Archives pour la catégorie Histoire littéraire des femmes

Le château d’Ulloa -Emilia Pardo-Bazán / premier roman naturaliste en Espagne

Emilia Pardo-Bazán – Le château d’Ulloa – Viviane hamy, 1990 pour la traduction française.

vignette femme qui écritPremière publication en espagnol en 1886. Traduit de l’espagnol par Nelly Clemessy Seul roman traduit en français de cette grande dame des lettres espagnoles, « Le château d’Ulloa » fait connaître au public francophone cette contemporaine et admiratrice de Zola. Emilia Pardo-Bazán (1851-1921) dépeint une société soumise aux soubresauts révolutionnaires, dans laquelle la noblesse, brutale et archaïque, impose un système féodal qui tient sous sa coupe le petit peuple de Galice. Si elle ne rompt pas avec le catholicisme, Emilia Pardo-Bazán n’en dépeint pas moins la vénalité des membres du clergé qui, au lieu de sauver les âmes, ripaillent, boivent et chassent en compagnie du marquis d’Ulloa qui règne sur la région en maître absolu. Si l’homme est déterminé par son hérédité et son environnement, les habitants de la région de Cebre ont la sauvagerie de leurs paysages escarpés, et de leurs forêts profondes et inquiétantes. La mort rôde partout, les hommes chassent la perdrix et le lièvre, battent les femmes qui sont, avec les enfants, les premières victimes de leur brutalité de prédateur. Dans ces régions reculées, le progrès de cette fin de siècle pénètre à grand peine, et les superstitions sont encore vives. Cette société violente sonne le glas d’une noblesse ruinée, décadente, et ignorante. Entre monarchie absolue et constitutionnelle, un monde s’achève… Même si la corruption règne, et que la politique est aux mains des caciques qui extorquent les votes, assassinent et tiennent leurs électeurs grâce au chantage, de nouvelles aspirations à un monde meilleur sont portées par des partisans tenaces. Ce qui signe la fin de ce monde est l’immoralité des puissants et des seigneurs, soumis entièrement à leurs vices et leurs faiblesses et se comportant en véritables despotes. En ce qui concerne l’hérédité, le seigneur d’Ulloa a une santé de fer qui contraste fort avec celle de son nouveau chapelain, dont la faiblesse de  tempérament «lymphatico-nerveux, purement féminin, sans ardeurs ni rébellions, enclins à la tendresse, doux et pacifique » semble le condamner irrémédiablement. Il est toutefois consternant de lire sous la plume d’une femme que celle-ci est « l’être qui possède le moins de force dans son état normal mais qui en déploie le plus dans les convulsions nerveuses. « L’auteure partage-t-elle les croyances de son temps ? Ou se moque-t-elle ? Avance-t-elle, elle aussi, masquée ? Mais le dénouement orchestre un retournement prophétique et donne un visage aux nouveaux maîtres. Elle écrivait excessivement bien cette femme ! Il le fallait pour s’imposer dans ce pays et à une époque de patriarcat quasi-absolu. Son roman est brillant et il a traversé plus d’un siècle sans prendre trop de rides. Elle parvient à nous tenir en haleine, orchestre de savants retournements de situations et utilise avec brio tous les ressorts de la narration. A découvrir …

Paroles de femmes : Jeanette Winterson

Photo éditeur

« Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’il existe deux types d’écriture ; celle que l’on écrit et celle qui nous écrit. Celle qui nous écrit est dangereuse. Nous allons là où nous ne voulons pas aller. Nous regardons où nous ne voulons pas regarder. »P68

« Quand j’ai connu le succès, plus tard, et qu’on m’accusait d’arrogance, j’aurais voulu traîner à Accrington tous ces journalistes qui n’y comprenaient rien, et leur montrer que pour une femme, une femme de la classe ouvrière, vouloir être écrivain, un bon écrivain, et croire que l’on avait assez de talent pour cela, ce n’était pas de l’arrogance ; c’était de la politique. »

in « Pourquoi être heureux quand on peut être normal »Points/Editions de l’Olivier

 Jeanette Winterson est née à Manchester en 1959. Icône féministe, elle est l’auteur de nombreux romans irrévérencieux, dont « Les oranges ne sont pas les seuls fruits « 

 

La Femme du Mois : Emilia Pardo-Bazan

Cette nouvelle catégorie pour présenter de manière brève et concise des femmes écrivains qui ont marqué l’histoire littéraire.

