Archives pour la catégorie 8 – Autrices du XXe siècle

L’excellence de nos aînés Ivy Compton-Burnett (1884-1969)

compton burnett

Deux familles, les Done et les Calderon, se rapprochent à l’occasion de la maladie d’un de ses membres, la tante Sukey. Sollicitude ou vil calcul ? La vieille tante à héritage devient l’objet de toutes les attentions. L’argent et la convoitise attisent les tensions et les masques bientôt tombent. Personnages amoraux, plutôt qu’immoraux, rien ne les retient, et ils semblent incapables de la moindre empathie. La compassion suppose que l’on puisse « pâtir avec », partager la souffrance. Tous les moyens sont bons pour parvenir à leur fin. Sournois et retors, ils arborent tous l’hypocrisie de façade dans la bonne société anglaise. Il s’agit juste de sauver les apparences quitte à sacrifier le plus fragile d’entre eux. L’auteure excelle à disséquer les faux-semblants avec une implacable cruauté.

La narration se construit et progresse à travers les dialogues essentiellement, qui est le style très personnel de cet auteur.

Nathalie Sarraute avait su voir la modernité stylistique et tout ce qu’on pouvait en tirer.

Ce n’est pas inintéressant bien sûr, et ce roman est pétri de malice et d’ironie. Mais l’impression d’ensemble est le sentiment d’un incroyable et incessant bavardage. Il m’est arrivé pendant la lecture d’avoir vraiment envie de les faire taire, de leur clouer le bec en quelque sorte.

Ecoutons-les :

« Oh, il arrive à chacun d’entre nous de se regarder, fit Anna. Je n’aurais pas cru que tante Jessica fasse exception à la règle.- Ce n’est pas tant qu’elle se regarde, c’est plutôt qu’elle regarde en elle-même, dit Thomas. Le visage de sa femme s’assombrit.

– Alors c’est de l’introspection, décréta Anna.

– Ne vous y livrez jamais ma chère, dit Jessica. C’est égoïste, inutile, et on en prend vite l’habitude . D’ailleurs qu’y a-t-il d’important en soi ?

– Rien qui gagnerait à être exposé aux yeux de tous, répondit Esmond.

– On ne connaît bien que soi-même, dit son père. Alors nous te croyons sur parole.

– En ce cas, à quoi bon penser à qui que ce soit ? dit Anna. Si personne n’a d’importance, pourquoi ne pas oublier toute l’humanité ? C’est en nous que toutes nos pensées, nos émotions se produisent. »

L’histoire d’une vie : Ivy Compton-Burnett

Ivy Compton Burnett

Ivy Compton-Burnett

Romancière anglaise née en 1884 dans le Middlesex et morte à Londres en 1969.

D’un milieu aisé, elle est fille de médecin, elle a fait des études à Londres. On sait peu de choses sur sa vie. Elle a vécu un certain nombre de drames familiaux, notamment la perte de deux de ses frères et de deux de ses sœurs qui se sont suicidées ensemble Elle a beaucoup souffert de la guerre et a sombré dans une profonde dépression dont elle n’a émergé qu’au début des années 20. Son premier livre a été édité en 1925 (Wikipedia parle de 1911) alors qu’elle écrivait déjà depuis plusieurs années. Elle a publié ensuite de nombreux romans, principalement entre 1935 et 1947.

Elle a vécu avec sa compagne, la journaliste Margaret Jourdain, près d’une trentaine d’année à Londres :  ce qui n’était pas vraiment admis à l’époque par la bonne société.

 La narration est constituée principalement par les dialogues dont elle a fait un procédé narratif assez efficace. Rien cependant n’est jamais dit directement ou avoué, seuls règnent les non-dits et les sous-entendus. Et Nathalie Sarraute trouvait ce travail sur la langue véritablement moderne. Les personnages de ses romans qui ne connaissent « ni remords, ni rédemption » selon le critique anglais P. Hawsford Johnson sont dans des rapports d’une rare férocité, de domination, de pouvoir et de ruse. « Elle dissèque inlassablement de livre en livre les menus drames et les tragédies insondables du huis-clos familial, univers concentrationnaire où la haine et la volonté de puissance sont les principaux ressorts des intrigues. » [1]Ils manipulent et mentent afin de parvenir à leurs fins dans le huit clos policé et élégant des grandes familles londoniennes. Ses romans sont souvent qualifiés d’amoraux.

 1925 : Pasteurs et maîtrs

1929 : Frères et sœurs

1931 : Des hommes et des femmes

1935 : Une famille et son chef

1937 : Les Ponsoby

1939 : Une famille et une fortune

1944 : Les Vertueux Aînés ou l’Excellence de nos aînés.

1947 : Le Valet la Femme de chambre

1957 : Un père et son destin

1960 : Un Dieu et ses dons

Source : Dictionnaire des femmes célèbres Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller et Wikipédia

[1] Présentation France culture

http://www.franceculture.fr/emission-ivy-compton-burnett-1884-1969-2006-01-15.html

Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande – Jane Mander

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1920 : Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande, Jane Mander

La seule notoriété de ce livre vient de la polémique qui a eu lieu en Nouvelle-Zélande semble-t-il sur la possible filiation entre le livre de Jane Mander et le film de Jane Campion ,« La leçon de piano », film magnifique, à la sensualité bouleversante, qui retrace l’histoire d’une femme révélée à elle-même par l’amour charnel d’un homme. Le roman de Jane Mander, même s’il a choqué en son temps, ne va pas aussi loin.

A l’embouchure d’un fleuve, au pied du mont Pukeraroro, s’est installé Tom Roland qui attend sa femme et ses enfants. Il exploite cette immense forêt inviolée avec les premiers pionniers et tente de faire fortune.

 Bruce accueille la jeune femme qui, sous ses airs puritains, est profondément troublée par ce gentleman, médecin et humaniste, qui patiemment, tout au long de vingt longues années, va s’attacher à faire céder une à une les barrières morales derrière lesquelles Alice cache son immense sensibilité.

Ce livre critique au fond le puritanisme de l’époque qui sous prétexte de bienséance, condamne les être à se nier eux-mêmes, à condamner une partie d’eux-mêmes, la plus sensuelle et la plus créative, leur corps.

Les femmes sont passives dans ce type de société, et se sentent impuissantes devant la force brute des hommes . Elles sont dépendantes et soumises, prises dans le carcan des valeurs morales de la bonne société victorienne qui règnent chez les colons néo-zélandais.

