Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Le manoir de Tyneford – Natasha Solomons

manoir de tyneford

Natasha Solomons Le manoir de Tyneford – Le livre de poche n°33310– Calmann-Lévy 2012

Vignette Les raconteuses d'histoireNatasha Solomons puise encore une fois dans l’histoire familiale pour raconter cette histoire. Le motif est le même que celui de « Jack Rosemblum rêve en anglais ». Le nazisme se répand dans l’Europe des années 30, et la persécution des juifs a commencé. 1938. L’Anschluss. Hitler annexe l’Autriche et ceux qui le peuvent fuient à l’étranger, la guerre n’est pas encore déclarée en 1938 malgré les provocations d’Hitler. Mais pour les candidats, c’est un véritable parcours du combattant, pots de vin, attente interminable, vexations de toutes sortes sont le lot de ceux qui sont à la merci de ce pouvoir corrompu qui ne dit pas encore tout à fait son nom.

La famille d’Elise Landau parvient à faire engager leur fille Elise Landau comme domestique en Angleterre, seul moyen d’obtenir l’autorisation de sortir d’Autriche.

Cette jeune fille oisive et vivant dans une certaine aisance se voit contrainte désormais de servir à table, de se lever à l’aube, et de dormir dans une chambre non chauffée à Tyneford, une grande propriété du Dorset.

Elle vit toute la douleur du déclassement, de l’exil , du racisme (l’antisémitisme sévit partout) et l’inquiétude sur le sort de ses parents qui sont restés en Autriche et attendent un visa pour l’Amérique qui visiblement ne vient pas.

De belles images rythment le récit, la beauté sauvage des paysages, le chant de la mer, et le charme autant que la rudesse des hommes pour cette jeune fille qui sans le savoir attend l’amour…

 Un roman qui se lit très agréablement, très distrayant et très bien écrit. Une bonne histoire.. J’ai préféré toutefois « Jack Rosemblum rêve en anglais, beaucoup plus profond.

 

Les liens du mariage – J Courtney Sullivan, incontournable !

Les liens du mariage

 Les liens du mariage J Courtney Sullivan Rue Fromentin 2013

Quoi de plus paradoxal que de conquérir son indépendance en servant des modèles dominants qui cantonnent les femmes dans des rôles traditionnels ? C’est ce que fait Frances Gerety, jeune pionnière de la publicité dans les années quarante. On lui confie donc les sujets dits « féminins » et on la paie beaucoup moins que ses collègues masculins.

Quels sont les rêves d’une jeune fille des années quarante ? Se marier et avoir des enfants restent la voie toute tracée pour la plupart des femmes. Et pour conquérir une femme et lui faire croire que son amour sera éternel, un jeune homme doit lui offrir la bague symbole de la grandeur et de la pérennité de cet amour. Une bague et un diamant afin de l’éblouir. Plus le diamant est gros, plus le mari est riche, plus le gibier est gros, et fructueuse la chasse au mari. Les femmes n’auront peut-être pas d’indépendance financière mais une magnifique bague au doigt. Un diamant, n’est-ce pas, est éternel. Un magnifique mensonge inventé par une femme qui parce qu’elle gagne plutôt bien sa vie, n’aura pas de mari.

La toute nouvelle société de consommation prend le relais de l’Eglise et de l’Etat pour conditionner et asservir les femmes.

C’est véritablement le tour de force de J. Courtney Sullivan que de montrer l’évolution des mœurs à travers l’histoire d’un objet et les transformations sociales sans précédent des années quarante et cinquante. On suit les évolutions du mariage des années quarante aux années 2012.

C’est un roman sur le mariage qui suit quatre couples différents .L’auteure explique dans son interview que le mariage aux Etats-Unis est une pratique très répandue. Ne pas être marié est toujours choquant.

Les vies de ces quatre couples n’ont pas vraiment de points communs même si quelque chose les relie tous qu’on ne découvrira qu’à la fin. Chacun de ces couples a une vision très différente du mariage, de la plus traditionnelle, à la plus moderne (le mariage gay)en passant par celle qui consiste à refuser absolument le mariage.

L’auteure construit son histoire à partir d’une documentation très fouillée et a recueilli de nombreux témoignages sur lesquels elle s’est basée pour comprendre la vision de chaque personnage.. Elle est même venue à Paris sur les traces de Delphine pour donner de l’épaisseur à sa vie.

C’est donc un roman réaliste qui veut rendre compte des interactions sociales. C’est là un des défauts du roman parfois un peu trop documentaire même si cela lui donne incontestablement une certaine originalité. J Courtney Sullivan invente un nouveau réalisme, proche parfois d’un hyper réalisme.

J’ai beaucoup aimé ce roman, sa construction un peu éclatée : chaque moment du récit alterne la vision des quatre personnages, comme un point de vue différent sur les moments clefs de l’existence d’un couple. Je me suis vraiment attachée à chacun et j’ai trouvé dans l’ensemble le ton juste.

Troisième roman que je lis de l’auteure, je suis devenue une inconditionnelle.

Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre Céline Lapertot/ Chef d’oeuvre ! Sélection prix de la romancière 2014

Et je prendrai tout ce qu'il y a

Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre, Céline Lapertot, Viviane Hamy, 2014

Charlotte, jeune adolescente de dix-sept ans, parricide, jeune Antigone moderne, confie dans une longue lettre adressée au juge, l’histoire de son martyr.

Victime d’un père violent et pervers, et d’une mère passive et confinée dans une souffrance qui la rend hébétée et inerte, Charlotte va grandir grâce à la littérature et au rapport puissant qu’elle entretient avec les mots. Entre elle et la littérature, c’est une relation presque charnelle, un long dialogue amoureux qui seul rend supportable le mutisme dans lequel sa souffrance l’a enfermée. L’écriture sera pour elle son véritable acte de naissance, une sorte de parthénogenèse, qui suppléera en quelque sorte à la défaillance de ses parents.

« Maman est la femme d’intérieur. La femme parfaite pour les hommes qui ne savent se rêver qu’en maîtres de leur petit monde », juge-t-elle du haut de ses sept ans, et c’est contre sa mère, contre ce modèle de femme soumise, qui encaisse les coups, que Charlotte finira par se rebeller. « Par la suite, j’ai saisi toutes les nuances d’une domination sans faille. J’ai vu le processus qui a réduit ma mère à l’état d’esclave et son cerveau à celui de la non-pensée ». Ni femme, ni mère, incapable de protéger son enfant de la violence du père. Si elle analyse le conditionnement dans lequel enferme la violence et la perversité, avec une certaine distance, elle ne pardonne pas.

