Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Yaa Gyasi – No home / Une saga à couper le souffle !

Yaa Gyasi – No home (2016, Homegoing) – Calmann-Lévy, 2017 pour la traduction française, traduit de l’anglais ((Etats-unis), par Anne Damour

Dans notre monde de blogueurs, la lecture et l’écriture sont intimement mêlées, elles s’épousent l’une l’autre, et se tissent d’échos, dont la source est notre monde intérieur et la façon dont la lecture des autres, la rencontre des livres, donnent jaillissement à notre propre fond.

C’est ce que nous donnons à lire parfois.

Le roman de Yaa Gyasi est de ceux qui a suscité chez moi une grande émotion, et de grands bouleversements intérieurs qui tiennent essentiellement à la façon dont je suis en ce monde, reliée aux autres et surtout à ma fille, immense amour.

C’est ainsi qu’elle se dessine :

art - Copie

Elle dessine aussi souvent dans ce blog.

La lecture du roman de Yaa Giasi a été souvent douloureuse et magnifique. J’aurais pu serrer les poings, de rage, et d’impuissance, face à ce qui a été, qui ne peut être changé et qui nous constitue ma fille et moi à travers le mélange des peaux, des gênes, des histoires vécues avant nous. Notre mémoire porte la trace de ces déracinements, de ces arrachements. Et moi, blanche, mon âme s’est noircie irrémédiablement. Avec bonheur, et parfois aussi autre chose.

Car c’est l’histoire de deux femmes, de deux destins, qui les conduira de l’Afrique aux Amériques, en ce XVIIIe siècle qui n’est pas seulement celui des Lumières.

En effet, au XVIIIe siècle, sur la Côte-de-l’Or, au plus fort de la traite des esclaves, deux femmes Effia Otcher et Esi Asare, nées de la même mère, voient  leurs destins se nouer dans le même lieu (même si elles ne se rencontreront jamais),  à Cape Coast, dans le fort souterrain, où s’entassent les corps des esclaves, par centaines, dans des conditions inhumaines, et au-dessus, dans la lumière, face à la mer, dans les appartements, et puis plus tard dans une petite maison, où le mariage du capitaine du fort, Jame Collins, et de Effia otcher donne naissance à Quey Collins écartelé par ce métissage et par la violence de la traite.

Le métissage en ces temps, n’avait rien de la rencontre heureuse et souhaitée, elle portait la marque de la brisure. On ne mesure pas le poids, dans l’inconscient collectif, de cette histoire du métissage. Et chez nous, la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, en portent encore les stigmates.

Ces destins broyés de génération en génération, dont les séquelles se font encore sentir dans la société américaine, témoignent de la barbarie, de la folie au cœur des hommes.

Yaa Giasi n’élude pas la responsabilité des africains, dont les guerres tribales incessantes, attisées par les anglais, ont fourni des esclaves au système de la traite. Et je crois que c’était la première fois que je lisais, dans un roman, l’évocation de ce système.

Une autre blogueuse, Carole dit bien la respiration de cette lecture, de ce souffle que l’on retient, de cette temporalité incertaine.

 

L’auteure du mois – Marie Bashkirtseff (1858-1884)

Photo wikipédia

Marie Bashkirtseff (1858-1884)

Née dans une famille de l’aristocratie[1], en Ukraine, elle reçue une éducation assez complète : musique, dessin, langues, et littérature. Elle lut une grande partie des chefs-d’œuvre de la littérature grâce à son éducation très libérale..

Après la séparation de ses parents, en 1870, elle suivit sa mère et sa grand-mère à Nice puis à Paris. En 1877, où elle s’inscrivit à l’académie Jullian – L’école des beaux-arts étant réservé aux hommes -. Elle peignit une œuvre impressionnante (85 toiles, 55 dessins furent donnés au Musée de Saint-Pétersbourg). Elle exposa aux Salon de 1880, 1881,1883, et 1884 (La Parisienne, Jean et Jacques (1883), Un meeting (1884) conservé au musée d’Orsay , et un Autoportrait à la palette au musée Jules-Chéret à Nice.

Elle écrivit un journal, commencé à 17 ans et des lettres publiées en 1894 qu’elle adressa à sa famille et à Sully Prudhomme, Edmond de Goncourt, Émile Zola et Guy de Maupassant.

« Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce Journal intéressera les naturalistes… Et je dis tout, tout, tout. Sans cela à quoi bon ! »                                                                                                                       La réunion     

« À 22 ans, disait-elle, je serai célèbre ou morte. »

« Ce Journal est un témoignage sur la condition des femmes à la fin du XIXe siècle, sur leurs rapports à la création et les conflits entre le moi mondain et le moi créateur. »[2]

