Si l’on veille et l’on vit, ou si déjà l’on songe,
Un vent lugubre passe et trouble tout à fait.
La lune ouvre un œil blême et luit par intervalles :
De bien loin en bien loin percent des clartés pâles,
Tachetant les flancs noirs des maisons dans les bois.
Dans toute cette nuit et dans tout ce silence
L’esprit halluciné croit surprendre des voix
Qui des vieux souvenirs prennent la ressemblance…
(Les Militantes, 1875)
Est née le 30 novembre 1830 en milieu ouvrier. Par son origine, elle sera très sensible à l’injustice sociale mais tentera de s’en affranchir pour obtenir une pleine reconnaissance intellectuelle. Elle épouse Blanchecotte, teneur de livres et a un fils. Elle entre en relation avec Lamartine, puis Béranger, qui sont ses maîtres en poésie et fréquente le salon de Louise Colet. Elle lit beaucoup et travaille avec acharnement. Son premier recueil de poèmes « Rêves et réalités, Poésies, Par Mme B, ouvrière et poète » a un vrai succès; il est couronné par l’Académie française et Sainte-Beuve lui consacre un article. L’année suivante, il est réédité avec un poème d’hommage de Lamartine.
Elle devient professeur et court le cachet, soumise à une vie de semi-misère dont elle gardera une profonde amertume.
Elle connaîtra la consécration, rare pour une femme, de voir quelques-uns de ses poèmes publiés dans le Parnasse contemporain II et III (1871,1876). Son oeuvre est intéressante par la vigueur avec laquelle elle s’inscrit contre les clichés d’un sentimentalisme féminin, et par son sens de la formule. (
Photo : Lunch by the roadside / Pause dîner au bord de la route/ Creator(s) / créateur(s) : John Boyd/ Date(s) : June 23, 1917 / 23 juin 1917
« Il était de ceux qui, malgré leur médiocrité, professent pour l’esprit des femmes un superbe dédain.
A ses yeux, j’étais folle de vouloir le diriger en politique ou en morale. Il me renvoyait à mes chiffons, à mon piano, aux caquetages du monde[…] »
« Ma grand-mère me parlait beaucoup de la vie mondaine et futile que mène une jeune femme aussitôt après son mariage, et jamais de cette vie enchaînée, sans issue dans ce monde, qui fait de la femme une misérable esclave, lorsque, ne trouvant pas l’amour et le bonheur dans le mariage, elle n’accepte pas comme compensation les distractions dangereuses des passions ou les puériles jouissances de la vanité. »
« Je fus bien coupable d’accomplir aussi légèrement un tel acte, mais est-ce moi qui fus coupable ? Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on hélas ! sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point ? »
In « Un drame dans la rue de Rivoli , Louise Colet (1810-1876)
Charlotte Perkins Gilman – La séquestrée (Titre original : The yellow wallpaper)
Texte fondateur, livre-culte de la littérature écrite par les femmes, « La séquestrée » a la force d’un manifeste, devenu un classique des lettres américaines. Écrit en 1870, il dénonce l’asservissement des femmes à un modèle patriarcal qui les enferme dans leur fonction naturelle de reproduction, la maternité, et leur interdit toute vie de l’esprit.
La neurasthénie dont souffraient nombre de femmes au XIXe siècle et les dépressions les plus graves étaient souvent dues à un sentiment d’enfermement et d’étouffement lié aux rôles sociaux étroits dans lesquels elles étaient maintenues. Les femmes mouraient d’ennui et de mélancolie parce qu’elles ne pouvaient pas exprimer leur énergie créatrice ou la vie de leur esprit. Les méthodes souvent barbares par lesquelles on tentait de guérir leur dépression aggravaient encore la maladie puisqu’on condamnait les femmes à l’inaction, au « repos », à la solitude et à l’enfermement. Les dérivatifs qui leur auraient permis de se changer les idées leur étaient interdits. Cette thérapie est celle du Dr Mitchell : « Il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos. »
Il faut avouer que cette cure n’était pas seulement réservé aux femmes, puisque Henry James la subit lui-même en 1910, et faillit se jeter par la fenêtre.
Revendiquer des droits égaux, vouloir faire une carrière d’écrivain ou d’intellectuelle pouvait se payer très cher, puisque les femmes risquaient être mises au ban de la société et devaient, en outre, renoncer pour la plupart à une vie affective. Le choix était plutôt cornélien, car dans un cas comme dans l’autre, les femmes souffraient et devaient sacrifier une partie de leur être.
« La séquestrée » est le cri silencieux d’une femme, son basculement dans la folie. Souffrant d’une dépression post-partum , elle doit se reposer. Enfermée dans sa chambre, condamnée à l’inactivité, elle regarde jour après jour le papier peint qui peu à peu, « vision d’horreur » s’anime d’une vie propre jusqu’à figurer une femme rampant derrière le motif et tentant de s’échapper. La souffrance psychique est intense, et parfaitement décrite: « Il vous gifle, vous assomme, vous écrase. » écrit-elle parlant du papier peint. Elle devient également paranoïaque et sent une invisible conspiration autour d’elle. Cette femme n’est qu’un double d’elle-même qui tente de fuir ce terriblement enfermement jusqu’au dénouement final.
