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Les femmes dans les romans : Le club des incorrigibles optimistes

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Jean-Michel Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes Le livre de poche – Editions Albin Michel 2009

Jean-Michel Guenassia est né en 1950. Après avoir été avocat puis scénariste et auteur dramatique, il se consacre en 2002 à l’écriture du Club des Incorrigibles Optimistes qui lui demandera six ans de travail.

Cet article a été écrit lors de mon année en tant que jury sur Terrafemina.com. Ayant changé de blog, j’ai souhaité le conserver et le publier à nouveau. Récemment, Jean-Michel Guénassia a ajouté quelques précisions en commentaire que je souhaite intégrer à cet article.

Tout d’abord, l’auteur avertit : « Le Club n’est pas du tout une autofiction ou un roman autobiographique. C’est Michel Marini qui s’exprime en permanence, même si je partage avec lui son amour d’Henry James et quelques autres idées, (mais je suis le seul à les connaître). Ce sont ses idées, ses aphorismes. Et qu’il faut prendre en les rapportant à son âge et à l’époque. »

Je ne ferai pas de critique sur ce blog de ce livre que j’ai adoré mais sur Terrafemina.com puisque j’ai le grand plaisir d’être jurée cette année. Je me suis donc amusée à regarder de plus près les personnages féminins du livre car Jean-Michel Guenassia fait de fréquents clins d’œil à l’image que les femmes ont dans les romans. Les personnages féminins sont des personnages secondaires : ce roman est un roman d’hommes et raconte avant tout le passage de l’enfance à l’adolescence du narrateur qui a 12 ans au début de l’histoire et 17 à la fin. Les figures masculines que sont essentiellement son père et ses amis exilés vont lui permettre de se forger une identité et de grandir. Les figures féminines servent de contrepoint ou de négatif comme le personnage de la mère avec lequel s’opère la rupture.

Cet éloignement, nécessaire pour le jeune homme, lui permet d’investir d’autres figures d’attachement : son amie Cécile et plus tard Camille. 

Quant aux hommes exilés qui ont quitté leur famille, il s’avère difficile pour eux de vivre à nouveau des relations amoureuses. L’image de la femme est dans ce contexte politique de l’URSS très liée au sacrifice et aux enfants. Elles seront abandonnées ou trahies. A charge pour elle de se débrouiller et de survivre si par chance, elles ne sont pas arrêtées.

 

Attention, ce qui suit n’est pas une critique du livre.

Sur fond de rock’n’roll et de guerre d’Algérie, photographe amateur, joueur passionné de baby foot puis d’échecs mais par-dessus épris de littérature, Michel, jeune adolescent lit tout le temps, en marchant, en cours, dans les toilettes, enfin partout. Il raconte son adolescence, ses premières amours et aussi la rencontre qui le marquera à tout jamais, d’exilés  qui ont fui les pays communistes : Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres.

JM G : « L’époque est caractérisée par une misogynie et un machisme écrasants (aucune femme dans le gouvernement de De Gaulle en 1958, ni dans les gouvernements suivants de Michel Debré quand CDG sera président ). »

Cet univers uniquement masculin (aucune femme n’est acceptée au club de joueurs d’échecs appelé club des Incorriginbles Optimistes) est éclairé en contrepoint par ces femmes dont l’exclusion révèle bien le sort qui leur est réservé et dans la narration et dans l’Histoire. D’ailleurs si aucune femme n’est acceptée dans ce club de joueurs d’échec qu’est le club des Incorrigibles Optimistes c’est qu’elles représentent une menace de désordre : désordre amoureux, et rivalité qu’engendre le désir de conquête.

Ce monde finissant, préfigure le nouveau monde qui naîtra après 68 dans la littérature  :

«  Peut-être que la nouveauté du roman moderne, miroir de son époque, est d’avoir permis aux femmes de se renier elles aussi, de trahir comme les hommes et de devenir solitaires ».

Qui sont-elles ces filles et ces femmes ?

1ère pensée profonde

« Les grands écrivains ont remarqué la supériorité des femmes sur les hommes et leur ont donné une maîtrise psychologique instinctive. »

La première d’entre elles, Juliette, est une incorrigible bavarde, constamment habitée par « le flot ininterrompu de mots qui sortait de sa bouche sans qu’on puisse l’interrompre. »

Son frère a du mal à la supporter. Elle est futile, frivole, ne rêve que de toilettes et de colifichets. D’ailleurs le narrateur l’évite souvent et la rembarre encore plus souvent.

La mère de Michel : femme de caractère, autoritaire, froide, un peu hautaine, issue de la moyenne bourgeoisie. Elle est distante avec ses enfants avec lesquels elle n’a pas de véritable relation. Elle tranche , décide mais écoute peu. Elle représente la femme d’entreprise moderne, qui prend son destin en main et qui doit se faire sa place. Mais elle apparaît assez antipathique tout au long du livre

Martha, la mère de Tibor : hongroise, elle cultive le raffinement sous toutes ses formes, son ambition est de vivre, parler, marcher, manger, s’habiller comme une parisienne. Elle est très proche de son fils qui est homosexuel. (Il y a un raccourci de cette femme à son fils qui est un peu ambigu).

Marie Besnard, criminelle, monstrueuse.

2eme pensée profonde

« Les grands romanciers ont constaté que, si les femmes obtiennent des hommes des serments absolus, la plupart du temps, les hommes sont parjures. »

La mystérieuse Cécile prépare un doctorat sur Aragon, lit des tas de livres, est capable de travailler des après-midis entiers. Elle est maigre, mange peu, se nourrit de café au lait. Elle est l’amoureuse du roman, amoureuse entière et tourmentée, sur le fil du rasoir.

JMG : « On sent poindre ce qui deviendra le féminisme de la fin des années 60 et surtout des années 70, et dans le roman, c’est Cécile qui porte ces idées. « 

Les femmes des exilés :elles sont restées au pays, ont entièrement les enfants à leur charge, doivent divorcer pour ne pas être trop inquiétées par le Parti. Elles n’ont pas droit à la liberté et encore moins à la rédemption.

Florilèges d’autres pensées profondes de l’époque

La misogynie ambiante n’est pas un vain mot : les femmes sont de vraies girouettes, elles changent d’avis constamment et sont versatiles. Elles n’ont pas de cervelle donc ne sont pas intelligentes.

« Elles disent blanc le matin, le soir c’est gris et le lendemain, elles ont changé d’avis. »

Remarque qui légitime tous les abus et qui est dans la mentalité de l’époque :

« Tu ne connais rien aux femmes. C’est quand elles disent non qu’elles pensent oui ».

Si une femme refuse, en fait elle accepte. Il faut toujours interpréter. Ceci légitime la plus parfaite goujaterie, l’insistance déplacée, le harcèlement.

En résumé : Dans ce roman qui traduit bien l’atmosphère et les préjugés de l’époque, les femmes sont méprisées, abandonnées, trahies (pas par l’auteur bien sûr). Elles sont victimes de la misogynie fortement ancrée dans les mentalités. Et l’auteur en rend parfaitement compte dans ce roman.  Mais les années 70 et le féminisme sont annoncés par deux personnages de femme : la femme qui entreprend, la mère, et Cécile, intelligente, et passionnée.

Avec beaucoup de subtilité, Jean-Michel Guenassia dépeint les derniers soubresauts d’un monde moribond, sur le plan politique et social et l’avènement d’un autre dont on ne sait pas encore grand-chose…

J’aimerais le citer en conclusion :

« J’ai voulu écrire un livre sur la trahison, thème qui sous-tend le récit. Et que les seuls personnages qui ne trahissent rien ni personne sont les trois femmes de ce roman : Hélène, Cécile et Camille. »

Mais sur ce thème-là, il y aurait encore beaucoup à dire…

Je remercie l’auteur en tout cas d’avoir apporté ces précisions. Il faudrait le compléter car je n’ai pas parlé de Camille.

