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Vous voulez devenir noire vous aussi ? C’est ce que vous propose Tania de Montaigne – Noire La vie méconnue de Claudette Colwin

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Tania de Montaigne – Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin collection Nos héroïnes Grasset – Editions Grasset & Fasquelle 2015

Vignette les grandes héroïnesCe livre est passionnant, à la fois documentaire et fiction, il possède une forme profondément originale qui tient à l’écriture de Tania de Montaigne et à la construction de son récit. Livre qui vous fait vivre de l’intérieur l’histoire de Claudette Colvin, vous devenez noire comme elle dans l’Alabama des années cinquante et vous éprouvez ce que cela veut dire dans une société où le pouvoir appartient aux blancs : la haine de soi, la peur, l’humiliation subie chaque jour, l’arbitraire et l’injustice. Expérience qui se diffracte dans le temps et vous fait comprendre ce qu’est être noire aujourd’hui en France. Le passé éclaire le présent même s’il ne le rejoue pas, les temps changent, mais être noir, aujourd’hui comme hier, « ça n’est pas une question de peau, c’est une question de regard, de ressenti. ». On n’est pas noire, mais on le devient. Et ce n’est jamais anodin. « Que celle qui ne s’est jamais jeté la première pierre lève le doigt », commente Tania de Montaigne.
Et leur expérience, celle de Claudette, puis celle de Tania, rejoint la mienne, je peux la continuer, à travers mes proches dont certains ont la peau foncée eux aussi. Bizarrement, je suis devenue noire moi aussi, dans des situations, des instantanés de vie. Blanche dans une famille où les peaux présentent tous les dégradés les plus subtils, les mélanges les plus étonnants, et où chacun devient l’autre. Cette expérience du regard, je la connais, mais à l’envers, j’ai oublié ce qu’était une peau noire que l’on regarde, parce que je ne la vois plus. Je vois juste des gens différents avec leur beauté propre, leurs qualités et leurs défauts, leurs passions et leur expérience. La couleur de leur peau est un simple détail de l’apparence physique, parce qu’il faut le dire, je ne suis pas plus blanche qu’ils ne sont noirs, ce n’est qu’une anecdote me concernant. Nous nous sommes accolorisés. C’est la vertu du mélange.
Mais cette situation est une exception, et il faut revenir à Claudette et à Tania qui regarde Claudette, qui déroule sa vie à travers la sienne. A Tania, qui est devenue noire, à son entrée à la maternelle, et à Claudette, qui un jour, bien avant Rosa Parks « Mère du mouvement des droits civiques » le 2 mars 1955, refuse de céder son siège dans le bus à un passager blanc. Jetée en prison, elle décide de plaider non coupable et d’attaquer la ville, ce qui est une première. Ce coup d’éclat ne sera pas suivi d’effet, et ce sera Rosa Parks, qui plus tard deviendra l’héroïne du mouvement de boycott des bus de Montgomery en Alabama. Militante depuis longtemps, Rosa Parks est choisie parce qu’elle présente toutes les qualités nécessaires à son rôle, de la classe moyenne, la quarantaine, irréprochable et vertueuse, elle ne peut prêter le flanc à la critique des blancs. Aujourd’hui on dirait que c’est un coup médiatique. Pourquoi et comment Claudette Colvin a-t-elle sombré dans l’oubli ? A-t-elle fait partie de ces quatre jeunes femmes qui vont attaquer les lois de la ségrégation dans les transports de Montgomery devant la cour fédérale, demandant qu’elle les déclare inconstitutionnelles ?
A-t-elle pris part à cette immense victoire et l’en a-t-on récompensée ? Vous saurez tout cela en lisant le livre de Tania de Montaigne, et bien plus encore, vous serez devenue noire le temps de quelques heures… Vous aurez aussi compris comment les femmes qui ont tenu tout le mouvement, auront été évincées par ce jeune et brillant pasteur américain, Martin Luther King … Parce qu’être femme et noire, en ces temps de ségrégation et en quelques autres, c’est double peine…

Logo Prix Simone Veil

Fait partie de la sélection 2015

Antigone – Sophocle/Ivo Van Hove

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Cette pièce est jouée en anglais surtitrée en français.

 Juliette Binoche (Antigone) apparaît, le vent s’engouffre dans sa tunique noire, et la lune incandescente éclaire la scène.

Vignette Les femmes et le théatreAu centre d’un long plateau noir, dont les côtés recèlent des éléments qui pourraient faire penser à du mobilier de bureau (superbe exploitation à la fin de la pièce), un canapé deux places, et découpée au centre de la scène une fosse rectangulaire d’où apparaîtront et disparaîtront les corps. Un écran vidéo distribue des images mouvantes du quotidien, ou des plans figurant des paysages désertiques. La collaboration pour les décors et lumières de Jan Versweyveld et de Yal Tarden pour la création vidéo est parfaitement réussie. Le décor planté, la pièce peut commencer dans un parti-pris résolument contemporain (costumes-cravates, tailleur et talons hauts) qui va résonner pendant une heure et quarante-cinq minutes avec le monde d’aujourd’hui (le mythe est fécond et parle à toutes les époques) dans la mise en scène particulièrement soignée de Ivo Van Hove.

Photo  Jan Versweyveld

C’est l’affrontement, dans la pièce de Sophocle, de deux conceptions antagonistes de la raison d’état, toute-puissante chez Créon, mais qui doit s’effacer devant le sentiment, l’amour, et la piété filiale pour Antigone. Cependant  la raison déraisonne et l’absolu du sentiment mène à la mort. Aucun compromis n’est possible et Créon, dans son entêtement, ne veut apprendre de personne. Lorsqu’il se décidera à changer, il sera trop tard, et son fils Hémon, accablé par la mort d’Antigone qui lui était promise, se donnera la mort.

Rappelons l’histoire : dans un épisode précédent (Œdipe à Colonne), Antigone et Ismène prennent soin de leur père Œdipe, banni de Thèbes (Sans le savoir,il avait tué son père et épousé sa mère). Ses fils Etéocle et Polynice règnent en alternance sur Thèbes, jusqu’au jour où Polynice devant devenir roi au bout d’un an, son frère Etéocle, au pouvoir, lui refuse l’accession au trône. Une guerre fratricide s’ensuit (raconté avec un point de vue original dans l’Antigone de Buchau). Créon interdit qu’on ensevelisse la dépouille de Polynice sous peine de mort. Or, on sait que ce sont les rites funéraires qui font entrer l’homme dans la civilisation et la culture. Refuser à Polynice une sépulture, c’est lui dénier son humanité sous prétexte qu’il est un ennemi.

Ivo Van Hove établit un parallèle avec la tragédie de la Malaysian Airlines dont l’avion s’est écrasé en Ukraine dans une zone de guerre. Les corps des victimes avaient été laissés en plein champs pendant plus d’une semaine. Lorsque les corps ont été récupérés pour l’identification, le gouvernement néerlandais a décidé d’organiser ensuite un convoi funéraire avec un corbillard pour chaque corps.

Créon donc occupe le trône et règne en tyran. Il essaie de gouverner de façon moderne, de rétablir la paix, de réfléchir sur la meilleure façon de gouverner. Il a une véritable pensée politique autonome. Il ne veut pas faire entrer la filiation et les liens du sang en ligne de compte dans l’exercice du pouvoir parce que la terrible guerre civile due aux deux frères lui a enseigné qu’une société basée sur ces principes est désastreuse, trop soumise aux rivalités et aux affects et donc trop fragile. Son objectif est de parvenir à régner sur une société qui puisse vivre en paix.  Il veut introduire de la rationalité dans la manière de gouverner, avec des lois qui soient les mêmes pour tous, et une vision claire de la citoyenneté. Mais il ignore une composante essentielle : les citoyens qui composent cette société. Il finira seul et brisé parce qu’il ne peut pas s’adapter. Comme on dit il y a la loi et l’esprit de la loi. Avec Créon, il ne pourrait y avoir de jurisprudence. Il veut calquer une structure rationnelle sur la société sans tenir compte de la réalité mouvante et fluctuante auquel tout gouvernement éclairé doit s’adapter. Gouverner en tenant compte des aspirations de ses citoyens est gouverner de façon démocratique.

