Archives pour la catégorie Thématiques en littérature

Le bleu est une couleur chaude – Julie Maroh

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Le bleu est une couleur chaude – Julie Maroh Glénat – 2010

Angoulême 2011 – Prix du public

Parler d'homosexualitéCette très jolie bande-dessinée  raconte l’histoire d’amour entre deux adolescentes, dont une découvre son homosexualité à travers le sentiment qu’elle éprouve pour une autre jeune femme.

Sentiment de culpabilité, écart par rapport à la « norme », sentiment d’appartenir à une minorité, difficulté d’assumer son homosexualité tout en se protégeant de la violence des autres, de ceux qui n’acceptent pas cet amour, autant de thématiques abordées par cette BD.

vignette Les femmes et la B.DUn graphisme élégant et subtil, des couleurs du bleu au gris qui nimbent cet album d’une très grande douceur, apportent un éclairage tendre et mélancolique à ce récit dont l’intrigue se déroule en France à la mort de Clémentine, l’une des deux jeunes femmes. Emma, sa compagne, accomplit les dernières volontés de son amie et se rend au domicile de ses parents pour récupérer son journal intime dans lequel elle évoque l’histoire de sa relation avec Emma, et la prise de conscience de sa « différence ».

Ce qui pour moi crée la beauté dans cet art est le dialogue entre le texte et l’image pour un même « moment » narratif, la manière dont il joue avec la complémentarité ou la redondance, ou encore les décalages, les contradictions qu’il instaure parfois entre les deux médias. J’ai trouvé le trait très expressif, il permet de lire les sentiments, les émotions des deux jeunes femmes, et les différents cadrages rythment bien la page, en donnant aux sujets un certain mystère (profils, visages tronqués ou vers les bords du cadre).

L’émotion aussi est au rendez-vous. On comprend la difficulté d’être et les multiples embûches du quotidien quand l’homosexualité assumée rencontre le mépris, les quolibets, l’exclusion alors que le seul enjeu est l’amour pour un Autre que soi. Culpabilité d’éprouver douceur, tendresse qui scinde le sujet en deux et le met dans une position intolérable.

« Je dis simplement que ce qui m’intéresse avant tout c’est que moi, celles/ceux que j’aime, et tous les autres, cessions d’être:
– insulté-e-s
– rejeté-e-s
– tabassé-e-s
– violé-e-s
– assassiné-e-s
Dans la rue, à l’école, au travail, en famille, en vacances, chez eux. En raison de nos différences. » s’insurge Julie Maroh sur son blog (que je vous invite à découvrir si vous ne l’avez pas déjà fait).

C’est vrai que le fond me fait délaisser les questions de forme ou d’expression, les quelques très rares maladresses sur le texte qui valent aussi par leur signification, un récit haletant, tenu, une certaine spontanéité et une urgence.

Palme d'Or
Palme d’Or (Photo credit: Wikipedia)

Abdelatif Kechiche l’a adaptée pour le cinéma en 2013 sous le titre La Vie d’Adèle, film qui a reçu la Palme d’or au Festival de Cannes 2013. je ne l’ai pas vu, je n’en parlerai donc pas.

Il est très intéressant de lire sur son blog l’article où elle livre ses sentiments notamment sur les scènes érotiques et l’adaptation du réalisateur.

La cattiva – Lise Charles / l’amour et l’ennui

 lise charles la cattiva

Marianne Renoir, rencontre à quinze ans Pierre Pansart descendant du pape Sixte Quint et de la grande famille des Peretti, dont Stendhal a raconté quelque part les aventures. Flattée peut-être par les attentions de ce jeune érudit , il connaît le grec et le latin, l’italien aussi, car il passe tous ses étés dans la villa de ses aïeux, près de Ferrare, Marianne succombe …

Six ans plus tard, Marianne et Pierre se retrouvent dans la villa de Camporiano. Les soubresauts d’un amour finissant nous sont contés ici par la plume alerte de Lise Charles qui possède un talent certain à décrire les mouvements intérieurs de son héroïne, partagée entre un reste d’amour, la haine, et le dégoût.

Marianne s’ennuie avec Pierre mais elle n’ose pas le quitter, les atermoiements du cœur sont la matière de ce récit. Elle aurait voulu « qu’il fût tout bon ou tout mauvais », pense parfois qu’elle « s’effondrerait » s’il n’était pas là mais au fond, ne le supporte plus. Pourquoi aime-t-on, pourquoi n’aime-t-on plus ? Que voit-on de celui que l’on croit aimer ? L’amour est-il la prescience de la valeur d’un être, comme le dit Ortega y Gasset, ou au mieux, un aveuglement salutaire ?

Elle éprouve pour lui désormais « un mépris calme, un dégoût intérieur » et se plaît à imaginer cent fois les détails d’une possible rupture. L’instant d’après une « félicité tournoyante » s’empare d’elle et la ferait presque pleurer de bonheur.

Méchante, elle ne l’aime plus et se plaît à l’humilier, captive, elle ne peut se défaire de cette relation. Elle voudrait aimer pourtant et se heurte à sa propre impuissance, « de quels dévouements, de quels élancements n’aurait-elle pas été capable » ? Car c’est terrible, n’est-ce pas, de n’avoir personne à aimer, de se sentir prisonnière ou morte, prise au piège d’une relation qu’on ne souhaite plus, d’une liberté dont on ne sait pas user, avec ce choix à portée de main comme un vertige.

« Elle en était venue à envier les femmes des siècles passés. »

Pierre lui, n’est pas un personnage qu’on se plaît à aimer, et on se demande ce qu’est cet amour qu’il dit ressentir alors que c’est « quand elle dort, (qu’)elle a l’air d’une petite morte », que son amour est le plus fort. On sent le cuistre, mais parfois aussi un maladroit un peu rustre malgré toute sa culture, et plus rarement un homme touchant .

Au terme de cet été peut-être, le dénouement aura-t-il lieu?

