Mary Wesley – Les raisons du cœur , 1990 Mary Wesley, 2010 pour la traduction française. Traduit de l’anglais par Michèle Albaret
C’est dans l’atmosphère des vacances, au printemps 1926, que débute ce roman. L’Hôtel Marjolaine résonne des cris et des rires d’une joyeuse colonie anglaise. Seule Flora, dix ans, ne semble pas participer à la fête. Elle attend ses parents, solitaire et désœuvrée, lorsqu’elle rencontre Cosmo sur la plage, puis Hubert qui la sauvera de la noyade, et enfin Félix, beau et sûr de lui, qui la prendra dans ses bras pour la faire valser. Dès lors, ces trois hommes seront au cœur de sa vie…
On entre tout doucement dans ce roman et il m’a bien fallu une cinquantaine de pages pour être happée par ce récit et ne plus avoir envie de le lâcher. Peut-on aimer plusieurs hommes à la fois ? Comment organiser alors une telle vie amoureuse ? De nombreux romans, et non des moindres, ont traité de ce sujet et ont répondu chacun à leur manière à cette question. Celle de Mary Wesley n’est ni plus originale, ni forcément plus juste mais sa force tient au personnage de Flora et à sa rébellion. Elle tient à décider elle-même de sa vie amoureuse et ne supporte pas d’être le jouet des désirsmasculins. Car ils sont prêts à la partager, sans lui demander son avis ! Ignorante des choses de l’amour, la jeune fille découvre les premiers émois, puis la sexualité en s’affranchissant des tabousde son milieu et de son temps.
Dans la société anglaise des années trente, les femmes sont surtout des épouses ou des mères. Les romans sentimentaux écrits par des femmes sont révélateurs des aspirations, des paradoxes et des impasses d’une époque.
Je remets à l’honneur cet article de mon ancien blog, en ayant relu tous les passages que j’avais beaucoup aimés.
Mary Wesley est née en 1912 et décédée en 2002. Elle a écrit une dizaine de best-sellers en moins de 20 ans, dont « La Pelouse de Camomille », « Rose Sainte-Nitouche », « La resquilleuse », tous traduits chez Flammarion. C’est après la mort de son second mari que veuve et pauvre, elle se mit à écrire. Elle publia son premier roman « Souffler n’est pas jouer » en 1983, alors qu’elle avait déjà 71 ans. Certains l’ont décrite, raconte un journaliste de « Jane Austen plus sexy », ce qu’elle trouvait ridicule.
Elle n’eut de cesse de moquer les travers des anglais de la bonne société, de dénoncer l’hypocrisie bourgeoise, et la rigidité des mœurs victoriennes qui négligeaient les aspirations et les sentiments de l’individu au profit d’une moralité de façade, uniquement faite des codes de la bienséance et jouissant de privilèges de classe qu’ils ne remettaient jamais en question . Si souvent, les premières victimes en étaient les femmes, les hommes n’étaient pas moins prisonniers de leur éducation.
C’est pendant la guerre, alors qu’elle était au service de décodage, qu’elle rencontra son second mari, journaliste. Elle vécut alors en Italie et en Allemagne avant de revenir en Angleterre. Cette période lui permit de s’affranchir du joug de la morale conformiste et bourgeoise dans laquelle elle fut élevée et la marqua durablement.
Dans le cadre du mois anglais et avec Lou ou Titine.
Dans une lettre du 12 juillet 1931 à Ethel Smyth, Virginia avouait que son livre était fondamentalement illisible. Peut-être parce qu’il rompait avec les canons esthétiques de l’époque et demandait au lecteur une conversion intérieure de son propre regard, un effort pour lire autrement.
Ce roman de Virginia Woolf est un roman « expérimental ». Il fut considéré comme une œuvre d’avant-garde à côté de l’Ulysse de Joyce. Ce roman est d’une grande maîtrise et d’une réelle virtuositésur le plan du récit et de la langue. Par sa construction tout d’abord et par sa « charge » poétique. C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai lu, comme j’aurais pu le faire d’un recueil de poèmes, en goûtant certains très beaux passages, la beauté des métaphores, le rythme des phrases, et le délaissant de temps à l’autre pour aller lire autre chose.
Je n’ai pas pu le lire comme j’aurais lu un roman. La narration est trop distendue pour que la tension propre à la narration me donne envie de continuer sans m’interrompre.
Virginia Woolf voulait rompre avec le roman victorien ou édouardien et inventer une autre forme, créer une sorte de poème dramatique. Et j’avoue que j’aime beaucoup parfois les idées et les révolution dans les idées, les essais, même s’ils n’aboutissent pas. Et la préface m’a énormément intéressée qui explique les visées woolfiennes.
Les sept personnages tiennent toute la structure du récit par les liens qu’ils entretiennent entre eux et si les lieux varient : d’abord le bord de mer, puis les pensionnats, le, Londres et Hampton court, ils existent parce qu’ils sont le creuset dans lequel se forment leur devenir. Le lien amoureux est pour moi très fort dans le récit et il est ce qui en constitue la trame à défaut vraiment d’événements. Percival, Bernard qui a un réel talent de conteur (« Mais moi si je me trouve en compagnie avec d’autres, les mots font tout de suite des ronds de fumée – regardez comme les phrases aussitôt s’échappent en volutes de mes lèvres »), Neville homosexuel qui « inspire la poésie », Louis le poète, Susan, qui se réalise comme mère et épouse un fermier mais qui au fond a raté sa vie, Jinny séduisante et libre ,« espiègle et fluide et capricieuse », et Rhoda mystérieuse, « la nymphe toujours ruisselante de la fontaine » dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle est la maîtresse de Louis, tous ses personnages aiment : Neville aime Percival, celui-ci aime Susan mais cette dernière aime Bernard.
Mais c’est une lecture très personnelle.
Leurs vies sont évoquées en neuf chapitres qui correspondent à neuf âges successifs, de l’enfance à la vieillesse, se déroulant comme la course du soleil dans le ciel en une journée. Les voix surgissent et se retirent comme des vagues, et il faut une certaine attention pour ne pas manquer le changement de personnages, tout comme nous devons être attentif à chaque vague qui survient avec force.
Livre aussi de sensations: « Ces flèches de sensations lumineuses » qu’excelle à décrire Virginia Woolf dans une langue magnifique, nous permettent de comprendre qui nous sommes, non pas des être ayant une identité stable, « quand nous raisonnons et lançons ces affirmations fausses : « je suis ceci ; je suis cela ». Alors la parole est fausse. Mais des êtres multiples, composés de « mille facettes », mouvants et insaisissables comme ces vagues.