Vignette La Femme du moisElle naît en 1852, dans une vieille famille galicienne. Naturaliste comme ses amis français – Zola, Huysmans, Maupassant -, ses romans font scandale, notamment la Femme tribun, première œuvre romanesque espagnole consacrée à la classe ouvrière.

Pourtant son talent est tel que le roi Alphonse XIII lui confère le titre de comtesse en hommage à son œuvre. A sa mort, en 1921, l’Espagne lui fit des funérailles nationales.

Prolifique, elle a écrit quarante et un romans, sept drames, deux livres de cuisine, plus de cinq cent quatre-vingts contes et des centaines d’essais.

L’éditrice Viviane Hamy a publié « Le château d’Ulloa »

Madame de Staël, la femme qui faisait trembler Napoléon de Laurence de Cambronne,

Madame de Staël, la femme qui faisait trembler Napoléon de Laurence de Cambronne, Allary éditions 05 mars 2015, 244 pages

La vie et l’œuvre de Madame de Staël sont tout à fait passionnantes.

vignette femme qui écritGâtée par la fortune, et une intelligence exceptionnelle, Anne-Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, connue sous le nom de Madame de Staël (1766- 1817) était une femme extrêmement célèbre en son temps : l’Europe entière connaissait son nom et son exil par Napoléon fit d’ellet une infatigable voyageuse. Elle connaissait les milieux intellectuels en vogue à son époque que ce soit en France, en Allemagne et en Angleterre. Elle fut même reçue à la cour de Russie. Chacun de ses livres était un événement, et ses convictions politiques, libérales, étaient le cauchemar des despotes, et notamment de Napoléon Bonaparte qui la condamna à l’exil.

Elle eut la chance, rare, pour une femme de l’époque, d’étudier. Elle apprit des matières telles que la physique, les mathématiques, la théologie, la politique et la littérature.

Parmi ses connaissances, les noms de ceux qui ont fait l’histoire ou laissé une œuvre à la postérité : Voltaire, Diderot, Jefferson et Lord Byron, mais aussi Juliette Récamier, Talleyrand, Lafayette ou Chateaubriand et Goethe.

Son mariage avec le comte de Staël (elle l’épouse le 31 janvier 1786) ne fut pas heureux. Son mari lui interdit de publier ses essais et ne la comprit guère. Ils vécurent la plupart du temps séparés. Ses amours sont tumultueuses, elle tombe facilement amoureuse mais fait peur à ses amants. Sa liaison la plus longue fut sans conteste celle qu’elle entretint avec Benjamin Constant et qui souffrit de nombreuses éclipses. Elle finira sa vie aux côtés d’un homme de vingt ans au moins son cadet, Rocca.

Elle publie en 1788, « Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau. » Elle a 23 ans, et rêve d’une société nouvelle. Les États Généraux fournissent le prétexte à une intense activité politique, en sous-main, à travers ses amis. Elle est l’égérie des Constitutionnels et lutte contre les extrêmes : elle rêve d’une monarchie constitutionnelle avec deux chambres avant de devenir une républicaine convaincue et une fervente militante des libertés individuelles. Quelque temps plus tard, elle publiera « Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux français. » puis « De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations » qui n’aura guère de succès.

En 1798, elle rédige « Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République » dans lequel elle expose ses idées : élections libres, abrogation des droits héréditaires, affirmation du droit de propriété, devoir de la nation envers les pauvres, possibilité au pouvoir exécutif de dissoudre l’Assemblée. Sur le conseil de Benjamin Constant, elle ne le publiera pas. Trop républicain, trop risqué. Elle publie alors une étude littéraire « De la littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales. » où elle avance masquée. Elle y développe la thèse de la perfectibilité de l’espèce humaine. En 1802, paraît son premier roman, « Delphine » qui provoque le scandale. Condition des femmes, plaidoyer en faveur du divorce, apologie du protestantisme, on peut le considérer comme le premier livre féministe. Puis après la mort de son père, elle écrit un de ses ouvrages les plus célèbres « De l’Allemagne » puis un second roman, « Corinne ou l’Italie » qui est un grand succès car les « femmes incomprises et malheureuses s’identifient au personnage ». Elle rédigera ensuite, un essai sur le suicide (elle fera elle même une tentative de suicide) et « Dix ans d’Exil », un livre de souvenirs.

