Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Quelques pages lues par l’auteur (et traduites)

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Ólafsdóttir

Le rouge vif de la rhubarbe

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Ólafsdóttir  Zulma 2016, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson

Il ne faut déjà pas grand-chose pour que les couvertures de l’éditeur Zulma – qui ressemblent à des gros bonbons colorés – mettent mes papilles en émoi, alors imaginez l’effet du titre du roman, très évocateur, sur ma salivation (J’adore la confiture de rhubarbe).

Lorsque j’ai regardé le nom de la traductrice, j’ai compris que la dénomination avait sauté une génération et que son papa devait bien être le fils d’Eyjólfs ou Eyjólf.

A chaque fois que j’ouvre un roman de l’auteure, il y a la promesse de pénétrer un peu plus le mystère de cette île rude et sauvage, ce pays si particulier où la démocratie n’est pas un vain mot (Ils parviennent à mettre des banquiers en prison, si, si…).

Ensuite, il faut trouver son chemin vers le livre déjà bien fantasmé. On risque fatalement la désillusion.

Et bien non, cela n’arrive jamais avec AAO.

Comment faire pour escalader une montagne de huit cent quarante-quatre mètres lorsque on avance déjà péniblement avec des béquilles ? Les jeunes islandaises ne manquent pas de caractère, et les montagnes n’ont qu’à bien se tenir. Ágústína aime contempler le monde, allongée dans un carré de rhubarbe, sur les hauteurs du village, où paraît-il, elle fut conçue. Sa mère lui écrit des lettres des pays qu’elle traverse, à la poursuite des oiseaux migrateurs. Mais si Ágústína a des jambes en coton, elle a une belle voix profonde, qui a séduit le groupe de rock dans lequel elle chante.

Que se passe-t-il au fond dans ce roman ? Pas grand-chose à vrai dire, à part des tempêtes de neige, la belle lumière d’une aurore boréale qui vous touche en plein cœur, et les grands yeux rêveurs d’Ágústína. Ces jambes se transforment parfois en queue de poisson ( ?), sirène ( ?), sous le regard du fils de la chef de chœur. Mais tout est ici comme le temps, éphémère et capricieux.

Il y a une grande poésie encore dans ce roman, à travers ce personnage atypique qu’excelle à brosser l’auteure. On se laisse volontiers captiver par l’enchanteresse et on finit le livre avec un peu de vague à l’âme.

Ce roman est le premier écrit par l’auteure qui n’avait pas été publié jusque là.

Auður Ava Ólafsdóttir – L’Exception / Des femmes au pays de la nuit boréale

Rosa Candida de Audur Ava ÓlafsdÓttir

 

Céline Minard – Faillir être flingué

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Céline Minard Faillir être flingué Rivages poche, 2013, Editions Payot & Rivages

Prix du Livre Inter 2014

Céline Minard revisite le mythe de l’Ouest américain et la confrontation de deux mondes celui des Blan,cs et des Indiens, à travers des personnages atypiques et attachants. Elle n’élude pas la violence des colons, ne fait pas des Indiens uniquement des martyrs, mais brosse des portraits vivants de ces parias qui quittèrent la vieille Europe pour tenter leur chance dans ce Nouveau Monde. Ce n’est pas exactement le début de la colonisation, les Indiens élèvent les chevaux, guerroient entre tribus ennemies, commercent avec les Blancs et conservent encore une grande partie de leurs terres.

Dans cette nature sauvage composée de grandes prairies, de montagnes et de forêts, tous les destins convergent vers une ville naissante. Celui d’Eau-qui-court-sur-la-plaine, une indienne dont tout le clan a été décimé, qui rencontre Brad, Jeff et le fils de Brad, Josh, celui de Bird Boisvert , ancien cow-boy reconverti dans l’élevage de mouton, Sally, tenancière de saloon qui n’a pas froid aux yeux et sait manier le colt aussi bien qu’un homme, de Zébulon, au passé mystérieux et tourmenté, qui transporte de mystérieuses sacoches, sans compter Elie Coulter, voleur de chevaux au caractère intrépide, et Gifford, ancien médecin repenti, n’aimant rien tant que contempler la nature sauvage et dessiner les oiseaux.

