Archives pour la catégorie D’elles ils écrivent aussi…

Quatre jours en mars – Jens Christian Grøndahl

Jens-C-G

Jens Christian Grøndahl Quatre jours en mars – La voix d’Ingrid     Dreyer / traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard 2011 pour la traduction française, collection folio n° 5494

  L’auteur est né à Copenhague en 1959. Il a publié une dizaine de romans et est unanimement considéré comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. Piazza Bucarest a été récompensé par le prix Jean Monnet de Littérature européenne 2007.

  Ingrid ne sait plus très bien où elle en est. A l’approche de la cinquantaine, une série d’événements la font douter des choix qu’elle a faits dans sa vie de femme. Elle se retrouve face à elle-même  : son divorce, sa tentative d’échapper aux modèles passés, de réaliser une carrière tout en ayant un enfant. Mais voilà que tout lui coule entre les doigts, et la belle cohérence qu’elle pensait avoir donné à son existence semble à présent un écheveau désordonné où tous les fils s’emmêlent…

Pendant quatre jours, Ingrid laisse remonter les souvenirs. L’échec de son mariage, la difficulté de ses relations avec sa mère, journaliste interviewant des personnalités célèbres, fille mal aimée de sa mère Ada,  ses propres difficultés avec son fils.,. Elle se trouve aux prises avec ses choix existentiels. Elle vit dans une époque individualiste, lieu de conflit entre la liberté et le devoir   et éprouve un fort sentiment de culpabilité. Elle a dû trouver sa propre identité, la choisir et donc renoncer à tous les autres possibles.  

            Ingrid, sa mère Berthe et sa grand-mère Ada sont trois générations de femmes confrontées au dilemme de la maternité et du devoir et de la réalisation de soi. Toutes trois ont fait passer leur vie sentimentale et leur vie professionnelle avant leur rôle de mère et ont bénéficié de la révolution des mœurs permise par le féminisme. Mais qu’ont-elles réellement gagné et à quel prix ? Leurs relations mère/fille sont difficiles car elles ont chacune à leur manière vécu la blessure de l’abandon et l’éloignement de la mère, leur vie affective n’est pas des plus heureuses et la solitude les guette, quant à leur carrière, elle semble avoir été un miroir aux alouettes. Elles lui ont chacune beaucoup sacrifié mais pour quel bénéfice ? En ont-elles été plus heureuses ? N’ont-elles pas négligé l’essentiel ?

            Jens Christian Grøndahl écharpe au passage le modèle éducatif danois relativement permissif où les enfants font la loi et devant lesquels les adultes cèdent trop souvent par peur de les « traumatiser ».

Dans une interview à l’Express, l ‘auteur explique  que« ses romans montrent « le drame de la vie intérieure, la lutte de quelqu’un à travers des bribes de mémoire », cherchent à « creuser la banalité du quotidien ». Il insiste sur son rapport avec ses personnages. Sur le fait qu’il ne les connaît pas jusqu’au bout, ne les comprend jamais tout à fait complètement. »

Femmes vues par un homme, fils peut-être ou petit-fils de l’une de ces femmes, on sent la blessure encore à vif.  Je ne sais pas si ce livre veut culpabiliser les femmes modernes, si le souhait de l’auteur est un retour en arrière. Il analyse finement les caractères mais on sent qu’il prend plus parti qu’il ne pose véritablement des questions. A mon sens en tous cas, mais j’aimerais bien avoir d’autres avis.

