Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Disparition de Ruth Rendell

 

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J’ai appris complètement par hasard, la disparition de Ruth Rendell, le samedi 2 mai 2015, à l’âge de 85 ans. Auteure de plus de 60 polars et romans psychologiques, elle était considérée comme l’héritière d’Agatha Christie.

Ses romans noirs étaient prétexte à l’exploration des maux de la société britannique et à l’analyse des raisons psychologiques et sociales qui peuvent mener au crime par le biais de la narration.

Son dernier roman, « Une vie si convenable », est sorti en français fin janvier.

une vie si convenable

 

La clandestine du voyage de Bougainville, « Jeanne Barré, la voyageuse invisible »

Michèle Kahn raconte l’histoire romancée de Jeanne Barré, première femme à avoir accompli un voyage autour du monde lors de l’expédition de Bougainville.
A une époque où les femmes sont interdites à bord des bateaux, Jeanne, qui connaît parfaitement les plantes, guérisseuse à ses heures, se travestit en valet pour suivre son amant botaniste, Philibert Commerson, à bord de l’Etoile le 10 janvier 1767. Son histoire est romancée dans La Bougainvillée, de Fanny Deschamps (1982), et reprise en 2014 par Michèle Kahn dans « La clandestine du voyage de Bougainville » qui en propose une manière d’épopée.

Vignette Les femmes et le théatreLe théâtre de Sartrouville a proposé cette histoire« Jeanne barré, la voyageuse invisible » , du 17 au 21 mars 2015 à travers un texte d’Eudes Labrusse et une mise en scène de Jérôme Imard & Eudes Labrusse.
« Des campagnes françaises aux plages de Tahiti, l’étonnant voyage d’une femme au siècle des lumières.
Un beau matin de 1776, une jeune femme s’embarque sous le nom de Jean Barré à bord d’un des navires de l’expédition légendaire de Bougainville. Pendant deux ans, aux hasards de la mer, elle vit travestie en homme au milieu des marins et des plus grands savants de l’époque. Jeanne Barré est la première femme à avoir fait le tour du monde. Son histoire, bien réelle, est pourtant percée de mystères. Eudes Labrusse en comble les vides en réinventant la vie intérieure de l’aventurière et son périple autour du monde. Toutes voiles dehors, c’est ce destin de femme exceptionnelle que deux comédiens et un violoncelliste nous invitent à découvrir à bord d’un imposant « bateau-théâtre ». Une rencontre avec une personnalité surprenante, aussi déterminée que brillante ! »

Laura Kasischke – En un monde parfait

laura kasischke en un monde parfait

Laura Kasischke – En un monde parfait Le livre de poche – Christian Bourgois Editeur 2010
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, livre de poche 345 p

Vignette femmes de lettresQu’arrivera-t-il à une jeune femme si celle-ci rencontre le prince charmant au début du conte ? Faudra-t-il prendre l’histoire à rebours ?
Le prince charmant se présente à Jiselle, la trentaine, sous les traits d’un séduisant pilote, veuf et père de trois enfants qui, au bout de quelques semaines, la demande en mariage.
Elle accepte, et le lecteur a déjà envie de lui dire : « Stoppe là, y’a un problème ! Et l’indépendance financière des femmes ?». Mais non, Jiselle, naïve et confiante, abandonne son métier d’hôtesse de l’air pour celle de belle-mère au foyer. Et c’est là, bien sûr, que cela se gâte, tout d’abord, parmi les enfants, les deux adolescentes se sont promises de lui rendre la vie infernale, et ensuite une mystérieuse épidémie de grippe frappe les États-Unis et les isole dans leur grand et beau chalet.
Les États-Unis, cette super-puissance, devient un pays indésirable et ses ressortissants sont frappés d’ostracisme. Comment survivre quand tout vous manque ? Comment s’organiser ? Une robinsonnade de plus ?
On sait bien sûr, dés le début, que ce monde parfait n’existe pas alors on se demande juste comment il va s’écrouler et on attend. Cela prend du temps, au bout d’une centaine de pages on n’est guère plus avancés. La princesse aurait pu se faire la malle, mais non, elle reste. Elle a les vertus morales de l’héroïne. Et ce monde parfait reste parfait jusqu’au bout.
Si vous avez déjà vu ces films catastrophe dont les américains sont si friands, où soudain une catastrophe écologique ou climatique fait basculer un pays et une société, alors vous ne serez pas surpris. De nouveaux héros surgissent dans un monde qui chavire, dont la force morale va leur permettre de braver toutes les difficultés. Jiselle, personnage inconsistant au départ, acquiert l’étoffe des héros. On a déjà vu et lu ça, et c’est un peu convenu. Chacun va se débarrasser de ses oripeaux, et révéler tout ce qui sommeillait en lui. Derrière la Barbie hôtesse de l’air se cache une jeune femme courageuse et intègre. On sait, n’est-ce pas, que c’est dans les situations limites que se révèlent les gens.
Au fond, nous avons une capacité d’adaptation et un instinct de survie qui nous permettent d’affronter les situations les plus périlleuses. Au fond, qu’est-ce qui aurait pu se passer ? Que l’héroïne meure dans d’atroces souffrances, devienne alcoolique et fini le rêve américain.
Ne vous inquiétez pas, les tremblements de terre peuvent bien secouer le Népal, et un volcan entrer en éruption au Chili, si un américain est sur place, il s’en sortira toujours.
Jusqu’où va cette dystopie ? Dans quelle mesure dénonce-t-elle l’impérialisme américain et sa société consumériste ?

Je n’avais jamais lu cette auteure que j’ai découverte avec ce roman et je suis restée assez mitigée. J’en ai lu deux autres par la suite qui m’ont davantage plu. Mais je ne suis pas vraiment conquise non plus même si l’auteure a beaucoup de talent,  maîtrise parfaitement la narration et sait ménager le suspense. On la compare souvent à Joyce Carol Oates dont je trouve l’univers beaucoup plus sombre. Il me semble que la critique de Laura Kasischke est plus centré sur les systèmes et leurs faiblesses que sur les failles individuelles mais je me trompe peut-être. En tout cas, on passe un bon moment avec ses romans, les heures défilent et on est toujours plongés dedans.

