Dianne Warren – Cool water / Un désert au Canada

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Dianne Warren – Cool water Presses de la cité, 2012 pour la traduction française (Dianne Warren 2010)

Traduit de l’anglais (Canada) par France Camus-Pichon

 

Ce livre est d’abord un véritable voyage. Voyage dans la province de la Saskatchewan, à travers les dunes et les prairies des Little Snake Hills où se déroule l’action du livre, dans ou aux alentours de la petite ville de Juliet, au centre-ouest du Canada, au nord du Montana.

Des cow-boys parcourent les dunes, un banquier, Norval Birch endure les affres de la mauvaise conscience, Lynn Trass, dévorée par la jalousie tient « L’oasis café » où se côtoient les habitants des alentours et prépare de délicieuses tartes au citron, Vicki Dolson, mère de six enfants tente de surmonter le désastre de la faillite de leur ferme, Lee a hérité de la ferme de ses parents adoptifs et d’un cheval arabe débarqué là par hasard. Quant à Willard, amoureux sans le savoir de sa belle-sœur Marian, veuve de son frère, il tient le dernier drive-in de la région et projette des films sur écran géant.

Des fermes en ruines témoignent d’un monde qui se meurt. Celui des anciens colons, sans terres, qui étaient venus s’installer là.

Ils sont des citoyens ordinaires de cette zone rurale canadienne qui dément tous les clichés sur cet immense pays. Non, il n’y a pas seulement des forêts et des lacs, il y a aussi une chamelle échappée dans les dunes, et mille battements de cœur, sous un soleil de plomb.

Le soir, d’énormes moustiques vous assaillent.

Le paysage est véritablement le personnage principal de ce livre. Dianne Warren explique qu’elle a eu du mal à lui donner des frontières. C’est pourquoi le récit commence par une course de chevaux dont le parcours est un cercle. Lee est celui qui entretient des relations profondes et poétiques avec le paysage et dont la solitude est la plus profonde.

Les personnages sont liés les uns aux autres, par la géographie ou les sentiments. Par la narration qui les fait se croiser et s’entrecroiser. Qui fait d’eux des hommes et des femmes qui nous ressemblent, sujets aux mêmes tourments, acculés aux mêmes impasses, d’une profondeur insoupçonnée d’eux-mêmes dans un temps cyclique.

L’auteure croise aussi le fil avec nous, car elle nous enserre si bien dans le récit qu’il n’est pas facile de s’échapper.

Dianne Warren -Cool water – Le paysage

Cut d’Emmanuelle Marie / Festival d’Avignon

J’ai vu cette pièce dans le cadre du off d’Avignon, et si vous y êtes cette  semaine, je vous la recommande. Elle voyage aussi, et peut donc se jouer près de chez vous. Elle existe en plusieurs versions : sous forme de lecture spectacle, trois voix, trois pupitres, un accordéon et également dans le cadre d’un théâtre participatif, dans des ateliers  (de 30 à 40 heures) animés par les comédiennes . Les participantes intègrent la mise en scène à travers un chœur de femmes. Enfin sous sa version longue, celle que j’ai vue la semaine dernière.

Cette pièce était brillament interprétée par Stéphane Dupéray, Clara Marchina, Pauline Woestelandt qui joue en alternance avec Inès Lopez (Compagnie Sapiens Brushing), mise en scène avec brio par Laurence Laburthe

« Cut veut dire couper, séparer. le mot sexe vient de sexus, mais viendrait aussi de secare, qui veut également dire en latin … séparer. Je trouvais que c’était amusant d’avoir le fond et la forme réunis dans un même titre… » Emmanuelle Marie

Pour Cut, achevé en juin 2001, elle reçoit une aide à l’écriture du ministère de la Culture et du conseil général du Pas-de-Calais. Il a été présenté au Théâtre du Rond-Point en juin 2003, dans une mise en scène de Jacques Descorde.