« Je voulais montrer une situation où l’on s’ennuie un peu, avec la déliquescence. L’amour comme une bonace, tel que l’écrit La Rochefoucauld, mais aussi l’amour comme Stendhal. À la fois l’ennui, l’exaltation, le dégoût, et, en même temps, que ça aille vite. » confie-t-elle au journaliste Pierre Lançon de Libération, qui a fait une très belle critique de ce roman.

Le problème c’est que nous lecteurs, nous ennuyons avec elle. C’est brillant, c’est vrai, magnifiquement écrit, truffé de références, ( d’ailleurs Lise Charles est brillante, En 2004, élève du lycée Henri-IV, elle a obtenu les premiers prix aux concours généraux de français, d’allemand, de grec ; l’année suivante, un second prix de philosophie. Et est aussi douée en mathématiques, prépare un doctorat ), mais peut-être est-ce trop, trop réussi, trop bien écrit, au détriment de l’émotion. Je suis restée en dehors de ce récit bien maîtrisé, de cette langue trop bien soignée. Je n’ai rien ressenti pour ces personnages, j’ai admiré le style, l’écriture, la construction ; mes élans sont restés purement intellectuels. Vous me direz, c’est déjà ça.

C’est vrai, mais pourquoi lit-on, si ce n’est pour être emporté au-delà de soi ?

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Ce livre est le dernier de la sélection que je lis pour les ouvrages qui ont passé le second tour. Les résultats auront lieu certainement la semaine prochaine et c’est celui que j’ai le moins aimé.

Mal de pierres – Milena Agus / L’érotisme au féminin

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L’héroïne, qui n’est toujours pas mariée à trente ans, fait fuir tous ses prétendants à cause de la passion violente qui l’habite. Son corps abrite une sensualité qui supporte mal les interdits de toutes sortes qui  la brident  dans cette Sardaigne pudibonde et moralisatrice, pendant la seconde guerre mondiale. Son imagination débordante lui fait vivre de folles aventures plus romanesques les unes que les autres. Jusqu’au jour où elle va rencontrer le mari qui lui est destiné. Mais est-ce un mariage d’amour ou de raison ? Alors qu’elle fait une cure thermale sur le Continent pour guérir son « mal de pierres », nom donné à des calculs rénaux, elle fait une rencontre qui va bouleverser sa vie … Ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’on saura toute la vérité mais est-ce vraiment la vérité ?

  Ce livre est de l’avis de tous les critiques un véritable petit bijou. L’auteure vit en Sardaigne où elle situe son roman. La narratrice qui souffre de désordres nerveux, et qui subit les assauts d’une imagination fantasque et d’une sensualité débridée, est attachante, parfois même bouleversante.

A mon avis, les femmes de cette époque devaient énormément souffrir, surtout les plus sensibles, de la  morale étriquée à laquelle elles étaient soumises.

Le corps nié des femmes, instrumentalisé, voué à la maternité, se rebelle en silence : hystérie, maladies nerveuses tentent d’exprimer à travers leurs symptômes cet enfermement. Comment oser dire alors ce terrible désir de jouissance et de vie qui taraude chaque centimètre de peau, ce feu brûlant qui dévore la chair et la tord jusqu’à la faire souffrir ?

Écrire bien sûr…

Alors, elle écrit son histoire dans un petit cahier noir à tranche rouge, retrouvé par sa petite fille qui est la narratrice de l’histoire. C’est une histoire à deux voix en quelque sorte, une mise en abyme… La fin est surprenante mais pourtant cohérente. Milena Agus est pour moi la première femme à parler de l’érotisme féminin dans les relations hétérosexuelles.

J’ai aimé la poésie et la fantaisie de l’héroïne, sa sensualité joyeuse qui il viaggioest un pur amour de la vie, son anticonformisme et la liberté intérieure qui est la sienne. Je pense que les femmes ont beaucoup souffert à être bridée dans leur sensibilité, leur créativité, condamnées à des taches sans gloire ni intérêt, confinées dans un espace social réservé, entre la mère et l’épouse. J’ai adoré et Milena Agus est devenue une de mes romancières préférées.

Chez Mark et Marcel

Le chef est une femme – Valérie Gans

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Je cherchais pour mon thème autour de la cuisine des romans dont l’héroïne exerce ses talents ou un métier en rapport avec ce thème. Alors bien sûr, j’ai lu déjà de très beaux romans sur le thème, Le goût des papayes vertes, et le magnifique Chocolat amer. J’ai pris celui-ci à la bibliothèque sur son seul titre et j’ai découvert un roman dans la plus pure tradition de la chick-lit.

 

Les ingrédients ? Graciane une femme encore jeune, aux formes appétissantes, un concours pour représenter la France Gastronomique, un beau brun un tantinet macho, et l’inévitable histoire d’amour.

Faites mariner une trentenaire séduisante et divorcée pendant quelques années.

Ajouter pour pimenter le tout une belle carrière de chef dans son propre restaurant, dans un milieu un tantinet misogyne où elle a gagné sa première étoile grâce à son talent et sa ténacité.

Délayer dans une dose d’ennui, car si Graciane a des recettes pour presque tout, elle n’en a pas pour l’amour (ce qu’on nous dit sur la jaquette).

Réserver un beau brun aux yeux d’océan, un brin goujat  (il lui vole ses merlans au marché, ou un truc comme ça).

Frapper légèrement leur relation au congélateur. En effet un concours pour représenter la France gastronomique à l’étranger va les opposer et attiser leur désir naissant.

Mélanger leurs deux destins grâce à l’amour.

Enfourner dans la chaleur de la passion et laisser gratiner.

Le plat n’est pas mauvais mais les ingrédients manquent d’originalité même si la Chick-lit fait de notables efforts pour présenter des femmes indépendantes, qui maîtrisent leur destin et leur carrière sans devoir rien à personne. Il leur manque une chose, une seule : l’amour. Et même la plus belle réussite ne peut leur faire oublier ce creux, ce vide au cœur de leur existence.