Juliette Binoche déclarait le mois dernier au magazine Vogue à propos d’Antigone:« Quand on la découvre, on se dit que c’est l’histoire d’une femme contre l’empire masculin, qu’il y a là quelque chose de féministe, et moi ce n’est pas du tout ce qui me touche aujourd’hui, ce que j’ai envie de montrer. Parce que c’est par la féminité qu’elle change le monde, le monde est en mal de féminin.» Je me suis dit que ces deux visions n’étaient pas exclusives l’une de l’autre. Il me semble que le féminisme n’est qu’une revendication politique pour des droits égaux et aussi pour une vision multiple du féminin, selon ce que vit et ressent chacune (et chacun). C’est en tant que femme qu’elle s’oppose à Créon, dans un monde qui refuse le féminin qu’il soit celui d’une femme ou d’un homme et c’est pourquoi il le tient à l’écart du politique. Comme ce monde refuse toute virilité et accomplissement dans l’action des femmes. C’est une pensée ancienne qui déjà pose l’exigence d’une redéfinition du féminin comme un principe éminemment actif. Elle fait, elle agit sur le monde en tant que femme. Le jour où cessera de définir le féminin du côté de la passivité, de l’intuition et de l’affect, on aura fait un grand pas.

Tous les comédiens sont absolument magnifiques et en particulier Patrick O’Kane, le comédien irlandais qui interprète Créon, et s’est déjà taillé une belle notoriété avec son rôle dans « Game of Thrones » (dans la seconde saison en jouant le rôle de Jaqen H’ghar après qu’il ait changé d’apparence).

Kirsty Bushell, telle une liane sur ses escarpins, est parfaitement convaincante dans le rôle d’Ismène, qui échoue à être l’intermédiaire entre deux absolus.
Obi Abili incarne à la fois le garde et le chœur avec une belle présence, Samuel Edward Cook, un Hémon fou d’amour et de douleur, Kathryn Pogson, une Eurydice digne et fière jusque dans son désespoir et le chœur, Finbar Lynch la sagesse de Tirésias et le chœur, et Matthias Minne présente le corps (parfait quoiqu’un peu meurtri) de Polynice et il est presque le seul en plus à ne pas être chauve !.

 Nouvelle traduction : Anne Carson ; Mise en scène : Ivo Van Hove ; Décors et lumières : Jan Versweyveld, Dramaturgie : Peter Van Kraaij, Création vidéo : Tal Yarden, Composition et création son : Daniel Freitag, Costumes : An d’ Huys ; Assistant à la mise en scène : Jeff James ; 2e assistant à la mise en scène : Thierry Mousset, Assistant décor : Ramon Huijbrechts, James Turner, Assistant lumière : Richard Beaton ; Casting : Joyce Nettles, Voix : Patsy Rodenburg, Assistante Photographie : Sjoerd Knibbelaar, Traduction française : Thomas and Neel, Surtitrage : Claire Northey, Directeur technique : Simon Bourne ; Administratrice de production : Anna Paschali, Responsable costumes : Jane Dickerson, Programmateur lumière : Marcus Krömer ; Manager de la compagnie : Tim Speechley, Régisseur Général Adjoint : Emily Porter, Assistante du Régisseur Général, Alexandra Isaacs, Régie lumière : Stevie Porter, Régie son : Neil Sowerby, Régie Vidéo : Gilbert Roper, Technicienne audio/vidéo : Angela Di Tomaso, Techniciens plateau : Jamie Massey/Chris Wilby, Chef habuilleuse : Rebecca Rees, Coiffeuse et maquilleuse : Martina Luisetti.

Les réécritures de Médée 9/11 : Medealand de Sara Stridsberg. Le féminin en exil…

Sara Stridsberg – Medealand – L’Arche – 2011 (2009 Sara Stridsberg)

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Vignette Les femmes et le théatre« Quand personne ne te voit, tu peux douter, t’effondrer. Mais tu dois apprendre à t’incliner devant le monde quand il te regarde. Personne n’y échappe. Aucune femme. Pas même toi, Médée » dit la mère de Médée qui apparaît dans une sorte de rêve alors que Médée est allongée par terre sur le sol de la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique.

La Médée de Sara Stridsberg est le féminin en exil. La femme marginale, celle qui ne sait pas se tenir dans les limites de la décence, de la raison, celle qui se révolte alors qu’elle devrait se résigner. Elle fait exploser le cadre. Et elle porte toute la douleur et l’indifférence de celui qui n’aime pas. Elle aime Jason qui ne l’aime plus, et cet amour qui lui a donné tant de force la rend immensément fragile, bruyante, pleine de fureur, inconvenante. Sa révolte est absurde et funeste. L’Autre est absolument libre, hors de portée parfois de nos désirs. Le nier, c’est entrer dans la folie.

Il faudrait juste qu’elle puisse l’oublier, et qu’elle parte avec ses enfants. Mais au lieu d’accepter la réalité, elle s’immole dans sa douleur alors que Jason représente la raison, le sort, le destin contre lequel on ne peut rien.

« L’amour c’est le gaz carbonique du sang. L’amour c’est une punition. Dans le futur, personne n’aimera. L’amour sera supprimé. Une barbarie révolue, incompréhensible et antidémocratique. Tout le monde rira de nous, pauvres fous aimants. »

L’amour est une folie relativement inoffensive quand elle est partagée. Celui qui aime seul est comme une toupie aveugle dont la seule force est son propre centre, une force centrifuge. Qui n’a jamais vécu cela ? Aimer quelqu’un qui ne vous aime pas ? A force de tourner sur soi-même, on se disloque :

« Etat de Médée : Détruite. Eteinte. Morte. Etat de Médée : Avale des somnifères. Avale trop de somnifères. Suicidaire. »

Mais que ferait Médée, cette femme charnelle, dont le corps de femme amoureuse est une île délaissée, dont on image les caresses comme autant de chants. Un corps prisonnier de la violence de son désir. Que ferait-elle aujourd’hui ? Comment ne pourrait-elle pas nous toucher ?

Que peut-elle faire ici, dans un monde d’infidèles, de sites de rencontres qui vous aide à truquer vos vies et à mentir ? Comment pourrait-elle vivre aujourd’hui ?

L’amour dure trois ans dit-on, alors Médée est condamnée à mourir sans fin, éternellement.

Jason arrive :

« Bien sûr qu’on va rester amis. Tu t’en remettras. On n’a qu’à s’appeler quand tout sera calmé ? »

Ne disent-ils (et elles) pas tous ça ? Et si on ne s’en remet pas ?

Comment Médée pourrait-elle jamais se calmer ? Elle, l’étrangère sous le coup d’un arrêt d’expulsion. Elle qui n’a plus aucune attaches, rien qui la retienne, ni son amour, ni ses enfants.

« Le verdict est le suivant : Médée est expulsée. Elle doit impérativement quitter le pays. Sans délais. Sous peine d’être reconduite à la frontière avec escorte policière, si elle ne quitte pas le territoire volontairement ».

Dans la pièce de Sara Stridsberg, elle est dans l’après.

Médée tue ses enfants pour ne plus aimer, pour être délivrée. Médée me bouleverse profondément et parle à la femme que je suis.

« Plus de retour possible. Plus rien à détruire. Plus personne à aimer. »

Plus personne…

Les réécritures de Médée 8/11 : L’Assassine Médée 99 de Yonnick Flot

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Yonnick Flot L’Assassine Médée 99, Editions Proverbe, 1999

Vignette Les femmes et le théatreCette Médée-là n’a a priori aucun lien de parenté avec La Médée antique, si l’on excepte quelques détails troublants. Tout d’abord, elle vit, ici en France, en 1999, dans le quartier des Batignolles à Paris. Elle est comédienne et va bientôt être jugée devant un tribunal : elle a assassiné ses deux enfants. On est bien loin de La Colchide et de la toison d’or.

Elle reçoit son avocat commis d’office en prison : son crime épouvantable fait d’elle un monstre et aucun avocat à la réputation établie ne veut la défendre.

D’ailleurs qui est-elle ? Un cas psychiatrique ? Une amante trahie qui sombre dans la déraison ?

Des ressemblances avec la Médée d’Euripide commencent à apparaître à la lecture : son amant s’appelle lui aussi Jason, et comme le Jason corinthien il l’a trahie pour une femme plus jeune, plus belle peut-être qui récolte les honneurs et les succès.

Médée des Batignolles est elle aussi une étrangère : elle vient d’un autre pays « mais il n’était pas de la bonne race, pas de la bonne religion, pas de la bonne géographie, pas de la bonne politique… ». Médée, comédienne, femme, doit jouer son rôle jusqu’au bout dans une pièce écrite avant elle.