La femme de hasard – Jonathan Coe

Jonathan-Coe-La-femme-de-hasard

Jonathan Coe – La femme de hasard ( 1987), folio, Gallimard, 2007 pour la traduction française

 Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineImaginez une vie où tout serait soumis au hasard ! Il n’y aurait plus de place pour l ‘élection ou la prédilection : vous choisiriez vos vêtements, votre nourriture ou vos amis au hasard qui les mettrait sur votre route. Et c’est lui également qui déciderait de votre destin.

Vous en remettriez totalement à lui et vous n’auriez plus besoin de choisir : un ami en vaudrait un autre, les amours seraient interchangeables (d’ailleurs y aurait-il encore de l’amour ? ) dans une sorte de déterminisme aveugle et total. « L’apologie du détachement, serine un des personnages, vis ta vie comme elle est censée être vécue. A moitié endormi, de préférence. »

Mais peut-être avec un peu de chance auriez-vous rencontré l’homme ou la femme de votre vie mais peut-être pas. Vous baigneriez alors dans une bienheureuse indifférence … Bienheureuse ?

« Rien de grand ne s’est fait sans passion » assurait Hegel. Et s’il est vrai que la passion peut faire souffrir, l’ennui, lui, peut vous tuer. A ne rien espérer, vous ne serez pas déçus, c’est sûr, mais vous n’avez aucune chance d’être comblé. Prévert disait que l’espoir est « une sale petite maladie » qui conduit à l’inaction mais elle permet au moins d’accueillir ce qui répond à nos attentes avec bonheur. Le gai désespoir que prônait Marguerite Duras n’est pas à la portée de tout le monde et peut-être ne lui a-t-il pas si bien réussi…

Jonathan Coe nous raconte ici l’histoire de Maria, jeune fille qui rêve d’une vie tranquille et sans histoires, à la manière de son chat Sefton car « Sefton lui semblait avoir tout compris à la vie, sur tous les plans. Les buts de son existence étaient peu nombreux, et tous admirables : se nourrir, rester propre, et par-dessus tout dormir. Maria se disait parfois qu’elle aussi pourrait être heureuse, si seulement on pouvait lui permettre de se restreindre à ces trois sphères d’activité. » Maria se rêve à l’abri des désordres de la passion car elle est hostile « à l’idée d’être contente ou exaltée sans raison. »

Elle va être, dés lors, le jouet des événements, ballottée au gré des rencontres, indifférente à la vie et aux autres. Jusqu’au jour où ce bel équilibre est menacé par l’amour et un homme…

Jonathan Coe interpelle le lecteur, le prend à partie joue avec lui, appuie parfois où ça fait mal.

Au fond qui n’a jamais vécu ces sombres périodes d’ennui, si profondes qu’à peine un fil vous rattache à la vie ? Qui n’a jamais goûté au soleil noir de la mélancolie, qui ne s’est jamais perdu au cœur de ce spleen si cher à Baudelaire  ?

Cela a pu durer une heure, un jour, un mois, plus longtemps peut-être. Le talent de Jonathan Coe est d’en faire le fond d’un caractère et d’une vie.

Car, existe-t-il des vies où il ne se passe rien, où l’on va inexorablement de désillusion en désillusion ? Oui, répond en filigrane Jonathan Coe, il y a des gens véritablement seuls et désespérés dont la vie est une longue suite de jours : « Plus que cinquante ans à tirer » pense Maria.

Vous pouvez toujours attendre, personne ne viendra, vous pouvez toujours crier, personne ne vous entendra.

Vous n’aurez pas d’autre vie, pas d’autre chance. A bien y réfléchir, vous ne risquez pas grand-chose avant de mourir : le seul risque que vous prenez est de vivre, tout simplement, de vous déchirer sur quelques épines, de mourir de désespoir (pas plus d’une heure !), de vous abîmer dans quelques grands bonheurs, de suffoquer de joie ou de bonheur une fois par décennie. Tout bien considéré, ce n’est pas si terrible.

Vous dire que j’aime l’écriture de Jonathan Coe serait presque un euphémisme. Son écriture a une « plasticité » qui lui permet d’habiter totalement un personnage d’homme ou de femme, une capacité d’empathie, une ironie mordante mais jamais méchante… Je lirai tous ces livres, livres en bois, livres en fer, ou alors je vais en enfer…

La première œuvre de Jonatahn Coe, il devait avoir une vingtaine d’années…

Les rêves des femmes : L’oratorio de Noël de Göran Tunström

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Il faudrait pouvoir écouter ce roman comme une musique, entendre les voix qui le traversent comme autant de chants qui montent des profondeurs de l’être, voix d’hommes et de femmes qui se marient dans cet oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach.

Göran Tunström disparu le 05 février 2 000 à l’âge de 62 ans mérite de figurer parmi les Immortels.

Solveig, soprano qui doit chanter dans l’Oratorio de Noël à Sunne, n’arrivera jamais à destination. Les destins de son mari Aron, de son fils Sidner, puis de son petit-fils Victor vont se déployer, s’orchestrer à la manière d’un Oratorio dans un récit ample et polyphonique. Selon l’encyclopédie La rousse, « Les traits dominants des oratorios allemands restent […]la prééminence du commentaire sur l’action, l’intériorisation du drame vécu par la conscience du chrétien. »

A l’origine du drame est ce chant qui n’aura pas lieu, cette femme qui ne parviendra pas a délivrer son chant, et dont la voix féminine sera sans cesse reprise dans un motif subissant à chaque fois d’importantes variations : Fanny que ses rêves tiennent loin de la vie et de l’amour, Tessa qui « a lu trop de livres » que des espoirs démesurés conduiront à la folie.

Les hommes dans ce livre sont tout attente, car « Pour Aron tout avait été fermé avant qu’il la rencontre, le monde n’avait pas voulu de lui. […] Il l’avait vue forcer les choses une par une, les rendre riches, étincelantes de significations. Il s’était installé dans le monde des mots. »

Les femmes sont des initiatrices qui donnent leurs rêves aux hommes : « Pour le rêve de Fanny il était devenu père. Pour le rêve de Tessa, il avait appris l’anglais et atterri à l’autre bout de la terre ». Les femmes sont celles dont les mots font advenir des mondes.

Sidner au désespoir confie à son journal : « Parmi toutes les voix qui parlent en moi, je reconnais parfois la mienne. Elle est néanmoins encore si faible et fatiguée d’essayer de se faire entendre au milieu du vacarme que soulèvent les autres. Je me suis vendu au sommeil et au silence. »

Qu’est-ce que l’amour, sinon « une conversation possible »? Tessa qui rêve d’entamer cette conversation pour la première fois avec un homme, sent que « Les mots gonflent, enflent dans ma bouche »

Et Selma Lagerlöf figure tutélaire de son livre, vieille déjà, confie :

«Tu voulais savoir comment c’est d’écrire un livre. C’est fatiguant! C’est comme s’obliger à traverser un désert: de longues étapes sans une seule goutte d’eau, sans un arbre sous lequel se reposer. Puis tu arrives dans une oasis : le langage coule à flots, chaque feuille s’ouvre, tout veut devenir poésie. Écoute-les, elles chantent maintenant! Et le stylo vole sur le papier, tu te retrouves dans une sorte de tropiques des sentiments. Et pense à tout ce qu’un seul être saisit avec ses yeux, à combien chacun de ses gestes est chargé de passé, d’un avenir inconnu, et à cette fragilité douloureuse que peut être celle du présent: comme une fragile touffe de linnée boréale coincée entre deux rochers en mouvement.»

J ne sais si quelqu’un lira cet article jusqu’au bout mais il me semble utile de répéter que la langue de Göran Tunström traduite par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach est une musique, la plus belle qui soit…

J’avais dédié cet article en son temps de publication à Anne du blog « Des mots et des notes » pour son challenge « Voisins/voisines ».

La Voleuse de livres – Markus Zusak ou celle qui aimait les mots

la voleuse de livres

Vignette les grandes héroïnesLiesel Memingen parvient à échapper à la mort par trois fois. Cette particularité – cette chance ou ce hasard – lui a valu un intérêt particulier de la narratrice . Car celle qui raconte est la mort. Elle raconte le destin terrible et magnifique d’une petite fille allemande, voleuse de livres, dans l’Allemagne nazie.

