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Le pur et l’impur – Colette

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Parler d'homosexualitéLe pur et l’impur a été écrit par Colette à l’âge de 59 ans en 1932. Publié d’abord sous le titre « Ces plaisirs… ». Il possède une dimension autobiographique et la narratrice est bien Colette qui convoque les amis passés, de Marguerite Moreno à Francis Carco, en passant par Renée Vivien et Edouard de Max. Cette autobiographie est aussi une tentative de réflexion sur la jouissance féminine et masculine, sur l’homosexualité, à la manière d’un moraliste, puisqu’il s’agit ici de nommer le pur et l’impur, mais à la manière d’un moraliste qui déjouerait tous les pièges de la morale en vigueur à l’époque. D’ailleurs, le pur est moins ce qui est moralement adéquat que ce qui sonne à la manière d’un cristal, la poésie de la rencontre, des sensations et sentiments, une sorte d’au-delà de la morale, « un infini tellement pur », car les mots aussi acquièrent une résonance, un tremblement de glace…

Il est hors de propos d’analyser ce livre, les quelques minutes dont je dispose n’y suffiraient évidemment pas.

Ce livre se présente comme une série de rencontres de Colette avec des amis ou inconnus qu’elle interroge ou qu’elle incite à la confidence. La première partie est celle qui m’a le moins plu, elle raconte la rencontre d’une femme avec son jeune amant dans une fumerie d’opium, le plaisir qu’elle simule pour le conforter dans son assurance de jeune mâle et sa conversation avec un Don Juan qui ne connaît des femmes que la conquête. Il est le misogyne dans toute sa splendeur et sa stupidité. Il est un consommateur qui se plaint de ses conquêtes, de leur donner trop et de ne rien recevoir en échange.

Les deux mondes, ceux des hommes et des femmes sont d’une hétérogénéité qui ne permet pas vraiment la compréhension ; elle fonctionne à la manière d’une frontière qui ne peut être franchie que temporairement dans le feu de la passion. La femme peut offrir son « brave corps de femelle » en même temps que sa vocation de « servante ». Le masculin est ici supérieur au féminin. Peut-être Colette a-t-elle simplement intériorisé les relations entre les hommes et les femmes de son temps. D’ailleurs elle le répète, à la fin du livre, elle est femme de « combat » et non de raisonnement. Enfin, les femmes indépendantes, intelligentes sont « viriles » et représente un danger d’homosexualité pour les hommes, affirme Marguerite Moreno.

La supériorité des hommes tient à leur statut mais ce sont des êtres profondément faibles, « … entends-les crier sous l’effleurement d’une coccinelle et le passage d’une abeille… ». L’organisation sociale repose en fait sur un malentendu, ce sont les femmes les plus endurantes et les plus fortes. La seule bravoure des hommes est de type militaire, dit-elle. D’ailleurs « le lent mâle écarté », « tout message de femme »devient clair et foudroyant.

La seule manière d’échapper à ce monde d’hommes, à sa violence, est l’homosexualité féminine qui est presque maternelle, car les relations sont de « protectrice à protégée », enveloppante. Elle raconte une très belle histoire d’amour entre deux jeux jeunes femmes anglaises de la bonne société au XVIIe siècle qui fuirent et se réfugièrent dans un cottage à la campagne pour y vivre toute leur vie ensemble.

Pas besoin de singer les hommes, d’être leur égale car une femme « qui reste une femme, c’est un être complet ». Il ne lui manque rien.

L’homosexualité masculine montre selon elle « qu’un sexe peut supprimer , en l’oubliant, l’autre sexe. » alors que les femmes lesbiennes le seraient souvent par dépit seulement « préoccupées de l’homme, détractrices hargneuses et apocryphes de l’homme ». D’ailleurs, ces dames en veston ont parfois un mari qu’elle rejoignent, sont souvent bisexuelles et se passent difficilement des hommes. Peut-être le statut de la femme à l’époque la maintient-elle sous la dépendance des conjoints.

 J’ai pris beaucoup d’intérêt à la lecture de ce livre qui , selon Colette, était son meilleur livre. Il est un témoignage important sur son époque et certains passages m’ont vraiment emportée.

Les plaines de l’espoir Alexis Wright

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Ce livre retrace l’histoire de quatre générations de femmes aborigènes dont les vies furent inextricablement liées à l’histoire de la dépossession des terres des Aborigènes mais aussi de la politique d’assimilation qui fut menée à leur encontre, par les Blancs. Les femmes sont dans ces cas extrêmes les plus vulnérables puisqu’elles sont les premières à assurer la filiation. Il faut savoir que nombre de métissages en Australie furent le résultat de viols et d’enlèvements.

«Les enlèvements, les viols sont le grand problème de l’Australie. Ces métissages sur plusieurs générations ont produit des gens qui ne connaissent plus du tout leur identité», explique Marc de Gouvenain, son éditeur chez Actes Sud à un journaliste de Libération.

Ivy Koopundi Andrews est ainsi séparée de sa mère à l’âge de sept ans pour être placée dans une institution catholique. Elle devient l’esclave sexuelle d’Errol Jipp, le pasteur de la mission, et subira plus tard la violence extrême de son mari. Sa vie ne sera qu’une longue descente aux enfers dans un climat hallucinatoire. Femme, elle est doublement victime, des missionnaires puis ensuite des membres de la communauté Aborigène qui la rendent responsable des malheurs qui surviennent à St Dominique. Quel que soit le cadre, tout est affaire d’interprétation : des corbeaux qui se posent sur un arbre et restent plusieurs jours d’affilée, animal symbolique liée à la mort, une série de suicides, et voilà que l’on tient l’explication et du même coup la coupable.

Ivy trouvera-t-elle la paix ? En quelle lieu sera-t-elle réconciliée ? Sa fille puis sa petite fille, à la recherche de leurs racines noires se lanceront elles aussi dans la quête de leur identité volée.

Dans une Australie raciste dans cette première moitié du XXe siècle, impossible de contracter une union mixte. Les amours entre Noirs et Blancs sont condamnées à l’échec, les femmes abandonnées. Les femmes blanches ne sont pas en reste et défendent leur territoire et leur statut : « Quel culot elles ont ces noires, d’aller se pavaner, attifées comme des grues, sous le nez des nôtres ! »

Dans les couples Aborigènes, se prolonge la violence de la colonisation, les époux ne se sont pas choisis, ou plutôt ce sont les hommes qui choisissent : le pasteur et le futur époux. La femme est l’objet du contrat et n’a pas voix au chapitre.

Ainsi sont traitées parfois les femmes dans les cas les plus extrêmes : châtiée « à coups de badine et de sermons », disposant d’un peu d’eau et de nourriture, attachée par des cordes, le temps d’être matée, pour la nuit être attachée avec une chaîne pour chien.

Mais par ces femmes, aussi maltraitées soient-elles, se transmet parfois l’amour : « en secret, elle apprit aux enfants d’Elliot la joie de l’amour. Elle leur accorda le don de l’espoir. »

Il y a des portraits extraordinaires, ainsi cette danseuse du ventre, qui s’attache à faire surgir la beauté chez les patientes d’une institution psychiatrique auxquelles elles donne des cours, ou Bessie qui n’hésite pas à se départir des meilleures récoltes de son jardin, pour en faire pousser davantage la fois suivante afin de ne décevoir personne. Elle offre alors le fruit de ses récoltes à ceux, Noirs ou Blancs qui viennent lui demander.