Une intéressante mise en abyme structure la pièce : la comédienne qui va jouer Médée ressent quelques angoisses à jouer pareil rôle avant d’entrer en scène: « Pas le trac, la trouille. Pas du public, d’Elle. De jouer son rôle. J’aurais jamais dû accepter. Comment dire l’indicible, traduire l’impensable, l’incompréhensible, l’inexplicable, défendre l’indéfendable ? Je peux tout pardonner à une femme sauf ça ! »

Une comédienne « n’a pas le choix », elle doit dire son texte « jusqu’à la fin ».

« Il me reste à commettre pour l’éternité l’acte de la parole. Le théâtre crie la vérité ; le monde chuchote le mensonge. Je suis l’éphémère immortelle. Je meurs tout juste née mais je renais tous les soirs et le malheur d’exister devient le bonheur de jouer. »

La pièce sera jouée, rejouée sans fin, pour l’éternité. Médée revivra chaque soir devant les yeux des spectateurs. Elle n’aura pas d’échappatoire… Son crime sera posé à jamais devant elle.

Les réécritures de Médée (7/11)- Médée de Franca Rame et Dario Fo in « Récits de femmes et autres histoires »

Dario Fo (Prix Nobel de littérature 1997), Franca Rame, Médée in Récits de femmes et autres histoires

Vignette Les femmes et le théatreDans cette courte pièce, avec un angle de vue très féministe, le mythe de Médée est totalement déconstruit. Qu’est-ce qui est dit du statut de la femme à travers Médée ? Ce mythe a été écrit et réécrit jusqu’au XXe siècle par des hommes. Les femmes qui s’attaquent au mythe le transforment. Les quelques auteures, Sara Stridsberg, Franca Rame (Il est d’ailleurs très curieux que les réécritures soient essentiellement masculines) et Christa Wolf ont un regard très différent sur Médée, Sara Stridsberg en fait un cas psychiatrique (qui peut expliquer le meurtre), Christa Wolf en fait une guérisseuse victime des Corinthiens (elle ne tue pas ses enfants) et Franca Rame le traduit en fonction de rapports sociaux de sexe, dans le cadre d’une société patriarcale, où l’image de la femme est conditionnée par des relations de soumission et de dépendance. Médée donne à Jason la jeunesse et la beauté, et pour cela accepte de vieillir. « Car si deux êtres ne sont pas unis par l’amour VRAI, fait d’affection surtout et de respect, eh bien ! quand tu vieillis et que tu perds ton attrait sexuel, tu es bonne à jeter. » Voilà le statut de la femme : un objet sexuel dont dispose les hommes selon leur désir. Il n’est pas rare, dit-elle, de voir des hommes avec des femmes de vingt ou trente ans plus jeunes et Franca Rame, impertinente, ne résiste pas au plaisir de se moquer des risques sérieux que ces hommes encourent (infarctus etc.) Sa Médée n’est pas une Médée « sentimentale », ivre de jalousie et de colère, mais une Médée révoltée, qui s’adressant aux autres femmes, dénonce la façon dont les hommes se servent de leur maternité pour les aliéner. Elle enjoint ses congénères à tuer symboliquement, bien sûr, à travers une allégorie, leurs enfants. On sait que le féminisme des années 70 a beaucoup fait pour la contraception des femmes, et leur libération du poids des grossesses à répétition qui les enchaînaient au foyer, et les épuisaient physiquement et psychiquement. Il n’y a pas de doute, la Médée décrite par les femmes, ne tue pas ses enfants par amour. L’amour n’est pas toute sa vie ; elle est un être autonome dont les intérêts sont multiples et dont les objets d’attachement ne se limitent pas à un seul homme. Le mythe n’en a pas fini de grandir, nous pouvons en être sûrs…. Texte jubilatoire bien sûr… Franca Rame, née le 18 juillet 1929 à Parabiago, dans la province de Milan en Lombardie et morte le 29 mai 2013 à Milan, est une comédienne, une femme de lettres, auteur de pièces de théâtre ainsi qu’une femme politique italienne. (source Wikipédia)

Les réécritures de Médée (7) : Médée de Hans Henny Jahnn

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Médée de Hans Henny Jahnn traduit par Huguette et René Radrizzani , José Corti , 1988 pour l’édition allemande, 1926 pour la première version, 1998 pour la présente traduction

Vignette Les femmes et le théatre« Médée, c’est moi »[1] aurait pu dire Hans Jenny Jahnn qui se sentait lui-même « femme, marginal, barbare », et a pu « réinventer le mythe de l’intérieur »[2].

La nouveauté de cette transposition au XXe siècle réside dans d’importantes transformations de la version d’Euripide dans le sujet, le déroulement, la thématique et la conception des personnages : tout d’abord Médée est noire, ses fils sont mulâtres et sont parvenus à l’adolescence. Le fils aîné devient amoureux de Créuse mais lorsque le père, Jason, va demander sa main au roi Créon (raciste et xénophobe), ce n’est pas pour son fils qu’il fait cette démarche mais pour lui-même. Doté de l’éternelle jeunesse, Jason a de fréquents et violents appétits sexuels qu’il satisfait autant avec les filles que les garçons. Des relations incestueuses existent dans la famille, le père a des relations sexuelles avec le fils aîné et le fils aîné avec le frère, ce que Jahnn nomme pudiquement « être ami ». Une très grande vitalité sexuelle habite tous les personnages et Médée n’est pas en reste et, bien que vieillissante, attend toujours Jason pour honorer sa couche.

Le prétexte au drame sera donc celui-là : Médée attend en vain Jason qui ne vient plus la voir, tout occupé qu’il est de ses conquêtes. Non seulement il ne viendra plus mais il va en épouser une autre.

L’auteur a adopté la forme du vers libre où prédomine le vers classique allemand (le Blankvers) dans cette version , mais une première version manuscrite a été rédigée en prose.

Plusieurs grands thèmes structurent l’œuvre dans des oppositions fondamentales : la barbare et le civilisé, la femme et l’homme, la jeunesse et la vieillesse, la sexualité et la mort (création et destruction) et lumière et obscurité.

L’auteur critique aussi la société occidentale du début du siècle, colonialiste et raciste :

« Pourquoi les nègres doivent-ils être pour nous des barbares, comme les Colchidiens l’étaient pour les Grecs? – Peut-être seulement parce que nous nions l’histoire de l’humanité et ses grandes nostalgies. ce que les nègres et les Chinois n’ont pas encore fait. Si nous réfléchissons à ce que nous sommes, nous oublierons le mot « barbare ».

« Médée, femme bafouée, victime de l’homme pour lequel elle a tout sacrifié, tenue à l’écart par une civilisation patriarcale, est proche de la nature et des grandes forces qui règnent dans l’univers. Elle est la matrice de l’univers et la puissance destructrice, symbole des forces qui pour Jahnn préside à toute destinée. ».

A signaler que dans le mythe, dans certaines versions, Médée ne tue pas ses enfants, c’est Eumélos de Corinthe (vers 700 avant J.-C 😉 , le premier à introduire l’épisode corinthien, Médée tue ses enfants accidentellement, par la cérémonie de dépeçage destinée à leur assurer l’immortalité ou une jeunesse perpétuelle.

 Hans Henny Jahnn (né le 17 décembre 1894 à Hambourg Stellingen – mort le 29 novembre 1959 à Hambourg) était un romancier, dramaturge facteur d’orgue et éditeur de musique allemand(fondateur des éditions Ugrino-Verlag).

Né Hans Jahn, il changera plus tard son prénom en Henny et ajoutera un « n » à son nom de famille, considérant le bâtisseur de cathédrales Jann von Rostockcomme son ancêtre. Au centre du travail littéraire de Hans Henny Jahnn on trouve l’angoisse existentielle à laquelle l’homme ne peut échapper que par l’amour, l’empathie avec les autres et la création. La perte de l’amour est donc toujours une chute tragique dans les agonies fondamentales au-delà du simple deuil. Jahnn occupe une place singulière dans la littérature allemande et ne peut être assigné à aucun mouvement littéraire. Il a dépassé les éléments expressionnistes présents dans son œuvre de jeunesse pour un style original que l’on peut caractériser de « réalisme magique ». Ses travaux évoquent parfois le Surréalisme en peinture.