Ce western est une ode à la nature sauvage et aux grands espaces, une ode contemplative, dont Eau-qui-court-sur-la-plaine est l’élément le plus poétique : « Eau-qui-court-sur-la -plaine n’avait pas de parents, ils avaient brûlé. Eau-qui-court-sur-la -plaine n’avait pas de wigwam, il s’était déchiré. Pas de provisions, elles avaient roulé. Pas de pleurs, ils s’étaient asséchés. »

Elle est le symbole de la rencontre de ces mondes, elle n’a pas un seul peuple mais plusieurs, et veille, guérit, soigne les colons, pour finir par être respectée de tous.

Un livre et des destins auxquels on s’attache. Un bon livre. Beaucoup plus qu’un livre de genre.

Delphine de Vigan – Un soir de décembre

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Delphine de Vigan – Un soir de décembre -JC Lattès, 2005 (P1612) 195 pages

Dans ce roman, Delphine de Vigan se met dans la peau d’un homme, écrivain sur le tard, une femme et deux enfants, qui connaît un formidable succès et son revers, la dépression. Bien sûr, la crise a une origine, la lettre d’un ancien amour, qui fait tout voler en éclats, le quotidien et surtout la famille.

L’auteure explore les liens puissants entre l’écriture et le désir, les jeux trompeurs de la mémoire qui reconstruit le passé, le besoin de s’inventer et d’échapper au quotidien. Mais avant tout, selon moi, le terrible travail de l’écriture, de la création, qui peut vous laisser exsangue, parce qu’elle plonge au plus profond de vous-même, s’enracine dans l’inconscient, met à jour les failles, libère des forces qui peuvent vous terrasser. L’écriture est une aventure charnelle qui vous prend tout entier, une aventure dans tout ce qui est obscur, puissant et lumineux. On écrit avec ses entrailles, son passé, ses désirs et ses peurs. Visiblement, on n’en ressort pas indemne.  Plus fort peut-être, différent.

C’est tout l’intérêt de ce livre dans lequel j’ai eu un peu de mal à entrer. Mais comme toujours, l’auteure arrive à ferrer le lecteur, avec parfois un caillou et trois bouts de ficelle.

Dianne Warren – Cool water / Un désert au Canada

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Dianne Warren – Cool water Presses de la cité, 2012 pour la traduction française (Dianne Warren 2010)

Traduit de l’anglais (Canada) par France Camus-Pichon

 

Ce livre est d’abord un véritable voyage. Voyage dans la province de la Saskatchewan, à travers les dunes et les prairies des Little Snake Hills où se déroule l’action du livre, dans ou aux alentours de la petite ville de Juliet, au centre-ouest du Canada, au nord du Montana.

Des cow-boys parcourent les dunes, un banquier, Norval Birch endure les affres de la mauvaise conscience, Lynn Trass, dévorée par la jalousie tient « L’oasis café » où se côtoient les habitants des alentours et prépare de délicieuses tartes au citron, Vicki Dolson, mère de six enfants tente de surmonter le désastre de la faillite de leur ferme, Lee a hérité de la ferme de ses parents adoptifs et d’un cheval arabe débarqué là par hasard. Quant à Willard, amoureux sans le savoir de sa belle-sœur Marian, veuve de son frère, il tient le dernier drive-in de la région et projette des films sur écran géant.

Des fermes en ruines témoignent d’un monde qui se meurt. Celui des anciens colons, sans terres, qui étaient venus s’installer là.

Ils sont des citoyens ordinaires de cette zone rurale canadienne qui dément tous les clichés sur cet immense pays. Non, il n’y a pas seulement des forêts et des lacs, il y a aussi une chamelle échappée dans les dunes, et mille battements de cœur, sous un soleil de plomb.

Le soir, d’énormes moustiques vous assaillent.

Le paysage est véritablement le personnage principal de ce livre. Dianne Warren explique qu’elle a eu du mal à lui donner des frontières. C’est pourquoi le récit commence par une course de chevaux dont le parcours est un cercle. Lee est celui qui entretient des relations profondes et poétiques avec le paysage et dont la solitude est la plus profonde.

