Archives pour la catégorie Grandes plumes de la littérature écrite par des femmes

Ana Blandiana – Elégie du matin

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ÉLÉGIE DU MATIN

Au début, j’avais promis de me taire
Mais plus tard, au matin,
Je vous ai vus sortir avec des sacs de cendre devant les portes
Et la répandre comme on sème le blé ;
N’y tenant plus, j’ai crié : Que faites-vous ? Que faites-vous ?
C’est pour vous que j’ai neigé toute la nuit sur la ville,
C’est pour vous que j’ai blanchi chaque chose toute la nuit – ô si
Vous pouviez comprendre comme il est difficile de neiger !
Hier soir, à peine étiez-vous couchés, que j’ai bondi dans l’espace
Il y faisait sombre et froid. Il me fallait
Voler jusqu’au point unique où
Le vide fait tournoyer les soleils et les éteint,
Tandis que je devais palpiter encore un instant dans ce coin,
Afin de revenir, neigeant parmi vous.
Le moindre flocon, je l’ai surveillé, pesé, éprouvé,
Pétri, fait briller du regard,
Et maintenant, je tombe de sommeil et de fatigue et j’ai la fièvre.
Je vous regarde répandre la poussière du feu mort
Sur mon blanc travail et, souriant, je vous annonce :
Des neiges bien plus grandes viendront après moi
Et il neigera sur vous tout le blanc du monde.
Essayez dès à présent de comprendre cette loi,
Des neiges gigantesques viendront après nous,
Et vous n’aurez pas assez de cendre.
Et même les tout petits enfants apprendront à neiger.
Et le blanc recouvrira vos piètres tentatives à le nier.
Et la terre entrera dans le tourbillon des étoiles
Comme un astre brûlant de neige.

 

source  poésie.net    Anna Blandiana

Otilia Valeria Coman(née le 25 mars 1942) est sous son nom de plume d’Ana Blandiana une poétesse, essayiste et figure politique roumaine. Son surnom de Blandiana vient du nom du village du Judet d’Alba en Transylvanie, le village natal de sa mère.

Après la révolution roumaine de 1989, Ana Blandiana entre dans la vie politique. Elle est l’initiatrice de la création d’un Mémorial de la résistance et des victimes du communisme, à Sighet, ville du Nord de la Roumanie

(source wikipédia)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com 

Poésie et mémoire Dimanche 24 Mars 2013 de 12:00 à 13:00

Stand CNL (N84)

Grand entretien avec Ana Blandiana
Ana Blandiana est une poétesse dont l’œuvre est emblématique d’une littérature partagée entre les tensions de l’oppression et une tradition vive de créativité. Elle fonde le Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, à Sighet (nord de la Roumanie) Salondulivredeparis.com

L’ingénue libertine – Colette

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L’ingénue Libertine – Colette – Le livre de poche
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Colette écrivit ce roman en 1909. Mariée depuis 1893 à Henry Gauthiers-Villars surnommé Willy, Colette écrivit pour son époux des romans qu’il signait sans vergogne. « L’ingénue libertine » était à l’origine une nouvelle, Minne, et une suite « Les égarements de Minne » écrits avec Willy et qu’elle rassembla en une seule œuvre lorsqu’elle se libéra définitivement de l’emprise de son premier mari. Elle en expurgea toutes les contributions de celui-ci. Toutefois, elle ne put jamais le considérer comme un bon roman car trop lié aux premiers aspects de sa carrière de romancière.

Qui est donc cette ingénue libertine ? Une ravissante personne, Minne, choyée par sa mère, tenue à l’écart du monde, mais dont l’imagination s’enflamme à la lecture des journaux et des aventures d’une bande de Levallois-Perret, composée de margoulins et de criminels, qui représente pour la jeune fille la liberté et l’aventure. L’éducation des jeunes filles de l’époque qui les laisse dans l’ignorance de la sexualité et qui pour préserver leur innocence (et leur virginité) les enferme dans un quotidien sans saveur est responsable d’une méconnaissance complète des choses de la vie et de ses dangers.

Son cousin âgé de quelques années de plus qu’elle, et avec qui elle passe ses vacances fait bien pâle figure à côté de ces hommes sauvages et libres. Il est amoureux fou pourtant de sa cousine et finira par l‘épouser.

Mais Minne s’ennuie, sa vie est plate, et elle n’éprouve aucun plaisir sexuel  avec son mari. Elle reste captive de son secret et collectionne les amants dans l’espoir de découvrir ce plaisir qui jusqu’alors lui a été refusé. Devant son mutisme et son manque d’enthousiasme, son mari ne se pose pas de questions et ne cherche pas à découvrir l’origine d’une telle indifférence.

Minne est prisonnière d’un système social dans lequel le refoulement de l’orgasme au féminin s’inscrit dans une tradition séculaire de répression des femmes comme le montrera, dans les années 70, le Rapport Hite.

            A l’époque de Minne, dans les années 20, on mettait même en doute l’orgasme féminin et on cantonnait la femme à ses fonctions reproductrices. Quand on lui reconnaissait une existence c’était sous la forme d’une sexualité masculine complètement génitalisée, c’est pourquoi nombre de femmes ne ressentaient aucun plaisir dans leurs rapports amoureux. Le rapport Hite mit en lumière le fait qu’un tiers seulement des femmes en retirait du plaisir.

Colette soulève là un problème qui commençait à son époque à agiter les consciences féminines et devint la première à l’évoquer aussi librement dans un roman. Sa fréquentation des milieux homosexuels et ses propres aventures amoureuses lui firent certainement découvrir, dans un milieu libéré des conventions, une autre forme de sexualité beaucoup plus satisfaisante.

Le manque d’éducation sexuelle et les préjugés fortement ancrés dans les mœurs étaient autant d’embûches pour l’épanouissement des femmes. Et si la parole s’est libérée aujourd’hui, on le doit d’abord à ces femmes qui furent des pionnières.

 

J’ai beaucoup aimé ce roman de Colette qui aborde un sujet qui fut longtemps tabou sur la sexualité féminine.

« Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, sinon ne veut pas paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah !ah !, qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement. Ca leur suffit peut-être aux hommes, mais pas à moi ! »s’écrie Minne.

Colette décrit parfaitement à quoi conduit la frustration, à une forme de haine : « Mais encore une fois, il défaille seul, et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine naissante : elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu’il ne sait pas lui donner. »

Minne parviendra-t-elle à trouver ce qu’elle cherche, à se libérer des entraves de cette frustration sexuelle qui l’enferme dans la grisaille et l’ennui ? Il faut lire la sulfureuse et libre Colette.

Paroles de femmes : Toni Morrison

Toni Morrison

« Lorsque j’ai composé mon premier roman, L’OEil le plus bleu [elle avait alors 39 ans et élevait seule ses deux garçons], je m’étais inscrite à un atelier d’écriture. J’ai alors eu envie d’écrire autour d’une anecdote qui m’a profondément marquée. J’avais 12 ou 13 ans. Nous débattions, avec une copine, de l’existence de Dieu. J’affirmais qu’il existait, elle soutenait le contraire. Parce que, m’avait-elle expliqué, cela faisait deux ans qu’elle le suppliait de lui accorder des yeux bleus, et rien ne s’était produit. Je me souviens avoir pensé qu’elle aurait été grotesque avec des yeux bleus et, dans le même temps, m’être aperçue combien elle était belle avec ses yeux étirés, ses pommettes hautes, son nez aquilin. Pour la première fois, j’accédais à cette dimension de la beauté unique, celle que chacun possède tel qu’il est. J’ai eu envie de comprendre et raconter pourquoi elle n’était pas en mesure de la voir.[…]

          Je me documente énormément pour chacun de mes livres, afin de développer une compréhension de la réalité qui ait de multiples facettes, pas seulement celle qui m’arrange. J’ai par exemple commis une erreur dans mon premier livre avec le personnage de Maureen Peal, la petite blonde aux chaussettes impeccables. J’en ai fait le genre de fille que l’on adore détester, vous savez ? [Elle rit.] Je n’ai pas essayé de comprendre combien elle devait être effrayée d’être enviée. Je trouve toujours intéressant de regarder les choses à l’envers, pas seulement comme on vous dit qu’elles doivent être. Lorsque j’ai écrit Beloved, les femmes se battaient pour qu’on leur reconnaisse le droit de ne pas avoir d’enfants en ayant accès à la contraception et à l’avortement. À l’époque de l’esclavage, c’était le contraire. La liberté de Sethe, mon personnage, consistait à vouloir assumer la responsabilité de son enfant jusqu’à lui ôter la vie, pour lui épargner l’asservissement auquel il était promis. »

Extrait de Interview par psychologies.com

Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, née le 18 février 1931  dans l’Ohio aux Etats-Unis. Elle est romancière,  professeur de littérature et éditrice, lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et du prix Nobel de littérature en 1993. Première femme noire à avoir été distinguée par ce prix prestigieux, elle porte la voix et l’histoire des afro-américains. C’est son roman « Beloved » qui l’a fait connaître en France. Aux Etats-Unis deux romans on assuré sa notoriété : Sula en 1973 et Song of Solomon en 1977. Son dernier livre « Home » est publié aux éditions Bourgois sous la forme d’une confession de Frank Money, un homme noir traumatisé par les violences dont il a été témoin pendant la guerre de Corée. Il décide alors avec sa soeur de retourner dans le village de leur enfance où ils ont tous les deux beaucoup souffert.

