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Paroles de femmes : Scholastique Mukasonga

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Scholastique Mukasonga en 2012- Source Wikipédia

« Au début, quand j’écrivais, j’étais dans le devoir de mémoire, je n’étais pas tout à fait romancière. Mais dans Notre-Dame du Nil , j’étais déjà dans le roman et le fait que ce soit reconnu et que ce soit un roman récompensé par le Renaudot, lui donne une deuxième vie car je ne suis plus dans le statut de victime, je suis entrée dans le statut de romancière. »

Propos recueillis par Pierre-Marie Puaud et Carole Lefrançois, journalistes à France 3

Extrait de l’émission de ces talentueux journalistes

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L’autobus – Eugenia Almeida

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j'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Eugenia AlmeidaL’autobus éditeur Métailié collection Suites 2007 traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis

Eugenia Almeida est née en 1972 à Córdoba, en Argentine, où elle enseigne la littérature et la communication. Elle écrit de la poésie. L’Autobus est son premier roman, il a reçu en Espagne le prix Las Dos Orillas. Il a été publié en Espagne, en Italie, en Grèce et au Portugal. Eugenia Almeida est également l’auteur de La pièce du fond.

Un village isolé au fin fond de l’Argentine est le théâtre de curieux incidents : un autobus passe sans s’arrêter, le train ne circule plus et on entend parfois des claquements secs qui déchirent le lointain et ressemblent étrangement  à des coups de feu. Le village s’interroge, que se passe-t-il qu’eux tous ignorent ?  Et où sont ces deux touristes qui ont décidé de partir à pied le long de la voie ferrée, las d’attendre le bus ? Des ordres mystérieux sont donnés aux autorités du village, une menace imprécise plane… Puis, peu à peu, la vérité, implacable, se fait jour.

Le village est coupé en deux par les voies de chemin de fer : d’un côté les maisons bourgeoises, les rues calmes, un monde paisaible  et ordonné, de l’autre, la pauvreté et la violence. Les femmes sont parfois broyées par ce monde des apparences dans lequel elles ont peu de place en dehors du mariage. D’autres femmes, des femmes de « mauvaise vie » sont sacrifiées aux pulsions sexuelles masculines : ce sont des « putes », celles sur lesquelles s’abat l’opprobe sociale, les impures…  Les hommes sont souvent violents, ils violent leurs femmes et le reste du temps les ignorent. La femme de l’avocat Ponce sombre lentement dans la folie car son mari ne lui pardonne pas  les circonstances de leur mariage sans amour, une grossesse qui n’arrivera pas à terme. A la violence d’un ordre social injuste se superpose la violence du sexisme. Chacun se venge de ses frustrations sur plus vulnérable que soi. Et puis il y a Victoria, jeune femme libre et courageuse, qui lutte et  semble si seule…

Ce court roman (127 pages) a une réelle puissance, il évoque plus qu’il ne décrit. La langue elliptique de l’auteure réussit parfaitement à rendre l’atmosphère oppressante, la violence qui règne dans les relations entre les Hommes et la menace bien réelle… L’aspect cinématographique de l’oeuvre, l’importance des dialogues et l’économie des moyens accentuent l’impression d’assister au drame qui se joue devant nous.  La narration est efficace et bien menée. On se laisse embarquer dans cet autobus lancé à toute allure…

4/19 Festival America  

  festival amerrica

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

 

Florence naugrette nous parle de Juliette et des femmes et de la littérature au XIXe siècle

Florence Naugrettejuliette-drouet-Fougeres-1806-Paris-1883

Florence Naugrette dirige l’édition collective en cours de l’intégralité des lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo sur le site http://www.juliettedrouet.org

   Litterama :  Bonjour Florence Naugrette et merci de répondre à mes questions ! Vous êtes spécialiste du théâtre de Victor Hugo qui a été l’objet d’une thèse, pourquoi vous être intéressée à sa correspondance avec Juliette Drouet ?

Florence Naugrette : En 2006, j’ai été sollicitée en tant que spécialiste de Hugo, dans le cadre de l’exposition de la Maison Victor Hugo de la place des Vosges consacrée à Juliette Drouet, dont c’était le bicentenaire de la naissance. On m’a demandé d’étudier une année de correspondance de mon choix, parmi les 50 ans de correspondance entre Juliette Drouet et Victor Hugo dont nous disposons, de 1833 (date de leur rencontre) à 1883 (date de la mort de JD). J’ai choisi de présenter les lettres qui précèdent la parution des Misérables, pensant y trouver des remarques intéressantes de la première lectrice de ce roman si célèbre.

A cette occasion, j’ai découvert l’ampleur de cette correspondance, dont je ne connaissais que les anthologies publiées, mais le corpus intégral représente 10 fois plus que ce qu’on connaissait déjà: il y a 22000 lettres environ, soit une lettre par jour!

En lisant l’intégralité des lettres conservées à la BnF uniquement pour la période 1861-1862 (qui précède la publication des Misérables), je me suis rendu compte que leur intérêt déborde largement la simple curiosité qui était la mienne au départ (voir ce que les lettres de Juliette Drouet nous disent de l’œuvre de Hugo, ou nous révèlent de la manière de travailler du grand homme). Elles sont aussi intéressantes en elles-mêmes, pour leur valeur documentaire sur la vie de Juliette Drouet, et sur toute l’histoire du XIXe siècle.

   Litterama : A votre avis, l’écriture de Juliette Drouet, à travers ces lettres, représente-t-elle une écriture de soumission ou la tentative inconsciente de reconquérir une liberté perdue ? Pourquoi écrit-elle ces lettres à Hugo ?

Florence Naugrette : Votre question est très pertinente: la réponse est qu’il s’agit des deux à la fois, paradoxalement.

Très vite dans leur relation, Victor exige de Juliette Drouet, qu’il entretient, de lui rendre compte jour par jour de son emploi du temps. Il la surveille, et veut donc vérifier qu’elle ne le trompe pas (il est très jaloux), qu’elle reçoit uniquement les amis ou connaissances qu’il l’autorise à fréquenter, qu’elle ne dépense pas inconsidérément (il faut dire qu’il rachète une dette énorme qu’elle avait contractée avant de le connaître). Ces comptes rendus journalier portent le nom de « restitus »: c’est ainsi que Juliette Drouet les nomme elle-même, et cela signifie qu’elle lui « restitue » son emploi du temps et son état d’âme. Dans cette mesure, on peut dire que les lettres participent de sa soumission.

Souvent, d’ailleurs, Juliette Drouet n’en voit pas l’intérêt, et écrit que ces « restitus » ne servent à rien: elle se lasse d’avoir à les écrire lorsqu’elle considère qu’elle n’a rien d’intéressant à raconter, et à plusieurs reprises elle réclame le droit d’interrompre cette obligation qu’il lui fait de lui écrire chaque jour.

Mais finalement, elle reconquiert aussi une part de cette liberté perdue dont vous parlez, à l’intérieur de l’espace de la lettre. Certes, elle ne peut pas tout dire, puisqu’il ne s’agit pas d’un journal intime, mais néanmoins, dans le cadre de ce qu’elle peut s’autoriser à lui dire, elle développe au fil du temps une grande liberté de parole: elle ne fait pas que déclarer son amour et sa soumission, elle se plaint aussi, souvent, revendique des droits, réclame (des voyages, notamment, car ce sont les moments privilégiés où elle vit avec lui, loin de la société parisienne qui les empêche de vivre ensemble, à une époque où, rappelons-le, le divorce est interdit), donne son avis sur la politique (pendant la Révolution de 1848, par exemple, ou bien en exil, où elle le met en garde contre les mouchards de Napoléon III qui se font passer pour des proscrits). Elle acquiert une authentique conscience politique au contact de Hugo, et l’exprime dans ses lettres. Enfin, la qualité de son écriture d’épistolière s’améliore au fil des ans, et lui fait gagner une véritable liberté d’expression, de style: ses lettres sont une œuvre, à leur manière, même si elles n’étaient pas écrites pour une publication.

     Litterama : N’est-elle qu’un épiphénomène ou dit-elle quelque chose de l’écriture féminine au XIXe siècle ? N’est-elle pas le négatif d’une écriture féminine conquérante comme celle de George Sand ? Vous dites d’ailleurs que «sur la condition de la femme entretenue, Juliette Drouet est un archétype mais aussi une fine analyste. » Quel rôle joue l’écriture dans son existence ?(Elle évoque souvent la postérité de ses lettres ainsi que vous le soulignez).

 

Florence Naugrette : L’écriture personnelle des femmes, sous la forme du journal, était encouragée. Au départ, il s’agit d’une pratique proche de la confession, à destination d’un confesseur, ou de la mère supérieure du couvent pour les jeunes filles qui y étaient éduquées. Philippe Lejeune explique très bien cela dans son livre Le Moi des demoiselles. Le lien des l’écriture féminine avec la sphère de l’intime est donc encouragé sous cette forme, au XIXe siècle. Si cette forme encourage l’introspection, elle n’est en revanche pas destinée à la publication.