Le livre a profondément choqué par ses propos sur la religion, ainsi Bruce explique : « Pensez-vous vraiment que cette enfant va pouvoir grandir et affronter le monde à partir des aventures qu’elle lit et qui n’ont rien à voir avec la vie ; à partir de ces petites brochures sur la religion qui racontent des histoires qui n’ont rien à voir avec la vie, elles non plus ; ou à partir de la Bible, tout un tas de légendes qui ne révèlent rien de plus que ce que peuvent nous raconter les Maoris, des légendes recueillies comme toutes les autres histoires que l’on raconte. » Voilà les évangiles ravalés au rang de « légendes », ce qui n’a pas vraiment dû faire plaisir aux autorités morales de l’époque. Bruce fait l’éducation d’Alice : « Oubliez que vous êtes une dame. Débarrassez-vous de cette humilité odieuse. Cessez de vous rabaisser devant les gens. » Il l’exhorte à abandonner ce qui la fait souffrir et l’empêche de vivre. C’est bien à une ascèse qu’il la conduit, une sorte de dépouillement, mais cette ascèse n’a rien à voir avec l’ascèse chrétienne, il ne s’agit pas de renoncer mais de se dépouiller de ce que les hommes ont inventé pour contrôler les femmes, des préjugés qui corsètent les femmes et sont devenus une seconde nature que beaucoup d’entre elles ne remettent même plus en cause. Car, dit Jane Mander, à travers Bruce, les femmes sont les plus grandes ennemies d’elle-même. Mais Jane Mander s’arrête là car elle ne peut aller plus loin.

Jane Campion reprend les leçons de son aînée et joue avec la violence du désir, non pas le désir comme jeu, mais le désir fondateur qui réconcilie le corps et l’esprit, qui est l’esprit dans le corps, qui est l’amour d’un autre par son corps, parce qu’il est son corps. Et c’est une leçon d’amour et de vie.

Jane Mander est une romancière néo-zélandaise, née à Ramarama, près d’ Auckland. Elle eut une enfance nomade dans des régions reculées, éloignées des grands centres urbains et de leurs infrastructures. C’est la raison pour laquelle, ne pouvant poursuivre ses études, elle devint institutrice, métier qu’elle abandonna par la suite en même temps qu’elle rompit avec le modèle de la fille obéissante et sage de la société victorienne. Elle s’essaya par la suite au journalisme.

Elle s’installa à New-York en 1912 à l’âge de 35 ans pour faire des études brillantes à l’université de Columbia en même temps qu’elle travailla pour des magazines. Elle dut abandonner ses études à cause de problèmes de santé. Elle rejoignit le mouvement des suffragistes en 1915, dirigea un foyer pour femmes célibataires, fit des recherches à la prison de Sing-Sing et travailla pour plusieurs associations notamment la Croix Rouge quand les Etats-Unis entrèrent en guerre à leur tour au côté des alliés. Parallèlement, elle travailla sur un nouveau roman qui fut accepté en 1917 par John Lane et publié en 1920 sous le titre « Histoire d’un fleuve en Nouvelle-Zélande » (The story of a New-Zealand river). Malgré un accueil plutôt enthousiaste en Angleterre et aux USA, la critique néo-zélandaise fut plutôt réservée, choquée par la liberté de ton de Jane Mander en matière de sexe et de religion, et son mépris des conventions littéraires de son temps. Le livre fut cantonné dans la catégorie des livres pour adultes dans les bibliothèques, soumis au contrôle des bibliothécaires.

Ses trois romans suivants furent tous situés en Nouvelle-Zélande, tirés de l’expérience de la vie des pionniers dans le nord du pays.

Il semblerait toutefois que Jane Campion n’ait pas fait de lien entre son film et le livre. D’ailleurs il est vrai qu’il y a de notables différences, les Maori n’apparaissent jamais dans le livre, ainsi que le marché entre Ada et Baines, par lequel elle rachète son piano note par note en échange de caresses. La violence de la scène, où Ada perd son doigt est également inexistante dans le livre. Jane Campion dira d’ailleurs que « Wuthering Heights » and « The African Queen » ont été ses principales sources d’inspiration même si elle connaît bien le livre de Jane Mander. Il y avait certainement une question de droits (d’argent donc) autour de ce débat. On peut dire que c’est grâce à une fausse information véhiculée sur internet que j’ai lu ce livre, grâce lui soit rendue. On peut dire que les deux œuvres n’ont aucun rapport, si ce n’est le magnifique portrait de femme que chacun offre. Mais le prétexte est exactement le même : une femme rejoint son mari dans le nord de la Nouvelle-Zélande pour partager la vie des pionniers en territoire maori.

Janet Frame (1924-2004) – Vers l’autre été

Janet frame

On ne peut évoquer une des œuvres de l’auteure Janet Frame (1924-2004) sans rappeler le contexte dans lequel elle a été produite. Diagnostiquée schizophrénique, suite à une tentative de suicide et un diagnostic hâtif, elle a subi quelque deux cents électrochocs, pendant les huit années où elle fut internée en hôpital psychiatrique. Elle a échappé à la lobotomie de justesse grâce à un psychiatre plus avisé que les autres, qui avait su déceler la marque de son génie après la publication en 1951 de son recueil de nouvelles, The Lagoon (1951) qui lui valut de recevoir  le Hubert Church Memorial Award.

La littérature fut sa porte de sortie et un havre où elle se sentit toujours en sécurité. Sans creuser davantage sa biographie ici, on peut dire que Janet Frame a dû sa vie à la littérature et qu’une grande partie de son œuvre est autobiographique.

Dans « Vers l’autre été », publié après sa mort, elle prend les traits de Grace Cleave, écrivain néo-zélandaise expatriée en Angleterre. Elle quitte Londres, où elle vit, pour un week-end dans le nord de l’Angleterre chez Philip et Anne Thirkettle et leurs deux enfants.

Elle se rêve brillante causeuse, spirituelle et intelligente. Ils rougiraient de plaisir « devant la beauté de ses phrases ». Mais c’est tout le contraire qui se produit, Grace est mal à l’aise et parle peu. elle ne trouve jamais les mots qu’il faut, hésite, ne finit pas ses phrases, aligne des banalités, accumule les maladresses et mesure toute l’étendue de son inadaptation sociale. « N’étant pas un être humain, Grace avait l’habitude de vivre des moments de terreur quand son esprit questionnait ou réorganisait le rituel établi. »

Elle évite ses hôtes autant qu’elle peut et se laisse aller à ses souvenirs.

Elle a conscience de sa différence et de sa difficulté à communiquer.

« Qu’y avait-il dans son apparence et son comportement qui poussait les gens à tout lui expliquer, à lui parler comme si elle ne comprenait pas ? »

Et comment leur dire qu’elle est un oiseau migrateur ? Ils ne comprendraient pas. Elle glisse de la réalité au rêve avec une facilité ignorée de la plupart des autres humains dont l’imagination est « cantonnée dans une petite pièce sombre sans fenêtre ». La frontière est mince pour celle qui devient au gré de sa fantaisie ou d’une nécessité intérieure fauvette ou bergeronnette, coucou ou pie-grièche…

Comment faire accéder ces Autres à son monde intérieur ? « J’ai prié Oh que le monde se laisse suffisamment émerveiller pour que la vie des poètes lui importe et que leur mort l’attriste. »

De sa nature ailée, elle remonte le flot des souvenirs, de l’enfance où elle était un choucas noir au bec jaune…Puis quand elle fut devenue « bête » solitaire dans l’enclos, séparée du reste des humains. Pourtant les mots étaient là, « empreints de mystère, pleins de plaisir et de peur. ». Elle raconte son enfance, les déménagements successifs, le travail de son père comme conducteur de locomotive, sa mère Lottie et son talent de raconteuse d’histoires, son plaisir à inventer des chansons.