Premières années – Marie d’Agoult / Vivre et écrire au XIXe siècle

Marie d'Agoult

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Marie d’Agoult(1805-1876)- Premières années – Folio collection Femmes de lettres 2009

La critique littéraire a opéré des coupes sombres dans la littérature féminine des siècles passés quant elle ne l’a pas carrément passée sous silence. Les écrits de femmes furent longtemps considérées comme des œuvres mineures.
Qu’en est-il du  XIXe siècle ? Quel nom d’écrivaine retient-on de cette période hormis Georges Sand ? Et pourtant il y en eut d’autres, dont Marie d’Agoult, qui dut surtout sa célébrité à une longue liaison avec le compositeur Franz Liszt mais qui écrivit pourtant plusieurs essais historiques et politiques, un roman, ainsi que des poèmes,  proverbes et nouvelles.

 

L’édition présentée ici a été établie et présentée par Martine Reid à partir d’une œuvre plus vaste « Mes souvenirs » publié en 1977 par Calmann-Lévy après la mort de l’auteure. Martine Reid a repris le texte de cette édition, du chapitre II au chapitre XVII. Quelques coupures ont été effectués dans l’ensemble pour une raison de calibrage du volume.

Ce petit livre est intéressant à bien des égards : outre qu’il offre l’histoire de soi par le biais de l’autobiographie, il fait de nombreuses références à l’histoire du temps.
Marie d’Agoult non seulement donne de précieuses informations sur la France de la Restauration, et sur la mentalité de ses contemporains mais entreprend une critique sans complaisance de ses multiples travers en même temps qu’elle souligne ses paradoxes.

Elle écrit dans une langue élégante mais vivante, croque à merveille les situations, campe les personnages en quelques phrases et anime son récit de descriptions vivantes et de portraits dont on sent la justesse psychologique.

Elle évoque d’abord ses premières années d’une enfance choyée avant son départ pour le couvent.
Du mariage qui suivit quelques années plus tard, on sait qu’il fut
désastreux et qu’après la mort de sa fille Louise, elle vécut une
profonde dépression.

Sa rencontre avec Liszt fut un tournant décisif dans son existence : elle quitta tout, ignora les codes de conduite de la bonne société et ses préjugés nobiliaires, et vécut une vie de femme libre.

Elle décrit le milieu conservateur qui fut celui de sa famille, sa morale souvent rigide et hypocrite, plus soucieuse du qu’en-dira-t-on que de véritable intégrité morale, où les femmes sont soumises au père puis au frère aîné. Toutefois cette aisance lui permit d’être éduquée :
« Ma mère et ma bonne allemande […]me faisaient lire des contes de Grimm, réciter des fables de Gellert ou des monologues de Schiller. »

Elle put suivre son père à la chasse et à la pêche, éprouver l’ivresse due à l’activité physique et à la vie au grand air.

Elle étudie lors de leçons « sans pédantisme , sans réprimandes, abrégées dès que se trahissait dans mon attitude la moindre fatigue ,[…] exemptes  de ces surexcitations de l’amour-propre qui , dans les rivalités des pensions et des lycées mêlent si tristement la jalousie à l’ambition d’exceller ».

Le frère est « un père plus jeune, comme un guide, comme un appui  dans le monde que je ne connaissais pas. »

Sous la tutelle du père puis du frère, puis de l’époux, Marie de Flavigny suit les coutumes de son temps, qu’elle rejettera plus tard pour vivre ses amours avec Liszt. Le discours des jeunes années est à bien des égards un discours de soumission. Elle se réfugie au couvent dans un mysticisme profond.
Elle raconte aussi quelle était l’instruction des jeunes filles dans la maison d’éducation la plus renommée de France.
Ces jeunes filles savaient à peine l’orthographe mais « Il était entendu qu’une demoiselle bien élevée, lorsqu’elle entrait dans le monde, devait avoir appris avec ou sans goût, avec ou sans dispositions naturelles la danse, le dessin, la musique, et cela dans la prévision d’un mari qui, peut-être, il est vrai, n’aimerait ni les arts ni les bals, et qui, au lendemain du mariage, ferait fermer le piano, jeter là les crayons, finir les danses, mais qui, possiblement aussi, en serait amateur. »

Il y a dans ce récit des « Premières années » un accent de profonde révolte qui le rend particulièrement attachant et émouvant. Parole longtemps oubliée d’une femme qui marqua son temps, et posa avec d’autres, les fondations du féminisme.

Marie d'Agoult (1843), portrait by Henri Lehma...
Marie d’Agoult (1843), portrait by Henri Lehmann (1814 – 1882) (Photo credit: Wikipedia)

Un été sans les hommes – Siri Hustvedt

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Chaque mois, nous commémorons la disparition d’Hubert Nyssen en publiant un article sur un des livres publiés par Actes Sud (grâce à l’initiative de Denis.du blog « le bonheur de lire »).

  Un été sans les hommes de Siri Hustvedt, Actes Sud 2011, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf.

              Mia, poétesse de son état, a sombré temporairement dans la folie. Une psychose l’a terrassée pendant de longs mois, suite à la découverte de la liaison de son mari avec une femme plus jeune qu’elle. De cet effondrement, elle va se relever lentement le temps d’un été. En effet, elle décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui habite désormais dans une maison de retraite du Minnesota, entourée de ses amies veuves et octogénaires. Elle va animer par ailleurs un groupe de poésie avec sept jeunes adolescentes dont le groupe sera la proie de rivalités et de la confusion des sentiments . Mia en profite pour faire le point sur sa vie dans un récit où elle dénonce la société patriarcale qui impose encore et toujours des relations de soumission aux femmes et leur confère une invisibilité sociale qu’elles n’aperçoivent même plus tellement elles l’ont intériorisée.

La narratrice va entreprendre une renaissance, une reconstruction, au sein d’un groupe de femmes de plusieurs générations, dont le réseau de relations au maillage serré  lui permet de réinventer la vie quotidienne. Dans un spectre très large de générations qui va du nourrisson à de vieilles dames octogénaires , le récit explore les différentes façons dont les femmes construisent leur identité. Les plus âgées  profitent d’une liberté chèrement acquise à la mort de leur mari, et les plus jeunes sont en quête de la reconnaissance de leurs pairs.

La narratrice rappelle que pour les grecs, les femmes étaient des hommes invertis, alors qu’au XVIIIe siècle hommes et femmes étaient perçus sur le mode d’une différence radicale : ils n’avaient plus rien de commun. Hommes et femmes sont différents par certains aspects ; leurs expériences divergent à travers des rôles sociaux qui vont déterminer une partie de leur personnalité; mais quel niveau de différence fait la différence ?  Les différences de genre, bien sûr, mais pas seulement… Chacun doit trouver une réponse qui lui est personnelle : suivre la voie qui lui est tracée ou en inventer une autre.

Le récit est mené à la façon d’une comédie avec de nombreuses allusions cinématographiques aux films américains. Des dessins émaillent le livre qui assurent une causticité joyeuse et intriguent le lecteur. Mia l’interpelle fréquemment car il est le témoin du bon déroulement de l’histoire.

Je me suis laissée prendre par ce récit, cette « lecture de soi » d’une femme confrontée au passage du temps. J’ai suivi le fil de ses  méditations , me les suis appropriées au rythme de la page, en ai fait mes propres interrogations dans une lecture bienheureuse.