Intellectuelle en avance sur son temps, femme brillante, amoureuse passionnée, Germaine de Staêl eut de quoi irriter et séduire.

Si elle écrivit de nombreux essais, elle fut la première à écrire une œuvre dans la veine du romantisme et à décrire les sentiments, les émotions et à pratiquer l’introspection. Avec Goethe, elle ouvrit la voie du romantisme.

Son indépendance d’esprit fut favorisée par son indépendance financière, son père, Jacques Necker, ministre des finances de Louis XVI, lui légua une immense fortune qui fit d’elle une des femmes les plus riches de son temps.

Elle ne négligea pas pour autant ses devoirs de mère, et prit soin de garder ses enfants près d’elle avec lesquels elle eut des relations très fusionnelles. Elle eut cinq enfants de quatre pères différents. Femme libre, indépendante, elle offrit un nouveau modèle de femme.

Elle fut féministe, milita pour le droit au divorce, engagée, combattive. Et son œuvre doit être inscrite dans la mémoire collective. On peut regretter qu’elle ne soit pas davantage étudiée au lycée.

Laurence de Cambronne choisit vingt-quatre journées de sa vie, les plus spectaculaires « Quand elle se retrouve face à Louis XVI, à Robespierre et à Bonaparte. Quand elle accouche, quand elle pleure de ne pas être aimée. Quand elle fuit Napoléon qui la condamne à l’exil. »

Ce n’est pas une biographie de plus, mais une évocation brillante et passionnée, donc passionnante, de cette femme qui marqua son siècle A lire absolument.

 Sélection 2015Logo Prix Simone Veil

Sibilla Aleramo Une femme – L’égérie italienne

sibilla aleramo

Sibilla Aleramo – Une femme première édition 1906 et 2002 pour la traduction française aux Editions du Rocher dans la collection Anatolia 249 pages
Traduction de Pierre-Paul Plan révisée et amendée par James-Aloïs Parkheimer

En 1906, une jeune italienne de 30 ans publie un premier roman « Une femme » qui agit comme une déflagration dans la société de son temps. Elle est considérée comme une héroïne par les féministes de son temps, puis élevée par celles des années 70 au rang d’icône. Son premier roman, largement basé sur des éléments autobiographiques, fait partie aujourd’hui du patrimoine mondial de la littérature écrite par des femmes. D’ailleurs il fut traduit assez rapidement en France en 1908 aux Editions Calmann-Levy et reçut les éloges enthousiastes d’un critique de l’époque, au Figaro, Anatole France.

Tout au long de sa vie elle voyagea beaucoup et vint notamment à Paris, où elle rencontra Rodin, Anna de Noailles, Valery Larbaud, Charles Péguy, Apollinaire et Colette qui la fêtèrent et qu’elle fascina durablement.
On dit même que Stefan Zweig au retour de Rome où il l’avait vue, s’exclama : « Qui n’a pas vu Sibilla Aleramo en cette première décennie du XXe siècle n’a rien vu. »
Elle était belle et indépendante, vivait librement ses amours mais s’engagea en politique de manière plutôt sporadique (pour à la fin de sa vie adhérer au Parti Communiste).

Sibilla Aleramo de son vraie nom Rina Faccio est née en 1876 à Alexandrie dans le Piémont et passa son enfance à Milan puis dans les Marches. Elle fut éduquée dans une famille bourgeoise, son père, au tempérament plutôt emporté, était directeur d’une entreprise après avoir été professeur,  et sa mère femme au foyer, dépressive,  fut internée au milieu de sa vie dans un établissement psychiatrique. Elle mourut à Rome en 1960.

