout c’est la main de l’Homme (homme ?) qui est à l’œuvre…

J’ai bien aimé  son atmosphère décalée, chaotique, instable,  ses personnages terriblement humains et attachants,  sa langue toujours précise. L’auteur célèbre la poésie de la vie quotidienne et écrit un récit malicieux aux  airs de conte nordique.  Et ce nouveau départ offert à Maria aussi. J’avais préféré Rosa Candida qui m’avait enchantée mais j’ai aimé l »‘Exception ».

La ballade de Lila K de Blandine Le Callet

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 La ballade de Lila K de Blandine Le Callet – éditions Stock – 2010

Lila, la narratrice, raconte à travers ce récit, la lutte qu’il lui a fallu mener pour réapprendre à vivre depuis le jour où, bébé, de mystérieux hommes en noir l’ont arrachée à sa mère. Lila ne supporte pas la promiscuité, le bruit et les odeurs des autres, s’alimente difficilement mais est prodigieusement douée pour apprendre. Elle n’a qu’une seule quête, retrouver sa mère afin de pouvoir répondre à ces questions lancinantes qui la tourmentent : pourquoi sa mère a-t-elle été arrêtée, qu’a-t-elle fait et où est-elle ? M. Kauffmann, son mentor, ne veut pas lui répondre, il l’initie à la lecture des livres qui sont en voie de disparaître, remplacés par des exemplaires numérisés, son éducateur , Fernand, conformiste mais dévoué veille sur elle mais se tait lui aussi. Tout semble venir de la Zone, ce monde violent et hostile extra-muros…

Et c’est un bibliophile patenté qui la mènera vers son terrible secret…

 

Ce livre est magnifique, il faut le dire encore une fois. Il m’a fait penser à « Auprès de moi toujours » de Kazuo Ishiguro, parce qu’il utilise les ingrédients et les ficelles des romans de SF sans en être tout à fait un. Il est davantage un roman d’initiation et de suspense même si une critique se joue en filigrane des travers de nos sociétés, de notre obsession de la santé, de l’hygiène et de la sécurité. Il est traversé aussi par la question de la filiation : jusqu’où peut-on aimer ses parents, les comprendre et leur pardonner ? Quelle est la part de responsabilité de la société et de l’individu dans les tragédies familiales ? Comment devient-on un parent maltraitant ? C’est peut-être la question centrale du livre : comment peut-on faire du mal à ceux qu’on aime ? Ou peut-on aimer celui ou celle à qui l’on fait du mal ?

Blandine Le Callet ne juge pas, loin de tout manichéisme, elle tente seulement de comprendre…

 

Paroles de femmes : Claire Keegan

«Je vais jusqu’au bout des crises que vivent mes personnages, pour voir comment ils s’en sortent.»

« …’histoire de l’Irlande, […] la colonisation […] a contraint au langage codé, souterrain. Il y a toujours plusieurs couches de sens dans la manière de parler, jusque dans les considérations sur le temps qu’il fait. Dire les choses directement est considéré comme déclaratif, perçu comme vaniteux et égocentrique».

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Rosa Candida de Audur Ava ÓlafsdÓttir

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Rosa Candida de Audur Ava ÓlafsdÓttir roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson (Afleggjarinn), 2007 et Zulma 2010

Arnljótur, 22 ans à peine, perd sa mère dans un tragique accident de voiture. Il décide de quitter alors son pays natal, les champs de lave remplis de mousses, et le jardin qu’il avait créé avec sa mère, pour aller restaurer le jardin d’un monastère célèbre pour sa roseraie, et une variété rare de rose à huit pétales nommée Rosa Candida. Il emporte des boutures avec lui et une photographie …

Le narrateur est un jeune homme tout au long du récit qui livre ses interrogations et ses idées sur les femmes. Sachant que l’auteur est une femme, il est tout à fait intéressant d’examiner la façon dont elle pense qu’un homme pense. Elle essaie de se mettre dans la peau d’un homme, et se sert pour cela de ce qu’elle-même a observé des hommes en tant que femme. Qu’en ressort-il donc ? Et ce portrait d’homme est-il convaincant ?

D’ailleurs ce jeune homme nous dit combien il se sent en porte-à-faux avec les clichés habituels de la virilité. Il se sent différent des hommes de la famille qui savent construire un trottoir, tirer un câble, fabriquer des portes pour un placard de cuisine, et en déduis donc qu’il n’est pas fait pour la vie de couple. Il ne sait pas non plus changer une bougie ni une courroie et ne s’est jamais intéressé aux moteurs. C’est d’ailleurs pourquoi il se sentait plus proche de sa mère qu’il aidait à jardiner.