Les mots. « Pourquoi fallait-il qu’ils existent ? Sans eux, il n’y aurait rien de tout cela. Sans les mots, le Führer ne serait rien. Il n’y aurait pas de prisonniers boitillants. Il n’y aurait pas besoin de consolation et de subterfuges pour les réconforter. »

« La voleuse de livres » est un livre magnifique sur les mots, leur violence et leur douceur, leur pouvoir de destruction et de création. Il y a des mots qui disent la haine et le chaos, d’autres qui disent l’amour et le pardon.

C’est par le pouvoir des mots que furent embrigadés des milliers d’enfants et d’adolescents dans les jeunesses hitlériennes, grâce à leur pouvoir de persuasion et d’adhésion mais aussi leur pouvoir de contrainte : Markus Suzak montre ce qu’il en coûtait à ceux qui refusaient d’adhérer : vexations, menaces, mise à l’écart et parfois mort économique.

Hitler, lorsqu’il parlait, galvanisait les foules. Il savait utiliser toutes les ressources du langage pour séduire, persuader et ramener à soi un auditoire conquis par sa parole. Il était maître de la rhétorique. Sa puissance fut telle que ses paroles devinrent des actes, et que ce qu’il commanda advint. Les camps de la mort par exemple, ce lieu, Dachau, où dans le livre, marchent des Juifs épuisés et hagards. Ce maillage serré de la société allemande, où tout et tout le monde est contrôlé en permanence ou dénoncé, à la merci des mots d’un autre.

Mais si les mots peuvent détruire, ils peuvent aussi créer, porter une vision à travers une œuvre, faire naître un monde.

C’est pourquoi Hitler fit brûler sur les places publiques les livres interdits car il avait compris plus que tout autre le pouvoir subversif des mots : ces mots tracés par Liesel Memingen ou par Max, (d’ailleurs quelle plus belle parabole que ce livre Mein Kampf dont un Juif recouvrit les pages de peinture blanche pour y tracer ces mots à lui). La résistance s’organise avec d’autres mots, des mots d’amour pour l’humanité souffrante, des mots de colère et d’espoir.

Une fillette, ainsi sauva un livre du charnier et un homme de la mort. Elle assista à la fin du Monde et à son embrasement.

Mais pourquoi voler des livres me direz-vous ? Parce que voler c’est transgresser les lois d’une société, et lorsqu’elle est injuste, voler c’est résister. C’est pourquoi elle fut « la voleuse de livres ».

Et puis dire merci encore  à ce pouvoir d’évocation des mots, aux auteurs, ces enchanteurs, dire encore mon amour profond pour la littérature.

Une maison de poupée Ibsen – La femme-objet

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Une maison de poupée est un drame en trois actes écrit par Henrik Ibsen dans la collection Théâtre de poche du Livre de Poche en 1990 pour l’introduction et et la traduction de Marc Auchet, professeur au département d’études nordiques de l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV). Il est l’auteur également d’études sur la civilisation et la littérature danoises des XIX et XXe siècles.

Elle fut pour la première fois publiée en 1879 à 8000 exemplaires et suscita de vives et nombreuses polémiques.

Nora est une femme-objet, un charmant petit « étourneau » selon son mari qui lui parle à la troisième personne comme si elle était absente, une poupée, dit-elle, avec laquelle on s’amuse.

Nora par amour pour son ami, afin de le sauver de la mort, contracte une lourde dette et commet un faux en écriture. Krogstad qui est son débiteur, devient celui par qui le chantage arrive. Nora attend de son mari une grandeur d’âme égale à la sienne, hélas…

C’est avec ce texte qu’Ibsen acquit une renommée internationale. Lors de sa sortie l’opinion fit de lui un défenseur de la femme et du féminisme, ce qui n’était peut-être pas tout à fait son intention. Il voulait, dit Marc Auchet, faire une « peinture de caractères », et œuvrer pour une cause qui concernait l’être humain en général, son affranchissement des codes sociaux en vigueur par l’affirmation d’un individu, d’une personnalité qui s’exprime librement.

Toutefois dans cette pièce, Ibsen exprime bien son indignation face à la femme-objet, poupée avec laquelle on joue, « pour laquelle tu voulais redoubler d’attention ; puisqu’elle était si fragile et si vulnérable » dit Nora. La jeune femme veut réfléchir par elle –même, « pour essayer d’y voir clair ». Elle veut désormais sortir du rôle que la tradition et une société matérialiste lui ont assigné. Les lois sont écrites par des hommes et la conduite des femmes est jugée selon des critères masculins : la femme n’a nulle place dans ce qui lui est édicté. La morale qu’Ibsen prête aux femmes « généreuse, spontanée et subjective » opposée à celle des hommes « froide, calculatrice, intéressée » ferait bondir bien des féministes aujourd’hui et présente de vagues relents d’essentialisme.

Marc Auchet raconte qu’Ibsen vouait un culte à la femme et que cela s’expliquait par la richesse des relations établies avec sa propre épouse qui l’a soutenu constamment dans son travail, faisant preuve d’indéniables qualités intellectuelles et d’une culture étendue pour une femme de l’époque, due certainement à son statut de fervente lectrice.

La délicatesse, une vertu féminine ?

La tradition et la culture ont longtemps prêté aux femmes d’innombrables qualités et vertus. Les vertus humaines se partagent entre vertus morales et vertus intellectuelles,  sortes de dispositions à agir. Il faut prendre le pli et le bon. Mais la philosophie, la théologie, les ont allègrement mêlées toutes et le sens commun en a élargi le sens au-delà des simples vertus cardinales (Courage, tempérance, justice, prudence ) ou morales (chasteté, charité)

La femme étant en dernier ressort gouvernée par son utérus (dixit Diderot) et donc son corps, en fait la dépositaire naturelle de certaines vertus : la sensibilité, l’émotion, l’inspiration sur le versant intellectuel, et la délicatesse, la douceur, la modestie sur le plan moral.

Le héros de David Foenkinos lui, ou peu-être l’auteur lui-même, au lieu de diviser l’humanité entre hommes et femmes, pose plus fondamentalement que lesdites vertus sont davantage des aspects masculins et féminins de l’être que contiendrait chacun.

Ces vertus se complètent pour assurer l’équilibre au sein d’une personne : un homme sans vertus dites féminines serait une brute, de même qu’une femme sans vertus masculines serait une sorte de mollassonne sans colonne vertébrale.

Il y a peut-être une autre interprétation possible qui serait que ces vertus sont des constructions sociales pour contraindre les individus à tenir leur rôle dans la société et à garder leur place. Point n’est besoin de délicatesse pour chasser le mammouth… (Encore que …)

D’ailleurs pour que nous comprenions bien, l’auteur nous offre la définition de délicat qui sert à préciser la délicatesse (le fait d’être délicat) : d’une grande délicatesse ; exquis, raffiné ou qui manifeste la fragilité.

De même que le beaujolais, l’homme nouveau est arrivé : fort mais délicat.

La-delicatesse

L’héroïne est une femme en détresse, mais Markus, bien qu’un peu perdu, pas vraiment viril (dérivé du latin classique  virtus qui désigne l’énergie moralela force ), arrive à point pour la sauver de sa solitude. Il partage avec elle, malgré une gaucherie évidente, le sens de la délicatesse. Et elle, en dépit de son rouge à lèvres et de ses talons hauts (manifeste évident de sa féminité), possède une certaine force (une certaine virilité) : elle est indépendante, paye ses factures et conduit une voiture.