Elle le traduit ainsi : « Ce pauvre journal qui contient toutes ces aspirations vers la lumière, tous ces élans qui seraient estimés comme des élans d’un génie emprisonné, si la fin était couronnée par le succès, et qui seront regardés comme le délire vaniteux d’une créature banale, si je moisis éternellement ! Me marier et avoir des enfants ! Mais chaque blanchisseuse peut en faire autant. À moins de trouver un homme civilisé et éclairé ou faible et amoureux. Mais qu’est-ce que je veux ? Oh ! vous le savez bien. Je veux la gloire ! Ce n’est pas ce journal qui me la donnera. Ce journal ne sera publié qu’après ma mort, car j’y suis trop nue pour me montrer de mon vivant. D’ailleurs, il ne serait que le complément d’une vie illustre. »

Féministe, elle publie plusieurs articles sous le pseudonyme de Pauline Orrel pour la revue La Citoyenne d’Hubertine Auclert en 1881.[3]

Elle mourut de la tuberculose à 26 ans . Elle désira être enterrée, drapée de blanc, les cheveux défaits et pieds nus. Elle marqua les esprits et fut une figure d’identification pour de nombreuses femmes.

Elle devint une icône pour les femmes des années trente, qui possédaient son journal comme livre de chevet.

Elle me fait penser à Marcelle Sauvageot, qui mourut aussi de la tuberculose très jeune.

Journal 1877-1879, L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-1107-4)

Extraits, Mercure de France, Paris, 2000 (ISBN 2-7152-2196-7)

Marie Bashkirtseff et Guy de Maupassant, Correspondance, Éditions Actes Sud, 2001

Marie Bashkirtseff, Un portrait sans retouches, Colette Cosnier, Éditions Horay, 1985 (ISBN 978-2-7058-0463-3)

[1]     Dictionnaire des femmes célèbres, article, Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Robert Laffont, paris 1992

[2] Le dictionnaire universel des créatrices, des femmes, Antoinette Fouque, Olga CAMEL Mon journal, 16 t., Apostolescu G. (éd.), Montesson, Cercle des amis de Marie Bashkirtseff, 1995-2005.

■ HÉLARD-COSNIER C., Marie Bachkirtseff ou le Journal censuré, l’Ukraine et la France au XIXe siècle, Paris/Munich, Sorbonne nouvelle, 1987.

[3] wikipédia

Chimanda Ngozi Adichie : portrait

« Au Nigéria, je ne m’étais jamais dit que j’étais noire mais c’est en arrivant aux États-Unis que je le suis devenue »

Chimanda Adichie: Le danger d’une histoire unique / The danger of a single story

Brad Watson – Miss Jane/ Découverte Festival America 2018

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« Miss Jane, c’est moi », a déclaré Brad Watson au Festival America.

« Miss Jane » est un roman d’une grande délicatesse, d’une excessive pudeur, et pourtant d’une honnêteté remarquable. Car si Jane urine ou défèque dans ses jupes c’est avec la plus grande dignité. Victime de son « cloaque persistant ».

Ce personnage lui a été inspiré par sa grand-tante Mary Ellis «Jane» Clay, qui toute sa vie souffrit d’incontinence urinaire.

« Je me suis posé de grandes questions avant d’entrer dans la peau de cette femme. C’est le livre qui va permettre cette entrée dans le personnage. »

En effet, lorsque Jane Chisolm vient au monde en 1915, dans une petite ferme du Mississippi, le docteur Thompson s’aperçoit qu’elle n’est pas tout à fait comme les autres : elle ne s’est pas formée totalement.

Le livre est la quête de ce mystère. Pourquoi est-elle différente ? L’absence de ce qui n’est pas est toujours indirectement évoqué, enfoui dans le secret des jupons. Nous n’y avons pas accès, pour respecter la pudeur de Jane peut-être, nous laisserons les jupes virevolter autour de ses jambes nues. Nous aurons seulement droit à la brochure illustrée de l’anatomie féminine, mais dont on aura enlevé toutes les illustrations.

Libre dans la nature, à l’abri du regard des hommes, ou claquemuré dans un appartement dont elle peut rarement sortir, Jane vit un perpétuel exil.

C’est bien le sens du lieu, de la nature, comme les serpents, les marais qui vont donner leur place aux personnages et le rapport d’identification qu’ils permettent. « Ils font le lien entre les personnages et moi » explique l’auteur.

Cela représente, pour l’héroïne, le lieu dont elle ne peut sortir, s’enfuir, pour incarner sa vie, son devenir.

Les années passant, le cercle déjà étroit de ses relations et de sa famille se rétrécissant jusqu’à devenir peau de chagrin, elle devra affronter l’inexorable solitude.

Pourtant Miss Jane est aussi un roman d’émancipation, la conquête d’une certaine dignité, un acte de bravoure qui consiste tout simplement à vivre.

Un très beau roman, lu avec Nadège.

L’avis de Nadège, « Les mots de la fin »

Québec en novembre

Une fois n’est pas coutume, je continue ma découverte du Québec avec  Karine et Yueyin.