Les personnages sont liés les uns aux autres, par la géographie ou les sentiments. Par la narration qui les fait se croiser et s’entrecroiser. Qui fait d’eux des hommes et des femmes qui nous ressemblent, sujets aux mêmes tourments, acculés aux mêmes impasses, d’une profondeur insoupçonnée d’eux-mêmes dans un temps cyclique.

L’auteure croise aussi le fil avec nous, car elle nous enserre si bien dans le récit qu’il n’est pas facile de s’échapper.

Francesca Melandri – Plus haut que la mer

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Francesca Melandri – Plus haut que la mer (2011) , Editions Gallimard, 2015 et  Folio n°6103

Voilà un petit bijou littéraire. Un récit douloureux, tragique et joyeux dans lequel une rencontre a lieu entre deux personnes que tout sépare, l’éducation, le milieu social, les goûts mais qui ont une même qualité d’être, une même attention à l’autre et qui cheminent sans amertume.

L’auteure sait les rendre proches, et nous faire partager leurs pensées, leurs hésitations et tous leurs mouvements intérieurs. Ce voyage dans cette île paradisiaque, où le visiteur est saisi par la beauté de la mer, la senteur et les parfums est aussi le lieu de l’enfermement, de la douleur et de la violence. La prison a non seulement un effet sur les prisonniers mais aussi sur ceux qui viennent les voir, sur les proches et sur la société toute entière.

En 1979, Paolo et Luisa se rencontrent sur un bateau qui les emmène sur une île où sont détenus lui, son fils et elle, son mari. Le fils de Paolo a été condamné pour des actes terroristes, et le mari de Luisa, homme violent, pour avoir tué deux hommes alors qu’il était ivre.

Obligés de rester une nuit sur l’île à cause de la tempête, ils vont se raconter. Et s’ouvrir à nouveau à la vie. Ils seront surveillés par Nitti Pierofrancesco, gardien de prison, happé par la violence, qui ne parvient plus à communique avec sa femme, et s’emmure dans le silence. Témoin de leurs confidences, il va lui aussi se transformer.

Ce livre évoque » les années de plomb » en Italie et la pratique de l’attentat politique dans le cadre de la lutte armée entre 1969 et l’extrême fin des années 1980, la plus célèbre étant celle des « Brigades Rouges ». Le récit a lieu en 1979, lors des années les plus dures du terrorisme, l’année d’avant a eu lieu l’assassinat d’Aldo Moro, et l’année d’après l’attentat de Bologne.

Paolo, malgré les crimes perpétrés par son fils, est présent à ses côtés  à chaque fois qu’il le peut. Il souffre mais n’abandonne pas. Luisa, elle, n’a jamais connu de véritable tendresse; elle ne regrette pas son mari violent mais accomplit son devoir. Chacun des personnages a une ténacité, une volonté de vivre et de cheminer qui lui permet de construire à nouveau un avenir.

J’ai été très touchée par ce livre, par la complicité qui se tisse entre les personnages, par leur profondeur, leur humanité. Un vrai coup de cœur.

« Scénariste pour le cinéma et la télévision, Francesca Melandri est également réalisatrice. Son documentaire Vera (2010) a été présenté dans de nombreux festivals partout dans le monde. Eva dort, son premier roman, a été plébiscité par la critique et les lecteurs en Italie, où il a obtenu plusieurs reconnaissances importantes, dont le prix des Lectrices du magazine Elle, mais aussi en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. » Note de l’éditeur.

Mary Costello – Academy street / De Dublin à New-York …

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Mary Costello – Academy street  (2014) – Editions du Seuil, 2015 / points 4315

traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik

 

La vie de Tess aurait pu être remplie de mouvement, de passion et de fureur, de voyages, d’amours passagères, d’exploits et de défis tous relevés. Mais la vie de Tess sera l’inverse de tout cela. Sa mère meurt de la tuberculose lorsque elle a sept ans et cet événement creuse en elle un abîme de solitude, ou un mur ouaté qui la protège des autres et d’elle-même mais l’isole inexorablement.  Nous sommes en Irlande dans les années 40, dans le vaste domaine familial d’Easterfield.