A défaut de prendre la voie de l’androgynie, ils s’en sortiront tous les deux et franchement, on est content pour eux. Ce livre et son succès considérable (qui m’a poussée à la lecture : je voulais voir) manifestent combien ce sujet est sensible et en évolution dans la société française. Malheureusement, le livre, qui n’est pas désagréable à la lecture, est truffé de clichés en tout genre, et dessert parfois la cause qu’il voulait servir. J’avoue avoir eu envie de secouer un peu Markus quelquefois (c’est ma part virile, je le crains) mais comme je suis une femme (douce et délicate), je me suis contentée de bougonner à certains passages…

Allez, on ne lui en voudra pas à David, délicatesse oblige.

Photo de groupe au bord du fleuve – Emmanuel Dongala / La voix des casseuses de pierres

emmanuel dongala

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineCogner, casser, frapper, marteler, pulvériser, inlassablement, des pierres dans une carrière au bord d’un fleuve africain pour gagner quelques sous, à peine de quoi survivre, à la merci d’un éclat dans l’œil, un doigt fracturé ou écrasé. Vie de misère, vie de femme

Mais d’autres choses moins friables que les pierres pourraient elles aussi voler en éclats dans ces vies de femmes marquées par la pauvreté, la guerre, l’oppression au travail, dans une société corrompue et totalitaire, où la tradition admet les violences sexuelles et domestiques.

Ces mains pour frapper, pour caresser, pour saisir, mains douces, exigeantes et tenaces de femmes qui désirent, de femmes qui veulent , de femmes prêtes à leur premier envol.

Emmanuel Dongala leur prête sa belle voix d’homme, sa plume alerte, son écriture sensible et intelligente mais sa colère aussi. : […] dans ta tête tu te demandais, en se référant à ce que toi aussi tu avais vécu, s’il y avait pire endroit pour une femme sur cette planète que ce continent qu’on appelle Afrique.

La quinzaine de femmes qui frappent inlassablement sous le soleil décident de vendre leur sac de gravier plus cher désormais car elles se rendent compte que les intermédiaires qui les leur achètent les revendent sur les chantiers trois fois leur prix. Elles décident de prendre leur destin en main au risque même de leur vie pour enfin espérer un avenir meilleur.

Elu meilleur roman français 2010 par la rédaction de Lire, prix Virilio 2010, prix Ahmadou-Kourouma 2011, ce roman décapant loin des clichés de cartes postales  s’inscrit avec talent dans la tradition du roman social et humaniste.

Né en 1941, Emmanuel Dongala a quitté le Congo au moment de la guerre civile de 1997. il vit aux Etats-Unis où il enseigne la chimie et la littérature africaine francophone à l’université.

C’est Malika qui m’a donné envie de lire ce livre…

La lettre écarlate – Nathaniel Hawthorne

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Nathaniel Hawthorne – La lettre écarlate – Traduction de Marie Canavaggia –Gallimard 1954 pour la traduction française

Vignette Les personnages féminins dans l'ecriture masculineDans l’Amérique puritaine de l’époque coloniale, il ne fait pas bon enfreindre l’un des dix commandements. Les dignitaires ecclésiastiques  règnent en despotes sur la petite communauté de protestants de Nouvelle-Angleterre et gouvernent d’une main de fer leurs ouailles. Hester fera les frais d’une loi d’airain qui condamne les femmes adultères. A midi, sous un soleil de plomb, son bébé dans les bras, elle doit subir la réprobation de la foule sur l’estrade où autrefois on condamnait les criminels au pilori. Pour stigmatiser son infamie, une lettre A pour Adultery devra être cousue sur sa poitrine.

Ce passionnant roman, dont l’héroïne, magnifique, est digne des tragédies antiques, posent autant de questions sur la forme que sur le fond.

Lorsqu’un écrivain est prisonnier du carcan idéologique de son époque, ou de son propre système de croyances, comment ses personnages peuvent-ils évoluer ?

Un puritain hommes de lettres doit-il, avec ses semblables, condamner la pauvre Esther coupable d’infidélité, ou peut-il lui assurer une certaine rédemption tout en condamnant sa faute ? Il faut ajouter que pour le protestantisme, issu de Calvin , « Le salut revient à ceux que Dieu a élu « par sa seule bonté et miséricorde en JCNS, sans considération de leurs œuvres, laissant les autres en icelle, corruption et damnation pour démontrer en eux sa Justice comme ès premiers il fait luire les richesses de sa miséricorde », dit le texte. (source Wikipédia). L’homme ne peut se sauver par ses propres œuvres.  Je ne connais pas assez ces théories du puritanisme religieux mais elles doivent avoir leur importance. Esther aurait pu s’enfuir, refuser de porter cette lettre infamante – la loi humaine n’est pas strictement identique à la loi divine – mais elle choisit, par amour, de porter le poids de son acte. Elle le revendique même car elle a agi par amour contre la loi des hommes. Elle l’a placé au-dessus de toute loi. Cette pesanteur lui vaut la grâce. Elle symbolise le libre arbitre de l’individu.

Dans ce système de valeurs, on peut tout de même être assuré d’une chose : le crime ne peut être récompensé par le bonheur des amants ici-bas. Aussi le personnage d’Esther, acquiert-il une dimension tragique. Elle doit assumer le poids de sa faute et expier son crime pour pouvoir être sauvée. Toutefois le talent de Nathaniel Hawthorne lui permet de dépasser ses propres impératifs catégoriques : tout d’abord son expérience personnelle lui a fait rencontrer Melville qui se soucie comme d’une guigne des conventions, et dont ses nombreux voyages ont éclairé les vues, et sa propre réflexion  comme sa sensibilité comprennent les élans et la personnalité d’Esther. Pourrait-il dire comme Flaubert le disait de sa Bovary, « Esther, c’est moi » ?

Ce roman est un conte chrétien fantastique, le malin y fait des apparitions remarquées et les sorcières se réunissent la nuit dans les bois. De quoi frissonner un peu ! L’intensité dramatique naît ici du conflit entre le devoir et l’amour, entre l’individu et la société, entre la loi morale et le sentiment. Esther regrettera-t-elle ses élans amoureux, la punition aura-t-elle été pédagogique ? Je vous laisse lire le roman…

En tout cas, un très beau personnage de femme…

M’ont donné envie de lire ce livre : Nadael (mais je n’ai pas retrouvé son article) et  Annie qui a écrit un billet passionnant dans lequel elle nous apprend, entre autres, que ce personnage d’Hester a été inspiré par l’histoire vécue par Elisabeth Pain.

Nathaniel Hawthorne – une voix pour les femmes ?

Nathaniel_Hawthorne

« En vérité, la même sombre question lui montait souvent à l’esprit à propos de la race entière des femmes. Quelle est la vie qui vaille la peine d’être vécue même par la plus heureuse d’entre elles ? En ce qui concernait sa propre existence, Hester s’était depuis longtemps arrêtée à une réponse négative et avait écarté la question comme réglée. Une tendance aux spéculations de l’esprit, si elle peut lui apporter de l’apaisement comme à l’homme, rend une femme triste. Peut-être parce qu’elle se voit alors en face d’une tâche tellement désespérante. D’abord le système social entier à jeter par terre et reconstruire; ensuite la nature même de l’homme – ou de longues habitudes héréditaires qui lui ont fait une seconde nature – à modifier radicalement avant qu’il puisse être permis à la femme d’occuper une position équitable. »

Nathaniel hawthorne – La lettre écarlate – Folio classique.

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Orphelin de père, né en 1804 dans une famille puritaine de Salem, Nathaniel grandit avec sa mère, veuve austère, loin des agitations du monde.

Après ses études, il devient rédacteur pour un périodique, puis entreprend une carrière littéraire dont les premiers essais seront des échecs. Influencé par sa femme, Sophia Peabody, il partage un temps son goût pour le transcendantalisme. C’est en 1850, avec La Lettre écarlate que le succès lui sourit enfin. L’année suivante, « La maison aux sept pignons », et, un peu plus tard, « Le livre des merveilles » consacreront sa renommée littéraire.

Malade, il meurt en 1864 dans les bras de son ami Pierce.

Son écriture fortement imprégnée par l’imaginaire théologique de son temps, n’en contient pas moins une étude de la condition humaine, une critique parfois sévère du puritanisme et sinon une psychologie des personnages, du moins la prise en compte de leurs états de conscience et de leur intériorite.