« Je vois ses yeux qui ignorent l’indignation. Je suis soumise à son regard se mère trop fatiguée pour être éplorée. Et cette soumission-là est bien plus violente que celle imposée par mon père. »

Le texte est ici ce qui tisse, qui répare, qui entrelace les mots à la manière de nouvelles cellules qui répareraient les « trous » dans sa chair. Les trous creusés par la violence de son père et le silence de sa mère.

Ce livre est pour moi un chef d’œuvre d’équilibre dans la construction, et de justesse dans les mots choisis pour évoquer le parcours de Charlotte, avec suffisamment de force mais aussi de pudeur pour ne pas la trahir et faire du lecteur un spectateur de sa souffrance.

Les phrases sont ciselées avec une précision d’orfèvre, le rythme est d’une parfaite intelligence, entre la tension dramatique, et une forme de détente dans le récit . L’auteure a évité tous les écueils qui menacent ce genre de récit.

J’ai profondément aimé ce livre autant dans sa forme que dans le fond. Il m’a ému, troublé parfois, fait réfléchir souvent et il m’a émerveillé aussi. Il est fait de plusieurs tonalités et d’une infinité d’accords qui vous plongent dans une sorte de transe, et d’intense lecture.

coup-de-coeursélection 2014 image achetée sur Fotofolia

Les fidélités – Diane Brasseur Sélection Prix de la romancière 2014

diane brasseur

 Diane brasseur – Les fidélités – Allary Editions 2014

A Marseille où il vit une partie du temps avec sa femme et sa fille, un homme s’enferme dans son bureau pour réfléchir. Sa vie a pris des directions inattendues et menace de lui échapper tout à fait. Il a cinquante-quatre ans et il doit partir à New York fêter Noël en famille. Il est face à un dilemme qu’il doit absolument résoudre avant qu’un drame ne se produise.

Il laisse Alix à Paris. Il la connaît depuis un an et passe la semaine avec elle. Il l’aime. Le week-end, il rentre à Marseille retrouver la femme qu’il aime et qu’il a épousée.

Diane Brasseur exploite un thème mille fois rebattu sous un angle assez neuf et parvient à éviter les clichés du triangle amoureux. Cet homme n’est pas malheureux mais il aime simplement deux femmes sur un tempo tout à fait différent. L’amour passion alterne avec l’amour tendresse .

La vie contemporaine lui laisse des espaces qui n’existaient pas autrefois : mobilité professionnelle, et portable. Dans la sphère privée qui était auparavant plus transparente, les nouveaux moyens de communication ont créé des sortes de bulles où l’individu peut aménager à loisir d’autres espaces beaucoup plus opaques. Une nouvelle passion permet de rompre la routine et l’ennui de la vie conjugale. Mais elle demande aussi de devenir maître dans l’art du mensonge.

Diane Brasseur met l’accent sur l’aspect schizophrénique qu’induit la double vie, car le narrateur ne trompe personne, il est fidèle à chacune des femmes qu’il aime. Elles ne sont qu’un simple écho à une dualité intérieure. Elles ne sont pas rivales mais se complètent en quelque sorte. Elle sait introduire une tenson dramatique et du suspense dans son récit en lui donnant une dimension de thriller psychologique. Jusqu’au bout on se demande ce qu’il va faire.

L’originalité de ce récit consiste à se mettre dans la tête d’un homme amoureux et de tenir jusqu’au bout un monologue intérieur qui soit crédible.

Lorsqu’il imagine rompre avec Alix, il fait la liste de tout ce qu’il ne fera plus avec elle « Ne plus la voir et ne plus la toucher, ne plus la faire rire, ne plus me dire : « Il faudra que je lui raconte » ou « Cela lui plaira », ne plus regarder mon téléphone pour voir si elle a essayé de me joindre…. »

En quelques phrases, avec une étonnante simplicité, l’auteure livre la quintessence du sentiment amoureux . Face à la perte, peut-être hommes et femmes sommes-nous semblables.

Elle dit l’effroyable douleur d’une rupture, d’autant plus effroyable qu’elle est banale, tellement banale aujourd’hui.

 

Ce qui fait de ce narrateur un homme est peut-être la référence constante au désir, au corps et à la proximité physique. On ne voit pas vraiment ce qui le lie vraiment à aucune de ces femmes sur le plan des valeurs, ou d’une entente qui serait basée davantage sur une intimité philosophique et spirituelle. En tout cas, je ne l’ai pas ressenti. Et ce qui est assez drôle et rusé de la part de la romancière est qu’elle imagine un homme qui imagine ce que peut penser une femme, ce que veut une femme qui est Alix. Construire, des enfants…

J’ai dévoré ce livre, et je l’avoue, cet homme m’a passablement tapé sur les nerfs, non à cause de ses infidélités, mais à cause de la manière dont il pense que sa maîtresse pense à sa femme par exemple. A cause aussi d’une certaine insensibilité, on pourrait penser qu’une vitre épaisse le sépare de la réalité. Et aussi cette fausse empathie…

Un bon roman qui méritait bien d’être dans la sélection 2014, qui a eu un beau succès critique. Une romancière est née, incontestablement…

Diane Brasseur est franco-suisse. Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et fait une partie de sa scolarité en Angleterre. Après des études de cinéma à Paris, elle devient scripte et tourne, entre autres, avec Albert Dupontel, Olivier Marchal et Abd Al Malik. Elle habite à Paris.

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L’excellence de nos aînés Ivy Compton-Burnett (1884-1969)

compton burnett

Deux familles, les Done et les Calderon, se rapprochent à l’occasion de la maladie d’un de ses membres, la tante Sukey. Sollicitude ou vil calcul ? La vieille tante à héritage devient l’objet de toutes les attentions. L’argent et la convoitise attisent les tensions et les masques bientôt tombent. Personnages amoraux, plutôt qu’immoraux, rien ne les retient, et ils semblent incapables de la moindre empathie. La compassion suppose que l’on puisse « pâtir avec », partager la souffrance. Tous les moyens sont bons pour parvenir à leur fin. Sournois et retors, ils arborent tous l’hypocrisie de façade dans la bonne société anglaise. Il s’agit juste de sauver les apparences quitte à sacrifier le plus fragile d’entre eux. L’auteure excelle à disséquer les faux-semblants avec une implacable cruauté.

La narration se construit et progresse à travers les dialogues essentiellement, qui est le style très personnel de cet auteur.

Nathalie Sarraute avait su voir la modernité stylistique et tout ce qu’on pouvait en tirer.