Oui, il n’est pas mauvais, mais il sent malgré tout le réchauffé. Et tout est expédié un peu rapidement, un peu facilement. Décidément on reste sur sa faim…

Le premier amour – Véronique Olmi

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Le Premier amour de Véronique Olmi Le livre de poche Editions Grasset&Fasquelle 2009

  Une femme quitte son mari sur un coup de tête le jour de leur anniversaire de mariage. Sur le papier journal qui enveloppait une bouteille de vin qu’elle était descendue à la cave pour fêter l’occasion, une petite annonce attire son attention rédigée par un homme qui fut son premier amour…

C’est l’occasion pour la narratrice de replonger au cœur de son adolescence, de réfléchir aux relations avec ses parents, à leur vie conjugale si morne et triste, à ses relations avec ses propres enfants. Cette relation ambivalente, « Cet amour fou que l’on a pour ses enfants et puis soudain ce besoin viscéral d’être détaché d’eux », mais dont la force vient d’un attachement irrationnel. Ce moment où l’on devient mère et où soudain la perspective change, « J’ai détesté ma mère jusqu’au jour où j’ai donné naissance à mon premier enfant », avoue-t-elle.

 

Le premier amour est la relation fondatrice pour toute une vie amoureuse qui y prendra sa source et sa vitalité. Passé et présent à la fois, fantasmé comme tout retour vers l’origine, il permet à la narratrice de faire le bilan de sa vie passée. Notre premier amour est le mythe fondateur autour duquel nous organisons nos émois amoureux, et permet de poser encore et toujours la question : « Qu’est-ce qu’aimer ? ». Hors du temps, cette première expérience n’a pas eu à pâtir des méfaits de la conjugalité, elle est comme nimbée de l’aura de l’amour absolu.

Peut-on aimer à nouveau son premier amour ? Le temps passé loin de l’autre ne nous en a-t-il pas irrémédiablement détourné ? Telle est la question au fond de ce livre pas désagréable mais qui aura été loin de m’enthousiasmer.

Invitation à la vie conjugale – Angela Huth

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 Angela Huth – Invitation à la vie conjugale – Gallimard (mars 2000) – Collection folio

A travers l’histoire de plusieurs couples, Angela Huth décline l’amour conjugal aux prises avec le quotidien.

             Frances Farthingoe est un tantinet superficielle, pense son mari passionné par les blaireaux, et qui préfère passer la nuit à les observer plutôt que de s’occuper de son épouse. Délaissée par son mari et sans réel projet, elle se morfond dans sa luxueuse demeure. Attachée à la vie mondaine, elle décide d’organiser une fête somptueuse dans son manoir d’Oxford et y convie ses amis les plus proches : Rachel et Thomas Arkwright, étrangers l’un à l’autre, Mary et Bill Lutchins, couple qui a su traverser les années sans dommage, Martin et Ursula Knox, heureux et amoureux, Ralph, célibataire endurci qui se consume pour un amour impossible, Rosie, la mère de Ralph, artiste peintre, femme libre, célibataire, et qui ne dédaigne pas les aventures.

« Balzac a posé une très bonne question : Un homme peut-il éternellement désirer sa femme ?
– Et qu’a t-il répondu ? ».

 Chaque couple de cette histoire répond à sa manière : il n’y a pas de recette universelle qui garderait contre l’usure du quotidien et la disparition du désir. Une multitude d’embûches, et d’épreuves de toutes sortes menacent l’équilibre des couples : tout d’abord le démon de l’habitude qui « dévore tout. » mais aussi l’aptitude de chacun à vivre les compromis sans renier sa personnalité. Regarder dans la même direction, élaborer des projets communs, savoir se créer et se recréer sans cesse, être intéressant pour soi et pour l’autre, autant d’exigences que seuls quelques élus pourront satisfaire. Nos amours nous ressemblent, ils sont diablement imparfaits, parfois un peu lâches, et souvent sans imagination. La vie est faite de répétitions, de rituels, d’une matérialité terne car nous sommes condamnés à gagner notre vie ou pour les plus oisifs à trouver  comment alimenter les journées.

« Dans le mariage, les marées changeantes sont plus saines que les eaux dormantes. Elle s’était donc résignée aux rencontres, séparations, rencontres, séparations, à cette invariable bascule. C’était sa façon de traiter le gouffre qui sépare toutes les âmes humaines. »

            Certains d’entre nous d’ailleurs n’essaient même plus, l’amour heureux est une véritable épreuve de marathon, mieux vaut se résigner à sa disparition en espérant qu’il jette ses derniers feux avec au moins un peu de panache. Rester seul, préserver sa liberté, vagabonder de corps en corps, est le choix de certains, mais la solitude est parfois terrible à supporter. Pour d’autres, même « Un amour non partagé a […] un terrible pouvoir. Parfois, ils ne veulent même pas s’en libérer. »

« Il n’y a pas d’amour heureux… » écrivait Louis Aragon ; Balzac remarque que « L’amour n’est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cœur sans le flétrir. »

Un homme peut-il éternellement désirer sa femme ? A cette question, il semblerait selon l’auteur qu’il ait répondu :
 « – Oui. Définitivement oui. » Bill embrassa Mary sur le nez. »

  Mais incontestablement, l’amour véritable se crée entre deux êtres libres. Et les femmes au foyer, en tout cas dans ce roman, ont bien du mal à trouver des satisfactions dans une relation asymétrique, condamnées  à l’effrayante vacuité d’une existence dévouée aux soins du foyer.