Ce livre a été adapté au cinéma :

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La garçonne de Victor Margueritte / Sulfureux ou avant-gardiste ?

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Le roman « La garçonne » fut très célèbre en son temps, best-seller des Années Folles, sulfureux et provocateur pour certains, moderne et avant-gardiste pour d’autres,  il déclencha autant d’intérêt que d’indignation et valut à Victor Margueritte (1896-1946) d’être radié de la Légion d’honneur.

Écrit en 1922, dans une société très imprégnée des valeurs morales héritées du catholicisme, et de manière plus générale de la culture judéo-chrétienne, les thèmes abordés par Victor Margueritte avaient de quoi enflammer l’opinion, et choquer cette France bien-pensante de l’après-guerre, qui avait renvoyé les femmes à leurs fourneaux, et les avait de nouveau assignées à leur fonction reproductrice. Il  fallait, n’est-ce pas, repeupler la France. Et où allait-on, je vous le demande, si on les laisser se perdre dans des amours saphiques improductives, ou dans une vie de dissipation et de dérèglement des mœurs, peu propices à un foyer bien ordonné.

Mais il y a bien plus grave, car il s’attaque à la haute bourgeoisie parisienne, sans morale, menant une vie de débauche, derrière la façade hypocrite de la civilité bourgeoise. Et si cela n’était pas assez, il dénonce « les profiteurs de guerre » qui se sont enrichis sur le dos des poilus.

On peu supposer qu’après avoir  chargé la barque, Victor Margueritte ne dut pas être vraiment surpris par la riposte de ceux qui, après tout, détenaient le pouvoir. Toutefois la censure produisit son effet, elle relança la curiosité pour cet ouvrage qui sentait le soufre, et les ventes s’envolèrent.

Pour tout dire, elles dépassent même la série des Claudine publiées par Colette.

La coiffure à la « garçonne » deviendra le symbole de la liberté, virilisation des femmes ou indifférenciation des sexes qui permet d’aborder également la bisexualité et le lesbianisme. Comme on le voit, Victor Margueritte fait feu de tout bois.  Il remet en cause l’ordre établi, les préjugés et le pouvoir, traditionnellement chasse gardée des hommes. On comprend l’ampleur de la riposte.

Monique Lerbier, son héroïne, est indépendante financièrement grâce à son métier de décoratrice et aime comme les garçons, c’est-à-dire,  librement, pour sa seule satisfaction sexuelle, sait s’abandonner à tous les plaisirs et tient à choisir librement son destin.

Victor Marguerite féministe ?

Selon Yannick Ripa, qui écrit une préface absolument passionnante à ce livre,  il ne fut guère aimé des féministes qui tenaient à la respectabilité pour faire accepter leur mouvement, et ne souhaitaient pas que le libertinage soit associé à leurs luttes et dénature leur image. Lutter pour l’égalité des droits ne voulait pas dire coucher avec n’importe qui, voire à plusieurs, ou remettre en cause la monogamie institutionnelle.

L’ouverture d’esprit de Victor Margueritte aura elle aussi ses limites et la morale sera finalement sauve. Le bonheur semble hétérosexuel, monogame et pour toujours. La chair est triste hélas, et point n’est besoin d’avoir lu tous les livres, pour en être complètement dégoûté. Les femmes ont besoin d’amour, qu’on se le tienne pour dit, et la maternité donne un sens à leur vie : sans enfants, quelle solitude !

Si ce roman a tant fait parler de lui, ce n’est pas pour son style, légèrement ampoulé mais pour sa portée iconoclaste, Victor Margueritt

French writers Paul (1860-1918) and Victor Mar...
French writers Paul (1860-1918) and Victor Margueritte (1866-1942) (Photo credit: Wikipedia)

e a fait vaciller sur leurs socles les vieilles idoles. Qu’il en soit encore aujourd’hui remercié !

« Monique Lerbier est heureuse : elle épousera bientôt l’homme qu’elle aime.Un soir, pourtant, elle le surprend en compagnie de sa maîtresse. Humiliée, elle se venge sur le premier venu, puis, au lieu de rentrer dans le rang comme ses parents le lui intiment, elle décide de prendre en main son destin et ses amours. Avec glourmandise, curieuse de tout, Monique va alors multiplier les expériences émancipatrices, avec des femmes comme avec des hommes qu’elle ravale au rang de simples reproducteurs ou de « belles machines à plaisir »

La voix d’Eilis – Brooklyn de Colm Tóibín

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Brooklyn – Colm Tóibín , Robert Laffont 2011, collection 10/18

Traduit de l’anglais(Irlande) par Anna Gibson

La voix d’Eilis

Colm Tóibín nous raconte l’exil d’Eilis à New York dans les années 1950. L’Irlande a connu plusieurs vagues d’immigration successives : les premières étaient dues à la famine, les suivantes sont plutôt d’ordre économique. Comment faire lorsque dans son pays on ne trouve pas d’emploi ? Les femmes commencent à s’émanciper et veulent avoir un travail qui leur assurera une indépendance financière, même si elles abandonnent souvent ce travail à leur mariage ou à la naissance de leurs enfants. Eilis a fait quelques études de comptabilité et espère un travail qui réponde à ses qualifications ; elle pense le trouver à Brooklyn sur la recommandation d’un pasteur, dans un quartier où existe déjà une forte communauté irlandaise. Elle ne trouvera, au début, qu’un travail de vendeuse mais prend des cours du soir à l’université afin de parfaire sa formation de comptable.

Elle rencontrera aussi un jeune italien qui la mettra face à des choix difficiles sur lesquels elles ne pourra pas longtemps tergiverser…

Ce récit est très linéaire. On suit le quotidien d’Eilis, son départ, son retour, ses pensées, tout cela orchestré de manière assez conventionnelle. On ne s’ennuie pas mais on ne palpite pas non plus. Eilis ne remet pas en cause l’ordre établi, ni les mœurs qui ont cours. Elle ne fait preuve ni de générosité, ni d’ouverture d’esprit. Elle accompagne cependant les changements de son époque sans résistance, alors que d’autres personnages dans le livre se montrent ouvertement racistes ou intolérants. Elle n’est pas une pionnière c’est certain, et se laisse davantage porter par les désirs des autres que par les siens propres, que ce soient ceux de son petit ami ou ceux de sa famille. Elle ne décide pas mais ce sont les événements qui décident pour elle ; elle ne veut ou ne peut pas lutter. A l’aube d’un nouvel amour, elle songe à divorcer, mais les conséquences que cela entraînerait la font facilement renoncer. On ne sait ce qu’elle deviendra mais on devine qu’elle sera profondément insatisfaite et qu’il lui faudra les épreuves ou la maturité pour changer sa vie. Elle a accompli pourtant quelque chose d’essentiel : des études. A gager donc que ce sera un atout dans l’avenir…

            Mon sentiment est très mitigé sur ce livre, d’autant que le thème est éculé , que de nombreux livres ont été écrits sur le sujets et que l’on n’apprend rien de nouveau. J’ai préféré le livre de Joseph O’Connor   L’étoile des mers qui, sur le plan de l’écriture lui est largement supérieur. J’ai passé cependant un agréable moment de lecture.

Au bonheur des dames – Emile Zola

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Le bonheur des dames s’inscrit dans la grande fresque naturaliste des Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire. Il étudie scientifiquement une famille sur laquelle pèse l’hérédité et la folie. Et les milieux sociaux dans lesquels évolue ses membres.