Sibilla Alaramo raconte la période de sa vie qui va de son enfance à l’âge adulte. Le récit s’arrête à l’âge de 26 ans alors qu’elle quitte le domicile conjugal. A travers ce récit, elle construit son propre mythe, sélectionne les événements qui agissent en tant que symboles, en expurge d’autres, notamment ses amours avec le poète Felice Guglielmo Damiani (cf préface du traducteur) et construit ainsi le personnage d’une héroïne féministe pure et sans tache dont la vie sentimentale et les appétits sensuels pèsent peu dans les choix existentiels. Dans ce récit, elle n’a que des rapports sexuels forcés ou obligés et doit subir la violence de son mari qu’elle a épousé alors qu’elle n’avait que quinze ans.
Tout cela est bien réel, effectivement, elle a subi le viol et sa vie conjugale fut pour elle un calvaire. En proie au désespoir, parce que toute issue lui semblait condamnée, elle tente même de se suicider.
Quels sont les droits pour les femmes italiennes à l’époque ? On peut dire qu’il n’y en a pas encore : elles sont soumises à l’autorité de leur mari, éternellement mineures puisqu’elles n’ont aucun droit légal sur les enfants – le père étant seul chef de famille- ne peuvent disposer librement de leur capital, revenus ou héritage. (cf Alison Carton-Vincent : Sibilla Aleramo, une héroïne du féminisme italien, revue Clio)
Il semble donc pour les commentateurs qu’il n’y ait pas de pure adéquation entre la vie de Sibilla et les faits mentionnés dans son roman. C’est  la fiction qu’il faut interroger et l’intention, ou la question qui sous-tendent cette narration. Que veut montrer l’auteure ?
Que les femmes sont dépossédées de leur vie, soumise à la violence des hommes et enfermées dans un stricte rôle d’épouse et de mère. Elles ne peuvent choisir de métier qui les intéressent vraiment car beaucoup de carrières leur sont encore interdites. Leur vie étriquée conduit les bourgeoises à la neurasthénie, à la mélancolie, parfois à la folie. Elles ne peuvent pas quitter des époux avec lesquels elles ne sont pas heureuses sous peine de se retrouver sans revenus ou d’abandonner leurs enfants. La liberté se paye chèrement. Si Sibilla adore son père qui l’éduque de manière assez libre pour l’époque, elle ressent peu d’amour pour sa mère dont la timidité et la mélancolie lui répugnent. C’est en vivant à son tour le destin des femmes mal mariées qu’elle sera en mesure de mieux la comprendre . Si son destin devient un exemple pour les autres femmes et si ce roman a un tel retentissement, c’est qu’il est le récit d’une lutte pour l’émancipation. Tout d’abord par l’écriture, le journalisme, les revendications pour les droits des femmes, la critique de la misère sociale et de la condition des ouvriers, et l’expression de sa propre individualité et de sa liberté, quitte pour cela à laisser son enfant. Elle sait que son mari se sert de leur fils qu’il prend en otage pour mieux la retenir. Ce lien est un joug qu’ elle doit le rompre. D’une certaine manière, il faut trancher dans le vif, pour renverser la tradition qui assignent à la femme des rôles étroits dans lesquels leur individualité ne peut s’exprimer totalement. Cela ne peut se faire sans douleur.
Franca Rame et Dario Fo, des compatriotes de Sibilla, qui participèrent à la seconde vague du féminisme en Italie font dire à Médée dans Récits de femmes et autres histoires : « Nos enfants sont comme le joug de bois dur pour la vache : vous autres hommes, vous nous les mettez au cou pour mieux nous assujettir, dociles, afin de nous traire et de nous monter. »

J’ai dévoré ce roman qui est pour moi un bijou de l’histoire littéraire. J’étais très émue d’entendre la voix de cette femme par delà le temps, de me dire que c’était grâce à des femmes comme elle que je pouvais décider aujourd’hui librement de ma vie.

Paroles de femmes : Eugénie de Keyser

« Le chien fut écrit presque entièrement le soir, à la lampe.
La surface de l’eau à des heures diverses (tout entier face au jardin).
Aujourd’hui je n’écris guère que le matin.
La machine? Vieille! Rien d’autre à en dire.
Il faut avouer qu’elle n’est pas le seul instrument. Il arrive que ce qu’on transporte avec soi ait une vie différente de la chose ou du personnage. La phrase aussi peut surgir d’endroit en endroit, n’importe où, dans le tram, dans une salle de cours, en promenade, pendant que l’on consulte un ouvrage de référence pour tout autre
chose, et c’est le stylo alors qui est le maître de l’«œuvre». »

Paroles de femmes : Wislawa Szymborska

Wislawa

A l’occasion du salon du livre et du mois des auteures polonaises, je remets à l’honneur cet article publié il y a quelques années sur une grande dame des lettres polonaises, prix Nobel de littérature.