Il faut souligner la force littéraire de cette longue nouvelle, son intensité dramatique, la maîtrise parfaite de l’écriture : un souffle, un cri. Un chef-d’œuvre…
« La littérature est ma profession (…)La voie me fut frayée, voilà bien des années par Fanny Burney, par Jane Austen, par Harriet Martineau, par George Eliot… Beaucoup de femmes célèbres, et d’autres, plus nombreuses, inconnues et oubliées, m’ont précédée, aplanissant ma route et réglant mon pas. Ainsi, lorsque je me mis à écrire, il y avait très peu d’obstacles matériels sur mon chemin : l’écriture était une occupation honorable et inoffensive. »Virginia Woolf, Profession pour femmes, 1939
Ecrire et publier fut pour les femmes une conquête. Fanny Burney (1752 – 1840)fut l’une de celles qui ouvrit la voie aux romancières anglaises. Sa cadette de 23 ans, Jane Austen lui rend hommage dans les premières pages de Northanger Abbey.
Une jeune fille à qui l’on demande ce qu’elle lit, répond : « Oh, ce n’est qu’un roman, ( …), Ce n’est que Cecilia, ou Camilla ou Belinda : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, dans un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives affections d’esprit et d’humour. »
Les commentateurs soulignent que le premier roman de Fanny Burney « Evelina » a largement inspiré « Orgueil et préjugés » de Jane Austen (1775- 1806). Inspiré (affinités électives ?) et non copié, car l’œuvre de Jane Austen est singulière et possède la marque de son univers.
Toutes les deux durent contourner les préjugés de leur temps, et la difficulté pour les femmes de concilier bienséance, codes moraux d’une époque, et création. Les thèmes sont imposés par les dictat de l’époque en matière de pudeur féminine. Hors de question d’évoquer ouvertement la sexualité, ou l’indépendance des femmes sans provoquer le scandale. La réputation des femmes doit être vertueuse pour que leur œuvre n’encoure pas l’opprobre.
Mary Wollstonecraft (1759 – 1797) qui fut à la fois maîtresse d’école, femmes de lettres, philosophe et féministe anglaise écrivit un pamphlet contre la société patriarcale de son temps « Défense des droits de la femme ». Elle eut une vie non conventionnelle (dépressive et suicidaire) bien éloignée de celle de Jane Austen et de Fanny Burney(qui connut la gloire de son vivant). Mais autant de talent. A propos de son ouvrage « Lettres écrites de Suède, de Norvège et du Danemark » son futur mari William Godwin écrira « si jamais un livre a été conçu pour rendre un homme amoureux de son auteur, il m’apparait clairement que c’est de celui-ci qu’il s’agit. Elle parle de ses chagrins, d’une manière qui nous emplit de mélancolie, et nous fait fondre de tendresse, tout en révélant un génie qui s’impose à notre totale admiration».
Fanny Burney en fera une caricature dans ses romans et la vilipendera en moraliste soucieuse des conventions : attention jeunes filles à ne pas devenir une Mary Wollstonecraft. Seule George Eliot(1819-1880) rompra l’oubli dans laquelle son œuvre et sa vie tombèrent au XIXe siècle en la citant dans un essai consacré au rôle et aux droits des femmes. Et Viginia Woolf, bien plus tard, évoquera ses expériences de vie (Four figures traduit en français par « Elles » et publié en rivages poches).
Elles furent très différentes les unes des autres mais apportèrent chacune leur pierre à l’édifice fragile et compliqué de la littérature écrite par des femmes.
Mois anglais que le blog « Plaisirs à cultiver » Titine » organise avec Cryssilda et Lou.
Emilia Pardo-Bazán – Le château d’Ulloa – Viviane hamy, 1990 pour la traduction française.
Première publication en espagnol en 1886. Traduit de l’espagnol par Nelly Clemessy Seul roman traduit en français de cette grande dame des lettres espagnoles, « Le château d’Ulloa » fait connaître au public francophone cette contemporaine et admiratrice de Zola.Emilia Pardo-Bazán (1851-1921) dépeint une société soumise aux soubresauts révolutionnaires, dans laquelle la noblesse, brutale et archaïque, impose un système féodal qui tient sous sa coupe le petit peuple de Galice. Si elle ne rompt pas avec le catholicisme, Emilia Pardo-Bazán n’en dépeint pas moins la vénalité des membres du clergé qui, au lieu de sauver les âmes, ripaillent, boivent et chassent en compagnie du marquis d’Ulloa qui règne sur la région en maître absolu. Si l’homme est déterminé par son hérédité et son environnement, les habitants de la région de Cebre ont la sauvagerie de leurs paysages escarpés, et de leurs forêts profondes et inquiétantes. La mort rôde partout, les hommes chassent la perdrix et le lièvre, battent les femmes qui sont, avec les enfants, les premières victimes de leur brutalité de prédateur. Dans ces régions reculées, le progrès de cette fin de siècle pénètre à grand peine, et les superstitions sont encore vives. Cette société violente sonne le glas d’une noblesse ruinée, décadente, et ignorante. Entre monarchie absolue et constitutionnelle, un monde s’achève… Même si la corruption règne, et que la politique est aux mains des caciques qui extorquent les votes, assassinent et tiennent leurs électeurs grâce au chantage, de nouvelles aspirations à un monde meilleur sont portées par des partisans tenaces. Ce qui signe la fin de ce