           Denise vient à Paris avec ses deux frères dont elle s’occupe comme une mère pour trouver du travail car ses parents sont morts et c’est à elle que revient la charge de s’occuper d’eux. Elle a « un visage long à bouche trop grande, son teint fatigué déjà, sous sa chevelure pâle »[1]. Zola rompt ainsi avec les description des héroïnes des romans populaires, qui ne sont que « magnifiques chevelures, regards superbes », visant à éblouir le lecteur par « une beauté superlative à l’aide de poncifs »[2]

Elle se rend chez son oncle drapier à Paris qui ne peut lui procurer du travail car ses affaires vont mal, malmenées par la concurrence d’un grand magasin « Le bonheur des dames » dirigées par Octave Mouret  qui rêve de conquérir le peuple des femmes. Il invente de nouvelles techniques d’intéressement de ses employés au chiffre des ventes en leur octroyant des commission sur le montant total des ventes, révolutionne l’art de l’étalage par de magnifiques mises en scène et ne cesse de vouloir agrandir son magasin, vendant beaucoup et à bon marché, l’intérêt étant de faire travailler le capital investi le plus de fois possible quitte à vendre à perte. Cette rotation rapide des stocks, les prix bas signent la mort du petit commerce qui succombe sous la marche du progrès. Des personnages hauts en couleur tiennent tête à l’ogre du « Bonheur des dames » et à son désir de puissance et de femmes.

Car il s’agit d’attirer les femmes et de les dominer, de les « allumer ». Ces femmes de la bourgeoisie du XIXe siècle, que l’on tient encore largement prisonnières de la sphère domestique, rompues à l’art de plaire, tout entières tournées vers les robes et les colifichets, armes suprêmes de la conquête et de la réussite sociale, vont devenir des victimes de la mode et les pionnières de la société de consommation. Car le prêt-à-porter naissant met à la portée de toutes les bourses ce qui auparavant était inaccessible. La consommation effrénée devient alors le moyen d’assouvir toutes les frustrations des femmes vouées à une vie morne et sans intérêt une fois leurs enfants élevés.

« Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. »[3]

Il n’en va pas de même pour celles qui sont obligées de gagner leur vie comme Denise, dans des conditions difficiles, treize heures par jour, sans aucune protection sociale. Les femmes de la classe ouvrière sont des proies faciles, obligées parfois de se vendre pour échapper à la misère en prenant un amant ou en se prostituant.

Octave Mouret, malgré son cynisme, est le type même de l’entrepreneur moderne  pour qui l’essentiel est de « vouloir et d’agir, de créer enfin »[4]

A la guerre commerciale, fait écho la guerre des sexes et la misogynie. Ainsi Mouret se targue-t-il d’élever un temple aux femmes, cherchant sans relâche « à imaginer des séductions plus grandes ; et derrière elle, quand il lui avait vidé les poches et détraqué les nerfs, il était plein du secret mépris de l’homme auquel une maîtresse vient de se donner. »[5]

La femme est reine dans son foyer, tous les achats domestiques lui reviennent, les étoffes couvrent son corps et le rendent plus désirable encore et Mouret à travers son commerce échauffe ces désirs et les manipulent.

Mais cette rivalité homme/femme se double d’une rivalité entre les femmes elles-mêmes, rivalités de classe ou rivalités dans la conquête d’un homme. Zola raconte ainsi qu’ « on se dévorait devant les comptoirs, la femme y mangeait la femme, dans une rivalité aiguë d’argent et de beauté. »[6]

Cette guerre perpétuelle préside aussi aux relations entre les vendeuses, chacune cherchant à prendre la place de l’autre afin d’acquérir plus d’argent et de pouvoir. Cette loi de la nature  qui est la loi du plus fort est aussi la loi qui régit les rapports humains et les rapports sociaux.

Mais Denise va contribuer à renverser cet ordre négatif et transformer Mouret. Car il y a tout au long de ce livre une très belle histoire d’amour.

Courageuse, intelligente, clairvoyante et fière, elle possède toutes les qualités, et refuse les avances de Mouret. Il va apprendre à nouer des relations avec les femmes basées sur la confiance et le respect alors qu’auparavant elles étaient pour lui des objet ou des proies. C’est à une conversion que l’on assiste alors et les autres femmes sont vengées ! Peu à peu, elle le conduit  à améliorer les conditions de travail dans une perspective de plus grande justice sociale et met en place des innovations en matière de protection .
C’est donc par la femme que se produit l’ultime conversion, par la grâce de l’amour aussi que le personnage masculin se transforme. Denise n’est pas d’une grande beauté mais ses qualités de cœur et sa vive intelligence en font une femme moderne et équilibrée. C’est la fin du XIXe siècle… Toutefois elle reste la mère avant tout, et il est assez significatif que son ascension professionnelle la conduira au rayon … pour enfants. On ne tord pas si facilement le cou aux préjugés, même si on s ‘appelle Zola.

Ce roman magnifique est à lire absolument ou à relire !

[1] Au bonheur des dames, p 13, éditions de la Seine 2005.

[2] Destins de femmes dans le roman populaire en France et en Angleterre au XIXe siècle.

[3] Au bonheur des dames, p 246, éditions de la Seine 2005

[4] Au bonheur des dames, p 75, éditions de la Seine 2005

[5] Au bonheur des dames, p 85, éditions de la Seine 2005

[6] Au bonheur des dames, p 325, éditions de la Seine 2005

Effi Briest – Theodor Fontane

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Le roman Effi Briest dépeint la condition des femmes dans la Prusse bourgeoise du XIXe siècle. Effi est un personnage complexe, à la fois victime d’un monde soumis aux lois des conventions morales, et à la faiblesse de son caractère et du manque de fermeté de ses valeurs.

Le baron von Innstetten demande la main d’Effi, fille de la femme qu’il a aimée autrefois et qui a refusé sa  demande en mariage pour lui préférer un meilleur parti. Il a une quarantaine d’année et Effi à peine dix-sept ans. Il est devenu un fonctionnaire embourgeoisé, et ne manque pas d’ambition. Effi va se soumettre à la décision de ses parents et se marier sans amour. Bien qu’elle juge le baron trop âgé, elle se laisse séduire par son ambition et sa position sociale. Par ennui, elle commet l’adultère avec un homme qu’elle n’aime pas véritablement. Cette liaison est découverte quelques années plus tard , et ostracisée par toute une société régie par un monde soumis aux lois des conventions morales, commence alors la descente aux enfers de la jeune femme…

Ce roman de la fin du XIXe siècle dépeint la situation des femmes de cette époque en Allemagne et en Prusse. La morale puritaine et son impératif de pureté exige des femmes un comportement exemplaire. Elles doivent être soumises et obéissantes et se montrer des mères dévouées. La sexualité des femmes est taboue puisqu’elles sont censées se consacrer exclusivement à la maternité. C’est pourquoi elles doivent être prudentes car elles sont à la merci de l’opinion et du qu’en dira-t-on dans une société qui se soucie uniquement du paraître. Leur comportement, leur tenue vestimentaire comme chacun de leur propos sont décortiqués par une bourgeoisie à la morale étriquée et préoccupée de plus en plus par les valeurs matérielles et l’argent.

Cette suprématie du paraître sur l’être engendre une grande hypocrisie sociale dont sont victimes d’abord les femmes parce qu’elles ne peuvent être socialement autonomes, mais aussi les hommes. Et chacun a sa responsabilité dans une certaine mesure dans ce qui lui arrive. Ici pas de naturalisme à la Zola, même si Effi cite « Nana » qu’elle n’a visiblement pas lu. Le déterminisme n’est pas total. Il y a des choses ou des orientations que l’on peut choisir.

Ainsi le personnage de cette cantatrice dans le livre qui vit des amours interdites et mène une carrière de chanteuse lyrique. Elle semble éprouver un certain bonheur. Ce qui pêche avec Effi, c’est qu’elle est faible et ne va pas au bout de la passion. Elle est perdue aussi par son ambition et son manque de courage. Mariée trop jeune, victime d’un mariage arrangé dont ses parents sont responsables, elle a pourtant le choix d’orienter sa vie dans une certaine mesure. Le mari détruit trois existences car il n’a pas le courage d’affronter le ridicule du mari trompé pourtant personne d’autre que lui ne connaissait la liaison de sa femme qui semblait avoir cessé depuis longtemps. Son code de l’honneur est le fruit de ses limites morales et intellectuelles.