Elle grandit et fait l’expérience du courage qu’il faut « pour affronter l’espace intérieur ou extérieur, pour marcher dressé, pour se déplacer sans soutien, en proie au temps qu’il fait et à son compagnon le temps qui passe .. ».

Comment ne pas être bouleversé par les mots de Janet Frame qui dit notre impuissance et notre pouvoir, notre solitude d’humain toujours en quête de « connexion  avec le monde ».

Et peut-être ,comme elle, a-t-on parfois le sentiment qu’on nous a volé quelque chose ou que quelque chose nous a été refusé :

« Que m’a-t-on affreusement volé […]pour que disparaisse de ma vie la capacité d’établir des frontières, de distinguer une personne d’une autre. »

Le texte est parfois ponctué de ces cris qu’il faut réussir à entendre, un cri de femme , de poète alors qu’on la voudrait poétesse (n’est-elle pas qu’une femme), « un mot qu’on pulvérise comme du désherbant sur la personne et le travail d’une femme qui écrit de la poésie – beaucoup ont été ainsi « endormies » ; c’est sans douleur, nous assure-t-on, [..]. »

En filigrane se dessinent les interrogations qui la hantent à ce moment-là de sa vie, en 1963, comment revenir en Nouvelle-Zélande alors qu’on l’ a déclaré folle et internée pour ensuite lui conseiller de « vendre des chapeaux », comment revivre l’autre été, celui qu’elle a vécu sur l’île qui l’a vue naître, et comment vivre en Angleterre, ce pays sombre, triste et froid. Il lui est autant impossible de vivre ailleurs que de retourner chez elle tant qu’elle n’est pas, peut-être un écrivain reconnu.

Il faut lire Janet Frame, un des plus grands écrivains néo-zélandais, proposée deux fois pour le Nobel qui certainement aurait pu s’enorgueillir de l’avoir en son sein.

Paroles de femmes : Marguerite Duras

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« Je sais que quand j’écris, il y a quelque chose qui se fait. Je laisse agir en moi quelque chose qui, sans doute, procède de la féminité…c’est comme si je retournais dans un terrain sauvage. »

Le coup de grâce – Marguerite Yourcenar

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Marguerite Yourcenar dit de ce récit qu’il semblait se « prêter admirablement à entrer dans le cadre du récit français traditionnel, qui semble avoir retenu certaines caractéristiques de la tragédie . Unité de temps , de lieu et « unité de danger ».

Alors que la révolution bolchevique fait rage, embusqués dans le  château de Kratovicé situé dans un obscur petit pays balte,  le narrateur, Eric von Lhomond, soldat contre-révolutionnaire d’origine française, raconte l’histoire qui le lia à Sophie et son frère Conrad en pleine guerre civile. Récit de passion et de mort, lutte contre soi et contre l’autre.

Marguerite Yourcenar explique qu’ elle a écrit le récit à la première personne « parce qu’il élimine du livre le point de vue de l’auteur, ou du moins ses commentaires, et parce qu’il permet de montrer un être humain faisant face à sa vie et s’efforçant plus ou moins honnêtement de l’expliquer, et d’abord de s’en souvenir ».

Mais cette confession est une convention littéraire car dans la vie réelle, elle ne s’organise pas de manière aussi rigoureuse, prévient encore l’auteur.

J’ai eu cette impression pourtant que c’est davantage Sophie qui apparaissait ici, et que l’on devine malgré les mensonges et parfois la mauvaise foi du narrateur, personnage peu sympathique, et dont la froideur apparente, qui n’est peut-être que de façade, empêche l’empathie. Je ne sais pas si c’est vraiment ce que Marguerite Yourcenar a voulu mais c’est ce que j’ai ressenti. Dans toute confession il y a des aveux qui sont pire que des mensonges.

« Je suis un mensonge qui dit la vérité » disait Cocteau. Le mensonge est peut-être un chemin détourné vers la vérité. On sait peut-être davantage d’une personne à travers ses omissions et ses oublis. C’est le cas ici.

Sophie apparaît ici, dans ses attentes déçues, son amour bafoué, dans la grandeur d’une héroïne grecque. Courageuse, elle n’a pas peur du danger, entière, elle se donne dans un mouvement d’une grande pureté.

 

Marguerite Yourcenar dit encore de son personnage ceci : « C’est au contraire au détriment du narrateur que s’exerce cette déformation inévitable quand on parle de soi. Un homme du type d’Eric von Lhomond pense à contre-courant de soi-même ; son horreur d’être dupe le pousse à présenter de ses actes, en cas de doute, l’interprétation qui est la pire ; sa crainte de donner prise l’enferme dans une cuirasse de dureté dont ne s’affuble pas un homme vraiment dur ; sa fierté met sans cesse une sourdine à son orgueil. »

Eric von Lhomond n’est pourtant pas une brute ou un sadique car il n’est pas sans remords, il semble mettre un point d’honneur à reconnaître la grandeur de Sophie, quitte à se fustiger lui-même : d’ailleurs c’est pour cette raison que dans le récit elle apparaît si lumineuse et si belle. Son martyre la grandit.

Non Eric von Lhomond, est un homme tourmenté par des désirs contradictoires, en proie aux remords et à la culpabilité, non seulement envers Sophie mais aussi envers lui-même, car ce qui l’empêche d’aimer vraiment Sophie est ce qui le pousse vers le frère de celle-ci, l’amour et le désir des hommes…

L’écriture et le talent de Yourcenar s’exerce ici encore de manière magistrale. Cependant ce court roman n’est pas facile à lire, il me semble, et j’ai trouvé peu de bonnes critiques sur la toile. J’ai bien aimé quant à moi la finesse des analyses et la complexité du personnage.

Renée Vivien : l’histoire d’une vie

Renee-Vivien

Renée Vivien est le pseudonyme de Pauline Tarn, poétesse du mouvement parnassien de la Belle époque, née en Angleterre , à Londres en 1877, d’une mère américaine et d’un père anglais, et décédée à Nice en 1909 âgée de 32 ans à peine. Elle connut la fin d’un siècle et le début d’un autre et fut la contemporaine de Sarah Bernhardt (1844-1923)  et de Colette (1873-1954) qui la décrivait ainsi :

« Il n’est pas un trait de ce jeune visage qui ne me soit présent. Tout y disait l’enfance, la malice et la propension au rire. Où chercher entre la chevelure blonde et la tendre fossette du menton effacé et faible, un pli qui ne fût point riant, l’indice, le gîte de la tragique tristesse qui rythme les vers de Renée Vivien ?  » (Dictionnaire des femmes célèbres)

Ses biographes racontent une vie tumultueuse et mondaine mais malheureuse. Ses amours féminines ont marquée sa vie, notamment sa passion orageuse avec Natalie Barney à qui elle reprochait ses nombreuses infidélités. Celle-ci tenta, sa vie durant, de la reconquérir.

« Des auteurs d’ouvrages critiques tels que Martin-Mamy, Le Dantec, Kyriac et Brissac firent de Renée Vivien une femme du mal et de la damnation, perverse et libertine à la fin de sa vie, allant jusqu’à lui inventer une vie de débauches et d’orgies auxquelles se marièrent la consommation de cocaïne. »Wikipédia

Colette raconta la fin de sa vie dans Le pur et l’impur paru en 1932 et Natalie Clifford Barney dans Souvenirs indiscrets paru en 1960.