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
          Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
          Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passerRépétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
          Il n’y a pas d’amour heureuxLe temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
          Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
          Il n’y a pas d’amour heureux
          Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon (La Diane Francaise, Seghers 1946)

En lecture commune avec Dominique

Des corps en silence – Valentine Goby

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Valentine Goby – Des corps en silence – Editions Gallimard 2010 – Folio n° 5281
Ce roman offre le récit de deux femmes,  à des années de distance, dont l’un est le contrepoint de l’autre puisque ces deux narrations offrent une version différente de la fin d’un amour. Claire se laisse emporter par « la lente érosion de l’amour » tandis qu’Henriette lutte sauvagement pour reconquérir l’amour et le désir de son mari.
Pourquoi le désir nous quitte-t-il, quelle raison fait que le corps devient soudain silencieux et indifférent, peut-on s’en arranger ? La réponse est claire, on ne peut se satisfaire d’un amour sans désir, qu’on en accepte la fin ou qu’on la refuse. L’amour ne peut être platonique, il se tisse de la jouissance des corps et s’alimente du plaisir donné et reçu. Pourtant le désir est tragique car il est condamné à mourir, voué à s’éteindre dans la « fadeur » et le « rien ». Comment le conserver alors, le faire durer ? Est-ce à la manière d’Henriette, qui est « prête à faire sa fille des rues, sa prostituée, sa courtisane » ou faut-il, comme Claire, en accepter la fin inéluctable, sans révolte, car « l’amour comme la peau, comme les plantes, comme les utopies, comme les chiens, promis au pourrissement, crevés au bout du compte. » ? Serions-nous condamnés à l’errance de corps en corps, à la quête éperdue et toujours recommencée de l’embrasement des sens, de cet émerveillement de la peau d’un ou d’une autre, ce miracle de l’attente ?  Le désir creuse le manque, attise la souffrance autant qu’il promet la jouissance. Comment s’en passer ?
Autant de questions dans ce roman assez pessimiste ou suffisamment lucide selon le point de vue que l’on adopte, qui ne fait pas de différence entre le désir masculin et féminin en ce que tous deux sont voués à une disparition plus ou moins lente. Désir asymétrique, car il ne disparaît pas au même moment chez les deux amants,  infiniment  problématique  et source de désordre pour les grandes institutions que sont le mariage et la famille. Car c’est bien cette nouveauté au XXe siècle qui pose problème. La famille devient infiniment fragile et  lieu de tous les conflits. Comment bâtir une union solide sur le désir infiniment volatile ? Peut-il se régénérer ou s’alimenter à d’autres sources ? Telles sont les ouvertures possibles de ce roman, que chacun peut creuser seul …
En ce qui me concerne, des philosophes m’ont beaucoup intéressée, notamment Emmanuel Levinas ou Vladimir Jankélévitch. Il peut exister une éducation du désir selon ce qu’il pointe, ou la source à laquelle il s’alimente. Le désir, s’il vise l’inconnaissable de l’autre, peut n’être jamais rassasié et se renouveler sans cesse ; il est alors inépuisable. Dis-moi comment tu désires et je te dirai qui tu es ! Il y a une grande différence entre le désir qui n’est qu’un simple appétit sexuel et qui se satisfait de la matérialité des corps et un désir qui est approche toujours différée du mystère de l’autre. L’amour, en fin de compte. Quant à la sexualité, l’Occident judéo-chrétien, occupé à scinder l’âme et le corps, a négligé son éducation possible quand l’Orient en a fait un art.
D’autres voies sont possibles peut-être pour éviter ou repousser le plus longtemps possible la « glaciation » inévitable des corps. Vaste débat…
Article programmé et …
Lecture commune avec Malika ;Fransoaz; Philisine Cave- Miss Leo dont je lirai avec grand intérêt les avis à mon retour de vacances.

Amour et désamour …

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Amour et désamour …

  «  Dans l’acte amoureux, la personne sort d’elle-même : c’est peut-être le plus grand essai que la Nature fasse pour que chacun sorte de soi-même vers autre chose. Ce n’est pas elle qui gravite vers moi, c’est moi qui gravite vers elle ». Dans cette jolie formule, José Ortega Y Gasset tente de saisir une des caractéristiques de l’amour qu’il complète ainsi : « Dans l’amour, nous abandonnons le repos et l’assise en nous mêmes, et nous émigrons virtuellement vers l’objet. Etre en train d’aimer est ce mouvement constant d’émigration. » . Le monde s’enchante de la présence de l’Autre, se pare des plus vives couleurs, les sensations sont décuplées. Et puis, un jour, quelques heures ou quelques années plus tard, le miracle cesse, nous sommes rendus à l’uniformité des jours, à la grisaille quotidienne : on n’aime plus.

Tous les romans que j’ai lus jusqu’ici et qui ont servi de base au thème « Amour et désamour », sondent  la vie de couple, examinent, parfois au scalpel, ses échecs autant que ses succès et examinent les différentes manières de vivre aujourd’hui l’amour dans le couple.  On semble loin de l’amour fusion,  où l’Autre ne serait qu’un reflet de soi-même, et où l’union physique à travers la sexualité assurerait un arrachement à soi, proche de la mystique. Non, l’Autre est bien celui dont je dois accepter la différence, qui me reconnaît et me conforte dans mon sentiment d’exister. Seul l’amour humain procure cette confiance et cette assurance dans la parfois difficile tâche d’exister. Dans « Sublime amour », de Sophie Fontanel, que par ailleurs  j’ai abandonné, l’enfant Claudio Barbaro presse sa mère qui sort souvent le soir, de rester avec lui. Elle lui demande en quel honneur, et l‘enfant répond : « En mon honneur ! ». Et la mère d’éclater de rire. Claudio prend conscience alors de son inexistence. Nous ne sommes « je » que face à un « tu ». C’est cette différenciation qui nous constitue comme sujet. 

L’amour se décline sur le mode de la dualité, du couple, même s’il se révèle fragile et éphémère. Angela Huth dans « Invitation à la vie conjugale » décline toutes les modalités de cette vie à deux : du couple monogame et fidèle, au couple « ouvert » dans lequel  vie familiale et vie sexuelle sont dissociées, assumant ou pas les infidélités, en passant par le célibat assumé et une vie sexuelle complètement libre, tous les modèles sont passés au crible.