Tess a vingt ans lorsque des études d’infirmière la poussent à Dublin ;  mais peu après, sa sœur Claire lui propose de venir à New York. Nous sommes dans les années soixante, un vent de liberté souffle sur la jeunesse américaine qui tente de se libérer des carcans de la morale bourgeoise, dans une société secouée par le mouvement des droits civiques.

Elle passe à côté de presque tout et les événements qui affectent sa vie arrivent presque par hasard.

« Elle habitait un monde divisé, le dedans séparé du reste, au-dehors. »

Une vie humble, une femme fragile qui pourrait se confondre dans la masse. Pourtant il me semble que chaque vie a ses défis à relever, ses amours à vivre, ses contrées inconnues à découvrir.

Pour qui ne renonce pas. Mais Mary, elle, a renoncé un jour, silencieusement, au plus profond d’elle-même ce qui ne l’empêche pas de savourer des moments de vie, de joie, d’apprécier le chant d’un oiseau, et surtout de lire, passionnément.

« Ce n’était pas des réponses ou des consolations qu’elle trouvait dans les romans, mais un degré d’empathie qu’elle n’avait croisé nulle part ailleurs et qui atténuait sa solitude. Ou qui la renforçait, comme si une partie d’elle-même – son côté ermite – se trouvait à portée de main, attendant d’être incarnée. »

Beaucoup de mélancolie dans ce livre, que j’ai quitté sans regret.

Paroles de femmes : Virginia Woolf

« Bien que différents, les sexes s’entremêlent. En tout être humain survient une vacillation d’un sexe à l’autre et, souvent, seuls les vêtements maintiennent l’apparence masculine ou féminine, tandis qu’en profondeur le sexe contredit totalement ce qui se laisse voir en surface. »

 

Orlando (1928), traduction de Catherine Pappo-Musard, Paris, LGF, 1993, p 184

 

virginia woolf

Interview Adriana Lunardi sur son livre Vesperas

Nizar Qabbani – Poète de la femme

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Nizar Qabbani (en arabe نـزار قـبـّانـي , translittéré Nizār Qabbānī), né le 21 mars 1923 à Damas en Syrie et mort le 30 avril 1998 à Londres  était un poète syrien dont la poésie casse l’image traditionnelle de la femme arabe et invente un langage nouveau, proche de la langue parlée et riche de nombreuses images empruntées au monde de l’enfance. Nizar est considéré comme l’un des plus grands poètes contemporains de langue arabe.

Il a publié plus de trente recueils de poèmes, dont L’enfance d’un sein (1948), Samba (1949),tu es à moi (1950), le journal d’une femme indifférente (1968), des poèmes sauvages (1970), le livre de l’amour (1970), 100 lettres d’amour (1970), des poèmes hors- la loi(1972), je t’aime, je t’aime et la suite viendra (1978), À Beyrouth, avec mon amour (1978), que chaque année tu sois ma bien aimée (1978), Je jure qu’il n’y a de femmes que toi (1979) et plusieurs d’autres œuvres.

La femme a été la source principale de l’inspiration poétique de Nizâr Qabbânî à cause du suicide de sa sœur. Son écriture s’est souvent emparée des thèmes du désespoir politique, et il a ainsi traité l’oppression des femmes comme une métaphore dans laquelle il voyait le destin maudit des Arabes. Dans son poème « Dessin avec des mots », il écrit : « Quand un homme désire une femme, il souffle dans une corne ; mais, quand une femme désire un homme, elle mange le coton de son oreiller ». (source wikipedia)