Ce n’est pas inintéressant bien sûr, et ce roman est pétri de malice et d’ironie. Mais l’impression d’ensemble est le sentiment d’un incroyable et incessant bavardage. Il m’est arrivé pendant la lecture d’avoir vraiment envie de les faire taire, de leur clouer le bec en quelque sorte.

Ecoutons-les :

« Oh, il arrive à chacun d’entre nous de se regarder, fit Anna. Je n’aurais pas cru que tante Jessica fasse exception à la règle.- Ce n’est pas tant qu’elle se regarde, c’est plutôt qu’elle regarde en elle-même, dit Thomas. Le visage de sa femme s’assombrit.

– Alors c’est de l’introspection, décréta Anna.

– Ne vous y livrez jamais ma chère, dit Jessica. C’est égoïste, inutile, et on en prend vite l’habitude . D’ailleurs qu’y a-t-il d’important en soi ?

– Rien qui gagnerait à être exposé aux yeux de tous, répondit Esmond.

– On ne connaît bien que soi-même, dit son père. Alors nous te croyons sur parole.

– En ce cas, à quoi bon penser à qui que ce soit ? dit Anna. Si personne n’a d’importance, pourquoi ne pas oublier toute l’humanité ? C’est en nous que toutes nos pensées, nos émotions se produisent. »

L’histoire d’une vie : Ivy Compton-Burnett

Ivy Compton Burnett

Ivy Compton-Burnett

Romancière anglaise née en 1884 dans le Middlesex et morte à Londres en 1969.

D’un milieu aisé, elle est fille de médecin, elle a fait des études à Londres. On sait peu de choses sur sa vie. Elle a vécu un certain nombre de drames familiaux, notamment la perte de deux de ses frères et de deux de ses sœurs qui se sont suicidées ensemble Elle a beaucoup souffert de la guerre et a sombré dans une profonde dépression dont elle n’a émergé qu’au début des années 20. Son premier livre a été édité en 1925 (Wikipedia parle de 1911) alors qu’elle écrivait déjà depuis plusieurs années. Elle a publié ensuite de nombreux romans, principalement entre 1935 et 1947.

Elle a vécu avec sa compagne, la journaliste Margaret Jourdain, près d’une trentaine d’année à Londres :  ce qui n’était pas vraiment admis à l’époque par la bonne société.

 La narration est constituée principalement par les dialogues dont elle a fait un procédé narratif assez efficace. Rien cependant n’est jamais dit directement ou avoué, seuls règnent les non-dits et les sous-entendus. Et Nathalie Sarraute trouvait ce travail sur la langue véritablement moderne. Les personnages de ses romans qui ne connaissent « ni remords, ni rédemption » selon le critique anglais P. Hawsford Johnson sont dans des rapports d’une rare férocité, de domination, de pouvoir et de ruse. « Elle dissèque inlassablement de livre en livre les menus drames et les tragédies insondables du huis-clos familial, univers concentrationnaire où la haine et la volonté de puissance sont les principaux ressorts des intrigues. » [1]Ils manipulent et mentent afin de parvenir à leurs fins dans le huit clos policé et élégant des grandes familles londoniennes. Ses romans sont souvent qualifiés d’amoraux.

 1925 : Pasteurs et maîtrs

1929 : Frères et sœurs

1931 : Des hommes et des femmes

1935 : Une famille et son chef

1937 : Les Ponsoby

1939 : Une famille et une fortune

1944 : Les Vertueux Aînés ou l’Excellence de nos aînés.

1947 : Le Valet la Femme de chambre

1957 : Un père et son destin

1960 : Un Dieu et ses dons

Source : Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller et Wikipédia

[1] Présentation France culture

http://www.franceculture.fr/emission-ivy-compton-burnett-1884-1969-2006-01-15.html

Mari et femme – Zeruya Shalev

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Zeruya Shalev Mari et femme –traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Gallimard 2OO2 pour la traduction française folio n° 4O34

Zeruya Shalev est née en 1959 dans un kibboutz en Galilée. Elle a fait des études bibliques. Mariée, mère de deux enfants, elle vit et travaille à Jérusalem en tant qu’éditrice.

Aama et son mari Oudi sont un couple comme tant d’autres, ni heureux, ni malheureux jusqu’au jour où les frustrations accumulées atteignent un trop plein et précipitent la chute du couple. Qui a raison, qui a tort dans un couple où chacun est à tour de rôle victime et bourreau ? Nul ne peut le dire. La narratrice raconte la genèse de ce couple, son acmé et sa lente décomposition. Son analyse des sentiments de culpabilité, de la part que chacun met dans la relation, de l’image de soi que l’on demande à l’autre de valider en permanence sonne assez juste. La question n’est pas de savoir si on aime, mais comment on aime, et si l’autre aime cet amour. L’auteur fait dire à un de ses personnages que souvent on se plaint pour se dispenser d’agir, afin que l’autre dirige notre vie à notre place et nous décharge du lourd fardeau de notre liberté. Dis-moi qui je suis et ce que je dois faire et je t’aimerai en retour. Les prises de conscience de la narratrice sont salutaires car elle l’aide à faire le point sur sa propre vie. Elle se rend compte qu’elle a davantage agi selon les désirs (supposés) de son compagnon que selon les siens propres et que cela provoque en elle du ressentiment et des regrets. Ce qu’elle a fait, elle l’a fait pour lui plaire et le garder et non pour réaliser ses aspirations et ses désirs. Elle se rend compte que c’est plutôt l’inverse qu’il faudrait faire : se réaliser et être aimé pour ce que l’on est et non pour ce que l’autre aimerait voir de soi. Ou ce que l’on croit qu’il aimerait, car il s’agit parfois seulement de nos propres fantasmes.

Ce livre n’a pas été un coup de cœur mais j’en ai apprécié la lecture. Il livre d’autre part un aperçu de la société israélienne et des relations entre les hommes et les femmes, des difficultés du couple, qui sont assez universelles dans un milieu qui n’est pas forcément très religieux même si des passages de la bible y sont cités parfois. La question de savoir si le mariage est une institution propre à consolider les liens ou à perpétuer l’amour est une question depuis longtemps débattue. La plupart des auteurs ont répondu par la négative. Le désir est désir de changement et de mouvement ; il n’y a en lui aucune parcelle d’éternité. Les seules associations durables sont celles qui reposent essentiellement sur autre chose que l’amour qui lui-même est une invention assez récente

Un secret de rue – Fariba Vafi

Fariba Wafi

Fariba Vafi est née en 1962 à Tabriz, dans le nord de l’Iran, et a publié quatre romans, dont le premier paru en 2002 a gagné plusieurs prix littéraires. Un secret de rue est sa première œuvre traduite en français

Un secret de rue; roman; Fariba Vafi; traduit du persan (Iran) par Christophe Balay

Homeyra , la narratrice revient dans le quartier de son enfance pour veiller sur son père, à l’agonie. Elle revient dans la maison familiale, retrouve quelques photos et les souvenirs affluent. Elle se souvient de sa mère, prisonnière de la jalousie de son mari, de son oncle bienveillant, des voisins, et surtout de sa petite amie Azar,

libre et joyeuse, dont elle a partagé les jeux dans cette rue d’un quartier pauvre.