Sibilla Aleramo Une femme – L’égérie italienne

sibilla aleramo

Sibilla Aleramo – Une femme première édition 1906 et 2002 pour la traduction française aux Editions du Rocher dans la collection Anatolia 249 pages
Traduction de Pierre-Paul Plan révisée et amendée par James-Aloïs Parkheimer

En 1906, une jeune italienne de 30 ans publie un premier roman « Une femme » qui agit comme une déflagration dans la société de son temps. Elle est considérée comme une héroïne par les féministes de son temps, puis élevée par celles des années 70 au rang d’icône. Son premier roman, largement basé sur des éléments autobiographiques, fait partie aujourd’hui du patrimoine mondial de la littérature écrite par des femmes. D’ailleurs il fut traduit assez rapidement en France en 1908 aux Editions Calmann-Levy et reçut les éloges enthousiastes d’un critique de l’époque, au Figaro, Anatole France.

Tout au long de sa vie elle voyagea beaucoup et vint notamment à Paris, où elle rencontra Rodin, Anna de Noailles, Valery Larbaud, Charles Péguy, Apollinaire et Colette qui la fêtèrent et qu’elle fascina durablement.
On dit même que Stefan Zweig au retour de Rome où il l’avait vue, s’exclama : « Qui n’a pas vu Sibilla Aleramo en cette première décennie du XXe siècle n’a rien vu. »
Elle était belle et indépendante, vivait librement ses amours mais s’engagea en politique de manière plutôt sporadique (pour à la fin de sa vie adhérer au Parti Communiste).

Sibilla Aleramo de son vraie nom Rina Faccio est née en 1876 à Alexandrie dans le Piémont et passa son enfance à Milan puis dans les Marches. Elle fut éduquée dans une famille bourgeoise, son père, au tempérament plutôt emporté, était directeur d’une entreprise après avoir été professeur,  et sa mère femme au foyer, dépressive,  fut internée au milieu de sa vie dans un établissement psychiatrique. Elle mourut à Rome en 1960.

Sibilla Alaramo raconte la période de sa vie qui va de son enfance à l’âge adulte. Le récit s’arrête à l’âge de 26 ans alors qu’elle quitte le domicile conjugal. A travers ce récit, elle construit son propre mythe, sélectionne les événements qui agissent en tant que symboles, en expurge d’autres, notamment ses amours avec le poète Felice Guglielmo Damiani (cf préface du traducteur) et construit ainsi le personnage d’une héroïne féministe pure et sans tache dont la vie sentimentale et les appétits sensuels pèsent peu dans les choix existentiels. Dans ce récit, elle n’a que des rapports sexuels forcés ou obligés et doit subir la violence de son mari qu’elle a épousé alors qu’elle n’avait que quinze ans.
Tout cela est bien réel, effectivement, elle a subi le viol et sa vie conjugale fut pour elle un calvaire. En proie au désespoir, parce que toute issue lui semblait condamnée, elle tente même de se suicider.
Quels sont les droits pour les femmes italiennes à l’époque ? On peut dire qu’il n’y en a pas encore : elles sont soumises à l’autorité de leur mari, éternellement mineures puisqu’elles n’ont aucun droit légal sur les enfants – le père étant seul chef de famille- ne peuvent disposer librement de leur capital, revenus ou héritage. (cf Alison Carton-Vincent : Sibilla Aleramo, une héroïne du féminisme italien, revue Clio)
Il semble donc pour les commentateurs qu’il n’y ait pas de pure adéquation entre la vie de Sibilla et les faits mentionnés dans son roman. C’est  la fiction qu’il faut interroger et l’intention, ou la question qui sous-tendent cette narration. Que veut montrer l’auteure ?
Que les femmes sont dépossédées de leur vie, soumise à la violence des hommes et enfermées dans un stricte rôle d’épouse et de mère. Elles ne peuvent choisir de métier qui les intéressent vraiment car beaucoup de carrières leur sont encore interdites. Leur vie étriquée conduit les bourgeoises à la neurasthénie, à la mélancolie, parfois à la folie. Elles ne peuvent pas quitter des époux avec lesquels elles ne sont pas heureuses sous peine de se retrouver sans revenus ou d’abandonner leurs enfants. La liberté se paye chèrement. Si Sibilla adore son père qui l’éduque de manière assez libre pour l’époque, elle ressent peu d’amour pour sa mère dont la timidité et la mélancolie lui répugnent. C’est en vivant à son tour le destin des femmes mal mariées qu’elle sera en mesure de mieux la comprendre . Si son destin devient un exemple pour les autres femmes et si ce roman a un tel retentissement, c’est qu’il est le récit d’une lutte pour l’émancipation. Tout d’abord par l’écriture, le journalisme, les revendications pour les droits des femmes, la critique de la misère sociale et de la condition des ouvriers, et l’expression de sa propre individualité et de sa liberté, quitte pour cela à laisser son enfant. Elle sait que son mari se sert de leur fils qu’il prend en otage pour mieux la retenir. Ce lien est un joug qu’ elle doit le rompre. D’une certaine manière, il faut trancher dans le vif, pour renverser la tradition qui assignent à la femme des rôles étroits dans lesquels leur individualité ne peut s’exprimer totalement. Cela ne peut se faire sans douleur.
Franca Rame et Dario Fo, des compatriotes de Sibilla, qui participèrent à la seconde vague du féminisme en Italie font dire à Médée dans Récits de femmes et autres histoires : « Nos enfants sont comme le joug de bois dur pour la vache : vous autres hommes, vous nous les mettez au cou pour mieux nous assujettir, dociles, afin de nous traire et de nous monter. »

J’ai dévoré ce roman qui est pour moi un bijou de l’histoire littéraire. J’étais très émue d’entendre la voix de cette femme par delà le temps, de me dire que c’était grâce à des femmes comme elle que je pouvais décider aujourd’hui librement de ma vie.

Joyce Carol Oates – Premier amour

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Joyce Carol Oates Premier amour Philippe Rey /fugues 2015 – Actes Sud 1999 -, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte, 105 pages.