monde est l’immoralité des puissants et des seigneurs, soumis entièrement à leurs vices et leurs faiblesses et se comportant en véritables despotes. En ce qui concerne l’hérédité, le seigneur d’Ulloa a une santé de fer qui contraste fort avec celle de son nouveau chapelain, dont la faiblesse de tempérament «lymphatico-nerveux, purement féminin, sans ardeurs ni rébellions, enclins à la tendresse, doux et pacifique » semble le condamner irrémédiablement. Il est toutefois consternant de lire sous la plume d’une femme que celle-ci est « l’être qui possède le moins de force dans son état normal mais qui en déploie le plus dans les convulsions nerveuses. « L’auteure partage-t-elle les croyances de son temps ? Ou se moque-t-elle ? Avance-t-elle, elle aussi, masquée ? Mais le dénouement orchestre un retournement prophétique et donne un visage aux nouveaux maîtres. Elle écrivait excessivement bien cette femme ! Il le fallait pour s’imposer dans ce pays et à une époque de patriarcat quasi-absolu. Son roman est brillant et il a traversé plus d’un siècle sans prendre trop de rides. Elle parvient à nous tenir en haleine, orchestre de savants retournements de situations et utilise avec brio tous les ressorts de la narration.A découvrir …
« Dans ce siècle où pour être philosophe on n’en est pas plus juste, on a encore pensé ainsi. Rousseau en parlant des femmes auteurs ou à talents, a dit : « On connaît toujours l’homme de lettres qui tient la plume, ou l’artiste qui tient le pinceau. » Ce grand homme ne fut pas exempt d’erreur, et celle-ci est pardonnable, en ce qu’il la partage avec ceux qui l’ont précédé ; mais on commence à croire qu’une femme peut elle-même écrire ses ouvrages, et que pour se faire une réputation littéraire, elle n’a pas besoin qu’on lui abandonne les lambeaux de la médiocrité. Pour preuve, je pourrais citer ici plusieurs femmes reconnues, malgré d’injustes et absurdes préventions, pour auteurs des écrits qu’elles ont publiés telles que les Grafini, les Riccoboni, les Beauharnais, les Montanclos, les Bourdic, les Dusfresnoy, les Genlis, les Staël, les Pipelet; telles que beaucoup d’autres sans doute, que j’ai le malheur d’ignorer et auxquelles je paierais avec le même plaisir le juste tribut d’éloges qu’elles méritent. Femmes ! L’injustice et l’envie vous poursuivront peut-être encore ; mais vous les forcerez enfin au silence. »
Opinion d’une femme sur les femmes, Fanny Raoul, 1801
Amalie Skram (1846-1904) a eu une vie douloureuse et mouvementée mais aussi très créative. Née à Bergen, en Norvège, en 1846, elle s’est mariée à 18 ans, poussée peut-être par la nécessité, son père ruiné ayant abandonné sa famille et fui en Amérique pour cacher sa honte. Épouse d’un capitaine au long cours, August Müller, de dix ans son aîné, elle a fait le tour du monde, découvert la Jamaïque, le Mexique, l’Amérique du sud et a voyagé jusqu’en Australie. Elle a bravé les mers démontées et les tempêtes, ce qui a pu nourrir nombre de ses descriptions dans ses romans. Elle a vécu une existence tout à fait extraordinaire pour une jeune femme de l’époque et avait une ouverture sur le monde que peu de ses contemporaines avaient. Elle divorce, ce qui fait bien sûr scandale et s’ensuit une forte dépression nerveuse qui la tient hospitalisée pendant plusieurs mois. Elle quitte alors Bergen pour toujours.
Elle a épousé en secondes noces un écrivain et critique danois Erik Skram en 1884, et , femme de lettres dans une société d’hommes, dut se battre pour imposer son œuvre.
Son œuvre témoigne de l’influence de l’école naturaliste au Danemark, et ses romans abondent en descriptions d’un réalisme cru, relatant les conditions de vie misérables des paysans norvégiens et le poids de l’héritage familial et de l’hérédité. Contemporaine de Zola et ardente partisane du roman naturaliste, elle privilégie les thèmes du couple, de la culpabilité, du poids de l’héritage, ou de l’impuissance de l’Église.
Ce second mariage ne sera pas plus réussi que le premier et ils se séparent en 1899. Ce nouvel échec amoureux la conduit à nouveau en hôpital psychiatrique. Elle s’en remet mal et meurt quelques années plus tard en 1905 à l’âge de 58 ans.
Selon Luce Hinsch, sa brillante traductrice, qui a fait un travail remarquable en permettant au public français de lire sa trilogie « Les gens de Hellemyr » aux éditions Gaïa, « Selon ses principes, le rôle de l’écrivain est de faire prendre conscience des problèmes de la société, de transmettre la connaissance et les idées nouvelles, pour bâtir un monde meilleur. » Je vous renvoie à sa postface qui regorge d’informations et de détails tous plus passionnants les uns que les autres..
Marie de Heredia, née à Paris le 20 décembre 1875 et morte à Paris le 6 février 1963, qui signait Gérard d’Houville, est une romancière et une poétesse française, fille de José-María de Heredia.
Elle a fréquenté les poètes et artistes les plus célèbres du temps : Leconte de Lisle, Anna de Noailles, Paul Valéry… Elle défraya la chronique par une vie sentimentale assez peu conventionnelle: épouse d’Henri de Régnier, elle fut la maîtresse de Pierre Louÿs dont elle eut un fils. Femme libre, elle ne se priva pas d’autres amants, dont le poète Gabriele d’Annunzio.