Antimilitariste et adversaire résolu du nazisme, figure exemplaire d’une lutte pour la défense de la vie sous toutes ses formes, Hans Henny Jahnn a laissé une œuvre baroque, noire, singulière, considérée par ses pairs comme l’une des plus originales de la littérature contemporaine. (Wikipédia)

[1] Postface de Huguette et René Radrizzani

[2] ibid

Les réécritures de Médée (6) – Médée Matériau de Heiner Müller

heiner mullerMédée Matériau in Germania, Mort à Berlin, 1985 pour la traduction française. traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger

Vignette Les femmes et le théatre« Mes textes sont écrits souvent de telle manière que chaque phrase, ou une phrase sur deux, ne montre que la partie émergée de l’iceberg, et ce qu’il y a en dessous ne regarde personne. »
Heiner Müller

La Médée de Heiner Müller me touche particulièrement par sa force brute, forme ramassée en vers, entre théâtre et poésie, toujours au bord de l’implosion. Mais peut-être aussi parce que sa brièveté, entre deux textes (Rivage à l’abandon, Paysage avec Argonautes), éclaire un aspect qui pour moi s’était dilué dans les autres versions beaucoup plus longues, le rapport entre la trahison et la mort. Les propos de Heiner Müller le rendent encore plus bouleversant lorsqu’il raconte ce qui a semblé pour lui la pire expérience de la trahison : « Quand mon père a été arrêté en 33, j’ai compris ce qui se passait. On a jeté pêle-mêle ses livres, on l’a frappé et moi j’ai regardé par le trou de la serrure — ce qui est aussi une situation théâtrale -, et puis je suis retourné dans mon lit. (…) Et puis la porte s’est ouverte, mon père était encadré par deux SA, et il m’a appelé. J’ai fait semblant de dormir. C’était ça, ma trahison. »[1]

Ce thème est éternel car nous faisons chacun notre propre expérience de la trahison ; elle s’inscrit dans notre humanité même, nos failles les plus profondes, trahison d’un amant, d’un ami, d’une idée, d’un idéal, d’un rêve. Ce moment où on est projeté rampant sur le sol condamné à ne plus jamais vraiment se relever.

«  Ma trahison qui fut ton plaisir », « Prends Jason ce que tu m’as donné/ Les fruits de la trahison issu de ta semence. »

Médée a trahi la confiance de son père en aidant Jason à voler la Toison d’or, sa patrie, la Colchide, pour l’envahisseur étranger, son frère qu’elle a tué et dépecé pour ralentir leur fuite.

La collaboration avec l’ennemi dans sa tentative de colonisation, est la première des trahisons de Médée, et peut se lire dans toute l’histoire de l’Europe, pour tous ceux qui à un moment donné ou un autre, ont aimé l’envahisseur étranger.

Une Médée puissante qui résonne de manière vibrante de toute l’Histoire de ce continent mais pas seulement (Que pouvait-on penser des amours d’une vietnamienne et d’un yankee ?).

Heiner Müller est un dramaturge, directeur de théâtre, et poète est-allemand. Après la Seconde Guerre mondiale, il choisit de rester dans la RDA naissante, pour des raisons politiques et personnelles. Ses parents sont passés à l’ouest en 1951 mais il ne les a pas suivis. Nombre de ses textes ont été interdits et joués à l’Ouest avant la chute du mur. Il est mort à l’âge de soixante-six ans[2] , né en 1929 mort le 30 janvier 1996. Directeur du Berliner Ensemble, le théâtre mythique de Bertolt Brecht, « il avait été profondément marqué par la guerre et ses trahisons qui lui inspirèrent une œuvre puissante, provocatrice et sans illusion  sur la nature des hommes et de la politique. » (voir la revue de presse très complète sur le site des Éditions de Minuit).

[1] http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Medee-Materiau-2093/ensavoirplus/idcontent/11527

[2] http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=livAut&auteur_id=1436

Les réécritures de Médée (5) : Médée de Max Rouquette

Max Rouquette – Médée – traduit de l’occitan par Max Rouquette – Magnard 2008

Vignette Les femmes et le théatreMax Rouquette a vécu à Aniane, près d’Argelliers pendant une dizaine d’année comme médecin avant de se fixer définitivement à Montpellier où il prend sa retraite de médecin conseil en 1974. Ardant défenseur de la culture et de la langue occitanes, il a écrit toute son œuvre dans cette langue avant de la traduire en français.
C’est donc une Médée occitane que met en scène l’auteur, renouant avec la sorcière de la mythologie, par delà le bien et le mal, éternelle et insaisissable autant qu’allégorique.
Médée, dont l’orgueil démesuré précipitera la perte de Jason et de ses enfants.
Max Rouquette voyait sa pièce dans un style « pierreux, brutal, dur, sans ornements, mais parfois avec l’ampleur du vent, de la chaleur, de l’air, du ciel, de la nuit. »
La Médée de Rouquette se veut éternelle. Elle continue à interroger chaque homme à travers le mythe.
Il renoue avec la tradition du chœur, resté vivant dans la culture méridionale, le groupe des vieilles, sur le pas des portes, ou sur les bancs, sur les places, épient et commentent la vie du quartier ou du village et de ses habitants. Ce sont les commères à la langue acérée, sans illusions et cruelles, qui déchiquètent de leurs mots celui ou celle qui s’éloignerait de la morale publique. Elles sont mielleuses, et savent distiller le soupçon, alimenter la rumeur.
Il les imagine avec des masques (préface) qui « leur donneraient l’apparence de chouettes, hiboux, grands ducs […], hurlant à la mort, et sans grande pitié au cœur. »
La mère du chœur renvoie la parole majeure, « reprise et balancée et envoyée d’un groupe à l’autre. »
De cette terre de rocailles, et de soleil, rendue chrétienne après de furieux massacres, l’auteur utilise la forme des psaumes qui s’accordant parfaitement à l’occitan, et donnant une musicalité plus grande au texte, lui insuffle une certaine sacralité.
La langue est comme le ruisseau dans les rocailles, elle coule, s’élance, rebondit en cascades, s’apaise en murmures.

Médée est une gitane, une nomade, une étrangère. A l’orée de la ville, dont elle entend seulement les échos, elle fait partie « des voleurs, des exilés, des chasseurs sans feu ni lieu, des condamnés, des bannis. »
Elle est « de ceux qui ont fui leur pays, leur roi, leur peuple ; ceux que poursuit la vengeance éperdue de la haine, et les meutes féroces du malheur. »
Elle est celle par qui le mal arrive.
Elle se dresse, seule, face à l’opprobre et au malheur, indomptable dans son orgueil : « Nous sommes de la race du soleil : nous savons le regarder en face. Il n’est ni roi, ni dieu pour nous faire agenouiller. »
Elle est lucide : « Il n’y a personne pour nous aimer. Quand ils nous acceptent c’est par crainte de nos maléfices. Ils nous donnent pour nous voir partir. Nos feux d’herbes et de chiffons leur empestent tout le pays. »
La solitude de Médée est la solitude de l’exilée, de celui qui se retrouve loin de sa terre natale dont elle a été bannie après le vol de la toison d’or et le meurtre de son frère.
Mais l’homme pour lequel elle a tout quitté non seulement l’abandonne mais la condamne à un nouvel exil. Un exil encore plus douloureux loin de l’homme qu’elle aime et sans ses enfants.
La pièce acquiert à nouveau ici une dimension politique :
« Qui peut parler d’amour, quand c’est la raison d’Etat qui domine ? « (p 59)
Jason abandonne Médée parce qu’il a peur :
« Nous sommes encerclés. Notre tête est déjà vendue. Notre sang va finir par se mêler à tout celui qui marque ton chemin. »
Médée ne tendra pas l’autre joue, non, elle n’est pas cette femme obéissante, à qui l’on peut dicter ses actes. Elle ne se laissera pas frapper deux fois et rendra coup pour coup.
« A moi, monstres cachés dans le sommeil de la matière ; tigres qui n’attendez que l’éclair dans l’apparence du sommeil. »

Elle est bien loin de la résignation professée par le chœur : « Que peut le pauvre dans le malheur ?/Il doit plier comme jonc dans le vent. »
Après avoir enchanté de ses sortilèges des présents mortels pour Créuse et le roi Créon, Médée décide de sacrifier ses enfants :
« Ils sont ces deux innocents, le piège de ta faiblesse, le masque de l’amour que tu gardes à Jason et qu’il faut sacrifier. »
Et il y a cette lutte entre Médée et la vieille pour arracher le couteau funeste. Le temps est suspendu.
« L’eau sera plane quand j’aurai tout effacé et que tout sera redevenu comme au temps passé. »
Comme si le meurtre pouvait tout annuler, comme si les événements pouvaient s’effacer de la mémoire.
« Je suis maîtresse du temps ! » clame-t-elle. Maîtresse du temps tragique, du temps circulaire, du temps de la pièce qui ne s’achève pas lors de la représentation , puisque la pièce continuera à être jouée.
L’espace de la tragédie est l’espace de l’exil : « l’exil de tout bonheur, de toute paix, de tout apaisement, de tout amour. »
Mais l’espace tragique est aussi ouverture sur la pensée et le mythe dans lesquels chaque humain puise assez de souffle pour continuer à avancer.