Ce récit, présenté comme un « conte » gothique a été publié pour la première fois en 1997 par The Ontario Review.

Atmosphère macabre, noirceur, et sentiment d’horreur mais aussi conte d’avertissement vont donc caractériser ce court récit. Joyce Carol Oates est un auteur prolifique qui écrit la plupart du temps de longs romans de plusieurs centaines de pages mais aussi de nombreuses nouvelles, et des poèmes. L’écriture est sa respiration et un thème hante tous ces récits : celui de la violence de la société et des hommes sur d’autres plus faibles qu’eux, souvent des enfants. En général, les victimes deviennent des adultes résilients, fragilisés par leurs traumatismes mais éclairés aussi par une force, une intuition, une intelligence qui leur a permis de survivre. Le ressort du récit tient dans leur fragilité mise à mal par un ou des événements qui réveillent les blessures enfouies. La tension du récit s’organise autour du trauma initial et de la façon dont le personnage principal va apporter une réponse à la situation qui le fait basculer. Joyce Carol Oates sait doser tous les ingrédients psychologiques pour distiller un suspense efficace.
Le récit pourrait commencer par : « Voilà ce qui arrive si …. ». Voilà ce qui arrive si vous êtes l’enfant d’une mère frivole et faible qui ne s’occupe pas de vous, si votre cousin est un enfant pervers adulé par sa tante, si délaissée vous avez terriblement besoin d’amour.
Voilà ce qui arrive si les adultes qui sont censés vous protéger sont des adultes défaillants.
Vous ne devrez qu’au hasard, à la chance et aussi un peu à vous-même de ne pas être broyé totalement par le monstre.
Elle a onze ans, cette fois, et se retrouve un été dans la maison de sa grand-tante Esther, hautaine et méprisante, qui couve d’un amour jaloux son petit neveu Jared, vingt-cinq ans, et étudiant en Théologie. Un bois et un marais jouxtent la maison, des figures fantasmagoriques peuplent le récit d’éléments fantastiques, les humains se transforment en serpent ou en rapace, et la figure d’un Jésus martyrisé hante la bibliothèque de la maison.
La religion ici est le couvert sous lequel s’abrite l’hypocrisie des habitants de cette petite bourgade, leur faiblesse, leur lâcheté mais aussi leur cruauté. Se punir de ses crimes pour mieux les perpétrer, briser son corps et ses élans mène à la perversité et à la déviance. La haine du corps et de l’amour charnel conduit à de terribles expiations. Et l’idée du sacrifice permet de justifier le crime.
Comment aimer au milieu de tout cela, dans tant d’obscurité ? Au bord de quelle sordide histoire d’amour Josie va-t-elle être entraînée ? Et qui pourrait la sauver sinon Joyce Carol Oates dans un monde où les contes de fée ne sont plus pour les petites filles ?

Alice Zeniter – Sombre dimanche ou la maison qui tuait les femmes

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Alice Zeniter – Sombre dimanche – Editions Albin Michel 2013 – Le livre de poche 2015 Prix de Closerie des Lilas – Prix du Livre Inter 2013 – Prix des lecteurs de l’Express Sélection Prix des Lecteurs du livre de poche 2015 Quelle influence ont les lieux sur nos vies ? Nos maisons sont-elles assassines ? Faites pour abriter nos amours, élever nos enfants, nid douillet, refuge, peuvent-elles un jour se retourner contre nous ? Et pire encore, existe-t-il des maisons tue-femmes ? De quelle sorte est cette maison, coincée au milieu des rails, près de la gare de Nyugati, à Budapest ? Cette maison qui abrite les Màndy de génération en génération. Une maison peuplée d’hommes, où bizarrement les femmes disparaissent parce que c’est une tare familiale chez eux, perdre les femmes qu’ils ne peuvent ni garder, ni protéger. Ils y sont aidés par la dureté des temps, car il y a des époques et des lieux où il ne fait pas bon être une femme. Comme en 1945 , en Hongrie, lorsque des soldats soviétiques traînent dans les rues, ivres et désœuvrés… C’est peut-être la faute de Staline, ce monde épais et lourd, rempli de chuchotements et de secrets ? Imre assiste à l’effondrement de l’URSS, à l’arrivée des sex-shops, et à une liberté toute neuve sous les traits d’une jeune allemande de l’ouest. Mais « partout les gens manquent. Le monde ne sera jamais suffisamment plein. Sous trop de porches, des gens attendent, sûrs que la vie leur doit quelque chose, quelqu’un, et jamais ça n’arrive ». Kerstin sera-t-elle l’amour d’Imre, brisera-t-elle la malédiction familiale, de ces hommes enfermés en eux-mêmes comme des poissons dans un bocal ? Pour lesquels personne n’existe assez fort pour les atteindre, pour habiter leur monde, et devant qui les gens passent comme des trains. Des femmes qui restent au seuil d’eux-mêmes, comme au seuil de cette maison, des femmes obligées de se retirer ou de périr… Comment dire la beauté de ce roman ? Sa nostalgie, sa mélancolie, le miracle de sa construction qui s’égrène comme les vers d’un poème. Délicat et subtil, il dit notre solitude, la brutalité de l’histoire, notre profond désir d’aimer et notre impuissance. Née en 1986 en Basse-Normandie, Alice Zeniter est normalienne, doctorante en études théâtrales et chargée d’enseignement à Paris III. Elle a publié un premier roman à l’âge de 16 ans, « Deux moins un égal zéro » (Prix littéraire de la ville de Caen 2003) puis « Jusque dans nos bras » en 2010.

Eugénie de Keyser – La surface de l’eau

La surface de l’eau – Eugénie de Keyser – Gallimard – 1966

eugénie de keyser

Marie, une femme vieillissante, est licenciée de son poste d’institutrice car elle ne parvient pas à faire régner la discipline parmi ses élèves. Elle erre dans la ville de Bruxelles à la recherche d’un emploi. Commence alors une lente dissolution du personnage, comme un visage à la surface de l’eau dont le reflet aux contours imprécis changent selon la lumière et les mouvements de l’onde.