En 2006, elle atteint la consécration avec le montage de sa pièce Blanc au Théâtre de la Madeleine. Mise en scène par Zabou Breitman, interprétée par Isabelle Carré et Léa Drucker la pièce est créée en septembre et doit être prolongée. Le spectacle est deux fois nommé aux Molières 2007 pour la lumière d’André Diot, et pour le décor de Jean-Marc Stehlé. Le texte est traduit en allemand. Elle décède en 2007 des suites d’une maladie.

Trois dames se croisent dans les toilettes publiques. Pourquoi les filles pissent-elles assises ? se demandent-elles. Et c’est quoi ce « ça » entre leurs jambes, qui les fait femmes. Mystérieux, intérieur/extérieur, le sexe féminin, si difficile à nommer, qui les enferme parfois, organe de jouissance ou organe silencieux, se dévoile peu à peu à travers l’histoire de ces trois femmes.

Elle font parfois chœur, se répondent en duos, ou en trios et tentent de cerner leurs relations avec les hommes. Les corps se raidissent ou entrent en mouvement dans l’acte d’amour qui est une forme de danse, jamais impudique; l’amour se chante aussi porté par la voix magnifique de Clara Machina qui vocalise sur le mot « masturbation ». Les corps se libèrent, la parole devient cri, chant, revendication, confession, admonestation. Elle dit aussi l’ambiguïté et le paradoxe, le désir d’amour, et la violence qui parfois en tient lieu, la relation à soi et à l’autre.

A voir…

 

« Elle » suivie de « Tirée au cordeau » de Marie-Pierre Cattino

Je n’ai malheureusement pas pu voir cette pièce à Avignon, mais elle semble tout à fait digne d’intérêt.

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Sa pièce Elle (Editions Avant-scène – Quatre-Vents) est actuellement à l’affiche au Festival Off à Avignon au Théâtre de la Bourse du travail -CGT 8, rue Campane à 16 h 40.
« Elle » est partie en claquant la porte il y a une dizaine d’années et « Elle » revient voir ses parents, prétextant un reportage sur les banlieues. Pourquoi ce départ précipité ? Pourquoi ce besoin de revenir après 10 ans d’absence ? Dans ce huis-clos familial, le drame passé refait surface au détour et au-delà des mots.

Se mélangent les envies de savoir et d’occulter, les envies de dire et de taire.

« Tous ceux qui lisent ou liront « Elle »  seront comme moi impatients de voir cette « Elle » sur scène, car c’est pour la scène que Marie-Pierre écrit, pour les comédiens, pour la lumière du plateau, pour être incarnée en somme. » Jean-Claude Grumberg

Mise en scène : Ivan Ferré
Avec : Aïni Iften, Laure Vallès et Pierre Azaïs

Informations données par Christian Bach des Editions Koinè où elle est également publiée. ( Les larmes de Clytemnestre – juillet 2011)

Francesca Melandri – interview

Francesca Melandri – Plus haut que la mer

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Francesca Melandri – Plus haut que la mer (2011) , Editions Gallimard, 2015 et  Folio n°6103

Voilà un petit bijou littéraire. Un récit douloureux, tragique et joyeux dans lequel une rencontre a lieu entre deux personnes que tout sépare, l’éducation, le milieu social, les goûts mais qui ont une même qualité d’être, une même attention à l’autre et qui cheminent sans amertume.

L’auteure sait les rendre proches, et nous faire partager leurs pensées, leurs hésitations et tous leurs mouvements intérieurs. Ce voyage dans cette île paradisiaque, où le visiteur est saisi par la beauté de la mer, la senteur et les parfums est aussi le lieu de l’enfermement, de la douleur et de la violence. La prison a non seulement un effet sur les prisonniers mais aussi sur ceux qui viennent les voir, sur les proches et sur la société toute entière.

En 1979, Paolo et Luisa se rencontrent sur un bateau qui les emmène sur une île où sont détenus lui, son fils et elle, son mari. Le fils de Paolo a été condamné pour des actes terroristes, et le mari de Luisa, homme violent, pour avoir tué deux hommes alors qu’il était ivre.