Le poète contemporain est un être sceptique et méfiant, même, sinon surtout, à l’égard de lui-même. Il hésite à se déclarer poète, comme s’il en avait honte. À notre époque si tonitruante, il est beaucoup plus facile d’avouer ses défauts, s’ils sont spectaculaires et pittoresques, que ses qualités, plus profondément cachées celles-ci, et auxquelles, en outre, on ne croit guère soi-même…

  • Je ne sais quelles gens, Wisława Szymborska (trad. Piotr Kaminski), éd. Fayard, coll.Poésie, 1997, p. 7

[L]’inspiration n’est pas un privilège exclusif des poètes, ou des artistes en général. Il existe, il a toujours existé, il existera toujours d’autres hommes qu’elle fréquente. Ce sont ceux qui, en toute connaissance de cause, choisissent leur travail, et l’exercent avec amour et imagination. Certains sont médecins, d’autres enseignants ou jardiniers, que sais-je encore.

  • Je ne sais quelles gens, Wisława Szymborska (trad. Piotr Kaminski), éd. Fayard, coll. Poésie, 1997, p. 10-11

La Pluie d’été – Marguerite Duras/Sylvain Maurice au CDN de Sartrouville

Théâtre de sartrouville

La pluie d’été mise en scène par Sylvian Maurice

Avec Nicolas cartier, Pierre-Yves Chapalain, Philippe Duclos, Julie Lesgages, Philippe Smith, Catherine Vinatier

Collaboration à la mise en scène, Nicolas Laurent, scénographie et costumes, Maria La Rocca, assistée de Jules Infante, lumière de Marion Hewlett, son de Jean de Almeida, construction décor du Bureau d’Etudes Spatiales, , répétitrices Béatrice Vincent, Olivia Sabran, régie générale Rémi Rose

 

La scène de théâtre est un lieu magique où les mots prennent vie, s’incarnent, où les corps eux-mêmes ont leur propre grammaire, leur syntaxe et où la rencontre du texte et du corps produit une émotion profonde et singulière.

Vignette Les femmes et le théatrePublié en 1990, La Pluie d’été raconte la vie d’une famille d’immigrés –le père, la mère et leurs nombreux enfants, hors de la culture, de la richesse et du pouvoir, vivant en banlieue parisienne, à Vitry, dans une ville dévorée par ses grands ensembles. Individus que l’on pourrait croire impuissants mais qui au contraire sont dotés d’une énergie, d’une vitalité extraordinaires. Ernesto, l’aîné, refuse d’aller à l’école car il ne veut pas apprendre ce qu’il ne connaît pas, mais fréquente tout de même les sorties d’écoles, les lycées, et des universités.

Cela m’a fait penser à une parole biblique que je ne saurais plus exactement situer mais qui dit en substance, « Tu ne m’aurais pas cherché, si tu ne m’avais déjà trouvé. » Peut-être ne cherche-t-on que ce que l’on connaît intimement, profondément, ce qui répond aux questions les plus urgentes que nous nous posons et auxquelles nous avons déjà apporté une réponse. Cela me fait penser à la réminiscence grecque, au christianisme, enfin à un certain mysticisme. Pourtant Ernesto n’est pas replié sur lui-même mais ouvert au monde qu’il observe intensément.

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Lorsque nous sommes arrivés dans la salle, les comédiens étaient assis au bord de la scène, le regard au loin. La mise en scène très dynamique, la scénographie, les lumières impulsent un mouvement qui emporte et captive le spectateur tout au long d’une représentation où l’on ne s’ennuie jamais. Les comédiens sont excellents, la mise en scène intelligente, sensible et efficace.