Toutefois, il évoque la soi-disant capacité des femmes à se livrer et à parler de leurs états d’âme et de leur famille et à faire le lien entre les générations. La femme est gardienne du foyer et de la mémoire familiale. Il confie au lecteur sa perplexité devant la vie affective des femmes qu’il trouve très complexe et leurs réactions souvent imprévisibles. D’ailleurs il se méfie de l’aptitude des femmes à l’interprétation et donc à la méprise. Pour lui c’est beaucoup plus simple, il est hanté par le corps des autres, plusieurs fois par jour précise-t-il, et pas seulement le corps des femmes, celui des hommes aussi.

Alors qu’est-ce qu’être un homme ?

« C’est pouvoir dire à une femme de ne pas se faire de soucis superflus. » Etre rassurant et fort, c’est entendu. Mais le personnage va évoluer au fil du récit et l’expérience qu’il va mener dans ce village lié au monastère risque bien le changer en profondeur et en même temps faire évoluer ses clichés sur la masculinité et la féminité en même temps qu’il apprendra à faire la cuisine.

J’ai été très surprise en lisant ce livre, je pensais qu’il s’agissait d’un livre racontant une expérience mystique par le biais des roses, et bien que nenni. Je n’ai pas été déçue d’ailleurs, j’ai pris un grand plaisir à lire ce livre, j’ai beaucoup ri aussi. Je l’ai refermé à regret.

Prix Simone Veil 2014

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Le Prix Simone Veil 2014 a été attribué à Pascale Hugues pour « La Robe de Hannah : Berlin 1904-2014 » 

Le Prix Spécial du Jury a été attribué à Emmanuelle de Boysson pour « Le Temps des Femmes : Oublier Marquise »

Le Prix de la Mairie du 8ème a été attribué Elisabeth Barillé pour « Un Amour à l’Aube : Amedeo Modigliani et Anna Akhmatova »

Pascale-Hugues-La-robe-de-Hannah« Journaliste française, Pascale Hugues vit à Berlin depuis plus de vingt ans. Intriguée par tout ce qui a pu se passer dans sa rue depuis un siècle, elle décide de partir à la recherche des hommes et des femmes qui l’ont habitée. Le puzzle vertigineux de l’histoire de Berlin s’assemble alors sous nos yeux : on voit la rue se construire en 1904 et s’installer les premières familles d entrepreneurs, d’avocats et de banquiers. On ressent l’humiliation de la défaite de 1918, les effets de la crise économique et de la montée du nazisme. On tremble avec Hannah et les familles juives qui vivent la douleur de l’exil ou l’enfer de la déportation. On survit aussi avec ceux qui restent, dans la peur des bombardements alliés.
Presque détruite en 1945, la rue ne compte plus qu’une poignée d’habitants qui veulent oublier le passé et tout reconstruire. Avec le mur de Berlin, elle se retrouve à l’Ouest. Grise et petite-bourgeoise, la rue accueille pourtant dans les années 1970 quelques artistes rebelles… dont David Bowie. Aujourd’hui, elle est à nouveau tranquille et prospère, comme à sa naissance. Avec des souvenirs en plus. »

Oublier marquise

« 1708. Mariée à Armand de Belle-Isle, Marquise rêve de devenir peintre. Au cours d’une réception, elle tombe amoureuse d’un jeune artiste surdoué, fragile et irrésistible, Antoine Watteau. Ils s’aimeront à la folie. Il l’initie aux fêtes galantes ; elle l’admire et l’accompagne jusqu’à sa mort prématurée, à trente-sept ans. A la Cour, Marquise, bâtarde secrète de Louis XIV, charme le vieux roi : il la légitimera dans son testament. Mais le duc d’Orléans, devenu régent, abuse d’elle et trahit les dernières volontés du monarque. Dès lors, elle n’aura de cesse de se venger. Complots, enlèvements, mensonges, elle ne reculera devant rien… Un roman illuminé par l’amour et le génie de Watteau. »

un amour à l'aube

« Tout commence dans une salle de vente parisienne avec une tête en pierre signée Modigliani : Elisabeth Barillé croit y reconnaitre le singulier visage de la poétesse russe Anna Akhmatova. Non sans raison. Quelques mois auparavant, en effet, au musée Akhmatova de Saint-Pétersbourg, un dessin de Modigliani avait arrêté en elle cette énigme: « Ces mèches folâtrant sur l’exquise distorsion de la nuque, légères et folles, comme au front d’une enfant, ce détail adorable, est-ce l’amitié ? Est-ce l’amour ? » Commence alors l’enquête. Au fil des indices récoltés avec patience – lettres, poèmes, journaux intimes, photographies, dessins, – l’auteur retrace peu à peu leur rencontre, en 1910. Anna est une jeune mariée ; Amedeo un homme libre. Deux jeunes êtres, dévorés par la passion de l’art, dans le Paris des grandes crues.