Les réécritures de Médée (4/11) – Médée de Jean Anouilh

Jean Anouilh – Médée – La petite vermillon – Editions la Table Ronde – 1947,1997

Vignette Les femmes et le théatre« Quelque chose bouge dans moi comme autrefois et c’est quelque chose qui dit non à eux là-bas, c’est quelque chose qui dit non au bonheur. » (cf p16)

Cette réécriture de Médée a lieu en 1947, la guerre est finie mais a laissé de profondes blessures, et l’Europe se relève à peine de ses décombres.

La version d’Anouilh s’inscrit dans une réflexion sur la résistance. C’est une écriture très belle et très épurée, ma version préférée, à ce jour, de Médée.

Dans la lignée d’Antigone, Médée se pose comme héroïne du refus, libre de dire non, dont la seule liberté consiste à dire non. Héroïne résistante, seule, quand le monde autour d’elle sombre dans la compromission.

La parole de Médée s’élève dans une solitude radicale. Alors que les gens du commun cherchent le plaisir de chaque jour, dans ces petits riens dont la reproduction et la répétition sont essentiels à la satisfaction et au bien-être. Quitte à ce que d’autres meurent pour eux. (cf la Nourrice et le garde pages 90 et 91)

« C’est alors que c’est bon, si on a pu grappiner quelques sous, la petite goutte chaude au creux du ventre. »

Médée vit dans le présent de la scène où elle advient à elle-même, en même temps que naît sa haine pour Jason et sa folie meurtrière. Ce moment où elle devient Médée, personnage tragique, dans la splendeur et le vertige de sa propre démesure.

Ce personnage naît dans le creuset d’un amour fou, terriblement charnel, indomptable et indompté, et de la douleur de l’abandon.

Médée n’est pas de ce monde, sa roulotte trace un espace à la lisière de l’espace social, commun et partagé (Ne pas oublier également que de nombreux roms furent déportés). Elle est en transit, n’appartient à aucun lieu, sinon celui de la tragédie, dans sa lumière solaire et implacable. Sa liberté est le destin auquel elle ne pourra pas échapper.

La scène est le lieu de l’exil, lieu qui condamne le personnage à aller jusqu’au bout de son texte, dans une série limitée d’actions et de paroles qui toutes auront une fin.

Lieu fermé et ouvert puisque Médée sans cesse rejouée et dé-jouée existe à nouveau dans chaque représentation, laissant ouvert le jeu des significations.

La fin tragique n’est pas une fin en soi mais un temps de transition qui ouvre sur de multiples interprétations.

Jason, lui, s’inscrit dans une généalogie, un temps linéaire et orienté : « Faire sans illusions peut-être comme ceux que nous méprisons ; ce qu’ont fait mon père et le père de mon père et tous ceux qui ont accepté avant eux. » (d’avoir les mains sales ?). Il croit échapper au temps de la tragédie dans une illusion qui semble sincère. Il fait le choix de l’avenir. Il accepte ce monde comme il est et souhaite y imprimer sa marque. Ce temps est aussi celui de la génération (sa jeune épouse veut des enfants ; on parle des futurs frères des fils de Jason et Médée.)

Alors que Médée renonce à l’amour et à la procréation symboles de sa soumission.

« Je l’attendais tout le jour, les jambes ouvertes, amputée . » p 21

« Il fallait bien que je lui obéisse, et que je lui sourie et que je me pare pour lui plaire puisqu’il me quittait chaque matin m’emportant, trop heureux qu’il revienne le soir et me rende à moi-même. »

Dans la passion amoureuse, le sujet s’aliène mais la femme plus encore. L’histoire, la psychanalyse, la littérature, la religion, la morale bourgeoise et puritaine l’ont réduite a être une absence de pénis, « amputée », une « chienne » vautrée dans son animalité, une « chair faite d’un peu de boue et d’une côte d’homme. », un « morceau d’homme », et une « putain ».

La femme est-elle seulement l’esclave de sa chair et du désir de l’autre ?

« Mais c’est fini ce soir, nourrice, je suis redevenue Médée. »

Le temps tragique permet à l’héroïne de reprendre possession d’elle-même dans une circularité bienfaisante. Elle revient à elle-même, à sa propre origine comme sujet autonome (capable de se donner sa propre loi.).

Trois longs dialogues d’une grande beauté (Médée et la nourrice, Médée et Créon, Médée et Jason) articulent l’œuvre et lui donne sa respiration dans un lyrisme qui engendre l’émotion (on atteint souvent au sublime, et ici je pense à la pièce de Corneille).

Le rythme est heurté, haletant parfois, contracté dans la douleur, il est celui de la passion (de la pulsion).

Les dialogues sont souvent asymétriques (Jason répond à Médée par des phrases très courtes puis le dialogue enfle jusqu’à donner cette magnifique réplique (p 62 à 68) où Jason raconte son amour de Médée.)

L’amour-passion fait de chacun un monde pour l’autre. Et c’est pourquoi il est tragique et circulaire.

Médée : « Sans moi. Tu as donc pu imaginer un monde sans moi, toi ? »

« Le monde est Médée pour toi, à jamais. »

Jason : « Le monde a-t-il donc toujours été Jason pour toi ?

Médée : Oui ! » (p 53)

La passion réduit le monde à n’être qu’un seul au détriment de tous les mondes possibles, au détriment aussi du monde réel.

La passion fait d’elle un « vautour », une « louve » ainsi que la nomme sa nourrice. Elle redevient Médée dans la solitude du héros tragique.

Jason dit qu’il veut accepter enfin, sortir des griffes de cette passion exclusive et violente. Je ne sais pas si on peu l’entendre dans le sens d’une collaboration. Mais être heureux dans le contexte d’un monde en guerre semble tout bonnement impossible. Comme il me semble également impossible de vivre un amour passionnel et exclusif où un seul prend la place de tous les autres. Les voies de Jason et de Médée sont toutes deux des impasses. C’est pourquoi chacun des deux se retrouvera finalement dans une solitude tragique.
Médée meurt, simple mortelle, dépouillée de son char et de ses dragons.

Jason : « Oui, je t’oublierai. Oui, je vivrai et malgré la trace sanglante de ton passage à côté de moi, je referai demain avec patience mon pauvre échafaudage d’homme sous l’œil indifférent des dieux. »

Les réécritures de Médée (3/11) : Médée de Corneille

Corneille – Médée, classiques et contemporains Magnard, texte intégral.

Vignette Les femmes et le théatreMédée est la première tragédie écrite par Corneille et montée en 1635, sous le règne de Louis XIII et son implacable Richelieu.

Dans son « Examen », rédigé en 1660, il établit la filiation de la pièce avec celle d’Euripide en grec, et celle de Sénèque en latin. Il fait part de ses réflexions et explique les libertés qu’il a prises au nom de la vraisemblance de l’histoire.
Rappelons que le théâtre classique au XVIIe siècle obéit à des principes très codifiés : la vraisemblance, l’unité de temps, l’unité de lieu et l’unité d’action.
Corneille n’hésite pas à adapter ces principes à ses besoins et rompt l’unité de lieu lorsque Médée prépare ses poisons dans sa grotte magique. Pour les mêmes raisons, il reproche aux Anciens de ne pas avoir suffisamment mis l’accent sur la défiance naturelle qu’aurait dû éprouver Créon à l’égard de tout présent venant de Médée la magicienne.
Ainsi, il contourne la difficulté dans la scène où Créuse fait part de son souhait de porter la robe de Médée qui apparaît ainsi comme simple paiement pour la grâce de ses enfants qui échapperont au bannissement.
Créon projette également de la faire porter par une criminelle condamnée à mort afin de s’assurer que ce présent est sans danger.
Le traitement du personnage d’Egée subit également quelques modifications. Il apparaissait dans la pièce d’Euripide comme simple passant qui promet à Médée son hospitalité en cas de besoin. Dans la pièce classique, Egée est éconduit par Créuse dont il est amoureux. Devant son refus de l’épouser, il tente de l’enlever, échoue et est emprisonné. Médée le délivre par calcul et fait de lui son obligé.
D’autres éléments de la pièce sont assez dissemblables : Pollux apparaît dans les premières scènes pour les besoins de l’exposition. Il écoute la narration du sujet car il ignore tout de ce qui s’est passé en son absence (Il se trouvait en Asie lors des événements ).
Créuse, la fille du roi Créon, apparaît dans la pièce (ce qui ne la rend pas plus sympathique) alors qu’elle est absente de la pièce d’Euripide où elle est appelée Glauké (la lumineuse).
Corneille signale avoir traduit une grande partie de la pièce de Sénèque.