L’écriture des lettres à Hugo occupe une place centrale dans son existence: ce rituel journalier structure sa journée, comme l’indique l’heure des lettres, soigneusement notée. Elle lui permet, je crois, de ne pas sombrer dans une dépression qui la guette parfois, tant sa vie est solitaire, et de meubler l’absence de Hugo, qui, surtout dans les années 1840 où elle est particulièrement malheureuse, ne vient pas la voir tous les jours, et la délaisse quelque peu, tout en continuant de la maintenir sous sa coupe.

Pendant l’exil, paradoxalement, elle est plus heureuse, car Hugo ayant une vie sociale moins trépidante qu’à Paris, est plus disponible pour elle, et vient lui rendre visite très régulièrement. L’écriture épistolaire de Juliette Drouet évolue, d’ailleurs, à cette époque: elle philosophe davantage, utilisant la lettre toujours pour prendre des nouvelles et exprimer son amour, mais aussi, avec de plus en plus de liberté, pour donner son opinion sur la politique, la vie des autres, la marche du monde.

Quant à la postérité de ses lettres, elle l’évoque de manière récurrente: elle savait que Hugo gardait ses lettres, et qu’un jour, peut-être, d’autres que lui les liraient. Tomber sur une de ces remarques est particulièrement émouvant pour le transcripteur, car elle s’adresse alors, indirectement, à nous.

  Litterama : Les femmes du XIXe siècle ne peuvent-elles écrire sans détours ? Georges Sand utilise un pseudonyme masculin, Juliette écrit des lettres à son amant…

Florence Naugrette : Il est vrai que les exemples de femmes auteurs sont rares au XIXe siècle, ou alors il leur faut le plus souvent, comme George Sand, prendre un pseudonyme, afin de se faire une place dans un champ éditorial fondamentalement masculin. C’est ce que font aussi à la même époque Marie d’Agoult (qui signe Daniel Stern), ou Delphine de Girardin (qui prend divers pseudonymes, dont le Vicomte de Launay). A la fin du siècle, la comtesse de Ségur n’a plus besoin de ce subterfuge, mais elle écrit principalement pour la jeunesse, dans une perspective l’édification morale où le rôle des femmes est mieux admis.

A la différence de ces femmes de lettres reconnues et admises dans la bonne société, Juliette Drouet, elle, n’envisage à aucun moment de devenir une femme-auteur, de publier. Son origine sociale très modeste, et son passé d’actrice entretenue la condamnent d’ailleurs à rester dans l’ombre. Elle a pourtant écrit des souvenirs, non destinés à la publication, mais voués à être réutilisés par Hugo dans Les Misérables: ce sont ses souvenirs de couvent. Elle a aussi tenu pour lui des journaux de certains de leurs voyages, parfois réutilisés par lui dans son œuvre. Elle se conçoit auprès de lui comme une collaboratrice, un soutien moral, mais à aucun moment l’idée qu’elle puisse être auteur elle-même ne lui traverse l’esprit. Quand il lui arrive, dans ses lettres, de commenter son propre style, elle le fait toujours au second degré, pour s’en moquer, ou mettre ses effets rhétoriques à distance.

Litterama : A votre avis, comment faut-il lire ces lettres ? Quel est selon vous leur intérêt pour le grand public ?

Florence Naugrette : Il y a, me semble-t-il, quatre manières de lire ces lettres: la manière anthologique, la manière suivie, la manière savante et la manière aléatoire.

La manière anthologique: plusieurs anthologies de ces lettres sont disponibles dans le commerce (elles sont recommandées sur le site). Le choix opéré par les éditeurs est le plus souvent celui des lettres les plus spectaculaires, qui correspondent à l’expression de sentiments forts, ou font écho à de grands bouleversements dans la vie de Juliette Drouet et Victor Hugo.

La manière suivie est celle que permet l’édition en ligne en cours, où nous proposons, au fil des mises en ligne, des séquences d’un mois entier de correspondance. Elle permet de mesurer la dimension « diaristique », comme on dit, de ces lettres: le fait qu’il s’agit aussi d’un journal personnel, adressé (c’est pourquoi ce n’est pas un journal « intime » inviolable), certes, mais qui rend compte de préoccupations quotidiennes, des « travaux et des jours ». C’est celle que je préfère, pour ma part, et qui motive l’entreprise dont j’ai pris l’initiative: publier intégralement les 22000 lettres de ces lettres-journal, et y donner accès gratuitement à tous.

La manière savante est aussi permise par notre édition en ligne: un moteur de recherches permet de retrouver dans les lettres toutes ses allusions à la vie théâtrale de son temps, aux événements et personnalités politiques, littéraires, artistiques. Des notices des noms de toutes les personnes citées constituent une sorte de Who’s who du XIXe siècle. Ce site peut être une mine pour les historiens.

La manière aléatoire, déjà pratiquée par des internautes qui m’ont témoigné leur intérêt pour le site, consiste à se laisser guider par le hasard, et surprendre par la plongée surprise dans telle ou telle journée de la vie de Juliette Drouet. Un frisson historique est alors ressenti par ce contact comme en direct avec une journée ordinaire d’une femme éloignée de nous par un siècle et demi, mais rendue proche de nous à la fois par son humanité simple, et ce témoignage conservé.

     Litterama : Quel écho peuvent avoir ces lettres chez les femmes d’aujourd’hui ? 

Florence Naugrette : Il y a à la fois un effet de proximité, et de distance. La proximité est dans l’humanité profonde de ces lettres, où tout un chacun peut se retrouver, et pas seulement les femmes. La distance est dans l’étonnement, voire le scandale, que l’on peut ressentir, en constatant dans quel état de dépendance extrême (matérielle, morale, sociale et sentimentale) se trouvait cette femme par rapport à l’homme qui l’entretenait.

Ce qui est typique, non pas d’un hypothétique (et sans doute illusoire) « éternel féminin », mais d’une posture féminine historiquement et socialement déterminée (Juliette Drouet est la maîtresse entretenue de Hugo au début de leur relation), c’est la relation de soumission et de dévouement absolu. Elle s’exprime par des déclarations d’amour et d’obéissance qui peuvent surprendre par leur régularité systématique et leur caractère hyperbolique.

Ce à quoi, néanmoins, les femmes d’aujourd’hui peuvent être particulièrement sensibles, à une époque où l’on repense le « soin » dispensé à autrui comme une relation morale qui ne leur incombe pas exclusivement, c’est le dévouement de Juliette Drouet par rapport à Hugo, tel qu’elle l’exprime et le théorise: elle considère qu’elle est là pour le servir, non pas comme une esclave, mais pour prendre soin de lui, au sens où les philosophes du « care » l’entendent aujourd’hui.

Litterama : Pourriez-vous citer le passage d’une lettre qui vous a touchée, que vous aimeriez lire à une amie ? 

Florence Naugrette : Je choisis délibérément une lettre exceptionnelle, d’une qualité littéraire et d’une élévation d’âme remarquables, écrite en exil. Elle témoigne des doutes de Juliette Drouet sur l’utilité même de ces lettres. Y transparaît le rapport complexe entre le principe même de l’écriture des lettres et la nature de leur relation.

Jersey, 1er février 1853, mardi après-midi, 1 h.

On comprend l’utilité des cailloux entassés sur les bords des routes, des moellons apportés sur un terrain vague, des chiffons, des tessons et des débris de toutes sortes ramassés au coin des bornes par un chiffonnier philosophe, parce que les cailloux comblent les ornières du chemin, les moellons font des maisons et les tas d’ordures font de tout quand on sait s’en servir. Mais il m’est impossible de deviner, avec la meilleure volonté du monde, à quoi servent mes stupides gribouillis à moins que ce ne soit comme critérium de l’ineptie humaine. Mais encore, à ce compte-là, il y a longtemps que vous avez dû savoir ce que jaugeait la mienne pour n’avoir plus besoin d’être édifié à ce sujet. Quant à servir à autre chose, je n’en vois vraiment pas la possibilité depuis bien longtemps. Autrefois, cela servait de trait d’union entre nos deux âmes quand ton cher petit corps s’échappait à regret de mes bras. Mais maintenant je le demande, la main sur la conscience, à quoi peuvent servir ces maussades élucubrations, sans air, sans baisers, sans soleil, sans amour, sans esprit, sans bonheur ? Evidemment à rien ou à pire que rien. Tu es trop sincère au fond pour ne pas reconnaître la justesse de ces tristes observations et trop juste pour insister sur une vieille habitude que rien ne motive plus. Voilà bien longtemps et bien des fois que je t’ai fait faire cette remarque mais jusqu’à présent tu n’en as pas tenu compte par un sentiment d’exquise politesse que j’apprécie mais dont j’aurais honte d’abuser indéfiniment. Aussi je te supplie, renonçons-y simplement et honnêtement une fois pour toutes, et n’en soyons que meilleurs amis pour cela.