Challenge-voisins-voisines-2013

Chez  Anne (Des mots et des notes)

Thérèse Desqueyroux Miller/Mauriac

        affiche-Therese-Desqueyroux-2012-1     Ther-se-mauraiac

Vignette les grandes héroïnesLe dernier film de Claude Miller est l’occasion de redécouvrir le roman de François Mauriac et cette bouleversante héroïne qu’est Thérèse Desqueyroux magnifiquement interprétée par Audrey Tautou. Le réalisateur a su filmer la solitude intérieure de cette femme enfermée à la fois dans son milieu, la bourgeoisie provinciale, son ignorance et tourmentée par des aspirations que son éducation, ou plutôt son manque d’éducation, ne lui permettent pas de satisfaire. Elle ne trouvera pas d’autre moyen que de tenter d’empoisonner son époux…

Au début du livre, Thérèse ressort libre du palais de justice alors qu’elle est coupable. Tout a été fait pour étouffer le scandale et préserver la réputation des Desqueyroux. Elle tente de comprendre les raisons de son acte, ou plutôt ce qui a causé ce geste qu’elle n’a ni véritablement voulu, ni pensé. Thérèse se méfie de ses propres pensées, elle est « compliquée » et pense que le mariage va l’aider à remettre de l’ordre dans ses idées, à devenir « raisonnable ». Passionnée et entière, elle étouffe dans un mariage sans amour, si différente de son mari par les aspirations et la sensibilité. Mais comment se révolter ? Comment soulever cette chape de plomb qui la cloue à terre, comment se libérer des liens qui l’entravent ? Elle ne cherche pas d’excuse ni qu’on la plaigne, d’où cette impression de froideur et d’indifférence,  mais tente de dire et de comprendre qui elle est.

La réponse de son mari et de la famille est sans appel, justice sera rendue à l’intérieur de la famille, en huis-clos, par des gens qui furent des proches, et apparaît aussi monstrueuse que l’acte qu’elle a commis. Qui véritablement est la victime ?

Dans le film, à Bernard qui l’interroge sur les raisons véritables de son acte, elle répond : « Pour lire dans vos yeux un trouble, une interrogation ». Mais son mari, confit dans ses certitudes ne peut le comprendre.

J’ai lu sur Wikipédia, que cette histoire a été tirée d’une histoire vraie, celle d’Henriette Canaby qui fut accusée en 1905 d’avoir voulu empoisonner son mari Émile Canaby, courtier en vins bordelais alors endetté. Mauriac assista à son procès le 25 mai 1906. Elle fut acquittée grâce au témoignage de son mari qui voulait sauver les apparences.

La voix d’Hannah Musgrave – Russel Banks

 american-darling

j'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Qui est Hannah Musgrave, ce personnage qu’endosse Russel Banks ? Et quels risques peut-elle faire courir à son auteur ? Celui de sombrer sur le versant féminin de sa bisexualité psychique ? Ou cette manière de brouiller les genres, de parler au féminin, n’est-il qu’une tentative vouée à l’échec ? Hannah Musgrave n’est-elle qu’une femme fantasmée par un auteur dont la place d’homme dans la société ne lui permet pas de savoir ce qu’une femme peut vivre avec les contraintes de son sexe ? Mais à ce moment-là, me diriez-vous, aucun auteur ne pourrait se mettre à la place de l’Autre, quel qu’il soit. La littérature n’est-elle pas justement le lieu d’une liberté et d’une expérimentation possible que ne permet pas toujours la réalité ?

Hannah Musgrave dit-elle quelque chose qu’elle n’aurait pu dire sans Russel Banks ?

Ma réponse serait oui. La façon qu’a cet auteur d’explorer la féminité, si tant est que ce mot ait encore un sens, est tout à fait originale et nous allons voir pourquoi.

  

Lorsque nous rencontrons Hannah, elle a presque 60 ans, elle est « vieille et desséchée, une coquille vide en tant que femme ». C’est-à-dire qu’en tant que femme, elle n’existe plus, ce qui ne l’empêche pas d’exister autrement : elle dirige une ferme, a des employées et un certain esprit d’organisation et d’initiative. Elle serait donc une femme plus une autre personne qui ne serait pas femme. Qui donc ?

Mais si nous continuons d’explorer le féminin de cette femme, que trouvons-nous en elle ?

Une femme qui se conduit « comme le font les femmes depuis des temps immémoriaux […], une de ces épouses et mères qui , endeuillées, marchent dans les décombres et dans la désolation laissés par des hommes et de jeunes garçons qui n’ont cessé de s’entretuer ».

