Je m’intéresse beaucoup, comme vous le savez, aux relations entre les femmes et la littérature, relations parfois houleuses mais toujours passionnées. Indissociable des luttes qui ont conduit à son émancipation, l’accès des femmes à l’écriture et à la littérature a donné lieu à bon nombre d’entreprises marketing pour les cibler en tant que lectrices, et aussi en tant qu’auteures.
Peut-on écrire pour les femmes ? Est-il possible de dégager des critères suffisamment pertinents qui aideraient à définir l’univers et les envies d’une lectrice? Non, bien sûr, aurait-on envie de dire. Toutes ces tentatives n’ont pour but que de vendre facilement des ouvrages en très grand nombre, dont le moteur est de flatter les goûts inculqués par la tradition et la culture dominante.
Ainsi chacun est à sa place, les romans roses pour les filles, et les romans noirs pour les garçons. Cet ordre est bousculé depuis très longtemps par les femmes auteures qui s’essaient au roman noir et qui explorent avec talent des romans complexes aux thématiques variées.
Des magazines féminins ont sélectionné un certain nombre d’auteures selon eux incontournables dans le paysage littéraire contemporain. Les avez-vous lus ?
Claire Berest – Enfants perdus
Julie Bonnie – Chambre 2
Nina Bouraoui – Standard
Marie Darrieussecq – Il faut beaucoup aimer les hommes
Claudie Gallay – Une part de ciel
Nancy Huston – Danse noire
Maylis de Kerangal – Réparer les vivants
Lola Lafon – Petite communiste qui ne souriait jamais
Gertrude Stein – La brave Anna – Traduit de l’américain par Raymond Schwab, nouvelle extraite du recueil « trois vies » (Gallimard, L’imaginaire N°87) repris dans la collection folio 2€
Anna Federner, vieille gouvernante allemande, dont la vie nous est contée ici, est un cœur simple. Elle est généreuse, travailleuse et fidèle. Mais ces qualités ne suffisent pas à lui apporter le bonheur. Elle passe toujours à côté de quelque chose. Elle dirige de son mieux le ménage de ses employeurs successifs, attentive à leur bien-être, soucieuse d’économie.
» Anna aimait à travailler pour les hommes, parce qu’ils peuvent manger tant et avec tant de plaisir. Et quand ils étaient réchauffés et rassasiés, ils étaient satisfaits, et la laissaient faire tout ce qui lui plaisait. Non que la conscience d’Anna s’endormît jamais, car qu’on s’en mêlât ou non elle ne s’efforçait pas moins de continuer à épargner chaque centime et à travailler à toute heure du jour. »
Elle a quelques amitiés qui suffisent à remplir sa vie. Gertrude Stein décrit parfaitement la banalité d’une vie vouée aux taches quotidiennes, dénuée d’ambition, dont les jours ternes s’écoulent sans événements notables.
On éprouve de la mélancolie à la lecture de ce texte. Il est tellement facile de passer à côté de sa vie, de s’oublier, de faire siennes les contraintes d’une vie étriquée et sans joie.
Un texte court qui se lit sans peine, et dont la maîtrise a assuré la renommée de son auteure avec les deux autres nouvelles qui composent le recueil « Trois vies ».
Gertrude Stein photographiée par Carl van Vechten, en 1935.
Née en 1874 en Pennsylvannie, morte à Neuilly-sur-Seine en 1946. Issue d’une famille juive autrichienne, elle a passé une partie de son enfance à Vienne puis à Paris. Son adolescence se déroula aux Etats-Unis, à Oakland et San Francisco. Elle étudia la psychologie avec le philosophe William James au Radcliff College. Elle se dirigea vers des études de médecine et s’installa à Paris en 1903 où elle restera jusqu’à sa mort auprès de sa compagne Alice B. Toklas.
Elle ouvrit un salon rue de Fleurus et accueillit de nombreux écrivains des années 20 : Scott Fitzgerald ou Ernest Hemingway avec lequel elle finit par se brouiller. Des écrivains français et des artistes lui rendirent régulièrement visite comme Max Jacob, Jean Cocteau, Braque, Matisse, Picasso.
Elle devint le mécène de plusieurs artistes, notamment de Juan Gris qu’elle aida à faire connaître aux Etats-Unis. Elle affirmait d’ailleurs que c’était elle, et personne d’autre, qui en 1903 découvrit Matisse et Picasso, les deux géants de l’art moderne
Elle innova en littérature sur le plan formel, en supprimant la ponctuation et en n’utilisant que le présent. Elle a travaillé l’écriture en termes d’analyse, transformation et restitution de la voix, traitée en tant que matière rythmique, sonore, ainsi que visuelle,
Ici l’absence de ponctuation (tiré de son livre pour enfant écrit en 1939 : ”Le monde est rond”).:
« Rose et son grand chien blanc Amour se plaisaient ensemble ils chantaient ensemble des chansons, voici les chansons qu’ils chantaient.