Obligés de rester une nuit sur l’île à cause de la tempête, ils vont se raconter. Et s’ouvrir à nouveau à la vie. Ils seront surveillés par Nitti Pierofrancesco, gardien de prison, happé par la violence, qui ne parvient plus à communique avec sa femme, et s’emmure dans le silence. Témoin de leurs confidences, il va lui aussi se transformer.

Ce livre évoque » les années de plomb » en Italie et la pratique de l’attentat politique dans le cadre de la lutte armée entre 1969 et l’extrême fin des années 1980, la plus célèbre étant celle des « Brigades Rouges ». Le récit a lieu en 1979, lors des années les plus dures du terrorisme, l’année d’avant a eu lieu l’assassinat d’Aldo Moro, et l’année d’après l’attentat de Bologne.

Paolo, malgré les crimes perpétrés par son fils, est présent à ses côtés  à chaque fois qu’il le peut. Il souffre mais n’abandonne pas. Luisa, elle, n’a jamais connu de véritable tendresse; elle ne regrette pas son mari violent mais accomplit son devoir. Chacun des personnages a une ténacité, une volonté de vivre et de cheminer qui lui permet de construire à nouveau un avenir.

J’ai été très touchée par ce livre, par la complicité qui se tisse entre les personnages, par leur profondeur, leur humanité. Un vrai coup de cœur.

« Scénariste pour le cinéma et la télévision, Francesca Melandri est également réalisatrice. Son documentaire Vera (2010) a été présenté dans de nombreux festivals partout dans le monde. Eva dort, son premier roman, a été plébiscité par la critique et les lecteurs en Italie, où il a obtenu plusieurs reconnaissances importantes, dont le prix des Lectrices du magazine Elle, mais aussi en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. » Note de l’éditeur.

Mary Costello – Academy street / De Dublin à New-York …

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Mary Costello – Academy street  (2014) – Editions du Seuil, 2015 / points 4315

traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik

 

La vie de Tess aurait pu être remplie de mouvement, de passion et de fureur, de voyages, d’amours passagères, d’exploits et de défis tous relevés. Mais la vie de Tess sera l’inverse de tout cela. Sa mère meurt de la tuberculose lorsque elle a sept ans et cet événement creuse en elle un abîme de solitude, ou un mur ouaté qui la protège des autres et d’elle-même mais l’isole inexorablement.  Nous sommes en Irlande dans les années 40, dans le vaste domaine familial d’Easterfield.

Tess a vingt ans lorsque des études d’infirmière la poussent à Dublin ;  mais peu après, sa sœur Claire lui propose de venir à New York. Nous sommes dans les années soixante, un vent de liberté souffle sur la jeunesse américaine qui tente de se libérer des carcans de la morale bourgeoise, dans une société secouée par le mouvement des droits civiques.

Elle passe à côté de presque tout et les événements qui affectent sa vie arrivent presque par hasard.

« Elle habitait un monde divisé, le dedans séparé du reste, au-dehors. »

Une vie humble, une femme fragile qui pourrait se confondre dans la masse. Pourtant il me semble que chaque vie a ses défis à relever, ses amours à vivre, ses contrées inconnues à découvrir.

Pour qui ne renonce pas. Mais Mary, elle, a renoncé un jour, silencieusement, au plus profond d’elle-même ce qui ne l’empêche pas de savourer des moments de vie, de joie, d’apprécier le chant d’un oiseau, et surtout de lire, passionnément.

« Ce n’était pas des réponses ou des consolations qu’elle trouvait dans les romans, mais un degré d’empathie qu’elle n’avait croisé nulle part ailleurs et qui atténuait sa solitude. Ou qui la renforçait, comme si une partie d’elle-même – son côté ermite – se trouvait à portée de main, attendant d’être incarnée. »

Beaucoup de mélancolie dans ce livre, que j’ai quitté sans regret.