Hannah a un père et une mère grâce auxquels elle est devenue qui elle est : une mère qui « divisait les gens entre les chanceux et les malchanceux » et un père pour qui existent « les sur-privilégiés et les déshérités » et qui se bat pour l’égalité des droits. Mais aucun d’eux ne met en cause la société blanche et capitaliste dans laquelle il est né. Ce sont des gens de la bourgeoisie aisée américaine, le père est un intellectuel qui a réussi, médecin, il écrit des livres qui lui assurent une renommée internationale. Il incite Hannah à réfléchir et a des discussions avec elle qu’il n’a pas avec sa propre femme. Il est plus proche de sa fille que de sa femme. Hannah se révoltera, embrassera la cause révolutionnaire jusqu’à entrer dans la clandestinité. Activiste et poseuse de bombe, elle évolue dans un univers presque uniquement masculin. Elle renonce à la vie confortable de la bourgeoisie américaine. Elle a appris à convertir son ennui et son désespoir en motif de lutte. D’autres voies s’offrent à elle car elle naît à une époque où s’engagent les premières grandes luttes féministes. Si sa mère n’en a pas vraiment bénéficié, Hannah, elle, a pu faire des études.

Elle devient mère pourtant, à son tour, mais dit-elle, « je n’avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère ». Il semblerait toutefois que les compétences soient plus de l’ordre de la culture que de la nature car elles supposent un savoir-faire. La maternité n’est pas une expérience heureuse, Hannah se sent « Dépersonnalisée. Chosifiée ».

Elle a bien des compétences mais « il est des choses pour lesquelles j’ai une aptitude naturelle, des talents qui me semblent m’avoir été conférés par mon ADN –pour les maths, la mécanique, la pensée linéaire, les classifications, etc.- des trucs du cerveau droit qu’on attribue d’habitude au sexe masculin[…].

 

Elle a plusieurs identités entre lesquelles elle se perd, et il y a fort à parier que son auteur s’y perd un peu aussi. Qu’est-ce qui relève de la nature et de la culture ? Qu’est-ce qui relève de l’inné et de l’acquis ? On connaît aujourd’hui la plasticité du cerveau, il y a parfois plus de différences entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. On sait également qu’un comportement acquis peut modifier le cerveau et qu’il est aussi le témoin de la culture d’un individu. Et qu’une nouvelle éducation, d’autres habitudes modifieront le cerveau dans l’autre sens.

 

Alors Hannah Musgrave bien sûr, ne serait pas la même sans son auteur, elle dit autant de lui qu’il dit d’elle. Il crée une femme au masculin qui revendique cette part d’elle-même mais la sent comme étrangère . Son éducation lui a assené qu’une femme est faite pour être mère, qu’elle a un instinct et des aptitudes pour cela , et non pour les mathématiques ou la mécanique. Elle se sent coupable de ne pas être comme on lui dit qu’elle doit être et se sent écartelée, déchirée entre de multiples identités, dans une sorte de schizophrénie. Comment mieux animer la part masculine d’une femme quand on est soi-même un homme ? Et d’ailleurs pourquoi dans la pensée, la féminité serait-elle toujours associée à la nature et à la passivité et la masculinité à la culture et à l’activité ? Toute une façon de concevoir la pensée, la psychanalyse, enfin bref une façon de penser le monde à revoir.

Les trois saisons de la rage – Victor Cohen Hadria

Les-trois-saisons-de-la-rage

j'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiont

Victor Cohen Hadria – Les trois saisons de la rage – Prix des libraires – Le livre de poche n°32530 – Editions Albin Michel 2010

« Qu’importe tout cela, à présent elle est libre. Orpheline, veuve et libre. » Libérée de la tutelle du mari et du père. »

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineIl y a des prix qui sont comme des bons crus auxquels on peut faire confiance sans aucune hésitation : le prix des libraires est de ceux-là, et le prix des lectrices Terrafemina et sa sélection va devenir, je le sens, une référence, tant le comité de sélection a su privilégier des ouvrages de qualité. Pour l’instant, aucun des livres soumis à nos votes ne m’a ennuyée et nombreux parmi eux ont été de belles découvertes. L’année prochaine, c’est sûr, je lirai encore la sélection proposée.