Selon certains biographes, elle se serait laissée mourir de faim dans sa retraite niçoise à la suite du décès d’une amie. Mais il est fort probable que l’abus d’alcool, sa toxicomanie et une forme grave d’anorexie furent à l’origine de sa mort.

Elle publie son premier recueil en 1901, Etudes et Préludes, suivi en  1902 de Cendres et poussières, d’une traduction des poèmes de Sappho en 1903 ainsi que d’un recueil « Evocations », puis quelques années plus tard, A l’heure des mains jointes (1906), Les Flambeaux éteints (1907).

Elle publia aussi des poèmes en prose, Brume de fjords,(1902), Du vert et du violet (1903), un roman, Une femme m’apparut et Dans un coin de violettes, Le vent des vaisseaux et Haillons, recueils de poèmes posthumes parus en 1910.

Lus : dictionnaire des femmes célèbres (Laffont), article de Wikipédia, J.-P. Goujon, Tes blessures sont plus douces que leurs caresses : vie de renée Vivien, Régine desforges 1986.

Le surnom de Sappho 1900, a été donnée à Renée Vivien, en raison de sa traduction des poèmes de la poétesse grecque et de son homosexualité.

Si l’on considère l’histoire littéraire des femmes, les années 1900 virent la publication d’œuvres de femmes telles que Colette, Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus

Rééditions :

  • Études et Préludes, Cendres et Poussières, Sapho (2007)
  • Les Kitharèdes avec le texte grec (2008), avant-propos de Marie-Jo Bonnet
  • Sapho avec le texte grec (2009), avant-propos de Yvan Quintin
  • Poèmes : 1901-1910 (2009), avant-propos de Nicole G. Albert

Autres rééditions :

  • Œuvres poétiques, 1901-1903, 2007, aux éditions Paléo (Études et préludes, Cendres et poussières)
  • Du vert au violet, 2009 ; Brumes de Fjords, 2010 ; Chansons pour mon ombre, 2010, aux éditions du Livre unique avec un appareil critique de Victor Flori ;

Gertrude Stein : L’histoire d’une vie

Description de cette image, également commentée ci-après

Gertrude Stein photographiée par Carl van Vechten, en 1935.

Née en 1874 en Pennsylvannie, morte à Neuilly-sur-Seine en 1946. Issue d’une famille juive autrichienne, elle a passé une partie de son enfance à Vienne puis à Paris. Son adolescence se déroula aux Etats-Unis, à Oakland et San Francisco. Elle étudia la psychologie avec le philosophe William James au Radcliff College. Elle se dirigea vers des études de médecine et s’installa à Paris en 1903 où elle restera jusqu’à sa mort auprès de sa compagne Alice B. Toklas.

Elle ouvrit un salon rue de Fleurus et accueillit de nombreux écrivains des années 20 : Scott Fitzgerald ou Ernest Hemingway avec lequel elle finit par se brouiller. Des écrivains français et des artistes lui rendirent régulièrement visite comme Max Jacob, Jean Cocteau, Braque, Matisse, Picasso.

Elle devint le mécène de plusieurs artistes, notamment de Juan Gris qu’elle aida à faire connaître aux Etats-Unis. Elle affirmait d’ailleurs que c’était elle, et personne d’autre, qui en 1903 découvrit Matisse et Picasso, les deux géants de l’art moderne

 Elle innova en littérature sur le plan formel, en supprimant la ponctuation et en n’utilisant que le présent. Elle a travaillé l’écriture en termes d’analyse, transformation et restitution de la voix, traitée en tant que matière rythmique, sonore, ainsi que visuelle,

Ici l’absence de ponctuation (tiré de son livre pour enfant écrit en 1939 : ”Le monde est rond”).:

« Rose et son grand chien blanc Amour se plaisaient ensemble ils chantaient ensemble des chansons, voici les chansons qu’ils chantaient.

Amour buvait son eau et pendant qu’il buvait, ça venait juste comme ça comme une chanson une jolie chanson et pendant qu’il le faisait Rose chantait sa chanson. »

Avec « Trois vies » publié en 1909, elle fut reconnue comme un des écrivains américains de premier plan. « Tendres boutons »(1914) fut caractérisé de style « cubiste » et entérina la rupture avec tout espèce de genre littéraire.

Sa collection de tableaux fut dispersée à la mort de sa compagne.

Son œuvre (en dehors des œuvres déjà citées) :

1931 :  Lucy Church Amable

1932 : Comment écrire ?

1933 : Matisse, Picasso, and Gertrude Stein, L’autobiographie d’Alice B.Toklas

194 : Quatre saints en trois actes, Américains d’Amérique

1936 : L’Histoire Géographique des Etats-Unis ou la Relation de la nature humaine avec l’esprit humain

1938 : Picasso, l’autobiographie de tout le monde

1947 : Quatre en Amérique

Charivari – Nancy Mitford

Nancy-Mitford

Nancy Mitford – Charivari – 1935 réédition Christian Bourgois Editeur, 2011 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Anne Damour. Poche 10/18 n° 4547

Nancy Mitford (1904-1973) est née à Londres mais a passé une grande partie de sa vie en France. Elle connaît le succès avec « La poursuite de l’amour » qui, publié en 1945, s’est vendu à plus de un million d’exemplaires. Son autre grand succès, « L’Amour dans un climat froid »,  paraît quatre ans plus tard.

Eugenia Malmains, héritière rebelle d’une riche famille aristocratique, milite pour le parti fasciste de l’Union Jackshirts. Elle est convoitée par deux dandys coureurs de dot passablement cyniques qui adhèrent au mouvement afin d’obtenir ses faveurs. D’autres personnages se mêlent au trio, une bourgeoise dont les prétentions artistiques sont aussi vaines que ridicules, une duchesse en mal d’amour, et une lady à qui le mariage malheureux inspire des réflexions désenchantées et beaucoup d’amertume. Duperies et faux-semblants n’empêchent pas tout ce beau monde de chercher un sens à sa vie…

Dans l’histoire littéraire, Nancy Mitford apparaît comme un auteur de comédie de mœurs légères, dont les personnages sont toujours des héritières fortunées, des coureurs de dots, ou des amants rivaux et qui se terminent invariablement  dans d’impeccables happy-end. Superficielle, Nancy Mitford ?

Pas autant qu’il pourrait y paraître … Elle emprunte les conventions d’un genre pour mieux les détourner avec un humour parfois féroce et une ironie qui montre la vanité ou le ridicule des personnages.  Il ne s’agit pas seulement de faire rire le lecteur ou de le distraire mais aussi de dénoncer les travers d’un milieu aristocratique, fortuné et futile, bien campé sur ses privilèges, et dont les engagements politiques ne visent qu’à conserver et défendre une position qui leur paraît menacée. Selon Nancy Mitford, on peut se moquer de tout et de tous. Rien ne doit être pris au sérieux. La Guerre viendra cependant démonter cette belle assurance. Toutefois, dans la veine des romans sentimentaux, Charivari est une étude de l’amour et du mariage à ceci près que la vision en est particulièrement désenchantée. Si histoire littéraire et histoire des femmes sont souvent liées (et ce qui fait la raison d’être de ce blog) c’est parce que le contexte social et politique influe profondément sur les thèmes et l’écriture. A l’époque de Nancy Mitford, les femmes de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie n’avaient pas d’autre alternative que le mariage ; leur propre réussite passait par celle de leur mari. Le mariage devait être sauvegardé, même si son équilibre apparent était seulement de façade. Les intrigues tournaient donc souvent autour de ce projet, de la chasse au mari, des embûches, des aléas et des vicissitudes du mariage. Une esthétique qui doit beaucoup à un certain réalisme.