Une lecture exigeante et belle.
Je pense qu’il faudra que je revienne à ce livre pour mieux le comprendre. Peut-être au fond que je n’ai rien compris du tout.
Et lu aussi dans le cadre du mois anglais et avec Titine, Denis et bien d’autres… (je mettrai les liens au fur et à mesure de mes lectures.
Sylvia Plath est née le 27 octobre 1932 dans le Massachussets, d’une famille d’origine allemande et autrichienne, etelle s’est donnée la mortle 11 février 1963 à Londres à l’âge de31 ans. Ecrivaineaméricaine, elle a produit despoèmespour l’essentiel,un roman autobiographique(The Bell Jar – en français, la cloche de détresse), dans lequel elle décrit sa première dépression, des nouvelles, des livres pour enfants et des essais.
En 1940,son père meurt, événement dramatique qui marquera toute son œuvre.
Ecrivain précoce, elle publie son premier poème en 1941 à l’âge de 9 ans dans le Boston Herald Tribune. Ce talent ne se démentira pas, en 1944, elle entre au collège Alice L. Philips à Wellesley.
Elève brillante, passionnée par Shakespeare, elle publie régulièrement des poèmes dans le journal de l’école. Lors d’une représentation de «La tempête » de Shakespeare au Colonial Theater de Boston, elle découvre le personnage d’Ariel, figure de l’imagination créatrice, qui donnera le nom d’un de ses recueils de poèmes.
En 1945, elle découvre dans la presse les crimes et les atrocités des nazis. Consciente de ses origines germaniques, le thème de la guerre occupera une place importante dans son œuvre.
A partir de 1947, elle commence à tenir sérieusement son journal et continue à publier ses poèmes dans les journaux, encouragée par un de ses professeurs, Wilbury Crockett qui la marquera profondément.
Lors de l’été 1950, elle travaille à Lookout farm, à la cueillette des fraises et inspirée par ses expériences personnelles, écrit plusieurs nouvelles qui abordent le thème des premiers émois amoureux. Elle entame une correspondance qui durera plusieurs années avec Eddie Cohen qui veut devenir écrivain, où les deux jeunes gens abordent librement la sexualité, la conscription et la guerre de Corée.
Elle faitdes études brillantesà Smith College où elle rencontre celle qui sera sa protectrice durant toute la durée de sa scolarité, Olive Higgins Prouty, une romancière de littérature populaire fortunée avec laquelle elle restera en contact toute sa vie.
Elle assiste à des conférences d’écrivains dont celle de Nabokov et et Elizabeth Bowen.
Elle est confrontée au conformisme de l’époque à l’égard des jeunes filles, le bonheur en effet, selon la presse féminine de l’époque, ne peut être atteint en dehors de la maternité et du mariage. Elle lit « l’un et l’autre sexe. Les rôles de l’homme et de la femme dans la société. De Margaret Mead publié en 1948. Dans son journal, elle ne cesse de s’interroger sur la compatitbilté de son désir d’être artiste avec la vie conjugale.
Ses maîtres sont Auden, W.B. Yeats, T.S. Eliot, Wallace Stevens, Dylan Thomas pour lequel elle a une prédilection. Elle est choisie pour collaborer comme éditrice au magazine Mademoiselle et publie un entretien avec Elizabeth Bowen.
Margaret Mead, American cultural anthropologist (Photo credit: Wikipedia)
En 1953, elle tente de se suicider et fait plusieurs séjoursen établissements psychiatriques. Elle apprend que plusieurs femmes de la famille d’Otto ont
souffert de dépression.
En 1955, elle poursuit ses études à Cambridge et lors d’une fête rencontre Ted Hughes, poète, diplômé de Cambridge après des études de lettres et d’anthropologie sociale à Pembroke College. Il vit à Londres.
En mai de la même année, elle publie dans Isis, un magazine étudiant de Cambridge, une critique des idées préconçues et réductrices qui pèsent sur la femme dans le milieu universitaire sans rejeter une certaine image de la féminité dans les années cinquante.
ElleépouseTed Hughes en 1956.
L’année suivante, Ted est lauréat du prix du concours Harper du meilleur premier livre pour son recueil « Le faucon sous la pluie ». Sylvia obtient une licence de lettres.
En 1958, elle rencontre Adrienne Rich, qu’elle considère comme sa principale rivale. Malgré un style assez conventionnel, celle-ci porte un intérêt croissant, à la condition féminine dans son œuvre. La poésie de Sylvia fera écho à celle de sa consœur.
En mai, elle découvre les poèmes de Robert Lowell qui sont une révélation. Les textes qu’elle écrit à cette période accordent une place grandissante à la
figure paternelle associée à l’élément marin et au thème de la perte.
« Par cinq brasses de fond », un de ces poèmes, doit donner son titre à son premier recueil en préparation.
En 1959, Robert Lowell s’apprête à publier un recueil d’un genre nouveau « Life studies » en rupture avec le formalisme et la doctrine de l’impersonnalité qui ont prévalu aux Etats-Unis pendant la première moitié du XXe siècle et qui fera de lui l’une des principales figures de la littérature confessionnelle.
Sylvia recherche une nouvelle forme d’écriture pour ses poèmes, dans une veine philosophique qu’elle désire désormais atteindre.
Davantage tournée vers les poètes femmes de sa génération, elle s’intéresse aux « conversations de femmes ».
Elle écrit une série de textes dans lesquels la figure du père, de la grand-mère ou les lieux de l’enfance près de l’océan occupent une place centrale. La presse accepte de nouveaux poèmes.
Son premier recueil, rebaptisé « Le taureau de Bendylaw (the bull of Bendilaw) est classé second au concours de poésie du prix Yale, remporté par George Starbuck. Elle souhaite ouvrir sa poésie à l’expérience, aux situations et au monde réel.
En 1960, ils retournent en Angleterre. Le prix Somerset Maugham est décerné à Ted Hughes pour son premier recueil.
Elle rencontre Rosamond Lehman, proche du groupe de Bloomsbury. Ses premiers romans « Poussière »(1927) et Une note de musique (1830) abordent le thème de l’hostilité des hommes à l’égard de la femme intellectuelle et dépeignent son expérience de divorce.