Le livre de Victor Cohen Hadria est une petite merveille et j’ai pris beaucoup de plaisir à sa lecture. Outre le fait qu’il est extrêmement bien écrit, dans une langue fluide, claire et élégante, ce livre est aussi un témoignage extrêmement bien documenté sur la vie et les mœurs dans le monde rural au temps des guerres napoléoniennes. Il possède également une dimension politique et philosophique vraiment intéressante sur l’homme, son destin et ses turpitudes à travers le journal et les réflexions d’un médecin de campagne.

Jean-Baptiste Le Cœur est médecin de campagne au cœur de la Normandie profonde, plus exactement à Rapilly, où il exerce son Art, dans ce dix-neuvième siècle qui se voit bouleversé par des innovations importantes, comme le chemin de Fer, mais aussi de nouvelles idées et de nouvelles pratiques dans le champ de la médecine : le premier vaccin contre la variole a été mis au point en 1798, de nouvelles conceptions en matière d’hygiène se développent dans la prévention des épidémies et des infections post-opératoires.

Jean-Baptiste tente d’écrire un traité sur la rage et ses causes, mais distrait par ses propres émois amoureux, son ouvrage s’infléchit au gré de ses rêveries érotiques (il est veuf et en mal d’amour) vers un tour très personnel. Sa théorie sur les causes de ce mal a de quoi surprendre de nos jours et paraît bien fantaisiste. Ce libre penseur est convaincu que le désir sexuel, s’il n’est pas satisfait, peut causer les plus grands désordres physiques et mentaux. Il observe combien les interdits qui pèsent sur le corps et sa libre jouissance entravent le bon développement des individus.

Les hommes s‘en arrangent plus ou moins bien ; il existe des maisons de Tolérance pour calmer de trop fortes ardeurs et les multiples aventures qu’un homme peut se permettre sans encourir la réprobation sociale qui guette les femmes dont la nature trop sensuelle conduirait aux mêmes ébats. Mais bien sûr, c’est une constante dans les sociétés, la femme assure la pureté de la descendance et sa sexualité doit être bien gardée. Les premiers préservatifs apparaissent déjà et des techniques plus ou moins hasardeuses pour éviter les grossesses. Sous des manières hypocrites, les contemporains de Jean-Baptiste s’en donnent à cœur joie. On brave l’interdit, quitte à aller à confesse et à réciter quelques pater noster.

Mais attention, avertit un père, « Dieu sait que je serais mal placé de condamner les amusettes que l’on accomplit dans les granges et que je n’aurais guère de droit à t’enseigner ce que tu devrais faire de tes humeurs. », pour autant le mariage est chose sérieuse, on prend une vraie épouse, pour la vie, le travail et la descendance. D’ailleurs, on porte les femmes trop ardentes aux Carmélites car « quelquefois toute cette frénésie se peut résoudre dans l’amour de Dieu. ».

Cette condamnation de la sexualité par la religion, l’ignorance des femmes à l’égard de leur corps, couvrent les pires abus et les pires excès. L’homme, s’il n’est pas éduqué, se laisse submerger sans plus de raison par cette sexualité débordante et aveugle, se privant du même coup de l’amour et la complicité d’une vraie compagne.