Charivari est pour une large part autobiographiqueet suscita une énorme brouille familiale. En effet,  le personnage d’Eugenia Malmains, jeune aristocrate fascinée par le fascisme allemand doit beaucoup à sa sœur Unity  qui «  partit s’installer à Munich en 1934 pour y apprendre l’allemand et satisfaire son désir de rencontrer Hitler » selon les informations données par la préface de Charlotte Mosley.  Quant à sa sœur Diana, selon les mêmes sources, elle était follement amoureuse de Mosley, conservateur indépendant qui prônait un modèle de fascisme à la Mussolini. Nancy la dénonça en 1940 au Foreign Office et insista pour qu’elle soit emprisonnée. De même, elle s’opposa à sa libération en 1943. Leurs relations furent interrompues pendant quelques années puis reprirent sans que soient jamais évoquées les questions politiques. Nancy Mitford n’était cependant pas une démocrate comme l’explique Charlotte Mosley, mais « penchait avec nostalgie vers un passé disparu, où une aristocratie soucieuse du bien public vivait encore sur ses terres et où le pays était dirigé par « des hommes de bon sens et fortunés » – un point de vue élitiste qu’elle conserva tout au long de sa vie.  En ce sens, Charivari est un roman extrêmement intéressant car il donne des informations à la fois sur l’époque et sur la tentative de l’auteur de comprendre un mouvement qui a déchiré l’Europe entière et le Monde.

Article remis à l’honneur dans le cadre du mois anglais et avec Lou ou Titine.

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Les raisons du coeur – Mary Wesley

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Mary Wesley – Les raisons du cœur , 1990 Mary Wesley, 2010 pour la traduction française. Traduit de l’anglais par Michèle Albaret

C’est dans l’atmosphère des vacances, au printemps 1926, que débute ce roman. L’Hôtel Marjolaine résonne des cris et des rires d’une joyeuse colonie anglaise. Seule Flora, dix ans, ne semble pas participer à la fête. Elle attend ses parents, solitaire et désœuvrée, lorsqu’elle rencontre Cosmo sur la plage, puis Hubert qui la sauvera de la noyade, et enfin Félix, beau et sûr de lui, qui la prendra dans ses bras pour la faire valser. Dès lors, ces trois hommes seront au cœur de sa vie…

On entre tout doucement dans ce roman et il m’a bien fallu une cinquantaine de pages pour être happée par ce récit et ne plus avoir envie de le lâcher. Peut-on aimer plusieurs hommes à la fois ? Comment organiser alors une telle vie amoureuse ? De nombreux romans, et non des moindres, ont traité de ce sujet et ont répondu chacun à leur manière à cette question. Celle de Mary Wesley n’est ni plus originale, ni forcément plus juste mais sa force tient au personnage de Flora et à sa rébellion. Elle tient à décider elle-même de sa vie amoureuse et ne supporte pas d’être le jouet des désirs masculins. Car ils sont prêts à la partager, sans lui demander son avis !  Ignorante des choses de l’amour,  la jeune fille découvre les premiers émois, puis la sexualité en s’affranchissant  des tabous de son milieu et de son temps.

Dans la société anglaise des années trente, les femmes sont surtout des épouses ou des mères. Les romans sentimentaux écrits par des femmes sont révélateurs des aspirations, des paradoxes et des impasses d’une époque.

Je remets à l’honneur cet article de mon ancien blog, en ayant relu tous les passages que j’avais beaucoup aimés.

         Mary Wesley est née en 1912 et décédée en 2002. Elle a écrit une dizaine de best-sellers en moins de 20 ans, dont « La Pelouse de Camomille », « Rose Sainte-Nitouche », « La resquilleuse », tous traduits chez Flammarion. C’est après la mort de son second mari que veuve et pauvre, elle se mit à écrire.  Elle publia son premier roman « Souffler n’est pas jouer » en 1983, alors qu’elle avait déjà 71 ans. Certains l’ont décrite, raconte un journaliste de « Jane Austen plus sexy », ce qu’elle trouvait ridicule.

Elle n’eut de cesse de moquer les travers des anglais de la bonne société, de dénoncer l’hypocrisie bourgeoise, et la rigidité des mœurs victoriennes qui négligeaient les aspirations et les sentiments de l’individu au profit d’une moralité de façade, uniquement faite des codes de la bienséance et jouissant de privilèges de classe qu’ils ne remettaient jamais en question . Si souvent, les premières victimes en étaient les femmes, les hommes n’étaient pas moins prisonniers de leur éducation.

C’est pendant la guerre, alors qu’elle était au service de décodage, qu’elle rencontra son second mari, journaliste. Elle vécut alors en Italie et en Allemagne avant de revenir en Angleterre. Cette période lui permit de s’affranchir du joug de la morale conformiste et bourgeoise dans laquelle elle fut élevée et la marqua durablement.

Dans le cadre du mois anglais et avec Lou ou Titine.

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Les vagues – Virginia Woolf

Vagues

1931, traduit par Michel Cusin, Gallimard, Folio

Dans une lettre du 12 juillet 1931 à Ethel Smyth, Virginia avouait que son livre était fondamentalement illisible. Peut-être parce qu’il rompait avec les canons esthétiques de l’époque et demandait au lecteur une conversion intérieure de son propre regard, un effort pour lire autrement.

Ce roman de Virginia Woolf est un roman « expérimental ». Il fut considéré comme une œuvre d’avant-garde à côté de l’Ulysse de Joyce. Ce roman est d’une grande maîtrise et d’une réelle virtuosité sur le plan du récit et de la langue. Par sa construction tout d’abord et par sa « charge » poétique. C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai lu, comme j’aurais pu le faire d’un recueil de poèmes, en goûtant certains très beaux passages, la beauté des métaphores, le rythme des phrases, et le délaissant de temps à l’autre pour aller lire autre chose.

Je n’ai pas pu le lire comme j’aurais lu un roman. La narration est trop distendue pour que la tension propre à la narration me donne envie de continuer sans m’interrompre.

Virginia Woolf voulait rompre avec le roman victorien ou édouardien et inventer une autre forme, créer une sorte de poème dramatique. Et j’avoue que j’aime beaucoup parfois les idées et les révolution dans les idées, les essais, même s’ils n’aboutissent pas. Et la préface m’a énormément intéressée qui explique les visées woolfiennes.