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Quelques rendez-vous :

2 novembre – Littérature québécoise contemporaine
6 novembre – Dany Laferrière
12 novembre – Roman publié en 2018
13 novembre – Un éditeur BQ :la bibliothèque québécoise
14 novembre – BD ou roman graphique québécois
16 novembre – Eric Plamondon
18 novembre – autour de la littérature jeunesse
20 novembre – Classique de la littérature québécoise
22 novembre – Littérature autochtone
23 novembre – Top Ten à la québécoise (top de livres, de raisons, de films, etc.)
24 novembre – Anais Barbeau-Lavalette

 

Une poétesse que j’aime beaucoup aussi, mais qui habite là-bas, à Montréal :

Le cœur battant de nos mères – Brit Bennett / Devenir mère ou pas – Découverte Festival America

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Le cœur battant de nos mères, The Mothers (2016), Brit Bennett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Autrement 2017 (J’ai Lu n°11977)

Le choix du titre en français est assez surprenant, car il induit des représentations qui ne sont peut-être pas tout à fait celles du roman, le titre en anglais est « Les Mères », car la question centrale du roman est bien de devenir mère ou pas. Il évoque des destins de femmes dont la dimension maternelle a été source d’interrogations, et de difficultés, voire d’impuissance. Le suicide, l’avortement, la difficulté à assumer ce rôle de mère sont au cœur du récit.

« L’avortement prenait peut-être un autre aspect quand c’était juste un sujet intéressant pour un article ou un débat autour d’un verre, quand vous n’imaginiez pas que cela pouvait vous atteindre. »

Le droit des femmes à disposer de leur corps et la question de l’avortement a été largement évoqué lors des débats du Festival America autour du Féminisme.

La narration est menée par un chœur, comme au sein de la tragédie, mais un chœur de Mères.

L’auteure avoue s’intéresser depuis longtemps au rôle des femmes au sein des Eglises, souvent cantonnées aux basses œuvres et rarement mises en avant. Elle a donc décidé de leur donner la parole, de les faire sortir de cet anonymat.

Nadia et Aubrey, les deux protagonistes de l’histoire vivent sans leur mère et se sentent trahies, abandonnées. Leur réponse va consister, par ricochet, à se mettre à distance de la maternité, par peur de devenir leur propre mère et de connaître la même fin tragique ou à conjurer le sort, devenir une mère autre. Deux alternatives que les deux personnages vont devoir choisir.

Le fait d’être membre d’une communauté religieuse va avoir une incidence sur leur vie de jeune femme en devenir. L’Eglise a été un refuge pour elles deux, elles y ont trouvé un soutien. Toutefois cette communauté fermée, et bienveillante, va devenir une force de répression, une force maléfique qui va aussi les juger.

Le chœur de Mères exprime aussi la frustration par rapport à toutes les épreuves qu’elles ont été amenées à vivre dans leur condition de femmes. Elles projettent inévitablement leurs souffrances passées sur la jeune génération.

La question de l’avortement est inévitablement traitée, et d’une façon qui m’a paru terriblement maladroite car le fœtus est toujours envisagé comme un bébé, et non comme un futur possible bébé et par conséquent les femmes assument une forme de culpabilité lorsqu’elles interrompent volontairement leur grossesse.

« Tu l’as tué ! » s’écrie un des personnages.

Le récit décrit une des manifestations contre l’avortement de l’Eglise, le Cénacle, à laquelle appartiennent Aubrey et Nadia :

« Notre manifestation n’avait duré que trois jours. (Non pas à cause de nos convictions chancelantes, mais à cause des militants qui nous avaient rejoints, le genre de Blancs complètement fous qui se retrouveraient un jour à la une des journaux pour avoir fait sauter des cliniques et poignardé des médecins. »

Quand au chœur, elles disent avoir toutes été mères dans leur cœur ou dans leur corps.

Une jolie ficelle qu’il suffirait de tirer…

Brit Bennett est diplômée de littérature à Stanford et fait partie des cinq meilleurs auteurs américains du National Book Award. Son roman a été finaliste de nombreux prix littéraires. Son dernier ouvrage , Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, est paru chez Autrement. On la compare bien sûr inévitablement à Toni Morrison ( !).

L’auteure du mois (Novembre) – Abutsu-ni

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Abutsu-Ni est une poétesse japonaise de l’époque Kamakura , fille d’un gouverneur de la province de Tagima,[1] elle était dame de compagnie (dame d’honneur) de la fille du prince Morisada. Elle épouse le fils du poète Fujiwara Teika et après sa mort, elle se retire dans un couvent bouddhiste, sous le nom d’Abutsu-ni (ni signifie religieux, nom sous lequel elle est connue comme auteure). Elle va développer la tradition littéraire de la famille à laquelle elle appartient.  Elle écrivit plusieurs œuvres, UtataneIzayoi nikkiAbutsu no fumi et Yoru no tsuru, sous forme de mémoires et d’ un journal,  l’Izayoi Nikki (Journal de la nuit du seizième jour de la lune), qui raconte son voyage de Kyoto à Kamura pour défendre les intérêts de son fils Tamesuke dans un procès d’héritage qu’elle gagne en 1280. Son journal paraît plus tard. Il contient Utatane (« assoupissement »)  qui raconte « le déroulement d’un amour pour un gentilhomme comme expérience de jeunesse »[2] et  une partie des waka (poèmes) qu’elle composa. Des lettres à Abutsu constituent un livre d’enseignement  écrit pour sa fille. Yoru no tsuru (« la grue nocturne ») est un manuel de waka écrit à l’intention des aristocrates de haute classe. Une écriture diversifiée et dont la valeur littéraire est reconnue au Japon.