Lessing (Doris) – Victoria et les Staveney

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English: Doris Lessing, British writer, at lit...
English: Doris Lessing, British writer, at lit.cologne, Cologne literature festival 2006, Germany (Photo credit: Wikipedia)

Née en Iran le 22 octobre 1919 de parents britanniques, Doris Lessing a six ans quand sa famille décide de s’installer dans l’actuelle Rhodésie du sud. Elle quitte l’école à 15 ans et travaille d’abord comme gouvernante puis comme dactylo et standardiste à Salisbury.

En 1938, elle commence à écrire des romans et se marie à l’âge de dix-neuf ans avec Frank Wisdom, avec qui elle aura deux enfants. Elle le quitte en 1943 pour Gottfried Lessing dont elle aura un fils.

De retour en Angleterre en 1949, elle publie l’année suivante son premier roman, « The Grass is singing » (Vaincue par la brousse) qui raconte l’histoire des relations entre la femme blanche d’un fermier et son serviteur noir. Elle a publié ensuite « Les enfants de la violence », fresque romanesque d’inspiration autobiographique qui comprend « Martha Guest » (1952), « Un mariage comme il faut » (1954), L’écho lointain de l’orage (1958) et « La cité promise » (1966). Elle y retrace la vie de Martha Quest, son enfance en Rhodésie et sa vie dans l’Angleterre de l’après-guerre.

Son œuvre la plus connue est « Le carnet d’or » (1962), roman autobiographique là encore, (décidément elle se sera beaucoup nourrie de sa propre expérience), considéré comme un classique par le mouvement féministe.

A partir de 1979, elle place ses intrigues dans l’univers de la science-fiction : « Canopus in Argos : Archives » en 2 volumes, « Shikasta »1979, et « Mariage entre les zones 3,4,et 5 » (1981).

Elle a été une romancière aux idées engagées et s’est intéressée très tôt à la politique. Elle a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2007.. A aujourd’hui plus de 90 ans , elle a accompli l’essentiel d’une œuvre variée et originale dont pas moins de 35 ouvrages traduits en français.

Victoria et Staveney (2008), 2010 pour la traduction française de Philippe Giraudon (J’ai lu n°9519).

Court roman d’une centaine de pages, Victoria et les Staveney ouvre le récit lorsque Victoria, métisse de neuf ans, pénètre pour la première fois chez une riche famille blanche de Londres. Elle découvre un monde parallèle insoupçonné, cultivé et libéral où règne le politiquement correct. En effet, il est de bon ton dans un tel milieu où l’on affiche des idées socialistes d’envoyer ses enfants à l’école publique du quartier, quitte à les en retirer ensuite pour qu’ils fassent une bonne scolarité. C’est cette ambivalence profonde qu’analyse implacablement Doris Lessing, avec une certaine férocité. Elle montre de manière très juste, sans jamais céder à la caricature, l’étanchéité de ces deux mondes qui se touchent, à une rue parfois l’un de l’autre, mais ne se rencontrent jamais.

Victoria retrouvera les Staveney quelques années plus tard, et ce qui se présentait comme une chance, l’opportunité d’une vie meilleure se révèlera une lente dépossession d’elle-même.

J’ai beaucoup aimé l’écriture au scalpel de Doris Lessing, sa finesse et son extrême maîtrise. Cela m’a donné envie de découvrir toutes les facettes de son œuvre.

Virginia Woolf – L’histoire d’une vie

VV histoire d'une vie

Adeline Virginia Stephen est née le 25 janvier au Hyde Park Gate à Londres, troisième enfant de Julia et de Leslie Stephen après Vanessa née en 1879, Thoby né en 1880, et avant Adrian né en 1883. Sa mère avait deux fils d’un premier mariage, Gerald et George Duckworth, et son père une fille, Laura.

L’intérêt de la biographie d’Alexandra Masson est de relier de manière étroite la vie de Virginia Woolf à ses œuvres. En effet, son œuvre est largement autobiographique même si l’auteur prend garde à brouiller les pistes dans ses romans. Alexandra Masson montre comment le thème de l’enfance revient comme un paradis perdu. Des lieux deviennent mythiques comme St Ives, petit village où la famille Stephen se rendait chaque été jusqu’à la mort de la mère.

« La promenade au phare », « Les vagues », ou « La chambre de Jacob » reprennent des images ou des souvenirs de cet endroit.

Mais les membres de sa famille tiennent également une place importante. Son frère aîné, Thoby, est un personnage central dans son œuvre et inspire celui de « La chambre de Jacob », comme celui de « La promenade au phare ».

Des thèmes reviendront très souvent également, comme celui de l’eau, par qui tout commence et tout finit. Dans « Les vagues », on entend le bruit de la mer, « La promenade au phare » indique assez bien sa présence.

Sa mère, très tôt disparue à l’âge de 49 ans, lui manquera cruellement – d’ailleurs les troubles nerveux de Virginia Woolf commenceront peu après. Elle représentait le modèle de la femme victorienne, dévouée à son mari et à ses enfants, victime de la société patriarcale incarnée par son mari. En réaction peut-être à ce modèle, Virginia et sa sœur, chercheront à réaliser leurs aspirations personnelles, l’une par la peinture, l’autre par l’écriture. Sa sœur Vanessa, avec laquelle elle entretiendra toute sa vie des liens fusionnels empreints de rivalité, et à laquelle elle se comparera toujours, apparaît également dans son œuvre.

Se réaliser passe d’abord par avoir « une pièce à soi » et donc jouir d’une certaine indépendance financière. Ses premiers revenus lui viendront du journalisme. Non seulement l’écriture est une thérapie mais elle lui permet de gagner de l’argent.

Virginia Woolf a commencé comme critique littéraire dans « The Guardian » puis écrit un premier roman, « La traversée des apparences » auquel elle consacrera huit années de sa vie. Elle écrira ce livre dans la souffrance , « écrire est un enfer » dira-t-elle dans son journal. D’ailleurs  presque chaque livre sera suivi de périodes de dépression. Elle passe par des états qui alternent la plus grande exaltation avec le plus profond désespoir. Elle considèrera  chaque livre comme une thérapie.

Virginia Woolf est en fait méconnue ou mal connue. Il est assez significatif d’ailleurs qu’un film ait associé son nom à la folie et à la peur : « Qui a peur de Virginia Woolf ? ».

On a peu souligné le courage de cette femme qui se battit contre la maladie mentale sans l’aide de la médecine, à l’époque assez démunie dans le traitement des maladies mentales. Les œuvres de Freud ne sont pas encore assez connues et même si la Hogarth Press, maison d’édition fondée par Virginia Woolf et son mari, Léonard Woolf, publiera les œuvres du maître de la psychanalyse, Virginia refusera toujours d’entamer une thérapie, consciente que c’est aussi dans ce déséquilibre émotionnel qu’elle trouve une partie de sa créativité.

Vanessa et Virginia Woolf, même si elles ne vont pas à l’école, seuls les garçons ont ce droit, c’est le choix du père, bénéficient d’une instruction donnée par des précepteurs. Elles sont filles d’intellectuels cultivés et  acquièrent une culture que peu de femmes ont à leur époque. Jusqu’à l’âge de douze ans son père dirige le choix de ses lectures : Euripide, Sophocle, Platon, Jane Austen, Dickens, George Eliot entre autres. Toute sa vie, la lecture sera une de ses occupations privilégiées car elle l’apaise. Même quand elle écrira ses propres livres, elle suivra toujours un programme important de lectures. Proust est pour elle le modèle absolu, mais elle lit aussi Ibsen, Shakespeare, Tchekhov.

L’écriture selon elle, naît d’un choc affectif qui est à l’origine de sa vocation .L’écriture de son journal, qu’elle tiendra pendant près de trente ans lui permettra de noter tous ses sentiments au fur et à mesure de l’écriture de ses romans.

On a souvent l’image d’une femme dépressive et suicidaire alors qu’on trouve dans ses romans une sensualité, une jouissance devant la beauté de la nature ou l’intensité du moment qui la contredit totalement. Elle devait tout ressentir avec beaucoup d’intensité, la douleur comme le bonheur, en tout cas c’est ce qui ressort de la biographie d’Alexandra Masson. D’ailleurs, Mrs Dalloway , récit de la journée d’une femmes à Londres,  représente bien cette dualité, « le monde vu par la raison et par la folie » comme elle le note dans son journal.