Juliette

© BnF, Mss, NAF 16373, f. 123-124, transcription de Bénédicte Duthion assistée de Florence Naugrette 

 

   Litterama : Vous écrivez beaucoup sur le théâtre, et vous avez dirigé de nombreuses publications également sur le sujet, d’où est né cet intérêt ?  A votre avis quelle est la spécificité de cette écriture ? 

Florence Naugrette : Ma spécialité première est l’histoire du théâtre, notamment celui du XIXe siècle. L’auteur sur lequel portent une grande partie de mes publications est Victor Hugo (j’ai aussi écrit sur sa poésie, sur sa biographie écrite par sa femme). C’est par ce biais que j’ai découvert la correspondance que Juliette Drouet lui adresse.

Ce qui aiguise aussi ma curiosité avec ce corpus, c’est le caractère particulier du genre épistolaire, pratiqué par cette femme qui n’est pas un écrivain. Ce n’est pas exactement le même rapport à l’écriture que celui que peuvent avoir les épistoliers Mme de Sévigné, Voltaire, ou Flaubert, qui soit élaborent sciemment leur correspondance comme un genre littéraire, en sachant que leurs lettres circuleront, soit sont par ailleurs déjà des écrivains. On a affaire avec Juliette Drouet à ce que les linguistes appellent un « scripteur ordinaire ».

L’autre spécificité de cette écriture, c’est la proximité entre lettre et journal, que Françoise Simonet-Tenant a bien étudiée, en s’appuyant sur d’autres auteurs, dans son ouvrage sur ce qu’elle appelle les « affinités électives » entre ces deux modes d’écriture personnelle qu’on aurait tort d’opposer de manière binaire, en considérant que la lettre est adressée tandis que le journal est privé. Il y a des points de rencontre entre les deux genres, et les lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo en sont un exemple frappant.

  Litterama : Pensez-vous, pour finir, qu’il y ait une écriture féminine ? 

Florence Naugrette : Je n’en sais rien, honnêtement, et ne suis pas assez férue en « études de genre » pour vous répondre.  Instinctivement, en tout cas, je ne le pense pas.

 

Litterama : Quelles sont les auteurs féminins qui vous ont marquée ? Quels sont les deux derniers romans de femme que vous avez lus ?  

Florence Naugrette : J’aime beaucoup George Sand, qui a écrit beaucoup plus qu’on ne le croit, et notamment du théâtre. Je recommande la lecture de sa correspondance, très impertinente, pleine d’imprévus. Et aussi son roman Nanon, accessible en livre de poche. C’est une très belle histoire d’amour et d’ascension sociale pendant la Révolution.

J’ai découvert aussi récemment une femme poète américaine, Eleanor Wilner, dont l’œuvre me touche beaucoup, notamment pour sa manière de relier les émotions personnelles à la mémoire culturelle.

Pour vos lectrices et lecteurs qui lisent l’anglais, je recommande aussi les « Dreamscapes » de Mary Shaw, accessibles en ligne sur le site du Mouvement Transitions (http://www.mouvement-transitions.fr); ce sont des textes à la première personne, qui disent, de manière émouvante, mais sans aucun pathétique, la perception éphémère du monde qui entoure une femme d’aujourd’hui, ses souvenirs d’enfance, ses désirs fugitifs, la manière dont elle perçoit sa place mouvante parmi les autres.

Les deux derniers romans de femme que j’ai lus sont ceux de Florence Noiville, La Donation et L’Attachement, parus chez Stock. Ce sont des autofictions qui traitent de la violence de certaines relations familiales, de la difficulté à hériter du passé parental, de l’angoisse de transmettre les fêlures familiales à ses propres enfants, mais aussi des facultés de résilience et de l’appétit de vivre qui permet d’y échapper. Ce sont des romans pleins d’esprit et d’inventivité narrative.

 

Litterama : Dans un article de Télérama , SB G souligne le peu de femmes auteures ou metteuses en scène représentées dans un grand nombre de théâtres parisiens, qu’en pensez-vous ? 

Florence Naugrette : On ne peut qu’être d’accord avec cet article. Le constat serait le même, d’ailleurs, au Festival d’Avignon, et ce, malgré la présence d’une femme dans l’actuel binôme de direction. Pourtant, des metteurs en scène comme Ariane Mnouchkine ou Brigitte Jaques-Wajeman font un travail extraordinaire. A Rouen, où j’habite et où j’enseigne, je ne manque aucun spectacle de la Compagnie Catherine Delattres, qui fait un travail d’une finesse et d’une intelligence remarquables, et je m’étonne qu’on ne lui confie pas la direction d’une structure importante. De là à imaginer une politique de quotas, comme le fait l’auteur de l’article de Télérama que vous citez, il y a un pas que je ne franchirai certes pas: on ne peut pas légiférer comme en politique en matière de création artistique.

Merci à Florence Naugrette pour ces réponses passionnantes et cet éclairage précieux.

Née en 1963, ancienne élève de l’ENS-Sèvres, agrégée de Lettres Modernes, Professeur de Littérature française des XIXe et XXe siècles à l’Université de Rouen. Directrice-adjointe du CÉRÉdI. Elle a déjà accompli un travail considérable dans la direction de plus d’une dizaine d’ouvrages collectifs dont « La poésie dans le théâtre contemporain », textes réunis avec Marianne Bouchardon, la publication de nombreux articles, des traductions de l’oeuvre de Robert Harrison, et de nombreuses préfaces, notes à des éditions de Victor Hugo et Alfred de Musset.

Claire d’Albe – Sophie Cottin

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L’histoire, en quelques mots, est celle d’une jeune femme mariée à un homme qui a l’âge d’être son père, et qui s’éprend d’un jeune homme venu leur rendre visite. Déchirée entre l’exigence de vertu et la passion qu’elle éprouve, la jeune femme se trouve au cœur d’un conflit d’une telle violence qu’il menace sa vie-même.

Le contexte est important pour comprendre une telle œuvre ; il faut savoir qu’il souleva l’indignation d’une autre femme de lettres, Mme de Genlis, qui en dénonça selon elle, la parfaite immoralité.

          L’œuvre fit scandale, ce qui ne manque pas d’étonner aujourd’hui quand on lit ce livre où tout commerce charnel est parfaitement exclu. Mais en ce début de XIXe siècle, on ne plaisante pas avec les femmes adultères, ni même avec les femmes en général. Elles n’ont qu’à bien se tenir :

« Le bien qu’une femme peut faire à son pays n’est pas de s’occuper de ce qui s’y passe, ni de donner son avis sur ce qu’on y fait, mais d’y exercer le plus de vertus qu’elle peut », et « une femme en se consacrant à l’éducation de ses enfants et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui l’entoure l’exemple des bonnes mœurs et du travail, remplit la tâche que la patrie lui impose […] »3

            Les femmes de lettres ne contestent pas toujours l’ordre établi, elles intègrent les normes sociales et en font parfois l’apologie dans leurs romans. Il s’agit de respecter les bonnes mœurs et de passer à travers la censure puisque pour se faire éditer il faut être lue par des hommes. La femme doit être « belle autant qu’aimable, mais un ange », sacrifier son existence à ses enfants, respecter « les plus saints préceptes de morale », et « les nœuds sacrés du mariage », « remplir avec dignité tous les petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les assujettissent »

Sophie Cottin ne fait pas exception à la règle, mais par sa profession d’écrivain, et tout à fait malgré elle, elle se trouve en rupture avec les règles auxquelles sont soumises toutes les femmes. Et puis, même si l’héroïne en meurt, l’amour ici est plus fort que les liens du mariage , « Frédéric était l’univers, et l’amour, le délicieux amour, mon unique pensée », « mon univers, mon bonheur, le Dieu que j’adore »s’écrie Claire d’Albe, en proie aux plus vifs mais aussi aux plus délicieux tourments ». L’auteur décrit les effets et les ravages de la passion quand celle-ci est interdite par la société. A défaut d’être assouvie, elle ne disparaît qu’avec la mort de celui ou celle qui l’éprouve et les multiples obstacles et empêchements la font gagner en intensité.

 

Ce texte est donc daté, et la langue emphatique a de quoi parfois nous agacer. Elle a des accents de tragédie qui peuvent cependant toucher et émouvoir. Et même si les répétitions son parfois nombreuses, la passion est parfois très bien décrite, « Je n’en puis plus, la langueur m’accable, l’ennui me dévore, le dégoût m’empoisonne ; je souffre sans pouvoir dire le remède  ». Elle monte crescendo tout au long du roman et finit, non pas en apothéose, mais dans le sacrifice de celle qui éprouve cette passion mortelle. Gare à celle qui s’oppose aux normes sociales et aux valeurs chrétiennes, elle risque le payer fort cher. En ce XVIIIe siècle finissant, et ce début du XIXe , les héroïnes ne peuvent que mourir d’amour ou …d’ennui.