Elisabeth Barillé nous offre la résurrection de deux figures à l’aube de leur destin, deux créateurs en pleine quête, s’aimant dans un français malhabile, et naviguant entre deux pays, deux milieux, le Montparnasse des débuts du cubisme et les dandys poètes de « La Tour » d’Ivanov, à Saint-Pétersbourg. Un amour à l’aube est une révélation : quelques jours de passion, presque irréels, enfin rendus à nos mémoires. »

La Voleuse de livres – Markus Zusak ou celle qui aimait les mots

la voleuse de livres

Vignette les grandes héroïnesLiesel Memingen parvient à échapper à la mort par trois fois. Cette particularité – cette chance ou ce hasard – lui a valu un intérêt particulier de la narratrice . Car celle qui raconte est la mort. Elle raconte le destin terrible et magnifique d’une petite fille allemande, voleuse de livres, dans l’Allemagne nazie.

Les mots. « Pourquoi fallait-il qu’ils existent ? Sans eux, il n’y aurait rien de tout cela. Sans les mots, le Führer ne serait rien. Il n’y aurait pas de prisonniers boitillants. Il n’y aurait pas besoin de consolation et de subterfuges pour les réconforter. »

« La voleuse de livres » est un livre magnifique sur les mots, leur violence et leur douceur, leur pouvoir de destruction et de création. Il y a des mots qui disent la haine et le chaos, d’autres qui disent l’amour et le pardon.

C’est par le pouvoir des mots que furent embrigadés des milliers d’enfants et d’adolescents dans les jeunesses hitlériennes, grâce à leur pouvoir de persuasion et d’adhésion mais aussi leur pouvoir de contrainte : Markus Suzak montre ce qu’il en coûtait à ceux qui refusaient d’adhérer : vexations, menaces, mise à l’écart et parfois mort économique.

Hitler, lorsqu’il parlait, galvanisait les foules. Il savait utiliser toutes les ressources du langage pour séduire, persuader et ramener à soi un auditoire conquis par sa parole. Il était maître de la rhétorique. Sa puissance fut telle que ses paroles devinrent des actes, et que ce qu’il commanda advint. Les camps de la mort par exemple, ce lieu, Dachau, où dans le livre, marchent des Juifs épuisés et hagards. Ce maillage serré de la société allemande, où tout et tout le monde est contrôlé en permanence ou dénoncé, à la merci des mots d’un autre.

Mais si les mots peuvent détruire, ils peuvent aussi créer, porter une vision à travers une œuvre, faire naître un monde.

C’est pourquoi Hitler fit brûler sur les places publiques les livres interdits car il avait compris plus que tout autre le pouvoir subversif des mots : ces mots tracés par Liesel Memingen ou par Max, (d’ailleurs quelle plus belle parabole que ce livre Mein Kampf dont un Juif recouvrit les pages de peinture blanche pour y tracer ces mots à lui). La résistance s’organise avec d’autres mots, des mots d’amour pour l’humanité souffrante, des mots de colère et d’espoir.

Une fillette, ainsi sauva un livre du charnier et un homme de la mort. Elle assista à la fin du Monde et à son embrasement.

Mais pourquoi voler des livres me direz-vous ? Parce que voler c’est transgresser les lois d’une société, et lorsqu’elle est injuste, voler c’est résister. C’est pourquoi elle fut « la voleuse de livres ».

Et puis dire merci encore  à ce pouvoir d’évocation des mots, aux auteurs, ces enchanteurs, dire encore mon amour profond pour la littérature.

Les jours de la femme Louise – Madeleine Bourdouxhe

La femme Louise

 

Née à Liège en 1906, Madeleine Bourdouxhe a fait des études de philosophie à Bruxelles. Résistante lors de la Seconde Guerre mondiale, elle refusa de publier ses nouvelles chez les éditeurs parisiens contrôlés par les Allemands. Secrétaire perpétuelle de la Libre académie de Belgique à partir de 1964, elle est décédée en 1996. (source Actes Sud)

Ce sont des femmes que l’on entend dans ce roman : Louise, Anna, Blanche ou Clara. Ouvrière, femme au foyer, mère seule avec un enfant ou bonne, elles livrent ici leur désarroi, leur difficulté à vivre dans une société où elles ont bien du mal encore à se faire une place.