Ses poèmes sont contenus en partie dans son journal. (Littérature de l’époque Kamakura)

[1] Dictionnaire des femmes célèbres, article abutsu-ni,

Lucienne Mazenod, Ghislaine Schoeller, Robert Laffont, paris 1992

[2] Dictionnaire des créatrices, Utatane, Tsugita K. (dir.), Tokyo, Kōdan-sha, 1978 ; Izayoi nikki, Yoru no tsuru, Morimoto M. (dir.), Tokyo, Kōdan-sha, 1979, TABUCHI K., Abutsu-ni to sono jidai, Tokyo, Rinsen shoten, 2000.

La femme comestible, premier roman de Margaret Atwood

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La femme comestible, The edible woman, 1969, traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Pavillons poche Robert Laffont, Paris 2008, 522 pages

La femme comestible est le premier roman de Margaret Atwood, publié en 1969 et écrit au plus fort du Canadian Woman’s Liberation Movement. Constitué de trois parties d’inégales longueurs, la narration alterne de la première à la troisième personne pour revenir à la première, témoignant de la quête d’identité de la narratrice.

Depuis que Marian est fiancée, et qu’elle sait qu’elle va se marier, abandonner son travail et certainement faire des enfants, l’angoisse l’étreint et elle ne peut plus rien avaler. Conflit entre ses désirs, certainement inconscients, et le rôle social qu’elle est amenée à jouer, le rapport à la nourriture devient le fil conducteur du récit.

Opératrice en marketing, son quotidien d’enquêtrice, la mène de porte à porte, à tenter de cerner les besoins ou désirs des consommateurs pour mieux les manipuler grâce à de savantes études marketing. Or, malgré la révolution sexuelle des années soixante, Marian MacAlpin est prisonnière des valeurs de la génération qui la précède, produit de consommation comme un autre, dont on attend qu’il réponde exactement aux attentes du consommateur masculin.

En effet, une femme, à l’époque ne se définit qu’à travers l’homme qui partage sa vie, mère nourricière, et reproductrice, ses enfants assurent son destin, circonscrit au cercle étroit du foyer. Elle est une femme comestible, dévorée symboliquement par son mari et ses enfants. Jusqu’à ce qu’elle reprenne le contrôle de sa vie. Marian sent en effet que son moi et son corps sont en train de se séparer, et que ce dernier ne lui obéit plus traduisant sa coupure avec la réalité. L’assimilation par le corps des aliments est analogue à l’assimilation par le corps social et  la transformation de la femme en sujet socialement acceptable. Elle est ainsi « digérée ». L’homme assume un rôle de prédateur, la femme étant une proie comme une autre. C’est aussi pour cette raison qu’elle ne peut plus manger, elle entend le « cri » de la carotte, par solidarité en quelque sorte avec toutes les autres proies.

Margaret Atwood analyse finement les stéréotypes de genre à travers plusieurs personnages, soit qu’ils les respectent ou  qu’ils en prennent le contre-pied, tel Duncan, qui refuse d’être un homme fort et protecteur. Ou Ainsley qui veut faire un bébé toute seule, en dehors du mariage.

Il y aurait bien d’autres choses à dire, tellement ce roman est riche de symboles et de métaphores. Il est souvent d’un humour grinçant, j’avoue que j’ai souvent ri à sa lecture.

« Vous risqueriez de faire quelque chose de destructeur : le besoin de nourriture passe avant le besoin d’amour. Florence Nightingale était une cannibale, vous savez. » , l’avertit Duncan.

lire margaret Atwood

Dilili à Paris, un conte féministe de Michel Ocelot

Michel Ocelot, pour la première fois, met en scène une héroïne, une petite fille nommée Dilili.

« Au départ, je veux défendre les femmes et les petites filles qui ont besoin d’être défendues partout dans le monde et pour défendre les petites filles, je me suis dit qu’il fallait que ce soit une petite fille, et c’est comme ça qu’elle est arrivée. En choisissant Paris en 1900 pour la beauté des costumes et des décors, je me suis dit mais en 1900 à Paris, il n’y a que des blanchâtres, il faut que je trouve un peu plus de couleurs, j’ai trouvé Chocolat et Randolph le barman grâce aux peintures de Toulouse Lautrec, et j’ai fait venir de Nouvelle Calédonie une petite kanake, qui est venue tout naturellement, parce qu’on faisait des villages reconstitués indigènes dans les jardins publics », explique Michel Ocelot lors des interviews.