Le bonheur de la nuit – Hélène Bessette

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  Hélène Bessette – Le bonheur de la nuit – Editions L&o Scheer, 2006

Hélène Bessette, née en 1918 a été publiée pendant une vingtaine d’années et représenta un temps l’avant-garde de la littérature des années 60-70. Marguerite Duras déclara même : « La littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. », Raymond Queneau à son tour la qualifia d’ « Un des auteurs les plus originaux de son temps . ».Pourtant qui connaît son nom aujourd’hui malgré l’excellent travail d’édition de Laure Limongi ?

Hélène Bessette cependant marqua son temps, et ses romans figurèrent plusieurs fois sur les  listes des prix Goncourt et Femina. Elle fonda le GRP, le Gang du Roman Poétique et dynamita les codes traditionnels du roman pour inventer une langue nouvelle, rapide, efficace, et pratique. Elle tranchait dans la phrase comme on tranche dans le vif.

Toutefois si les intellectuels du temps reconnurent son originalité et son talent, elle ne rencontra pas le grand public. Son style novateur eut tôt fait de déconcerter des lecteurs habitués à une narration plus classique. Ses romans ont des allures de poèmes :

Une grosse femme brune. Noiraude. Forte en postérieur. Ce qui fait onduler la jupette. Un peu plus loin. Derrière le jarret.

Forte en reins. Moulée dans un chandail.

Excitante et sexy.

Les phrases sont courtes, parfois composées d’un seul mot et donnent un rythme heurté au récit.

Les repères donnés par le roman réaliste ou psychologique n’ont plus vraiment cours ici  même si on retrouve des personnages relativement identifiables, et une progression – non-linéaire cependant- dans le récit.

  Le bonheur de la nuit, est le récit d’une crise, crise de couple, dans laquelle se jouent l’amour et la séduction, la séparation et les retrouvailles de Nata de Nathanaël cynique et veule et de son épouse, puis de sa maîtresse dans un espèce de cycle sans fin, qui sombre dans l’absurdité et la violence. Le couple est un enfermement où se jouent des relations de pouvoir, où les femmes se donnent pour de l’argent et où les hommes représentent un patriarcat violent et destructeur.

  Hélène Bessette, disons-le tout de suite, est un auteur qui pourra sembler difficile à certains. J’ai trouvé, pour ma part, de l’intérêt à la lire, même si  le récit s’essouffle vers la fin. Il a un côté expérimental qui m’a intriguée je dois le dire. Je crains cependant qu’elle ne soit jamais  populaire et qu’elle reste un auteur d’avant-garde louangé par les critiques mais ignorée par les lecteurs.

Théâtre : Pauline Sales

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Pauline Sales est née en 1969, comédienne et auteure, ses pièces sont éditées aux Solitaires Intempestifs et à l’Arche. Richard Brunel, Marie-Pierre Bésanger, Philippe Delaigue, Laurent Laffargue, Jean-Claude Berutti ont mis en scène ses pièces et prochainement, Lukas Hemleb proposera « Les arrangement » au Théâtre de Sartrouville les 6, 7,8 décembre 2012.  Dans ses pièces, les femmes sont tourmentées et insatisfaites, elles enfantent des monstres, ou rêvent de partir et de tout abandonner ! Exposées aux violences, victimes d’inceste, leur langue est la langue du corps, crue et brute, parfois brutale.

« J’aime l’idée de travailler la langue comme un poème, qu’elle soit mâchée. »

Sa renommée est internationale car plusieurs de ses pièces ont été traduites en anglais et en allemand et représentées à l’étranger.

Elle est l’auteur de De la salive comme oxygène mise en scène par Kheireddine Lardjam, une production du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN, dans le cadre du festival Odyssées en Yvelines (2011) et de En travaux qui est sa première mise en scène.

« J’ai toujours l’impression que c’est l’acte même d’écrire qui me fait écrire, très concrètement. Entre ce que j’imagine au départ écrire et le résultat final, il y a toujours un énorme décalage. Après coup je me dis, ah, c’était ça que tu voulais écrire. » Le Matricule des Anges

 

Les arrangements :

« Une famille recomposée se retrouve le temps d’unweek-end autour du patriarche,ancien déporté et romancier célèbre. À l’ombre de cette figure tutélaire, chacun se sent forcément défaillant, développant un sentiment d’imposture dans sa propre vie. Face à lamort annoncée du chef de famille, femmes et enfants se débattent,
s’interrogent, s’arrangent, pour continuer à vivre avec cet héritage, pour s’en servir ou s’en débarrasser… Dans cette comédie grinçante, au verbe pointu, Pauline Sales met à nu cette machine broyeuse d’existences qu’est la famille. »

« J’aime bien les trous‚ les bosses‚ les artères bouchées‚ le scotch qui a circulé‚ les larmes ravalées. Je peux pas aimer ceux qui aiment les jeunes parce que je vais vieillir pauvre cloche et qu’un jour tu seras trop jeune pour moi‚ même avec tes rides et ton incontinence et tout le tsoin-tsoin. Tu as brûlé la plus belle histoire d’amour que je connaisse et je peux te dire que j’en connais et tu peux me croire. Tu as brûlé l’histoire d’amour qui fait que je suis là pour te rencontrer. » Dépannages

« Ils sont deux‚ la trentaine‚ ils se connaissent mal‚ ils viennent d’univers radicalement différents. C’est une femme‚ il est un homme. Elle est étrangère‚ il est français. Elle est sous ses ordres‚ il la dirige. Ils doivent finir de construire quelque chose ensemble‚ avec les aléas‚ les retards‚ les changements de plan‚ les dépassements de budgets‚ les blessures qu’implique toute construction.

Ils sont dans le bâtiment. C’est pas la même façon de regarder‚ de parler‚ de manger‚ de s’habiller. Et même s’ils doivent construire ensemble‚ séparément ils n’ont pas du tout la même vision de ce qui doit être. » En travaux

« Ne pleure pas. J’ai mal à la tête. Pas de larmes. Je m’en vais toute seule et te laisse là. J’accroche un papier avec notre adresse à la fermeture Eclair de ton anorak. N’importe qui te raccompagnera chez toi tout droit. C’est ce que tu veux ? Alors qu’est-ce que tu veux ? Moi je reste là. Je ne rentre pas. Je vais au Groenland. Tu me crois ou pas (…) » Groenland

Entretien avec Pauline Sales

Les Solitaires Intempestifs :La Bosse, 2000,Dépannage, 2002, Cake ! suivi de Il aurait suffi que tu sois mon frère, 2002,Le Groenland, 2003, L’Infusion, 2004, Désertion, 2005, Les Arrangements, 2008, Family Art, 2009 A l’ombre, 2010 ,De la salive comme oxygène, 2010

Lansman :La route

L’Arche Éditeur :Israël-Palestine, Portraits, 2009 Le Jeu d’histoires libres

Espace 34 : Caravanes

Les femmes mènent l’enquête : Jane Austen

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Jane Austen et les fantômes de Netley – Stephanie Barron – collection Labyrinthes, Editions du Masque 2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Christian

  Vignette Les femmes mènent lenquète« Stephanie Barron est née en 1963 en Nouvelle-Angleterre. Brillante étudiante de l’université de Stanford et diplômée de Princeton, elle se consacre aujourd’hui exclusivement à l’écriture. Jane Austen et les fantômes de Netley est le septième épisode des aventures de Jane Austen, auteur pour laquelle elle a une passion, au point d’en avoir fait son héroïne. »

  Une belle étrangère, à la beauté saisissante et à la réputation sulfureuse, s’installe à Netley Lodge, près des ruines de l’Abbaye de Netley. A sa poursuite depuis le Portugal où il l’a connue et aimée, Harold Throwbridge laisse entendre que cette femme serait l’instigatrice d’un projet effroyable qui pourrait mettre en péril la couronne anglaise.

On sent l’influence des romans gothiques : le brouillard qui enveloppe les ruines, les équipées nocturnes dans des souterrains angoissants, ou les scènes baignant au clair de lune, où l’on aperçoit des silhouettes fantomatiques, le décor est planté. Jane Austen est l’amie de Harold Throwbridge ; elle n’est pas insensible au charme de celui qu’on nomme le Gredin mais le désir d’une vie paisible, la réputation du personnage, propre à compromettre n’importe quelle jeune femme bien née, font naître bien des atermoiements. Des navires sont incendiés dans le port de Portsmouth, des prisonniers français s’évadent, il ne faut pas oublier la présence de l’ogre Napoléon dans le paysage politique de cette époque (l’action du roman se situe en 1808), l’atmosphère est explosive. Jane est chargée de surveiller Netley Lodge et son inquiétante propriétaire. Ce roman permet de brosser un arrière –plan historique qui éclaire les persécutions dont furent victimes les catholiques, déclarés Renégats par l’église anglicane.