Son pseudonyme vient de « Girard d’Ouville », un gentilhomme normand de ses ancêtres. Sous ce nom de plume elle reçut en 1918 le 1er prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
J’aime particulièrement le personnage d’Olive Schreiner. Sa vie pourrait être un roman tellement sa personnalité est fascinante et son destin étonnant. Née au Cap en 1855, elle a eu une enfance difficile auprès d’un paysan missionnaire luthérien borné et d’une mère qui la négligeait. Michel Le Bris raconte : « Négligée par sa mère, elle avait grandi à l’abandon dans le bush, rebelle et tourmentée. Sa seule éducation : le fouet, jusqu’au sang, quand elle défiait son père en se disant athée. Pourtant sans être jamais allée à l’école, elle réussit à apprendre à lire, dévore les rares livres qui lui tombent sous la main –pour l’essentiel des récits bibliques. »1 Il ajoute plus loin qu’un étranger de passage lui donna les premiers principes du philosophe Spencer alors qu’elle travaillait dans une ferme et que cette lecture déclencha chez elle un appétit de savoir qui ne la quitte plus : Carlyle, Darwin, Locke, Goethe, Schiller, Shakespeare, Locke , Stuart Mill, rien ne lui résiste ! Elle fut véritablement courageuse à une époque où il était particulièrement difficile pour les femmes de vivre une vie non-conventionnelle. Elle fut ainsi une pionnière par la place qu’elle réserva aux femmes dans ses romans. 2
Elle part en Angleterre en 1881 alors qu’ elle a déjà achevé « The Story of an African Farm », son premier roman et le seul publié de son vivant. Il paraît deux ans plus tard sous le pseudonyme de Ralph Iron. Le XIXe siècle ne manque pas d’exemples de ces femmes écrivains qui ont recours à la protection d’un pseudonyme masculin. Ce succès lui vaut d’être admise dans les cercles littéraires d’avant-garde où elle rencontre Havelock Ellis, littérateur, médecin et sexologue. Il lui fait partager ses idées progressistes notamment en matière de sexualité.
Côtoyant de nombreux socialistes et des libre-penseurs tels Karl Pearson, elle adhère à une organisation progressiste (la Fellowship of the New Life) et au mouvement féministe, où, en compagnie notamment de Eleanor Marx, la fille de Karl Marx, elle prend la défense des ouvrières exploitées, des prostituées, des femmes battues, ou abandonnées dans la misère.
Cependant elle regagne l’Afrique du Sud en 1889 malade et à bout de forces, mais à la surprise générale semble aller mieux et se marie, elle épouse un jeune fermier qui partage ses convictions politiques. La situation politique dans la colonie du Cap est très compliquée, elle prend partie pour les Républicains face aux Britanniques, puis plus tard pour les Boers (seconde guerre des Boers), mais ses prises de position humanistes et modernistes lui valent l’inimitié de tous. Elle se sent rejetée… Pour ajouter à son malheur, l’ enfant qu’elle a mis au monde meurt peu après sa naissance. Ses troubles reviennent. Elle détruit alors toute sa correspondance et brûle ses manuscrits un à un. Elle revient en Angleterre en 1914 puis repart en Afrique du Sud pour y mourir.
Ses autres romans à sujet féministes, « From Man to Man » et « Undine » paraissent après sa mort en 1927 et 1929. De son vivant elle publie des séries de récits et d’allégories, des articles sur la politique et l’Afrique du Sud ainsi qu’un ouvrage sur les femmes et le travail en 1911.
1 préface de Michel Le Bris à l’édition de poche Presse Pocket
Poétesse américaine (Amberst, Massachussets, 10 dcembre 1830-id., 16 mai 1886)
Née dans un milieu puritain de la Nouvelle-Angleterre, fille d’un avocat sévère et ambitieux et d’une mère au foyer, elle poursuivit peu ses études après l’école communale de sa ville natale ; en 1847, elle passa une année au collège de Mount Holyoke à South Hadley, elle apprit la chimie, la physiologie et la littérature anglaise. Cette éducation qui pourrait semblait rudimentaire aujourd’hui lui ouvrit pourtant des espaces inconnus.
De retour chez elle, elle devint une fervente lectrice, écrivit des poèmes, avec frénésie, qui semblaient n’obéir à aucune règle de la prosodie : pas de syntaxe, une ponctuation approximative, une forme elliptique, un style nouveau et déroutant pour ses proches.
« Mon père ne voit rien de mieux que “la vie réelle” — et sa vie réelle et “la mienne” entrent parfois en collision. »
De santé fragile, elle mena une vie retirée et ne quitta Amberst que pour de rares séjours à Washington ou à Boston : sa première expérience amoureuse se solda par un échec car l’homme était marié et bien que le divorce aux Etats-Unis fût généralement accepté depuis la fin du XVIIIe siècle, il restait tabou dans certains milieux (voir l’étude passionnante de Norma Basch, Framing American divorce).
Confinée dans la maison familiale, elle voyait régulièrement son frère, sa belle-sœur qui devint son amie de cœur et quelques amis. Ses relations épistolaires semblèrent compter beaucoup cependant : elle eut une correspondance passionnée avec plusieurs interlocuteurs masculins. Cette mise en retrait apparente du monde, sa vie de femme hors du mariage lui permit une mise à distance qui certainement a nourri un regard et une oeuvre. Non soumise aux charges matérielles d’une vie d’épouse, libérée des maternités, elle put se consacrer à la poésie.