Un terrible drame va mettre fin à cette amitié et hanter les nuits de Homeyra qui a fui sa famille et son père pour pouvoir oublier.

Un secret de rue est un roman poignant sur le sort des femmes en Iran. Je l’ai lu peu après avoir vu le film « Une séparation » et des correspondances se sont établies entre les deux œuvres. L’enfermement des femmes qui s’aventurent peu dans la sphère publique, la jalousie et la possessivité des hommes pour lesquels elles sont souvent des objets, la haine des femmes qui peut aller jusqu’au meurtre, la violence feutrée, les coups parfois sont des thèmes centraux de ces œuvres. L’impossibilité d’aimer aussi, de dialoguer , de se comprendre qui enferment chacun dans une stricte séparation des sexes. Mais les relations des hommes et des femmes ne se réduisent pas à cela, existent aussi des hommes bienveillants et aimants qui essaient de trouver une autre voie à l’intérieur de ce qui est permis et défendu, le dialogue avec un oncle ou un voisin, la plupart du temps furtifs, presque à la dérobée, dans une société iranienne qui voudrait autre chose. Fariba Vafi nous offre le tableau d’une société écartelée entre modernité et tradition, où la rigidité des codes empêche une réelle évolution.

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

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Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows

The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society 2008

NiL editions, 2009 1O/18 domaine étranger

Mary Ann Shaffer est née en 1938 en Virginie occidentale. C’est lors d’un séjour à Londres en 1976 qu’elle s’intéresse à cette île où elle se rend peu après. Elle co-écrit avec sa nièce Annie Barrows qui est elle-même auteure de livres pour enfants. Mary Ann Shaffer meurt peu avant la publication de son livre en 2OO8.

Le titre ne rend pas bien compte de l’importance de la nourriture dans ce livre, puisqu’il omet de signaler qu’il s’agit de tourtes aux épluchures de patates. En effet, les membres de ce club de lecture n’utilisent les épluchures que pour donner un peu de craquant à cette tourte fourrée aux pommes de terre. C’est une grande négligence de la part des éditeurs à mon avis.

Les livres dans cette histoire sont l’occasion de rencontres, et d’anecdotes toutes plus savoureuses les unes que les autres. Ils font partie de la vie, permettent de mettre des mots sur des émotions et de partager avec d’autres des idées sur la vie, des convictions et des valeurs autant qu’ils permettent d’oublier  la cruauté de la guerre. Les membres de cet étrange cercle, né une nuit dans des circonstances particulières que je ne vous révèlerai pas ici, habitent tous l’île de Guernesey occupée par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. C’est par un échange de lettres que Juliet, écrivain connue pendant la guerre grâce à ses éditoriaux dans un journal anglais, va nouer des relations amicales avec ce cercle et décider d’un voyage sur l’île qui risque fort de changer sa vie. En effet, la guerre est terminée et Juliet cherche un sujet pour écrire un livre. L’Europe émerge encore d’un tas de décombres fumantes, et les prisonniers des camps commencent à rentrer chez eux. Tout est à reconstruire, la folie nazie a laissé l’Europe exsangue, et les jeunes gens n’ont connu que la peur, la faim ou l’horreur. Si pour les victimes des camps certaines plaies sont impossibles à panser, pour d’autres l’espoir naît à nouveau et l’envie d’aimer.

On quitte ce livre comme on quitte un ami avec un peu de vague à l’âme mais avec bonheur aussi. Il renoue avec talent avec le genre épistolaire, on se surprend à regretter la lenteur du courrier, les attentes et les espoirs qu’une lettre peut susciter, face à la rapidité et la brièveté des e-mails. Ce livre est un bonheur de lecture, un moment heureux, où l’on partage avec ces gens du commun une même dignité, la reconnaissance de sa propre existence et de sa valeur. Les héros ici sont ordinaires, et les actes de bravoure quotidiens. Il est dommage que l’auteur qui a porté et mûri ce projet pendant toute une vie n’ait pu assister au succès de son livre…

Un coup de cœur donc…

Ferdaous, une voix en enfer – Nawal El Saadawi / Témoignage et littérature

Ferdaous une voix en enfer

Nawal El Saadawi, Ferdaous une voix en enfer, des femmes /Antoinette Fouque, 2007

Nawal El Saadawi est médecin en Egypte. Elle est née en 1931 près du Caire. Elle est connue dans le monde entier pour son engagement dans la lutte pour les droits et les libertés des femmes arabes. En 1972, elle est révoquée de son poste au ministère pour avoir publié Les femmes et le sexe, qui traite de sexualité, de religion et du traumatisme de l’excision– autant de sujets tabous dans le pays. Sa mère, musulmane traditionaliste, insiste pour que sa fille soit excisée à l’âge de six ans. Health est interdit et les livres de Nawal El Saadawi sont censurés. Elle est emprisonnée en 1981 pour s’être opposée à la loi du parti unique sous Anouar el-Sadate Elle a publié en janvier 2007 une pièce de théâtre en arabe intitulée Dieu démissionne à la réunion au sommet. Jugé blasphématoire par l’université islamique du Caire, ce livre a été retiré de la vente avant même l’ouverture du procès qui lui est intenté.

Après son roman La Chute de l’imam, en 1987, publié au Caire, elle a commencé à recevoir des menaces de la part de groupes fondamentalistes. En 1993, elle est jugée pour hérésie et condamnée à mort. ( source wikipédia)

En 1982, elle a reçu en France le prix de l’amitié franco-arabe pour la première édition de ce livre aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

Elle a écrit une quarantaine de livres essais et fictions confondus. (Toutes ces informations ont été vérifiées et recoupées avec le site de l’auteur en anglais).