 

Il y a bien sûr le plaisir de retrouver Jane Austen sous les traits de cette enquêtrice tout à fait atypique. Il ne faut pas oublier que la littérature de l’époque avec des auteurs tels que Charlotte Turner Smith, William Godwin, Charlotte Dacre, a donné naissance aux premiers romans à sensation qui deviendront des romans noirs quelque temps plus tard. L’intrigue est assez bien menée et ménage quelques savoureux rebondissements. La fin n’est pas du tout celle que l’on attendait et le suspense, même s’il est un peu long à s’installer, est garanti.

La condition des femmes de l’époque est finement évoquée et notamment celle de la femme auteur : « Vous devez savoir que j’aspire à une vie d’écrivain, et que les dames comme moi ne se marient jamais. Les préoccupations domestiques dévorent les journées sans laisser le moindre répit à l’utilisation de la plume. »

Une série que je suivrai, sans aucun doute…

En lecture commune avec  Nina

Les femmes mènent l’enquête : Kathryn Swinbrooke

     le temps des poisons

Vignette Les femmes mènent lenquèteJolie jeune femme brune aux yeux clairs,  Kathryn Swinbrooke est une femme décidée. Elle exerce la profession d’apothicaire et de médecin qu’elle a appris avec son père. Au Moyen-Age, les femmes médecins exerçaient leur pratique en dépit des guerres et des épidémies pour la simple raison que l’on avait besoin d’elles. (Kate Campbellton Hurd-Mead, a History of women in medicine) Elle a eu un passé difficile en raison de son mariage avec feu son premier mari Alexander Wyville qui était un homme violent et cruel. Du parti de Lancastre, pris dans la guerre des Deux-Roses, il a été tué dans une échauffourée. La série débute à la mort de celui-ci, lorsqu’elle se retrouve seule. Elle épouse en secondes noces Colum Murtagh, Irlandais, gardien des écuries royales de Kingsmead en la même ville. Très jeune, il a comploté contre Edouard IV, le roi d’Angleterre mais a échappé à la pendaison en acceptant de servir celui qu’il avait voulu tuer.

Sa nourrice, Thomasina est à la fois sa servante et sa confidente et tient une grande place dans sa vie. Simon Luberon, secrétaire de l’archevêque de Cantorbéry, grand clerc du conseil de la ville est amoureux d’elle et Wuff, jeune orphelin qu’elle a recueilli ne quitte jamais ses pensées. Il ne l’accompagne pas dans toutes ses enquêtes. Agnès est une jeune fille recueillie par son père lorsqu’elle était enfant et vit aussi avec elle.

Elle habite à Cantorbéry dans Ottemelle Lane et soigne ses patients dans sa propre maison mais débrouille à ses heures perdues des histoires criminelles. Elle éprouve rarement la peur, ne craint pas de sortir seule et est relativement indépendante bien que son deuxième mari lui serve souvent de garde du corps dans « Le temps des poisons ».

Chaucer, écrivain des contes de Cantorbéry est cité en exergue de chaque chapitre.

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Une illustration de l’édition de Richard Pynson en 1492.

Son créateur est Paul Doherty qui écrit cette série sous le pseudonyme de C.L. Grace. Né à Middlesbrough, dans le Yorkshire, il est l’auteur de plusieurs séries historico-policières. Il est professeur d’histoire médiévale.

J’ai lu le dernier tome, qui se déroule dans le comté de Kent en 1472. la ville de Walmer est le théâtre de négociations politiques en tre le roi d’Angleterre et le roi de France via les deux émissaires envoyés par ce dernier et Lord Henry, fidèle du roi d’Angleterre. Mais ce village est en même temps secoué par plusieurs affaires criminelles :  plusieurs empoisonnements ont été perpétrés et Katryn Swinbrooke, dépêchée sur les lieux en compagnie de son nouveau mari Colum, l’Irlandais, décide de mener l’enquête. Ces empoisonnements ont-ils un lien avec les manoeuvres politiques qui ont lieu dans la demeure de Lord Henry ? A vous de suivre les enquêtes de la belle anglaise.

Un rythme assez lent mais non dénué d’intérêt. On s’attache à Kathryn l’apothicaire.

Constance de salm – L’histoire d’une vie (1767-1845)

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Constance de Salm est née Constance-Marie de Théis, à Nantes, d’un juge-maître des eaux et forêts qui lui a fait donner une solide éducation. Devenir une femme de lettres nécessitait qu’une fille ait pu au moins apprendre à lire et à écrire, ce qui, en ces temps difficiles (pour les femmes) était relativement rare. En 1783, elle vient à Paris et fait publier ses premiers poèmes dans « Le journal général de France », puis dans « L’almanach des grâces ». Un de ses poèmes « Le bouton de rose » devient une romance à la mode ; « Bouton de rose/Tu seras plus heureux que moi /Car je te destine à ma Rose/Et ma Rose est ainsi que toi /Bouton de rose. » 

            Elle épouse en 1789 , M. Pipelet de Leury, fils d’un secrétaire du roi et chirurgien, elle vient vivre à Paris, reconnue par Marie-Joseph Chénier, comme « la Muse de la raison ». Insigne honneur s’il en est, le destin d’une femme n’était-il pas d’être la muse du seul créateur, l’homme ? Elle crée une tragédie Lyrique « Sapho »en 1794, sur une musique de Martini, qui connaîtra plus de cent représentations.

            Elle est la première femme à être admise en 1795 au Lycée des arts sur la recommandation de Sedaine. Il faut savoir que 9% des écrivains sont des femmes à la fin des années 17801. Et elles ont fort à faire pour être reconnues et s’imposer.

            Elle réagit à la querelle des femmes auteurs déclenchée par Ecouchard-Le Brun dans la Décade philosophique (en 1796-1797)  par une Epître aux femmes2 (1797) courageuse et passionnée (. Il faut savoir que ledit Ecouchard-lebrun dans son « Ode aux belles qui veulent devenir poètes » propose d’interdire aux femmes le droit de versifier.3)

Constance donne des lectures publiques de son Epître qui connaissent un certain retentissement. Les femmes auteurs livrent une bataille de tous les instants contre une dénonciation masculine vigoureuse mais aussi contre leurs consœurs qui telle Sophie Cottin,

clament à qui veulent bien les entendre que la littérature n’est pas une occupation sérieuse pour une femme.

            Constance de Salm écrit des poèmes et chants patriotiques, un drame en 1799, « Amitié et Imprudence », au Théâtre français qu’elle retire et détruit ensuite.

            Divorcée la même année, elle épouse en 1803 le comte de Salm-Reifferscheid-Dyck, élevé à la dignité de prince en 1816.  Elle reçoit alors dans un salon brillant, ouvert à de multiples sensibilités.

            Mais son combat ne s’arrête pas là et elle interpelle en 1810 dans une épître en vers sur les articles 324 et 339 du Code pénal (sur le meurtre de l’épouse par l’époux, et l’entretien d’une concubine au domicile conjugal).

Une édition en quatre volumes de ses écrits triés, classés et commentés par elle-même paraît en  1842.

« L’intérêt principal de son œuvre, dont l’écriture paraît aujourd’hui souvent datée, réside dans l’analyse lucide des enjeux et des conséquences de la Révolution française pour les femmes. Très sensible aux formes nouvelles de misogynie qui apparaissent alors et veulent en particulier interdire aux femmes l’accès à la culture, Constance de Salm cherche au contraire à faire bénéficier les femmes des Lumières de la raison. Elle affirme fermement leur droit à l’expression littéraire et politique, et leur appartenance à un espace culturel commun, en se réclamant d’un principe de solidarité entre femmes de façon pour son temps originale et novatrice »4


  4 Christine Planté et Maryam Sharif : « Femmes poètes du XIXe siècle Une anthologie »

Paroles de femmes : Stephanie Barron

Stephanie Barron

« En fin de compte, j’écris parce que je n’ai pas le choix. Je comprends la vie uniquement à travers les mots. Peut-être cela vient-il d’avoir beaucoup lu, ou peut-être de mon ADN. Je sais que je ne suis pas capable de dessiner autre chose qu’un bonhomme en bâton, incapable de chanter une simple note, mais les mots sont la façon dont est configuré mon cerveau. Quand j’écris, je m’échappe de ma propre existence comme un élan qui brame à l’automne, ou un saumon remontant le courant. »

Le site de Stéphanie Barron

Les femmes mènent l’enquête : Mma Ramotswe

Mma Ramotswe est une détective qui a ouvert à Gaborone, capitale du Bostwana, l’Agence N°1 des Dames Détectives.