Les sept personnages tiennent toute la structure du récit par les liens qu’ils entretiennent entre eux et si les lieux varient : d’abord le bord de mer, puis les pensionnats, le, Londres et Hampton court, ils existent parce qu’ils sont le creuset dans lequel se forment leur devenir. Le lien amoureux est pour moi très fort dans le récit et il est ce qui en constitue la trame à défaut vraiment d’événements. Percival, Bernard qui a un réel talent de conteur (« Mais moi si je me trouve en compagnie avec d’autres, les mots font tout de suite des ronds de fumée – regardez comme les phrases aussitôt s’échappent en volutes de mes lèvres »), Neville homosexuel qui « inspire la poésie », Louis le poète, Susan, qui se réalise comme mère et épouse un fermier mais qui au fond a raté sa vie, Jinny séduisante et libre ,« espiègle et fluide et capricieuse », et Rhoda mystérieuse, « la nymphe toujours ruisselante de la fontaine » dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’elle est la maîtresse de Louis, tous ses personnages aiment : Neville aime Percival, celui-ci aime Susan mais cette dernière aime Bernard.

Mais c’est une lecture très personnelle.

Leurs vies sont évoquées en neuf chapitres qui correspondent à neuf âges successifs, de l’enfance à la vieillesse, se déroulant comme la course du soleil dans le ciel en une journée. Les voix surgissent et se retirent comme des vagues, et il faut une certaine attention pour ne pas manquer le changement de personnages, tout comme nous devons être attentif à chaque vague qui survient avec force.

Livre aussi de sensations : « Ces flèches de sensations lumineuses » qu’excelle à décrire Virginia Woolf dans une langue magnifique, nous permettent de comprendre qui nous sommes, non pas des être ayant une identité stable,  « quand nous raisonnons et lançons ces affirmations fausses : « je suis ceci ; je suis cela ». Alors la parole est fausse. Mais des êtres multiples, composés de « mille facettes », mouvants et insaisissables comme ces vagues.

Une lecture exigeante et belle.

Je pense qu’il faudra que je revienne à ce livre pour mieux le comprendre. Peut-être au fond que je n’ai rien compris du tout.

Et lu aussi dans le cadre du mois anglais et avec Titine,  Denis et bien d’autres… (je mettrai les liens au fur et à mesure de mes lectures.

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Lettre d’amour de Sylvia Plath

vignette les femmes et la poésie

Lettre d’amour

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.

Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,

Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète,

Et je restai là sans bouger selon mon habitude.

Tu ne m’as pas simplement un peu poussée du pied, non-

Ni même laissé régler mon petit œil nu

A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,

De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

                                         ♥

Ce n’était pas ça. Je dormais, disons : un serpent

Masqué parmi les roches noires telle une roche noire

Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l’hiver –

Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir

A ce million de joues parfaitement ciselées

Qui se posaient à tout moment afin d’attendrir

Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,

Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
mais je n’étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.

Chaque tête morte avait une vision de glace

                                         ♥

Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.

La première chose que j’ai vue n’était que l’air

Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,

Limpides comme des esprits. Il y avait alentour

Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.

Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.

Je brillais, recouverte d’écailles de mica,

Me déroulais pour me verser tel un fluide

Parmi les pattes d’oiseaux et les tiges des plantes.

Je ne m’y suis pas trompée. Je t’ai reconnu aussitôt.

                                         ♥

L’arbre et la pierre scintillaient, ils n’avaient plus d’ombres.

Je me suis déployée étincelante comme du verre.
J’ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :

Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.

De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.

Maintenant je ressemble à une sorte de dieu

Je flotte à travers l’air, mon âme pour vêtement,

Aussi pure qu’un pain de glace. C’est un don.

English: Digital image of Sylvia Plath's signature
English: Digital image of Sylvia Plath’s signature (Photo credit: Wikipedia)

Extrait de Sylvia Plath , Oeuvres, IN-Quarto Gallimard

Martine ce matin évoque la poésie  d’ Anne Bihan

En ce dimanche donc poetisons-Martine

Sylvia Plath – L’histoire d’une vie

Sylvia-Plath

Sylvia Plath est née le 27 octobre 1932 dans le Massachussets, d’une famille d’origine allemande et autrichienne, et elle s’est donnée la mort le 11 février 1963 à Londres à l’âge de 31 ans. Ecrivaine américaine, elle a produit des poèmes pour l’essentiel, un roman autobiographique (The Bell Jar – en français, la cloche de détresse), dans lequel elle décrit sa première dépression, des nouvelles, des livres pour enfants et des essais.

En 1940, son père meurt, événement dramatique qui marquera toute son œuvre.

Ecrivain précoce, elle publie son premier poème en 1941 à l’âge de 9 ans dans le Boston Herald Tribune. Ce talent ne se démentira pas, en 1944, elle entre au collège Alice L. Philips à Wellesley.

Elève brillante, passionnée par Shakespeare, elle publie régulièrement des poèmes dans le journal de l’école. Lors d’une représentation de «La tempête » de Shakespeare au Colonial Theater de Boston, elle découvre le personnage d’Ariel, figure de l’imagination créatrice,  qui donnera le nom d’un de ses recueils de poèmes.

En 1945, elle découvre dans la presse les crimes et les atrocités des nazis. Consciente de ses origines germaniques, le thème de la guerre occupera une place importante dans son œuvre.

A partir de 1947, elle commence à tenir sérieusement son journal et continue à publier ses poèmes dans les journaux, encouragée par un de ses professeurs, Wilbury Crockett qui la marquera profondément.

Lors de l’été 1950, elle travaille à Lookout farm, à la cueillette des fraises et inspirée par ses expériences personnelles, écrit plusieurs nouvelles qui abordent le thème des premiers émois amoureux. Elle entame une correspondance qui durera plusieurs années avec Eddie Cohen qui veut devenir écrivain, où les deux jeunes gens abordent librement la sexualité, la conscription et la guerre de Corée.

 

Elle fait des études brillantes à Smith College où elle rencontre celle qui sera sa protectrice durant toute la durée de sa scolarité, Olive Higgins Prouty, une sylvia plath 1romancière de littérature populaire fortunée avec laquelle elle restera en contact toute sa vie.

Elle assiste à des conférences d’écrivains dont celle de Nabokov et  et  Elizabeth Bowen. 

Elle est confrontée au conformisme de l’époque à l’égard des jeunes filles, le bonheur en effet, selon la presse féminine de l’époque, ne peut être atteint en dehors de la maternité et du mariage. Elle lit « l’un et l’autre sexe. Les rôles de l’homme et de la femme dans la société. De Margaret Mead publié en 1948. Dans son journal, elle ne cesse de s’interroger sur la compatitbilté de son désir d’être artiste avec la vie conjugale.

Ses maîtres sont Auden, W.B. Yeats, T.S. Eliot, Wallace Stevens, Dylan Thomas pour lequel elle a une prédilection. Elle est choisie pour collaborer comme éditrice au magazine Mademoiselle et publie un entretien avec Elizabeth Bowen.

Margaret Mead, American cultural anthropologist
Margaret Mead, American cultural anthropologist (Photo credit: Wikipedia)

En 1953, elle tente de se suicider et fait plusieurs séjours en établissements psychiatriques. Elle apprend que plusieurs femmes de la famille d’Otto ont
souffert de dépression.