Les traumatismes subis, la mort de sa mère lorsqu’elle avait 13 ans , puis de sa demi-sœur Stella deux ans après, suivi par celle de son frère Thoby  en 1906 aggravent son sentiment d’insécurité. Les viols dont elle fut victime de la part de ses demi-frères renforcèrent le traumatisme originel. Elle se réfugie dans l’écriture qui lui permet de survivre.

Pour mener son métier d’écrivain à bien malgré sa santé fragile, elle trouvera en Leonard Woolf un allié précieux, au moins jusqu’à un certain point. Ils se marieront et Leonard se consacrera totalement aux soins de son épouse jusqu’à régler son emploi du temps de manière draconienne. Un dévouement si total qu’il devient aussi une forme de tyrannie ! Mais chacun certainement y trouve son compte. Virginia apprécie certainement au début d’être ainsi totalement prise en charge car cela lui permet de se consacrer à l’écriture. Mais en contrepartie, son mari l’enfermera dans son rôle de malade.

En quelques années, à partir de 1919, elle publie plusieurs romans : « Nuit et jour », « La chambre de Jacob » et Mrs Dalloway en 1925. En parallèle, Virginia Woolf assume son amour pour les femmes avec la liaison passionnée qu’elle entretiendra avec Vita Sackville-West. Cette dernière lui inspirera le personnage d’Orlando qui paraît en 1928, précédé par « La promenade au phare » en 1927. Orlando pose la question du masculin et du féminin et de leur catégorisation. Virginia Woolf ne se considère pas comme une lesbienne, terme qu’elle abhorre, mais sent qu’elle est « mélangée ». Les amitiés féminines auront une grande importance dans sa vie, Katherine Mansfield, avec laquelle elle aura une relation plutôt mouvementée, ou Violet Dickinson qui la prit sous son aile après la mort de sa mère et lui permit « d’exprimer ses premières émotions littéraires ».

Virginia Woolf s’est construite en s’opposant au modèle de la femme victorienne, pour autant elle n’est pas une pionnière héroïque du mouvement féministe. Ethel Smith, autre grande amie, beaucoup plus âgée qu’elle, est très engagée dans ces mouvements. Virginia Woolf publie en1929, « Une chambre à soi », plaidoyer pour la liberté des femmes, suite à un séminaire auquel elle a participé à Cambridge sur les femmes et le roman. Elle y dénonce avec force l’injustice faire aux femmes sur le plan économique, social et politique. Très jeune, elle a apporté son aide aux suffragettes, elle a aussi donné des cours de littérature à des ouvrières

En 1931, elle publie «  Les Vagues », son roman le plus expérimental. Il  qui consiste en six monologues portés par Bernard, Susan, Rhoda, Neville, Jinny, et Louis. Percival, le septième personnage, ne parle jamais lui-même.

En 1937, « Les Années », suivi de « Trois Guinées » en 1938, prennent un tour plus politique et polémique, en traitant dans un style très différent de la place de l’écrivain dans la société. Virginia pousse toujours dans des directions différentes ses recherches formelles. Auparavant, Flush, en 1933, ne déroge pas à la règle,  car le style en est très différent, l’auteur s’amuse et esquisse une biographie fictive de la poétesse Elizabeth Barrett Browning vue par son cocker.

En 1939, elle entreprend une biographie « Une esquisse du passé » qui réveille des souvenirs douloureux et la fait sombrer à nouveau dans la dépression.

En 1940, elle publie une biographie de Roger Fry, biographie de son ami peintre, ancien amant de sa sœur. Mais la guerre gronde et fait ses premiers ravages et Virginia Woolf ne se sent plus le cœur à écrire. Comment l’art pourrait-il gagner face à la guerre, quelle pourrait être la force de l’écriture face à la barbarie ? L’auteur perd pied et de laisse envahir par le désespoir, en 1941, le 20 janvier,  elle envoie « Entre les actes » à son éditeur et le 28, elle se suicide en se jetant dans la rivière de l’Ouse, les poches de son manteau lestées de pierres. L’eau est par ce quoi tout commence et tout finit. Une grande romancière disparaît, laissant une œuvre considérable et d’une grande diversité.

La biographie d’Alexandra Masson est passionnante à tous les points, et tente de faire comprendre avec beaucoup de finesse et d’intelligence qui fut Virginia Woolf. A lire absolument pour comprendre la grande romancière.

Mrs Dalloway – Virginia Woolf

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Virginia Woolf est née en 1882 à Londres au sein d’une famille bourgeoise et cultivée ; son père était  critique littéraire et ami de Henry James, Tennyson et GeorgeEliot ; et fonda le « Dictionary of National biography ».

Elle devint un écrivain célèbre et publia de nombreux livres, romans et essais. Peu après le décès de sa mère, débuta une longue suite de dépressions qui la conduisit au suicide en 1941.

Elle révolutionna la théorie du roman dans « Mrs Dalloway ».

Ce livre pourrait n’être au premier abord que le récit de la journée d’une femme, Clarissa  Dalloway, qui prépare une réception. Un matin, elle décide d’aller acheter des fleurs…

Clarissa est la femme de Richard Dalloway, membre du parlement. Elle a 52 ans, est encore assez belle et se souvient des jours passés au fil de sa promenade.

Elle appartient à la bourgeoisie anglaise et doit tenir son rang : elle reçoit les personnalités utiles à la carrière de son mari comme toute bonne épouse « victorienne ». Mais elle est à la charnière de deux mondes à travers sa fille Elizabeth qui, éduquée, pourra choisir une de ces nombreuses professions qui sont désormais accessibles aux femmes. Sous une apparence futile, cette femme possède une faille, une insatisfaction profonde qui la mine malgré son amour de la beauté et de la vie.

Big Ben sonne les heures, rappelle le temps qui passe et la fragilité de toute chose.

Clarissa descend Bond Street et nous lisons le contenu de ses pensées et celles de chacun des inconnus qu’elle croise. Chaque personnage est relié aux autres dans d’invisibles correspondances.

Virginia Woolf bouscule ici les conventions du roman réaliste, et fait disparaître l’intrigue classique car il n’y a pas d’histoire proprement dite.  Elle s’attache à l’essentiel qui est invisible et ne garde que les éléments strictement indispensables.  Les personnages font écho les uns aux autres et servent de fil conducteur au récit, offrent un ordre intelligible : on apprend que Clarissa a aimé un homme « Peter Walsh « , et l’auteur nous livre un peu plus loin les pensées de ce même Peter qui font écho à celles de Clarissa. Le dénouement de Mrs Dalloway est si vague qu’il laisse place à toutes les interprétations possibles. Pourtant on perçoit bien à travers le personnage de Septimus, jeune homme traumatisé par la guerre et qui songe au suicide, la fragilité de Clarissa.  L’intrigue devient alors « un mouvement organique en quelque sorte, qui progresse presque inconsciemment, qui n’est pas sorti d’une idée préconçue, qui a gardé toute la complexité et l’imprévisibilité des faits humains. » 

Virginia Woolf était une fervente admiratrice de Proust et on retrouve dans son roman la palette impressionniste : « Mais même après la disparition des choses, la nuit en reste pleine ; vidées de leurs fenêtres, elles existent avec plus de poids, exprimant ce que la franche lumière du jour, ne parvient pas à transmettre – la confusion et l’incertitude des choses regroupées là dans l’obscurité. »

L ‘obscurité des profondeurs, il s’agit bien de cela, de cet aspect de nous-mêmes que nous ne connaissons pas, notre inconscient, qui ne laisse filtrer que des images autorisées et éparses.

Clarissa n’est pas sereine malgré des apparences assez lisses, elle subit l’assaut « d’un monstre tapi dans les profondeurs ». Lorsqu’on connaît la vie de l’auteur, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec ses longs moments de dépression, les hallucinations dont elles souffrit. Elle les dépeint longuement dans le personnage de Septimus. Elle raille l’incapacité des médecins qui ne prescrivent que de faux remèdes, impuissants qu’ils sont à soulager la souffrance de leurs malades qu’ils abandonnent à eux-mêmes.

Mais elle livre aussi son émerveillement devant la beauté des choses, leur profusion et leur scintillement.

Un très beau roman, à l’écriture poétique et parfois douloureuse, mélancolique et prophétique à la fois. Une écriture d’une densité, d’une maîtrise exceptionnelle dans une construction d’une grande rigueur. A lire absolument.

Le roman psychologique de Virginia Woolf de Floris Delattre, p 220 Librairie philosophique J. Vrin

Suis-je snob? Virginia Woolf

SS SNOB

Suis-je snob ?- La valeur du rire-La nièce d’un comte – Brummel le Beau – La robe neuve – Un soir dans le Sussex. Réflexions dans une automobile- La mort du paillon – Qu’offrir à un snob ? de Walter Benjamin.