Vignette Les femmes mènent lenquèteSon créateur : Alexander Mc Call Smith.L’idée lui est venue de créer ce personnage alors qu’il passait quelque temps au Bostwana. Lors d’une promenade à Mochudi, au nord de Gabone, il a rencontré une femme qui donnait un poulet aux gens avec lesquels il était. Elle a frappé son esprit et il s’est demandé quelle était l’histoire de sa vie. Il a eu envie alors d’écrire sur une femme qui lui ressemblerait : pleine de ressources, amusante et intelligente.

Brève biographie :

Orpheline, Precious Ramotswe ouvre son agence de détectives à 30 ans passée. Ayant perdu sa mère très tôt, elle a été élevée par une cousine de son père pendant ses huit premières années. Celle-ci s’est beaucoup occupé d’elle car elle voulait que Precious soit intelligente et reçoive une bonne éducation.

Precious a montré de nombreux talents dont le dessin car elle a gagné le premier Prix à l’âge de dix ans. Meurtrie par un mariage douloureux et la perte d’un enfant, Mma Ratmotswe se lance dans le métier de détective privée. Elle se veut la digne héritière d’Agatha Christie et possède une petite fourgonnette blanche qui lui sert à mener ses enquêtes. Elle a une secrétaire et assistante Mma Makutsi qui prendra de plus en plus d’importnce au fil des enquêtes.

Sa friandise préférée est le vers de mopane séché et sa boisson le thé rouge bien fort. JLB Matekoni est son soupirant et il la demande plusieurs fois en mariage. Parviendra-t-il à la convaincre ?

Elle est de corpulence assez forte car elle fait du 48 mais possède un charme certain. Elle débrouille les affaires les plus compliquées en un temps record grâce à son intuition et son esprit de déduction.

Mma Ramotswe détective : epuis que Mma Ramotswe a ouvert à Gaborone, capitale du Bostwana, l’Agence N° 1 des Dames Détectives, les escrocs en tout genre, les maris infidèles et les sorciers eux-mêmes n’ont qu’à bien se tenir ! Sous l’implacable soleil du Kalahari, Mma Ramotswe résout chaque affaire tambour battant, armée d’une tasse de thé rouge et d’un coeur grand comme l’Afrique.

 

Les larmes de la girafe : L’histoire : Mma Ramotswe est chargée d’une enquête par une américaine qui a perdu son fils. Celui ci est probablement mort, depuis 10 ans, mais celle-ci souhaite savoir ce qui est arrivé. Mma Ramotswe hésite avant de se lancer dans l’enquête, mais touchée par la tristesse de cette mère, elle accepte. En parallèle, Mma Ramotswe mène quelques autres enquêtes et prépare plus ou moins son mariage avec JLB Maketoni. Il faut choisir la maison qui sera la leur, penser à faire de la place à cette homme chez elle..

 

Vague à l’âme au Bostwana : Mma Ramotswe, unique femme détective du Botswana, a du souci à se faire. Les finances de l’Agence n° 1 des Dames Détectives et le moral de son fiancé, Mr. J.L.B. Matekoni, sont au plus bas. Sans compter cette enquête pour le moins délicate qu’elle doit mener loin de Gaborone dans la famille d’un membre du gouvernement ! Heureusement, la très efficace Mma Makutsi, secrétaire émérite de l’Agence et assistante détective, prend les choses en main. Promue directrice par intérim du garage de Mr. J.L.B. Matekoni, elle remet tout en ordre, dirige les apprentis à la baguette et trouve encore le temps de faire son travail de détective dans le milieu trouble et superficiel des concours de beauté. Au Botswana, lorsque les femmes s’en mêlent, tout finit par s’arranger.

 

La vie comme elle va : Tout va pour le mieux au bureau de l’Agence N°1 des Dames Détectives. Certes, les clients ne se bousculent pas, mais rien d’alarmant à cela. Pendant que Mma Makutsi savoure sa récente promotion en qualité d’assistante-détective, Mma Ramotswe profite de ce répit pour méditer sur l’avenir de son pays. Seule ombre au tableau : J.L.B. Matekoni, son fiancé, tarde à formuler sa demande en mariage… Mais voici que les affaires reprennent en la personne de Mma Holonga. Cette grande dame de Gaborone cherche mari, comment savoir toutefois si ses soupirants en veulent à son coeur ou à son argent ? 

Les mots perdus du Kalahari :Les soucis s’accumulent à Gaborone pour Mma Ramotswe, l’unique femme détective du Botswana. Elle doit faire face à ses nouvelles responsabilités familiales et à la concurrence de la très clinquante Agence de Détectives Satisfaction Garantie ! Mais l’énergique et sage Mma en a vu d’autres et ne compte pas se laisser impressionner… 

En charmante compagnie :Une atmosphère inhabituelle plane sur l’Agence N°1 des Dames Détectives et le Tlokweng Road Speedy Motors, désormais réunis en une seule échoppe, depuis que Mma Ramotswe a perdu sa joliesse légendaire. Pourtant, les affaires marchent bien. L’agence jouit d’une grande réputation, à tel point que Mma songe à embaucher. Certes, les déboires sentimentaux de Mma Makutsi préoccupent les habitants de Zebra Drive. Le scandale provoqué par le départ tonitruant du jeune apprenti Charlie, qui vient de claquer la porte du garage au bras d’une riche rombière, a secoué tout le monde. Mais c’est autre chose qui tourmente Mma : un fantôme surgi du passé arpente depuis quelques jours les rues de Gaborone. 

1 cobra, 2 souliers et beaucoup d’ennuis 

Le bon mari de Zebra Drive : Femme mariée au plus doux des hommes, mère de famille comblée et célèbre propriétaire de la seule agence de détectives du Botswana, Mma Precious Ramotswe avait tout pour être heureuse. Jusqu’à ce que Mma Botumile, « la femme la plus déplaisante du Botswana », pousse la porte de l’Agence pour une affaire de mari volage… Voilà que soudain son mari, Mr J.L.B. Matekoni, décide de s’improviser enquêteur tandis que Mma Makutsi, récemment fiancée, semble préférer le shopping à son travail. Voudrait-elle quitter son poste d’assistante-détective ? C’est alors qu’un nouveau client se présente : des morts étranges sont survenues à l’hôpital de Mochudi, toujours un vendredi, dans le même lit, à la même heure… Voilà de quoi faire oublier à Mma Ramotswe les petits soucis du quotidien 

 

Miracle à Speedy motors : Tandis que des pluies diluviennes s’abattent sur Gaborone, Precious Ramotswe, la propriétaire de la plus célèbre agence de détectives du Botswana, a l’impression que le ciel lui tombe sur la tête : jamais elle n’a eu autant de soucis ! Entre son associée, l’irascible Mma Makutsi, en proie à la folie des grandeurs, l’étrange conduite de Mr J.L.B. Matekoni, son adorable époux, et les lettres de menaces anonymes qui arrivent quotidiennement à l’agence, elle en perdrait presque sa légendaire sérénité. Et la nouvelle enquête pour retrouver la famille d’une étrange cliente ne lui simplifie pas la vie. Mais Mma Ramotswe n’est pas du genre à attendre un miracle. Avec une bonne dose de sagesse, une générosité inépuisable et des litres de thé rouge, la voilà prête à affronter la tourmente ! 

Vérités et feuilles de thé :Célèbre dans tout le Botswana, l’Agence N°1 des Dames Détectives de Mma Ramotswe reçoit la visite du célèbre « Monsieur Football », le président de la meilleure équipe du pays, persuadé qu’un traître gravite dans son entourage ! Entre ses obligations familiales, les problèmes de coeur de son assistante Mma Makutsi et les mystères du ballon rond, Mma n’est pas au bout de ses peines.

Un safari tout confort : Précieuse Mma Ramotswe, au coeur aussi grand que le Kahalari ! Qu’elle soit face à un homme trompé, à la vieille tante tyrannique du fiancé de Mma Makutsi ou à la recherche d’un guide de safari dans le delta de l’Okavango, la dame détective la plus célèbre du Bostwana résout les problèmes de tous, armée de sa sagesse et de sa détermination légendaires.

Le mariage avait lieu un samedi : Résoudre des énigmes n’a jamais effrayé Mma Ramotswe, créatrice de l’Agence N°1 des Dames Détectives de Gaborone. Tandis que son assistante Mma Makutsi défend la cause des femmes du Botswana tout en préparant son mariage, Precious, armée de sa détermination coutumière, mène l’enquête sur un étrange carnage de bétail et les apparitions fantomatiques de sa regrettée camionnette !

La voix d’Hannah Musgrave – Russel Banks

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Qui est Hannah Musgrave, ce personnage qu’endosse Russel Banks ? Et quels risques peut-elle faire courir à son auteur ? Celui de sombrer sur le versant féminin de sa bisexualité psychique ? Ou cette manière de brouiller les genres, de parler au féminin, n’est-il qu’une tentative vouée à l’échec ? Hannah Musgrave n’est-elle qu’une femme fantasmée par un auteur dont la place d’homme dans la société ne lui permet pas de savoir ce qu’une femme peut vivre avec les contraintes de son sexe ? Mais à ce moment-là, me diriez-vous, aucun auteur ne pourrait se mettre à la place de l’Autre, quel qu’il soit. La littérature n’est-elle pas justement le lieu d’une liberté et d’une expérimentation possible que ne permet pas toujours la réalité ?