Valentine Goby (Des corps en silence), quant à elle, avertit, mais ne le savait-on pas déjà, que l’amour-passion est voué à l’éphémère et le désir  volatile. Il est le résultat de toute une histoire qui a assuré la lente déconnexion du couple d’avec son rôle biologique, économique et social. Le mariage d’amour a remplacé le mariage de raison avec, en contrepartie la fragilisation du lien. Je ne sais plus quel penseur a parlé de « monogamie séquentielle », mais il semble que ce soit dans la littérature le modèle dominant.  Le polyamour, terme que l’on utilise aujourd’hui  pour les expériences de couples à partenaires multiples semble aussi fragile que les autres car il n’évacue pas le sentiment de jalousie, qui fait beaucoup souffrir, et le danger d’un autre amour-passion qui par son exclusivité pourrait menacer l’équilibre du couple premier. Philosophie Magazine présente cet été un dossier très intéressant sur les différentes figures du couple aujourd’hui, et essaie de répondre à la question : « Sommes-nous fait pour vivre à deux ? ».  Il semblerait que la vie à deux soit le meilleur compromis possible, même si on peut aimer plusieurs personnes dans sa vie.

Toute la littérature s’attache à montrer qu’il vaut mieux aimer ces personnes successivement que simultanément : d’une part parce que seul le sentiment amoureux assure un véritable souci de l’autre dans le quotidien, et d’autre part parce que le sentiment d’exclusivité est très souvent lié à la passion amoureuse

       Toutefois, la littérature se fait aussi l’écho d’une époque : on y retrouve toutes les questions qui agitent la société, et les transformations qu’elle subit. Les tabous se lèvent : ainsi l’amour est-il aussi le refuge des êtres profondément blessés , le lieu d’une possible résilience. Véronique Biefnot, avec son roman « Comme des larmes sous la pluie » non seulement raconte un de ces sauvetages amoureux, mais évoque également la difficulté de l’identité sexuelle à travers l’expérience de la double appartenance , le genre fluide, qui nous rappelle que nous avons tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique et que si parfois elles coïncident, il arrive aussi qu’elles ne convergent pas, révélant des identités ambiguës ou hybrides. (voir le numéro de Sciences Humaines à ce sujet n°235 de mars 2012).

« C’est toute la différence entre la compulsion de répétition et la résilience. La première est à l’œuvre lorsque je m’engage dans un couple qui agrandit mes blessures au lieu de les recoudre. Ou lorsque je refuse l’amour de peur qu’il m’abandonne de nouveau. C’est ainsi que certains hommes fuient les femmes qu’ils voudraient aimer, tandis que des femmes agressent ceux qui leur manifestent de l’intérêt. Mais ce n’est pas une fatalité. Les carences du passé peuvent au contraire devenir un facteur de stabilité du couple : on est prêt à se donner du mal pour gagner ce dont on a manqué Et c’est ici que se situe la résilience : dans notre capacité à nous appuyer sur ce qu’il y a de plus constructif en nous pour recommencer à construire en dépit de nos blessures. Lorsque celles ou ceux qui ont été blessé(e)s par la vie rencontrent l’homme ou la femme de leurs rêves, il n’est pas rare qu’ils leur cachent les zones sombres de leur existence. C’est une forme d’amputation de la réalité, mais elle leur permet de partir sur des bases optimistes. » indique Boris Cyrulnik dans un entretient à Psychologies Magazine à propos de son livre « « Parler d’amour au bord du gouffre » »

De là,  la force du Premier amour, Veronique Olmi (Le Premier Amour) l’a bien compris. La puberté en favorisant la création de nouvelles relations entre les neurones, nous ouvre à de nouveaux apprentissages, et favorise des expériences inédites, qui sous l’effet des hormones et de l’émotion, laissent une empreinte durable. L’individu subit une métamorphose et le premier amour est alors une seconde chance. Peut-être est-ce le cas de l’héroïne de Véronique Olmi qui échappe ainsi au modèle amoureux de ses parents et aux frustrations endurées dans son milieu familial. Le Premier Amour est alors la conquête de soi et de sa liberté.

            Dans toutes les cultures , ici ou ailleurs, le cœur se met à battre, un peu plus vite, un peu plus fort, comme cet « Amour dans une vallée enchantée »(Wang Anyi),  « Elle se rend compte maintenant que quelque chose s’est réveillé en elle, tant dans son corps que dans son esprit. Telle une eau courante qui coule sans relâche, elle se sent vraiment tout autre ».

L’expérience est si belle qu’on ne peut manquer de la tenter, tant pis si parfois la chute est presque mortelle : « Quelque temps après qu’il eut prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l’hôpital. Il n’avait pas dit : Je ne veux plus jamais te revoir, ni :  C’est fini mais après trente années de mariage, pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées s’entrechoquaient comme des grins de pop-corn dans un micro-ondes. » raconte la narratrice d’ « Un été sans les hommes » (Siri Hudsvedt).

De l’amour et son flamboiement au désamour, où tout s’éteint, la littérature ne cesse de s’intéresser sur la force et la  fragilité de ce lien.

« Je vous remercie dans le fond de mon cœur du désespoir que vous me causez, et je déteste la tranquillité ooù j’ai vécu avant de vous connaître » s’exclame Mariana Alcoforado, la religieuse portugaise.

De la frénésie à l’ennui, notre vie certainement, oscille sans cesse…

Quand la nuit – Cristina Comencini

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Cristina Comenci – Quand la nuit – Le livre de poche n° 32570 2012 Grasset 2011

Les deux livres sélectionnés par le comité de Terrafemina sont particulièrement intéressants ce mois-ci puisqu’ils ont pour thème la violence domestique.

Marina se sent un peu perdue. A bout de nerfs et de fatigue, s’évertuant à être la mère modèle qu’on attend d’elle, elle part à la montagne seule avec son fils. Mais voilà peut-être le problème, être une mère seule avec son enfant… Personne pour vous relayer quand votre enfant nécessite des soins et une surveillance constante parce que l’appartement est, pour un enfant de l’âge de deux ans, un véritable champ de mines où, tout, absolument tout, peut arriver.