« Le rivage est plus sûr, mais j’aime me battre avec les flots… »écrit-elle à 15 ans. [1]
Elle fut libre par omission. « Selon Adrienne Rich “le génie se connaît toujours lui-même : Dickinson a choisi sa réclusion parce qu’elle savait ce qui lui convenait”. Ce choix d’artiste lui a permis de vivre en lisant et en écrivant : en lisant la Bible, Shakespeare et Dickens, ou encore Emerson, Hawthorne et Melville, et en écrivant, de l’âge de vingt ans jusqu’à sa mort 1775 poèmes »[2] Ce quotidien qui aurait pu être terne, ne le fut pas car il abrita une vie spirituelle et créative intense.
Quelle pouvait être la valeur de cette oeuvre qu’elle poursuivait dans la plus grande discrétion ? Elle le demanda à un critique célèbre le colonel Higginson :
– Mes vers sont-ils vivants ?
– Oui, ils sont vivants, répondit-il, mais ne respectent aucune règle de la plus élémentaire prosodie.[3]
Il la décrit ainsi après la visite qu’il lui rend le 16 août 1870 : « D’un pas léger est
entrée une femme petite et quelconque, avec deux bandeaux lisses de cheveux un peu roux… vêtue d’une robe blanche en piqué très simple, d’une propreté exquise… Elle s’est approchée de moi portant deux lis qu’elle m’a mis dans la main d’un geste enfantin en disant d’une voix douce, effrayée et volubile d’enfant : « En guise de présentation ».
Dans une lettre à sa femme, qu’il écrit peu après, Higginson rapporte les propos qu’il vient d’entendre de la bouche d’Emily : « Si je lis un livre et qu’il me rend tout mon corps si glacé qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer, je sais alors que c’est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arraché, je sais aussi qu’il s’agit de poésie. Ce sont mes deux seules façons de le savoir. Y en a-t-il d’autres? »
Son écriture novatrice nourrie d’élans passionnés déconcertait les éditeurs qui refusaient ses poèmes en l’état et lui demandaient des réécritures qu’elle refusa toujours. Elle utilisait des images surprenantes et suggestives d’une grande force et d’une grande beauté. Son style en retrait, rempli d’ironie choquait ses contemporains. Ce style « brisé » des rimes, le nombre de pieds ne correspondant pas aux canons habituels déroutait sur le plan formel.
Mystique et fervente, refusant la morale religieuse étriquée de son milieu, elle cherchait la présence immanente du divin dans le quotidien :
« un mot peut vous inonder quand il vient de la mer ».
Hélène Hunt, poète et romancière, reconnut son génie et l’encouragea.[4]
En 1876, elle lui écrit : « Vous êtes un grand poète, et c’est très dommage que vous ne veuillez pas chanter tout haut ». Emily répond : « Mais qu’on se souvienne de quoi? Digne d’être oubliée est leur renommée ».[5]
Ainsi elle n’eut pas droit à la reconnaissance littéraire se son vivant.
Elle écrivit jusqu’à sa mort quelques deux mille poèmes, développant son propre style, prenant pour objet des choses simples. Sept poèmes seulement parurent anonymement de son vivant[6]. En 1892, Higginson publia une partie de son œuvre et ce recueil obtint un succès sans précédent. Mais il fallut attendre 1924 pour que sa nièce, Martha Dickinson Bienachi publie l’édition complète de son œuvre, Poèmes et lettres, qui confirmèrent le talent d’Emily Dickinson qui tient une des premières places dans la littérature poétique de son pays.
Très tourmentée intérieurement, elle cherchait pourtant le bonheur : preuve il en est le projet de mariage en 1884, avec le juge Otis Lord qui décèda brusquement.
Elle se déclara ainsi :
« L’exultation m’inonde, je ne retrouve plus mon cours – le ruisseau se change en mer quand je pense à vous. »
Eprouvée déjà par une longue suite de deuils : son père en 1874, sa mère en 1882, son neveu Gilbert, mort à l’âge de huit ans en 1883, Emily plongea dans une profonde dépression, et mourut deux années plus tard[7].
Editions de L’Herne, 2009, pour la traduction française ; traduit de l’anglais par Béatrice Vierne. Collection Grands romans points.
Publié en feuilleton en 1851 dans le magazine de Charles Dickens.
Cranford est la transposition de Knutsford, bourgade du Nord-Ouest de l’Angleterre, au cœur du Cheshire, où Elizabeth Cleghorn Stevenson (future Elizabeth Gaskell) passa une grande partie de son enfance avant d’épouser William Gaskell et d’aller vivre à Manchester. Elle croque les personnages avec une certaine ironie, cette sorte d’humour qui appartenait aussi à Jane Austen (1775-1817). La narratrice, Mary Smith, dépeint le quotidien quelque peu étriqué de ses amies, les deux vieilles filles Miss Matty et Miss Deborath Jenkyns, et les travers de la société victorienne dont les règles et l’étiquette dicte la conduite des femmes. Les apparences ont une grande importance ainsi que la position sociale, et certains personnages aveuglés par leur vanité et leur snobisme sont capables d’une certaine cruauté. Elizabeth Gaskell ne les épargne guère, fustigeant les fausses valeurs et la sècheresse de cœur.
