Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux – Et je danse, aussi / Interview

Et je danse, aussi de Jean-Claude Mourlevat et Anne-laure Bondoux

Et je danse, aussi de Jean-Claude Mourlevat et Anne-laure Bondoux, 2016 Pocket numéro 16 542 (Fleuve éditions)

Je connais Jean-Claude Mourlevat grâce à son fantastique roman « L’enfant océan », un des meilleurs romans jeunesse que j’aie jamais lu. Et ils ne sont pas nombreux dans mon panthéon. J’avais donc un préjugé favorable à la lecture de ce roman tissé à deux mains même si je ne connaissais pas Anne-Laure Bondoux, elle aussi auteure jeunesse.

Il s’agit d’un roman épistolaire, dans lequel deux voix se répondent et d’entremêlent : Pierre-Marie Sotto et Adeline Parmelan. Les deux personnages correspondent par mails et c’est Adeline qui a envoyé le premier courrier assorti d’une volumineuse enveloppe qu’elle implore Pierre-marie Sotto, écrivain de son état, de ne pas ouvrir. Croyant à l’envoi d’un manuscrit, Pierre-Marie accède à sa demande et oublie plus ou moins l’enveloppe sur le bas de son étagère.

S’ensuit un échange de confidences et chacun livrant peu à peu de son univers intérieur, une sorte d’attachement se crée. Pourtant Adeline ne dit pas toute la vérité, et son personnage contient une part d’ombre et de mystère que l’écrivain va chercher peu à peu à percer.

Jean-Claude Mourlevat a écrit la partition masculine alors qu’Adeline écrivait celle d’Adeline.  Le roman s’est construit au fil de leurs échanges car ils ne savaient pas de quoi ils allaient parler en commençant leur projet littéraire. Ils ont dû se concerter tout de même à la moitié du roman afin d’écrire de concert car ils sentaient qu’ils partaient dans des directions différentes (voir interviews).

Il s’agissait pour tous deux de leur premier roman adulte et Jean-Claude Mourlevat  déclare en avoir trouvé l’écriture plus facile que celle des romans jeunesse. Il a été davantage moteur dans l’intrigue et Anne-Laure Bondoux avoue s’être davantage attachée à l’épaisseur des personnages
Ce roman fait partie des feel-good book et contient une part de légèreté mais des drames apparaissent peu à peu en toile de fond pour devenir très vite le ressort intérieur de l’histoire. On passe un agréable moment de lecture, il n’est pas sûr que les personnages nous suivent au-delà, mais c’est tout à fait bien comme cela.

Le festival des miracles par Alice Tawhai / littérature maorie de Nouvelle-Zélande

 

Le festival des miracles par Alice Tawhai, traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Murielle Vignol, 254 pages, Au vent des iles (15 avril 2006)

Voilà un curieux objet littéraire, passionnant à découvrir. Son auteure, Alice Tawhai tient à préserver son anonymat, aussi n’ai-je trouvé aucune photographie d’elle. « Alice Tawhai parle couramment le maori et l’anglais. En sillonnant régulièrement la Nouvelle-Zélande, elle satisfait son désir d’écrire et sa passion pour la photographie. Autodidacte, elle accorde de la valeur à tout ce qui est inhabituel, différent ou beau. Elle s’intéresse aux nuances de couleurs qu’ont les choses. Qu’il s’agisse d’endroits, de mots, d’instants ou de gens, elle aime chercher les lumières qui les colorent. »

Ce livre est composé de récits relativement courts, longs poèmes en forme de nouvelles, quelques pages seulement, dont les personnages, cabossés par la vie, sont issus d’un milieu populaire, métissé, maori, asiatique ou européenne. Les récits sont très noirs, et le malheur advient sans que les personnes ne se rebellent vraiment contre leur sort. Les femmes sont soumises à la violence d’une société machiste, à travers les abus sexuels et la prostitution. D’ailleurs ils n’ont pas vraiment de fin ou de chute. Les récits s’arrêtent soudain, comme un voyageur au bord d’un chemin. Certains parlent de chute à la Raymond Carver. L’observateur cesse de braquer son regard sur le personnage et il cesse alors d’exister. Certains de ces récits sont baignés d’une atmosphère magique, spirituelle ou surnaturelle, et le langage est d’une grande poésie, d’autres par contre sont d’un réalisme cru, malmènent les personnages de la manière la plus brutale, sans que le lecteur puisse réellement éprouver de l’empathie.