Hannah Musgrave dit-elle quelque chose qu’elle n’aurait pu dire sans Russel Banks ?

Ma réponse serait oui. La façon qu’a cet auteur d’explorer la féminité, si tant est que ce mot ait encore un sens, est tout à fait originale et nous allons voir pourquoi.

  

Lorsque nous rencontrons Hannah, elle a presque 60 ans, elle est « vieille et desséchée, une coquille vide en tant que femme ». C’est-à-dire qu’en tant que femme, elle n’existe plus, ce qui ne l’empêche pas d’exister autrement : elle dirige une ferme, a des employées et un certain esprit d’organisation et d’initiative. Elle serait donc une femme plus une autre personne qui ne serait pas femme. Qui donc ?

Mais si nous continuons d’explorer le féminin de cette femme, que trouvons-nous en elle ?

Une femme qui se conduit « comme le font les femmes depuis des temps immémoriaux […], une de ces épouses et mères qui , endeuillées, marchent dans les décombres et dans la désolation laissés par des hommes et de jeunes garçons qui n’ont cessé de s’entretuer ».

Hannah a un père et une mère grâce auxquels elle est devenue qui elle est : une mère qui « divisait les gens entre les chanceux et les malchanceux » et un père pour qui existent « les sur-privilégiés et les déshérités » et qui se bat pour l’égalité des droits. Mais aucun d’eux ne met en cause la société blanche et capitaliste dans laquelle il est né. Ce sont des gens de la bourgeoisie aisée américaine, le père est un intellectuel qui a réussi, médecin, il écrit des livres qui lui assurent une renommée internationale. Il incite Hannah à réfléchir et a des discussions avec elle qu’il n’a pas avec sa propre femme. Il est plus proche de sa fille que de sa femme. Hannah se révoltera, embrassera la cause révolutionnaire jusqu’à entrer dans la clandestinité. Activiste et poseuse de bombe, elle évolue dans un univers presque uniquement masculin. Elle renonce à la vie confortable de la bourgeoisie américaine. Elle a appris à convertir son ennui et son désespoir en motif de lutte. D’autres voies s’offrent à elle car elle naît à une époque où s’engagent les premières grandes luttes féministes. Si sa mère n’en a pas vraiment bénéficié, Hannah, elle, a pu faire des études.

Elle devient mère pourtant, à son tour, mais dit-elle, « je n’avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère ». Il semblerait toutefois que les compétences soient plus de l’ordre de la culture que de la nature car elles supposent un savoir-faire. La maternité n’est pas une expérience heureuse, Hannah se sent « Dépersonnalisée. Chosifiée ».

Elle a bien des compétences mais « il est des choses pour lesquelles j’ai une aptitude naturelle, des talents qui me semblent m’avoir été conférés par mon ADN –pour les maths, la mécanique, la pensée linéaire, les classifications, etc.- des trucs du cerveau droit qu’on attribue d’habitude au sexe masculin[…].

 

Elle a plusieurs identités entre lesquelles elle se perd, et il y a fort à parier que son auteur s’y perd un peu aussi. Qu’est-ce qui relève de la nature et de la culture ? Qu’est-ce qui relève de l’inné et de l’acquis ? On connaît aujourd’hui la plasticité du cerveau, il y a parfois plus de différences entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. On sait également qu’un comportement acquis peut modifier le cerveau et qu’il est aussi le témoin de la culture d’un individu. Et qu’une nouvelle éducation, d’autres habitudes modifieront le cerveau dans l’autre sens.

 

Alors Hannah Musgrave bien sûr, ne serait pas la même sans son auteur, elle dit autant de lui qu’il dit d’elle. Il crée une femme au masculin qui revendique cette part d’elle-même mais la sent comme étrangère . Son éducation lui a assené qu’une femme est faite pour être mère, qu’elle a un instinct et des aptitudes pour cela , et non pour les mathématiques ou la mécanique. Elle se sent coupable de ne pas être comme on lui dit qu’elle doit être et se sent écartelée, déchirée entre de multiples identités, dans une sorte de schizophrénie. Comment mieux animer la part masculine d’une femme quand on est soi-même un homme ? Et d’ailleurs pourquoi dans la pensée, la féminité serait-elle toujours associée à la nature et à la passivité et la masculinité à la culture et à l’activité ? Toute une façon de concevoir la pensée, la psychanalyse, enfin bref une façon de penser le monde à revoir.

Moi – Sabina Berman / Vivre autiste, vivre heureux ?

Moi

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Sabina Berman – Moi , traduit de l’Espagnol (Mexique) par Claude Bleton , éditions du Seuil Mars 2011

  Après des études de psychologie à l’université nationale autonome du Mexique, Sabina Berman entre dans la compagnie d’Héctor Azar et publie sa première pièce de théâtre en 1976. Elle est aussi l’auteure d’un recueil de poèmes, d’un roman et d’une autre pièce, Entre Villa y una mujer desnuda, qu’elle a adaptée au cinéma en 1996

Moi est un récit attachant, celui de Karen Nieto, une petite fille autiste, sauvée de la solitude par l’arrivée de sa tante Isabelle qui, après la mort de sa mère, va s’occuper d’elle et lui donner l’attention et l’amour dont la fillette a cruellement manqué.

 Dotée de capacités extraordinaire, une mémoire et une appréhension de l’espace exceptionnelles, Karen, en grandissant, va faire de la pêche au thon, et de leur élevage la passion de son existence. Plus douée pour communiquer avec les animaux qu’avec les Hommes, elle remet en cause la civilisation occidentale, très influencée par le cartésianisme, qui a fait du « je pense, donc je suis » un postulat aux conséquences dramatiques, puisqu’il a mis la pensée au-dessus de la sensibilité, et relégué les animaux non-pensants au statut d’êtres inférieurs : « Les arbres, la mer, les poissons dans la mer, le soleil, la lune, ou une énorme montagne : non, tout cela n’existe que sur un mode d’existence secondaire, mineur. Par conséquent, tout cela mérite d’être marchandise ou nourriture ou paysage des humains, ou rien d’autre. »

            Vous serez tentés de me demander ce que fait la pêche au thon dans cette fable écologiste. Je ne peux pas vous le dévoiler au risque d’éventer un aspect important de l’intrigue. Car c’est d’un véritable récit initiatique qu’il s’agit ici, un long cheminement vers la conscience et la liberté accompli par une jeune femme dont le handicap sera aussi l’accès privilégié à une réalité que les humains « standards » n’aperçoivent pas toujours. Une façon de reprendre l’éternelle question : qui est le fou et qui est le sage ? Ou le fou n’est-il pas plus sage que ce que l’on croit ?  Le fait d’être différent oblige à changer de perspective, à adopter un point de vue autre sur la réalité, à faire ce fameux « pas de côté » qui permet de penser ou plutôt ici de sentir les choses autrement. Peut-être, au fond, la pensée est-elle parfois un handicap parce qu’elle tronque toute une partie du Monde qui nous entoure.

« Pour être heureux, il suffit de laisser agir les sens et de se passer de Descartes. Avec les sens et sans les mots. Il suffit d’être avec le corps tout entier dans la réalité.

Et pour être encore plus heureux, il faut s’ouvrir à la réalité comme si la réalité était ce qu’on pense.

Penser avec les nageoires de ce barracuda qui monte en diagonale en laissant derrière lui un sillage de bulles. »

2/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

                         L’avis de   Jostein     et de   Fabienne   (Communauté Littérature au féminin)

  festival amerrica

Paroles de femmes : Sabina Berman

Sabina Berman

¿Escribes para no aburrirte?

Escribo porque me fascina la arquitectura del lenguaje. Me fascina usar lo que ya existe en el lenguaje y construir cosas. Es el oficio con el que me gano la vida y con el cual, a veces, justifico que estoy viva.

Tu écris pour ne pas t’ennuyer ?

J’écris parce que l’architecture du langage me fascine. Cela me fascine d’utiliser des éléments existants du langage pour construire d’autres choses. C’est le métier avec lequel je gagne ma vie et avec lequel, parfois, j’atteste que je suis vivante.

Entrevista a Sabina Berman de Susana Alicia Rosas

Après des études de psychologie à l’Université BNationale Autonome du Mexique, Sabina Berman entre dans la compagnie d’ Héctor Aza et publie sa première pièce de théâtreen 1976,   El jardín de las delicias o El suplicio del placer.

En 1986, elle publie Poemas de agua, puis en 1988 un recueil de poèmes lesbiens, Lunas.