Dans un roman passionnant, Victor Cohen Hadria conduit ses personnages de main de maître de cette rage de vivre et d’aimer à un équilibre plus subtil qui pour autant ne condamne pas les passions du corps. A lire …

Petite poucette – Michel Serres

  petite poucette michel serres

C’est le titre d’abord qui m’a intrigué… Qui est cette Petite Poucette ? « […]Ces dernières décennies virent la victoire des femmes, plus travailleuses et sérieuses à l’école, à l’hôpital, dans l’entreprise… que les mâles dominants arrogants et faiblards. Voilà pourquoi ce livre titre : Petite Poucette »,  voilà la raison du féminin, mais Poucette ? pouce ? Petite poucette est cette jeune femme que vous voyez (ou dont vous êtes), j’en suis sûre, quotidiennement, pianoter à toute allure sur le clavier de son téléphone portable.

A plus de 80 ans, Michel Serres reste étonnament jeune, plus jeune même que bon nombre d’entre nous. Et je pense que cette jeunesse qui habite l’oeil bleu et pétillant de Michel Serres est due à sa capacité à penser les grands bouleversements, et notamment celui que nous vivons aujourd’hui avec les nouvelles technologies, de manière dynamique et positive. il n’est pas de ces vieux barbons qui, crispés sur leurs savoirs, n’en démordent pas.

          Ce basculement, selon lui, est aussi important que celui que nos sociétés occidentales ont vécu à la fin de l’Empire romain ou la Renaissance. Aucun changement ne se fait sans crise qui fait trembler les fondations de toute une société : finance, politique, école, Eglise, famille… Dans une société, complètement dépassée par le changement et qui n’arrive pas à suivre, Petite Poucette n’a pas le temps de larmoyer, il lui faut s’adapter et vite. Elle habite en ville la plupart du temps, et cela depuis les années 70,( la paysannerie a pratiquement disparu, aujourd’hui on ne compte plus qu’un pour cent d’agriculteurs) et ne part à la campagne que pour les vacances, histoire de respirer un peu. Cela ne l’empêche pas de se soucier de l’écologie, de faire le tri sélectif, et de se poser des questions sur le réchauffement climatique en mâchonnant une mèche de ses cheveux. 

          Elle n’est pas insolente en classe, ou à la fac, non, mais bavarde, bavarde. Elle n’écoute plus trop ses professeurs; de toute façon, 70 % de ce qu’ils ont appris est déjà obsolète, et sur ce qui reste, ils ne sont plus indispensables. Il suffit de pianoter sur son clavier et de se connecter sur internet pour trouver les réponses à de nombreuses questions. Le savoir devient beaucoup plus horizontal. Le professeur ne le détient plus exclusivement et par conséquent a perdu de son pouvoir : « Le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. » Il raconte dans une interview que cela ne l’inquiète pas outre mesure, étant donné qu’on ne transmet pas quelque chose mais soi.

Petite Poucette n’a pas beaucoup d’aide, il faut le dire, car les Institutions des pays dans lesquels elle vit, peinent à se transformer et à inventer de nouveaux modes d’organisation. A un journaliste, le philosophe prédit qu’un jour il n’y aura plus personne à la Grande Bibliothèque car maintenant tout est accessible par internet. Il ne s’agit pas de regretter un monde en train de disparaître mais d’en inventer un nouveau. Toute civilisation vit ses crises et ses mutations. C’est une réalité et il faut faire avec, ni progrès ni catastrophe mais autre monde.

          Petite Poucette n’a plus d’idéologie, n’adhère plus au sacro-saint « Travail, Famille, Patrie ». Et bien tant mieux pour elle et pour les siens ! Au moins, on ne l’accusera pas d’être une sorcière et elle a peu de chance, dans l’Occident qui l’a vue naître, de mourir  lapidée (croisons les doigts tout de même, je n’ai pas tout à fait l’optimisme de Michel Serres) Ecoutons-le : « Sanguinaires, ces appartenances exigeaient que chacun fit sacrifice de sa vie : martyrs, suppliciés, femmes lapidées, hérétiques brûlés vifs, prétendues sorcières immolées sur des bûchers, voilà pour les églises et le droit; soldats inconnus alignés par milliers dans les cimetières militaires, sur lesquels parfois se penchent, avec compoction, quelques dignitaires, liste longue de noms sur les monuments aux morts – en 14-18 presque toute la paysannerie -, voilà pour la Patrie;camps d’extermination et goulags, voilà pour la théorie folle des « races » et la lutte des classes; quant à la famille, elle abrite la moitié des crimes, une femme mourant chaque jour des sévices du mari ou de l’amant. » On ne peut que lui donner raison, au fond… 