Amour buvait son eau et pendant qu’il buvait, ça venait juste comme ça comme une chanson une jolie chanson et pendant qu’il le faisait Rose chantait sa chanson. »
Avec « Trois vies » publié en 1909, elle fut reconnue comme un des écrivains américains de premier plan. « Tendres boutons »(1914) fut caractérisé de style « cubiste » et entérina la rupture avec tout espèce de genre littéraire.
Sa collection de tableaux fut dispersée à la mort de sa compagne.
Son œuvre (en dehors des œuvres déjà citées) :
1931 : Lucy Church Amable
1932 : Comment écrire ?
1933 : Matisse, Picasso, and Gertrude Stein, L’autobiographie d’Alice B.Toklas
194 : Quatre saints en trois actes, Américains d’Amérique
1936 : L’Histoire Géographique des Etats-Unis ou la Relation de la nature humaine avec l’esprit humain
Combien de temps encore les livres lutteront-ils pour garder leur place? Source de rêve, de connaissance et de plaisir, ils sont irremplaçables mais pourtant constamment menacés !
Que cette année 2014 soit l’année des livres, de tous les livres !
« Billie, ma Billie, cette princesse à l’enfance fracassée qui se fraye un chemin dans la vie avec un fusil de chasse dans une main et On ne badine pas avec l’amour dans l’autre est la plus jolie chose qui me soit arrivée depuis que j’écris. »
Billie, la narratrice, doit son prénom à la chanson éponyme de Mickael Jackson, l’histoire d’une groupie du chanteur, qui prétend que son fils est aussi le sien. Premier leg d’une série dont elle se serait bien passé, par une famille violente et déstructurée, Billie se bat comme elle peut pour acquérir une identité et se forger un destin. Elle prend la parole, parfois outrancière et tonitruante, parfois tendre et bouleversante, pour raconter sa vie et son amitié avec Frank, jeune homosexuel aussi seul et perdu qu’elle. Peut-on être libre ou n’est-on que le résultat d’une série de déterminismes auxquels on ne peut échapper ? Tel est le fil rouge de ce court roman porté par la voix de Billie.
C’est à mon avis encore une fois le tour de force d’Anna Gavalda : le style a une importance capitale, il est l’épiderme du personnage et sa respiration. D’où l’impression troublante d’avoir Billie à côté de soi, et d’éprouver ses émotions dans une totale empathie. Elle est parfois insupportable, souvent grossière, mais jamais vulgaire… Pour autant, elle peut être envahissante et même étouffante. Il arrive qu’on lâche le livre pour ne plus l’entendre, pour échapper à cette gouaille dont le rythme et la surabondance d’aigus vrillent légèrement les tympans virtuels du lecteur.
On peut vouloir échapper à Billie, on peut refuser de l’entendre…
L’univers d’Anna Gavalda est d’une grande cohérence car elle bâtit une œuvre. Une œuvre singulière habitée par son regard sur la vie et les gens et par une extraordinaire sensibilité. Elle redonne ses lettres de noblesse à la littérature populaire, celle de Hugo ou de Zola qui, il faut bien le dire, firent pleurer dans les chaumières… Elle redonne un certain lustre et une certaine profondeur au mélodrame, bien que Billie n’en raffole pas, elle avertit d’ailleurs, elle n’a été ni violée ni battue à mort, la violence fut bien plus profonde, souterraine et quotidienne.
Billie m’a touchée parce que je la connais peut-être. Billie n’en rajoute pas, elle raconte juste comment elle s’en est sortie… Une pièce de théâtre, un rôle, un professeur, une amitié, autant de jalons qui peuvent marquer une route, autant de tuteurs qui peuvent rendre possible une résilience. Et des mots surtout qui vous marquent à jamais et vous indiquent un possible chemin.
Des mots comme ceux-là peut-être :
« Adieu Camille. Retourne à ton couvent. Et lorsqu’on te fera encore de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, vaniteuses, menteuses, curieuses et dépravées ; et le monde entier n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a dans ce monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux… On est souvent trompé en amour souvent blessé et souvent malheureux, mais on aime. Et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » On ne badine pas avec l’amour, Musset
Anna Gavalda nous donne à entendre à nouveau ce texte sublime à travers la voix de Billie. Elle est une auteure d’une grande sincérité qui essaie de nous faire entendre les voix d’hier dans celles d’aujourd’hui pour mieux appréhender peut-être ce qu’il y a d’humanité en nous.
Patricia Reznikov – La transcendante – Albin Michel 2013
Pauline réchappe de peu à un incendie. Sur sa peau, les stigmates de l’accident, des brûlures profondes, marquent sa peau. Au milieu des cendres et des livres carbonisés de sa bibliothèque, un livre, un seul, a été épargné par les flammes, il s’agit de « La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne.