« Suis-je snob ? » se demande Virginia Woolf dans un des essais rassemblés par les éditions Payot et Rivages, sortes de conversations entre elle et un interlocuteur invisible. Suis-je snob, c’est au fond se poser la question d’une esthétique de l’existence, se demander quel gouffre habite cette distance entre soi et les autres, entre soi et soi, entre son monde intérieur et celui qu’on représente ?

Le snobisme tel que l’entendait Virginia Woolf, désignait alors la fascination pour la noblesse de sang, les titres, les châteaux… S’il fascine Virginia Woolf, explique Maxime Rovere, dans son introduction, c’est qu’il « offre l’image d’une position assurée dans le monde. ». En effet, il est particulièrement difficile pour chacun d’entre nous de nous assurer de notre propre valeur ou d’échapper à l’inquiétude d’être soi. Nous ne savons jamais vraiment qui nous sommes et nous quémandons souvent la reconnaissance dans le regard de l’autre. Soumis à d’infinies variations, menacés par la ruine du corps et de l’esprit, le moi ne possède pas d’identité stable. Or l’aristocrate « tient sa valeur et sa légitimité sociale d’une naissance acquise une fois pour toutes. ».

            A travers ce qui n’aurait pu être qu’un texte léger, l’auteur aborde ce désir au cœur de tout Homme d’être reconnu, accepté et aimé par les autres. La question du statut social , de la reconnaissance qu’apportent les diplômes, la naissance, le milieu et l’argent, ne serait pas si cruciale si elle ne faisait écho à une inquiétude fondamentale qui répond à la difficulté d’être soi.

            En lisant Virginia Woolf, j’ai souvent été frappée par le fait qu’elle s’excuse souvent, même si c’est sous forme de boutade, de n’avoir pas fait d’études, d’être ignorante.

            Ce que j’aime particulièrement dans ces essais, c’est cette façon qu’elle a de penser et de raconter en même temps, une pensée narrative qui intègre l’esthétique du récit et la rigueur de la pensée. Une pensés qui se forme en racontant, et que Léa Gauthier a su parfaitement expliquer dans son introduction à la lecture de « Trois guinées ».

Mais comment joue l’irradiation du snob ? Comment sa seule fréquentation peut-elle nous communiquer une part de son assurance ? Si le moi peu peser – « Dieu du ciel ! Encore moi ! », s’écrie Virginia Woolf- il peut également nous fasciner et être le sujet de nos observations.

L’aristocrate est « plus libre, plus naturelle, plus excentrique » que nous. C’est ce manque d’assurance personnelle qui conduit à la chercher chez les autres. Et Virginia de conclure :

«  N’importe quel groupe de gens, s’ils sont bien habillés, s’ils brillent en société et si je ne les connais pas, feront l’affaire. »

Tout cela dit avec humour, d’abord rire de soi, même si « l’humour nous a-t-on enseigné, est inaccessible aux femmes. »

L’humour suppose une lucidité, un regard acéré sur les autres et sur soi-même.

L’admiration naît de la verticalité des relations humaines dans une société où « nous sommes cloisonnés, séparés, coupés les uns des autres. » Comment l’écrivain peut-il connaître les autres ? Est-il condamné à « ne pouvoir décrire intelligemment que les personnes de son niveau social ? » . Virginia Woolf fait remarquer que ces grands que nous suivons depuis le début, nous ne les connaissons pas, car « les grands de ce monde n’ont presque pas écrit et jamais sur eux-mêmes ». Le dandy est celui qui sacrifie le mieux au monde des apparences, au détriment souvent de son intelligence, car ce mode de vie est le seul « qui pouvait le placer dans une lumière éclatante, et lui permettre de se distinguer du troupeau ordinaire des hommes. »

Mais cette fascination ne vient-elle pas d’une faille intérieure qui nous rend faibles et incertains ? Une nouvelle robe peut nous conduire à douter de nous-mêmes, puis-je être sûre «  de la pitié et de l’amour et ne pas être renversée en une seconde lorsque j’entre dans une salle pleine de monde ? ». La pauvreté qui nous met à l’écart du bon goût est un sérieux handicap. L’habit ne fait pas le moine, dit-on. Difficile d’acquérir cette aisance que possède celui qui maîtrise les codes.

Mais pour finir, nous ferons tous comme ce papillon, condamné à disparaître dans l’indifférence du Monde.

Laissez-moi – Marcelle Sauvageot

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Marcelle Sauvageot – Laissez-moi, Libretto, Editions Phébus, 2004. Première édition 1933

« Premier livre écrit par une femme qui ne soit pas de soumission … Livre de Tristesse noble ; livre de dignité ! Admirable ! » s’est écrié Clara Malraux à sa lecture.

Marcelle Sauvageot signe ici une œuvre bouleversante où se font écho le chagrin d’amour et la maladie dans une écriture de l’intime à la fois simple et déchirante.

De son amour disparu et qui la laisse plus seule encore face à la maladie, l’auteure sonde les splendeurs comme les faux-semblants dans une analyse à la fois profonde et cruelle.

A travers la radiographie à laquelle elle soumet le sentiment amoureux, les illusions dont il se nourrit apparaissent au fil de la narration, ainsi qu’une critique subtile des relations entre les hommes et les femmes de l’époque.

            « Si on te parle d’une femme, tu coupes la parole pour dire : »Elle est jolie ? », se moque-t-elle, pour remarquer plus loin que la dissymétrie des relations hommes/femmes prend toute sa mesure dans le fait qu’un homme attend de l’amour d’une femme qu’il soit « sans droits et sans exigences ». De ces femmes dont l’unique préoccupation est leur mari, elle se démarque totalement car elle a d’autres aspirations.

Elle n’est pas dupe : « J’essayais de garder un petit appui en dehors de vous, afin de pouvoir m’y accrocher le jour où vous ne m’aimeriez plus. »

            Elle note plus loin : « L’homme est : tout semble avoir été mis à sa disposition ». On attend de la femme un amour fait de soumission et c’est ce qui rend ce sentiment plus douloureux encore, parce qu’impossible pour une femme éduquée, intelligente et éprise de liberté.

Alors dans un ultime adieu fait à la fois de sauvagerie et de détresse, Marcelle Sauvageot pourra-t-elle s’écrier :

« Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. […]. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l’épaule et ne m’accompagnez pas de loin. Laissez-moi ».

Il s’agit ici d’un très beau livre, qui à travers l’écriture de soi, esquisse le portrait d’une femme infiniment touchante, rendu plus émouvant encore à cause du destin terrible qui a été le sien. L’écriture est belle et le mouvement du récit  vous emporte sur le fil d’une émotion contenue par la maîtrise de la narration qui ne sombre jamais dans le mélodrame.

Elsa Zylberstein a joué ce texte aux Bouffes du Nord,  premier « one woman show »,Commentaire,  Dans un noir complet, ai-je lu, un bruit de train s’est fait entendre, et la comédienne, tout de noir vétu, les cheveux tirés en arrière, a offert ce texte aux spectateurs. Elle a écrit la très belle préface pour cette nouvelle édition.

Réédition de ‘Trois guinées » aux éditions Blackjack. Entretien avec Léa Gauthier

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Anna G : Vous rééditez « Trois guinées » de Virginia Woolf aux éditions Blackjack que vous avez fondées en 2008 et vous en êtes également la traductrice, qu’est-ce qui a motivé ce projet ?

Léa Gauthier : En fait, une seule traduction de ce texte avait été réalisée par Viviane Forester en 1976 et le livre édité par les éditions des femmes puis repris en 10/18 était épuisé depuis quelque temps. De plus, je me suis aperçue que si ce texte était extrêmement important dans les études anglosaxonnes (les gender studies en particulier), et s’il avait été une référence dans les mouvements pour la défense des droits des femmes dans les années 1970 en France, beaucoup de personnes de ma génération (j’ai 36 ans) et a fortiori de plus jeunes, ne le connaissaient pas. Je trouve important de redonner à ce texte sa place et sa visibilité. 
Il est vrai que je suis à la fois éditrice et traductrice de ce texte, cela peut sembler étrange, je l’entends. Pour vous parler un peu de moi, je suis en fait philosophe de formation, j’ai enseigné à l’université après mes études, puis j’ai quitté l’université pour m’occuper du magazine Mouvement, magazine dédié à la création contemporaine, où je suis restée sept ans. J’ai ensuite quitté ce magazine, pour fonder Blackjack éditions, dans l’intention de défendre des textes, des auteurs, des démarches et des artistes, mais dans un temps différent que celui imposé par la presse. Blackjack éditions est une aventure singulière qui ne se calque sur aucun modèle préexistant. Blackjack, pour des raisons simples de déontologie, ne publiera jamais un livre que je pourrais signer en tant qu’auteur. En revanche, traduire est un travail de passeur, comme celui d’éditeur. Je pensais qu’une nouvelle traduction de ce texte était nécessaire et j’ai eu envie d’être doublement passeur avec Trois Guinées, c’est finalement aussi simple que cela. 