        A Petite Poucette, il faudra beaucoup lui pardonner, d’erreurs et de maladresses car elle est seule, seule dans un monde bruisant et murmurant, surpeuplé, où Dieu souvent s’est fait la malle, écoeuré sans doute des Hommes et de leur turpitudes.

Elle a des amis pourtant et pas seulement sur les réseaux sociaux, et ils sont « musulmans, sud-américains, chinois, elle les fréquente en classe et sur Facebook, chez elle, partout dans le vaste monde. »

Le virtuel n’est pas la menace qu’on croit, car les premiers êtres virtuels habitèrent les livres, Michel Serres dit et cela me fait beaucoup sourire que « Madame Bovary faisait l’amour virtuellement, et beaucoup mieux peut-être que la majorité de ses contemporains. » Il nous apprend aussi que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes zones du cerveau, qu’une nouvelle intelligence naîtra certainement car « le cerveau évolue physiquement. »

          Par les blogs, et par le monde, pour la première fois de l’histoire, « on peut entendre la voix de tous ». Virtuelle, bavarde, chahuteuse et démocratique la parole se libère. A nous de savoir nous adapter, comme le dit l’auteur, au monde que nous avons créé !

Bien sûr, on peut répondre beaucoup de choses, mais pour un moment, je me laisse emporter par cette joie de penser et de philosopher en route pour demain. Et comme Poucette est partageuse et que les Poucets sont des Poucettes comme les autres, ce monde elle veut bien le partager.

Les femmes dans les romans : la voix de Yun-Xiang (Les témoins de la mariée de Didier van Cauwelaert

didier van cau

Une femme arrive de Shangai pour épouser un célèbre photographe. Les témoins du futur époux doivent l’accueillir à l’aéroport. Ils n’ont en main qu’une photographie en noir et blanc d’une fille qui est « l’incarnation parfaite de la banalité » : silhouette plate, cheveux raides et sourire sans charme. Ces témoins sont au nombre de quatre, Lucas bouddhiste paraplégique, militant, Jean-Claude, faible et amoureux éconduit, Marlène, galeriste malheureuse en amour et Bany enfant abandonné dans un vignoble à la naissance. Tous les quatre vont tomber sous le charme de cette femme venue d’Asie chargée, ni plus ni moins, de les faire accoucher d’eux-mêmes.

            Cette femme va bouleverser leur vie ! Elle est une accoucheuse d’âmes, ce qui n’est qu’une prolongation de sa fonction biologique première ! Mais elle est aussi une terrible séductrice, un être hybride, transformée et façonnée par la société de son temps.

            De la madone à la bimbo, il y a certes un pas, conséquent à franchir, mais aucune contradiction n’épargne nos sociétés consuméristes. Imaginez peut-être une créature « à mi chemin Jackie-Kennedy geishaentre Jackie Kennedy  et une geisha de Playboy relookée haute couture ». Hum, phantasme quand tu nous tiens… Entre la vierge et la putain, la femme pudique, maternelle et la femme charnelle, un brin perverse et infiniment désirable, l’image de la femme suit quotidiennement de grands écarts que toutes les femmes, malheureusement, ne sont pas capables d’exécuter au quotidien. Mais je vous le dis moi, c’est bien DOMMAGE ! D’ailleurs, le sport, la chirurgie esthétique et la haute couture peuvent vous y aider. Si vous n’y parvenez pas, avouez que c’est tout simplement que vous manquez d’un peu de VOLONTE !