Le chœur n’était pas toujours présent sur scène dans la pièce de Sénèque. Il est totalement absent du théâtre classique.

L’écriture, en alexandrins à rimes plates, acquiert une certaine musicalité grâce aux stances qui utilisent l’hétérométrie. Dans Médée, Corneille les utilise pour rendre compte du trouble d’Egée.

Inutile de signaler les difficultés pour les comédiens de jouer ces pièces en alexandrins. Il faut avoir une parfaite maîtrise du texte qui ne souffre pas d’oublis, ou être capable soi-même d’improviser en alexandrins (Il y en a qui y arrivent), et une grande habileté pour opérer les enjambement nécessaires (le comédien ne doit pas marquer de pause à la fin du vers quand la syntaxe n’y incite pas.)
Cette régularité imposée et la torsion opérée sur la langue établissent un carcan dont l’écriture théâtrale n’a eu de cesse de se libérer. Elle possède, cependant une certaine beauté due à sa musique et sa poésie. Homère écrivait ses épopées en vers. L’écriture classique en est donc plus proche d’une certaine façon.
Il ne faut pas négliger la portée morale des pièces classiques et leur rôle de catharsis. D’autre part, la bienséance (interne et externe) commande et certains sujets ne peuvent être représentés sur scène.
Aristote définissait la catharsis ainsi dans sa « Poétique » : imitation (mimesis) faite par des personnages en action (drama) qui suscitant pitié et crainte, opère la purgation (catharsis) des émotions de ce genre. Corneille y ajoute un troisième ressort, l’admiration, au sens d’étonnement, monstres comme héros peuvent donc susciter la fascination du spectateur.
Laissons Jean-marie Clément (1742-1812) dans sa préface à sa Médée (qui fut un échec) , montée en 1779, explique ce choix d’une héroïne monstrueuse.
« Si l’on se contente de présenter Médée, comme l’a peinte Horace, fière et intraitable, d’un caractère ardent et impétueux, incapable de fléchir, sinon pour se venger ; si, au lieu d’en faire une dégoûtante Canidie, on montre en elle une femme que l’amour seule à conduit dans le crime, malheureuse et à plaindre, puisqu’elle est abandonnée ; extrême dans sa jalousie comme dans sa tendresse, et dans sa vengeance comme dans ses bienfaits ; qui, n’ayant rien ménagé pour posséder Jason, est capable de tout oser, plutôt que de le perdre ; si, au lieu de lui faire commettre des atrocités de sang-froid, on la représente troublée, furieuse, et désespérée au moment qu’elle va tuer ses enfants, et poursuivie par les remords après ce parricide ; si, en un mot, dans tous les égarements où la passion la précipite, on la voit toujours punie par ses propres fureurs et un amour indomptable, je ne vois pas comment un tel caractère ne produirait pas sur la scène l’effet le plus tragique et n’y existerait pas l’intérêt, la terreur, la pitié. »

Car c’est bien là le miracle, et l’efficacité de ces pièces, on plaint Médée, et on compatit à sa douleur ; on comprend les tourments et le désespoir qui l’agite. On comprend qu’à un certain moment la douleur trop vive produit un basculement psychique (d’ailleurs le crime passionnel bénéficie parfois de circonstances atténuantes). La vague un peu plus haute est passée par-dessus la digue, un peu plus haute seulement, mais cela suffit.
Elle dit quelque chose de l’humain, de sa capacité d’amour et de déraison. D’ailleurs, les hellénistes font remarquer que dans les premières versions du mythe (voir Mathilde Landrain), Médée n’était pas infanticide. On a donc fait d’elle un monstre (ce que Christa Wolf rectifiera, elle la rend femme, guérisseuse et victime innocente d’un coup monté. Médée fuit un pays en proie à la corruption. L’assassinat de son frère Absyrtos ?  Elle a juste récupéré les restes de son frère démembré par des fanatiques qui l’ont assassiné. Quant à la fille du roi, elle se suicide et les deux fils de Médée sont sauvagement assassinés par les Corinthiens ) mais on a gardé sa profonde humanité. Il est à noter que ce sont des femmes auteurs qui ont retravaillé à partir du mythe, avant la tragédie.

La version de Sénèque :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/medee.htm

Les réécritures de Médée (2/11) : Euripide, « Médée »

euripide médée

Médée suivi des Troyennes Euripide 2002 (- 431 ?)

Vignette Les femmes et le théatreAprès le fabuleux voyage des Argonautes, Jason épouse Médée qui l’a aidé à conquérir la Toison d’or. Dix ans plus tard, à peu près, Jason répudie Médée et prend pour femme la fille du roi Créon. Profondément blessée, humiliée, Médée dresse un plan aussi machiavélique que cruel.

Euripide (480-406 av. J.-C.) est considéré comme le plus modernes des poètes tragiques grecs. Il décrit les passions humaines pour mieux en observer leurs ressorts. Il se sert des légendes sacralisées des poèmes homériques moins pour en célébrer les héros que comme matériau pour questionner le mal de notre condition.

Rappelons que la tragédie grecque est constituée d’un prologue (avant l’entrée du chœur), d’une parodos (pendant l’entrée de celui-ci), d’épisodes (dialogues entre le personnage et le coryphée), entrecoupés de stasima (intermèdes chantés) et de l’exodos qui suit le dernier chant du chœur.
Ces considérations techniques sont relativement importantes pour comprendre au fil de l’Histoire les réécritures de Médée, et surtout sa reprise par la tragédie classique. Les contemporains vont se situer également par rapport à la somme des réécritures du corpus.

Euripide est le premier à donner la parole aux petites gens. Le prologue est tenu par la nourrice qui plante les circonstances de l’action. Dans l’histoire littéraire, Euripide fut considéré comme le plus (Aristote) ou le moins (Nietzsche) tragique des poètes grecs.
« L’agonie de la tragédie c’est Euripide. Avec lui, c’est l’homme de tous les jours qui passa des gradins à la scène, et le miroir qui ne reflétait naguère que les traits de la grandeur et de l’intrépidité accusa désormais cette fidélité exaspérante qui reproduit scrupuleusement jusqu’aux ratés de la nature. »
Mais ce que reproche Nietzsche fut célébré par d’autres auteurs et tient à son étude des caractères approfondie et qui fit de Médée un chef d’œuvre, référence à la fois pour les auteurs latins et pour les classique (Sénèque, Corneille).
Euripide écrit dans un contexte troublé, agité par la guerre, et une situation économique difficile.
Mathilde Landrain (la traductrice ?), dans sa préface, en souligne les répercussions sur l’œuvre : « Il se pose d’incontournables questions ; ce qu’il cherche ce sont les raisons de la misère humaine, les débordements de l’orgueil, la vanité de toute victoire. »
Euripide n’aime pas la guerre. Elle est le mal au cœur de l’homme et de la politique.
Si la Médée d’Euripide est si forte, si elle a inspiré autant de nos contemporains, jouée, rejouée, déjouée ( ?), reprise, c’est qu’elle symbolise la femme amoureuse aux prises avec l’inconstance de l’homme.
Les féministes auront remarqué la critique réaliste de la condition de la femme mariée en Grèce : « De tous les êtres doués de vie et de pensée, c’est bien nous autres femmes qui sommes le rameau le plus misérable. Pour commencer il nous faut, par surenchère de dot, nous acheter un époux – et c’est un maître que nous recevons pour notre corps, ce qui rend plus mauvais encore ce mauvais marché. » pages 20 et 21. Plus loin, elle se plaint que « le divorce ternit la réputation d’une femme, et elle ne peut pas, elle , répudier son conjoint. » De la sexualité, elle ne connaît rien, elle se marie, « sans avoir reçu chez elle aucune leçon sur ce point. »
En conclusion, « on dit que nous menons une vie sans péril à la maison, tandis que les hommes sont voués aux combats et aux armes : quelle erreur ! J’aimerais mieux trois engagements le bouclier au bras qu’une seule maternité. »
Jason est un politique qui soumet l’amour à ses ambitions politiques.
Médée représente « le mystérieux féminin : l’instinct maternel, la passion, la fureur et la jalousie. »
Médée est une femme puissante, une magicienne, petite fille du soleil, plongée dans les affres d’un amour bafoué qui résonne en elle comme un tambour de folie.
« Complexe, tout en contraste, elle passe d’une émotion à une autre parfois si contradictoire. Il se joue un combat intérieur qui ne lui laisse aucun répit : raison et passion s’affrontent dans une rare violence. »
Elle sait, se raisonne, puis succombe à sa violence intérieure. Socrate affirmait que le mal naît de l’ignorance, Médée y oppose un furieux démenti. Les forces qui nous gouvernent sont souterraines, et le miracle de la volonté ne s’accomplit pas toujours.