Ces femmes n’hésitent pas non plus à se battre, comme des chiffonniers s’il le faut et à lutter pour faire entendre leurs voix.

Puissant récit, bouleversant témoignage, ce roman est portée par une des voix de femmes les plus puissantes de la communauté aborigène, Alexis Wright.Elle est née le 25 novembre 1950 à Cloncurry, Etat du Queensland . Elle publie Plains of Promise puis Carpentaria le 21 juin 2007. Elle a reçu le Miles Franklin Literary Award pour Carpentaria et quatre autres prix. Dans des entretiens qu’elle a accordés à la presse française, elle avoue ne pas parler le naanyi, la langue de ses ancêtres car elle n’était pas enseignée à l’école. cette langue est d’ailleurs en passe de disparaître. Elle raconte une enfance plutôt heureuse auprès de sa grand-mère qui lui racontait des histoires de la mythologie Aborigène de sa communauté. Mais elle n’en est pas moins ouverte à d’autres cultures , puisque elle-même a trois filles d’un mari Ukrainien !

Roman érotique : Alina Reyes « Le boucher »

alina reyes

« La chair du bœuf devant moi était bien la même que celle du ruminant dans son pré, sauf que le sang l’avait quittée, le fleuve qui porte et transporte si vite la vie, dont il ne restait ici que quelques gouttes comme des perles sur le papier blanc. Et le boucher qui me parlait de sexe toute la journée était fait de la même chair, mais chaude, et tour à tour molle et dure ; le boucher avait ses bons et ses bas morceaux, exigeants, avides de brûler leur vie, de se transformer en viande. Et de même étaient mes chairs, moi qui sentais le feu prendre entre mes jambes aux paroles du boucher. »

Bizarrement, c’est le livre de Martin Provost qui m’a fait penser à celui-là. Un livre érotique, au langage parfois très cru, où le sexe est d’une certaine sauvagerie, d’une grande puissance, et finement écrit aussi. La chair est triste hélas, mais parfois, parfois seulement. Il arrive aussi qu’elle parvienne à nous faire oublier pour quelques heures, quelques jours ou quelques mois le désespoir qui menace de nous faire la peau.

La jeune héroïne de ce roman souffre d’un terrible chagrin d’amour. Elle s’absorbe dans les courbes et les creux du corps. Un corps autonome d’où l’esprit est absent, un corps aveugle et plein, dans la vaine épaisseur de sa chair. Il n’y a pas d’amour dans ce roman entre les deux amants mais une tentative de captation obtuse, une attente fermée, sans ouverture.  En même temps qu’une jouissance forcenée.

La chair livrée à elle-même n’a pas d’autre horizon, elle forme une circularité tenace et exaltante tout en étant parfaitement désespérée, dans le sens où elle est totalement sans espoir.

Alina Reyes écrit véritablement bien et c’est à ne pas négliger dans un genre où il est très facile de se laisser enfermer. ( Alina Reyes est un pseudonyme tiré d’une nouvelle de Julio Cortázar, la Lointaine ou le journal d’Alina Reyes, l’histoire d’une femme qui part en quête de son double).

Doublement inspirée…

D’acier – Silvia Avallone : Magistral !

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Silvia Avallone D’acier – Liana Levi Piccolo 2011 (2010 pour la version originale), traduit de l’italien par Françoise Brun.

Il y a des livres à côté desquels il ne faut pas passer… « D’acier » est de ceux-là parce qu’il sait traduire les mutations d’une société en crise, et celles qui traversent l’existence avec un talent et une énergie remarquables.

Dans ce livre, il y a d’abord une respiration , la respiration d’une énorme usine, qui crache sa fumée noire, et dont les rugissements de l’acier en fusion, les soubresauts des engins rythment la vie de ceux qui travaillent en son sein. Une ville et un quartier ont poussé près de l’aciérie, au bord de la plage, et des barres d’immeubles abritent la vie des ouvriers. Leurs enfants passent les journées à la plage, souvent sans surveillance. Des trafics se font près des cabines de plage, les corps à moitié nus des adolescent se livrent au regard et excitent la convoitise.

L’Usine comme une bête monstrueuse cache dans ses entrailles des centaines de chats faméliques et tue parfois ses enfants, les accidents du travail ne sont pas rares, et des vies agonisent sous les pelleteuses. Un rail de coke permet de supporter ce travail épuisant et l’haleine torride de la bête. Mais la bête se cabre ; ce sont ses derniers moments, la crise de l’acier pousse les dirigeants à délocaliser et les licenciements s’abattent sur les gens comme de la mauvaise grêle. Tout un univers en déshérence, des êtres en perdition dans une société capitaliste qui fait naufrage et emporte tout avec elle.

Anna et Francesca, 14 ans, sont les reines de ce monde en perdition. Elles promènent leur beauté insolente sous les yeux des garçons, unies par une amitié qui semble indestructible mais qui bientôt va vaciller sous les premiers émois de l’adolescence. Chacune va devoir choisir son chemin, ses amours et la vie qui va avec.

Francesca est la plus fragile, en proie à ses démons qui la poussent vers la violence et le danger.

Le monde des hommes que décrit Silvia Avallone, jeune auteure de 25 ans au moment de la publication de ce livre, est violent et souvent destructeur. Violence aveugle qui s’abat sur des femmes souvent faibles et parfois complices. Elle n’épargne personne et sait parfaitement décrire l’autre violence, plus feutrée, de la soumission à l’inacceptable de la part de femmes incapables de protéger et d’écouter les signaux de détresse de leurs enfants. Pourtant elle ne juge pas. Elle décrit avec beaucoup de subtilité un système dont les rouages broient tout ceux qui opposeraient une résistance. Elle montre l’espoir toujours absurde qui fait office d’amour, l’espoir comme une petite pilule de Valium. On espère toujours que cela va s’améliorer, que l’autre va changer ou qu’on va trouver la force de partir.

Ce roman est magistral, brillant, le ton incisif, le rythme trépidant, la langue parfois un peu familière mais au service de la construction sans défaut d’un récit qui vous tient en haleine jusqu’au bout.

L’Antarctique – Claire Keegan

antarctique

Les femmes irlandaises des nouvelles de Claire Keegan semblent souvent courber l’échine, ployant sous le joug de la tradition et des hommes. Leur destin est tout tracé : «  élever correctement leurs fils, nourrir les poulets, couper le persil, tolérer le vacarme du match du dimanche ».

Dans la nouvelle « Les hommes et les femmes », une fillette demande à sa mère : « Pourquoi ils font rien eux ? » La mère répond « Ce sont des hommes », comme si cela expliquait tout.

Les révoltes sont souvent silencieuses, une telle apprend à conduire en douce, telle autre coupe la magnifique chevelure de sa sœur qui la traite comme sa bonne et les femmes ont assez de force en elles pour renoncer , s’il le faut, à leurs illusions.

            C’est risqué aussi parfois, très, comme dans cette première nouvelle où une femme prend pour amant un homme rencontré dans un bar (Antarctique). Mais la liberté et la passion sont à ce prix si l’on veut un jour lutter contre la peur du vide.