            Il faut préciser aussi que si cette femme plaît aux hommes, elle chavire aussi le cœur (et le corps) des femmes. Au fond, cette femme est une guerrière des temps modernes, une guerrière qui veut l’amour et qui utilisera tous les moyens mis à sa disposition (passions communes, joie de vivre, forces toniques et besoin de protection)  pour réussir. Mais qui est Yun-Xiang ? Pourquoi a-t-elle quitté la Chine ? Esclave moderne ? Manipulatrice ?

            Mais je vous vois venir, vous allez me rappeler que je vous parlais d’une fiancée, d’une futur mariée, et que soudain, je vous embarque dans un discours incohérent sur la vierge, la putain, la bimbo et TUTTI QUANTI ! J’en vois même certains m’accuser de féminocentrisme !

            Pour le savoir, il va vous falloir lire ce savoureux petit livre (183 pages) qui je pense va beaucoup vous amuser. Pas de temps mort dans ce récit mené tambour battant par Didier van Cauwelaert, beaucoup d’humour, un savant mélange de clichés (juste ce qu’il faut) et d’ironie !

La voix de Kyoko – Murakami Ryu

Kyoko

Vignette les grandes héroïnesKyoko est née des mains de son créateur, Ryû Murakami, écrivain à la réputation sulfureuse, qui utilise dans ses romans le sexe, le sadomasochisme, la drogue, la guerre comme « moyens d’éclater la conscience de soi ». Mais ici, dans ce livre, il abandonne ce procédé pour se laisser prendre à la beauté, la grâce et la force de son héroïne.

Kyoko, jeune fille élevée près d’une base militaire, décide d’aller à New-York pour retrouver le jeune GI qui lui a appris à danser. Elle va revoir son héros dans des circonstances tragiques mais l’accompagnera avec courage vers sa destination finale. « Elle passe, comme une brise légère, au milieu de réfugiés, d’exilés, de malades du sida et d’homosexuels ».

Une narration éclatéepermet de suivre son périple. Sept narrateurs différents racontent le moment ou les circonstances où ils l’ont rencontrée et livrent ainsi, chacun à sa manière, un aspect de sa personnalité.

Elle permet aussi de battre en brèche un certain nombre de préjugés sur les Japonais, le plus courant et le plus tenace, selon lequel on ne peut jamais savoir ce que les Japonais pensent en les regardant. Ce n’est pas le cas de Kyoko en tout cas, qui est particulièrement expressive : son visage exprime la joie , la tristesse de manière si intense que ceux qui la regardent en sont particulièrement touchés. La voir triste « c’était comme si la fin du monde était arrivée ». Elle possède une telle présence, qu’elle en devient presque « éthique », comme si la force et la pureté de son âme forçaient le respect et empêchaient qu’on lui fît du mal.

Mais l’essence de l’expressivité de Kyoko réside en fait dans la présence d’une ombre derrière son sourire. Elle a appris « que pleurer ne change rien », que « personne n’est plus fort que le chagrin et la solitude ». Et ce savoir, au lieu de l’amoindrir, de l’affaiblir, lui donne une certaine force. Son regard a un « éclat perçant ».

Elle est capable de se contrôler, même quand elle est au bord du désespoir, ou complètement désemparée. Et cette force peut-être appelle la compassion. Sa volonté est inébranlable et elle juge selon ses propres critères pour élaborer des choix très personnels ; elle n’est pas du genre à suivre le plus grand nombre. « c’était quelque chose de grand qui la poussait en avant, la faisait réfléchir, agir ». Mais la nature en ce qui concerne les femmes n’est jamais loin, car Kyoko, selon un des témoins « sentait, pensait et agissait en suivant un courant puissant et naturel. » Mais ce concept qui tout au long de l’histoire a servi à assujettir la femme à des déterminismes surtout culturels subit ici une légère modification, une sorte d’indétermination dans le contenu qui laisse toute liberté à l’héroïne.

Tout en elle est subtile et fragile : elle possède une « voix de canari dans un sac de soie », de longues jambes fines, des lèvres délicates et bien dessinées et des traits réguliers.