traduit de l’arabe par Simon Corthay et Charlotte Woillez

Je vais parler de mes amies

Je me retrouve dans l’histoire de chacune d’elles

J’y vois une tragédie semblable à ma tragédie

je vais parler de mes amies

De la geôle qui engloutit la vie de ses capatives

Du temps dévoré par les colonnes des magazines

Des portes que l’on n’ouvre pas

Des désirs sacrifiés au berceau

De l’immense cachot

De ses murs noirs

Des milliers et milliers de martyres

Enterrées sans nom

Dans le tombeau des traditions

Mes ailes

Poupées enveloppées de coton, dans un musée fermé

Monnaie frappé par l’histoire, ni offerte, ni dépensée

Bancs de poissons dans leur bassin étouffés

Vases de cristal aux papillons bleus figés

Sans peur

Je vais parler de mes amies

Des chaînes ensanglantées aux pieds des belles

Du délire et de la nausée…des nuits de soumission

Des désirs enfouis sous les oreillers

Du tournoiement dans le néant

De cette mort de tous les instants

Mes amies

Otages achetées et vendues au marché des superstitions

Prisonnières du harem de l’orient

Eteintes sans être mortes

Elles vivent et meurent comme la lie au fond des bouteilles!

Mes amies

Oiseaux dans leur grotte

qui meurent en silence

cité par Rajaa Alsanea – Les filles de Ryad »

Milena Agus – Sens dessus dessous

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Milena Agus – Sens dessus dessous (2012 Sottosopra) éditions Liana Levi,2016, 145 pages

Traduit de l’italien par Marianne Faurobert

Dans ce roman, tout est sens dessus dessous, la femme du dessous se retrouve dans l’appartement du dessus et le monsieur du dessus se réfugie quant à lui dans l’appartement du dessous. Les appartements du dessus offrent une magnifique vue sur la mer, et ceux du dessous sur l’obscurité d’un escalier de service. La richesse donne accès à la lumière, la pauvreté cantonne dans l’obscurité. Ce n’est pas pour rien que l’on parle d’ascension sociale à condition bien sûr de ne pas grimper jusqu’à la chambre de bonne…

Peut-on préférer l’obscurité à la lumière, la pauvreté à la richesse ? Aucune personne de bons sens, me direz-vous, n’abandonnerait, de son plein gré, une vue lumineuse, contre une atmosphère de cachot ! C’est compter sans l’amour ! Dans l’amour, le corps de l’autre vous éclaire, son âme aussi, et vous voyez dans ses yeux un horizon infini que ne vaut aucun paysage.

Ce livre est rempli de vie et de saveur sous des dehors assez communs, il propose des personnages plein d’originalité, de douceur et de générosité. Ils sont tous, à leur manière, assez atypiques, rêveurs, peu sensibles aux apparences et possèdent ce petit grain de folie sans laquelle la vie ne vaut la peine d’être vécue. D’ailleurs Mr Johnson, le monsieur du dessus a toujours les lacets défaits et des vestes trouées. il joue du violon sur des bateaux de croisière. Anna, la femme du dessous, fait des ménages et habite l’entresol. Elle taille ses robes dans dans de vieilles nappes et n’a pas peur d’assortir des rayures avec des pois. Autant dire qu’elle ne craint pas le ridicule.

La narratrice observe tout ce va et vient et narre les aventures de l’immeuble. Son père s’est suicidé et sa mère est folle, ce qui est déjà un mauvais départ dans la vie. Son amie souffre d’une jalousie maladive qui l’empêche de lui présenter son petit ami. Tous ces êtres ont des blessures qu’ils cachent, et une terrible envie d’être heureux.

Et toujours chez Milena Agus, ils aiment le sexe comme une fête. Ils ne dédaignent pas les jeux érotiques, les revues pornographiques. Mais s’ils ont le feu au corps, ils ont la tête dans les étoiles.

La lecture est agréable, on se laisse gagner par la fantaisie des personnages, et qui sait si nous aussi … Pourtant il a la légèreté d’un souffle, peut-être un manque d’épaisseur, qui le fait virevolter, virevolter….

 

Fiona Kidman -Le livre des secrets / La Nouvelle-Zélande

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Fiona Kidman – Le livre des secrets – Grands romans points – Sabine Wespieser éditeur (1987 pour la Nouvelle-Zélande – 2014 pour l’édition française), traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet, 466 pages.

Fiona Kidman est une grande dame des lettres néo-zélandaise, née en 1940 au nord de la Nouvelle-Zélande. Quand elle était adolescente, elle a vécu à Waipu où elle situe ce roman tissé des histoires qu’elle y a entendues.