En effet, les personnages de Claire Keegan ne sont pas (seulement ) les victimes d’un patriarcat qui laisse la part belle aux hommes. Elles ne sont pas seulement alourdies par les grossesses, abîmées par les lessives, ou torturées par le désespoir.  Leur lutte est âpre et elles sont terriblement vivantes. Elles ne sont pas seulement des femmes qui attendent l’amour, mais elles vivent aussi pour elles-mêmes, tant pis si parfois il faut renoncer à l’amour. Car « le jour où on découvre qu’on a gâché dix ans de sa vie n’est pas une partie de plaisir. »

       Claire Keegan n’est jamais dans un manichéisme simpliste. Des femmes sombrent aussi dans la folie et nombre d’hommes ne sont pas plus à l’aise qu’elles dans le rôle qu’on veut leur faire endosser. Ce qu’elle montre, c’est le fonctionnement d’un système qui peut rendre aussi les femmes perverses dans leur quête éperdue de séduction..

             En tout cas, c’est de cette manière que j’ai lu ces nouvelles, au style toujours ciselé, alerte et très bien rythmé.

Nella Larsen – Clair-obscur / Noire ET blanche ?

Clair-obscur

En 1927, à Chicago, se retrouvent deux amies d’enfance, perdues de vue depuis longtemps. Leurs caractères et leurs ambitions sont très différents ; on peut même dire que tout les oppose, hormis le fait d’être suffisamment claires de peau pour passer pour blanches, alors qu’elles possèdent du sang noir toutes les deux. La ségrégation, depuis les lois de Jim Crow, obligent noirs et blancs à vivre séparés, et le métissage n’existe pas. Dans l’Amérique ségrégationniste, on est noir ou blanc et il faut choisir son camp. La belle et sulfureuse Claire a épousé un Blanc raciste, en lui cachant ses origines, et vit dans la hantise d’être découverte. Irène a choisi une autre voie : elle est devenue une mère de famille respectable et revendique au contraire son appartenance à la communauté noire. Son amie l’exaspère et la fascine à la fois. Toutes les deux, de chaque côté de la colour line, sont la proie conscience ou inconsciente d’une terrible quête identitaire.

 

Ces deux femmes possèdent une complexion claire qui leur permet de passer pour blanches et peuvent être prises pour des Espagnoles ou des Italiennes au teint mat.

Irène a choisi : son mariage avec un homme qui ne peut pas « passer » pour blanc et le le fait d’être mère de deux fils dont l’un est foncé fait d’elle une mère de famille respectable. Elle  côtoie le gratin des cercles de Harlem, et mène une vie de femme installée et bourgeoise. Sa vie est toute tracée dans les limites qui lui sont imposées, sans danger.

Claire, dont le prénom est suffisamment symbolique est une femme inquiète et troublée dont la vie peut basculer à tout moment. Moralement, elle est du mauvais côté, elle ment et trompe son monde. Pour autant Irène est-elle vraiment plus intègre ? Ne cherche-t-elle pas, au fond, à préserver les apparences, en sacrifiant tout à la sécurité et à la routine, déterminée à faire le bonheur de sa famille sans vraiment penser à elle-même ?

On peut condamner Claire, qui pour « passer » a accepté des compromis qui la déchirent mais elle représente aussi « le risque, l’audace, l’avenir ». Elle est tout le temps sur le fil du rasoir et joue un jeu dangereux. Elle veut pourtant être des deux côtés de la ligne car elle veut retrouver la communauté noire. Elle veut retourner à quelque chose, mais quoi ? Qu’est-ce que l’identité, qu’est-ce qu’une race , puisque cette question est cruciale à l’époque ? La réponse n’est jamais donnée, mais diffractée à travers quantité de situations et de problèmes.

La question morale de la trahison et du mensonge se pose des deux côtés de la colour line. Trahir une communauté ? Se trahir soi-même ? Irène n’est-elle pas elle aussi dans le compromis, au sein de cette bourgeoisie noire qui « singe » parfois la communauté blanche et se tient sagement à l’intérieur des limites qui lui ont été fixées ? Que représente la loyauté ? Et la liberté ?

En ces temps de ségrégation, l’engagement est une nécessité pour lutter contre l’oppression, la lutte pour les droits un engagement politique qui a véritablement un sens.

Alors pourquoi rester sur cette « fine » line ? Pour ne pas se laisser enfermer ? Pour ne pas avoir à choisir et pouvoir affirmer, je suis noire ET blanche ?

Ce livre est passionnant par les questions qu’il pose avec intelligence et finesse. Un peu moins de deux cent pages, mais une maestria qui m’a parfois laissée sans voix. C’est un roman éminemment philosophique qui posent les problèmes et les met en situation.

« Passing » , ou Clair-obscur est un classique maintenant de la littérature américaine qu’il faut absolument connaître.

Je dédie cet article, avec tout mon amour, à une superbe jeune femme noire ET blanche, métisse, Héloïse.

Nella Larsen et la colour line, auteure métisse dans l’Amérique ségrégationniste des années de l’Entre-deux-guerres

Nella Larsen Etre femme a longtemps constitué un handicap pour être publié, mais être femme et métisse dans la société américaine du début du XXe siècle était une véritable gageure. Nella Larsen, née d’une mère danoise et d’un père antillais, seule métisse d’une famille recomposée, devient l’une des figures de proue de la « Renaissance de Harlem » (ou New Negro Movement), renouveau de la culture afro-américaine, dans l’Entre-deux-guerres (entre 1919 et 1930) dont le foyer est à New York. Ce mouvement est panafricaniste, d’inspiration socialiste, luttant contre le racisme et le paternalisme envers les noirs. La littérature noire américaine (mais aussi la peinture et la musique) se diffuse en dehors de l’élite noire américaine et gagne une reconnaissance de plus en plus affirmée.

Dorothy West, une autre des femmes écrivains, publie quant à elle « The Living is easy » où elle décrit la vie d’une famille noire aisée. En général les auteurs de la Renaissance noire américaine valorisent l’identité noire américaine. Tous les genres sont exploités, pamphlets, articles de journaux, romans, ballades et des travaux d’historiens noirs redonnent une place à la contribution des noirs à leur culture et leur destin.

En 1925, une autre de ses compatriotes, Zora Neale Hurston, écrit « Colour Struck » dans le magazine « Opportunity Magazine » et invente l’expression « Negrotarians ». Elle écrivit « Their Eyes Were Watching God »traduit en français sous le titre Une femme noire). Elle fut diplômée d’Antropologie après avoir fréquenté l’Université et créa le magazine « Fire » avec Langston Hugues et Wallace Thurman. Elle s’intéressa au folklore noir américain répondant ainsi au débat qui agitait cette communauté d’intellectuels, à savoir si la littérature devait être réservée aux élites noires ou intégrer la culture populaire.

Cette renaissance aura un impact majeur sur les intellectuels noirs dans les Caraïbes, l’Afrique de l’Ouest, et en Europe.

Et Nella Larsen dans tout cela ?

Clair-obscur, son deuxième roman, publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1929, et qui est devenu aujourd’hui un véritable classique, pose la question de la frontière, de la limite et de la difficulté de l’identité. Aux Etats-Unis, on est noir ou blanc, Barack Obama, est un président noir, alors qu’il est métis.