Marie est l’anti-héroïne par excellence. Son existence se défait lentement, sans but et sans affection, dans une parfaite solitude. Le passé se fond dans le présent, et des souvenirs remontent à la surface, tous les moments douloureux, mais aussi les rencontres manquées, les promesses non tenues. La vérité du personnage est dans ses profondeurs inconscientes, ses traumatismes, une enfance malheureuse. Si l’identité est ce qui donne forme et contours, Marie devient de plus en plus anonyme, visible seulement par fragments, dans les rares reflets que le lecteur peut capter d’elle. Elle vit par une sorte de procuration, à travers la vie de ses voisins d’immeuble. Seul son petit voisin, rebelle à la discipline scolaire, tout entier dans le présent, bouillonnant de vie et de désirs, offre un contrepoint à la monotonie du personnage. Et pourtant, ce roman sombre n’est pas désespérant car il possède une grande beauté.

Eugénie de Keyser est née le 17 mai 1918 à Bruxelles et décédée à Ixelles le 4 avril 2012.Son écriture est somptueuse, les descriptions minutieuses, la langue magnifique. Elle est surtout connue pour ses travaux en esthétique et en histoire de l’art et a publié seulement trois romans. Elle a été influencée par les travaux du nouveau roman et ses tentatives de déconstruction du personnage.

La Surface de l’eau a obtenu le prix Victor Rossel en 1966.

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Le mois belge d’Anne et Mina

L’empreinte de toute chose, une botaniste au XIXe siècle, par Elizabeth Gilbert

vignette Les femmes et la PenséeAutant le dire tout de suite, le livre d’Elizabeth Gilbert m’a passionnée parce qu’il retrace la vie et le parcours d’une intellectuelle au XIXe siècle, et qui plus est d’une scientifique, une botaniste, qui n’a pas existé mais qui est le portrait tissé des vies de dizaines de femmes passionnées par les sciences au XIXe siècle en Europe. Il pose une question importante : si les femmes avaient eu accès à une éducation digne de ce nom, si elle avaient reçu l’instruction et pu accéder à l’Université auraient-elles inventé ou contribué à la découverte des grandes théories scientifiques ou des concepts qui ont bouleversé le siècle ?
Alma Whittaker est bryologiste, spécialiste de l’étude des mousses. Comment a-t-elle pu devenir une femme de science, d’où tient-elle son savoir puisque les cercles scientifiques sont interdits aux femmes? Par son père, un anglais qui a émigré aux Etats-unis en faisant fortune dans le commerce du quinquina, mais qui est aussi un botaniste autodidacte, voleur de plantes, personnage haut en couleurs et éducateur très original pour l’époque, puisqu’il permet à sa fille d’assister à toutes les soirées auxquelles il invite des scientifiques de renom et de débattre avec eux.
La petite Alma se nourrit intellectuellement de ces contacts avec d’éminents chercheurs et devient une jeune femme d’une intelligence particulièrement éclectique. Elle ne peut pas voyager en tant que femme, alors elle se décide à observer le monde qui l’entoure.
Elle est intelligente mais dotée d’un physique ingrat. Comment accèdera-t-elle au monde qui est celui des femmes dont la vocation obligée est le mariage et les enfants ? Comment conciliera-t-elle sa soif de connaître aux exigences de l’époque en matière de rôle et de statut des femmes ?
« Dans le monde scientifique de l’époque, il y avait encore une division stricte entre « botanique », l’étude des plantes par les hommes et « botanique d’agrément, l’étude des plantes par les femmes. Certes les deux étaient difficiles à distinguer l’une de l’autre hormis que l’une était respectée et l’autre pas. »
Alma Whittaker est le portrait type d’une intellectuelle de l’époque et Elizabeth Gilbert s’est abondamment documenté et a construit un roman intelligent et prenant.
Une nouvelle théorie va bouleverser le XIXe siècle et les représentations scientifiques, c’est la théorie de l’évolution de Darwin, qui sera acceptée de son vivant mais sera l’objet de nombreuses polémiques car en butte aux conceptions religieuses de l’époque. Le roman de Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures évoque lui aussi avec talent la vie d’une chasseuse de fossile au XIXe siècle, à la même époque, au milieu des mêmes débats intellectuels et cela m’avait passionnée.
Mais ce qui, véritablement, fait l’originalité du livre d’Elizabeth Gilbert, c’est la question habilement posée des découvertes parallèles. On sait que Charles Darwin et Alfred Russell Wallace ont élaboré tous deux la théorie de la sélection naturelle, ce qui a incité Charles Darwin à publier sa propre théorie plus tôt que prévu. Le postulat d’Elizabeth Gilbert est donc celui-là : si deux hommes ont pu parallèlement aboutir aux mêmes conclusions à l’issue de leurs recherches sans jamais avoir communiqué à leurs propos, est-ce qu’une femme, dotée de la même intelligence et des mêmes connaissances aurait pu le faire ? C’est diablement futé ! Tout le roman est construit là-dessus et si vous vous prêtez au jeu, cela tient véritablement en haleine…

Plusieurs femmes ont été des botanistes au XIXe siècle , Anna Atkins (1799-1871), Mary Katharine née Layne, épouse Curran puis Brandegee (1844-1920), Alice Eastwood (1859-1953), Eliza Standerwick Gregory (1840-1932),  Josephine Kablick (en), (1787-1863), botaniste et paléontologue originaire de Bohème Sarah Plumber Lemmon (1836-1923), Jane Webb Loudon (1807-1858), Il est bon de rappeler leur existence.

La marche de Mina – Yoko Ogawa/ Les femmes au Japon

la marche de Mina

Mina est une petite fille asthmatique qui, dans le Japon des années 70, se rend à l’école sur le dos de Pochiko, un hippopotame nain. Tomoko, sa cousine, entame sa première année de collège, hébergée par sa tante car sa mère doit se rendre dans une grande ville pour y suivre des cours de couture. Un drame semble couver sous l’apparence anodine des choses, les fréquents séjours de Mina à l’hôpital, l’absence de son père pour de longues périodes sont comme autant de menaces. Les non-dits tissent le récit de pesants silences, et d’une sorte de malaise qui court tout au long de l’histoire. Les personnages semblent étouffer dans cette atmosphère à couper au couteau même si des fils de tendresse tiennent tous les personnages ensemble et l’amitié de Mina et Tomoko, la narratrice, telle une bouffée d’air pur, adoucit le tranchant des larmes intérieures et des souffrances cachées.