Elle donne naissance à ses deux enfants et essaie de poursuivre son œuvre malgré quelques périodes où elle se laisse absorber par son expérience de la maternité .
Les éditions Heineman publient « Le colosse et autres poèmes », bien accueilli par la critique qui met en avant la virtuosité technique de son auteur, son usage habile de la métaphore et la vitalité de son style.
Les poèmes les plus marquants de cette période sont ceux qui prennent pour thème la fertilité ou la stérilité, la relation mère-enfant, comme « Chant du matin ».
Ted et Sylvia partagent les tâches domestiques. Ted garde les enfants le matin pour permettre à Sylvia d’écrire mais ce sera pour noter plus tard que la vie domestique l’étouffait. Sylvia apprend la trahison de son mari qui a une liaison avec Assia Wevill.
Cette année-là (1962), elle écrit de nombreux poèmes dont « A un enfant sans père » et la série des « Abeilles ».
Parmi ses autres poèmes, des poèmes de la révolte au féminin, du désespoir et de la folie.
« La mise en rapport de l’expérience privée et de l’histoire collective, l’une se donnant pour miroir de l’autre, serait l’un des traits prédominants de la poésie dite confessionnelle, courant auquel Sylvia sera rattachée, comme aussi de la poésie américaine écrite par les femmes dans le courant des années soixante et soixante-dix ». Elle est très influencée par Anne Sexton.
Fin 62, les forces de Sylvia s’épuisent et son sentiment d’abandon s’accroît après un hiver difficile à Londres.
En 1963, son roman « La cloche de verre » fait une sortie remarquée et bénéficie de bonnes critiques.
Après la rédaction d’essais autobiographiques et de plusieurs nouveaux poèmes « Les mannequins de Munich », « Totem »,« Enfant », « Paralytique » et « Gigolo », Sylvia sombre à nouveau dans la dépression. Le 10 février elle se donne la mort.
En 1969, Assia, la maîtresse de Ted se suicidera également au gaz avec son enfant, dans un appartement londonien.
Légataire de l’œuvre de sa femme Sylvia Plath, il publiera une partie de son œuvre dans les décennies qui suivront.
Elle est devenue pour beaucoup de lecteurs dans le monde, une figure culte.Les féministes américainesont vu dans son œuvre, « l’archétype du génie féminin écrasé par une société dominée par les hommes » (Wikipédia). Mais avant tout, ce qui fascine dans son œuvre, est peut-être cette empreinte de la mort, dont l’écriture est le témoin, à travers desmétaphores sombres et puissantes, un chant mêlé de douleur et de désespoir, qui s’avérait peut-être prémonitoire.
Ses journaux de 1950 à 1962ont été traduits et publiés chez Gallimard en 1 999.
En 1982, elle a été le premier poète de l’histoire à recevoirle Prix Pulitzer à titre posthume pour une anthologie de ses œuvres (The collected poems).
Site sylviaplath.info, biographie établie à l’aide de l’édition des œuvres de Sylvia Plath dans Œuvres chez Quarto gallimard, le site wikipédia et le journal de Sylvia Plath.
Oeuvres traduites en français
Aux éditions Gallimard :
La cloche de détresse ;ca-ne-fait-rien !;Arbres d’hiver précédé de La traversée ;Journaux (1950-1962) ;Ariel
Le jour où Mr Prescott est mort, La Table Ronde ;Carnets intimes, La Table Ronde
L’Histoire qu’on lit au bord du lit, Editions du Rocher
Lettres aux siens, volume 1 (1950-1956), Editions des Femmes ;Trois femmes, Poème à trois voix, Editions des femmes
Oriane Joncourt Galignani , dans ce roman d’une vie imaginaire, retrace la dernière année de la vie de Sylvia Plath avant sa mort. Elle évoque avec talent l’univers mental de l’écrivain, et son écriture fait surgir avec brio la femme, la mère et la créatrice aux proies avec une réalité qui la submerge et qu’elle ne maîtrise plus.
Ce n’est pas une dépression de plus qu’elle relate ici mais l’origine d’un basculement dans un récit parsemé de flèches brûlantes et glacées que sont les vers de Sylvia Plath.
« J’ai neuf vies comme les chats » , écrit celle qui se donnera la mort dans son appartement de Londres. Neuf vies et donc neuf morts, pas une de plus.
Ses derniers moments sont connus mais ils surprennent par leur caractère méthodique et précis : après avoir couché ses enfants, elle a déposé des tartines de pain beurré et des tasses de lait près des lits de ses enfants, a ouvert en grand la fenêtre, a calfeutré la porte de leur chambre avec des serviettes et du ruban adhésif. Au terme d’une nuit sans sommeil elle a mis fin à ses jours le 11 février février 1963, à l’âge de trente ans.
Elle devint l’égérie emblématique des féministes américaines, le symbole de l’auteure sacrifiée à l’ego d’un jeune mari poète brillant, Ted Hugues, mais égoïste, car, en effet, « la liberté de Ted Hugues ne se consumera pas à huit heures pour le premier biberon, les années conserveront son génie, l’épanouiront. Il est le grand poète britannique, l’homme que la BBC arrache au Guardian, le jeune patriarche d’une famille moderne – dont la délicatesse est allée jusqu’à épouser une femme jolie et intelligente-, il doit consacrer sa vie à son œuvre. »
Un mari, mais un ogre, avec le quel Sylvia fut dans une grande dépendance affective.
Oriane Joncourt Galignani brosse un portrait intimiste et bouleversant, d’une grande finesse psychologique, excelle à décrire les mouvements intérieurs de celle dont la mort restera une énigme et une tragédie. La fin prématurée et violente de cette jeune femme, belle, intelligente et talentueuse marquera la mémoire collective, et sera explorée par des générations de femmes à la recherche du sens de leur existence.
L’entreprise était donc ardue, dégager de ce fatras mythique, une figure singulière. L’auteure a parfaitement réussi ce pari et se présente comme une lauréate possible du Prix pour le Premier Roman de Femme.
Des quatre en lice, il me reste à lire « La cattiva », il m’est donc difficile d’établir un pronostic mais il y a fort à parier que « Mourir est art, comme tout le reste » sera un concurrent sérieux.
Oriane jeancourt Galignani est critique littéraire. Franco-allemande, elle a fait une partie de ses études de littérature à Tübingen. Elle travaille depuis six ans pour le magazine Transfuge et en est devenue la rédactrice en chef littérature en 2011. Elle représente le magazine à la télévision dans la Matinale de Canal + et en radio sur RCJ. Elle a dans le passé publié différents articles dans Philosophie Magazine et d’autres pages littérature.