Née d’une mère danoise et d’un père originaire des Iles Vierges (propriété du Danemark encore à l’époque), Nellie est déclarée « fille de couleur » à la naissance. Sa mère se remarie et donne le jour à une seconde fille déclarée « blanche ». Nellie, puis Nella eut des relations familiales difficiles notamment avec sa sœur blanche. Sa mère, cependant tente de lui assurer une éducation, connaissant les difficultés dues à la ségrégation et l’inscrit en 1907 à Fisk, université noire de Nashville dans le Tennessee, dont elle est renvoyée après une année médiocre (voir la préface de Laure Murat au roman Clair Obscur, très riche et documentée). Elle fait en même temps plusieurs voyages en Europe où elle fréquenta certainement l’Université de Copenhague en auditrice libre.

En 1909, en réponse à une ségrégation qui se durcit, est créé le NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People), qui deviendra par la suite une des plus puissantes organisations de défense des droits civils.

Séparée de sa propre mère qui vit dans un quartier interdit aux noirs, Nella Larsen décroche un diplôme d’infirmières en 1915 et en 1919, elle épouse Elmer Imes, un des premiers noirs à avoir obtenu son doctorat de physique . Le couple s’installe à Harlem.

En 1923, elle passe avec succès son diplôme de bibliothécaire et devient responsable, de la section des livres pour enfants grâce au soutien et à l’amitié d’ Ernestine Rose, blanc militant et sympathisant. Puis Carl Van Vechten, bisexuel, ami de Gertrude Stein dont il sera l’exécuteur littéraire sera une autre rencontre déterminante. Elle lui donne à lire ses premières nouvelles et conquis, il la pousse à écrire un roman. Quicksand (sables mouvants) paraît chez Knopf en 1926, ce roman a pour thème le racisme d’une famille blanche mais aussi critique l’élite noire qui « singe » l’oppresseur.

La position d’une métisse, de part et d’autre de la Colour line, la conduit à rejeter toute injonction identitaire. Histoire en quelque sorte d’une femme ni noire , ni blanche. Le dernier biographe de Nella Larsen, George Hutchinson, fait observer que « Passing », son deuxième roman est l’histoire d’une femme blanche et noire. L’identité qui s’était établie en creux devient positive. De complexion claire, on peut « passer pour une blanche » et naviguer des deux côtés de la Colour line.

Mais à la fin du XIXe siècle, les lois Jim Crow, avec la fameuse « one drop rule » stipule qu’une seule goutte de sang noir suffit à considérer une personne comme legally black. On peut donc avoir l’air blanc mais être noir. L’identité devient beaucoup plus complexe à établir puisqu’elle repose sur quelque chose qu’on ne voit pas. Dans ce type de culture, un métis n’existe pas.

Cette réalité à la fois sociale et politique donne lieu à un motif littéraire, le tragic mulatto (a) dans les « passing novels » et permet de traiter la question de l’émancipation des femmes, des races et des classes. Une goutte de sang noir a , en effet, le pouvoir de vous faire déchoir. « The Quadroons » par Lydia Maria Child, premier texte du genre paraît en 1842. De nombreux romans continueront à alimenter cette veine. Nella Larsen va s’éloigner les lois du genre en exploitant le thème de la fine line, où tout se joue à un cheveu.

Il est passionnant de noter que Judith Butler a souligné combien « le non-dit qui frappe l’homosexualité converge dans l’histoire avec l’illisibilité de la négritude de Claire » , le personnage principal du roman. (Judith Butler, « Passing, queering : le défi psychanalytique de Nella larsen , Ces corps qui comptent, Amsterdam 2 009 p 180»

Qu’en est-il aujourd’hui de la color line, censée avoir disparu ? Toni Morrison est-elle seulement écrivain, ou encore et toujours une femme, et une femme noire comme le souligne certains des articles même les plus élogieux à son égard ?

(source Laure Murat, préface du roman Clair Obscur et Wikipédia pour les éléments relatifs à la Renaissance de Harlem)

Paroles de femmes Helen Keller

Helen-Keller

« Ne baisse jamais la tête. Garde-la bien haute.

 

Regarde le monde droit dans les yeux. »

 

Helen Keller (1880-1968) Educatrice et femme de lettre américaine

La vie d’Helen Keller fut tout à fait exceptionnelle. En février 1882, à 19 mois, elle contracte une fièvre qui la rend sourde et aveugle à la fois. Vers l’âge de six ans, une jeune éducatrice, Ann Mansfield Sullivan va s’occuper d’elle. Très gâtée par ses parents qui lui passent tous ses caprices, Helen n’obéit pas. Cependant, Ann lui apprend peu à peu la langue des signes en les dessinant dans la paume de sa main. Elle lui apprend ensuite à lire, à parler et à écrire. Forte de cette incroyable réussite, Helen étudie à la faculté de Radcliff College où elle obtient un diplôme. Elle crée alors une fondation pour les personnes handicapées et milite au sein de milieux féministes et socialistes. Elle étendra son action militante en écrivant des essais politiques, des romans et des articles de journaux.

Source : Wikipédia

Celles qui attendent de Fatou Diome / Les ventres de l’Afrique

celles qui attendent

En l’absence de leurs fils, migrant clandestins partis pour l’Europe, Arame et Bougna se débrouillent comme elles peuvent pour subvenir aux besoins des leurs. Coumba et Daba, jeunes épousées de leurs fils émigrés, se retrouvent seules, sans amour pour les soutenir dans leur combat quotidien pour la survie, sans possibilité d’améliorer durablement leur sort. Elles sont dépendantes de leur réussite  en Europe et des rares mandats qu’ils envoient pour rendre leur quotidien plus supportable. Dans la petite île au large du Sénégal où elles vivent, il n’y a pas de débouchés et pas de travail pour ceux qui restent.

 Fatou Diome donne la parole au femmes africaines restées sur leur île, « Celles qui attendent » les hommes partis dans la lointaine Europe au péril de leur vie dans des pirogues à moteur. Beaucoup n’en reviennent pas, d’autres viennent en vacances une fois l’an, d’autres encore préfèrent ne plus se souvenir qu’ils ont encore de la famille en Afrique.

Quant à la vie des femmes, le matriarcat en vigueur dans l’île n’adoucit pas leurs conditions de vie : soumises au mari, à la belle-mère, la vie d’une jeune épousée n’est pas de tout repos !

Le pire est pour celle qui attend, épousée parfois juste avant le départ des migrants clandestins, condamnée à la chasteté et aux travaux ménagers à la place de la belle-mère qui se décharge sur elle de toutes les corvées, impliquée malgré elle dans les rivalités entre les co-épouses. Celle qui attend est une mariée sans mari, une maîtresse sans amant, une mère sans enfant, ligotée par une promesse qui n’a pas la même valeur pour les deux partis. Et il faut encore faire bonne figure si le mari polygame revient avec une autre femme !