Anna G : Virginia Woolf est plus connue du grand public comme romancière, or «Trois Guinées » n’est pas un roman, quelle est sa place selon vous dans son oeuvre ?

Léa Gauthier : Je crois vraiment que dans le cas de Virginia Woolf, il n’y a pas grand sens à scinder sa production en catégorie. L’ensemble de ses textes procède d’un même geste d’écriture. L’on a souvent dit que Trois Guinées est une suite d’Une chambre à soi, mais je crois que ce n’est pas exact. Virginia Woolf en parle d’ailleurs très clairement dans son Journal, elle souhaitait écrire un ouvrage The Pargiters qui a en fait donné lieu à deux livres : Les années et Trois Guinées, et pour Virginia Woolf ces deux textes n’en font qu’un. De plus, même s’il y a beaucoup de citations, Trois Guinées est une oeuvre de fiction, c’est une fiction épistolaire et pamphlétaire. Les personnages mis en scène dans ce texte sont des constructions littéraires, ce ne sont pas des personnages réels. Certes elle dit « je », mais ce « je » n’est pas évidemment Virginia Woolf ; quant à l’homme à la lettre duquel elle répond, il est également une construction. Trois Guinées n’est pas un roman, mais Virginia Woolf a largement contribué a faire exploser la notion classique de l’écriture romanesque ; c’est aussi là qu’est son talent. En ce sens, et sous un angle littéraire, Trois guinées, avec Les années et Entre les actes, appartient au dernier geste d’écriture de l’un des plus grand auteur du 20 e siècle.

Anna G: On perçoit rarement Virginia Woolf comme théoricienne, « Trois guinées » est-il seulement un pamphlet selon vous ou a-t-il l’envergure et la rigueur d’un texte politique ? Quelles sont à votre avis ses lignes de force (ou/et ses faiblesses) ?

Léa Gauthier : Je ne crois pas que Virginia Woolf soit une théoricienne. Trois Guinées n’est pas un texte théorique, en revanche c’est l’un des textes dans lequel Virginia Woolf est le plus frontalement politique. Pour Viginia Woolf, il n’y a pas a séparer la raison des sensations ou des émotions, il n’y a pas à séparer l’Histoire des histoires. Trois Guinées est une oeuvre éminemment littéraire, dont la construction est d’une finesse redoutable. Ainsi pour répondre plus directement à votre question je dirai que Trois Guinées est une fiction politique. C’est un texte possédant beaucoup d’humour, jouant parfois d’ironie. Pour ne lui retirer aucune de ces dimensions je crois vraiment qu’il importe de ne pas le considérer comme un texte théorique. Certains lecteurs pourraient trouver que le recours aux citations alourdit le texte, mais Virginia Woolf orchestre une vraie polyphonie.

Anna G :  Quelle est l’actualité de ce texte aujourd’hui ? N’est-il pas daté ? Peut-il entrer en résonance avec les préoccupations des femmes aujourd’hui ?

Léa Gauthier : Comme je vous le disais, je suis une femme de 36 ans et ce texte est entré en résonance avec mes préoccupations au point que j’ai voulu non seulement le rééditer mais le retraduire. Pourquoi ? Au-delà de ses qualités littéraires, Trois Guinées affirme la valeur de la contribution politique et sociale des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes et dirigeantes. Dans ce texte, Virginia Woolf affirme la puissance de la société des outsiders. Or ces outsiders sont des personnes dont l’histoire s’est construite en marge, dans l’ombre des valeurs dominantes que sont la compétition, l’appropriation et l’exclusion. Bien sûr cette fiction épistolaire est porté par un « je » qui est celui d’une femme, appartenant à la classe des gens cultivés. Mais si l’on envisage la puissance allégorique d’une fiction littéraire, cette société des outsiders peut également nous aider à remettre en perspective les choses. Dans une perspective post coloniale, par exemple. Ce texte est un appel à la dissidence, l’affirmation de la puissance de ceux qui ne sont pas aux pouvoirs. Alors bien sûr il y a la question de la place des femmes, mais la portée politique de ce texte dépasse largement la question strictement féministe. Dans ce texte Virginia Woolf s’oppose aux principes d’assimilation et affirme la richesse des différences. Les femmes doivent entrée dans les universités, dans la vie active, elles doivent avoir leur place dans la vie culturelle mais de manière singulière. Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres et c’est dans l’affirmation des différence que les principes de domination, d’exclusion et de compétition peuvent être contrecarrés… N’est-ce pas une thèse d’une étonnante actualité ? Je ne crois pas du tout que ce texte soit daté, ou alors Les lettres persanes, par exemple, le sont.

Marguerite Yourcenar – L’hisoire d’une vie

Marguerite-Yourcenar

J’ai toujours été très intriguée par cette autrice. Dans ses livres, il y a peu de personnages féminins ou alors ce sont des personnages secondaires. Je sais peu de choses d’elle : à quels combats a-t-elle pris part, quelles causes a-t-elle soutenues ? J’ai donc voulu me pencher davantage sur son histoire et son œuvre que j’ai lue en partie. Ce qui m’aidera à modifier aussi les clichés que je peux conserver encore sur sa personnalité et son œuvre.

Marguerite de Crayencour dont le nom de plume sera Yourcenar, est née le 8 juin 1903 à Bruxelles d’un père français et d’une mère belge qu’elle perd quelques jours après sa naissance. Elle sera donc élevée par son père. Elle passe son enfance dans le château de famille du Mont-Noir, puis voyagera avec son père en France et en Belgique. Elle reçoit l’enseignement de professeurs particuliers et passe donc une enfance et une adolescence atypiques par rapport aux autres élèves de sa génération. Elle est pétrie de culture classique et humaniste –latin et grec et apprend l’italien et l’anglais.

Son père l’encourage à étudier mais aussi à devenir écrivain.

Elle commencera à publier des poèmes, dans un recueil intitulé « Le jardin des chimères », en 1921. Elle ne passe que la première partie de son baccalauréat latin-grec et voyage beaucoup en Europe. Elle semble avoir une jeunesse dorée, à l’abri des contraintes et bénéficier d’une grande liberté pour une femme de son temps. Son père semble avoir été très proche d’elle. Mais il meurt en 1929.*

Elle publie alors son premier roman « Alexis ou le traité du vain combat » qui sera remarqué par la critique. Ce roman épistolaire raconte l’histoire d’un jeune musicien de vingt-quatre ans qui décrit à son épouse le combat « vain » qu’il mène contre ses inclinations profondes qui le poussent vers l’amour des hommes. L’homosexualité n’est pourtant pas avouée, il faut la lire entre les lignes du récit.

Elle séjournera quelque temps en Grèce où elle découvrira l’œuvre du poète Constantin Cavafis qu’elle traduira. Elle en fera une présentation critique suivie d’une traduction de ses poèmes qui sera publiée chez Gallimard en 1958.

Suivront plusieurs romans, « Denier du rêve » en 1934, évoque l’an XI du fascisme de la Rome antique et les milieux antifascistes,  « Feux » en 1936 est un recueil de nouvelles proche de la poésie et rend hommage à la passion et au désir à travers des personnages légendaires tels que Sappho ou Antigone.

En 1937, elle se rend à Londres pour rencontrer Virginia Woolf puis traduit « Les vagues »  en français. Cette même année, elle fait la connaissance de Grace Frick, une américaine de son âge qui deviendra sa compagne et sa traductrice.

Elle publie ses « Nouvelles orientales » en 1938, recueil qui rassemble plusieurs nouvelles dont celle intitulée « Comment Wang-Fô fut sauvé ». « Le coup de grâce », est publié en 1939, et évoque encore une fois le destin d’un jeune homme tourmenté par son homosexualité. Ce thème revient fréquemment dans son œuvre mais souvent par le biais de l’homosexualité masculine qui n’est que suggérée.