La société de Cranford est essentiellement féminine : « Cranford est aux mains des amazones ; au-dessus d’un certain loyer, ses demeures ne sont occupées que par des femmes. Si jamais un couple marié vient s’installer en ville, d’une manière ou d’une autre, le monsieur disparaît … ». Le monde féminin est un monde clos, celui des hommes est celui du dehors et des grandes étendues.
Cranford est donc un microcosme féminin que Mrs Gaskell observe avec l’œil d’un entomologiste . « La nature si unie de leur existence » lui fournit mille anecdotes. Toutefois tout ce petit monde vit plutôt en bonne entente et les personnages sont suffisamment dynamiques pour pouvoir évoluer tout au long du récit. Ces femmes révèlent leurs failles presque malgré elles, leur manque cruel d’amour, mais parviennent parfois à être heureuses dans la compagnie d’un homme aimant et respectueux dans une belle entente sensuelle.
Une chronique provinciale bien savoureuse en tout cas malgré un récit où parfois il faut bien l’avouer, il ne se passe pas grand-chose. Le temps des femmes est celui de la patience et de l’attente, de l’endurance et du regret, un temps élastique qui parfois est tendu à se rompre mais qui après d’excessives tensions se remet toujours à sa place.
Proche de Charles Dickens, George Eliot et Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell (1810-1865) occupa une place importante sur la scène littéraire victorienne. Fille et femme de pasteur, elle évoquait la vie provinciale qu’elle connaissait bien. « Ses romans et nouvelles se distinguent par leur charme, leur vivacité, leur humour, leur intelligence et même leur courage, si l’on songe au tollé que soulevèrent au moment de leur parution certains d’entre eux, jugés beaucoup trop progressistes pour une partie de la bourgeoisie d’outre-manche ».
Elle passa l’essentiel de son enfance dans le Cheshire où elle vivait avec la soeur de sa mère Hannah Holland (1768-1837). Elle fut envoyée à douze ans à l’école des sœurs Byerley, d’abord à Barford puis à Stratford-on-Avon à partir de 1824, où elle apprend le latin, le français et l’italien. Elle retourna chez son père à Londres en 1828, à la disparition de son frère John Stevenson, qui naviguait pour l’East India Company , mais s’entendait mal avec sa belle-mère,
Elle rencontra William Gaskell, pasteur et professeur qui menait une carrière littéraire.
Elle commença à écrire sur les conseils de son mari pour lutter contre l’abattement dans lequel l’avait plongée la mort de William, leur unique garçon, à neuf mois, de la fièvre écarlate. Ils fréquentaient un milieu intellectuel composé de dissidents religieux et de réformistes sociaux.
Amie de Charlotte Brontëe, elle écrivit sa première biographie en 1857.
Charles Dickens publia ses œuvres dans son journal Household Words et elle devint vite populaire, notamment pour ses ghost stories très différentes de ses romans industriels..Elle construisait habituellement ses histoires comme des critiques des attitudes de l’ère victorienne, particulièrement celles envers les femmes, avec des récits complexes et des caractères féminins dynamiques. Elle utilisait aussi des mots du dialecte local dans la bouche de ses personnages de la middle class.
Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimée !
Autrefois de mes yeux, je n’étais pas charmée;
Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard;
Je me trouvais jolie un moment, par hasard.
Maintenant, ma beauté me paraît admirable.
Je m’aime de lui plaire, et je me crois aimable…
Il le dit si souvent ! Je l’aime, et quand je vois
Ses yeux avec plaisir se reposer sur moi,
Au sentiment d’orgueil je ne suis point rebelle,
Je bénis mes parents de m’avoir fait si belle !
Et je rends grâce à Dieu, dont l’insigne bonté
Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté.
Mais… pourquoi dans mon cœur ses subites alarmes?…
Si notre amour, tous deux, nous trompait sur mes charmes;
Si j’étais laide enfin? Non… il s’y connaît mieux !
D’ailleurs pour m’admirer je ne veux que ses yeux!
Ainsi de mon bonheur jouissons sans mélange;
Oui, je veux lui paraître aussi belle qu’un ange…
Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs,
Mes gazes, mes rubans, et parmi ces couleurs,
Choisissons avec art celle dont la nuance
Doit avec plus de goût, avec plus d’élégance,
Rehausser de mon front l’éclatante blancheur,
Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur.
Mais je ne trouve plus la fleur qu’il m’a donnée :
La voici; hâtons-nous, l’heure est déjà sonnée,
Bientôt il va venir! bientôt il va me voir!
Comme, en me regardant, il sera beau ce soir!
Le voilà! Je l’entends, c’est sa voix amoureuse!
Quel bonheur d’être belle! oh! que je suis heureuse !
Villiers-sur-Orge 1822 (Essis poétiques, 1824)
Delphine Gay (1804-1855) ou Madame Emile de Girardin. Née à Aix-la-Chapelle en 1804, fille de Sophie Gay considérée comme un bas-bleu. Elle est présentée dans les salons parisiens, admirée pour sa beauté et son intelligence. Elle côtoie Chateaubriand, Lamartine, et reçoit en 1822, à 18 ans une mention de l’Académie française pour un de ses poèmes. Elle publie son premier recueil en 1824 et s’essaie à la poésie patritique. A 21 ans, on la désigne souvent comme « Muse de la Patrie ». Elle délaisse le genre pour exprimer son « enivrement narcissique que lui procurent sa beauté et son succès, et aussi la difficulté d’aimer et d’être aimée pour, in fine, dire dans d’émouvantes élégies le regret d’avoir manqué l’essentiel ». Elle souffre de n’avoir pas d’enfant, et sa vie de femme mariée à Emile de Girardin, patron de presse, met fin aux espoirs que lui ouvraient les succès de sa jeunesse. Elle cesse d’écrire vers sa trentième année.