Le constat que dresse Fatou Diome sur les conditions de vie des femmes africaines est sans appel. La jeune femme doit obéir aux ordres du beau-père et de la belle-mère, supporter ses beaux-frères et ses belles sœurs, sans jamais montrer aucun signe d’impatience. Sa soumission doit être totale ; elle doit taire ses rêves et ses espoirs et son besoin d’être aimée. Quand elle ose se plaindre , la sentence tombe qui n’admet pas de réplique : «  Tu es une femme, les choses sont comme elles sont, ce n’est pas à toi de les changer ». Les gardiennes les plus jalouses de la tradition sont les femmes elles-mêmes qui perpétuent les coutumes sans se rebeller, alors même qu’elles en souffrent. Pourtant les jeunes générations, qui ont connu l’école, ont appris à lire et à écrire, rêvent de modernité et de changement. Ainsi, la polygamie qui engendre des souffrances affectives terribles est remise en question et les anciennes coutumes évoluent peu à peu sous l’influence également des modèles occidentaux pour le pire souvent et le meilleur quelquefois !

Le quai de Ouistreham – Florence Aubenas

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vignette Les femmes et la PenséeC’est curieusement une autre lecture  « La couleur des sentiments » qui m’a conduit à ce livre. Les femmes de ménage noires du roman sont indispensables mais invisibles pour leurs employeurs blancs. La femme de ménage a un statut particulier parce qu’elle est presque obligatoirement une femme et non qualifiée. Une femme qui n’a pas de qualification sait au moins faire le ménage si elle ne sait pas faire autre chose. A priori, on l’a éduquée pour tenir un foyer !

Florence Aubenas part à Caen en 2009 et s’inscrit au chômage avec seulement un bac sur son CV et de longues années d’inactivité due à son statut de femme au foyer. A Pôle Emploi, on lui propose de devenir agent de propreté dans des entreprises. Elle fait alors l’expérience du monde de la précarité où « on travaille tout le temps sans avoir de travail, on gagne de l’argent sans vraiment gagner notre vie. »

Ce livre est bouleversant parce qu’il nous plonge au cœur d’un monde inconnu pour la plupart d’entre nous, un monde où les valeurs ne sont plus les mêmes ou la misère n’est jamais loin de l’extrême pauvreté de ces travailleurs qui peinent à gagner 800€ par mois.

Une des femmes raconte qu’elle ne va pas chez le dentiste car c’est trop cher et qu’il est très difficile d’obtenir un rendez-vous lorsqu’on est titulaire de la CMU. Alors la jeune femme préfère laisser pourrir toutes ses dents jusqu’à ce qu’on les lui arrache toutes à l’hôpital et qu’on lui donne un dentier.

Dans ce monde-là, non seulement les employés fournissent un travail très dur physiquement mais en plus ils sont obligés de subir le mépris de leur employeur, je dirais même la férocité de ceux qui ont le pouvoir de donner quelques heures par ci, par là. Pour pouvoir gagner leur vie, les agents de propreté, en majorité des femmes, sont obligés de cumuler des contrats pour quelques heures et courent d’un poste à l’autre de 5 heures du matin à 22h00 le soir. Le statut d’ouvrier paraît alors le plus enviable parce qu’il assure des horaires de travail compatibles avec une vie de famille. Mais quid des entreprises ? Il n’y en a plus, raconte Florence Aubenas, les usines ont fermé, la France se désindustrialise, les entreprises délocalisent et les ouvriers se retrouvent au chômage sans espoir souvent de retrouver un autre emploi.

Les seules opportunités sont liées au nettoyage et à l’entretien. Et ces femmes sont non seulement mal payées mais exploitées puisqu’on leur demande souvent d’assurer des « missions » en des temps impossibles à tenir. Alors elles font des heures supplémentaires non payées pour ne pas perdre leur emploi.

Dans ce monde de la précarité, les loisirs consistent à rêver devant toutes ces choses hors de prix quand on ne gagne même pas le SMIC, on va se promener au centre commercial comme on irait se promener sur les Champs Elysées.

A l’issue de cette lecture qui m’a fait penser sur certains points au roman que je venais de lire, je me suis demandée comment s’opérait ce lien entre la féminité et la domesticité. Cela m’a intéressée.

Selon les différentes statistiques, les femmes occupent majoritairement des emplois dans le secteur des services « notamment dans des postes relationnels ou touchant aux fonctions domestiques (cuisine, ménage, soins, garde et éducation des enfants) ». Les femmes ayant obtenu le droit de vote assez tardivement en France ont longtemps été cantonnées aux sphères de la domesticité. Il est curieux de noter que des domaines d’activités où elles étaient minoritaires au début du siècle, l’enseignement primaire par exemple, ont été désertés par les hommes  lorsqu’ils ont été investis par les femmes. Il est intéressant de noter également que les interlocuteurs des enseignants sont majoritairement des interlocutrices. Cela est dû à une intégration depuis l’enfance des normes de différenciation sexuelle des tâches. Le contrôle social s’exerce autant sur les hommes que sur les femmes quant au respect. plus ou moins strict de la frontières entre les tâches féminines et masculines. Les tâches domestiques sont liées historiquement à la position subordonnée de la femme dans la sphère domestique.

          La division du travail entre l’homme et la femme est une construction sociale caractérisée par l’opposition « entre les actions continues et duratives, en général attribuées aux femmes, et les actions brèves et discontinues, en général attribuées aux hommes. »(Bourdieu)

Cette division sexuelle des tâches serait-elle naturelle ? Que nenni répond Pierre Bourdieu, c’est une construction fondée sur « l’accentuation de certaines différences et le voilement de certaines similitudes »[1] (Bourdieu, 1998 : pp. 13-21). Donc si l’organisation sociale tend à générer des codes régissant la différenciation des tâches, ces codes eux-mêmes peuvent changer et évoluer ; ils ne sont pas immuables. Voir l’exemple de ceux qu’on a appelé des papas « poules » ou de ces hommes qui osent affirmer leur goût pour la cuisine et les tâches ménagères . Cette division sexuelle des tâches a été renforcée par une façon de penser le monde de manière très dualiste : ce qui relève du domaine de l’esprit est noble, ce qui relève du corps, de sa finitude et de sa corruption est vil. Donc tout ceux qui nettoient, entretiennent ont forcément des occupations basses et serviles. Les mentalités évoluent mais c’est plus difficile peut-être qu’enlever des tâches sur le col d’une chemise !

Virginie Despentes King Kong Theorie

King Kong Théorie Grasset 2006

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Parler d'homosexualité Disons-le tout de suite, Virginie Despentes n’est pas consensuelle, sa langue est crue et sans détours, elle n’a pas peur de jeter des pavés dans la mare et sa pensée, souvent, est radicale. Moi, j’aime sa sincérité, sa virulence et sa force qui n’excluent pas la fragilité fondatrice de tout être humain.

King Kong théorie est une réflexion nourrie des expériences personnelles de l’auteure, celle du viol qu’elle a subi à 17 ans, de la prostitution qu’elle a exercée occasionnellement et de la pornographie, milieu dans lequel elle a travaillé et chroniqué des films.

Son texte est riche, porté par une grande énergie, et agit comme de la dynamite. Il est souvent drôle, très pertinent et polémique. Il est écrit pour toutes celles ou ceux qui ne se sentent en adéquation ni avec le discours dominant,  ni avec la place qui leur est assignée qu’il soit homme ou femme.

Ainsi dit-elle d’où elle écrit, « prolotte de la féminité », et pour qui elle écrit : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché de la meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas. »

En effet, hors de l’apparence, la femme n’a point de salut, dotée d’un physique ingrat, ou passée un certain âge, elle devient invisible aux yeux de la plupart des hommes.