Site de l’auteur en anglais

Ferdaous une voix en enfer évoque la rencontre entre une doctoresse psychologue et une prisonnière « Ferdaous » accusée d’avoir tué un homme et condamnée à être pendue le lendemain. Ce livre est le récit de la confession de Ferdaous, et l’explication de son geste qui s’enracine bien au-delà d’elle, dans les coutumes, les interdits et la violence faite aux femmes dans son pays. Elle raconte son enfance en Haute-Egypte, dans une famille écrasée par la misère, où le père bat sa femme, mange le premier quand ses enfants ont faim et règne en despote. Il raconte l’excision aussi, ce bout ce chair et de plaisir qui s’envolent à jamais, plaisir qu’elle avait découvert dans des jeux d’enfant, et dont elle se souviendra toute sa courte vie comme d’un paradis perdu : « J’ai eu l’impression que ce plaisir existait extérieur à mon être, comme s’il avait surgi avec moi mais que, tandis que je grandissais, lui ne grandissait pas. ». Les hommes instruits ne sont guère plus cléments ; l’oncle abuse sexuellement de sa nièce et refuse de l’envoyer à l’université car il y a des hommes. Le premier homme qui l’écoute et lui apporte de l’aide n’est qu’un proxénète. Il n’y a pas d’issue. Il n’y a pas d’amour. Chacun est pris , les femmes comprises, dans les rets d’une tradition séculaire, prisonniers de structures mentales extrêmement rigides, et de lois qui contraignent les femmes. Ce sont les mères qui excisent leur fille, afin qu’elles restent pures pour leur mari et n’aient pas la tentation de le tromper. Nawal El Saadawi évoque cette politesse « dépourvue de respect que les hommes témoignent aux femmes », mais aussi rapporte des paroles qui sont bien celles d’une femme : « […] tout homme qui connaît la religion parfaitement frappe sa femme, parce qu’il sait cette vérité : la religion lui permet de corriger sa femme, et la femme vertueuse ne doit pas se plaindre de son mari, il lui est seulement demandé une soumission complète ».

Aussi n’y a-t-il pas une stricte opposition homme/femme mais des bourreaux et leurs complices. Peut-être parce que les femmes ont peu de droits et qu’elles manquent cruellement d’autonomie cherchent-elles à s’allier les bonnes grâces de l’homme dominant afin d’acquérir une part de sa puissance ? Parce que c’est la seule issue ?

Alors dans ces conditions la prostitution est-elle la seule liberté offerte aux femmes car « Les femmes les moins trahies sont les prostituées, et c’est par le mariage, par l’amour que la femme se voit infliger les châtiments les plus lourds ». La prostituée offre une prestation sexuelle contre de l’argent, mais il n’y a ni promesse ni mensonge. Un petit bémol cependant, car une prostituée dépend d’un proxénète, et donc encore d’un homme. C’est un cercle infernal, et la mort est la seule issue, mort physique, mort psychique ou alors combat de chaque instant pour celles qui comme Nawal El Saadawi ont eu la chance malgré tout de faire des études.

Un livre à la façon d’un témoignage passionnant.

Tropique des silences – Karla Suárez

Karla Suarez

Tropique des silences – Karla Suárez – Editions Métailié, Paris, 2002.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry

Elle est née à La Havane en 1969. Elle est ingénieur en informatique et vit entre l’espagne et la France. Ce livre a reçu un prix du premier roman en Espagne

La narratrice, que l’on surnomme « P’tit mec » raconte sa vie et ses démêlés familiaux de l’enfance à l’adolescence dans le Cuba joyeux des années 80 jusqu’à la débâcle des années 90 après l’effondrement du mur de Berlin et du bloc communiste.

On la surnomme « P’tit mec » car elle ne joue pas le jeu de la féminité, elle est longue, malingre, toujours habillée en pantalons, et la plupart du temps fourrée avec des garçons avec lesquels elle s’entend plutôt bien, d’autant plus qu’elle aura la chance, très jeune de rencontrer Dieu, Quatre, le Coke et le Poète. Elle n’est pas amoureuse mais ils le sont tous d’elles. Ainsi, elle ne se fait pas d’illusions, ils attendent toujours quelque chose d’elle alors qu’elle-même n’attend rien. Les figures féminines du récit sont pris dans une rage impuissante qui les empêche de vivre et les condamne à la souffrance et la folie. La grand-mère se plaint de ses enfants et ne les accepte pas comme ils sont, la mère de son mari, et la tante, elle se meurt d’un long chagrin d’amour qui la conduit inéluctablement à la folie. La narratrice, lucide, décide très tôt de ne pas suivre les modèles qui l’entourent, elle sait ce qu’elle ne veut pas même si elle ne sait pas encore ce qu’elle veut.

Elle dénonce l’hypocrisie des relations familiales, et des modèles politiques, collectivistes de son pays. Pour elle , rien n’est plus indispensable que le silence et la solitude, pour se trouver soi et pouvoir ensuite rencontrer les autres car « les gens ont si peur de la solitude qu’ils inventent des contrats, des organisations et des filiations de toutes sortes pour ne pas être responsables de leur propre sort ».

Le silence fait taire tous les mensonges, celui du sacrifice, de l’amour conjugal ou filial. On ne vit jamais pour l’autre mais d’abord pour soi-même, car sinon gare … Mourir d’amour, très peu pour elle. Le seul être est d’abord, soi, l’individu. Chacun doit faire ce qu’il veut et tant mieux si parfois on peut le faire à deux ou à plusieurs à condition que chacun respecte les silences de l’autre. Ainsi, les gens peuvent se quitter, partir sans que cela soit la fin de tout. Elle n’est pas insensible, elle a parfois du chagrin, beaucoup, des attachements, de l’amour.

C’est à cette seule condition que peut naître la musique, car la musique est faite des silences qui la composent, et qui font se détacher chaque note. Les êtres sont comme ces notes sur fond de silence…

Karla Suárez possède une écriture sèche et nerveuse, une lucidité qu’on a pu qualifier de cynisme, et une maîtrise certaine du récit et de son tempo. Je ne me suis jamais ennuyée à la lecture de ce roman, même si parfois , les passages de l’adolescence où elle se drogue et boit sans arrêt m’ont paru un peu longs. Dans l’ensemble une lecture agréable, en tout cas enrichissante.

Inès Benaroya – Dans la remise / Sélection prix de la romancière 2014

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 Dans la remise – Inès Benaroya, 02 avril 2014, français, Flammarion, 288 pages

Une belle découverte que ce livre présenté parmi les huit de la sélection du Prix de la Romancière 2014.