Elle tient dès lors un salon brillant fréquenté par Gautier, Balzac et Lamartine. Elle s’essaie à divers genres, le roman, la nouvelle, la chronique dans la Presse sous le pseudonyme du Vicomte de Launay, des pièces de théâtre où elle va de la comédie à la tragédie. Elle meurt à 51 ans.
Comme le remarque Marie-Claude Schapira, qui donne ces informations dans sa préface, (Femmes poètes du XIXe siècle une anthologie, sous la direcion de Christine Planté, Presses Universitaires de Lyon, 1998), « L’intérêt de ses derniers vers […] est dans l’insatisfaction profonde d’une femme qui ne trouve ni dans son éducation, ni dans son époque, ni dans ses choix personnels, à employer les dons qui lui ont été si largement prodigués.
Marie-Claude Schapira, docteur d’Etat en littérature française, membre de l’U.M.R 5611 L.I.R.E du CNRS, de l’Université de Lyon 2, est l’auteur d’une thèse et d’un ouvrage sur Théophile Gauthier, Narcisse et le récit, et de nombreuses contributions à l’étude du XIXe siècle, de la monarchie de Juillet à la Commune. Elle a édité et préfacé Le Mur de Maurice Montégut, aux Editions du Lérot, en 2000. Elle a, ces dernières années, publié plusieurs articles sur Georges Sand.
Née de Flavigny, comtesse d’ (dite Daniel Stern). Femmes de lettres française (Francfort-sur-le-Maine, 31 décembre 1805-Paris 5 mars 1876). Son père, militaire, émigra dès les débuts de la Révolution en Allemagne. Elle choisit un pseudonyme masculin, Daniel Stern pour publier. Elle s’engagea dans la création littéraire mais aussi dans la bataille politique et sociale.
En 1809, sa famille s’établit en Touraine, où elle reçut une solide formation intellectuelle. Sa mère, Marie-Elisabeth Bethmann était allemande ; elle lui apprit l’allemand, tandis que son père l’initiait à la littérature française. Elle a lu Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand et Lamartine.
En 1827, elle épousa un colonel de cavalerie, Charles d’Agoult, et devint dame d’atours à la cour. Marie d’Agoult était ravissante, distinguée, pleine d’esprit. Son salon parisien réunissait l’élite des lettres et de la musique : Vigny, Chopin, Meyerbeer, Rossini, etc.
Sa rencontre avec Franz Liszt rompit le cours d’une vie qu’elle-même jugeait frivole et monotone.
« Dès le premier instant, j’eus la révélation d’une nature souverainement grande ; je sentis, qu’invinciblement attirée, mon âme allait se perdre, s’abîmer dans la sienne »
Franz Liszt (Photo credit: Wikipedia)
En 1835, elle abandonna son mari et sa fille née en 1830 (plus tard comtesse de Charnacé) pour s’installer à Bâle avec son amant. Par lui, elle fit connaissance de George Sand qui vint rejoindre le couple en 1836.
« « […] en George, Marie apprécie la femme indépendante, l’artiste de talent, l’amie brouillonne et généreuse qui reçoit avec libéralité dans sa propriété de Nohant », « En Marie, George reconnaît une femme libre, cultivée, polyglotte, musicienne accomplie […][1] Elle vécut neuf années de bonheur avec Liszt, tantôt à Rome, Londres ou Paris. Elle lui donna un fils (mort en 1859) et deux filles. La première, Blandine épouse Emile Ollivier ; la seconde, Cosima, devint Mme Wagner.
Elle rompit avec Liszt en 1844 et, dès lors, entama une carrière littéraire. Son seul roman Nélida(1846) fit sensation[2] : elle y racontait de manière à peine voilée ses amours avec le compositeur hongrois. Martine Reid, au contraire, juge l’œuvre « d’un sentimentalisme assez convenu, (qui) ne rencontre que peu de succès lors de sa parution en 1846 ».[3]
« Elle est fort belle, disaient plusieurs hommes.
–Mais sans expression aucune, observait une merveilleuse sur le retour.
–Pourquoi sa tante ne lui met-elle pas un peu de rouge ? ajoutait une femme couperosée.
–Elle a tout gardé pour elle, répondait le jeune élégant. Ne remarquez-vous pas combien la vicomtesse acquiert de fraîcheur et d’éclat avec les années, ; chaque hiver, je trouve à son teint un velouté plus séduisant, des dégradations mieux observées. Depuis un mois elle tourne décidément à la rose du Bengale. »
« Valentia »,une de ses nouvelles, (1845-1846) » pose la problématique de l’enfermement carcéral des femmes de ce siècle. Statut inexistant d’orpheline, mariage forcé, dépendance totale vis-à-vis d’un époux qui ne tolère même pas que son épouse lise. Elle s’échappe, et rencontre la passion mais cette histoire est un échec et la conduit au suicide » (Evelyne Wilwerth)
L’année suivante, elle publiait son essai sur La liberté considérée comme principe et comme fin de l’activité humaine. Elle salua avec enthousiasme la révolution de 1848, dont portent trace ses Lettres républicaines parues dans le Courrier français . Son Histoire de la révolution de 1848 (3 vol ., 1850-1853) fit beaucoup pour sa notoriété. L’ouvrage a le charme d’un texte écrit sans recul par un auteur passionné.