Pourtant la révolution féministe a bien eu lieu, et les femmes aujourd’hui jouissent d’une liberté sans égale dans leur histoire. Pourquoi alors les inégalités subsistent-elles ? Pourquoi les femmes ne se servent-elles pas de cette puissance retrouvée d’exercer leurs talents et d’assouvir leur désirs ? Pourquoi sont-elles minoritaires en politique ?

Parce que tout un ensemble de discours pernicieux tenus « surtout par les autres femmes, via la famille, les journaux féminins, et le discours courant. » sur ce que doit être la féminité les entrave, comme si celle-ci n’était pas le produit de la culture et de l’histoire. Beauvoir est passée par là, et plus récemment Judith Butler.

Virginie Despentes essaie de montrer comment les hommes, comme les femmes en sont victimes, car si une place est assignée à la femme, une autre est assignée à l’homme. Les hommes oublient trop souvent que leur force enracinée dans l’oppression féminine a un coût : « Les corps des femmes n’appartiennent aux hommes qu’en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l’État, en temps de guerre. » Et tout ce qui leur est interdit depuis toujours , les larmes, la sensibilité et tutti quanti.

Comprendre ce qui nous aliène dans la distinction des rôles et des places , « c’est comprendre les mécanismes de contrôle de toute une population ». « Le capitalisme est une religion égalitariste, en ce sens qu’elle nous soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé comme le sont toutes les femmes. »

Ainsi dans l’expérience traumatisante du viol qu’elle a subi, Virginie Despentes affirme encore : « J’aurais préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce que l’on a inculqué à mon sexe […] plutôt que vivre en étant cette personne qui n’ose pas se défendre parce qu’elle est une femme, que la violence n’est pas son territoire, et que l’intégrité physique du corps d’un homme est plus importante que celle d’une femme. »

Toutes ces normes, ces codes assimilés tout au long de l’Histoire, font de la femme une proie et une victime et Virginie Despentes refuse tout cela. Même d’un viol, on peut se relever, car c’est nier le pouvoir absolu que s’arroge le violeur, même si elle admet de cet événement qu’ : « Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, ce qui me constitue. »

Quant à la prostitution, hypocritement vilipendée par les bonnes âmes de la société, elle est un mode des relations hétérosexuelles dans la société patriarcale. Le sexe est souvent tarifé, les femmes n’ayant souvent pas eu d’autre choix que s’assurer un bon mariage pour échapper à leur condition ou monter les barreaux de l’échelle sociale. Mais si la prostitution fait peur, selon elle, c’est que « le contrat marital apparaît plus clairement comme ce qu’il est : un marché où la femme s’engage à effectuer un certain nombre de corvées assurant le confort de l’homme à des tarifs défiant toute concurrence. Notamment les tâches sexuelles ».

Même chose pour la pornographie et le sort qui est fait aux hardeuses, qui parce qu’elles ont gagné leur vie en retirant un « avantage concret de leur position de femelles, doivent être publiquement punies. » Elles ont transgressé la place assignée à la femme, celui de la bonne épouse, de la bonne mère, de la femme respectueuse. Dans ces films faits par des hommes le plus souvent, elles ont une sexualité d’hommes, veulent du sexe et assument à cet égard une totale liberté. D’autre part, elles jouissent à tous les coups. La pornographie elle aussi est une atteinte à l’ordre moral qui est fondé sur l’exploitation de tous et des femmes en particulier : « La famille, la virilité guerrière, la pudeur, toutes les valeurs traditionnelles visent à assigner chaque sexe à son rôle. »

Pour finir, Virginie Despentes raconte sa « montée » à Paris, la réception de son œuvre par les critiques, leur violence, le mépris et le rejet qu’elle ressent plus violemment en tant que fille. Elle est trop « masculine », trop indisciplinée, trop violente. On ne lui pardonne pas la moitié de ce qu’on permet aux auteurs hommes. En gros, elle fait tache. (On tolère Bukowski un ivrogne obsédé sexuel, instable et chaotique parce que c’est un homme). Pas assez féminine, docile, servile. Mais qu’est-ce que  la féminité ?

C’est l’art de la servilité : « C’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans la pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort … »

Heureusement mon expérience n’est pas tout à fait celle de Virginie Despentes, et les hommes, la plupart du temps, ont été des amis (mais pas toujours non plus). Pourtant je comprends parfaitement ce qu’elle raconte quand elle explique comment chacun de nous est assignée à « son genre », comme s’il était assigné à résidence. Et combien il est difficile parfois d’oser, quand on est une femme. Simplement parce qu’on vous a dit ce que devait être une femme. Néanmoins la douceur est, à mon avis, une conquête féminine, et il est heureux qu’elle sache la donner, la communiquer. De la même façon, la douceur des hommes est signe de leur force, parce qu’elle suppose une maîtrise et un équilibre parfaits de toutes leurs pulsions; en ce sens  elle est l’exact contraire de la faiblesse. Un homme violent est faible, mais un homme qui accepte en lui sa douceur, montre sa force, inégalée.

Parfois les hommes et les femmes se rencontrent au lieu même de cette douceur en eux, qui est leur force. Et c’est heureux.

Joséphine Bacon, poétesse innue : Le Nord m’interpelle

Joséphine Bacon

 

Le Nord m’interpelle.

 

Ce départ nous mène

vers d’autres directions

aux couleurs des quatre nations :

blanche, l’eau

jaune, le feu

rouge, la colère

noir, cet inconnu

où réfléchit le mystère.

 

Cela fait des années que je ne calcule plus,

ma naissance ne vient pas d’un baptême

mais plutôt d’un seul mot.

 

Sommes-nous si loin

de la montagne à gravir ?

 

Nos sœurs de l’Est, de l’Ouest,

du Sud et du Nord

chantent-elles l’incantation

qui les guérira de la douleur

meurtrière de l’identité ?

Notre race se relèvera-t-elle

de l’abîme de sa passion ?

 

Je dis aux chaînes du cercle :

Libérez les rêves,

comblez les vies inachevées,

poursuivez le courant de la rivière,

dans ce monde multiple,

accommodez le songe.

 

Le passage d’hier à demain

devient aujourd’hui

l’unique parole

de ma sœur

la terre.

 

Seul le tonnerre absout

une vie vécue.

« Le Nord m’interpelle », Bâtons à message, Montréal, Mémoire d’encrier, 2009.

Cet extrait a été reproduit aux termes d’une licence accordée par Copibec.

– See more at: http://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/le-nord-minterpelle#sthash.tq0mBkHV.dpuf

Joséphine Bacon,  est née en 1947 , est une poétesse innue originaire de Betsiamites. Elle est également réalisatrice de films documentaires, parolière et auteure des textes d’enchaînement du spectacle de Chloé Sainte-Marie: Nitshisseniten e tshissenitamin. Elle a monté une exposition à la Grande Bibliothèque du Québec: Matshinanu – Nomades3.

Helle Helle – Chienne de vie / Eloge de la fuite ?