Ces récits sont habilement construits et les métaphores sont très belles :

« On aurait dit qu’une main bombardait des étoiles. Elles tombaient du ciel en de longues traînées incandescentes, projetant des balafres argentées à travers le velours de bleu profond, qui cicatrisait quelques secondes plus tard, ne laissant qu’un dernier reflet de lumière pâle, puis, plus rien. »

L’auteure a souvent été comparée à Janet frame et Amélie Nothomb a dit d’elle qu’elle avait la grâce.

Il faut lire Alice Tawhai…

Mutuwhena – La lune dort – Patricia Grace / Littérature maorie de Nouvelle-Zélande

Ebook: Mutuwhenua, la lune dort, Patricia Grace, Au vent des îles ...

Mutuwhena – La lune dort – Patricia Grace, traduit par Jean Anderson et France Grenaudier-Klijn – 1978 – Editions Au vent des îles (2012)

Je continue mon exploration de ces femmes d’ailleurs, vues à travers la littérature.  Les Institutions néo-zélandaises font de louables efforts pour redonner une place à la culture maorie, et encourager la lecture de ces auteurs. Patricia Grace a été une des premières à écrire sur ce peuple et sa culture.

Née en 1937 à Wellington, d’un père maori et d’une mère européenne, elle s’identifie à la culture paternelle et s’affilie aux Iwi Ngati Toa, Ngati Raukawa et Te ati Awa. Son premier ouvrage en 1975, Waiariki and Other Stories, fait partie des premiers ouvrages publiés par un auteur maori. Son œuvre sera récompensée par le prix Neustadt (dit aussi le « Petit Nobel ») en 2008 et l’auteur a reçu l’équivalent de l’Ordre du Mérite néo-zélandais en 2007.

Elle connaît les difficultés de l’appartenance à deux cultures et du possible écartèlement qui en résulte. A cette construction de l’identité, s’ajoute la problématique du statut des femmes :

« Dans les livres que j’avais lus, il n’y avait qu’une chose qui nous arrivait, à nous les filles. […] Soit nous nous attirions ce qu’on appelait des « ennuis », soit on se retrouvait allongées sous un type quelconque qui s’envoyait passionnément en l’air. Et c’était tout. »

La vie de Linda, jeune maorie éprise d’un Pakeha (Néo-Zélandais d’origine européenne), doit se marier. Mais un tel mariage peut-il se faire ? La vie de la jeune femme  va se compliquer d’autant plus que les différences culturelles semblent parfois infranchissables, tant les traditions occidentales sont éloignées de la culture maorie, notamment dans son attachement à la terre et aux lieux : « « …j’ai toujours su que la terre peut aimer les siens et j’ai toujours compris les liens de réciprocité entre les gens et la terre ». Issue d’une famille très liée aux valeurs ancestrales et aux traditions, la jeune femme va aussi devoir faire accepter son compagnon par les siens. Le passé colonial de l’île entache encore les relations entre maoris et descendants d’Européens, situant cette histoire d’amour au sein de la complexité des liens transculturels mais aussi lestée par  l’appartenance au clan et à la terre. Le dilemme se nourrit d’autres dichotomies entre la ville et la compagne, la modernité et la tradition, faisant surgir parfois des images très poétiques nourries par la poésie de la mythologie maorie.

Plutôt que de renoncer à ses origines, Linda/Ripeka demande à son mari de l’aider dans sa quête, et d’accepter peut-être ce qu’il ne comprend pas.

Tout l’intérêt de ce livre consiste dans les éléments de la culture maorie qui sont portés à la connaissance du lecteur, quant au récit, si le livre se lit sans déplaisir, on ne peut pas dire qu’il m’a vraiment enthousiasmée.