Sous le second Empire, elle ouvrit un salon qui réunit la plupart des opposants au régime, et voyagea beaucoup, notamment en Italie, dont elle rapporta Florence et Turin, études d’art et de politique (1862) et en Hollande, ce qui lui permit d’écrire L’histoire des commencements de la république des Pays-Bas (1872). Outre des essais historiques, Marie d’Agoult a laissé des Souvenirs (1875) qui s’arrêtent avant le début de sa liaison avec Liszt. Ses mémoires, qui couvrent la période 1833-1854, ont été publiées en 1927.
Martine Reid, dans la collection « Femmes de lettres » en Folio a réédité une partie de « Mes souvenirs » en 2009.
Bibliographie : J. Vier, La comtesse d’Agoult et son temps, Colin, 6 vol (1955-1963)
D. Desanti, Daniel ou le visage secret d’une comtesse romantique ? Marie d’Agoult, stock 1980
Ch. F. Dupêchez, Marie d’Agoult, Perrin 1989
Dictionnaire des femmes célèbres, Robert Laffont
Visages de la littérature féminine, Evelyne Wilwerth
Opinion d’une femme sur les femmes – Fanny Raoul – Texte présenté par Geneviève Fraisse- editions « Le passager clandestin » suivi de « Votez pour le Ken le plus sexy de la culture avec Radio France » par Marie Desplechin
En 1801, une jeune Bretonne de 30 ans dont on ne sait aujourd’hui presque rien, s’adresse aux femmes de son temps pour les prendre à témoin des interdits, servitudes et violences qu’il leur faut encore affronter, aux lendemains de la Révolution.
Ce texte est extrêmement émouvant car c’est le cri et la révolte d’une femme qui nous parvient par-delà les siècles et prend à témoin la postérité. Une jeune femme qui assure avec force, dans des élans visionnaires, qu’un jour les servitudes auxquelles sont assujetties les femmes et qui semblent si enracinées dans les traditions, cesseront. Peu nombreuses sont alors les femmes de lettres. A Constance Pipelet (Constance de Salm ) qui écrit des poèmes, le poète Ecouchard Lebrun (qui lui n’a pas eu les honneurs de la postérité) ordonne avec mépris : « Inspirez, mais n’écrivez pas ». La misogynie ambiante est assez virulente puisqu’un projet , défendu par son auteur Sylvain Maréchal, et intitulé « Projet portant défense d’apprendre à lire aux femmes » a pu voir le jour et faire débat.
A travers ce texte, on sent toute la détermination, le courage, l’intelligence , la finesse mêlés à la souffrance et au désespoir de cette jeune femme.
Elle construit une argumentation rigoureuse où elle discute point par point les préjugés et les opinions de son temps, en essayant d’en montrer l’arbitraire et l’absurdité. L’asservissement des femmes sert selon elle des fins politiques, les hommes ne souhaitant pas avoir des rivales en la personne de leurs compagnes. Elle le démontre avec force et en fait voir tous les ressorts.
Selon elle, les hommes et les femmes ayant une part égale dans les processus de la reproduction, « cette nécessité réciproque est donc le fondement de leur égalité naturelle », ils doivent avoir également la même part d’avantages dans la société et la même protection par la loi. Elle démonte l’argument selon lequel les femmes ne sont pas capables d’assumer des fonctions ou des charges politiques en expliquant que cet argument est absurde et ne peut valoir puisque, de toute façon, on ne leur a jamais laissé le loisir de prouver le talent dans ce domaine . Elles sont ignorantes, soit, c’est souvent le cas, mais c’est parce qu’on leur interdit l’accès à toute éducation. Ceux-là même qui devraient les défendre, qui possèdent toute la puissance de la raison, les philosophes, puisqu’ils s’appliquent à démontrer les erreurs et les préjugés des Hommes, ne font rien pour elles. (Poullain de la Barre, mais il était prêtre avant de se convertir au protestantisme- en 1673, fait paraître anonymement De l’égalité des deux sexes, discours physique et moral où l’on voit l’importance de se défaire des préjugez )
« Il est remarquable de voir des philosophes s’attendrir sur le sort d’individus dont un espace immense les sépare tandis qu’ils ne daignent pas s’apercevoir des maux de ceux qu’ils ont sous les yeux ; proclamer la liberté des nègres, et river la chaîne de leurs femmes est pourtant aussi injuste que celui de ces malheureux ».
Elle dénonce également, ce qui, à ses yeux, est plus grave encore : « A force de leur dire qu’elles étaient faites pour l’esclavage, on est parvenu à le leur faire croire et à éteindre conséquemment en elles toute énergie et tout sentiment d’élévation. »
Si l’on considère le sort fait aux femmes dans de nombreuses régions du monde, et les arguments développés pour le justifier, ce texte, deux cent ans après sa publication, garde toute son actualité.
Un beau texte très émouvant, un témoignage par-delà les siècle, qu’il faut lire absolument.