Mais l’auteur abandonne là les clichés de la féminité : Kyoko ne déteste pas boire un coup à l’occasion et a passé quelque temps à conduire des camions au Japon. Elle est une femme moderne qui, si elle n’a pas abandonné l’arme de la douceur, a conquis aussi des qualités viriles.

Mais surtout, elle danse merveilleusement le cha-cha-cha, le mambo et la rumba colombienne. Elle représente merveilleusement une  femme japonaise moderne, creuset où se mélangent la sensualité des danses latines occidentales, et le raffinement de la culture japonaise.

On sent l’auteur terriblement amoureux de son héroïne, et son écriture sous le joug de ce sourire mystérieux et puissant… L’écrivain est  captif d’un personnage qui lui échappe toujours, qui ne s’enferme pas dans le roman et qui une fois le livre refermé, continue à danser inlassablement dans notre mémoire…

« Kyoko est une fable sur l’espoir et la renaissance.

J’espère que tous les gens qui vivent une situation difficile et désespérante et refusent de s’y laisser enfermer, continuant à chercher un moyen de s’en libérer, seront touchés par cette oeuvre, et y puiseront du courage. »

Ryû Murakami , 4 octobre 1995, L.A.

Ibsen – Une maison de poupée ou l’homme qui aiimait les femmes

ibsen--une-maison-de-poupee

Une maison de poupée est un drame en trois actes écrit par Henrik Ibsen dans la collection Théâtre de poche du Livre de poche en 1990 pour l’introduction et la traduction de Marc Auchet, professeur au département d’études nordiques de l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV. Il est l’auteur également d’études sur la civilisation et la littérature danoises des XIX et XXe siècles.

Elle fut pour la première fois publiée en 1879 à 8000 exemplaires et suscita de vives et nombreuses polémiques.

 

Nora est une femme-objet, un charmant petit « étourneau » selon son mari qui  lui parle à la troisième personne comme si elle était absente, une poupée dit-elle ; avec laquelle on s’amuse.

Nora par amour pour son ami, afin de le sauver de la mort, contracte une lourde dette et commet un faux en écriture. Krogstad qui est son débiteur, devient celui par qui le chantage arrive. Nora attend de son mari une grandeur d’âme égale à la sienne, hélas…

 

C’est avec ce texte qu’Ibsen acquit une renommée internationale. Lors de sa sortie l’opinion fit de lui  un défenseur de la femme et du féminisme, ce qui n’était peut-être pas tout à fait son intention. Il voulait, dit Marc Auchet, faire une « peinture de caractères », et œuvrer pour une cause qui concernait l’être humain en général, son affranchissement des codes sociaux en vigueur par l’affirmation d’un individu, d’une personnalité qui s’exprime librement.

Portrait of a younger Henrik Ibsen, one of the...
(Photo credit: Wikipedia)

Toutefois dans cette pièce, Ibsen exprime bien son indignation face à la femme-objet, poupée avec laquelle on joue, « pour laquelle tu voulais redoubler d’attention ; puisqu’elle était si fragile et si vulnérable » dit Nora. La jeune femme veut réfléchir par elle –même, « pour essayer d’y voir clair ». Elle veut désormais sortir du rôle que la tradition et une société matérialiste lui ont assigné. Les lois sont écrites par des hommes et la conduite des femmes est jugée selon des critères masculins : la femme n’a nulle place dans ce qui lui est édicté. La morale qu’Ibsen prête aux femmes « généreuse, spontanée et subjective » opposée à celle des hommes « froide, calculatrice, intéressée » ferait bondir bien des féministes aujourd’hui et présente de vagues relents d’essentialisme.

Marc Auchet raconte qu’Ibsen vouait un culte à la femme et

que cela s’expliquait par la richesse des relations établies avec sa propre épouse qui l’a soutenu constamment dans son travail, faisant preuve d’indéniables qualités intellectuelles et d’une culture étendue pour une femme de l’époque, due certainement à son statut de fervente lectrice.