Je remercie Laure Wachter et Carol.Menville des éditions Albin Michel qui m’ont permis de suivre ce prix et de lire les ouvrages sélectionnés pour leur maison d’édition. Ils font partie de ces éditeurs qui œuvrent à faire connaître et à réhabiliter les grandes figures féminines de la littérature. Un autre de leur roman a été sélectionné pour ce prix que je lirai par la suite : L’héritier de Roselyne Durand-Ruel.
Marie de Heredia, née à Paris le 20 décembre 1875 et morte à Paris le 6 février 1963, qui signait Gérard d’Houville, est une romancière et une poétesse française, fille de José-María de Heredia.
Elle a fréquenté les poètes et artistes les plus célèbres du temps : Leconte de Lisle, Anna de Noailles, Paul Valéry… Elle défraya la chronique par une vie sentimentale assez peu conventionnelle: épouse d’Henri de Régnier, elle fut la maîtresse de Pierre Louÿs dont elle eut un fils. Femme libre, elle ne se priva pas d’autres amants, dont le poète Gabriele d’Annunzio.
Son pseudonyme vient de « Girard d’Ouville », un gentilhomme normand de ses ancêtres. Sous ce nom de plume elle reçut en 1918 le 1er prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
La cousine Phillis est une assez longue novella publiée pour la première fois en feuilleton dans the Comhill Magazine de novembre 1863 à février 1864, entre deux longs romans, Sylvia’s lovers (1863) , histoire d’amour et de guerre, et un de ses chef-d’œuvre Femmes et Filles (1865) que la mort de l’auteure laissera inachevé.
J’ai eu davantage de plaisir à lire cette nouvelle que le précédent livre que j’ai lu d’elle « Cranford ». Le récit est plus dynamique, et le narrateur décrivant ses pensées et sentiments apporte un point de vue personnel qui en dit aussi long sur lui que sur la fameuse cousine.
Ce récit est l’histoire de plusieurs amours, fraternel, filial, conjugal dont chacun éprouve sa nécessité à la défaillance de l’un des deux autres. Ce tissage affectif permet à chacun d’évoluer et de mûrir malgré les souffrances et les épreuves. C’est pour moi un récit sur l’importance de la relation en tant qu’elle n’en exclut aucune autre parce qu’elle est elle-même relative et non-absolue. Enfin, c’est de cette manière que je l’ai lu.
Le narrateur, Paul Manning a dix-neuf ans, et s’installe dans la ville d’Eltham pour devenir employé aux écritures sous les ordres d’un ingénieur ambitieux et cultivé, Holdsworth, chargé de superviser la construction d’une petite ligne de chemin de fer. Une vive amitié naît entre les deux hommes malgré la différence de position. Non loin de là, à Hope Farm (on se dit que ce nom n’est pas choisi au hasard !) vivent des cousins éloignés, les Holman. Ceux-ci ont une fille qu’ils chérissent par-dessus tout, Phyllis de deux ans plus jeune que Paul. La famille va vite adopter Paul et celui-ci décide un jour de leur présenter son ami et mentor.
La cousine Phillis est bien sûr dans la veine du roman sentimental, largement réservé aux femmes qui écrivent mais dont elles renouvellent le genre en y introduisant des critiques et des observations sur la société de l’époque et notamment sur la place des femmes.
L’éducation des jeunes filles malgré des avancées importantes n’est pas toujours très bien vue.
« Vois-tu, continuai-je, elle est si instruite – elle raisonne plutôt comme un homme que comme une femme. » Or la beauté et l’apparence restent les qualités féminines par excellence. Une femme qui raisonne prétend ressembler aux hommes et cela amoindrit leurs capacités de séduction. Symbolique, le déplacement se fait de l’esprit au corps.
« Une fille instruite, c’est vrai –mais on ne peut plus rien y faire maintenant, et elle est plus à plaindre qu’à blâmer là-dessus, vu qu’elle est la seule enfant d’un homme aussi instruit. »
Malgré la création de Bedford College à Londres en 1849 par Elizabeth Jesser Reid, il faudra attendre 1870 et 1879 , pour que Cambridge et Oxford s’ouvrent enfin aux femmes ! Pour la grande majorité des femmes l’instruction supérieure n’est possible que si elle est permise par le père qui lui-même est seul détenteur des connaissances. Mais pourtant dès le début du XIXe siècle , les écoles primaires pour filles sont créées de manière systématique en Angleterre. Phillis est la représentante de cette femme nouvelle qui aime apprendre et désire ardemment s’instruire.
La mère est une personne « purement maternelle, dont l’intellect n’avait jamais été cultivé et dont le cœur aimant ne s’intéressait qu’à son mari. ». Elle jalouse les conversations de la fille et du père auxquelles elle ne comprend rien.
Dans ces propos que tient le père de Paul, on voit que l’éducation des femmes, leur instruction ne peut être qu’un « mal », et que s’il se produit dans cette famille, c’est qu’il est le résultat d’un autre déplacement tout aussi symbolique, du garçon absent « mort en bas-âge », à la fille qui a survécu. La société patriarcale ne peut faire mieux que de déplacer l’axe, l’incliner sans bouleverser pour autant l’ordre social.
Paul, lui même, alors qu’il ressent de l’attirance pour sa cousine, ose à peine lui parler de peur qu’elle ne s’aperçoive de son ignorance. Il se demande alors si elle est faite pour lui. De même qu’elle est plus grande que lui, et que cela renforce encore le sentiment d’infériorité qu’il éprouve.
Mais des changements s’annoncent, le chemin de fer parvient dans des endroits de plus en plus reculés, la loi postale permet l’envoi de nombreux courriers et permet donc l’échange des idées. L’industrialisation menace les campagne et produit de grands bouleversements en même temps qu’elle ouvre aux idées nouvelles, à l’économie et à la science.
On voit ici comment ‘Elizabeth Gaskell renouvelle le genre et lui donne des résonances bien plus importantes que celles d’un simple roman sentimental.
Une nouvelle passionnante donc sur ce XIXe siècle fut le siècle du féminisme avec deux mary : Mary Astell et Mary Wollstonecraft.
Billet dans le cadre du mois anglais chez Lou ou Titine. Une occasion de parler pendant un mois de livres, films, voyages ou cuisine anglaise. Et en lecture commune avec Virgule.