Dans ce livre, elle raconte une partie de l’histoire du peuplement du pays par les Européens, notamment les highlanders d’Ecosse, chassés de leur pays par la misère et par le pouvoir absolu des lairds qui les avaient privés de leurs terres.

C’est Norman McLeod, prédicateur sans ministère qui va les guider, dans un long périple, vers la terre néo-zélandaise, sous les rigueurs d’une morale religieuse impitoyable, qui commande aux femmes d’obéir à leurs maris et à dieu.

Isabella, belle femme intelligente et fière, fille de bonne famille, succombe à son charme mais pourtant quelque chose en elle lui résiste ; celui qu’on appelle L’Homme est aussi cruel et agit en despote sur la petite communauté qui l’a suivi.

Sa fille Annie sera une de ses fidèles les plus dévouées, mettant ses pas dans les siens, sans jamais mettre en doute la rigueur de ses prêches. Mais Maria, que l’on appelle la sorcière de Waipu, fille d’Annie, sera victime des préjugés tenaces de cette communauté ; son esprit de rébellion et son désir de liberté seront sévèrement punis. Elle sera bannie et devra vivre recluse.

Mais c’est sans compter sans l’Histoire, les temps vont changer et devenir plus cléments pour les femmes, sans le courage de cette fille têtue qui lit dans le journal que lui a laissé sa grand-mère, une forme d’encouragement à vivre par soi-même.

Ce roman est une magnifique histoire des femmes, de leur courage, de leurs souffrances et de la conquête de leur liberté dans le cadre magnifique de cette grande île au bout du monde. Mais c’est aussi un livre sur les secrets des femmes, la transmission et l’héritage .

J’ai vibré littéralement à la lecture de ce livre, en écoutant la voix de ces femmes, le vent qui balaye cette nature sauvage, et le craquement douloureux des arbres sous la morsure des grands feux allumés par les hommes. Elles sont devenues des amies, des sœurs.

 

Léonor de Récondo – Amours / Une merveille…

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Léonor de Récondo – Amours Sabine Wespieser Editeur 2015 Points 4327

Grand prix RTL-LIRE / PRIX DES LIBRAIRES

Ce livre est une merveille. D’ailleurs, point n’est besoin de lire cette chronique, il vous suffit de courir à la librairie la plus proche, d’arracher sauvagement le livre des rayonnages, et là, sans même attendre, de vous plonger dans ce chant d’amours.

Car il s’agit d’amour multiples, entrelacés, d’une terrible force, de ceux qui vous arrachent à votre vie pour vous élever vers une autre, plus grande, plus pure, plus passionnée.

Léonor de Récondo est musicienne, et cela s’entend, son écriture a la beauté des musiques baroques, où les motifs se dilatent et se multiplient dans un éternel recommencement. « Les uns contre les autres s’aimer ». Un jeu de tensions et de détentes…

Et que de violence pourtant, dans cette France de début du siècle, derrière les volets des grandes maisons bourgeoises, des femmes se meurent d’ennui, dans un univers aussi serré que leurs corsets, où les pas des domestiques sont si feutrés qu’ils brisent à peine le silence. Même les conversations sont pleines du vide qui les étreint. Les hommes jettent leur gourme avec les servantes ; leurs femmes n’ont pas appris l’amour et le sexe les rebute. D’ailleurs la morale, la religion, et l’ignorance héritée de leurs mères ont tout fait pour les en dégoûter.

Leur destin est d’être mère, de reproduire et de donner des enfants à la France. Enfanter c’est servir la famille et la patrie. Et des fils, car les fils font des affaires, l’amour et la guerre.

Victoire n’a pas d’enfant alors qu’elle est mariée depuis plusieurs années. Elle n’aime pas son mari, elle s’ennuie, absorbée par la vacuité d’une vie sans saveur. Les domestiques s’affairent autour d’elle ; Victoire ne fait rien car elle n’a rien à faire. Elle évite autant qu’elle peut les étreintes de son mari. Mais qui l’en blâmerait ?