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« Comme la langue d’origine des personnages n’est pas le français ou bien qu’ils sont analphabètes, Duras invente une langue originale. Surtout, elle donne l’illusion « qu’on pense comme on parle. ». les pensées s’énoncent en direct , au présent, dans un étonnement permanent. Ernesto et sa mère, qui fonctionnent en miroir, accouchent de ce qu’ils ont à dire en même temps qu’ils le disent. La pensée est sur un fil, dans une continuelle reformulation. Les pensées les plus hautes se heurtent à la trivialité d’un parler populaire. […]Au fur et à mesure qu’Ernesto acquiert de nouveaux savoirs (et il assimile tout), il va être traversé par « une conscience de l’inconnaissable ». Ernesto se sert du grand livre brîlé, L’Ecclésiaste. En même temps qu’il s’identifie à david, roi de jérusalem, il en acquiert la pensée tragique : « J’ai compris que tout est vanité/ Vanité des vanités/ Et poursuite du Vent. » explique Sylvain Maurice qui donne à entendre Duras de la plus intelligente façon.

Marguerite Duras – La pluie d’été

duras la pluie d'été

Vitry, banlieue tentaculaire, immense, vidée de tout ce qui fait une ville, réservoir plutôt avec, çà et là, des îlots secrets où l’on survit. C’est là que Marguerite Duras a tourné son film Les Enfants : « Pendant quelques années, le film est resté pour moi la seule narration possible de l’histoire. Mais souvent je pensais à ces gens, ces personnes que j’avais abandonnées. Et un jour j’ai écrit sur eux à partir des lieux du tournage de Vitry ». C’est une famille d’immigrés, le père vient d’Italie, la mère, du Caucase peut-être, les enfants sont tous nés à Vitry. Les parents les regardent vivre, dans l’effroi et l’amour. Il y a Ernesto qui ne veut plus aller à l’école « parce qu’on y apprend des choses que je ne sais pas », Jeanne, sa sœur follement aimée, les brothers et les sisters. Autour d’eux, la société et tout ce qui la fait tenir : Dieu, l’éducation, la famille, la culture… autant de principes et de certitudes que cet enfant et sa famille mettent en pièces avec gaieté, dans la violence.

Confessions nocturnes de Nina Bouraoui – De l’amour…

Les femmes et la littérature : Sara Stridsberg

« Je ne me vois pas comme une femme écrivain mais comme un écrivain, c’est tout. Qu’est ce que c’est qu’un homme écrivain ? Y-a-t-il une littérature d’homme et une écriture de femme ? Je ne crois pas. Justement, ce que j’aime dans la littérature et l’art en général c’est qu’il est transgressif. L’art n’a pas de frontières. Ni celles du genre, ni celle de la couleur de peau, ni même celle des frontières géographiques. La littérature est un papillon qui n’a pas de sexe. « 
En savoir plus sur site de l’Express

http://lexpress.fr/culture/livre/sara-stridsberg-la-litterature-est-un-papillon-qui-n-a-pas-de-sexe_977961.html

Les femmes et la littérature : Sara Stridsberg

« Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe. La littérature embrasse le monde entier et peut être un asile pour les indésirables et tous les marginaux du monde. »

Sara Stridsberg

alt=Description de l'image Sara Stridsberg.JPG.

Photo wikipédia

Sara Stridsberg (née en 1972 à Solna) est un écrivain et traducteur suédois

Son premier roman, Happy Sally, évoque Sally Bauer, la première scandinave à traverser la Manche à la nage.

En 2007, elle reçoit le grand prix du Conseil nordique pour son deuxième roman Drömfakulteten, une fiction sur Valerie Solanas, l’auteur du SCUM manifesto, que Stridsberg a traduit en suédois.

Paroles de femmes (3) : Médée de Heiner Müller

Tout en moi est à toi instrument tout entière

Pour toi j’ai tué et enfanté

Moi ta chienne ta putain moi

Moi barreau sur l’échelle de ta gloire

Ointe de tes déjections sang de tes ennemis

et voudrais-tu pour commémorer ta victoire

Sur mon pays et mon peuple qui fut ma trahison

de leurs entrailles tresser une couronne

Autour de tes tempes ils sont à toi

Mon bien la vision des massacrés

Les cris des écorchés ma propriété

Depuis que j’ai quitté la Colchide ma patrie

Suivant ta trace sanglante du sang des miens

Pour ma nouvelle patrie la trahison

Aveugle à cette vision sourde aux cris

J’étais jusqu’à ce que tu aies déchiré le filet

Tissé de mon et de ton plaisir

Médée matériau in Germania, Mort à Berlin Heiner Müller, Les éditions de Minuit

paris_comedie_vanloo_Carle Vanloo, Portrait de Mademoiselle Clairon en Médée, sans date (artiste du XVIIIe siècle), musée de la Comédie Française

Paroles de femmes : Herbjørg Wassmo

Herbjørg-Wassmo

« Pourquoi l’as-tu fait ? demande-t-elle.