Il faut aimer Proust pour aimer ‘La marche de Mina », un récit long, pesant parfois, un récit attentif toutefois à la profondeur des êtres, exaspérant de lenteur, mais riche de douceur et de tendresse. Yoko Ogawa, après avoir été fan de base-ball dans « La formule préférée du professeur » explore ici le monde du hand-ball, et installe une sorte de tension dramatique, qui ne se résout qu’avec le dénouement du récit. J’ai eu un peu de mal je l’avoue, surtout qu’ayant moins de temps dans un quotidien chargé, la lecture a subi un étirement supplémentaire quia failli être fatal à la lecture de ce livre.

J’avais beaucoup aimé « La formule préférée du professeur » mais j’avais trouvé là encore des longueurs parfois mais c’est une autre perception du temps, des événements que l’on peut retrouver chez d’autres auteurs japonais. A suivre toutefois, de belles qualités d’écriture et la création, véritablement, d’une œuvre singulière.

Prix de la Closerie des Lilas 2015 – Saïdeh Pakravan pour Azadi

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Le prix de la Closerie des Lilas 2015 a été décerné à Saïdeh Pakravan pour Azadi

Présentation de l’éditeur Belfond :

« zadi signifie « liberté » en persan. Il y a ceux qui la rêvent et ceux qui en paient le prix.
Téhéran, juin 2009. Après des élections truquées, une colère sourde s’empare de la jeunesse instruite de Téhéran. Dans la foule des opposants la jeune Raha, étudiante en architecture, rejoint chaque matin ses amis sur la place Azadi pour exprimer sa révolte, malgré la répression féroce qui sévit. Jusqu’au jour où sa vie bascule. Après son arrestation, et une réclusion d’une violence inouïe, ses yeux prendront à jamais la couleur de l’innocence perdue…
Tout en levant le voile sur une psyché iranienne raffinée et moderne, sans manichéisme et avec un souffle d’une violente beauté, Azadi raconte de façon magistrale le terrible supplice de celle qui cherche, telle une Antigone nouvelle, à obtenir réparation. Et à vivre aussi… là où le sort des femmes n’a aucune importance.
 »

Saïdeh Pakravan, écrivaine franco-américaine de fiction et poète, est née en Iran. Ayant grandi dans un milieu francophone, elle s’installe à Paris, participant, après la révolution iranienne de 1979, à un mouvement de libération de l’Iran.
Publiée dans de nombreuses revues littéraires et anthologies, lauréate de prix littéraires dont le prix Fitzgerald, Saïdeh Pakravan est également essayiste et critique de film.

Lark et Termite – Jayne Anne Phillips

Lart-et-Termite

Cette œuvre polyphonique, à quatre voix, explore avec beaucoup de talent les pouvoirs de l’écriture. De Robert Leavitt, caporal américain en mission en Corée du sud, à Lark, jeune fille américaine de 17 ans, en passant par son frère Termite, lourdement handicapé ou Nonie, la tante qui les a élevés tous les deux, Jayne Anne Phillips s’attache à recréer les univers de chacun des narrateurs tout en tissant un ensemble de filiations qui rattachent peu à peu les personnages les uns aux autres. La construction du roman est complètement maîtrisée.

          A travers les propos des personnages, c’est une grande absente qui est évoquée, Lola, la mère des deux enfants, sœur de Nonie, femme de Robert Leavitt. Femme insaisissable, mère absente, maîtresse passionnée, chaque narrateur s’évertue à la recréer, à la manière d’une fable ou d’une histoire. Elle est un personnage profondément romanesque, tissée de tous les discours des narrateurs qui s’entrecroisent sur la trame du récit . Mais à peine un portrait se dessine-t-il enfin qu’il s’évapore à nouveau.

Jayne Anne Phillips est née en Virginie Occidentale. Elle a publié son premier recueil de nouvelles, « Black tickets » en 1979 à l’âge de 26 ans et récompensée par le prix Sue Kaufman.. Elle fut célébrée par Raymond Carver pour la beauté de son écriture.

« Machine dreams », son premier roman, publié en 1984, raconte la vie d’une famille américaine à travers la guerre du Vietnam. Il fut choisi par le New York Times Book comme l’un des 12 meilleurs romans de l’année.

Elle renoue avec l’art de la nouvelle avec « Fast Lanes » en 1987, pour poursuivre en 1994 avec un deuxième roman, « Shelter » qui évoque avec talent les rites de passage de l’enfance et qui fut abondamment récompensé.

Son œuvre est traduite en douze langues. Elle enseigne aujourd’hui comme professeur d’anglais. En 2000, elle publie « Mother Kind » qui examine les questions intemporelles de la naissance et de la mort. Lark et Termite, finaliste pour de prestigieux prix a rencontré un important succès critique.

 

Mois des auteures polonaises : Maria Nurowska, Un amour de Varsovie

Maria Nurowska – Un amour de Varsovie Albin Michel, 1996, roman traduit du polonais par Christophe Jezewski et Dominique Autrand.

Ce roman a été sauvé je ne sais comment du PILON, a atterri dans une bibliothèque du sud parisien, avant d’être revendu à un bouquiniste puis finalement à moi. Donc j’ai une petite tendresse pour lui. C’est un livre qui a eu toute une aventure.