Une autre auteure maorie, de la jeune génération, Alice Tawhai m’a par contre franchement séduite. Je vous en parlerai une prochaine fois.

Si vous connaissez d’autres auteurs, n’hésitez pas à me laisser leurs noms en commentaire.

Fiona Kidman Rescapée/ Magnifique voix de la Nouvelle-Zélande !

Fiona Kidman rescapée (2005) Sabine Wespieser éditions 2006 et Grands Romans Points

Fiona Kidman a publié plus de vingt livres dans sa Nouvelle-Zélande natale et seulement quelques-uns d’entre eux (4 si je ne me trompe pas) ont été traduits en français. Quel dommage ! Peut-être les éditeurs peinent-ils à trouver un lectorat français.

J’adore véritablement la plume de cette auteure qui excelle à retracer l’histoire de son pays et de ses habitants dans une veine romanesque et réaliste à la fois. Elle campe toujours des personnages extrêmement attachants, aux personnalités complexes et décrit de manière très subtile leurs révolutions intérieures.

Rescapée ne déroge pas à la tradition. Le roman retrace l’arrivée et l’installation des convicts, c’est-à-dire des bagnards européens qui, après avoir purgé leur peine, tentent de vivre et travailler sur ce sol étranger qui est devenu le leur. Une polyphonie de voix, à travers des extraits de journaux, de lettres et de confessions retrace l’histoire d’Elizabeth Parker, dite Betty, mariée à quatorze ans à un homme de vingt ans son aîné, John Guard, et capturée lors d’un naufrage au large de la Nouvelle-Zélande, peuplée à l’époque essentiellement de Maoris.

Elle restera plusieurs mois chez ses ravisseurs maoris avant d’être délivrée. Mais cela suffira à changer sa vie. La rencontre de ce monde étranger, de cette terre magnifique, va finir de la transformer intérieurement.

Elle racontera son histoire à son ancienne institutrice, Adeline Malcolm. En effet, depuis son retour, elle est en butte à des rumeurs malveillantes qui prétendent qu’elle n’est pas l’héroïne que l’on croit.

Le roman retrace la condition des femmes en ce début de dix-neuvième siècle franchement misogyne. La bonne société s’est reformée ici comme en Angleterre, confite dans son apparente morale et sa dévotion, plus soucieuse des apparences, de la fortune et du rang social que de la vérité des personnes. Elle juge, sanctifie ou condamne selon les rumeurs et une réputation peut se bâtir ou se défaire en quelques insinuations bien placées lors d’un dîner. Ce monde est aussi celui des baleiniers, et du massacre de ces mammifères au large de la Nouvelle-Zélande, grâce auquel on fabriquait de l’huile pour les lampe, des baleines pour les corsets ou les parapluies et une grande quantité d’objets au quotidien. Les maoris sont choqués par ces pratiques, plus proches de la nature, ils attendent qu’elles s’échouent sur les plages pour les consommer et utiliser leur matière première.

Un grand roman d’aventures, un talent d’exception pour nouer une intrigue et entretenir le suspense, mais aussi pour donner un souffle profond au récit, et construire des personnages, font de ce livre un dépaysement total !

La tresse, Laetitia Colombani / Trois femmes, trois destins et un vrai succès éditorial

La tresse - Laetitia Colombani - edition grasset - Lire sous Le ...

Laetitia Colombani – La tresse  Grasset § Fasquelle 2017

Voilà un livre qui a fait beaucoup parler de lui, gros succès éditorial, boudé par certains critiques, célébré comme le possible best-seller de l’été. A la Foire du Livre de Londres, seize pays ont déjà acheté les droits de traduction. A quoi est dû ce formidable succès ?

Peut-être en tout premier lieu, la force de l’intrigue, très habilement nouée et dénouée par son auteure, à l’image de cette tresse que l’on fait et défait qui tient le lecteur en haleine.