Assise dans son fauteuil de lecture à côté de la bibliothèque, les mains nouées entre ses  genoux, Virginia Woolf ne répond pas.

Je comprends que tu aies été déprimée par la guerre qui arrivait. Ou un chagrin d’amour ? Mais tu avais du succès. Étais respectée. Avais écrit des livres, des essais et …

Entends-tu les détonations au-dehors? s’enquiert Virginia. Les canons ? Les mitrailleuses? Entends-tu le gène masculin ? Ceux qui demandent la bénédiction de leur dieu pendant qu’ils tuent.

Non, chuchote-t-elle.

Alors, tu as de la chance. Moi, oui. Je marche sur des plages interminables en ramassant des galets. A la fin, mes poches sont pleines. Je vais alors dans les profondeurs. »

In « Ces instants-là »

Etre femmes et écrire… Ces instants-là de Herbjørg Wassmo

Ces instants-là

Ces instants-là de Herbjørg Wassmo Gaïa éditions (2014) – édition originale 2013 traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

Herbjørg Wassmo est née en 1942, dans le nord de la Norvège. Ses romans et nouvelles sont empreints de l’atmosphère de ces régions septentrionales.
Auteure de sagas flamboyantes telles que la Trilogie de tara, Le livre de Dina et Cent ans, elle a vu son œuvre récompensée de nombreux prix.

Les femmes des romans de Herbjørg Wassmo sont toujours en mouvement. Elles font de terribles efforts pour se libérer du carcan familial, pour briser les tabous imposés par la société et revendiquer leur liberté. Nées dans des contrées rudes, assez inhospitalières, leur caractère est trempé dans l’acier. Si elles peuvent douter parfois, rien ne leur fait peur. Elles sont en marche …

Ce roman a quelque chose d’universel, elle pour la femme, l’homme pour tous les hommes, aucun ne sera vraiment nommé, la fille, le fils pour tous les enfants passés, présent et à venir.
Les brumes du nord, le froid mordant, les jours sombres donnent à ce roman une certaine mélancolie et une atmosphère en demi-teintes au charme puissant.

Elle porte déjà un terrible fardeau et le poids de la culpabilité. Elle pourrait se laisser terrasser mais décide d’avancer coûte que coûte. Elle prend appui sur « ces femmes courageuses qui ont travaillé dur et véritablement risqué quelque chose. Lutté pour le droit de vote et l’égalité des salaires. Se sont érigées contre les généraux et les bastions masculins. »
Elle lit Simone de Beauvoir (On écrit à partir de ce qu’on s’est fait être), mais aussi les auteures scandinaves Edith Södergran, Karin Boye, Tove Ditlevsen, Inger Hagerup et Magli Elster. Et met ses pas dans les leurs.

   Être femme et écrire… Être en charge du foyer et de l’éducation des enfants, soumise aux attentes et aux désirs de l’homme et pourtant vouloir écrire. « Les romans requièrent des nuits longues », des nuits à écrire, car quand et comment écrire quand autant de tâches vous accaparent ?
Être femme et écrire, c’est toujours sacrifier quelque chose, c’est pourquoi les femmes entretiennent un rapport singulier à la littérature qui devient leur combat.

Être femme et écrire devient un credo, un espoir, un long chemin vers la liberté…

A Nadael, Les mots de la fin, qui a attiré mon attention sur ce livre

Printemps Sigrid Undset

printemps

Printemps , 1914

 

Née en 1882, Sigrid Undset s’est consacrée très tôt à la littérature. Parallèlement à son travail de secrétaire, elle écrit. Auteure entre autres de Maternités, Jenny (qui fera scandale), de Vigdis la Farouche et de Kristin Lavransdatter, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 1928. Elle est morte à Lillehammer en 1949.

Rose Wegner, l’héroïne de ce roman, attend l’amour pour être révélée à elle-même, un amour qui serait la fusion de deux êtres autant que deux destins et qui ferait d’elle la possession, la chose, de l’homme qu’elle aimerait. Que faire alors si cet amour ne vient pas ? Se résigner, et rester seule, sans famille et sans soutien dans l’existence ? Ou se contenter d’une amitié amoureuse et de la construction d’un foyer ?