 Anna a tout pour être heureuse, un mari beau et attentionné, un métier passionnant et une réelle aisance matérielle. Ils étaient d’accord tous les deux ; ils ne voulaient pas d’enfant. Non seulement les enfants sont sales et bruyants mais plus encore ils risqueraient leur rappeler leur enfance fracassée… Mais deux événements vont perturber ce fragile équilibre : le décès d’ une mère qui ne l’a jamais aimée et l’intrusion, une nuit, d’un jeune vagabond dans sa remise. Incapable d’en parler à son mari, elle porte ce secret qui devient de plus en lourd jusqu’au jour où tout bascule…

« Dans ma famille, les mères n’aiment pas leurs enfants. J’ai préféré m’abstenir. »

Ce premier roman est un magnifique roman sur l’enfance et le désir d’enfant, sur les choix conscients et inconscients qui pèsent sur lui. Pour être père et mère, il faut convoquer des modèles souvent hérités des parents que nous avons eus et de l’amour que nous avons reçu.

Mais voilà Anna, elle, n’a pas reçu d’amour de la part de sa mère, Ava, qui l’a envoyée en pension pour l’éloigner d’elle et ne pas avoir à s’en occuper. Sa mère vient de mourir, et Anna retrouve la mémoire…L’intrusion du petit vagabond dans sa remise réveille en elle un désir d’enfant qu’elle croyait à jamais éteint et qui va bouleverser sa vie.

« Mais déteste-t-on sa mère pour un lot de nuit sombres ? »

Ce roman rappelle, s’il était besoin, que l’amour maternel n’est pas « naturel », qu’il n’est pas un instinct dont hériterait toute femme sur le point d’enfanter, un instinct qui procéderait d’une «  » nature féminine « , mais bien plutôt d’un comportement social, variable selon les époques et les mœurs.

Être mère s’apprend, se construit ; c’est s’insérer dans un milieu et une culture. Avoir un enfant ne veut pas dire qu’on l’a désiré, des grossesses accidentelles sont encore légion malgré la contraception et les Interruptions Volontaires de Grossesse.

Ces grossesses interviennent le plus souvent chez des jeunes femmes trop fragiles et trop déstructurées pour maîtriser une contraception, respecter des horaires de prise de médicament et toutes choses supposant une maîtrise de son corps, de sa vie, de ses choix. Il y a ces êtres qui se laissent voguer sans but, au fil des rencontres et du courant, incapables parfois de s’aimer eux-mêmes et a fortiori les autres. Les dénis de grossesses, les bébés congelés dans des frigos. Le mal-amour se transmet parfois de génération en génération…

Dans la remise est un roman subtil et délicat, d’une belle écriture et d’une belle facture. L’émotion est au rendez-vous, les personnages sont parfaitement convaincants, et nous y reconnaissons parfois nos propres blessures symboliques. Un vrai coup de cœur pour moi.

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Les lunes de Mir Ali Fatima Bhutto, auteure pakistanaise

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Les lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz, 305 pages, paru le 20 février 2014 à Les escales éditions

Par pur hasard, ce roman est le premier lu des huit sélectionnés par le prix. Son auteure, écrivaine et journaliste, est née à Kaboul en 1982 et nièce de Benazir Bhutto, ancienne Premier ministre du Pakistan assassinée dans un attentat en 2007. S’il s’agit ici de son premier roman, elle n’en est pas à son coup d’essai puisqu’elle a publié un premier recueil de poèmes à l’âge de quinze ans, et un essai, publié chez Buchet Chastel en 2011, Le chant du sabre et du sang qui raconte la mort de son père et l’histoire de sa famille au Pakistan.

Dans ce roman, s’entrecroisent les destins de trois frères tout au long du premier jour de fête de l’Aïd à Mir Ali, petite ville rebelle du Pakistan à la frontière de l’Afghanistan. Tout juste rentré des États-Unis, l’aîné a trahi une femme et revient sur les lieux de son crime afin de faire taire sa conscience tourmentée, il prend un taxi qui doit le conduire à la mosquée, le second, médecin, part travailler à l’hôpital, qui fut dans sa vie le lieu d’une terrible tragédie et enfin le benjamin rejoint son groupe de rebelles et une mystérieuse jeune femme qui en a pris le commandement.

Trois femmes apparaissent en contrepoint, Samarra, fille rebelle, qui a entrepris d’étudier seule chez elle, alors qu’on estime qu’elle sait tout ce qu’une femme doit savoir à l’âge de se marier et d’avoir des enfants, Zainab, la mère, présente à la manière d’une ombre, silencieuse et discrète, et Mina, l’épouse d’un des frères, qui est devenue folle après l’attentat qui a tué son jeune fils.

Dans ce roman, les femmes sont toujours trahies, blessées et victimes de la violence des hommes : viol, attentat terroristes qui tuent leurs fils, leurs amants, et leurs frères, en butte aux violences de toutes sortes ( Le vitriol, chef ? le vitriol, explique Sikandzar, parce qu’il est si souvent utilisé pour défigurer les femmes). Des femmes pourtant courageuses qui n’hésitent pas à braver le danger, et dont la témérité et la ténacité sont parfois bien supérieures à celles des hommes. Elles ont parfois si peu à perdre qu’elles n’ont plus peur de rien.

A travers le portrait de jeunes pakistanais dont les destins personnels ne peuvent être dissociés des enjeux politiques de leur pays, l’auteure dépeint la société pakistanaise actuelle déchirée par le terrorisme, et les réponses sanglantes d’une dictature largement soutenue par les États-Unis qui a fait de ce pays un avant-poste pour lutter contre le terrorisme islamiste.

La construction efficace de ce livre, une langue précise, sans superflu, font de ce livre un bon roman qui se lit avec plaisir. Pas un coup de cœur cependant pour moi.

La femme de hasard – Jonathan Coe

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Jonathan Coe – La femme de hasard ( 1987), folio, Gallimard, 2007 pour la traduction française

 Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineImaginez une vie où tout serait soumis au hasard ! Il n’y aurait plus de place pour l ‘élection ou la prédilection : vous choisiriez vos vêtements, votre nourriture ou vos amis au hasard qui les mettrait sur votre route. Et c’est lui également qui déciderait de votre destin.

Vous en remettriez totalement à lui et vous n’auriez plus besoin de choisir : un ami en vaudrait un autre, les amours seraient interchangeables (d’ailleurs y aurait-il encore de l’amour ? ) dans une sorte de déterminisme aveugle et total. « L’apologie du détachement, serine un des personnages, vis ta vie comme elle est censée être vécue. A moitié endormi, de préférence. »

Mais peut-être avec un peu de chance auriez-vous rencontré l’homme ou la femme de votre vie mais peut-être pas. Vous baigneriez alors dans une bienheureuse indifférence … Bienheureuse ?