Ensuite, l’écho à cette mondialisation dans laquelle nous vivons pour le meilleur et pour le pire. Ces trois femmes vivent en Inde, au Canada et en Italie et sont reliées entre elles par un fil, ou plutôt une histoire de cheveux. La plus humble et la plus déshéritée est Intouchable et s’appelle Smita. Elle vit en Inde et est chargée de nettoyer le village des excréments de ses concitoyens. Elle rêve d’un autre avenir pour sa fille et voudrait l’envoyer à l’école. Ce tableau de l’Inde et de la violence qui est faite aux femmes ne peut que toucher le lecteur occidental et le révolter.

Sarah, canadienne, est la femme cadre, à qui tout réussit mais qui sacrifie sa vie personnelle et sa famille au travail. La maladie la forcera à réinventer sa vie.

Quant à la troisième, Giulia, elle travaille aux côtés de son père dans un atelier de confection de perruques en Sicile. Face à la pénurie de cheveux qui ne permet plus de produire les postiches et autres mèches, elle devra trouver une alternative au cheveu sicilien.

Pour finir, la force de ce livre tient à cette idée d’une solidarité universelle. Ce qui passe dans un endroit de la terre a des répercussions dans un autre. Nous sommes tous liés et l’indifférence n’est plus possible car aujourd’hui nous savons grâce à la vitesse de l’information et aux réseaux de l’internet. Nous ne pouvons ignorer la détresse de cette femme indienne, d’autant plus que notre modèle occidental attaché de plus en plus aux droits des femmes, nous a sensibilisé à ces problèmes.

On peut y voir aussi un féminisme planétaire, centré sur l’égalité des droits. Certains pourraient lui reprocher une forme d’ethnocentrisme laïque et occidental qui méconnaîtrait les particularismes locaux.

Peut-être une certaine idée du bonheur, de l’égalité des sexes et de l’amour sont la trame de ce livre, mais qui s’en plaindrait ?

Un très bon roman pour l’été.

Chibundu Onuzo – La fille du roi araignée / Nigéria

Livre: La fille du roi araignée, Onuzo, Chibundu, 10-18, Littérature ...

Chibundu Onuzo – La fille du roi araignée (2012), traduit de l’anglais (Nigeria) par Sylvie Schneiter

Editions Les Escales 10/18

Jeune prodige, l’auteure n’a que dix-sept ans lorsqu’elle rédige ce récit. Originaire de Lagos au Nigéria, elle attendra encore deux ans avant que son manuscrit soit accepté par Faber § Faber, maison d’édition anglaise dont elle devient la plus jeune auteure. Depuis, elle étudie l’histoire au King’s College à Londres. Son second roman, non traduit encore en français, « Welcome to Lagos », a été publié en janvier 2017. Elle a émigré en Angleterre à l’âge de 14 ans.

« I knew from a young age about injustice and was aware of that aspect of Nigeria. », avoue l’auteure dans le Guardian

Le roman campe une société où la corruption n’a d’égale que la misère du peuple. L’argent détourné au profit de quelques-uns et une injustice criante gouvernent les vies dans cette partie du monde. Il est aussi facile d’y vivre que d’y mourir. Et les plus faibles n’ont nul recours face à ce pouvoir écrasant. Tel celui de ce roi araignée dont la toile emprisonne chaque jour de nouvelles proies, et dont la puissance s’alimente de ses victimes.

La fille du roi a dix-sept ans, et son père pour l’endurcir, l’entraîne à subir la Frustration, dans une espèce de jeu sadique où ce à quoi elle tient peut toujours être piétiné. Pour se montrer forte, il lui faut serrer les dents et faire croire qu’elle n’éprouve rien.

Elle rencontre, sur la route qui la conduit à l’école (ou plutôt le chauffeur, enfin les deux) un jeune homme, un colporteur qui la sort de son indifférence glacée. Mais peut-elle encore éprouver de l’amour, ou son père a-t-il fait d’elle irrémédiablement une copie à son image, un monstre ?

On apprend tout au long du roman comment le père a bâti sa richesse, et les liens qui l’unissent mystérieusement à son ami Runner G.

Dans cet espèce de Roméo et Juliette des temps modernes, un monde sépare les deux jeunes gens et les conventions sociales mais aussi le poids du crime risquent bien avoir raison d’eux.