En 1939 , lorsque la seconde guerre mondiale est déclaré, Marguerite décide de rejoindre sa compagne Grace aux Etats-Unis. Désormais sans ressources, elle doit prendre un poste de professeur.

A quarante-huit ans, elle connaîtra le succès public avec « Mémoires d’Hadrien », qui est la reconstitution à la première personne du destin de l’empereur romain Hadrien. Elle revient faire de fréquents séjours en France mais demeure la plupart du temps avec Grace Frick dans l’île des Monts-Déserts. Avec sa compagne, elle est très engagée dans les mouvements écologistes et la lutte pour les droits civiques. En 1964, elle publie une traduction des Negro Spirituals « Fleuve profond, sombre rivière ».

Elle travaille alors à grand roman « L’œuvre au noir », qui obtient le prix Femina en 1968.

Elle devient un écrivain important du XXe siècle avec une œuvre singulière. Le public français la connaît mieux, elle multiplie les interviews et publie les volumes de sa trilogie familiale, « Le labyrinthe du monde » qui comporte « Souvenirs pieux » (1974) et Archives du Nord (1977), le troisième volume restera inachevé « Quoi, l’éternité » et sera posthume.

Elle est la première femme reçue à l’Académie française le 22 janvier 1981 . Grace Frick est morte en 1979 des suites d’une longue maladie et Marguerite Yourcenar voyage en Afrique et en Asie. La mort la surprendra à son tour dans l’île des Monts-Déserts, le 17 décembre 1987.

Présentation critique de Constantin Cavafy suivie d’une traduction des Poèmes par M. Yourcenar et Constantin Dimaras, Paris, Gallimard, 1958 (réédition dans la collection poésie/Gallimard en 1978 et 1994)

Printemps de Sigrid Undset

printemps

Née en  1882, Sigrid Undset s’est consacrée très tôt à la littérature. Parallèlement à son travail de secrétaire, elle écrit. Auteure entre autres de Maternités, Jenny (qui fera scandale), de Vigdis la Farouche et de Kristin Lavransdatter, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 1928. Elle est morte à Lillehammer en 1949.

 

Rose Wegner, l’héroïne de ce roman, attend l’amour pour être révélée à elle-même, un amour qui serait la fusion de deux êtres autant que deux destins et qui ferait d’elle la possession, la chose, de l’homme qu’elle aimerait. Que faire alors si cet amour ne vient pas ? Se résigner, et rester seule, sans famille et sans soutien dans l’existence ? Ou se contenter d’une amitié amoureuse et de la construction d’un foyer ?

Dans ce roman, Sigrid Undset plante le cadre d’une modernité héritée de la révolution des transports et plus largement de la révolution industrielle-dans de grandes villes mornes et tristes- et d’une certaine révolution des mœurs, car le divorce est autorisé en Norvège, pays protestant. Une nouvelle figure féminine émerge, qui travaille pour assurer sa subsistance et celle de sa famille même si, une fois mariée, elle réintègre le plus souvent le foyer.

 

Printemps est un roman ou curieusement la narration est plutôt du côté masculin même si le narrateur est extérieur à l’histoire et qu’il pénètre de manière égale les pensées des personnages. Les pensées et les actions de Rose ne prennent du relief qu’en fonction des pensées de Torkild, personnage masculin. Car ici , la femme ne prend toute sa mesure que dans son rapport au foyer et à la maternité. Elle n’existe pas réellement en dehors de sa « vocation naturelle » qui est d’enfanter et d’assurer la stabilité du foyer. Toute femme qui s’écarte de ce chemin sombre dans la déchéance (le personnage de la mère et de la sœur), tout comme celle qui n’obéit pas à ses devoirs d’épouse et de mère même si l’homme, infidèle, abandonne lui, le foyer (le père de Torkild).

 

J’ai apprécié ce roman bien construit, où les sujets de réflexion ne manquent pas, car Sigrid Undset, catholique et conservatrice, est aussi une fine analyste des sentiments humains. On y apprend aussi comment hommes et femmes vivaient à l’époque. J’ai trouvé en outre un écho au mouvement naturaliste en littérature, l’hérédité y est évoquée, les tares familiales ainsi que la vigueur, la santé du corps qui s’étiole dans ces emplois de bureau, loin de la vie au grand air.

 

Sigrid Undset, on l’a bien compris, n’est pas féministe, elle pense que la femme ne s’épanouit pleinement que dans la maternité et elle ne fut pas très appréciée des féministes de son temps qui prônaient l’affranchissement de la tutelle de l’homme et du foyer, entraves à l’épanouissement de la femme en tant qu’individu. Sur le tard cependant, elle reconnut les bénéfices de ces mouvements sur la condition des femmes.

 

Il faut savoir qu’en 1840, les femmes célibataires sont mineures toute leur vie et peuvent si elles le souhaitent se placer sous l’autorité d’un tuteur ; les femmes mariées quant à elles passent de l’autorité de leur père à celle de leur mari. Puis, plus tard, la majorité sera abaissée à la vingt-cinquième année. Les femmes peuvent cependant travailler dans certains secteurs.

Au fil des ans, de nouvelles lois favorables aux femmes feront leur apparition. Les femmes divorcées ou veuves seront majeures sans condition d’âge. Les conditions socio-économiques du pays joueront fortement sur les problématiques féminines : l’exil, la pauvreté du pays, la baisse de la natalité.

 Dans le roman , l’héroïne est secrétaire, une autre est journaliste. La littérature féminine avant Sigrid Undset, reflète les préoccupations et les valeurs de l’époque, comme ce fut le cas pendant l’époque victorienne en Angleterre, les intrigues se nouent essentiellement autour de la chasse au mari. (Les femmes écrivains de l’époque sont :Hanna Winsnes, Marie Wexelsen, et Anne Magdalene Thoresen).

English: Sigrid Undset, Nobel laureate in Lite...
English: Sigrid Undset, Nobel laureate in Literature 1928

Avec le mouvement féministe, de nouvelles préoccupations se font jour dans des romans et sous la plume d’auteures qui contestent la norme : Camilla Collet dont le roman « Les filles du Préfet » (1854) fera l’effet d’un coup de tonnerre. Il raconte l’initiation sentimentale de deux jeunes gens, ce qui a l’époque est regardé alors comme une faiblesse uniquement féminine.

D’autres écrivains suivront, emportées par la seconde vague du féminisme, Eldrid Lunden, Liv Køltzow, Cecilie Løveid et Tove Nielsen . Mais je n’ai trouvé aucun renseignement sur ces femmes sur internet et aucun de leurs ouvrages traduits en français. C’est bien dommage..

 

Les fruits d’or de Nathalie Sarraute ou la parole silencieuse

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Nathalie Sarraute – Les fruits d’or  Editions Gallimard, 1963. Collection Folio n°390

On assiste à l’encensement par la critique d’un livre « Les fruits d’or », puis à son oubli progressif, voire au mépris qu’il suscite.

Dans ce livre la narration traditionnelle n’a plus cours, le nouveau roman rompt avec la psychologie des personnages, avec le fil du narrateur qui introduisait une certaine continuité dans le récit. Le narrateur omniscient qui connaissait toutes les pensées des personnages, ainsi que tout ce qui pouvait advenir a disparu du nouveau roman. C’est au lecteur de construire le sens à partir des éléments qui lui sont donnés. Il s’agit de capter la sous-conversation qui court sous le récit, les événements ténus qui pour être indicibles n’en ont pas moins une force que le roman classique négligeait totalement. « C’est de cette parole silencieuse – le prédialogue- captée à l’état naissant, toujours précaire et menacée, arrachée de force au silence, à la nuit, au non mesurable temps de nos grands fonds intérieurs, que l’auteur fera la matière première de leur œuvre. »1

Ce qu’il advient par la critique d’un roman, est le résultat d’un jeu subtil de forces.  La littérature apparaît ainsi comme « un lieu sacré, fermé, où seul un humble apprentissage, l’étude patiente des maîtres peut donner le droit à quelques rares élus de pénétrer ».  Ce sont des rapports invisibles de pouvoir et de domination qui se jouent ici. La culture est la chasse gardée d’une certaine élite qui seule décide qui pourra rejoindre son club très sélect et très fermé. Plus la lecture en est difficile, plus l’œuvre  gagne en authenticité. Les arguments d’autorité sont les seuls qui vaillent.  On ne vous demande pas ce que vous sentez ou ce que réellement vous en pensez : il faut aimer car c’est aimable. Ainsi en ont décidé ceux qui savent et qui détiennent la vérité. Cette critique n’émet pas une opinion qui pourrait par son statut même être contredite par une autre opinion. La vérité s’impose à tous et ne peut être contestée que par quelques fous qui aiment se vautrer dans le stupre et l’erreur. La vérité n’est pas démocratique car elle n’est pas donnée d’emblée à tous.