 

En 1955, elle poursuit ses études à Cambridge et lors d’une fête rencontre Ted Hughes, poète, diplômé de Cambridge après des études de lettres et d’anthropologie sociale à Pembroke College. Il vit à Londres.

En mai de la même année, elle publie dans Isis, un magazine étudiant de Cambridge, une critique des idées préconçues et réductrices qui pèsent sur la femme dans le milieu universitaire sans rejeter une certaine image de la féminité dans les années cinquante.

English: Painting on CanvasElle épouse Ted Hughes en 1956.

L’année suivante, Ted est lauréat du prix du concours Harper du meilleur premier livre pour son recueil « Le faucon sous la pluie ». Sylvia obtient une licence de lettres.

 

En 1958, elle rencontre Adrienne Rich, qu’elle considère comme sa principale rivale. Malgré un style assez conventionnel, celle-ci porte un intérêt croissant, à la condition féminine dans son œuvre. La poésie de Sylvia fera écho à celle de sa consœur.

En mai, elle découvre les poèmes de Robert Lowell qui sont une révélation. Les textes qu’elle écrit à cette période accordent une place grandissante à la
figure paternelle
associée à l’élément marin et au thème de la perte.
« Par cinq brasses de fond », un de ces poèmes, doit donner son titre à son premier recueil en préparation.

 En 1959, Robert Lowell s’apprête à publier un recueil d’un genre nouveau « Life studies » en rupture avec le formalisme et la doctrine de l’impersonnalité qui ont prévalu aux Etats-Unis pendant la première moitié du XXe siècle et qui fera de lui l’une des principales figures de la littérature confessionnelle.

 

Sylvia recherche une nouvelle forme d’écriture pour ses poèmes, dans une veine philosophique qu’elle désire désormais atteindre.
Davantage tournée vers les poètes femmes de sa génération, elle s’intéresse aux « conversations de femmes ».

Elle écrit une série de textes dans lesquels la figure du père, de la grand-mère ou les lieux de l’enfance près de l’océan occupent une place centrale. La presse accepte de nouveaux poèmes.

Son premier recueil, rebaptisé « Le taureau de Bendylaw (the bull of Bendilaw) est classé second au concours de poésie du prix Yale, remporté par George Starbuck. Elle souhaite ouvrir sa poésie à l’expérience, aux situations et au monde réel.

En 1960, ils retournent en Angleterre. Le prix Somerset Maugham est décerné à Ted Hughes pour son premier recueil.sylvia-plath-and-ted-hughes

Elle rencontre Rosamond Lehman, proche du groupe de Bloomsbury. Ses premiers romans « Poussière »(1927) et Une note de musique (1830) abordent le thème de l’hostilité des hommes à l’égard de la femme intellectuelle et dépeignent son expérience de divorce.

 Elle donne naissance à ses deux enfants et essaie de poursuivre son œuvre malgré quelques périodes où elle se laisse absorber par son expérience de la maternité .

 

Les éditions Heineman publient « Le colosse et autres poèmes », bien accueilli par la critique qui met en avant la virtuosité technique de son auteur, son usage habile de la métaphore et la vitalité de son style.

Les poèmes les plus marquants de cette période sont ceux qui prennent pour thème la fertilité ou la stérilité, la relation  mère-enfant, comme « Chant du matin ».

 

Ted et Sylvia partagent les tâches domestiques. Ted garde les enfants le matin pour permettre à Sylvia d’écrire mais ce sera pour noter plus tard que la vie assia-wevilldomestique l’étouffait. Sylvia apprend la trahison de son mari qui a une liaison avec Assia Wevill.

 Cette année-là (1962), elle écrit de nombreux poèmes dont « A un enfant sans père » et la série des « Abeilles ».

Parmi ses autres poèmes, des poèmes de la révolte au féminin, du désespoir et de la folie.

« La mise en rapport de l’expérience privée et de l’histoire collective, l’une se donnant pour miroir de l’autre, serait l’un des traits prédominants de la poésie dite confessionnelle, courant auquel Sylvia sera rattachée, comme aussi de la poésie américaine écrite par les femmes dans le courant des années soixante et soixante-dix ». Elle est très influencée par Anne Sexton.

Fin 62, les forces de Sylvia s’épuisent et son sentiment d’abandon s’accroît après un hiver difficile à Londres.

En 1963, son roman « La cloche de verre » fait une sortie remarquée et bénéficie de bonnes critiques.
Après la rédaction d’essais autobiographiques et de plusieurs nouveaux poèmes « Les mannequins de Munich », « Totem »,« Enfant », « Paralytique » et « Gigolo », Sylvia sombre à nouveau dans la dépression. Le 10 février elle se donne la mort.

En 1969, Assia, la maîtresse de Ted se suicidera également au gaz avec son enfant, dans un appartement londonien.

 Légataire de l’œuvre de sa femme Sylvia Plath, il publiera une partie de son œuvre dans les décennies qui suivront.

Elle est devenue pour beaucoup de lecteurs dans le monde, une figure culte. Les féministes américaines ont vu dans son œuvre, « l’archétype du génie féminin écrasé par une société dominée par les hommes » (Wikipédia). Mais avant tout, ce qui fascine dans son œuvre, est peut-être cette empreinte de la mort, dont l’écriture est le témoin, à travers des métaphores sombres et puissantes, un chant mêlé de douleur et de désespoir, qui s’avérait peut-être prémonitoire.

Ses journaux de 1950 à 1962 ont été traduits et publiés chez Gallimard en 1 999.

En 1982, elle a été le premier poète de l’histoire à recevoir le Prix Pulitzer à titre posthume  pour une anthologie de ses œuvres (The collected poems).

 

Site sylviaplath.info, biographie établie à l’aide de l’édition des œuvres de Sylvia Plath dans Œuvres chez Quarto gallimard, le site wikipédia et le journal de Sylvia Plath.

  Oeuvres traduites en français

  Aux éditions Gallimard :

La cloche de détresse ;ca-ne-fait-rien !;Arbres d’hiver précédé de La traversée ;Journaux (1950-1962) ;Ariel

 Le jour où Mr Prescott est mort, La Table Ronde ;Carnets intimes, La Table Ronde

L’Histoire qu’on lit au bord du lit, Editions du Rocher

Lettres aux siens, volume 1 (1950-1956), Editions des Femmes ;Trois femmes, Poème à trois voix, Editions des femmes

Sylvia plath Oeuvres, Quarto gallimard, 2011

Diane Middlebrook
Diane Middlebrook (Photo credit: Wikipedia)

Mourir est un art, comme tout le reste – Oriane Jeancourt Galignani / Le secret de Sylvia Plath

Mourir est un art comme tout le reste

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« Mourir

est un art comme tout le reste.

Je m’y révèle exceptionnellement douée.

On dirait l’enfer tellement.

On jurerait que c’est vrai.

On pourrait croire que j’ai la vocation. »

(extrait de Dame Lazare) Ariel poèmes 1960-1962

Oriane Joncourt Galignani , dans ce roman d’une vie imaginaire, retrace la dernière année de la vie de Sylvia Plath avant sa mort. Elle évoque avec talent l’univers mental de l’écrivain, et son écriture fait surgir avec brio la femme, la mère et la créatrice aux proies avec une réalité qui la submerge et qu’elle ne maîtrise plus.