Jean Rhys – La prisonnière des sargasses, L’imaginaire Gallimard, 1971 pour la traduction française. Traduit de l’anglais par Yvonne Davet.
La prisonnière des Sargasses est la préquelle de Jane Eyre(Charlotte Brontë – 1847). Il faut rappeler que l’héroïne, Jane Eyre devient éperdument amoureuse de Mr Rochester mais qu’elle apprend le jour de son mariage que celui-ci est déjà marié à une femme à laquelle il s’est uni sous l’influence de son père et son frère. Pis, la jeune femme s’avère de santé fragile et devient folle. Elle est toujours vivante et vit cachée dans le troisième étage de Thornfield-Hall sous la garde de Grace Poole. Sous le choc Jane s’enfuit mais revient quelque temps après et découvre que cette femme qui faisait obstacle à son bonheur est morte en se jetant du toit, une nuit où elle a tenté d’incendier la demeure.
On remonte donc le cours du temps pour suivre l’histoire d’Antoinette Cosway, dont le personnage est essentiellement vu de manière négative dans Jane Eyre. Rochester semble alors la victime de cette femme malsaine et diabolique.
Mais est-ce si simple que cela ? Pourquoi Antoinette Cosway est-elle devenue folle ? Quels événements ont marqué sa vie ? Ou quelle hérédité a donc pesé sur elle pour la conduire à de telles extrémités ?
Deux voixalternent dans le roman, celle d’Antoinette et de Rochester. Mais tout d’abord Annette raconte son enfance au domaine Coulibri, à la Jamaïque, entre une mère indifférente et froide qui la laisse grandir dans une sorte d’abandon et Joséphine, sa nourrice, fidèle mais impuissante à soulager véritablement la fillette, incapable de l’éduquer véritablement et de former son jeune esprit et sa sensibilité.
Son destin bascule lorsque les anciens esclaves décident de mettre le feu au domaine. Elle est envoyée au couvent et n’en sort que pour épouser Rochester… Antoinette apprend à ignorer une réalité qui pourrait la blesser : « Ne rien dire et alors peut-être que ça ne serait pas vrai. »
Rochester est un jeune homme froid, impassible et arrogant face à une jeune femme assoiffée d’amour.
Jean Rhys signe là un très beau roman. Elle réhabilite Antoinette Cosway en montrant sa fragilité et sa beauté. C’est un roman émouvant et éprouvant à la fois car il est sombre et violent. Il est la chronique d’un désastre annoncé puisque nous connaissons déjà le destin funeste de l’héroïne. Elle montre l’implacable réalité d’une société patriarcale où les femmes sont rarement aimées pour elles-mêmes et analyse les ravages qu’elle peut produire sur des personnalités un peu fragiles. Un coup de maître et un récit bouleversant.
« La vie est-elle ainsi, faut-il que les romans soient ainsi ? Regardez en dedans et la vie, semble-t-il est loin d’être comme cela. Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire, l’esprit reçoit une myriade d’impressions banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l’acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d’innombrables atomes. Et à mesure qu’elles tombent, à mesure qu’elles se réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l’accent se place différemment; le moment important n’est plus ici, mais là. De sorte que si l’écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu’il doit, il n’y aurait pas d’intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d’histoire d’amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. La vie n’est pas une série de lampes arrangées systématiquement; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n’est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu’il peut présenter, avec aussi peu de mélange de faits extérieurs qu’il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière du roman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer. »
Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin (Photo credit: Wikipedia)
« Modern fiction » Publié en français dans un choix de textes sous le titre L’Art du roman, trad, Rose Celli, Seuil, 1963 et 1991 ; réédition : Seuil, Point/Signatures no P2084, 2009
« C’est le soir que j’écris. Dans le silence, quand fiston dort. J’invente la vie, pas la mienne. La mienne je la vis au quotidien, des travaux à remettre, des examens à préparer, des soupers à concocter. J’écris peu. Ça explique les silences. Entre deux choses à dire, je dors, parce que je préfère l’émotion aux mots. Les mots ne sont que l’extension. L’émotion est le feu qui glace mon coeur. Alors je syllabe, tranquillement, je jette le feu dans la poudre et de l’exposition naît l’idée. L’écrivain n’est pas seul. S’il cherche dans les autres le moyen de définir sa voix, s’il aime dans les autres tout ce qu’il cherche, l’écrivain est une éponge. » Lire la suite sur son blog
J’aime particulièrement le personnage d’Olive Schreiner. Sa vie pourrait être un roman tellement sa personnalité est fascinante et son destin étonnant. Née au Cap en 1855, elle a eu une enfance difficile auprès d’un paysan missionnaire luthérien borné et d’une mère qui la négligeait. Michel Le Bris raconte : « Négligée par sa mère, elle avait grandi à l’abandon dans le bush, rebelle et tourmentée. Sa seule éducation : le fouet, jusqu’au sang, quand elle défiait son père en se disant athée. Pourtant sans être jamais allée à l’école, elle réussit à apprendre à lire, dévore les rares livres qui lui tombent sous la main –pour l’essentiel des récits bibliques. »1 Il ajoute plus loin qu’un étranger de passage lui donna les premiers principes du philosophe Spencer alors qu’elle travaillait dans une ferme et que cette lecture déclencha chez elle un appétit de savoir qui ne la quitte plus : Carlyle, Darwin, Locke, Goethe, Schiller, Shakespeare, Locke , Stuart Mill, rien ne lui résiste ! Elle fut véritablement courageuse à une époque où il était particulièrement difficile pour les femmes de vivre une vie non-conventionnelle. Elle fut ainsi une pionnière par la place qu’elle réserva aux femmes dans ses romans. 2
Elle part en Angleterre en 1881 alors qu’ elle a déjà achevé « The Story of an African Farm », son premier roman et le seul publié de son vivant. Il paraît deux ans plus tard sous le pseudonyme de Ralph Iron. Le XIXe siècle ne manque pas d’exemples de ces femmes écrivains qui ont recours à la protection d’un pseudonyme masculin. Ce succès lui vaut d’être admise dans les cercles littéraires d’avant-garde où elle rencontre Havelock Ellis, littérateur, médecin et sexologue. Il lui fait partager ses idées progressistes notamment en matière de sexualité.