Est-ce un signe ? Et si oui, comment le déchiffrer ? A travers la vie de l’héroïne, Hester Prynne, qui dut porter une lettre écarlate cousue sur sa poitrine afin d’expier son adultère, ou à travers la vie d’Hawthorne et des Transcendantalistes qui marquèrent la vie intellectuelle de l’époque ?
Quelle étrange parenté les unit ? Quel parcours initiatique doit-on accomplir pour véritablement être soi-même ?
« Si je ne suis pas moi-même, qui le sera ? » demande Thoreau, l’auteur de « La désobéissance civile ». Et qui sera là pour me voir ? ajouterais-je . Qui me verra ?
Ce texte m’a rappelé un autre, de Pascal, sur le moi,
Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ?
Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.
English: Hester Prynne & Pearl before the stocks (Photo credit: Wikipedia)
Qui suis-je, demande Pauline, après l’incendie qui a ravagé sa vie. M’aimera-t-on encore avec cette marque infamante sur le corps ? Qui traversera ce miroir des apparences pour me voir moi ?
Le roman de Patricia Reznikov est véritablement attachant, il pose une multitude de questions, esquisse un semblant de réponse. Il y a un œil pour voir, un œil nietzschéen peut-être (s’il existe). J’ai adhéré à ce texte dans un commun partage de valeurs, et l’authenticité d’une réflexion. Il y a un cyclope dans cette histoire, avec, bien sûr, un seul œil, et un corbeau qui pour une fois n’annonce ni drame, ni tragédie.
« Je compris alors que la vie était courte. Tragique. Précieuse. » écrit-elle.
Les initiatives ne manquent pas en ce moment sur la toile pour faire découvrir des auteurs qui comptent dans la littérature contemporaine. Stéphie (du blog Les mille et une frasques) remet à l’honneur ses rendez-vous Découvertes d’Auteurs pour lire ce dernier roman.
Si vous souhaitez participer à cette rencontre de l’auteur par le biais de lectures communes, rendez-vous chez Stephie.
Anne Percin – Le premier été, La brune Au Rouergue, 2011
Leurs grands –parents décédés, deux sœurs décident de vendre la maison où elles ont passé les étés de leur enfance et leur adolescence. Elles y reviennent une dernière fois pour la vider.
Pour la benjamine, un secret douloureux est attaché à ce lieu et à la période de son adolescence. Elle s’adresse à sa sœur aînée dans un long monologue où elle évoque ce premier été et les événements qu’elle a dû taire et qui l’ont marquée à tout jamais.
La force du roman D’Anne Percin est de dévoiler les informations peu à peu, de planter longuement le décor, dans un rythme crescendo. Les descriptions sont minutieuses et soignées et la langueur de ces journées d’été vous saisit peu à peu jusqu’à vous engourdir. Elle sait ménager l’attente du lecteur, et distiller une certaine angoisse, la menace plane sur cette campagne vosgienne. On sait qu’un drame va survenir mais on ne sait pas lequel ; on s’attend au pire… Et le pire, bien sûr, est à venir. On se perd en conjectures….
Alors tout simplement on ne s’y attend pas…
C’est un mélange de beauté et de fureur que raconte ce livre sous ses airs innocents de bluette sentimentale… Et comme toute œuvre, elle vous emporte au sommet ou au dedans de vous-même, c’est selon l’altitude où vous vous trouvez.
Elle naît à Paris le 3 décembre 1765 dans un milieu aisé et libéral. Son éducation est celle des filles de l’époque et ses lectures se bornent aux Evangiles et au grand catéchisme de Montpellier. Encore a-t-elle eu la chance, grâce à son milieu, d’apprendre à lire ! Intelligente et vive, sa soif d’apprendre la guide vers d’autres horizons de lectures, elle dévore le « Magasin des enfants » de Mme Leprince de Beaumont et lit en cachette les ouvrages d’une vieille tante. Les femmes ne peuvent ouvrir leur esprit qu’en contournant les nombreux interdits qui les condamnent à rester sottes et ignorantes.
A l’âge de 15 ans, elle épouse Petit-Dufrénoy, un veuf qui a l’âge d’être son père , procureur au Châtelet de Paris. Il se targue d’avoir connu Voltaire et se pique d’un peu de culture ; c’est ainsi qu’il fait lire à sa jeune épouse les œuvres de Parny, poète français qui mourra en 1814.
C’est une révélation pour Adélaïde qui devient poétesse de salon.
De 1787 à 1789, elle dirige le Courrier lyrique et amusant dans lequel avait paru son poème« Le silence éloquent ». Dès lors, elle publie régulièrement ses verset fait la connaissance de poètes et d’écrivains, parmi lesquels le jeune Chateaubriand et Fontanes dont elle sera amoureuse.