Dilili enquête, en compagnie de son ami Orel, jeune coursier parisien, sur la disparition de petites filles, dans le Paris de la Belle-Epoque. Ce sont les maîtres-mâles qui sont à l’origine de ces enlèvements de fillettes. Un conseil de guerre, composé de Sarah Bernhard, Marie Curie et Louise Michel, va se tenir afin de préparer un plan d’attaque et et mettre ces bandits hors d’état de nuire.  C’est cependant la cantatrice Emma Calvé, qui va accompagner la fillette dans ses aventures. Ce film est aussi une galerie des intellectuels et des artistes de cette époque, Marcel Proust, Claude Monet, Auguste Renoir… Mais ce sont les femmes toutefois qui tiennent le haut du pavé. Ce sont elles qui sont d’ailleurs menacées, car les premières étudiantes sont acceptées dans les Universités, et les premières chercheuses, avec Marie Curie, marquent de leurs noms les découvertes scientifiques. Dilili est aussi une jeune métisse, dont l’identité est parfois contestée, trop noire pour les « blancs », trop blanche pour les « noirs » – si tant est qu’il y ait des blancs et des noirs – « blessure secrète qui s’ajoute aux autres », dit le personnage d’Emma Calvé.

Dilili est une petite fille qui me tient particulièrement à cœur.

Dilili est devenue messagère de l’UNICEF en faveur des petites filles,  « Nous, les filles, avons le droit de grandir, de découvrir le monde et d’étudier en sécurité. La curiosité des filles ne doit connaître aucune limite. Avec l’UNICEF donnons aux filles le pouvoir d’inventer l’avenir. Nous délivrerons toutes les filles pour qu’elles puissent vivre leur enfance », promet-elle. 
Vu sur: https://www.unicef.fr/article/dilili-heroine-de-michel-ocelot-devient-messagere-de-l-unicef

L’habitude des bêtes, Lise Tremblay/ Découverte Festival America 2018

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L’habitude des bêtes, Lise Tremblay, éditions Boréal 2017 pour l’édition au Canada, Editions Delcourt pour la présente édition.

Je poursuis ma découverte des romancières québécoises, avec leur langue si savoureuse et leur talent de narratrices.

Lise Tremblay est née à Chicoutimi. Elle a obtenu plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général pour son roman « La danse juive » et le grand Prix du livre de Montréal en 2003 pour son recueil de nouvelles « La héronnière ».

L’habitude des bêtes est étrangement un roman d’hommes, d’hommes qui parlent peu, qui expriment rarement leurs sentiments mais qui, à la suite de drames survenus dans leur existence, ont entamé une révolution intérieure qui va peu à peu transformer leur façon de vivre leur virilité.

Les « vrais » hommes n’aiment la nature que pour la dépouiller, ils prennent sans demander, utilisent l’intimidation et la violence pour parvenir à leurs fins. Ils sont les maîtres de la nature avec laquelle ils ne cherchent pas l’harmonie mais la domination. Des loups vivent dans le parc où ils sont protégés, mais ils ont eu le malheur de s’approcher un peu trop près des habitations des hommes. Est-ce une menace ? Ou plutôt n’est-elle pas dans les cœurs et les mains de ceux qui revendiquent si férocement leur virilité ?

Le narrateur a adopté un chien qui a changé sa vie et son rapport aux autres. Il le dit, il a été un père odieux sans s’intéresser ni à sa fille, ni à sa femme, obsédé par son hydravion, et par sa vie de luxe.

Sa fille a souffert longtemps, elle ne veut être ni fille, ni garçon, rien en trop, rien qui dépasse. Elle va prendre une décision qui va changer sa vie.

Un jour tout change, peut-être l’habitude des bêtes.

Il ne se passe pas grand-chose dans ce roman, mais là encore il est comme un visage familier, que l’on reconnaît même de loin, même en plein brouillard, une silhouette, une démarche, quelque chose de connu et de rassurant, d’aimé aussi.

Alors que le Québec est si loin, et ses hivers si rudes, sa nature si indomptable parfois.

Mais les cœurs qui battent sont les mêmes…

Je ressors de cette immersion au Québec vraiment chargée de trésors sur lesquels je ne vais pas manquer de veiller.

Merci les amies !

Rivière tremblante -Andrée A. Michaud / Découverte Festival America 2018

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« J’affectionne le roman noir parce qu’il y a toujours un mystère qui plane. Mais je veux en faire à ma manière, que ça dépasse la seule enquête policière.»

Rivière tremblante est tout à fait de cette eau-là, pour ne pas faire de mauvais jeu de mots. Deux enfants disparaissent, une enquête est (mal-)menée, les victimes sont soupçonnées d’être des bourreaux, et plus rien ne va de soi.

Mickaël Saint-Pierre, douze ans, a disparu dans les bois de Rivière-aux-trembles alors qu’il était en compagnie de Marnie Duchamp,  Andrée A. Michaud ne nous épargne aucun des tourments de l’âme de la jeune fille, la détresse, la culpabilité qui la hantent  et ont ravagé son existence. S’il y a un enfer il est bien sur Terre et ce sont les hommes qui l’ont inventé, aucun doute là-dessus.

D’ailleurs trente ans plus tard, au même endroit, Bill Richard, dont la fille a également disparu, emménage à Rivière-aux-Trembles.

Marnie, vous savez, c’est celle qui part avec la caisse, dans le film de Hitchcock, un prénom tout fait pour vous porter la poisse, et comme si ce n’était pas suffisant d’avoir tant souffert, l’auteur en remet une petite louche au cas où.