Médée doit sa fascination aussi à sa dimension de femme fatale, à la fois monstrueuse, fascinante et terriblement humaine. Les réécritures sont essentiellement masculines, si l’on excepte Agota Kristof et plus récemment Sara Stridsberg.

Les réécritures de Médée (1/11) : Médée endeuillée de Sylvain Grandhay

Médée endeuillée de Sylvain Grandhay, 2011, 80 pages, éditions du Panthéon

Vignette Les femmes et le théatreSylvain Grandhay revisite le mythe intemporel de Médée, magicienne de Colchide qui aide Jason et les Argonautes à conquérir la Toison d’Or. Femme étrangère, femme barbare, Jason l’épouse par gratitude et lui donne deux fils avant de la répudier pour épouser la fille de Créon, roi de Corinthe.
Médée, femme bafouée, organisera la plus terrible des vengeances.

Dans la version de Sylvain Grandhay, dans des références constantes au monde contemporain (Jason lui annonce la rupture par texto) mêlant des aspects oniriques et des anachronismes, Médée est la « femme totale », amoureuse et passionnée, « fatale » dans tous les sens du terme, femme d’un seul homme, mais aussi femme sensuelle, éminemment charnelle et sauvage qui bascule dans le crime par excès de colère et d’amour.
Elle se révolte contre la toute-puissance de la société patriarcale :
« Les hommes ont tous les droits ici-bas. », reconnaît-elle, amère, dans un des nombreux dialogues avec sa nourrice à qui elle se confie.

L’amour de Médée est un amour charnel, sensuel, qui la gouverne entièrement et auquel tous ses actes sont soumis.
« Je suis femme avant d’être Médée. Je nous revois, lui et moi, nus, sur la toison d’or, enlacés, la première fois embrassée et embrasée. Je découvrais, par une mystérieuse abolition du temps et de l’espace, le goût de sa patrie. Je sentais le parfum des olives qui mûrissent sous le soleil, celle des lavandes céruléennes et l’odeur du goudron qui fond sous la chaleur de l’été. »

Médée devient criminelle, dans un basculement, et une logique qui est la conséquence de la nature de cet amour. Quand on lui fait remarquer qu’il y a plusieurs étapes dans le deuil, qu’il lui suffit d’attendre, elle se moque, elle n’est pas femme de nuances, ni de raison. Sa seule logique est implacable, le crime lui coûte, car elle aime ses enfants, mais ses enfants eux-mêmes n’existent qu’en raison de son amour pour Jason auquel elle a tout sacrifié. Si Jason disparaît, tout doit disparaître avec lui.

Amour absolu et charnel, d’autant plus redoutable, qu’il est éminemment pulsionnel et sexuel. L’amour est jouissance de soi et de l’autre, fièvre et tourment, extase et dénuement.

La tragédie de Médée est qu’elle aime toute seule, de cet amour-là, qui est sa valeur suprême. Jason conditionne l’amour à sa réussite personnelle, à son ambition politique, alors que Médée est toute entière dans sa passion.

Il y a de très beaux passages dans cette pièce, d’autres un peu moins réussis, notamment les moments où la nourrice raconte à nouveau la fuite de Médée avec Jason, et la trahison dont va souffrir celui-ci à son retour en Grèce. Finalement, une pièce doit être jouée et vue, et j’aimerais bien voir celle-là.

Masculin/féminin : une nouvelle définition – Bifteck de Martin Provost

bifteck

On retrouve dans ce livre, un univers merveilleux, une sorte de réalisme mêlé de fantastique qui fait penser au courant littéraire latino-américain initié par Gabriel García Marquez, le réalisme magique « genre qui insère des éléments magiques et des événements surnaturels dans des situations se rattachant à un cadre historique et géographique avéré. » Ce courant littéraire a fait de nombreux émules et Carole Martinez et Véronique Ovaldé, en France, présentent dans leurs romans des caractéristiques similaires en les insérant dans un univers typiquement féminin. Martin Provost, à son tour, écrit un texte qui mêle à la fois les deux univers : il emprunte au réalisme magique des éléments réalistes puisqu’il s’agit de l’histoire d’une famille, les Plomeur, à Quimper, où l’on est boucher de père en fils. Le cadre historique est la Grande Guerre qui fait rage et dévore ses enfants mâles. André est donc le seul mâle à Quimper, capable de faire « chanter la chair » celle qui se pavane sur les étals de sa boucherie, mais aussi la chair esseulée des femmes. D’ailleurs « la force d’aimer du tout jeune étalon était telle qu’être aimée une seule fois suffisait pour que l’on eût l’impression d’être aimée pour toujours ».

Mais la Grande Guerre se termine et les maris reviennent, provoquant une certaine panique chez ces dames qui ont gardé de leurs ébats, un souvenir plus tangible que quelques soupirs… Les marmots ne cessent d’affluer devant la boucherie dans des paniers déposés nuitamment  et André en voit sa vie bouleversée.

« Preuve vivante que l’instinct maternel n’appartient pas qu’aux femmes, il jouait les deux rôles à la fois. En précurseur, il comprit que l’homme n’était pas seulement homme, et la femme pas seulement femme, mais bien sûr l’un et l’autre, comme la lune, solidaire du soleil, partage le même ciel. »

André fait donc l’expérience en lui-même d’une nouvelle dimension qui intègre masculinité et féminité, une façon d’être au monde qui rétablit l’unité originelle et une façon d’être aux autres qui rétablit une bienveillance profonde à l’égard des deux sexes : la guerre des sexes annoncée par Nietzsche a fait long feu.

Peu de distance chez ce père qui regroupe ses enfants « en un seul corps indissociable », aime les voir « se lover contre lui », aime les serrer à les étouffer.

Que penser de ce mélange des rôles, de ce père qui ignore toute distance (les psychologues et psychanalystes ne mettent-ils pas en avant la distance nécessaire au père qui représente la règle et la loi, confondant peut-être un fait culturel avec une réalité biologique.) D’ailleurs dans la nature, il y a de nombreux pères qui s’occupent longtemps de leurs petits. « Il existe également dans la nature, des pères qui portent les petits, et les mettent au monde, par exemple l’hippocampe. La mère s’éclipse dès la ponte des œufs, que le père recueille, comme cela arrive parfois dans certaines familles humaines…Chez les oiseaux, le partage des tâches (couvaison, nourriture) est très souvent, sinon presque toujours, assumé à égalité entre le mâle et la femelle. »

Les éléments magiques ou fantastiques apparaissent alors : les bambins sont au nombre de 7, sans mère qui plus est, et André endosse alors la figure de l’Immaculée Conception. Les sept petits poucets sont remplacés  ici par sept bambins bercés par André, comprenant déjà que « l’amour d’un père a plusieurs visages ». Mais la ressemblance entre certains bambins et leurs mères risque d’être compromettante et la vie de cette famille monoparentale est à nouveau bouleversée. Il leur faut fuir…

J’ai bien aimé ce conte, cette fable sur ce père nouvelle mouture, ses relations avec ses enfants même si sur la fin le récit s’essouffle un peu. La fin est une assez belle métaphore sur la mort et le plaisir mais elle n’est pas totalement convaincante. Ce récit est souvent plus profond qu’il n’y paraît, redéfinit les rôles du père et de la mère, puisque ce sont les mères ici qui laissent leurs enfants, plutôt qu’elles ne les abandonnent, à la garde et à l’amour du père. Ce père mobilisant en lui toutes les ressources de ce qu’on appelle la féminité pour éduquer et aimer ses enfants. Il montre que ce que l’on appelle féminité n’a pas vraiment de sens, c’est autre chose, un élan dans chaque être qu’on développe plus ou moins selon l’environnement social et culturel (cf les papas-poules).