Il pose aussi de nombreuses questions qui m’intéressent, et qui pour ne pas être nouvelles, s’avèrent toujours actuelles dans la vie des gens.
Peut-on aimer deux hommes, deux femmes en même temps, avec la même passion, sans pouvoir se séparer ni de l’un, ni de l’autre ? Peut-on aimer assez pour l’accepter, comment peut-on le vivre ? L’un des deux amants n’est-il pas toujours l’homme ou la femme secrète, n’est-il pas toujours sacrifié à la compagne ou au compagnon officiel ? Peut-on aimer vraiment quelqu’un à qui l’on ment ? Ou le mensonge fait-il partie de l’opacité de nos consciences et de nos altérités profondes ? Au fond, qu’est-ce que l’amour ? Est-ce seulement la solitude à combler, le vide à remplir ? N’aime-t-on que soi à travers l’autre ?
Rien de nouveau sous le soleil me direz-vous, et thème largement rebattu au cinéma et dans la littérature. ( L’invitée de Simone de Beauvoir, Moravia et tant d’autres). On sait également ce que pense Lacan de l’amour.
Les amours triangulaires se terminent presque toujours mal. Je ne connais aucune histoire ou l’un des deux ne soit sacrifié et condamné à souffrir.
Beaucoup d’auteurs ont témoigné aussi des déchirements, de la torture que les amours nomades ont provoqué dans les années soixante-dix, lors de la libération sexuelle. L’amour supporte mal les contrats disent certains auteurs, il est élection et immersion dans l’univers de l’autre.
Je me rappelle un très beau film de Guédiguian en 2001. J’avais été bouleversée par l’amour magnifique de chacun des personnages et aussi par leur souffrance. Quitter l’autre ou rester avec lui, c’est de toute façon souffrir. Je ne parle même pas de la condamnation morale.

Une thèse a été consacrée à ce sujet : Camelia-Meda Mijea, Camelia-Meda Mijea. Le couple et la tentation triangulaire dans la littérature européenne du XXe siècle(1929-1967). (https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01063665)

L’amour est facteur de désordre parce qu’il est extrêmement puissant (on peut aimer une même personne pendant de nombreuses années) ; il ne s’embarrasse guère de la morale des hommes pas plus qu’il ne se conforme toujours aux règles sociales tout simplement parce qu’il est de l’ordre de la pulsion fondatrice. Un amour peut bouleverser une existence de fond en comble, l’éclairer ou la faire chavirer.

Dans le livre de Nurowska, c’est une femme qui, pour libérer sa conscience de lourds secrets, se confie à son mari à travers des lettres qu’elle n’osera jamais lui donner. Evadée du ghetto de Varsovie (remarquer la prégnance de ce thème dans la littérature polonaise), Elzbieta Elsner rencontre par hasard, en 1943, une grand-mère et son petit fils dont elle va s’occuper jusqu’au retour du père, Andrzej qui est emprisonné. Homme dont elle deviendra éperdument amoureuse. Elle tente d’oublier tout un pan de sa vie, et prend un nouveau nom, Krystyna Chylinska et un nouveau départ. Elle cache soigneusement les événements de sa vie dans le ghetto, tremble de rencontrer les fantômes de son passé. Un homme sombre et beau, témoin de son autre vie, ressurgit alors qu’elle pensait avoir assuré son bonheur et celui de sa nouvelle famille.
Quelques invraisemblances, une fin assez convenue sont quelques-unes des faiblesses de ce roman, mais l’auteure parvient à nous intéresser aux destins de ses personnages et à nous faire réfléchir avec elle à ce qui fait les choix de nos vies.

Pauvre Georges – Paula Fox / Le pathétique de l’existence ou les anti-héros

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Paula Fox – Pauvre Georges Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Remy Lambrecht, éditions Joëlle Losfeld

Paula Fox, née en 1923, est américaine. Elle a vécu à Cuba, en Californie et au Québec, et demeure maintenant à New-York. Elle a été redécouverte à la fin des années 1980, grâce, entre autres, à Jonathan Franzen, Frederick Busch et Andrea Barrett qui la considèrent comme l’un des plus importants écrivains de ce siècle.

Née en 1923 d’un père alcoolique, abandonnée dès sa naissance, Paula Fox découvrit la vie rude de l’orphelinat et souffrit beaucoup de son enfance Elle en reproduisit le schéma en abandonnant à son tour – c’est le regret de sa vie – son premier enfant. Recueillie par un pasteur, qui sera son père spirituel et littéraire, elle découvre la littérature. Après avoir exercé toutes sortes de métiers, dont ceux de reporter en Europe et d’enseignante à l’université de Columbia, elle commence à écrire à 40 ans – des livres pour enfants -, puis se lance dans l’écriture à plein temps.

Le dieu des cauchemars, Personnages désespérés et La légende d’une servante sont les titres qui ont eu le plus de succès.

Pauvre Georges ! Il n’a guère d’envergure, n’aime pas vraiment sa femme , ne brille pas particulièrement dans son métier, et sa vie, entre un pavillon de banlieue et une école privée de Manhattan lui semble étriquée et sans but. Un jour, il surprend Ernest en train de fouiller dans ses affaires. Au lieu de le conduire au commissariat, il se met en tête de l’aider dans ses études sans tenir compte de ce que veut véritablement le jeune homme. « Pauvre Moi ! » pourrait s’écrier Georges. Car c’est pour lui le commencement de toute une série d’ennuis.

Ce qui est le plus difficile dans ce livre, c’est qu’il n’y a aucun personnage sympathique, personne à aimer, mais personne non plus à détester. Ils sont tous ternes, paumés, ennuyeux, et il faut tout le talent de Paula Fox pour les tirer de cette existence pathétique – existence littéraire s’entend !

J’avoue que j’ai souvent soupiré à la lecture de ce livre et que parfois le temps m’a paru long. Quel talent pourtant, chez cette femme, et quelle sobriété dans l’analyse psychologique des personnages ! On tient alors jusqu’au bout, à la force de la plume de cet écrivain !

Pauvre Georges n’est pas le livre qui a eu le plus de succès. Celui qui semble retenir tous les suffrages est « Personnages désespérés » qui est classé au rang de chef-d’œuvre. Je la lirai donc à nouveau, en espérant que le prochain demandera un peu moins d’efforts. Il y a vraiment certains livres qui se méritent !

Le mois des auteures polonaises : Agata Tuszyńska – Wiera Gran, l’accusée

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Agata Tuszyńska – Wiera Gran, l’accusée, 2010, 2011, Editions Grasset & Fasquelle pour la traduction française. Traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski

Romancière, poète, biographe, universitaire, journaliste et femme de théâtre, Agata Tuszyńska est l’une des personnalités les plus en vue de la jeune littérature polonaise. Après ses études à l’Ecole supérieure d’art dramatique de Varsovie, sa ville natale, elle se lance dans le journalisme. En digne héritière de la littérature documentaire, elle s’inscrit dans la lignée de Ryszard Kapuscinski. Ses reportages lui ont valu de nombreuses récompenses.