« Il ira à l’essentiel comme toujours. L’essentiel se situant entre ses cuisses, qu’elle rechigne à écarter, il lui faut toujours forcer un peu ».
Alors le corps de Victoire se tait.

Monsieur va voir ailleurs de toute façon, mais elle ne le sait pas, Monsieur connaît bien l’autre chambre sous les combles …

Née en 1976, Léonor de Récondo vit à Paris. Violoniste baroque, elle se produit régulièrement avec de nombreuses formations, dont l’Yriade, ensemble de musique qu’elle a fondé en 2004. Elle est l’auteure de quatre romans.

Les filles de Ryad – Rajaa Alsanea /Arabie Saoudite

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Rajaa Alsanea – Les filles de Ryad Document / La vie amoureuse des femmes en Arabie saoudite Pocket n°13698 (2005 Rajaa Alsanea) Plon, 2007 pour la traduction française
Traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Simon Corthay et Charlotte Woillez

Rajaa Alsanea est née en 1981 en Arabie Saoudite. Elle raconte la vie amoureuse de quatre jeunes femmes saoudiennes dans « Les filles de Ryad » qui a d’abord paru au Liban en 2005 pour éviter la censure saoudienne. Ce récit a d’abord circulé sous le manteau avant d’être autorisé en Arabie Saoudite.

Document, Essai, Roman, mails, on hésite à qualifier ce récit selon qu’on veut souligner son rapport au réel ou l’exercice littéraire de son auteure.

Littérature épistolaire en tout cas, moderne, sous forme d’e-mails adressés aux abonnés de divers comptes. Les réactions des lecteurs sont d’ailleurs largement évoquées tout au long du récit. Vous pouvez facilement imaginer que la liberté de ton de Rajaa Alsanea lui a valu de nombreuses menaces de mort, car il ne fait pas bon évoquer la vie amoureuse dans un pays où une femme ne peut sortir que dans son abaya noire, accompagnée d’un homme de sa famille, et où tous les contacts avec les hommes étrangers sont formellement interdits. Une police religieuse contrôle les bonnes mœurs et le strict respect de la loi islamique. Univers terriblement éprouvant et étouffant pour les jeunes femmes qui ne rêvent que d’amour, dans une société très conservatrice, qui peine à s’adapter à la modernité. Les structures traditionnelles de la famille, la tutelle des femmes, les mariages arrangés ne sont pas propices à favoriser des unions heureuses dans lesquelles les partenaires seraient à égalité.

D’ailleurs cette vie est une « geôle » qui engloutit la vie de « ses captives », dont les portes sont cadenassées, les femmes des « martyres », « enterrées sans nom dans le tombeau des traditions », dit le poème cité par l’auteure et écrit par Nizar Qabbani, poète syrien (1923-1998), poète célèbre pour ses prises de position en faveur de la femme. L’auteure utilisera ce prénom pour l’un de ses personnages.

Les partenaires ne se choisissent pas, les mères sélectionnent les épouses de leurs fils selon le lignage, la réputation, le statut social sans tenir compte de l’inclination. Cela provoque des unions malheureuses dans lesquelles les époux se détestent ou au mieux s’indiffèrent. Même si bien sûr quelques histoires d’amour arrivent tout de même à éclore sur ce sol stérile.

On sent souvent une ironie tout austenienne  dans ce récit qui s’attache à dénoncer l’hypocrisie d’une société qui prône la pudeur et la chasteté tout en essayant de développer une économie moderne. Ici on drague comme ailleurs, par mails, en faisant passer des numéros de téléphone à la sauvette de voiture à voiture, ou dans les centres commerciaux. Une véritable usine à fantasmes avec tous les dangers que cela comporte.