Pendant la révolution, elle héberge des proscrits malgré le danger. Son mari ruiné, et après un bref séjour en Italie, elle reprend ses publications et fait vivre sa famille grâce à sa plume: une petite révolution pour l’époque !
Elle écrit non seulement des vers mais aussi un roman et s’essaye à des ouvrages pédagogiques (le livre du premier âge , Instruction religieuse et maternelle, l’Abécédaire des jeunes gourmands), tout en continuant ses activités de journaliste au Mercure de France, à l’Abeille et aux Dimanches avec Mme de Genlis (entre autres). Elle encourage aussi ses contemporaines, dont Marcelline Desbordes-Valmore dont le talent commence à éclore et qui deviendra une poétesse brillante et inspirée.
Ses positions politiques évoluent tout au long de vie vers un certain conservatisme et elle qui connut l’amour hors du mariage, condamne le divorce.
Catriona Seth qui a conduit tout un travail sur l’auteur et nous permet de mieux appréhender son originalité, conclut son étude ainsi :
« Dans ses meilleurs écrits, les vers savent épouser les espérances et l’angoisse de l’énonciateur grâce à des alternances de coupes abruptes et de périodes plus régulières, souvent en recourant à l’hétérométrie.
A une époque où rares sont les poètes, hommes ou femmes, qui livrent leur intimité au regard du public, elle dit ses sentiments avec des accents personnels qui peuvent encore émouvoir » (in Femmes poètes du XIXe siècle, une anthologie, sous la direction de Christine Planté).
Mieux connaître les chercheuses qui sont le plus souvent dans l’ombre : Après des études à l’Université d’Oxford et à la Sorbonne, Catriona Seth est reçue à l’Agrégation en 1995 et soutient sa thèse. Elle a été commissaire d’exposition, avec Élisabeth Maisonnier, pour Marie-Antoinette : femme réelle, femme mythique à la Bibliothèque municipale de Versailles, a fait partie du comité scientifique pour Les Enfants du secret au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine (Rouen). Elle a collaboré aux catalogues Goya du Palais des Beaux-Arts de Lille, Sciences et curiosités à la cour de Versailles et Parties
de campagne du Musée de la Toile-de-Jouy.Elle est directrice de collection pour les Classiques Garnier et dirige la série diffusée par Le Monde, des Grands classiques de la littérature libertine.
Louise Erdrich Love medicine – 1984,1993,1998, Editions Albin Michel pour la traduction française
« Un livre d’une telle beauté qu’on en oublierait presque qu’il nous brise le cœur. » Toni Morrison
Louise Erdrich Love medicine – 1984,1993,1998, Editions Albin Michel pour la traduction française
Premier roman présenté dans une version revue et augmentée, Love medicine présente l’univers riche et foisonnant de Louise Erdrich qu’elle développe tout au long de son œuvre, construisant un édifice romanesque complexe que les critiques comparent souvent à celui de Faulkner.
Deux familles indiennes entrecroisent leurs destins de 1934 à nos jours, à travers des histoires d’amour et de haine, de fidélité et de trahison dans une réserve indienne du Dakota.
Les femmes sont courageuses et têtues ; elles tiennent en équilibre le semblant d’organisation sociale, élèvent les enfants et continuent à vivre en dépit des blessures infligées par des hommes qui peinent à trouver leur identité. Marie Lazare, Albertine, June, Lulu autant de femmes tenaces , plus ou moins douées pour le bonheur, Lulu étant, par chance, la plus sensuelle d’entre elles, et donc la plus à même de se connecter au désir masculin.
Beaucoup d’hommes se perdent dans la boisson, et sombrent dans la violence, en proie à leurs démons intérieurs. Ils ne trouvent plus leur place dans une société post-coloniale qui les a coupés de leurs racines.
Les voix se répondent dans une sorte de chœur désespéré, chacune ne pouvant se chercher qu’au–delà de l’autre.
Les seuls qui parviennent à être heureux dans ce roman sont ceux qui n’ont pas de mémoire, les nouveaux-nés et les vieillards qui ont perdu la leur. Pour les autres, le sentiment de perte est irréparable et ils peinent à survivre.
Les êtres se cherchent à l’aveuglette, se cognent et se blessent dans une sorte de folie de haine et d’amour. Ils se rencontrent pour se quitter aussitôt comme si l’amour était une brûlure insupportable, comme si leurs cœurs débordaient depuis toujours et étaient impuissants à se remplir.
C’est à travers leurs corps que l’univers rayonne, à travers leur sensualité, et leur force de vie. La nature encore sauvage leur fait écho. Les femmes avancent et tiennent tête à l’adversité, tentant de garder tant bien que mal les hommes dans leur sillage…
Une chronique désespérée et poétique de la vie des amérindiens après la colonisation.