L’écriture de Madeleine Bourdouxhe est belle et poétique: « Anna n’est plus que songes et vapeurs, vaporeuse, surélevée et posée sur les couches de l’air, elle glisse sur les couches hautes de l’air et voit les choses, un peu au-dessus d’elles, penchée sur elles, toute attentive, tout en attente, prête pour le miracle qui va se révéler, prête pour le secret qui va lentement s’ouvrir, comme une fleur qui s’entrouvre… »

Ces femmes sont toute attente, en dehors de l’action, et de la politique. Elles regardent et observent. Elles regardent d’en haut, plongées dans leurs songes ou regardent vers le haut, vers les étoiles. Elles s’échappent. L’horizontalité n’est pas pour elles, car dans ce monde du face à face avec les autres, dans un monde d’hommes, elles sont toujours perdantes.

De ce monde dans lequel elles se réfugient, elles possèdent une grande capacité à sentir les choses, à être autre, à devenir ce qu’elles ne sont pas : Anna devient elle aussi « chaleur et violence ». C’est cet éloignement et à la fois cette étrange empathie qui font d’elles des êtres invulnérables.

«  Je ne comprendrai jamais rien aux gonzesses. Donnez-leur du plaisir et ça chiale ! Ca pleure toujours, et ça ne doit pas faire les guerres, ni les révolutions… » se plaint un des personnages masculins.

Les femmes de ces nouvelles souffrent d’une étrange torpeur, d’une fatigue qui habite leur corps et qui rend leur âme poreuse : « Demain, c’est l’automne, une longue suite de jours, et toute la vie à venir. Une vie de tous les jours, lente et quotidienne, et sans espérance… »

Cette infinie tristesse rend la femme si « fine, si légère, déliée du poids du monde » qu’elle risque, à force de légèreté, devenir si évanescente, que le néant la menace, même si sa vie est faite de « mille besognes » qui la rattachent à la terre. De là où sont les femmes, elles ne peuvent se connaître, « Moi, Blanche, qui ne saurai jamais ce que je suis ».

Il me semble que toute femme peut comprendre cela, à certains moments vides de son existence.

Des nouvelles mélancoliques, témoignages de femmes de ce début de XXe siècle.

 

Paroles de femmes : Lidia Jorge

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« Je m’associe à ceux qui pensent que narrer, quelles qu’en soient les modalités, est toujours une façon de perpétuer l’enfance du monde. Et votre oreille, qu’il ne faut pas confondre avec la seule matière sensible, est assurément infinie. »

Extrait de « La nuit des femmes qui chantent », traduit du portugais par Geneviève Leibrich.

 

Lídia Jorge est née dans l’Algarve en 1946. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle commence à être véritablement reconnue à l’âge de  34 ans avec son troisième roman, « La journée des prodiges ».

 

Le rivage des murmures, 1989

La journée des prodiges, 1991

La Dernière Femme, 1995

Un jardin sans limites, 1998

La couverture du soldat, 1999

La forêt dans le fleuve, 2000

Le vent qui siffle dans les grues, 2004

Tous ces ouvrages ont paru aux Editions Métailié

Nous combattrons l’ombre, 2008

La nuit des femmes qui chantent, 2012

La nuit des femmes qui chantent – Lidia Jorge

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Lídia JORGE Titre original :A noite das mulheres cantoras Traduit du portugais par Geneviève Leibrich, editions Métailié, 2012 pour la traduction française.

Ce roman commence par une image saisissante, celle d’un couple qui se retrouve après de longues années et qui danse. On devine que les jours de l’homme sont comptés, son apparence est misérable, son costume paraît trop grand pour lui. Sa compagne a les élans d’une femme amoureuse . Ils ne se sont pas vus depuis de nombreuses années mais on ignore pourquoi et c’est ce que va raconter Solange de Matos, parolière anonyme d’un groupe de cinq chanteuses dont l’aventure consistera à enregistrer un disque et à préparer le spectacle qui suivra sa promotion.

La nuit des retrouvailles, est la nuit parfaite dont le mythe est raconté par Gisela dans une émission de télé-réalité, nuit de l’instantané, nuit du mensonge aussi.

Gisela, inquiétante et manipulatrice est à l’origine du projet de disque et de carrière musicale et soumet ses partenaires à une pression psychologique considérable…  Elle est belle et possède un magnétisme indéniable qui agit sur ses compagnes et annihile toute volonté de rébellion ouverte.