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Roman traduit du danois par catherine Lise Dubost, Editions du rocher, Le Serpent à Plumes, 2011 (230 pages)

« Bente plaque tout. Son appart, son mari. Elle échoue dans un endroit isolé au bout du bout du danemark. C’est là que Johnny et Cocotte la trouvent à un arrêt de bus. Ils l’adoptent. »

 Pourquoi Bente (si toutefois elle s’appelle bien ainsi) est-elle partie ? Elle semble au bout du rouleau et s’en remet au hasard, et se laisse porter par les événements. Sa fuite est sans but et sans projet ou peut-être ne désire-t-elle pas autre chose que se fuir elle-même, remettre le fardeau de sa vie dans d’autres mains. On dit bien prendre sa vie en mains, ce que Bente, à l’évidence ne peut plus faire. Souffre-t-elle de dépression ? Qu’est-ce qui l’a conduit là ?

Quelle responsabilité Bente a-t-elle dans ce qui lui arrive ? Ne cherche-telle pas seulement à s’oublier ? D’ailleurs dans le livre, elle prend les vêtements des autres comme si elle endossait leur propre vie, à la manière d une carapace. Elle veut s’oublier et devenir les autres.

Helle Helle décrit cette femme confrontée à la solitude et décrit l’ennui, ce qui peut s’en dégager. Le lieu est important car il est assez lointain et isolé pour qu’on ne puisse pas s’en échapper facilement. C’est un livre sur la désillusion, la chute vers le néant, mais aussi la quête de sens. Le personnage principal décide de suivre son chemin et vit les choses les unes après les autres. Elle se sent perdue mais aussi aimée et appréciée.

Cocotte et Johnny sont des personnages de la débrouille, assez loin du modèle scandinave. Ils portent en eux une fêlure, une blessure comme toutes celles qu’on porte en nous. Parce que simplement être humain a déjà son prix à payer. Et c’est en cela qu’ils nous semblent si proches. Personne n’est à l’abri d’une défaillance et parfois il est nécessaire de se porter les uns des autres. C’est en ce sens que le livre est lumineux à la manière de cette lumière si particulière des pays scandinaves.

Bente ne s’écroule pas, elle reste vivante. Elle se repose et reprend des forces…

Le récit, par de réguliers retours en arrière, raconte par bribes ce qui est arrivé à Bente. Par petites touches le mystère s’éclaircit, son destin devient presque palpable. Il lui arrive ce qui pourrait nous arriver à tous. La bonne nouvelle c’est qu’on en ressort vivant.

Helle explique que le style est primordial, qu’il faut écouter la langue, la laisser parler ensuite lorsqu’on la lit.

 

J’ai beaucoup aimé la lecture de ce petit livre, la façon dont Helle Helle approche ses personnages, son extrême délicatesse, la tonalité intimiste de l’écriture comme si soi-même on discutait avec les personnages.

Une petite recette:

Johnny a aussi préparé une salade aromatisé au curry avec du yaourt et des oignons hachés.

– Pour bien faire, il aurait fallu y mettre des pommes, s’excuse-t-il tandis que nous nous asseyons à table.

Helle helle est née en 1965 au Danemark. Premier écrivain danois à recevoir le prestigieux prix Per Olov Enquist, elle est traduite en 7 langues. Chienne de vie est son cinquième roman et le premier traduit en français.

 

Des nouvelles de la maison bleue – Hella S. Haasse

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Hella S.Haasse Des nouvelles de la maison bleue – traduit par Annie Kroon – Babel Actes Sud 2000

Deux sœurs se retrouvent pour quelques semaines dans la maison de leur enfance avant de la vendre. Elles ont vécu de nombreuses années à l’étranger et notamment en Argentine, patrie d’origine de leur mère.

Les deux sœurs sont en tout point dissemblables : Felicia épouse de diplomate a vécu dans l’enceinte protégée des ambassades, et n’a pas vraiment connu l’amour, alors que Nina engagée dans la résistance aux côtés des mères des disparus, a connu la passion aux côtés de Ramon Sanglar.

Les habitants du quartier commentent les événements qui surviennent sous la forme d’un chœur à l’antique. Car la vie tumultueuse de Nina Sanglar sert de révélateur aux aspirations de ses voisines et va provoquer toute une série d’événements qui va agiter la vie tranquille de ce quartier cossu.

Félicia doit faire face à des sentiments de solitude et de désillusion car elle se rend compte qu’elle a toujours cédé devant les désirs de son époux ; sa vie lisse a manqué de quelque chose d’essentiel. Elle a vécu dans une extrême dépendance à son mari sans la possibilité de réaliser ses aspirations profondes. La vie aventureuse de Nina, les épreuves qu’elle a subies, son tempérament passionné font d’elle l’icône d’une femme libre, autonome et maîtresse de son destin .

Les retrouvailles à la maison bleue vont dresser les deux sœurs l’une contre l’autre…

J’ai bien aimé la lecture de ce court roman, sans que ce soit pour autant un coup de cœur. La présence du chœur alourdit le récit et j’aurais volontiers sauté ces passages. Le caractère de Nina, les péripéties de sa vie font d’elle quelqu’un de très attachant, et l’affrontement entre les deux sœurs ne manque pas d’intérêt. Une lecture mitigée en fin de compte.

Fille d’un haut fonctionnaire colonial, Hella S. Haasse est née en 1918 à Jakarta et découvre les Pays-bas à l’âge de 20 ans pour faire ses études à Amsterdam. Elle ne reverra son pays natal que bien des années plus tard, cette expérience marquera sa vie et son œuvre et la nostalgie du paradis perdu sera l’un des thèmes de prédilection de son œuvre. Elle a reçu les plus hautes distinctions littéraires néerlandaises. Elle est l’auteur de nombreux romans dont L’Anneau de la clé. (source Evene et Actes Sud)

Leïla Sebbar : Travail de ménagère, travail d’écrivaine (1986)

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 Leïla Sebbar: Travail de ménagère, travail d’écrivaine (1986)

Texte de Leïla Sebbar

L’ordre de la maison est aussi tyrannique, jubilatoire ou meurtrier, que l’ordre de l’écriture.

Une femme est capable de souffrir, soudain, d’insomnie réelle, si la vaisselle a été oubliée dans l’évier, si le fond de la cocotte, brûlée par accident n’a pas été récuré énergiquement à temps, ou si elle n’a pas retrouvé, à la place où elle devait être rangée, au moment du grand nettoyage de printemps, la couverture d’enfant dont elle a absolument besoin, là tout de suite…

Tout objet domestique déplacé, contrevenant à l’ordre établi par celle qui fait le travail, au jour le jour, devient un objet de torture mentale. Et comme les objets ne manquent pas dans une maison…

sébastien Pignon

Pour une femme qui écrit, les obsessions ménagères se trouvent transposées dans sa pratique d’écrivain. L’emploi du temps, de l’espace, du corps domestique, les gestes pour corriger, décrasser, ranger, mettre et remettre en place, harmoniser, les manières qui accompagnent ces gestes, on les retrouve exactement chez la ménagère et chez l’écrivain. La production finale sera différente dans la forme et la fonction de l’objet, mais la similitude dans l’ordonnancement du matériel graphique pour le livre, ou du matériel ménager pour la maison est frappante lorsqu’on y regarde de près. Par ailleurs, les effets du travail d’écriture, pour celle qui a accompli les gestes appropriés suivant le rituel imposé à elle-même, la ménagère ou l’écrivain, qui a travaillé et organisé le travail, rituel dépendant des humeurs et des principes de la maîtresse d’oeuvre.