 Car c’est par faiblesse ou par bêtise  que hommes et femmes dégradent les valeurs en conventions. Aucun amour ni générosité ne les irradient plus ; elles deviennent comme des écorces vides. Ainsi des parents renient leurs enfants, des amis leurs amis au mépris de la solidarité la plus élémentaire.

            Effi appelle peut-être un nouveau type de femme désireux de prendre en main son destin et dont la force et le courage moral permettra de briser le carcan des conventions sociales. On dirait en tout cas que c’est ce que Theodor Fontane appelle de tous ses vœux.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre car l’auteur observe finement ses personnages et il peint cette jeune femme avec beaucoup de tendresse même s’il marque les limites du personnage.. J’avais vu l’adaptation que Rainer Werner Fassbinder avait réalisée en 1974, classique du film de femmes dans la grande veine des mélodrames sirkiens. Mais les personnages mis en page, les fondus en blanc, les cartons se superposant à la voix du réalisateur donnent un récit un peu long et ennuyeux alors que le livre est tout le contraire.

Le chant à ma soeur – Yannis Ritsos

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Yannis Ritsos est né en Grèce, le 1er mai 1909, dans une famille de propriétaires terriens. Sa jeunesse est marquée par la ruine économique, des drames familiaux et de longs séjours en sanatorium. Proche du parti communiste grec, il associe la poésie à l’engagement politique et lie l’héritage du surréalisme aux forces vives de la culture populaire. Ses combats contre la droite fasciste, la prison, l’exil ne l’empêchent pas de mener à bien une oeuvre de premier ordre. il s’éteint en 1990. Ce recueil est le troisième publié par les éditions Bruno Doucey.

Biographie plus complète

Le chant de ma sœur édition bilingue Collection « En résistance » traduit du grec par Anne Personnaz, préface de Bruno Doucey, en librairie à partir du 02 mai.

Dans une belle préface, Bruno Doucey présente ce recueil d’un poète engagé qui à l’heure où sa sœur malade est internée à l’asile psychiatrique de Daphni, écrit ce long poème afin de conjurer la maladie,  détourner le mauvais sort et infléchir le destin par la seule force de la poésie et de l’amour.

«  Ceux qui aiment l’œuvre de Yannis Ritsos savent que la poésie, comme l’amour, possède une formidable capacité d’intervention dans la réalité. Loula sortira guérie de l’asile psychiatrique. »

Si l’on en juge par la beauté et la force des images, que le français ne semble pas altérer, alors l’écriture de Yannis Ritsos peut sans nul doute accomplir de tels prodiges. La lecture opère le même miracle, en nous, lecteurs, de nous faire ressentir la puissance de ce rayonnement.

Devant cette sœur tant aimée, qui fut son seul secours, à la mort de sa mère et après l’internement de son père dans un « asile » psychiatrique « tandis que les nuits bleues s’immobilisent recueillies en pleurant des étoiles », le poète s’agenouille : il n’est plus qu’« une fourmi meurtrie qui a perdu son chemin dans la nuit infinie ». Car elle est sainte, « ombre de la sainte vierge »,et possède d’ailleurs cette « aura de sainte » et un cœur capable de l’abnégation la plus totale.

« Tu ne savais qu’offrir,

Tous tes cadeaux

Tu les partageais

Et tes paumes

Son demeurées vides »

Elle est sa mémoire, le seul témoin fiable de son existence et la main sûre qui le guide, lui insufflant la force et le réconfort au milieu des combats :

« Quand je rentrais fléchi

par mes errances nocturnes

et par la morgue amère de l’isolement,

je trouvais le souper de l’amour

fumant sur la table

et la mémoire de l’enfance

-frêle papillon,

folâtrait autour de ta lampe.

Tu veillais

Attendant mon retour.

Et quand moi,

L’amant de l’Infini,

Je m’enfonçais dans les ombres

Et dans les doutes de l’éther,

Toi

D’un doigt chaleureux

A nouveau tu me montrais les traces sur le chemin

Je n’étais plus que cendre

Et tu recréais une forme humaine. »

Cette sœur dont l’amour le conduit à « entendre le pouls de l’humanité » en elle, lui apprend à aimer les Hommes, ses frères. En son cœur singulier, il apprend l’universel dans une fusion du sentiment et de l’éthique.

La figure du Christ apparaît, messianique : « de mes larmes, je lave vos pieds meurtris »

« Semblable au Christ sans paroles

j’entendais la trompette des cieux »

Avec ses seuls armes, lle poète devient « un simple grillon/qui pour toi chantera/les nuits de printemps. » Il accepte de descendre au royaume des morts (image d’Eurydice), accueille en lui la détresse et la souffrance de celle qui reste « les mains liées dans le dos » pour remonter vers la lumière.

Le poète de promettre alors :

« Et moi qui n’eus pas la force

de te sauver de la vie,

je te sauverai de la mort. »

J’ai comme émergé moi aussi de cette lecture, émue jusqu’au plus profond de mon être. Chacun aura sa lecture mais nul doute que l’émotion sera au rendez-vous. Et autre chose aussi de plus têtu et de plus tenace.

Laissons entendre toutefois celle de Bruno Doucey :

«[…] le poète compose ce texte empreint d’humanité et de tendresse au moment où sa sœur Loula traverse les heures les plus sombres de sa vie. Il y évoque la folie qui ravage cette petite compagne de l’enfance, se souvient de l’âge édénique où elle le réconfortait, écrit pour conjurer la peur et exorciser le mal. Par ce texte, né en pleine dictature, Yannis Ritsos se montre également solidaire de « tous les hommes affligés qui passent en silence ». Il sait que personne ne répond aux suppliques des peuples défaits , mais il chante. Et ce chant ouvre la nuit aux lueurs de la fraternité. »

Je remercie les éditions Bruno Doucey pour cette petite merveille.Yannis Ritsos est né en Grèce, le 1er mai 1909, dans une famille de propriétaires terriens. Sa jeunesse est marquée par la ruine économique, des drames familiaux et de longs séjours en sanatorium. Proche du parti communiste grec, il associe la poésie à l’engagement politique et lie l’héritage du surréalisme aux forces vives de la culture populaire. Ses combats contre la droite fasciste, la prison, l’exil ne l’empêchent pas de mener à bien une oeuvre de premier ordre. il s’éteint en 1990. Ce recueil est le troisième publié par les éditions Bruno Doucey.

Biographie plus complète

Le chant de ma soeur édition bilingue Collection « En résistance » traduit du grec par Anne Personnaz, préface de Bruno Doucey, en librairie à partir du 02 mai.

Dans une belle préface, Bruno Doucey présente ce recueil d’un poète engagé qui à l’heure où sa sœur malade est internée à l’asile psychiatrique de Daphni, écrit ce long poème afin de conjurer la maladie, de détourner le mauvais sort et d’infléchir le destin par la seule force de la poésie et de l’amour.

«  Ceux qui aiment l’œuvre de Yannis Ritsos savent que la poésie, comme l’amour, possède une formidable capacité d’intervention dans la réalité. Loula sortira guérie de l’asile psychiatrique. »

Si l’on en juge par la beauté et la force des images, que le français ne semble pas altérer, alors l’écriture de Yannis Ritsos peut sans nul doute accomplir de tels prodiges. La lecture opère le même miracle, en nous, lecteurs, de nous faire ressentir la puissance de ce rayonnement.

Devant cette sœur tant aimée, qui fut son seul secours, à la mort de sa mère et après l’internement de son père dans un « asile » psychiatrique « tandis que les nuits bleues s’immobilisent recueillies en pleurant des étoiles », le poète s’agenouille : il n’est plus qu’« une fourmi meurtrie qui a perdu son chemin dans la nuit infinie ». Car elle est sainte, « ombre de la sainte vierge »,et possède d’ailleurs cette « aura de sainte » et un cœur capable de l’abnégation la plus totale.