Solange est parolière, elle écrit : « Je devais juste rendre visible ce qui était écrit de façon invisible », ces « radieux petits vers insignifiants » qui lui sont offerts par « le dieu de la petite poésie », « dieu des très petites paroles », « le tout petit dieu » de la taille « d’une capsule de bouteille ». Un jour, elle aime aussi… Et puis le drame …Le silence… Jusqu’à cette nuit. Solange va briser le mythe et raconter exactement ce qui s’est passé…

Dans une interview à France Inter, Lídia Jorge explique que selon elle, la musique, les chansons nous suivent toute notre vie, et qu’à travers elle, on peut aussi comprendre le devenir des nations.

Ce roman se passe après la révolution des Œillets qui est le nom donné aux événements d’avril 1974 qui ont entraîné la chute de la dictature salazariste qui dominait le Portugal depuis 1933. Cette révolution a entraîné de profondes modifications dans le statut des femmes qui jusque là étaient tenues cachées dans leur maison, effacées et obéissantes. D’ailleurs dans le roman, la violence machiste est présente, par les producteurs qui traitent les chanteuses de « dindes », ou le petit-ami de l’une d’elles qui utilise la violence physique.

Le Portugal, mélange d’archaïsme et de modernité, qui donne à la vie une certaine intensité et fait de chaque individu le carrefour où se mêlent plusieurs identités et plusieurs expériences. Cela me fait penser à la philosophie de Judith Butler qui elle aussi prend pour pivot de sa pensée ce constat.

J’ai beaucoup aimé ce roman, lent, parfois difficile. J’ai suivi avec passion les pas de la jeune Solange et son amour naissant. Un livre que je conseille.

Les femmes au Moyen-Age : Carole Martinez / Du domaine des murmures

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En 1187, le jour de ses noces, Esclarmonde refuse d’épouser le jeune homme choisi par son père. Elle choisit d’être emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château et de consacrer sa vie à Dieu. Elle défie ainsi l’autorité de son père qui n’hésitera pas, pour se venger, à perpétrer le crime le plus odieux…

Mais Chut, n’en disons pas plus. Esclarmonde se charge, par-delà les siècles, de nous guider dans les méandres de son existence au château des Murmures.

D’ailleurs, que pouvait espérer une jeune fille de 15 ans au Moyen-Age ? La liberté des femmes était restreinte : Esclarmonde n’a pas le droit de franchir l’enceinte du château, prisonnière de ses murs, sous la tutelle de son père auquel elle doit obéir aveuglément. Elle ne peut choisir son mari car tous les mariages sont des mariages arrangés et servent à renforcer les alliances entre familles. Une fois mariée, elle passera de la tutelle de son père à celle de son époux, et sera accablée de grossesses sa vie durant, si elle survit à ses couches.

« Ma matrice le projetterait dans l’avenir, il labourerait ma chair comme il faut pour que sa gloire pût s’y enraciner, pour que sa descendance fût forêt, beaux garçons qui, prenant sa suite, porteraient son nom… ».

Nulle question de sentiment, l’amour est « affaire de femmes ». Les sphères du masculin et du féminin sont fortement cloisonnées, le féminin représentant à la fois le mystère, l’inconnu, mais aussi la faiblesse et l’imperfection première d’être femme.

Femmes que l’on assomme de « règles et de fables » pour les faire tenir en place, pour museler leur désir de liberté.

Esclarmonde n’a pas d’autre choix pour échapper à son destin de fille que de mourir au monde. « La seule route que ce temps m’ait laissé est un chemin intérieur… » explique-t-elle. Mais pour autant gagnera-t-elle la liberté ? Ne quitte-t-elle pas un vêtement trop petit pour s’engoncer dans un autre ? Son statut de sainte la protègera-t-il vraiment ? Les ornières de ce chemin intérieur que veut suivre Esclarmonde pour sembler moins dangereuses n’en sont pas moins profondes à qui voudrait s’écarter du chemin. Esclarmonde en fera malheureusement l’expérience dans un destin tragique et tourmenté.

«  Comment pouvait-on tant apprendre, tant changer, tant souffrir, tant vieillir, en si petit espace. »

Carole Martinez confirme son indéniable talent dans un magnifique récit, porté par cette voix de femme, qui s’adresse à nous par-delà les siècles, dans lequel elle ne manque pas de nous mettre en garde :« Certes ton époque n’enferme plus si facilement les jeunes filles, mais ne te crois pas pour autant à l’abri de la folie des hommes. »