Curieux livre que celui-là, entre documentaire et fiction, qui a fait beaucoup parler de lui en Pologne et a eu un certain succès (20 000 exemplaires vendus).

L’auteure tente de comprendre qui était Wiera Gran, juive rescapée du ghetto de Varsovie, accusée d’avoir collaboré avec les allemands pour assurer sa survie dans le ghetto. Mais coupable surtout peut-être d’avoir continué à chanter, d’avoir survécu grâce à cela, d’avoir chanté quand tant de gens mouraient. La question que pose très intelligemment l’auteure tout au long de son récit est la question de la responsabilité et de la culpabilité des rescapés du ghetto. La question aussi de la collaboration avec les allemands. Comment peut-on juger des actes qui ne visaient qu’à assurer la survie quand vivre un jour de plus dans le ghetto en proie à la faim ou à la maladie relevait simplement du miracle ? Quand tant d’hommes, de femmes et d’enfants mouraient dans la rue ? A partir de quel moment collabore-t-on avec l’ennemi quand il a droit de vie et de mort sur vous ?
« Nous sommes tous des collaborateurs. A une plus ou moins grande échelle, sur une journée ou sur toute une vie. Tout ce qui nous différencie c’est l’expérience et les circonstances, qui permettent d’apprécier jusqu’où vont les limites de nos compromis. L’histoire nous inscrit souvent dans un contexte de choix tragiques. Nous collaborons avec le destin, nous nous arrangeons avec lui. Nous sommes capables de justifier presque chacune de nos faiblesses. »
Wiera Gran fut une chanteuse à succès dans la Pologne d’avant-guerre.
« Dans la Varsovie d’avant-guerre, raconte-t-elle, une Juive ne pouvait pas être une vedette, je ne me faisais pas d’illusions. Mais les bandes nationalistes laissaient tranquilles les vitrines avec mes affiches, il y en avait même qui venaient m’applaudir. »

Elle se produisait parfois accompagnée par le pianiste Wladislaw Szpilman, le « pianiste » de Polanski, qui la fit disparaître de ses Mémoires publiées en 1946  et eut avec elle une attitude tout à fait ambiguë. Il semblerait qu’il ait eu une mémoire plus que sélective. Le livre fit scandale car il rapporte les propos de Wiera Gran qui accuse le pianiste d’avoir fait partie de la police juive du ghetto de Varsovie et d’avoir participé aux rafles. Or le pianiste est une icône dans le pays et ces accusations post-mortem (il est mort et elle aussi) ont suscité pas mal de remous et la fureur des héritiers du pianiste. (source, les journaux à la parution, dont Le Monde)

Lors d’un procès du tribunal populaire du Comité central des juifs de Pologne, devant lequel elle fut traduite après guerre qui devait établir ou non sa culpabilité, Wiera Gran fut disculpée par manque de preuves,  mais le doute subsista et fit de sa vie un enfer. Elle fut prise à partie et insultée lorsqu’elle alla chanter en Israël. Toutefois ses accusateurs ne purent jamais produire la moindre preuve. Ils rapportaient le plus souvent des propos qu’ils avaient entendus ou qu’on leur avait rapportés.
Agata Tuszyńska s’interroge :
« J’utilise les mots sortis d’un lexique d’un monde sans guerre. Je les adapte à une réalité dans laquelle ils avaient souvent perdu leur usage. L’époque de l’holocauste a fait voler en éclats les anciens modèles de comportements, a relâché les normes morales de rigueur. Face à la menace permanete, on a repoussé les frontières de l’éthique. Ce n’est pas à nous d’en juger. […] Qu’aurais-tu fait pour sauver ta peau ? Et pour sauver ta mère ? Auquel de ces condamnés aurais-tu ouvert la porte de chez toi, sachant quelle menace t’attendait ? »

L’auteure la décrit à la fin de sa vie, en proie au délire de persécution, voyant partout des ennemis potentiels, et vivant dans une perpétuelle pénombre, les volets clos.
Elle tente de comprendre qui était Wiera Gran, et retrace son ascension, contrariée par la guerre et sa déchéance au soir de sa vie. Elle a connu la chanteuse jusqu’à la fin de sa vie, éprouve de l’empathie pour son personnage, mais avoue être troublée souvent, incapable de déterminer la vérité ou le mensonge. Un reportage qui a réussi à me passionner.

« Qu’est-ce qui sauve un condamné dans une situation impossible ? Quel est ce gène mystérieux de la survie qui a aidé dans ces circonstances de guerre à ne pas disparaître ? Comment se libère l’instinct de survie ? »
La question du ghetto hante une bonne partie de la littérature polonaise, et de la vie des héros qu’elle retrace. Elle fait partie d’un travail plus ample sur la mémoire nationale, sa part de mensonges et d’ombres. L’auteure est présente au Salon du Livre de Paris.

 

La couleur des sentiments – Kathryn Stockett

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Le tour de force de ce roman est de parler des femmes, de toutes les femmes, à travers un prisme qui est la situation des employées de maison noires dans le Mississipi en 1962. Les lois raciales sont encore en vigueur et la ségrégation n’est pas encore un souvenir, Rosa Parks a obtenu la mixité dans les bus, Marthin Luther King rassemble autour de lui des noirs et des blancs dans une lutte commune pour les droits civiques, tandis qu’à Jackson, Mississipi, quelques bourgeoises blanches militent pour obtenir une loi qui oblige les femmes noires à avoir des toilettes séparées des blancs dans les maisons où elles travaillent.

Ce roman polyphonique donne la parole à trois femmes, Aibileen, Miss Skeeter et Minny. Deux bonnes noires et une jeune bourgeoise blanche que vont lier l’envie commune de changer les choses, et de prendre en main leur destin.

Les bonnes comme leurs maîtresses sont victimes d’une hiérarchisation des rôles dans une société extrêmement cloisonnée. Le seul pouvoir de ces femmes blanches est celui qu’elles exercent sur plus opprimées qu’elle. Cela seul les rendrait pathétiques si elles étaient moins sottes et moins cruelles.