Ce livre pourrait s’intituler « Mères au bord de la crise de nerfs » dans une société où les femmes sont parfois seules à élever leurs enfants et où les pères apparaissent et disparaissent tels des météores bienveillants. Mais des météores tout de même…

Nos sociétés ont distendu les liens familiaux, et on n’a pas toujours les grands-parents à portée de mains, ni des tantes et oncles qui prendraient le relais pour soulager les mères qui n’en peuvent plus à ces âges difficiles de l’enfance.  Et c’est un homme, qui va secourir la jeune femme, le tiers indispensable. Un homme difficile et égoïste avec lequel va se tisser une histoire difficile et profonde.

Ce livre exploite le thème de la violence parentale. « Aux tables des bars, dans les rues, des adultes inconscients, libres, fument, bavardent tranquillement, sans hâte, ils ont tout le temps qu’ils veulent. Ils n’ont pas conscience de leurs privilèges. J’avance avec la poussette, j’étais comme eux moi aussi. ». Personne ne vous a pas appris à faire face, on vous a vaguement avertie, mais des tabous empêchent les véritables confidences. On ne vous a pas vraiment dit ce que l’épuisement peut faire de ravages. La maternité est votre destin, l’instinct votre guide, et l’ amour  que vous éprouvez est si profond qu’il vous épargne les contingences. « Enfermée dans les ténèbres qui sont en moi, je ne vois plus rien », raconte la narratrice. Y a-t-il moyen de réparer ce que j’ai fait ? peut-on revenir en arrière ?

Les mères violentes et destructrices hantent la littérature : Folcoche de Vipère au poing, la mère violente de Jules Vallès ou celle de Poil de Carotte. Plus proche de nous la mère de Falaises (Olivier Adam), celle de Chloé Delaume dans le « Le cri du sablier », toutes absentes, violentes et négligentes.

La sphère familiale est un lieu clos, parfois étouffant, qui abrite les violences les plus indicibles. Ouverte sur l’extérieur, elle devient un lieu d’affection et de partage.

« Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. », s’écriait André Gide dans « Les nourritures terrestres ».

Les discours lénifiants sur la maternité n’ont plus cours aujourd’hui, on le sait, l’amour s’apprend, et être une mère est autant un apprentissage culturel que biologique. Les mères toutes-puissantes ont fait leur temps dans la littérature et ailleurs. Elles ont d’ailleurs payé très cher ce statut si particulier que la religion a contribué à établir.  Marie, la femme sans sexualité, qui enfante, a fait des femmes

les dépositaires d’un pouvoir aussi contraignant qu’exorbitant …

Un enfant a besoin de multiples relations ouvertes sur l’extérieur pour grandir, afin que le giron maternel puisse être un lieu sécurisant et un repère stable.

Ce livre est intéressant et se lit avec plaisir. Il a pour mérite de raconter l’itinéraire d’une mère qui cède à la violence mais qui essaie de se sortir de cette violence qui l’emprisonne. Il ne sera pas un coup de cœur mais un assez bon livre tout de même.

Un bûcher sous la neige – Susan Fletcher

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Susan Fletcher Un bûcher sous la neige – Plon – Feux croisés – 2010 pour la traduction française, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux

En Europe, le nombre de femmes accusées de sorcellerie et mortes sur le bûcher est estimé à quarante mille du XVe  au XVIIIe siècle.  En Grande-Bretagne, ce nombre atteignit plus de cent mille. Selon l’auteur, « La dernière exécution d’une prétendue sorcière eut lieu en 1727 ». Le Witchcraft Act mit fin aux persécutions en 1735. Ces femmes étaient pour la plupart « instruites, indépendantes, âgées ou ayant leur franc-parler ». On sait aujourd’hui que l’accusation de sorcellerie était aussi un moyen commode de se débarrasser de femmes dont l’indépendance et la liberté de mœurs étaient une menace pour la société patriarcale. Ces femmes étaient souvent des guérisseuses qui connaissaient les vertus des plantes et faisaient commerce de leur savoir.

Corrag, dont la mère a été pendue pour sorcellerie fuit les persécutions qui sévissent dans le nord de l’Angleterre pour se réfugier en Ecosse, dans les Highlands, sur le territoire de la famille MacDonald à la réputation de cruauté et de sauvagerie.  Témoin du massacre  des membres du clan, Corrag est emprisonnée et promise au bûcher.  Le révérend Charles Leslie lui rend visite dans sa cellule afin de faire la lumière sur ces massacres fruit d’une sombre machination politique.  Corrag décide de lui raconter sa vie et une relation profonde s’établit entre eux au fil des jours qui va les changer l’un et l’autre.

L’auteur dresse le portrait de la sorcière du XVIIIe siècle : elle jette des sorts, arrache des gésiers et hurle à la lune, se transforme en oiseau la nuit, se pose sur les navires pour qu’ils sombrent, pratique des baisers obscènes, mange des enfants, possède un troisième téton, et lit l’avenir dans un œuf pourri. Tout un cortège de superstitions qui condamna à mort un grand nombre de femmes. Soigner par les plantes, n’est pas vu d’un très bon œil. La guérison doit venir de la prière, et non de pratiques qui sont assimilées au diable ou à l’alchimie.

Les sorcières sont des femmes qui ont une relation très particulière avec la Nature, qu’elles savent observer et dont elles dégagent  les régularités dans une sorte d’empirisme balbutiant. Une même cause produit un même effet ; une plante possède des vertus curatives qu’elles conservent quoi qu’il advienne. Mais dans cette société profondément religieuse où tout pouvoir vient de Dieu et des Saintes Ecritures, toute pratique qui conteste ce pouvoir absolu est considéré comme hérétique. La science vient des livres et de la théorie et non de l’expérience. La vérité y est inscrite à tout jamais.

Les femmes partagent une certaine nature qui établit entre elles une forme de complicité. Elles portent la vie, ce qui la rend sacrée à leurs yeux, écoutent leur cœur, et leur intuition. Faisant partie de la nature, elles peuvent en comprendre les lois. La religion de Corrag est profondément animiste. La nature est sacrée, car chaque être, chaque plante est une parcelle de cette divinité, en interdépendance avec les autres.