On retrouve les bois, les lacs, les hivers enneigés, les tempêtes du Québec, et la belle langue aussi.

Je crois que nos amies québécoises ont un potentiel littéraire certain, et qu’à les lire, on peut attraper une sorte de virus, qui inciterait à lire et ouvrir d’autres livres.

D’ailleurs, je commence à me demander où je vais passer mes vacances l’été prochain, hum.

Il existe un certain nombre de lecteurs-trices fan de polar, je vais essayer de les convaincre de lire celui-ci dans le cadre du challenge organisé par Sharon.

Coeur Cousu de Carole Martinez

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Le mot texte vient du latin textus, de texere, tisser. Celui qui conte, qui raconte est celui qui tisse, qui met ensemble, et fait naître l’histoire et le sens. Celui qui a une histoire, naît et meurt, a donc un début et une fin, un sens, une direction. Frasquita, l’héroïne de cette histoire, hérite de sa mère une boîte que se transmettent de mère en fille, les femmes de la famille,  depuis plusieurs générations.  Cette boîte est rempli de fils et d’aiguilles. Frasquita n’est pas celle qui raconte, celle qui tisse, car c’est Soledad, sa fille, qui aura pour rôle de transmettre l’histoire familiale, celle qu’on lui a racontée et qui s’est déroulée dans sa plus grande partie avant sa naissance.

Frasquita est celle qui coud, qui répare, qui recoud, qui fait tenir ensemble les deux bords du monde, l’ici et l’au-delà. Elle ne répare pas les blessures, car la cicatrice aussi fine soit-elle garde la mémoire des souffrances passées. Simplement elle recoud. Parfois le fil casse et l’homme et son désir qu’elle avait ainsi rassemblés, se séparent à nouveau.

Dans ce roman qui est aussi le récit d’une folle équipée, d’un voyage et d’une fuite, les femmes ne sont pas épargnées, victimes des traditions d’une Espagne du sud ancestrale et archaïque, où la religion se mêle de traditions païennes héritées des temps encore plus anciens et d’un fervent mysticisme. Les rencontres sont toujours manquées entre les hommes et les femmes dans cette société rigide où le plaisir est interdit et seule la procréation est valorisée pour la survie du groupe. Cette histoire se passe pourtant à l’époque de Pasteur, apprend-on avec surprise, tant on se croirait encore au Moyen-Age.

D’ailleurs l’une des filles se demande à un moment du récit si ce que ces femmes se transmettent à travers cette boîte n’est pas tout simplement leur douleur.

Mais cette société se fissure : bouleversements politiques, guerre civile, nouvelles idéologies font trembler ses bases. Car l’histoire de Carole Martinez se nourrit d’éléments empruntés à l’histoire, et possède une veine parfois réaliste, mêlée au merveilleux, à la magie des contes et de la poésie. C’est pourquoi certains critiques le rangent dans la tradition latino-américaine du réalisme merveilleux.

L’écriture de Carole Martinez sait rester légère malgré la gravité parfois du propos.

Ce roman a été un parfait coup de cœur. J’ai beaucoup aimé son écriture, très poétique et le texte s’orne de magnifiques métaphores. Une belle découverte, à lire absolument.

Steinunn Sigurdardóttir, Le cheval soleil – Les meurtrissures de l’enfance en Islande

Steinunn Sigurdardóttir, Le cheval soleil Editions Héloïse d’Ormesson, octobre 2018 traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson

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« L’origine du mal réside dans la vulnérabilité de l’enfance dont les meurtrissures, telles un présage, oblitèrent l’avenir »

Lilla, notre héroïne porte le nom d’une fleur mais elle n’est qu’une fleur maladive privée de soleil , sur cette île à l’interminable hiver où tout, la nature comme les gens, est plongé dans la pénombre. Elle grandit à l’ombre de la mauvaise foi des adultes, privée de l’amour de ses parents plus occupés à soigner les enfants des autres qu’à s’occuper des leurs. Ragnhildur part dans de grandes envolées théoriques sur le malheur du monde, elle grogne, se révolte et souffre des maux de l’humanité bien à l’abri dans son universel de pacotille – alors que sa petite fille souffre plus encore là, sous ses yeux –  quand elle ne s’abîme pas dans un lointain chagrin d’amour. Lilla s’occupe de son frère Mummi, lui tient chaud de son petit corps malingre. Lilla portera ses premières couleurs sous la caresse d’un premier amour, un beau blouson bien chaud et lumineux, et s’allègera du même coup d’une partie de son prénom pour devenir Li. Mais le mal est là, tapi dans les sombres replis de la chair et du cœur, et ce sont les meurtrissures de l’enfance, qui obscurcissent l’avenir . Comment aimer quand on ne l’a jamais été ? Comment faire confiance à un autre ? Tel est le dilemme dans lequel se trouve Li.