« Tu ne savais qu’offrir,

Tous tes cadeaux

Tu les partageais

Et tes paumes

Son demeurées vides »

Elle est sa mémoire, le seul témoin fiable de son existence et la main sûre qui le guide, lui insufflant la force et le réconfort au milieu des combats :

« Quand je rentrais fléchi

par mes errances nocturnes

et par la morgue amère de l’isolement,

je trouvais le souper de l’amour

fumant sur la table

et la mémoire de l’enfance

-frêle papillon,

folâtrait autour de ta lampe.

Tu veillais

Attendant mon retour.

Et quand moi,

L’amant de l’Infini,

Je m’enfonçais dans les ombres

Et dans les doutes de l’éther,

Toi

D’un doigt chaleureux

A nouveau tu me montrais les traces sur le chemin

Je n’étais plus que cendre

Et tu recréais une forme humaine. »

Cette sœur dont l’amour le conduit à « entendre le pouls de l’humanité » en elle, lui apprend à aimer les Hommes, ses frères. En son cœur singulier, il apprend l’universel dans une fusion du sentiment et de l’éthique.

La figure du Christ apparaît, messianique : « de mes larmes, je lave vos pieds meurtris »

« Semblable au Christ sans paroles

j’entendais la trompette des cieux »

Avec ses seuls armes, lle poète devient « un simple grillon/qui pour toi chantera/les nuits de printemps. » Il accepte de descendre au royaume des morts (image d’Eurydice), accueille en lui la détresse et la souffrance de celle qui reste « les mains liées dans le dos » pour remonter vers la lumière.

Le poète de promettre alors :

« Et moi qui n’eus pas la force

de te sauver de la vie,

je te sauverai de la mort. »

J’ai comme émergé moi aussi de cette lecture, émue jusqu’au plus profond de mon être. Chacun aura sa lecture mais nul doute que l’émotion sera au rendez-vous. Et autre chose aussi de plus têtu et de plus tenace.

Laissons entendre toutefois celle de Bruno Doucey :

«[…] le poète compose ce texte empreint d’humanité et de tendresse au moment où sa sœur Loula traverse les heures les plus sombres de sa vie. Il y évoque la folie qui ravage cette petite compagne de l’enfance, se souvient de l’âge édénique où elle le réconfortait, écrit pour conjurer la peur et exorciser le mal. Par ce texte, né en pleine dictature, Yannis Ritsos se montre également solidaire de « tous les hommes affligés qui passent en silence ». Il sait que personne ne répond aux suppliques des peuples défaits , mais il chante. Et ce chant ouvre la nuit aux lueurs de la fraternité. »

Je remercie les éditions Bruno Doucey pour cette petite merveille.

L a religieuse Diderot/Nicloux

film-la-religieuse

20 mars 2013

Réalisé par Guillaume Nicloux

Avec Pauline Etienne, Isabelle Huppert, Louise Bourgoin

Genre:Drame

Nationalité: Français, allemand, belge

Année de production : 2012
Le film : 
« XVIIIe siècle. Suzanne, 16 ans, est contrainte par sa
famille à rentrer dans les ordres, alors qu’elle aspire à  vivre
dans « le monde ». Au couvent, elle est confrontée à l’arbitraire de la
hiérarchie ecclésiastique :  mères supérieures
tour à tour bienveillantes, cruelles ou un peu trop aimantes… La
passion et la force qui l’animent lui permettent de résister à la
barbarie du couvent, poursuivant son unique but : lutter par
tous les moyens pour retrouver sa liberté. »

 
Le livre :

Vignette les grandes héroïnesLa Religieuse est un roman-mémoires achevé vers 1780 par Denis Diderot et publié à titreposthume, en 1796.

Au XVIIIe siècle,une jeune fille nommée Suzanne Simonin, »contrainte par ses parents de
prononcer ses vœux au termede son noviciat, entre dans la communauté des clarisses deLongchamp. Après la mort de la supérieure avec laquelle elle s’étaitliée d’amitié, la nouvelle supérieure Sainte-Christine, pour briserla désobéissance de la jeune fille (elle ne veut pas porter lesilice), l’accable d’humiliations physiques et morales, redoublées
lorsqu’elle demande à quitter le couvent…

J’ai lu que la propre sœur de
Diderot était morte au couvent. Il semble d’ailleurs que Diderot-la-religieusecette œuvre
contienne des faits historiques puisqu’une histoire
similaire avait défrayé la chronique de l’époque.

Ce livre est une dénonciation de la perversion d’un système, et plus particulièrement de la
clôture, qui maintient ensemble, dans la plus
grande promiscuité, en dehors des affections et  de la vie sociale, des
individus en état de carence affective.

Forcément l’oeuvre est polémique
et anticléricale pour l’époque mais de tels faits arrivaient parfois car les jeunes filles dont on ne pouvait assurer la dot, était souvent enfermées au couvent. Comme les femmes de la bourgeoisie n’avaient guère de salut en dehors du mariage, le couvent restait leur seule altternative. Elles vivaient dans un système largement coercitif.

Le film est vraiment très fort,en échappant à tout pathos et le jeu des comédiens est d’une grandejustesse. Moi qui ai parfois un débordement lacrymal au cinéma contre lequel je lutte vainement, j’apprécie beaucoup les films qui sollicite autant le coeur que l’intelligence. On est suspendu au destin de la jeune fille et la tension ne se relâche
qu’à la fin dans une détente bienheureuse. Enfin, on peut la laisser
et rentrer chez soi.

Nana de Zola

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Vignette les grandes héroïnesNée en 1852  dans une famille ouvrière,  Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau dont l’histoire est narrée dans L’Assomoir. Mère du petit Louiset à l’âge de 16 ans, elle ne peut subvenir à leurs besoins et se prostitue pour gagner un peu plus d’argent. Elle habite un appartement où son amant l’a installée ; ce qui ne l’empêche pas d’être dans la gêne. Les premières pages la montrent interprète principale de la « Blonde Vénus » au Théâtre des variétés (Vénus, identifiée à Aphrodite, déesse de l’amour et de la beauté est aussi connue pour ses frasques sexuelles et son infidélité conjugale1.)

 

Un de ses amants au chapitre 7 lit la chronique de Fauchery, intitulée la Moucje d’Or et qui rend bien compte de la théorie naturaliste, c’ « était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. »

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Si elle ne brille pas par son talent, sa sensualité affole tous les hommes : « Peu à peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la subissait. Le rut qui montait d’elle, ainsi que d’une bête en folie, s’était épandu toujours davantage, emplissant la salle. À cette heure, ses moindres mouvements soufflaient le désir, elle retournait la chair d’un geste de son petit doigt. » . La sexualité et le vice sont la marque de ce XIXe siècle à travers le personnage de la courtisane et de la maîtresse, qui symbolise la puissance érotique, femme excitante, à la fois soumise et menaçante, en marge de la société bourgeoise et victime d’un ordre social qui la maintient dans la dépendance de ses bienfaiteurs. La société judéo-chrétienne condamne la sexualité et ses plaisirs en dehors de la procréation, la fille de joie devient l’exutoire de désirs refoulés que la société capitaliste inscrit dans des rapports marchands.

            Elle est à la fois dévoratrice et fatale, parce qu’elle fait appel à l’interdit, aux désirs d’autant plus puissants qu’ils sont refoulés, entachés de culpabilité et d’une jouissance décuplée par un certain parfum d’aventure. Elle est tolérée car elle permet la pérennité d’un certain ordre moral dans lequel les femmes doivent arriver vierges et pures au mariage, pour ensuite se dévouer à la maternité. Elle représente ce qui est interdit à toutes les autres, soumise à la sexualité des hommes (personne ne lui demande vraiment ce qu’elle aime, elle).

            Mais selon Christian Mbarga, dans son étude passionnante sur les personnages de femmes des Rougon-Macquart, elle est aussi « la personnification et l’allégorie du mal qui ronge une époque toute entière : la quête effrénée des richesses et du plaisir en engloutissant tout sur son passage ».

A lire et à relire donc…

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1 Emile Zola : les femmes de pouvoir dans les Rougon-Macquart par Christian MBarga