« Rien de grand ne s’est fait sans passion » assurait Hegel. Et s’il est vrai que la passion peut faire souffrir, l’ennui, lui, peut vous tuer. A ne rien espérer, vous ne serez pas déçus, c’est sûr, mais vous n’avez aucune chance d’être comblé. Prévert disait que l’espoir est « une sale petite maladie » qui conduit à l’inaction mais elle permet au moins d’accueillir ce qui répond à nos attentes avec bonheur. Le gai désespoir que prônait Marguerite Duras n’est pas à la portée de tout le monde et peut-être ne lui a-t-il pas si bien réussi…

Jonathan Coe nous raconte ici l’histoire de Maria, jeune fille qui rêve d’une vie tranquille et sans histoires, à la manière de son chat Sefton car « Sefton lui semblait avoir tout compris à la vie, sur tous les plans. Les buts de son existence étaient peu nombreux, et tous admirables : se nourrir, rester propre, et par-dessus tout dormir. Maria se disait parfois qu’elle aussi pourrait être heureuse, si seulement on pouvait lui permettre de se restreindre à ces trois sphères d’activité. » Maria se rêve à l’abri des désordres de la passion car elle est hostile « à l’idée d’être contente ou exaltée sans raison. »

Elle va être, dés lors, le jouet des événements, ballottée au gré des rencontres, indifférente à la vie et aux autres. Jusqu’au jour où ce bel équilibre est menacé par l’amour et un homme…

Jonathan Coe interpelle le lecteur, le prend à partie joue avec lui, appuie parfois où ça fait mal.

Au fond qui n’a jamais vécu ces sombres périodes d’ennui, si profondes qu’à peine un fil vous rattache à la vie ? Qui n’a jamais goûté au soleil noir de la mélancolie, qui ne s’est jamais perdu au cœur de ce spleen si cher à Baudelaire  ?

Cela a pu durer une heure, un jour, un mois, plus longtemps peut-être. Le talent de Jonathan Coe est d’en faire le fond d’un caractère et d’une vie.

Car, existe-t-il des vies où il ne se passe rien, où l’on va inexorablement de désillusion en désillusion ? Oui, répond en filigrane Jonathan Coe, il y a des gens véritablement seuls et désespérés dont la vie est une longue suite de jours : « Plus que cinquante ans à tirer » pense Maria.

Vous pouvez toujours attendre, personne ne viendra, vous pouvez toujours crier, personne ne vous entendra.

Vous n’aurez pas d’autre vie, pas d’autre chance. A bien y réfléchir, vous ne risquez pas grand-chose avant de mourir : le seul risque que vous prenez est de vivre, tout simplement, de vous déchirer sur quelques épines, de mourir de désespoir (pas plus d’une heure !), de vous abîmer dans quelques grands bonheurs, de suffoquer de joie ou de bonheur une fois par décennie. Tout bien considéré, ce n’est pas si terrible.

Vous dire que j’aime l’écriture de Jonathan Coe serait presque un euphémisme. Son écriture a une « plasticité » qui lui permet d’habiter totalement un personnage d’homme ou de femme, une capacité d’empathie, une ironie mordante mais jamais méchante… Je lirai tous ces livres, livres en bois, livres en fer, ou alors je vais en enfer…

La première œuvre de Jonatahn Coe, il devait avoir une vingtaine d’années…

La Femme auteur – Madame de Genlis

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Stéphanie-Félicité Du Crest, comtesse de Genlis (1746-1830)  fut très admirée en son temps et se présente comme la figure emblématique de la grande aristocratie de l’Ancien Régime. Disciple de Rousseau, elle réfléchit sur l’éducation et exposa ses théories pédagogiques dans son roman « Adèle et Théodore ». Mais cette communauté de pensées n’alla pas plus loin car elle se fâcha définitivement avec « les philosophes » quand ceux-ci lui demandèrent de quitter le parti des dévots (dixit Martine Reid). Elle émigra puis revint après la Révolution, défendant le christianisme contre la pensée des philosophes. Sa pensée est ce curieux mélange de conservatisme et d’érudition qui lui permet de penser avec les outils que donne une immense culture mais l’empêche d’aller trop loin et d’adopter des idées nouvelles.

La Femme auteur en est le parfait exemple : elle y analyse finement la société de son époque, et les codes du sentiment amoureux, tout en dénonçant les multiples contraintes auxquelles les femmes sont soumises, prisonnières de l’opinion et des conventions sociales.

Elle y brosse également le portrait d’une relation féminine ou l’amitié l’emporte sur la rivalité amoureuse. Voilà pour le côté moderne si l’on peut dire de Mme de Genlis. Mais son conservatisme la pousse du côté d’une vision assez pessimiste du métier d’auteure. En effet, son héroïne se retrouve puni d’avoir choisi la carrière d’auteure et on a l’impression que son roman pourrait servir essentiellement à dissuader les femmes d’écrire. Il faut dire que Mme de Genlis a elle-même essuyé de vives critiques et  des attaques virulentes lorsqu’elle a commencé à publier ses ouvrages. Aussi son personnage , Nathalie, est en fait son double en écriture.

Dorothée l’autre personnage féminin, sait, elle, se tenir à sa place : elle préfère le bonheur des vertus domestiques à la vie malheureuse des femmes auteurs, qui sont accusées de négliger leur rôle d’épouse et d’abandonner leur rôle de mère. Elles deviennent dès lors des femmes « publiques » et sont déshonorées.

Toutefois, on peut penser également qu’elle tient simplement à montrer le sort que réserve la société aux femmes qui ont quelques velléités d’écrire.

Martine Reid raconte comment ses positions ont évolué à la fin de sa vie et comment elle défendit les femmes contre l’inégalité de traitement qui leur était réservée , imaginant qu’un jour peut-être les femmes pourraient écrire librement, et pourquoi pas être critique littéraire.

Elle rendit également hommage aux femmes écrivains qui furent ses contemporaines. Elle plaida aussi pour l’éducation des jeunes filles, qui à l’époque était d’une pauvreté affligeante et ne leur permettait guère de rivaliser avec les hommes dans le domaine de la culture et l’esprit.