C’est tellement rassurant… Il suffit de suivre le chemin tracé, se couler dans le moule, se laisser guider. Pour accéder à ces œuvres, « il fallait se plier à une étiquette sévère, s’incliner très bas, jusqu’à terre, mais qu’à cela ne tienne, ils se sont prosternés… ».

C’est rare dit Nathalie Sarraute, de trouver quelqu’un qui ose avoir son propre goût, qui renonce au confort que donne l’appartenance à un groupe dominant pour rejoindre la contestation, la rébellion et encourir l’opprobre. 

« Voyez-vous, cela n’arrive presque  jamais de trouver quelqu’un qui ose avoir son propre goût et le dire comme vous…quelqu’un qui aborde une œuvre en toute pureté, sans idée préconçue…je crois que personne ici…Vous les avez entendus…ne s’intéresse à l’œuvre elle-même…A quoi bon, avec eux, discuter…Pas un mot n’est sincère… ».

Cela prouve peut-être qu’il n’y a pas de valeur absolue dans l’art.  Le goût esthétique possède les critères de son temps, de la société dans laquelle il s’applique. Il ne peut déterminer un Beau absolu, si tant est qu’une œuvre veuille être belle.

  « Les goûts changent. Il y a à certains moments certains besoins. Et après on veut autre chose. Comment voulez-vous empêcher les gens de suivre la mode, ici comme en tout ? Qui se trompe ? Qu’en restera-t-il ? »

Que penser de ce livre ? L’œuvre de Nathalie Sarraute dépasse largement les cadres du Nouveau Roman même si elle en a éprouvé les techniques et fixé les règles dans « Tropismes », son œuvre majeure.

Prend-on plaisir à lire ce livre ? Oui, sans conteste, on se laisse happer par cette histoire sans histoire. On éprouve surtout un plaisir intellectuel car c’est l’argumentation qui séduit, sa virtuosité. Les enchaînements chronologiques sont en fait des enchaînements logiques. Il ne faut pas chercher l’émotion car la rupture est telle que le lecteur ne peut se laisser guider par ses émotions. Le nouveau roman a fait feu de tout bois et n’a pas trouvé la postérité. Pourtant l’œuvre de Nathalie Sarraute mérite largement d’être redécouverte.

De ce mouvement, on dira peut-être comme ce personnage :

« Vous avez l’air de ne pas l’aimer… Moi, je l’ai toujours soutenu. J’ai peut-être eu tort. Bien sûr, ce n’est pas parfait,  on peut y trouver des faiblesses, mais je crois, pour ma part, que c’est un livre de valeur. Eh bien, vous-même, peut-être, dans quelques années, vous reviendrez là-dessus, vous vous direz que vous vous étiez montré trop intransigeant. »

1 – Jacques Lassalle –Nathalie Sarraute ou l’obscur commencement

Hanna Arendt critique de Nathalie Sarraute

Une chambre à soi – Virginia Woolf

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Virginia Woolf – Une chambre à soi – Denoël 1977

En 1928, chargée de faire l’ouverture d’une conférence sur le féminisme en traitant du thème « Les femmes et le roman », Virginia Woolf évoque dans ce court pamphlet, comment les femmes, placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes, ont été empêchées d’écrire.

Dans ce livre, on entend véritablement la voix de Virginia Woolf. Peut-être parce qu’il a été écrit pour être dit et possède de ce fait une oralité propre. Une voix vibrante, exaspérée parfois, ironique. Une voix bouleversante et quelquefois prophétique. Un texte qui redonne sa mémoire aux femmes, qui les lie à cette lignée d’ancêtres, à cette longue lignée de femmes épouses, ménagères, filles, mères,  et qui ne furent  rien d’autre que cela.

Elle imagine parcourir les rayons d’une bibliothèque à d’Oxbridge, lieu imaginaire, où seuls les étudiants et les professeurs ont le droit de marcher sur la pelouse, les femmes devant se contenter du gravier. Et elle témoigne de sa propre colère devant les déclarations de ce professeur qui encore en son temps stipulent que les femmes sont intellectuellement, moralement et physiquement inférieures aux hommes. Elle s’interroge : pourquoi cet homme est-il ainsi en colère contre les femmes ? S’il insiste ainsi sur leur infériorité, n’est-ce pas pour prouver sa propre supériorité et ainsi établir son autorité ? Et la femme n’est-elle pas ce miroir indispensable dans lequel il peut contempler son incontestable supériorité ?

Accéder à l’égalité des droits et des statuts est se libérer de cette tutelle qui vous assigne à la seule fonction de miroir pour devenir soi-même maître de sa vie et de ses choix. Pour cela, les femmes doivent accéder à l’indépendance économique et financière qui permet de décider des orientations de sa propre existence. Une femme qui veut écrire doit posséder les moyens d’assurer sa subsistance pendant qu’elle écrit et qu’elle n’est pas encore publiée. Elle doit aussi posséder une chambre à elle, un lieu où elle peut se réfugier pour travailler sans être interrompue. D’ailleurs, elle explique que c’est une des causes de la prédilection des femmes pour le roman : on peut l’écrire dans une pièce commune, où l’on vous interrompt fréquemment car son écriture nécessite moins de concentration que la rédaction d’un essai.

Elle remarque que si les personnages féminins envahissent la littérature écrite par les hommes, les femmes, elles, sont étrangement absentes de l’Histoire. On n’a pratiquement aucun témoignage des femmes avant le XVIIIe siècle car elles n’écrivaient ni poèmes, ni mémoires, à peine quelques lettres. Il n’existe pas non plus, regrette-t-elle, d’Histoire des femmes qui pourrait nous renseigner sur les conditions d’existence de ces dernières mais ce qui est sûr c’est qu’elles étaient et mariées  et assujetties très tôt à tous les travaux domestiques.

Les quelques femmes qui auraient voulu se révolter et assumer une vie libre, n’auraient pas résisté à la pression psychologique, au déchirement, à la solitude, à la réprobation sociale et à l’exclusion qui en découle. Les femmes devaient se battre contre l’image qu’on leur renvoyait d’elles-mêmes car dès leur berceau, on leur assenait qu’elles étaient inférieures, qu’elles ne pouvaient faire ni ceci, ni cela. Comment être assuré de soi-même et de ses capacités dans ces conditions ?

Les femmes ont pu commencer à devenir des écrivains à part entière quand elles ont pu gagner de l’argent en étant publiées. C’est ainsi que Jane Austen et Emily Brontë purent écrire. Elles le firent à leur manière, comme écrivent les femmes,  dit Virginia Woolf et non comme des hommes. Elles furent sourdes aux conseils qui disaient aux femmes ce qu’il fallait écrire et comment. Virginia Woolf pense à son époque que l’esprit d’une femme est différent de celui d’un homme, bien qu’ils soient égaux en dignité et en valeur. Elle utilise la métaphore de l’allure et de la démarche. Ce que l’on vit, les épreuves que l’on traversent, travaillent l’esprit différemment, comme l’eau travaille le lit de la rivière. En ce sens,  il  y a bien une écriture féminine. Non qu’elle soit d’une essence différente mais seulement parce qu’elle est travaillée de l’intérieur par des sensations, des expériences intérieures, et des conditions de vie différentes. Elle a une vision parfois différente et élargie parce que ses expériences lui ouvrent des champs de possibles différents.

Mais il y a fort à parier que lorsque les femmes auront leur liberté de mouvement, elles répartiront différemment leurs ressources et leur énergie, et écriront différemment. Mais en femme de son temps, elle insiste plus sur les différences que sur les ressemblances et en matière d’éducation se révèle très conservatrice.

Les choses changent cependant, et il sûr qu’un jour les femmes pourront bénéficier d’une indépendance intellectuelle parce qu’elles accèderont à l’indépendance matérielle. Et Virginia Woolf prophétise : « Logiquement elles participeront à toutes les activités, à tous les emplois qui leur étaient refusés autrefois. » Elles auront alors une chambre à soi, où elles pourront écrire.