« Un bûcher sous la neige » ainsi que « Cœur cousu » de Carole Martinez proposent une nouvelle vision des femmes et du merveilleux qui n’est au fond qu’une disposition particulière vis-à-vis de la nature et des Hommes. Ces vertus longtemps attribuées aux femmes, cantonnées dans l’intuition, se proposent comme une nouvelle voie et un nouveau mode de relation avec la Nature. Et il est intéressant de voir le succès de ces paradigmes en littérature.

L’impossible pardon – Randy Susan Meyers

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Née à Brooklyn, Randy Susan Meyers a toujours été passionnée de littérature. Pour ce livre, elle s’est inspirée de son travail auprès des victimes de violence domestique. Elle vit aujourd’hui à Boston avec son mari et ses deux filles.

           Comment vivre lorsque votre père est un assassin ? Comment échapper à la culpabilité et au tourment ? Comment vivre et se reconstruire ? Telles sont les questions douloureuses que pose ce roman à travers l’histoire de Louise et Merry, dont le père, ivre, a assassiné la mère alors qu’elles n’avaient que 6 et 10 ans. Comment simplement survivre à un pareil drame ?

Louise, dite Lulu, essaiera de se protéger en oubliant, et raye une fois pour toutes son père de son existence, du moins le croit-elle, tandis que la cadette en proie à une culpabilité qui la ronge et l’empêche d’être heureuse, rend visite à son père en prison.

            Est-on déterminé par nos actes, sommes-nous ce que nous faisons ou y a-t-il en nous quelque chose qui y échappe ? La conscience morale, le pouvoir de se retourner sur ses actes et de les juger, d’éprouver de la peine et du remords est-il ce qui nous permet de ne pas coïncider totalement avec nos actions même si nous en portons l’entière responsabilité ?

Dire que nous sommes responsables suppose que nous sommes libres, que nous pouvons juger de la valeur et les conséquences possibles d’un acte et que nous connaissons, les règles, les lois et les contraintes auxquels nous sommes soumis dans la société où nous vivons. Une personne violente sous l’emprise de drogues ou d’alcool est-elle encore responsable de ses actes ? On peut penser que oui, puisque rien ne l’obligeait à se droguer ou à boire plus que de raison. On pourra alléguer les circonstances qui poussent à la violence telle personne ou telle autre. Mais si ces circonstances peuvent alléger la sanction, en aucun cas elle n’efface l’acte.

Le mal qui est fait ne peut être défait sans aucun doute, mais peut-on réparer ?  Est-il possible de payer sa dette à la société et plus encore à un être proche, voire à un membre de sa famille? Ce roman ne répond pas à toutes ces questions mais il tente de montrer comment des victimes de violences peuvent tenter de reconstruire leur vie.

  Randy Susan Meyers sait adopter le ton juste, en totale empathie avec ses personnages, sans verser dans ce qui pourrait n’être qu’une tragédie sordide. Elle ne force jamais le trait, d’une écriture sensible et généreuse, évitant les jugements expéditifs et le ton moralisateur. Un livre bien écrit  qui permet de réfléchir à des questions qui à des degrés divers ne peuvent manquer de nous concerner.

Comme des larmes sous la pluie de Véronique Biefnot

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Véronique Biefnot Comme des larmes sous la pluie, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011, Le livre de poche 2012.

    Ce livre est un thriller amoureux, nous prévient la quatrième de couverture, d’où l’importance de la découverte, de l’adrénaline qui monte peu à peu chez le lecteur au fil d’un récit qui devient de plus en plus haletant. Ce qui va m’obliger à scinder mon article en deux, une première partie pour ceux qui ne l’ont pas lu ou veulent le lire et une seconde partie pour ceux qui l’ont déjà lu ou ne comptent pas le lire.

  Première partie

Simon Bersic tombe sous le charme de Naëlle qu’il croise dans le métro. Magnifique et mystérieuse, elle semble lui échapper sans cesse, ou peut-être l’étrangeté de son comportement vient-il de sa méconnaissance des codes sociaux et des rituels qui président aux relations humaines. Une voix douloureuse et inquiète d’enfant parfois s’élève et entrecoupe le récit. Alors qu’il croit enfin la connaître et que toutes les promesses de l’amour semblent sur le point de se réaliser, Simon est entraîné au cœur de l’histoire douloureuse et tourmentée de Naëlle, qui fit en son temps la une des faits divers de la Belgique.

  C’est un récit époustouflant que conduit ici Véronique Biefnot de main de maître malgré quelques platitudes dans le récit, et une analyse du sentiment amoureux un peu conventionnelle. Il n’en reste pas moins que de la première à la dernière page vous êtes happé par le récit et que c’est à bout de souffle et exsangue qu vous fermez enfin le livre, à la dernière page. Bouleversant, souvent intelligent, parce qu’il pose des questions non seulement pertinentes mais complètement actuelles sur le genre, -qu’est-ce qu’être un homme, une femme- parfaitement construit, et c’est là aussi sa force, « Comme des larmes sous la pluie » est un récit au vitriol dont vous ne sortirez pas complètement indemne. Lisez-le !

Deuxième partie

            Inspiré par l’affaire Dutrou qui a secoué la Belgique et suscité l’incompréhension la plus totale devant la monstruosité du personnage et les actes qu’il a commis, ce récit mêle la voix d’un enfant, désespéré, à l’histoire d’amour qui se noue entre Simon Bersic et Naëlle. Simon Bersic est écrivain, une sorte de Marc Lévy version belge, qui a perdu sa femme et vit en reclus avec son fils.

          Dans ce roman, l’amour est le refuge des êtres profondément blessés , le lieu d’une possible résilience. Véronique Biefnot non seulement raconte un de ces sauvetages amoureux, mais évoque également la difficulté de l’identité sexuelle à travers l’expérience de la double appartenance sexuelle, le genre fluide ainsi le nomme-t-on,  qui nous rappelle que nous avons tous cinq identités sexuelles : chromosomique, anatomique, hormonale, sociale et psychologique et que si parfois elles coïncident, parfois aussi elles ne convergent pas, révélant des identités ambiguës ou hybrides. Naëlle est un de ces êtres au bord du vertige,  flirtant avec l’intersexualité et dont l’identité est trouble.