« Si vous devenez auteur, vous perdrez la bienveillance des femmes, l’appui des hommes, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur. Ils n’adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d’un homme. Ils ne nous permettront jamais de les égaler, ni dans les sciences, ni dans la littérature ; car, avec l’éducation que nous recevons, ce serait les surpasser. »

L’histoire : Nathalie est une jeune femme passionnée qui aime l’étude et l’écriture. Mariée très jeune, elle perd son mari à l’âge de 22 ans. Son statut change alors et elle se trouve courtisée plus ouvertement. Germeuil, amoureux de la Comtesse de Nangis depuis cinq ans, va peu à peu se détourner d’elle, captivé par la belle Nathalie. Celle-ci parviendra-t-elle à faire taire cet urgent besoin d’écrire afin de préserver son amour ?

Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande – Jane Mander

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1920 : Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande, Jane Mander

La seule notoriété de ce livre vient de la polémique qui a eu lieu en Nouvelle-Zélande semble-t-il sur la possible filiation entre le livre de Jane Mander et le film de Jane Campion ,« La leçon de piano », film magnifique, à la sensualité bouleversante, qui retrace l’histoire d’une femme révélée à elle-même par l’amour charnel d’un homme. Le roman de Jane Mander, même s’il a choqué en son temps, ne va pas aussi loin.

A l’embouchure d’un fleuve, au pied du mont Pukeraroro, s’est installé Tom Roland qui attend sa femme et ses enfants. Il exploite cette immense forêt inviolée avec les premiers pionniers et tente de faire fortune.

 Bruce accueille la jeune femme qui, sous ses airs puritains, est profondément troublée par ce gentleman, médecin et humaniste, qui patiemment, tout au long de vingt longues années, va s’attacher à faire céder une à une les barrières morales derrière lesquelles Alice cache son immense sensibilité.

Ce livre critique au fond le puritanisme de l’époque qui sous prétexte de bienséance, condamne les être à se nier eux-mêmes, à condamner une partie d’eux-mêmes, la plus sensuelle et la plus créative, leur corps.

Les femmes sont passives dans ce type de société, et se sentent impuissantes devant la force brute des hommes . Elles sont dépendantes et soumises, prises dans le carcan des valeurs morales de la bonne société victorienne qui règnent chez les colons néo-zélandais.

Le livre a profondément choqué par ses propos sur la religion, ainsi Bruce explique : « Pensez-vous vraiment que cette enfant va pouvoir grandir et affronter le monde à partir des aventures qu’elle lit et qui n’ont rien à voir avec la vie ; à partir de ces petites brochures sur la religion qui racontent des histoires qui n’ont rien à voir avec la vie, elles non plus ; ou à partir de la Bible, tout un tas de légendes qui ne révèlent rien de plus que ce que peuvent nous raconter les Maoris, des légendes recueillies comme toutes les autres histoires que l’on raconte. » Voilà les évangiles ravalés au rang de « légendes », ce qui n’a pas vraiment dû faire plaisir aux autorités morales de l’époque. Bruce fait l’éducation d’Alice : « Oubliez que vous êtes une dame. Débarrassez-vous de cette humilité odieuse. Cessez de vous rabaisser devant les gens. » Il l’exhorte à abandonner ce qui la fait souffrir et l’empêche de vivre. C’est bien à une ascèse qu’il la conduit, une sorte de dépouillement, mais cette ascèse n’a rien à voir avec l’ascèse chrétienne, il ne s’agit pas de renoncer mais de se dépouiller de ce que les hommes ont inventé pour contrôler les femmes, des préjugés qui corsètent les femmes et sont devenus une seconde nature que beaucoup d’entre elles ne remettent même plus en cause. Car, dit Jane Mander, à travers Bruce, les femmes sont les plus grandes ennemies d’elle-même. Mais Jane Mander s’arrête là car elle ne peut aller plus loin.

Jane Campion reprend les leçons de son aînée et joue avec la violence du désir, non pas le désir comme jeu, mais le désir fondateur qui réconcilie le corps et l’esprit, qui est l’esprit dans le corps, qui est l’amour d’un autre par son corps, parce qu’il est son corps. Et c’est une leçon d’amour et de vie.

Jane Mander est une romancière néo-zélandaise, née à Ramarama, près d’ Auckland. Elle eut une enfance nomade dans des régions reculées, éloignées des grands centres urbains et de leurs infrastructures. C’est la raison pour laquelle, ne pouvant poursuivre ses études, elle devint institutrice, métier qu’elle abandonna par la suite en même temps qu’elle rompit avec le modèle de la fille obéissante et sage de la société victorienne. Elle s’essaya par la suite au journalisme.

Elle s’installa à New-York en 1912 à l’âge de 35 ans pour faire des études brillantes à l’université de Columbia en même temps qu’elle travailla pour des magazines. Elle dut abandonner ses études à cause de problèmes de santé. Elle rejoignit le mouvement des suffragistes en 1915, dirigea un foyer pour femmes célibataires, fit des recherches à la prison de Sing-Sing et travailla pour plusieurs associations notamment la Croix Rouge quand les Etats-Unis entrèrent en guerre à leur tour au côté des alliés. Parallèlement, elle travailla sur un nouveau roman qui fut accepté en 1917 par John Lane et publié en 1920 sous le titre « Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande » (The story of a New-Zealand river). Malgré un accueil plutôt enthousiaste en Angleterre et aux USA, la critique néo-zélandaise fut plutôt réservée, choquée par la liberté de ton de Jane Mander en matière de sexe et de religion, et son mépris des conventions littéraires de son temps. Le livre fut cantonné dans la catégorie des livres pour adultes dans les bibliothèques, soumis au contrôle des bibliothécaires.

Ses trois romans suivants furent tous situés en Nouvelle-Zélande, tirés de l’expérience de la vie des pionniers dans le nord du pays.

Il semblerait toutefois que Jane Campion n’ait pas fait de lien entre son film et le livre. D’ailleurs il est vrai qu’il y a de notables différences, les Maori n’apparaissent jamais dans le livre, ainsi que le marché entre Ada et Baines, par lequel elle rachète son piano note par note en échange de caresses. La violence de la scène, où Ada perd son doigt est également inexistante dans le livre. Jane Campion dira d’ailleurs que « Wuthering Heights » and « The African Queen » ont été ses principales sources d’inspiration même si elle connaît bien le livre de Jane Mander. Il y avait certainement une question de droits (d’argent donc) autour de ce débat. On peut dire que c’est grâce à une fausse information véhiculée sur internet que j’ai lu ce livre, grâce lui soit rendue. On peut dire que les deux œuvres n’ont aucun rapport, si ce n’est le magnifique portrait de femme que chacun offre. Mais le prétexte est exactement le même : une femme rejoint son mari dans le nord de la Nouvelle-Zélande pour partager la vie des pionniers en territoire maori.