Côtoyant de nombreux socialistes et des libre-penseurs tels Karl Pearson, elle adhère à une organisation progressiste (la Fellowship of the New Life) et au mouvement féministe, où, en compagnie notamment de Eleanor Marx, la fille de Karl Marx, elle prend la défense des ouvrières exploitées, des prostituées, des femmes battues, ou abandonnées dans la misère.
Cependant elle regagne l’Afrique du Sud en 1889 malade et à bout de forces, mais à la surprise générale semble aller mieux et se marie, elle épouse un jeune fermier qui partage ses convictions politiques. La situation politique dans la colonie du Cap est très compliquée, elle prend partie pour les Républicains face aux Britanniques, puis plus tard pour les Boers (seconde guerre des Boers), mais ses prises de position humanistes et modernistes lui valent l’inimitié de tous. Elle se sent rejetée… Pour ajouter à son malheur, l’ enfant qu’elle a mis au monde meurt peu après sa naissance. Ses troubles reviennent. Elle détruit alors toute sa correspondance et brûle ses manuscrits un à un. Elle revient en Angleterre en 1914 puis repart en Afrique du Sud pour y mourir.
Ses autres romans à sujet féministes, « From Man to Man » et « Undine » paraissent après sa mort en 1927 et 1929. De son vivant elle publie des séries de récits et d’allégories, des articles sur la politique et l’Afrique du Sud ainsi qu’un ouvrage sur les femmes et le travail en 1911.
1 préface de Michel Le Bris à l’édition de poche Presse Pocket
Unique roman publié de son vivant, énorme coup de cœur pour moi, salué par la critique comme l’égal des « Hauts de Hurlevent », remarqué par Bernard Shaw, Oscar Wilde, et plus tard Doris Lessing , « La nuit africaine » est une de ces œuvres dont le cri de révolte résonne encore aujourd’hui.
Publié en 1883 sous un pseudonyme masculin, « La nuit africaine » remporta, en dépit du scandale, un succès foudroyant. Du jour au lendemain, Olive Schreiner se retrouva propulsée dans les salons avant-gardistes de Londres.
On reprocha à ce roman sa construction un peu lâche et décousue et ses longues digressions, mais cela fait partie de son charme à mon avis. Une œuvre d’art existe aussi pour contester les règles, et le roman d’Olive Schreiner en conteste quelques-unes, c’est vrai. Mais les quelques maladresses qu’on a pu lui reprocher sont parfois à l’origine de ce charme puissant qui vous saisit à sa lecture.
D’abord ce paysage, les plaines d’Afrique du Sud, arides, et sèches, enfer brûlant, où paissent quelques troupeaux, et où vivent des Boers, à des kilomètres les uns des autres, isolés, puritains et ignorants, livrés à leurs seuls instincts et débordés parfois par leur violence, au milieu du XIXe siècle.
Deux enfants, Waldo et Lyndall rêvent d’une autre vie et sentent la révolte gronder en eux, surtout Lyndall, rebelle, qui conteste l’ordre établi et le rôle assigné aux filles : « Quand je serai grande et que je serai forte, je haïrai tout ce qui a du pouvoir, et j’aiderai tout ce qui est faible. »Comment rester là et étouffer dans cette vie où il ne se passe rien ? Très peu pour elle ! Elle veut partir, elle veut apprendre, et elle n’aura de cesse d’y arriver ! Et même si pour cela il faut être une belle poupée froide, se poudrer le nez, et se servir des hommes ! Qu’à cela ne tienne, tout plutôt que le mariage, tout plutôt que cette vie étriquée où les rêves s’éteignent un à un. Lyndall est bouleversante, sa lutte est titanesque, et on a peur pour elle à chaque page. Etre une femme, quelle calamité : « Tu vois cette bague ? Elle est jolie, poursuivit-elle en levant sa petite main dans le soleil pour faire étinceler les diamants. Elle vaut bien cinquante livres. Je suis prête à la donner au premier homme qui me dira qu’il voudrait être une femme. […] C’est si charmant d’être une femme ! On se demande pourquoi les hommes rendent grâce au ciel tous les jours de ne pas en être une. » Etre une femme, à cette époque, cela veut dire un destin tout tracé de votre naissance à votre mort. Une vie accablée par les maternités et les tâches ingrates.
Et ce cri peut-être : « Mais il y a une pensée qui est toujours là, qui ne me quitte jamais : j’envie celles qui naîtront plus tard, quand enfin être femme ne sera plus – je l’espère – être marquée du sceau de l’infamie »
A l’époque, cela se payait cher : cette pionnière du féminisme, première romancière blanche et anglophone d’Afrique du sud, détruira un jour tout le reste de son œuvre et s’éteindra seule, dans une chambre d’hôtel du Cap.
A un siècle de distance, écoutez la belle voix d’Olive Schreiner ! Laissez-vous porter par ses accents à la fois sincères et douloureux. Grâce à cette femme et d’autres avec elle, nous sommes aujourd’hui, pour la plupart, libres …
« […] le champ de l’écriture féminine est encore plus restreint que celui de l’écriture masculine, et (que) les classes sociales et les époques où elle a pu se réaliser sont étroitement circonscrites. Pendant longtemps, l’aristocratie fut la seule classe relativement favorable. Une dame qui vit à la cour de l’empereur du Japon peut écrire, comme le fera Marguerite de Navarre. Si elle n’est pas tout à fait aussi haut placée, il lui faudra accepter pour pouvoir mener une vie intellectuelle, de vivre en marge du système familial : être religieuse comme Thérèse d’Avila, rester célibataire comme Emily Brontë, vivre plus ou moins séparée, comme Mme de Charrière ou Mme de Staël. Tant il est vrai que la relation conjugale, du moins telle qu’elle a été conçue jusqu’à une époque récente, rendait difficile l’écriture féminine. »
English: Ballets Russes, scene from Apollon musagète. (Photo credit: Wikipedia)
Issue d’un milieu aisé, elle passa son enfance à Tsarskoïe Selo, alors lieu de résidence de l’aristocratie, et où elle fit ses études. Elle s’inscrivit à la faculté de droit de Kiev, puis en lettres à l’université de saint-Pétersbourg. En 1903, elle rencontra le poète Goumiliov, qu’elle épousa en 1910 et dont elle aura un fils Lev.
Voyage en Europe
Voyageant en Europe avec lui, elle découvrit Paris et rencontra Modigliani, qui fit plusieurs portraits d’elle. Elle assista à Paris au succès des Ballets Russes.