Dans ce roman, Sigrid Undset plante le cadre d’une modernité héritée de la révolution des transports et plus largement de la révolution industrielle-dans de grandes villes mornes et tristes- et d’une certaine révolution des mœurs, car le divorce est autorisé en Norvège, pays protestant. Une nouvelle figure féminine émerge, qui travaille pour assurer sa subsistance et celle de sa famille même si, une fois mariée, elle réintègre le plus souvent le foyer.

 Printemps est un roman ou curieusement la narration est plutôt du côté masculin même si le narrateur est extérieur à l’histoire et qu’il pénètre de manière égale les pensées des personnages. Les pensées et les actions de Rose ne prennent du relief qu’en fonction des pensées de Torkild, personnage masculin. Car ici , la femme ne prend toute sa mesure que dans son rapport au foyer et à la maternité. Elle n’existe pas réellement en dehors de sa « vocation naturelle » qui est d’enfanter et d’assurer la stabilité du foyer. Toute femme qui s’écarte de ce chemin sombre dans la déchéance (le personnage de la mère et de la sœur), tout comme celle qui n’obéit pas à ses devoirs d’épouse et de mère même si l’homme, infidèle, abandonne lui, le foyer (le père de Torkild).

J’ai apprécié ce roman bien construit, où les sujets de réflexion ne manquent pas, car Sigrid Undset, catholique et conservatrice, est aussi une fine analyste des sentiments humains. On y apprend aussi comment hommes et femmes vivaient à l’époque. J’ai trouvé en outre un écho au mouvement naturaliste en littérature, l’hérédité y est évoquée, les tares familiales ainsi que la vigueur, la santé du corps qui s’étiole dans ces emplois de bureau, loin de la vie au grand air.

 Sigrid Undset, on l’a bien compris, n’est pas féministe, elle pense que la femme ne s’épanouit pleinement que dans la maternité et elle ne fut pas très appréciée des féministes de son temps qui prônaient l’affranchissement de la tutelle de l’homme et du foyer, entraves à l’épanouissement de la femme en tant qu’individu. Sur le tard cependant, elle reconnut les bénéfices de ces mouvements sur la condition des femmes.

Il faut savoir qu’en 1840, les femmes célibataires sont mineures toute leur vie et peuvent si elles le souhaitent se placer sous l’autorité d’un tuteur ; les femmes mariées quant à elles passent de l’autorité de leur père à celle de leur mari. Puis, plus tard, la majorité sera abaissée à la vingt-cinquième année. Les femmes peuvent cependant travailler dans certains secteurs.

Au fil des ans, de nouvelles lois favorables aux femmes feront leur apparition. Les femmes divorcées ou veuves seront majeures sans condition d’âge. Les conditions socio-économiques du pays joueront fortement sur les problématiques féminines : l’exil, la pauvreté du pays, la baisse de la natalité.

Dans le roman , l’héroïne est secrétaire, une autre est journaliste. La littérature féminine avant Sigrid Undset, reflète les préoccupations et les valeurs de l’époque, comme ce fut le cas pendant l’époque victorienne en Angleterre, les intrigues se nouent essentiellement autour de la chasse au mari. (Les femmes écrivains de l’époque sont :Hanna Winsnes, Marie Wexelsen, et Anne Magdalene Thoresen).

Avec le mouvement féministe, de nouvelles préoccupations se font jour dans des romans et sous la plume d’auteures qui contestent la norme : Camilla Collet dont le roman « Les filles du Préfet » (1854) fera l’effet d’un coup de tonnerre. Il raconte l’initiation sentimentale de deux jeunes gens, ce qui a l’époque est regardé alors comme une faiblesse uniquement féminine.

D’autres écrivains suivront, emportées par la seconde vague du féminisme, Eldrid Lunden, Liv Køltzow, Cecilie Løveid et Tove Nielsen . Mais je n’ai trouvé aucun renseignement sur ces femmes sur internet et aucun de leurs ouvrages traduits en français. C’est bien dommage..

Article passionnant sur l’histoire des femmes de lettres norvégiennes