            Il y a dans ce livre un personnage tragique, que les enfants appellent l’herbivrogne, une femme devenue alcoolique à la suite du départ du père de son enfant, mais mère au plus profond de l’âme. Impossiblement mère pourrait-on dire car son alcoolisme l’empêche de s’occuper de son enfant qui finalement lui sera retirée. La petite Dor deviendra l’amie imaginaire de Li, la seule dans ce monde déserté.

Il y a dans ce livre une grande mélancolie, une forme de tragédie moderne où le destin implacable broie les êtres dans un scénario écrit d’avance. Il n’y a pas de rédemption possible sur cette terre, ou alors ce n’est qu’une illusion. On voudrait s’en sortir mais on ne s’en sort pas, la volonté ne suffit pas. Propos pessimiste s’il en est, poignant parfois mais aussi ironique, un pied de nez aux happy end de tous poils. Le récit est émaillé de poèmes qui donnent une couleur particulière au livre.

J’ai beaucoup aimé ce livre, mais comme à distance tellement il semble périlleux de s’identifier au personnage ! Une lecture tragique en somme…

Il y a cette petite phrase plutôt désabusée d’un personnage qui dit « La vie serait donc faite de ce qui ne s’est jamais passé.[…] Vie faite de rien ou de moins que rien. »

Vie faite d’espoir et de vaine attente …

Un beau livre plein de mélancolie.

Catherine-Eve Groleau – Johnny / Découverte Festival America 2018

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Catherine-Eve Groleau – Johnny – Les Editions du Boréal 2017

J’ai commencé ma découverte des canadiennes francophones, et notamment québécoises avec cette auteure et je ne l’ai pas regretté.

Grace à la langue tout d’abord, ce français d’outre atlantique dont les expressions m’ont enchantée, je me suis enfargée également parfois, je me suis parfois encannée dans ma tête ce que je pourrais écrire de ce roman, et il y a vraiment des jours où vraiment je n’étais pas d’humeur à me faire achaler alors que j’essayais de traduire mes sensations en rêvant dans le métro ou le RER. Oui, j’ai la chance d’emprunter les transports parisiens et de mettre presque une heure pour faire sept kilomètres en grande banlieue.

Alors c’est sûr je suis tombée en amour avec cette langue et cette littérature.

Je dirais que Johnny est un roman où l’on se sent bien, à la lecture, on y retrouve les imperfections d’un visage aimé, les beautés de l’ailleurs, et une petite musique que l’on reconnaît.

A vrai dire, Johnny n’est pas seul dans ce roman, parce qu’il rencontre Valentine, aussi blonde qu’il est brun, et à qui de longues jambes ont assuré une gloire éphémère.

Il est abénaki, vingt-deux ans quand il quitte son village indien. Son teint basané lui permet de se faire passer pour un italien lorsque il arrive à Montréal.

Bien sûr, Catherine-Eve Groleau évoque les grands espaces, mais aussi les lieux désolés et sans avenir, les banlieues tristes et les vies amères. On est très loin de la jolie carte postale du Québec ou de Montréal.

Ce récit a parfois des accents de tragédie, car le déterminisme social joue à fond, et il est plus facile a priori de s’en sortir en prenant le mauvais chemin, la petite criminalité regorge de ces êtres à la dérive à la recherche d’une vie meilleure.

La fin semblera inéluctable, et il n’y aura pas de happy end.

Mais vous aurez envie de retrouver c’est sûr ce je ne sais quoi, qui vous aura saisi à la lecture.

Féminisme, le deuxième sexe (2) – La question de l’avortement aux Etats-unis, Festival Americia 2018

Dominique Chevalier : Leni Zumas, vous situez votre roman dans un futur quasi immédiat, où sont remis en cause, plus que gravement, d’une part l’avortement, et d’un autre côté, la procréation médicalement assistée.  Dans les années 70, c’était la lutte pour rendre l’avortement légal, est-ce que vous pouvez expliquer à un public français, qui ne comprend pas pourquoi la loi ayant été votée, du droit à l’avortement, pourquoi aux Etats-Unis, cette loi donne-t-elle l’impression d’être en permanence remise en cause ? En France, la loi qui a rendu l’avortement légal, a été voté en 1975, certes il y avait, et il y a toujours des opposants à l’avortement, mais personne sérieusement ne remet en cause la loi Veil. Expliquez comment ça fonctionne aux Etats-Unis, pourquoi du coup on a l’impression que c’est toujours remis en cause ? Le public français ne sait pas comment ça fonctionne aux Etats-Unis.