L’amour peut-il nous aider à réparer les outrages subis, à cicatriser les anciennes blessures de l’enfance ? « Et c’est ici que se situe la résilience : dans notre capacité à nous appuyer sur ce qu’il y a de plus constructif en nous pour recommencer à construire en dépit de nos blessures », explique Boris Cyrulnik, théoricien de la résilience.

C’est quitte ou double ! On ne sait pas vraiment pourquoi certaines personnes trouvent la force en elles de s’extraire de la violence de leur propre histoire et parviennent à transformer les traumatismes en énergie positive. L’amour agrandit souvent les blessures et réactive la peur de l’abandon chez nombre d’entre nous. On sait aussi, intuitivement, qu’il n’est pas donné pour toujours et qu’il peut nous être enlevé aussi soudainement qu’il nous a été donné. La rupture peut être une tragédie et il faut une certaine force et une réelle assise dans l’existence pour pouvoir la surmonter et continuer à vivre. On peut aussi mourir d’amour, la littérature ne manque pas d’exemples de Tristan et Iseult à  Roméo et Juliette !

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Soeurs Chocolat – Catherine Velle

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Sœurs Chocolat- Catherine Velle Editions Anne Carrière, 2007

Ne vous imaginez surtout pas deux plantureuses gourmandes, bruissantes d’étoffes, tenant un de ces fameux salon où l’on servait ce breuvage délicieux ,non l’ambiance est plus austère, monacale dirais-je.

 

Communauté au cœur de la France, l’abbaye de Saint-Julien du Vaste-Monde 

Honore la tradition du chocolat en recevant la Cabosse d’or. 

Or, pour pouvoir continuer à le produire, les Sœurs doivent se rendre en 

Colombie  pour recevoir la part de fèves qui leur est réservée.

Oublieuses du danger, n’écoutant que leur courage, bravant anacondas, piranhas, et

Les araignées venimeuses, en pleine forêt amazonienne, ou sous un nom d’emprunt,

Anne et Jasmine, les deux sœurs prêtes à tout pour sauver leur communauté,

Trouvent encore la force d’ affronter les bandits qui en veulent à leur cabosse !

Délicieux, futile et revigorant… On ne s’ennuie pas une seconde tant les aventures rocambolesques des soeurs se succèdent à un rythme effréné. Une belle réflexion toutefois en filigrane sur ce qui conduit à l’engagement monastique.

lecture commune avec Hélène Choco

Artemisia – Alexandra Lapierre

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Alexandra Lapierre – Artemisia – Robert Laffont 1998 – Poche

Après avoir fait des études de lettres à la Sorbonne (elle a travaillé sur la femme fatale dans la littérature du XIXe siècle) – Alexandra Lapierre s’est consacrée à l’évocation des destins de grandes figures oubliées par l’Histoire.

Pendant cinq ans, elle a cheminé sur les traces d’Artemisia et d’Orazio Gentileschi à travers le monde.

  J‘avais eu très envie de lire ce roman historique après avoir vu l’exposition sur Artemisia à Paris. Les femmes peintres eurent autant de mal à s’imposer sur la scène artistique que les écrivaines.

  Le destin d’Artemisia au sein de l’Italie du XVIIe siècle est exceptionnel car elle fut l’une des premières à réussir à pratiquer son art, la peinture, et à en vivre librement, délivré de la tutelle des hommes de sa famille.

Mais si elle put devenir peintre, dans cette société patriarcale, elle le dut à son père Orazio Gentileschi, disciple du Caravage qui devint son maître et lui apprit tout ce qu’il savait de la peinture. Il fut aussi un adversaire redoutable qu’elle s’efforcera sa vie durant de dépasser.

Le livre d’Alexandra Lapierre est aussi l’histoire de cette relation orageuse entre un père et sa fille. Un père prisonnier des mœurs et des théories de son époque dans lesquelles les femmes sont perçues comme des tentatrices, des traîtresses, qu’il faut surveiller de près et tenir cloîtrées. Cette attitude de défiance et ce mépris qui imprégnait toute la culture judéo-chrétienne empoisonna les relations du père et de la fille et les empêcha peut-être de se laisser aller à la tendresse et à l’admiration qu’ils auraient pu éprouver dans le secret de leur cœur.

            Pourtant fait extraordinaire à cette époque où la faute d’une fille (même si elle était la victime) rejaillissait sur l’honneur de son père, Orazio prit la défense de sa fille qui avait subi le viol d’un de ses plus proches amis mais il la rejeta également le jour où elle se maria pour ne plus la voir pendant de longues années. On s’imagine ce qu’Artemisia dut souffrir, l’amour et la haine qui durent déchirer son cœur, la rage nécessaire qu’elle dut lui insuffler pour la propulser vers la gloire.

 

J’ai été bouleversée tout au long de ce récit magnifique. Pour une femme qui réussissait à sortir de l’ombre, combien d’autres dont les talents, l’intelligence furent impitoyablement étouffés . Les écrits portent la mémoire collective, car il est juste de ne pas oublier ce qui fut.

D’autant plus que d’autres femmes se cachent dans les plis obscurs de la mémoire, notamment cette Plautilla Bricci, femme architecte, bâtisseuse d’église dans les Etats Pontificaux au temps de Caravage.

Alexandra Lapierre a appris l’italien et le latin , étudié la paléographie pour se lancer sur la trace de la fille et du père, dans chaque rue qu’ils avaient pu hanter jadis mais aussi dans les Archives secrètes du Vatican, et tant d’autres archives, registres qu’elle a parcourus à la recherche de documents les concernant et parmi des milliers de prénom : actes de baptêmes, reconnaissances de dettes, contrats de mariage, donations, testaments, procès qui ont conservé le souvenir de leur existence. Une belle histoire d’amour entre l’auteure et ses personnages.