Oeuvre
Ses premiers poèmes parurent en 1907. En 1911, elle rejoignit la Guilde des poètes. avec Goumiliov et Mandelstam. Égérie des acméistes, surnommée la « reine de la Neva » ou « l’Âme de l’Âge d’Argent », en 1912, elle publia Soir, suivi deux ans plus tard par Le Rosaire (1914), recueil de poésies au lyrisme intense et d’une grande rigueur d’écriture.
L’acméisme consistait à retourner à la simplicité et la concision dans la langue.
« Il m’a dit : «Je suis un ami fidèle!» Et il effleura ma robe. Combien ressemble peu à une étreinte Le frôlement de ces mains-là. » Soir extrait
Ossip Mandelstam
Ses thèmes de prédilection sont « le temps qui passe, les souvenirs, le destin de la femme créatrice et les difficultés pour vivre et pour écrire dans l’ombre du stalinisme. »[1]
Le succès fut immédiat : Akhmatova devint une des figures incontournables de la poésie russe.
En 1917, elle publia son troisième recueil, Volée blanche. Comprenant mal la Révolution, elle refusa néanmoins d’émigrer et publia Plantainen 1921. Dans ses poèmes, s’expriment à la fois le sentiment tragique de la fin d’un monde mais la confiance dans les possibilités de la nouvelle Russie.
Ses premières œuvres décrivent habituellement un homme et une femme impliqués dans les moments les plus intenses et les plus ambigus de leurs rapports.[2] Elle fut largement imitée . D’ailleurs l’article de Wikipédia mentionne le fait qu’elle aurait été imitée par Wladimir Nabokov lui-même qui méprisait si fort les écrivains femmes .
Cette même année, son ex-mari (elle avait divorcé en 1918)), fut fusillé à cause de ses convictions monarchistes. Elle épousa par la suite l’orientaliste V. Chileïko et publia en 1922 Anno Domini MCMXXI qui contribua à assurer sa renommée
. Elle assista aux malheurs de ses amis tel Mandelstam, et raconta les horreurs du régime stalinien dans Requiem, paru à Munich en 1963.
« Au cours des années terribles du règne de Iéjov, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Une fois, quelqu’un m’a pour ainsi dire ‘reconnue’. Ce jour-là, une femme qui attendait derrière moi, une femme aux lèvres bleuies qui n’avait bien sûr jamais entendu mon nom, a soudain émergé de cette torpeur dont nous étions tous la proie et m’a demandé à l’oreille (là-bas, tout le monde parlait à voix basse) :
–Et ça, vous pouvez le décrire ?
–Je lui ai répondu :
–-Je peux.
–Alors un semblant de sourire a effleuré ce qui avait été autrefois son visage. »[3]
Lev Goumilev , son fils, deviendra un des plus importants historiens russes, initiateur du « néo-eurasisme ». Il fut déporté en 1934 ainsi que son troisième mari, l’historien d’art N. Pounine avec lequel elle vit jusqu’en 1938.
Pour survivre, Akhmatov fit des traductions, écrivit un essai sur Pouchkine dont certains passages furent publiés.
Réduite au silence par le régime de 1923 à 1940, elle fut autorisée néanmoins à publier une anthologie de ses poèmes, suivie des vers du recueil Roseau.
En 1941, lors du siège de Leningrad, elle soutint cette ville dont elle chanta l’héroïsme : Le serment fut placardé sur les murs de la ville
. Refoulée sur Tachlkent, elle porta secours aux blessés et ne rentra à Leningrad qu’en 1944.
La disgrâce
En 1946, elle fut expulsée de l’union des écrivains pour « érotisme, mysticisme et indifférence politique ». En 1958, parut la somme de ses poèmes. A peine sortis des presses, ses livres s’arrachèrent en quelques heures. Elle fit publier ses deux chefs-d’œuvre : Le poème sans héros à New York en 1962, et le requiem à Munich en 1963. Ce dernier ne sera publié en Russie qu’en 1980.
La réhabilitation
Kroutchev en fut l’initiateur puisqu’il lui permit de revoir son fils Lev.
Robert Frost, Dartmouth 1896. (Photo credit: Wikipedia)
Quand le poète Robert Frost lui rend visite en 1962, elle écrit : « J’ai tout eu : la pauvreté, les voies vers les prisons, la peur, les poèmes seulement retenus par cœur, et les poèmes brûlés. Et l’humiliation, et la peine. Et vous ne savez rien à ce sujet et ne pourriez pas le comprendre si je vous le racontais… ».
En 1964, elle fut élue présidente de l’Union des écrivains. Sa nomination de docteur Honoris Causa de l’Université d’Oxford en 1965 lui permit de sortir d’URSS. A son retour, elle mourut d’une crise cardiaque.[4]
L’écriture féminine est-elle une écriture spécifique ?
Il faut tout d’abord définir la création et le matériau qu’elle utilise. Si la création est l’élaboration d’un univers singulier et personnel, alors non. D’ailleurs comme s’écrie Nina Yargekov, « mon utérus, mes chaussures à talon, la couleur de mon rouge à lèvres ou le premier chiffre de mon numéro de sécurité sociale n’ont rien à voir avec la littérature » Le matériau que l’écrivain utilise est son histoire, sa personnalité et aussi sa composante sexuelle. Mais c’est avant tout sa vision du monde qui s’exprime. C’est pourquoi on peut avoir plus d’affinités avec une personne du sexe opposé qu’avec une personne du même sexe. Il n’y a pas un front commun des femmes, et il faut noter que c’est d’ailleurs cet éparpillement qui a rendu les luttes pour les libertés politiques et et les droits civiques beaucoup plus difficiles à mener.
C’est le sujet qui crée et il n’est pas réduit à son genre féminin ou masculin. D’autant plus qu’en chacun de nous , hommes ou femmes, existent ces deux composantes. On peut dire donc qu’ « on ne crée pas avec son sexe mais son moi profond ».
Cependant dans les années 70, des écrivaines féministes, afin de donner une dimension politique à leur écriture, ont délibérément cherché une écriture centrée sur l’ « évocation du corps sexué, de la grossesse, de l’accouchement, etc. »2. Il ne s’agit cependant pas d’une écriture féminine mais d’une écriture sexuée qui cherche à rendre compte de l’intime des femmes dans les expériences les plus cruciales pour elles afin de récupérer une identité niée par la société patriarcale qui a imposé ses normes, ses mots, son vocabulaire au masculin. Le vocabulaire, selon certaines théories , véhiculerait l’idéologie masculine et porterait les traces de la domination exercée pendant des millénaires.