Eugenia Skeeter voudrait être écrivain mais ne peut le dire à sa famille qui ne songe qu’à lui trouver un bon mari. Point de salut hors du mariage : les vielles filles, les secrétaires, les professeurs, bref toutes les femmes émancipées, ne sont pas vues d’un très bon œil. Pourtant les américaines sont déjà plus émancipées que la plupart des européennes puisqu’elles ont obtenu le droite vote à l’échelon fédéral en 1920.

On considère alors que la nature des femmes les rend plus apte à éprouver qu’à raisonner. L’instinct maternel mais aussi leur sentimentalité exacerbée les destinent à être des épouses et des mères, à entretenir , garder le foyer et perpétuer la descendance. Elles sont aidées par des bonnes noires qui assurent le gros du travail et sont payées une misère, ravalées au rôle de ménagère, degré le plus bas de la féminité –il n’y a qu’à voir comment on traite la souillon dans les contes de fée.

Le roman se moque allègrement de ces clichés, l’instinct maternel n’est pas ce qui est le plus partagé par ces grandes bourgeoises, prises qu’elles sont par leur mondanités, déléguant parfois presque totalement le soin des enfants à leur bonne.

 

La révolte de ces femmes va les conduire à écrire en secret. L’écriture devient un acte autant salvateur que libérateur. Ecrire, c’est à la fois témoigner et prendre la parole dans un monde largement réservé aux hommes. Mais avant d’écrire, elles lisent, elles dévorent les livres interdits aux noires parce qu’elles ne peuvent les emprunter dans les bibliothèques des blancs. Lire, écrire, c’est combattre l’ignorance dans laquelle on maintient les femmes comme dans une prison.

Ecrire et publier, c’est soumettre au débat, dévoiler ce qui est caché, donner à voir autant que dénoncer. C’est aussi s’engager dans la maîtrise d’une parcelle de ce pouvoir que donne l’éducation et le savoir. Ceux qui ont le pouvoir se reconnaissent entre eux à la façon dont ils parlent ou écrivent. Toutes choses qui demandent un long apprentissage dégagé des tâches subalternes. Ecrire, c’est se délivrer de la matérialité des choses.

 J’ai dévoré ce livre, tout à tour émue, amusée et captivée par l’histoire de ces femmes, histoire portée par des voix chaleureuses et inoubliables. Le récit est parfaitement rythmé et nous emporte littéralement … A lire absolument …

 

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est le livre de chevet de Skeeter, (Eugenia).

La Pluie d’été – Marguerite Duras/Sylvain Maurice au CDN de Sartrouville

Théâtre de sartrouville

La pluie d’été mise en scène par Sylvian Maurice

Avec Nicolas cartier, Pierre-Yves Chapalain, Philippe Duclos, Julie Lesgages, Philippe Smith, Catherine Vinatier

Collaboration à la mise en scène, Nicolas Laurent, scénographie et costumes, Maria La Rocca, assistée de Jules Infante, lumière de Marion Hewlett, son de Jean de Almeida, construction décor du Bureau d’Etudes Spatiales, , répétitrices Béatrice Vincent, Olivia Sabran, régie générale Rémi Rose

 

La scène de théâtre est un lieu magique où les mots prennent vie, s’incarnent, où les corps eux-mêmes ont leur propre grammaire, leur syntaxe et où la rencontre du texte et du corps produit une émotion profonde et singulière.

Vignette Les femmes et le théatrePublié en 1990, La Pluie d’été raconte la vie d’une famille d’immigrés –le père, la mère et leurs nombreux enfants, hors de la culture, de la richesse et du pouvoir, vivant en banlieue parisienne, à Vitry, dans une ville dévorée par ses grands ensembles. Individus que l’on pourrait croire impuissants mais qui au contraire sont dotés d’une énergie, d’une vitalité extraordinaires. Ernesto, l’aîné, refuse d’aller à l’école car il ne veut pas apprendre ce qu’il ne connaît pas, mais fréquente tout de même les sorties d’écoles, les lycées, et des universités.

Cela m’a fait penser à une parole biblique que je ne saurais plus exactement situer mais qui dit en substance, « Tu ne m’aurais pas cherché, si tu ne m’avais déjà trouvé. » Peut-être ne cherche-t-on que ce que l’on connaît intimement, profondément, ce qui répond aux questions les plus urgentes que nous nous posons et auxquelles nous avons déjà apporté une réponse. Cela me fait penser à la réminiscence grecque, au christianisme, enfin à un certain mysticisme. Pourtant Ernesto n’est pas replié sur lui-même mais ouvert au monde qu’il observe intensément.

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Lorsque nous sommes arrivés dans la salle, les comédiens étaient assis au bord de la scène, le regard au loin. La mise en scène très dynamique, la scénographie, les lumières impulsent un mouvement qui emporte et captive le spectateur tout au long d’une représentation où l’on ne s’ennuie jamais. Les comédiens sont excellents, la mise en scène intelligente, sensible et efficace.

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« Comme la langue d’origine des personnages n’est pas le français ou bien qu’ils sont analphabètes, Duras invente une langue originale. Surtout, elle donne l’illusion « qu’on pense comme on parle. ». les pensées s’énoncent en direct , au présent, dans un étonnement permanent. Ernesto et sa mère, qui fonctionnent en miroir, accouchent de ce qu’ils ont à dire en même temps qu’ils le disent. La pensée est sur un fil, dans une continuelle reformulation. Les pensées les plus hautes se heurtent à la trivialité d’un parler populaire. […]Au fur et à mesure qu’Ernesto acquiert de nouveaux savoirs (et il assimile tout), il va être traversé par « une conscience de l’inconnaissable ». Ernesto se sert du grand livre brîlé, L’Ecclésiaste. En même temps qu’il s’identifie à david, roi de jérusalem, il en acquiert la pensée tragique : « J’ai compris que tout est vanité/ Vanité des vanités/ Et poursuite du Vent. » explique Sylvain Maurice qui donne à entendre Duras de la plus intelligente façon.