Son roman La Bobe paraît en 1990. Elle écrit la pièce Entre Villa y una mujer desnuda (1993), qu’elle adapte elle-même au cinéma en 1996, après son film El árbol de la música (1994). Sa pièce Molière (théâtre mexicaine) est traduite en français en 2005.

Sabina Berman a vécu avec le metteur en scène Abraham Oceransky et aussi avec Lynn Fainchtein. 5source Wikipédia)

Le ciel de bay City – Catherine Mavrikakis / Entre le ciel et l’enfer …

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Catherine Mavrikakis – Le ciel de Bay City – Sabine.Wiespieser Editeur 2009

  Catherine Mavrikakis est née à Chicago en 1961, d’un père grec et d’une mère française. Elle enseigne la littérature à l’Université de Montréal. Ses livres précédents, romans et essais, ont été publiés au Québec.

En 1979, elle choisit Montréal, où elle fait des études de littérature et une dépression, qui la conduira à de longues années de psychanalyse.

Ses recherches tentent de penser l’imaginaire de l’aveu, de la souffrance à nommer dans le récit contemporain (Christine Angot, Chloé Delaume, Guillaume Dustan, Anne-Marie Alonzo). Elle s’intéresse aussi au processus créateur dans la théorie psychanalytique et dans le discours tenu par les écrivains. Elle est participante de longue date au festival littéraire international Metropolis bleu.

Le ciel de Bay City est un ciel plutôt menaçant, violet qui vire au noir, chargé de pollution, de souvenirs de guerre et de traumatismes.

« Au-dessus de nos têtes, les cadavres planent, les esprits voltigent et mêlent leurs corps éthérés, souffrants, hargneux aux gaz toxiques et chauds des usines essoufflées du Michigan ».  L’œil rivé aux nuées, dans cette ville du Michigan où elle est née, Amy, petite fille de juifs polonais, tente de trouver une place et de vivre malgré le secret familial qui entoure  la mort de ses grands-parents et son ascendance juive.

D’ailleurs, sa mère recueillie et adoptée pendant la guerre par de bons catholiques normands tente à tout prix d’oublier le passé, laissant sa fille démunie et livrée à ses obsessions.

Des quatre éléments , l’air et le feu sont les plus puissants, ils embrasent ce roman d’un souffle et d’une écriture puissante qui sonde la mémoire et le traumatisme inter-générationnel. Que nous faut-il porter de nos ancêtres ? Quelle part de leur histoire est vraiment la nôtre ? Sommes-nous à jamais maudits ? Telles sont les questions qui hantent ce récit. Le feu anéantit, brûle autant qu’il sanctifie, des bûchers funéraires de Bénarès où l’âme quitte le corps pour accomplir ses migrations aux fours crématoires d’Auschwitz de sinistre mémoire où tant de juifs furent assassinés et dépouillés de toute humanité.

Entre le ciel et l’enfer, Amy a bien du mal à respirer de son souffle maladif d’asthmatique, toujours au bord de l’asphyxie, en proie au vent qui « s’engouffre d’est en ouest, du nord au sud, en hurlant, en hululant son chagrin ». Le ciel de l’Amérique est « multicolore, mais il ne porte que les couleurs d’une peine ». Peuplé par des vagues d’immigrants venus d’Europe et d’ailleurs, « loin de la Seconde Guerre mondiale et de ses charniers ouverts sous le firmament paisible »,fuyant la misère et l’horreur et portant avec  eux leur exil et leur chagrin, les Etats-Unis d’Amérique sont devenus le pays d’Amy et de sa fille : « les vents des Grands Lacs ont soufflé sur mes cheveux dès ma naissance et les ont emmêlés à jamais » avoue-t-elle.

Toutes les menaces de fin du monde habitent ce ciel méphistophélique, bombe atomique d’Hiroshima , avions kamikazes du onze septembre,  la folie des hommes, et ce secret terrible…

Amy parviendra-t-elle à savoir la vérité sur sa famille ? Au bout du compte, lorsque « l’hymen céleste s’est déchiré et les entrailles de Dieu ont enfin crevé. Cela pue. »

Peut-être existe-t-il d’autres chemins initiatiques, où l’eau des fleuve attire à eux les ciels furieux et permettent aux hommes d’apaiser leurs souffrances… Peut-être après le feu, l’air et l’eau, la terre permet-elle aux hommes de s’enraciner, de trouver un foyer et de cesser d’errer ? Peut-être, après tout, ne sommes-nous pas condamnés à l’apocalypse …

 

Vous le saurez en lisant l’écriture somptueuse de Catherine Mavrikakis, qui sans conteste est une grande dame de la littérature francophone. Son livre est un véritable objet littéraire, extrêmement bien écrit, d’une plume qui cisèle et qui fait chanter la langue ! Ce n’est pas un page-turner, il est parfois lent, se mérite, mais vous emporte au-delà et au-dedans de vous même. Un grand et beau voyage.

 

Depuis 2000, elle a publié cinq romans : Deuils cannibales et mélancoliques (Trois, 2000), Ça va aller (Léméac, 2002), Fleurs de crachat (Leméac, 2005), Le ciel de Bay City, (Héliotrope, 2008, Sabine Wespieser, 2009), Les derniers jours de Smokey Nelson ( Héliotrope, 2011) et une pièce de théâtre Omaha Beach (Héliotrope, 2008). Elle a écrit un essai-fiction sur la maternité avec Martine Delvaux: Ventriloquies (Leméac, 2003) et rédigé un essai: Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l’écran (PUM, 2005). En 2010, elle fait paraître L’éternité en accéléré (Éditions Héliotrope)  où elle a condensé les entrées de son blogue.

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Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

  

74 invités, 19 femmes… Ce n’est qu’un hasard, bien sûr…

Peu nombreuses, elles seront moins médiatisées à part, bien sûr, Toni Morrison qui, malgré son Prix Nobel, reste assez mal connue du grand public.

Je vais donc toutes les lire et parler d’elles ! J’étalerai ces lectures sur plusieurs mois

Paroles de femmes : Toni Morrison

Toni Morrison

« Lorsque j’ai composé mon premier roman, L’OEil le plus bleu [elle avait alors 39 ans et élevait seule ses deux garçons], je m’étais inscrite à un atelier d’écriture. J’ai alors eu envie d’écrire autour d’une anecdote qui m’a profondément marquée. J’avais 12 ou 13 ans. Nous débattions, avec une copine, de l’existence de Dieu. J’affirmais qu’il existait, elle soutenait le contraire. Parce que, m’avait-elle expliqué, cela faisait deux ans qu’elle le suppliait de lui accorder des yeux bleus, et rien ne s’était produit. Je me souviens avoir pensé qu’elle aurait été grotesque avec des yeux bleus et, dans le même temps, m’être aperçue combien elle était belle avec ses yeux étirés, ses pommettes hautes, son nez aquilin. Pour la première fois, j’accédais à cette dimension de la beauté unique, celle que chacun possède tel qu’il est. J’ai eu envie de comprendre et raconter pourquoi elle n’était pas en mesure de la voir.[…]

          Je me documente énormément pour chacun de mes livres, afin de développer une compréhension de la réalité qui ait de multiples facettes, pas seulement celle qui m’arrange. J’ai par exemple commis une erreur dans mon premier livre avec le personnage de Maureen Peal, la petite blonde aux chaussettes impeccables. J’en ai fait le genre de fille que l’on adore détester, vous savez ? [Elle rit.] Je n’ai pas essayé de comprendre combien elle devait être effrayée d’être enviée. Je trouve toujours intéressant de regarder les choses à l’envers, pas seulement comme on vous dit qu’elles doivent être. Lorsque j’ai écrit Beloved, les femmes se battaient pour qu’on leur reconnaisse le droit de ne pas avoir d’enfants en ayant accès à la contraception et à l’avortement. À l’époque de l’esclavage, c’était le contraire. La liberté de Sethe, mon personnage, consistait à vouloir assumer la responsabilité de son enfant jusqu’à lui ôter la vie, pour lui épargner l’asservissement auquel il était promis. »

Extrait de Interview par psychologies.com

Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, née le 18 février 1931  dans l’Ohio aux Etats-Unis. Elle est romancière,  professeur de littérature et éditrice, lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et du prix Nobel de littérature en 1993. Première femme noire à avoir été distinguée par ce prix prestigieux, elle porte la voix et l’histoire des afro-américains. C’est son roman « Beloved » qui l’a fait connaître en France. Aux Etats-Unis deux romans on assuré sa notoriété : Sula en 1973 et Song of Solomon en 1977. Son dernier livre « Home » est publié aux éditions Bourgois sous la forme d’une confession de Frank Money, un homme noir traumatisé par les violences dont il a été témoin pendant la guerre de Corée. Il décide alors avec sa soeur de retourner dans le village de leur enfance où ils ont tous les deux beaucoup souffert.