Le travail de Luce Irigaray est marqué par « l’étude de la différence sexuelle dans la langue : il y aurait une langue des hommes et une langue des femmes, différentes et il appartiendrait, selon elle, aux hommes de comprendre que leur langue ne serait pas la langue de toute l’humanité. Ses livres, traduits en anglais, ont influencé plusieurs universitaires et féministes aux États-Unis d’Amérique, et font partie de ce qu’on appelle la French Theory »3.
Hélène Cixous ,à la fois romancière et essayiste, influencée par le structuralisme et la psychanalyse, a développé une réflexion sur la féminité, l’ambivalence sexuelle et le corps comme langage de l’inconscient. Auteur de nombreux romans dont son ‘Dedans’ récompensé par le prix Médicis en 1969, elle ne distingue pas son oeuvre de fiction de ses recherches car l’essentiel pour elle est l’émergence d’une nouvelle écriture féminine. Elle montre, par exemple que l « ’hystérie traditionnellement allouée à la femme fournit un exemple typique dans la mesure où elle signifie la souffrance d’un corps en mal de langage ; la souffrance d’un individu qui ne participe que très peu aux échanges symboliques, tout en résistant aux signes qui lui sont imposés. »[1]
Ces recherches ont cela d’intéressant qu’elles éclairent l’influence de l’histoire sur la langue, influence qu’on ne peut nier. Les minorités et leur rapport à la langue est complexe, sachant que le langage est un instrument de pouvoir. Ceux qui sont écartés du pouvoir durablement n’influe pas sur la langue de la même manière.
Il faudrait ajouter que, quand bien même il n’y aurait pas d’écriture féminine, on ne peut négliger le fait que les écrivaines ont utilisé l’écriture comme moyen d’expression afin de « s’affirmer » et de « se réaliser » et d’échapper à leur condition sociale qui les relèguait au statut de mère et d’épouse.
Pendant longtemps, l’espace des femmes a été réduit à l’espace privé puisque l’espace public leur était interdit. Ce qui fait que nombre d’entre elles sont parties de cet « espace intime » qu’elles ont largement exploité à travers leur écriture. Toutefois, ces thématiques étant liées à l’histoire des femmes ne sont qu’un moment de leur devenir si l’on pense comme Simone de Beauvoir qu’ »on ne naît pas femme mais qu’on le devient. »
[1] Merete Stistrup Jensen, « La notion de nature dans les théories de l’«écriture féminine»1 », Clio, numéro 11-2000, Parler, chanter, lire, écrire, [En ligne], mis en ligne le 09 novembre 2007. URL : http://clio.revues.org/index218.html. Consulté le 30 avril 2010.
2 Visages de la littérature féminine par Evelyne Wilwerth
3 article Wikipédia sur Luce Irigaray et Hélène Cixous
Dans ce livre clair mais érudit, on apprend une foule de choses passionnantes.
Tout d’abord, que le roman populaire du XIXe siècle, parce qu’il cherche à plaire à un large public et aussi parce qu’il dépend de la presse dans laquelle il paraît sous forme de feuilleton, bouscule rarement les conventions établies par la mentalité bourgeoise dominante. Et si le mariage, l’adultère et le divorce sont les thèmes récurrents dans ces romans ; ils ne servent la plupart du temps qu’à illustrer le code moral que les femmes doivent suivre et le prix à payer pour celles qui auraient quelques velléités à en sortir.
Des liens étroits d’ailleurs existent entre le portrait physique et la caractérisation psychologique des personnages féminins selon leur statut (jeune fille, épouse, fille perdu et criminelle.)
Pascale Hustache les décrit très précisément et de manière rigoureuse. C’est passionnant, je vous assure, et l’écriture est fluide.
Mais Balzac, Victor Hugo, Paul Féval, Wilkie Collins se font « le miroir d’une société en pleine mutation, et reflètent la place et le rôle qu’y tiennent les femmes. » Leur vocation réaliste, ou leur dimension de chronique sociale pour certains apportent des renseignements précieux à cet égard.
D’ailleurs il est amusant de constater avec l’auteure que si les romans français ont la réputation d’axer leurs intrigues sur la légèreté des moeurs, le roman anglais par contre dépeint surtout des marâtres et des criminelles. Difficile d’en tirer des conclusions !
Les grands romanciers tels Balzac et Dickens utilisent eux aussi quelques ficelles du roman populaire dans leurs romans même s’ils excèdent bien sûr le genre par la qualité et la maîtrise de l’écriture.
Pascale Hustache dégage quatre genres assez distincts :
Dans une première catégorie, le roman de mœurs met en scène des bourgeois et des nobles débauchés, tandis que leurs femmes, livrées à elles-mêmes, seules et mal aimées succombent à leur tour à la tentation. Il n’est alors question que de femmes adultères, de jeunes filles à l’honneur perdu ou de mères coupables. De quoi donner un parfum d’interdit à ces lectures…
Hommes et femmes s’affrontent dans un univers où la femme est la proie et l’homme le chasseur. Le schéma en est la femme chrétienne, modèle de courage et de soumission, délaissée ou trahie par un homme soumis aux appétits de la chair et jouet de femmes perverses aux mœurs douteuses.
Dans le roman d’aventures, règne le crime. Et les personnages louches, prostituées ou meurtrières, héroïnes cherchant à se venger ou à réparer des injustices du sort sont légion. Mais la femme n’y tient pas le rôle principal, elle est juste une auxiliaire, précieuse certes, et un outil de vengeance.
Le roman social quant à lui cherche à dénoncer les maux d’une société capitaliste injuste où les riches exploitent les pauvres. Par un mécanisme de compensation, le méchant est puni et le juste toujours récompensé.
Le roman populaire à sensation fait la part belle aux femmes qui font « naître le mystère, l’épaississent puis contribuent à le dévoiler ». Elles sont souvent courageuses et ont du caractère . Elles ne sont pas dénuées d’une certaine perversité parfois pour parvenir à leurs fins.
Le roman populaire est non seulement le miroir de la société mais un outil de propagande, mettant à jour pour le lecteur attentif les schémas conducteurs de la société. Il avertit des dangers de la vie réelle ou qu’ils présentent comme tels et devient pédagogique puisqu’il tente d’apprendre aux lecteurs et surtout aux lectrices l’ordre naturel et social des choses.
Les œuvres d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue entre autres, sont classées parmi les plus grandes réussites du roman populaire.