Et encore, il s’agit ici d’une jeunesse dorée, riche et éduquée, dont les rejetons étudient à l’étranger dans les grandes universités, qui bénéficie de femmes de ménage, et s’habille chez les meilleurs couturiers. Loin de l’univers de Raja Salem, et des femmes des quartiers pauvres, celles qui meurent de faim ou qui se prostituent…

Je me félicite vraiment de l’apparition d’une littérature écrite par les femmes en Arabie Saoudite, même si elles parlent ici sous contrôle, et restent pieuses et chastes. C’est un pas, un pas de plus…

 

Nell Leyshon – La couleur du lait / Voix magnifique et fragile

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Ce livre est la voix de Mary, voix que rien ne trouble, voix pure et limpide, venue du plus profond d’elle-même, de sa capacité à embrasser le monde, à le sentir, à l’aimer et à en souffrir. Peut-être sa conquête de la liberté, dans un monde fruste où elle est soumise à l’impératif, ne peut-elle être que tragique. Des autres elle ne reçoit que des coups et des ordres.. Elle est assujettie à la violence d’une société de classe, profondément patriarcale, dont elle va se libérer par l’écriture. Elle racontera son histoire afin de faire entendre sa voix.

L’histoire se déroule en 1831, en Angleterre, dans le Dorset. Jeune fille de quinze ans, soumise à la brutalité d’un père sans tendresse, Mary est placée comme bonne chez le pasteur Graham pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme malade du coeur. Mary ne peut choisir, elle reçoit des ordres et obéit, personne ne lui demande jamais ce qu’elle aimerait, ou ce qu’elle pense. Un jour pourtant, le pasteur lui propose de lui apprendre à lire et à écrire.

Livre d’une grande beauté même si Mary écrit sans majuscule. Sa langue est simple mais limpide; sans la grandiloquence des majuscules les phrases ne se closent jamais vraiment.

La conquête de la lecture et de l’écriture a souvent été pour les femmes une libération. Ce sera le cas pour Mary. Celle qui écrit sa vie, qui la raconte, par les mots, prend possession d’elle-même et de son destin. Humiliée, méprisée, Mary devient sujet de son propre discours, elle prend la parole et fait entendre sa voix.

J’ai adoré ce livre touchant et profond, cette écriture sur le fil, tremblante et pourtant assurée. Il m’a profondément émue. Un vrai coup de cœur.

Fanny Chiarello – Dans son propre rôle

Fanny Chiarello – Dans son propre rôle – Editions de l’Olivier 2015 –  version de  poche Points P4283

Vignette femmes de lettresLa guerre a laissé des traces profondes dans la vie des anglais. Nous sommes en 1947, et Fanny Chiarello nous raconte l’histoire de deux femmes, éprouvées dans leur cœur et leur corps par le drame. L’une a perdu son mari et l’autre sa voix ; elle est devenue muette. Une lettre reçue par erreur et une même passion pour l’Opéra vont leur permettre de se rencontrer.

Elles sont toutes les deux dans une position de sujétion, l’une est femme de chambre dans un grand Hôtel et l’autre bonne dans la maison d’une aristocrate. Les chapitres alternent l’histoire de l’une et de l’autre et décrit leur attitude face au deuil. Marquées par un même traumatisme, le passé leur cloue les ailes et il faudra le choc d’une rencontre, sa violence et son amertume, pour qu’elles puissent continuer à cheminer et osent se lancer vers l’avenir.

J’avoue que je ne suis pas du tout entrée dans cette histoire ; je n’ai pas compris pourquoi Fenella voulait rencontrer à tout prix Jeanette, ni ce qui la séduisait chez elle. Pas plus que leur lien à l’opéra.

Tout m’a paru artificiel et invraisemblable et je n’ai pas cru une seconde à cette histoire. Toutefois la réflexion est intéressante et m’a fait penser à la mauvaise foi du garçon de café de Sartre. Si nous jouons un rôle, autant jouer sa propre partition, puisque nous ne saurons jamais qui nous sommes, étranger à nous mêmes et aux autres. L’Opéra et son rapport à la voix, au corps, au chant, est une belle métaphore.

Malgré mes réserves, toutes personnelles, ce livre a eu un réel succès car il a reçu le Prix Orange du livre 2015.

( Depuis sa création en 2009, le jury du Prix Orange du Livre, sous la présidence d’Erik Orsenna est composé pour moitié de professionnels du livre, et pour l’autre moitié de lectrices et lecteurs passionnés par la littérature.)

C’est un roman dont les avis semblent assez partagés mais qui est très bien écrit et dont la légitimité ne fait aucun doute.