La porte des enfers- Laurent Gaudé /Renversement du personnage de la mère

La-porte-des-enfers-de-Laurent-Gaude

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineLaurent Gaudé est un auteur toujours imprévisible. Aucun livre ne ressemble à un autre et dans ce livre-ci le personnage de la mère opère un renversement de la piéta, de la madone qui est particulièrement intéressant.

Un couple uni éclate à la mort de leur enfant unique victime d’une balle perdue dans un règlement de comptes à Naples . Le père accablé erre dans la ville tandis que la mère, folle de douleur, n’accepte pas la mort de son fils et demande au père d’aller le chercher…jusqu’en enfer.

Le récit bascule alors et raconte l’épopée du père dans sa descente vers les enfers. Il va chercher son fils et le trouve après un périple plein de dangers. Mais qu’adviendra-t-il d’eux, le retour est-il possible et la tragédie s’annuler ? Rien n’est si sûr…

 Ce beau livre de Laurent Gaudé, magnifiquement écrit, avec une maîtrise remarquable de la langue et de la construction du récit, pose la question du deuil et de la séparation. Ce moment de souffrance est aussi le moment de la rupture dans l’ordre des générations, et de la transmission. Le père n’apprendra plus rien à son fils et ne pourra plus lui léguer son expérience et son savoir . Aussi est-ce le monde qui meurt ce jour-là dans le dernier souffle de l’enfant.

L’auteur nous livre aussi une vision très personnelle des enfers, en rupture avec l’enfer chrétien bien qu’il utilise, même s’il s’en défend, un vocabulaire qui rappelle cet héritage : les âmes qui attendent, qui pleurent, qui gémissent. Mais ce sont plus des références mythologiques que mystiques. A chaque deuil, ce sont des morceaux de nous-mêmes qui meurent avec les défunts, mais aussi des morceaux d’eux qui restent en nous. Notre mémoire est le lien entre le monde des vivants et celui des morts. Aussi ce roman n’est-il pas sombre, car la mort permet de penser la vie, de construire du sens, et d’appréhender une question largement évacuée par les sociétés occidentales dévorées par le consumérisme.

La littérature est aussi cette quête du sens. La mère maudit le monde plusieurs fois, elle ne se résigne pas à la mort de son fils, sa colère est sa manière de garder son fils vivant . A l’instar de cette mère, la littérature est cette bataille pour donner vie et souffle aux grandes questions qui agitent le Monde. Laurent Gaudé dit dans une interview qu’il veut faire entrer le monde entier dans ses livres, et intégrer des personnages qui n’y ont pas accès habituellement parce qu’ils sont des exclus. Ces personnages un peu cabossés par la vie permettent d’explorer toute la gamme des sentiments . On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Et c’est un peu vrai. Pas tout à fait cependant, je pense à cette écriture des bonheurs minuscules de Philippe Delerm par exemple.

C’est aussi une belle histoire d’amour, même si le couple éclate dans un premier temps avec la mort du fils, un lien ou un fil invisible qui est celui de la narration les tient unis ensemble, et c’est peut-être cela qui est, à mon avis, le plus beau dans la littérature.

Interview de Laurent Gaudé

Capillaria ou le pays des femmes Frigyes Karinthy

capillaria

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineCapillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy, Minos Editions de la Différence, traduit du hongrois par Véronique Charaire. Dessins de Stanislao Lepri
Publié en Hongrie en 1926

Capillaria ou le pays des femmes, publié en 1926 est une utopie qui présente un renversement politique des rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes dans un contexte socio-historique où le combat féministe gagne quelques victoires en Europe ( en 1918 les femmes britanniques de plus de trente ans peuvent voter, en 1920, ce sont les américaines blanches).
Ces nouveaux droits acquis bouleversent les mœurs, et certains intellectuels ou écrivains prennent part au débat. Ces changements sont ressentis comme une menace par la plupart, et la crainte d’une société dominée par les femmes qui se vengeraient des siècles d’oppression subis pour réduire les hommes en esclavage s’exprime dans les romans, essais ou les journaux de manière parfois très violente.

Capillaria imagine donc cette situation : un médecin plonge au fond des mers après un naufrage. Il y découvre une société composée de très belles femmes, les Ohias, qui ont réduit en esclavage les bullocks (clin d’œil à bollocks) petits êtres masculins laids et de petite taille qui s’obstinent à construire des tours pour parvenir à la surface de la mer. Les Ohias sont homosexuelles et assurent la reproduction en mangeant la cervelle des bullocks. Le médecin nous rapporte ses observations sur l’organisation sociale des Ohias et par ses échanges avec la reine nous livre les réactions de celle-ci sur les us et coutumes britanniques.

Alors, bien sûr, les clichés ne manquent pas, les Ohias ne réfléchissent guère, vivent uniquement dans le présent, et n’ont pas d’autre idéal que celui de s’occuper d’elles-mêmes. Elles sont belles, évidemment, et leur vie se passe à chercher des plaisirs et des joies raffinés. Elles comprennent le monde à travers les sensations et ne s’embarrassent pas de réflexions ou d’argumentations inutiles. Les bullocks s’occupent de métaphysique, de science et d’histoire et ne cessent de se faire la guerre. Ils sont obnubilés par le progrès.

C’est un avertissement, qui vise à montrer ce que serait une société uniquement composée de femmes et dont les hommes seraient exclus. Il se moquent des féministes qui revendiquent des droits égaux pour les deux sexes. Les femmes ont-elles été si malheureuses que cela ?
« Pendant ces longs siècles d’oppression, les hommes travaillaient pour entretenir les femmes et celles-ci, privées de tous les droits, ne pouvaient que s’occuper d’elles-mêmes. Dans cette situation désespérée, leur seule ressource était de profiter des joies de la vie, sans se fatiguer nullement, et de développer la beauté de leur corps. Les hommes avaient un but, une profession, un travail, les femmes étaient obligées de se contenter d’être aimées, adulées et comblées. »
Il est très difficile de comprendre la position de l’auteur dans ce texte. Il me semble, mais je suis loin d’en être sûre, que l’auteur pense qu’en lieu et place de libérer les femmes, ce sont d’abord les hommes qu’il faudrait libérer, que c’est un changement radical de société qui serait nécessaire afin qu’hommes et femmes puissent être heureux ensemble. Les féministes sont « des hommes avortés » tout au plus. Et les hommes féministes, des hommes de génie qui s’expriment à la place des femmes.
Dans sa postface, il n’est pas plus clair et s’exprime à l’aide de courtes histoires dont on est censé tirer une signification.
Enfin on aboutit à cela :
« L’être humain n’existe pas, il n’y a que des hommes et des femmes. Et plus l’homme est masculin, plus il est humain, plus la femme est féminine, plus elle est humaine. »
Le féminisme n’est pas la voie, ce qu’il faudrait détruire, c’est tout un système qui s’est élaboré sans les femmes.
« Il aurait fallu détruire tout un dictionnaire erroné : on s’est contenté d’élaborer des erreurs nouvelles pour masquer les anciennes. Comme on ne pouvait appliquer à la femme les définitions inventées par l’homme, on l’a exclue du monde de l’intellect, on l’a reléguée dans le monde extérieur, dans le domaine des sens ; on l’a transformée en concept biologique faisant partie de la nature extérieure, en phénomène mystérieux que l’homme doit étudier. »

Finalement on ne sait jamais vraiment où il est… En tout cas, pas féministe, c’est sûr…

Les femmes doivent choisir ! Veulent-elles de l’amour ou du pouvoir ? C’est la question que je pose aux femmes de mon siècle.

« Il faut dénoncer ouvertement la misère sexuelle de l’homme. Au cours de cette révolution, les femmes devront soutenir les hommes, lutter pour leur émancipation, pour la libération sexuelle masculine. Après la révolution du pain quotidien, celui du bonheur quotidien doit suivre. L’amour est un asservissement si l’un des partenaires opprime l’autre. Les femmes doivent choisir ! Veulent-elles de l’amour ou du pouvoir ? C’est la question que je pose aux femmes de mon siècle. »

 

Ecrit, à Budapest, Frigyes Karinthy en postface de son livre « Capillaria ou le pays des femmes ».

 K

Frigyes Karinthy (1887-1938) fut une des grandes figures du Budapest des années 20-30. Il est l’auteur d’un recueil de pastiches féroces, de romans, de pièces de théâtre et de nombreuses nouvelles. En 1936, atteint d’une tumeur au cerveau, il est opéré à Stockholm par le meilleur spécialiste du moment, grâce à une souscription nationale. il raconte sa maladie dans « Voyage autour de mon crâne ». Il meurt deux années plus tard d’une attaque cérébrale.