Il vise à donner les droits fondamentaux d’une personne, le droit à la propriété, le droit à la vie, à un simple embryon, un zygote, qui n’est composé que d’une seule cellule

Leni Zumas : Je faisais des recherches sur le traitement de la fertilité, c’est une problématique que j’avais rencontrée moi-même dans ma vie privée et j’ai découvert ce mouvement qui accordait le droit de , le statut de personne à l’embryon, j’ai vu ça sur des sites web, sur le New York Times, sur CNN, etc et ça m’a vraiment effrayée, et ce mouvement donnant le statut de personne, est aujourd’hui soutenu par le vice-président américain, Mike Pence,  et certains membres du congrès américain, et il vise à donner les droits fondamentaux d’une personne , le droit à la propriété, le droit à la vie,  à un simple embryon, un zygote, qui n’est composé que d’une seule cellule Qu’il soit l’équivalent et l’égal d’un citoyen à part entière, cela me dépasse complètement, je ne sais pas comment gérer ce genre d’informations. La peur et le choc que j’ai ressenti, en me disant que c’était horrible, me rappelle que le christianisme évangéliste qui existe aux Etats-Unis est très lié à cela. Il y a l’idée  que les croyances religieuses d’une ou de quelques personnes, permettent de décider pour les autres citoyens, donc ce ne sont pas seulement des critères évangélistes mais  une affaire d’hommes, les hommes ont décidé, ils disent « C’est moi qui décide, c’est moi qui gère le corps des femmes, les femmes ne sont qu’une propriété » et c’est une logique pernicieuse, une vraie honte.

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DC : Si un embryon a des droits, le supprimer, c’est forcément supprimer une vie, et c’est donc forcément, logiquement un meurtre, d’où mise ne cause de l’avortement bien entendu. Je voulais simplement faire un tout petit point d’explication. il se trouve que la loi qui donne la qualité de l’avortement aux Etats-Unis, n’est pas une loi qui a été votée par les deux chambres du congrès, c’est un arrêté de la Cour Suprême, c’est-à-dire une décision prise par les neuf juges de la Cour Suprême,. Il y a donc deux manières de faire des lois aux Etats-Unis, un système qui consiste à passer par les deux chambres de l’Assemblée, le Congrès et l’autre, puisque la Cour Suprême est la cour d’appel, lorsqu’une dispute sur un sujet quelconque vient à l’attention de la Cour Suprême des Etats-Unis, ils prennent une décision, un arrêté et cet arrêté a force de loi, sur laquelle elle s’est déterminée en 1973 et a été que, en effet, l’avortement était légal. Simplement lorsqu’un arrêté, a été pris par une cour suprême, cet arrêté peut quelque temps plus tard être remis en cause par un autre arrêté de la cour suprême, composé éventuellement de juges différents, de juges plus ou moins conservateurs, c’est ce qui s’est passé pour la peine de mort, il n’y avait pas de peine de mort aux Etats-Unis. Puis une autre cour suprême a décidé que ce n’était pas fédéral mais une affaire de chaque Etat, et du jour au lendemain 38 états ont rétabli la peine de mort, voilà, il y a des grands sujets comme ça, qui peuvent constamment être remis sur le tapis, parce qu’ils sont liés à des arrêtés de la cour suprême, d’où l’importance que prend la nomination d’un juge à la cour suprême, c’est une énorme affaire, nous retiendrons  parce qu’il y a un scandale en train de se mener en ce moment aux Etats-unis, par rapport à la nomination éventuelle d’un nouveau juge, on en parlera plus tard.je voudrais qu’on continue et demander à Jane, en particulier si elle peut rebondir sur ce qu’on était en train de dire sur la religion.

L’avortement, un sujet toujours aussi brûlant aux Etats-unis

Vivian Gornick : Je voudrais intervenir sur le sujet de l’avortement qui est très très compliqué : le contexte dans lequel j’ai grandi, c’est celui du féminisme des années quarante, cinquante, qui avait une vision très philosophique, existentielle, des sujets, et a été une grande, grande inspiration pour moi, et pour leur combat pour les droits de la femme , et ce que j’ai vu et ce dont j’ai été témoin  et continue à être témoin c’est que parfois il y a une immense, immense force qui est mise en œuvre pour beaucoup d’activisme et très peu de progrès, au final les choses deviennent peu de chagrin, et s’essoufflent. Par exemple, pour la génération précédente, leur grand combat a été celui du droit de vote des femmes, et c’est vrai que toute leur pensée a été à un moment concentrée autour de cette question, et c’est la même chose en fait pour l’avortement, on pourrait presque aujourd’hui résumer le combat pour le droit des femmes à la lutte pour l’avortement parce que c’est sujet majeur, ça touche certainement à quelque chose d’assez primitif, et que, en fait, tout comme le droit de vote, l’avortement est considéré comme non naturel pour les femmes. Il existe donc, aux Etats unis en tout cas, une droite chrétienne très mobilisée sur ces questions, qui en exploite les ressorts émotionnels, ils ont des positions extrêmement fermes, et très étayées. Bien sûr il y a la question du système des courts de justice, de la Cour suprême, le fait que le système américain fait que cette menace est toujours un peu suspendue au-dessus de nos têtes. Ce problème ne pourrait être réglé que si le sentiment général de la société évolue, s’il y a un vrai changement dans la morale. Moi-même je suis surprise que ça reste un sujet toujours aussi brûlant, toute ma vie et jusqu’à ma mort cela risque de le rester, et donc effectivement tout comme Leni, je suis surprise que ce problème ne soit toujours pas réglé ; les arguments sont tellement ancrés des deux côtés que le système judiciaire ne les fera pas changer tant que les sociétés n’auront pas progressé sur la question.