La ménagère comme l’écrivain, travaille pour un résultat quel qu’il soit, qui lui donnera la certitude ou l’illusion, comme on voudra, qu’elle a accompli une oeuvre aussi vitale qu’une oeuvre d’art. Par sa maîtrise sur les objets de ménage ou d’écriture, elle a réussi à faire une maison, à faire un livre; grâce à une conduite disciplinaire de maintien de l’ordre suivant ses propres critères esthétiques, elle a observé avec obstination son idée de l’harmonie, de la grâce, du charme d’une chambre ou d’une page écrite, d’une maison ou d’un livre.

Ainsi, elle a créé, elle a donné forme et force à un espace qu’on lit des yeux et du corps, livre ou maison.

Comme une maison, un livre est un lieu de vie, un lieu à vivre; même si on sait que la ritualité du ménage, de l’écriture protège contre la folie et la mort, contre l’angoisse de ce qui est à refaire chaque jour, on voudrait croire à l’éternité. Une maison, comme un livre, est un lieu de vie mouvant à créer et recréer sans fin, dans la joie ou le malheur.

Je ne peux écrire que si j’ai un matériel de travail accumulé depuis des mois, engrangé et rangé dans des sous chemises, chemises, cartons étiquetés, comme un fonds de maison complet et ordonné qui servira à alimenter les repas quotidiens. Fonds de maison disponible, à portée de la main, où on peut puiser sans perte de temps, au moment voulu. Fonds de maison conforme aux principes de l’Économie domestique, aux manies culinaires de la maîtresse de maison.

Les chemises volumineuses sont tout près, sur une table chinoise à deux étages, à gauche, prêtes à déverser, dans l’ordre, les notes nourricières pour les textes de longue durée. C’est dans la maison, dans une pièce de la maison, dans un coin de cette pièce, à une table ronde posée contre la fenêtre, que j’écris le mieux. Ailleurs, dehors, dans des lieux de passage, cafés, brasseries, gares, j’écris des textes brefs, je prends des notes, comme on mange dans un Mac-Do. Dans la maison, j’ai besoin d’être seule, sans enfant, ni personne qui me sollicite pour me détourner de mon attention obsessionnelle… Il me faut absolument, à droite de la table, le fouillis ordonné dans le temps, des panneaux où sont affichés, par étapes successives, les images, les objets disparates, indispensables à tel ou tel moment du travail: photographies de presse, cartes postales coloniales, étiquettes, timbres , écussons régionaux, cartes de géographie, paquets de cigarettes Camel, boutons de mercerie, plumes sergent-major, photographies d’enfance, paysages algériens… Je regarde ces panneaux surchargés, surpiqués d’épingles, comme on regarde une armoire ou un vaste placard qu’on ouvre largement pour le plaisir de voir, dans un certain ordre, la vaisselle ou le linge, disposés suivant l’emploi, la taille, la forme ou la couleur et par nécessité. Ces panneaux mythologiques ou réels changent avec le livre, comme varie l’agencement d’une pièce à vivre, d’une cuisine, d’une chambre, selon la saison, l’humeur, l’occasion, mais là aussi par nécessité.

Pour un travail de longue durée, il faut de longues journées, de

longues heures, un temps souple, étale qui s’organise d’après le désir et le besoin, comme lorsqu’on décide de préparer un plat, un dessert sophistiqués ou que la journée entière sera consacrée à la couture. Alors on se lève tôt, c’est un jour faste, on n’a pas envie de rester couchée. Seule dans la maison et dans le silence, la table de travail offerte, je vais écrire plusieurs heures de suite, longtemps, interrompue par un café italien au comptoir du Rond-Point, jusqu’à deux heures de l’après-midi. Je déjeunerai sans la radio, un peu vite et j’écrirai jusqu’au soir où je saurai qu’il est tard, parce qu’il fait presque nuit.

Le bloc de papier pelure blanc et lisse est posé en travers de la table, le stylo Parker noir à côté du bloc. J’aime écrire à la main et que la plume glisse, très vite, très longtemps sur la surface pleine de la page, presque sans marge. Je ne tape pas à la machine. Je ne veux pas apprendre. Je tiens à cet archaïsme, comme une ménagère qui se sert encore d’un moulin à légumes manuel alors qu’on lui a offert un robot-Marie efficace et rapide. Comme si j’étais plus près des mots, plus près de la matière avec ce vieux stylo ordinaire dont la plume s’est usée du côté gauche parce que je n’arrive pas à le tenir droit.

Je ne relis pas le jour-même ce que j’ai écrit; je réserve ce plaisir au lendemain matin où, à nouveau seule, je viendrai m’asseoir à la table, devant les feuilles écrites la veille. De la même manière, une femme en cuisine, en couture diffère le plaisir jusqu’à la jubilation finale, secrète, solitaire. L’objet est terminé suivant ses rites à elle, comme un enfant qu’on sort de soi, achevé, prêt à vivre avec les autres.

Texte paru dans Présence de Femmes:
Gestes acquis, Gestes conquis. Alger: ENAG, Hiver 1986.

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Une voix s’est éteinte : Ménie Grégoire

 

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 Ménie Grégoire, de son vrai nom Marie Laurentin, est décédée le 16 août à l’âge de 95 ans. Elle fut une célèbre animatrice radio sur RTL, dans une émission intitulée  Allô Ménie et contribua à libérer la parole des femmes de 1967 à 1982. Elle fit d’abord scandale en osant s’attaquer aux tabous pesant sur la sexualité féminine mais permit plus largement aux femmes (mais aux hommes aussi) d’évoquer leur vie intime..

Grâce à l’anonymat de la radio, ses auditeurs confieront  ce qui était vécu dans le silence et la solitude : les relations familiales, les affres de l’amour, la sexualité ( l’impuissance, la frigidité, l’homosexualité), la prostitution, et le féminisme naissant des années 70….

Sa vie fut liée aux mots dits mais aussi écrits.1965 : Le métier de femme, Plon ;1966 : La belle Arsène (roman), Plon ;1968 : Menie Grégoire. Passeport de couple, Club français des bibliophiles ;1971 : Les Cris de la vie, Tchou ;1972 : Menie Grégoire raconte, Hachette ;Persillon Persillette  ;Les Quatre Rois ;Le Petit Chaudronnier (illustrations de Paul Durand) ;Compère le Jo  ;1976 : Telle que je suis, ffont ;1978 : Les Contes de Menie Grégoire, Nathan ;1981 : Des Passions et des rêves, Laffont ;1983 : Tournelune (roman), Flammarion ;1985 : Sagesse et folies des Français, Lattès ;1987 : Nous aurons le temps de vivre, Plon ;1988 : La France et ses immigrés, Carrère ;1990 : La Dame du Puy du Fou (roman), éditions de Fallois ;1991 : Le Petit Roi du Poitou (roman) ;1993 : La Magicienne (roman) ;1996 : Le Bien-Aimé ;1998 : François Furet ;1999 : Les Dames de la Loire, Plon ;2002 : La Fortune de Marie, Plon ;2003 : Une affaire de famille, Plon ;2007 : Comme une lame de fond, Calmann-Levy ;2010 : La marquise aux pieds nus, éditions de Fallois, 2014 : Madame Roland.