            Ce n’est pas une dépression de plus qu’elle relate ici mais l’origine d’un basculement dans un récit parsemé de flèches brûlantes et glacées que sont les vers de Sylvia Plath.

            « J’ai neuf vies comme les chats » , écrit celle qui se donnera la mort dans son appartement de Londres. Neuf vies et donc neuf morts, pas une de plus.

Ses derniers moments sont connus mais ils surprennent par leur caractère méthodique et précis : après avoir couché ses enfants, elle a déposé des tartines de pain beurré et des tasses de lait près des lits de ses enfants, a ouvert en grand la fenêtre, a calfeutré la porte de leur chambre avec des serviettes et du ruban adhésif. Au terme d’une nuit sans sommeil elle a mis fin à ses jours le 11 février février 1963, à l’âge de trente ans.

Elle devint l’égérie emblématique des féministes américaines, le symbole de l’auteure sacrifiée à l’ego d’un jeune mari poète brillant, Ted Hugues, mais égoïste, car, en effet, « la liberté de Ted Hugues ne se consumera pas à huit heures pour le premier biberon, les années conserveront son génie, l’épanouiront. Il est le grand poète britannique, l’homme que la BBC arrache au Guardian, le jeune patriarche d’une famille moderne – dont la délicatesse est allée jusqu’à épouser une femme jolie et intelligente-, il doit consacrer sa vie à son œuvre. »

            Un mari, mais un ogre, avec le quel Sylvia fut dans une grande dépendance affective.

            Oriane Joncourt Galignani brosse un portrait intimiste et bouleversant, d’une grande finesse psychologique, excelle à décrire les mouvements intérieurs de celle dont la mort restera une énigme et une tragédie. La fin prématurée et violente de cette jeune femme, belle, intelligente et talentueuse marquera la mémoire collective, et sera explorée par des générations de femmes à la recherche du sens de leur existence.

            L’entreprise était donc ardue, dégager de ce fatras mythique, une figure singulière. L’auteure a parfaitement réussi ce pari et se présente comme une lauréate possible du Prix pour le Premier Roman de Femme.

             Des quatre en lice, il me reste à lire « La cattiva », il m’est donc difficile d’établir un pronostic mais il y a fort à parier que « Mourir est art, comme tout le reste » sera un concurrent sérieux.

Oriane jeancourt Galignani est critique littéraire. Franco-allemande, elle a fait une partie de ses études de littérature à Tübingen. Elle travaille depuis six ans pour le magazine Transfuge et en est devenue la rédactrice en chef littérature en 2011. Elle représente le magazine à la télévision dans la Matinale de Canal + et en radio sur RCJ. Elle a dans le passé publié différents articles dans Philosophie Magazine et d’autres pages littérature.

Je remercie Laure Wachter  et Carol.Menville des éditions Albin Michel qui m’ont permis de suivre ce prix et de lire les ouvrages sélectionnés pour leur maison d’édition. Ils font partie de ces éditeurs qui œuvrent à faire connaître et à réhabiliter les grandes figures féminines de la littérature. Un autre de leur roman a été sélectionné pour ce prix que je lirai par la suite  : L’héritier de Roselyne Durand-Ruel.

La lecture d’Anne « Des mots et des notes »

 

Jean Rhys – La prisonnière des sargasses

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Jean Rhys – La prisonnière des sargasses, L’imaginaire Gallimard, 1971 pour la traduction française. Traduit de l’anglais par Yvonne Davet.

La prisonnière des Sargasses est la préquelle de Jane Eyre (Charlotte Brontë – 1847). Il faut rappeler que l’héroïne, Jane Eyre devient éperdument amoureuse de Mr Rochester mais qu’elle apprend le jour de son mariage que celui-ci est déjà marié à une femme à laquelle il s’est uni sous l’influence de son père et son frère. Pis, la jeune femme s’avère de santé fragile et devient folle. Elle est toujours vivante et vit cachée dans le troisième étage de Thornfield-Hall sous la garde de Grace Poole. Sous le choc Jane s’enfuit mais revient quelque temps après et découvre que cette femme qui faisait obstacle à son bonheur est morte en se jetant du toit, une nuit où elle a tenté d’incendier la demeure.

  On remonte donc le cours du temps pour suivre l’histoire d’Antoinette Cosway, dont le personnage est essentiellement vu de manière négative dans Jane Eyre. Rochester semble alors la victime de cette femme malsaine et diabolique.

Mais est-ce si simple que cela ? Pourquoi Antoinette Cosway est-elle devenue folle ? Quels événements ont marqué sa vie ? Ou quelle hérédité a donc pesé sur elle pour la conduire à de telles extrémités ?

Deux voix alternent dans le roman, celle d’Antoinette et de Rochester. Mais tout d’abord Annette raconte son enfance au domaine Coulibri, à la Jamaïque, entre une mère indifférente et froide qui la laisse grandir dans une sorte d’abandon et Joséphine, sa nourrice, fidèle mais impuissante à soulager véritablement la fillette, incapable de l’éduquer véritablement et de former son jeune esprit et sa sensibilité.

Son destin bascule lorsque les anciens esclaves décident de mettre le feu au domaine. Elle est envoyée au couvent et n’en sort que pour épouser Rochester… Antoinette apprend à ignorer une réalité qui pourrait la blesser : « Ne rien dire et alors peut-être que ça ne serait pas vrai. »

Rochester est un jeune homme froid, impassible et arrogant face à une jeune femme assoiffée d’amour.

  Jean Rhys signe là un très beau roman. Elle réhabilite Antoinette Challenge-Genevieve-Brisac-2013Cosway en montrant sa fragilité et sa beauté. C’est un roman émouvant et éprouvant à la fois car il est sombre et violent. Il est la chronique d’un désastre annoncé puisque nous connaissons déjà le destin funeste de l’héroïne. Elle montre l’implacable réalité d’une société patriarcale où les femmes sont rarement aimées pour elles-mêmes et analyse les ravages qu’elle peut produire sur des personnalités un peu fragiles. Un coup de maître et un récit bouleversant.

 

Challenge « Lire avec Geneviève Brisac »

Paroles de femmes : Virginia Woolf

« La vie est-elle ainsi, faut-il que les romans soient ainsi ? Regardez en dedans et la vie, semble-t-il est loin d’être comme cela. Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire, l’esprit reçoit une myriade d’impressions banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l’acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d’innombrables atomes. Et à mesure qu’elles tombent, à mesure qu’elles se  réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l’accent se place différemment; le moment important n’est plus ici, mais là. De sorte que si l’écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu’il doit, il n’y aurait pas d’intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d’histoire d’amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. La vie n’est pas une série de lampes arrangées systématiquement; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n’est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu’il peut présenter, avec aussi peu de mélange de faits extérieurs qu’il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière du roman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer. »

Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin
Bust of Virgina Woolf by Stephen Tomlin (Photo credit: Wikipedia)

« Modern fiction » Publié en français dans un choix de textes sous le titre L’Art du roman, trad, Rose Celli, Seuil, 1963 et 1991 ; réédition : Seuil, Point/Signatures no P2084, 2009