Tous les articles par Anna G

Itinéraire d’une blogueuse (2)

john-manthaCela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé, d’avoir cette envie forcenée de parcourir une oeuvre, de la faire mienne, de la dévorer. Les lectrices, c’est bien connu, sont des ogresses plutôt mieux dégrossies que les autres. Elle a d’abord été une voix sur France Inter, un dimanche matin, il y a des mois, et puis un livre acheté in extremis à l’étal d’une librairie. Il est resté, mal rangé, écorné par quelques livres un peu jaloux, dans une bibliothèque bondée, où chaque livre lutte contre l’oubli et l’abandon.

Je lis parfois avec rage, rage de comprendre, rage de partager une écriture qui n’est pas la mienne. C’est ainsi que j’ai lu Gide, Sartre, Beauvoir, et Marguerite Duras. Un besoin de se perdre dans les mots d’un autre pour mieux se retrouver, parce qu’au détour d’une phrase, il peut se produire quelque chose d’irrémédiable et de définitif, l’abandon d’une vieille peau, un exil intérieur et une distance à soi. Et puis j’ai ouvert « Les filles » et je me suis laissé happer par ce flux, cette écriture sismique :« J’ai eu l’impression que je n’avais plus de coeur. Que tout avait sauté, comme les plombs, comme le noir se fait dans la tempête. »Et ces images : « On dirait que l’odeur était retenue, enfermée, qu’elle s’est condensée, épaissie, elle est formidablemen bonne, rassurante et pleine, on y entre comme dans de l’eau. »

Geneviève Brisac, un nom plein de rouleaux, de ressac et de profondeurs marines.

Brisac les filles

Ecrire dit-elle : Pauline Sales

pauline« Je considère l’écriture comme un accouchement de soi-même qui doit se renouveler régulièrement. C’est ainsi que l’on arrive à ce que l’on est véritablement, à rester fidèle à soi-même. J’admets que c’est difficile à tenir, mais écrire devient l’enjeu d’une vie».

Source : la voix le bocage

Un heureux événement – Flannery O’Connor

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Deux nouvelles composent ce recueil : « Un heureux événement » et « La Personne Déplacée » et sont extraites du recueil « Les braves gens ne courent pas les rues » (Folio n°1258)

  Dans la première nouvelle, Ruby semble être à un moment décisif son existence : on lui a prédit un heureux événement et elle attend avec impatience de déménager, de quitter son immeuble qu’elle ne supporte plus. Elle se sent malade, s’essouffle dans les escaliers et rêve d’une maison de plain-pied, où elle et son mari pourraient couler des jours heureux. Vertiges, nausées, l’immeuble semble être un vaisseau qui tangue dans lesquels les marches s’élèvent et descendent « comme une bascule ». Mais elle ne veut pas aller chez le docteur, elle n’a besoin de personne pour contrôler sa propre vie. Elle ne veut pas être comme sa mère qui à trente-quatre ans était déjà une vielle femme usée par les maternités. D’ailleurs Ruby n’a pas d’enfant. Elle maîtrise son destin.

Dans la seconde , Mrs. Mc Intyre a embauché une « Personne Déplacée », un Polonais qui a fui la guerre et les persécutions nazies avec sa famille pour l’aider à la ferme. Il se révèle un travailleur infatigable, un homme dévoué et les paysans et les Noirs qui se moquaient de son accent , heureux de trouver plus pauvre et plus démuni qu’eux, commencent à prendre peur

 

L’écriture de Flannery O’Connor sonde les reins et les cœurs, fouille au-delà des apparences les secrets les plus honteux, la méchanceté tapie au coin de l’âme.

Peu à peu, par petites touches, le portrait qu’elle brosse des personnages, laisse apparaître les failles, les non-dits, les Challenge-Genevieve-Brisac-2013souffrances qui les taraudent et les poussent à la cruauté.

La souffrance n’apprend rien. Elle ne rend pas plus compatissant, ni plus généreux, bien au contraire. Peur pour Ruby d’avoir la même vie que sa mère, peur d’être déclassé ou de perdre le peu qu’ils ont pour les employés de la ferme, cette peur taraude les personnage …

Prisonniers de leur propre aveuglement, ou de leur préjugés, ils semblent les seuls à ignorer ce qui les meut et ne semblent avoir aucune prise sur les événements. Leur liberté est illusoire ; ils sont esclaves de leur milieu, de leur ignorance ou du destin. Dans ce monde-là, il n’y a pas d’échappatoire…

L’écriture de Flannery O’Connor est d’une virtuosité extraordinaire, sa maîtrise du récit est implacable et elle conduit la crise jusqu’à son paroxysme . Du grand art …

Flannery O’Connor – L’histoire d’une vie (1925-1964)

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La vie des écrivains est la source où ils puisent la matière de leur
œuvre, elle est souvent révélatrice des difficultés qu’ils durent combattre, et de l’énergie plus ou moins grande qu’ils mirent à les faire tomber une à une avant de pouvoir écrire ou publier leur œuvre.

La vie de Flannery O’Connor fut relativement courte et marquée par la maladie, dont son père mourut, et qui la rendit infirme les dix dernières années de sa vie. Née en 1925, elle mourut en 1964 à l’âge de 39 ans. Très jeune, à 25 ans2, cette maladie congénitale se révéla et commença à détruire progressivement ses tissus. Conséquence de sa santé fragile, elle fut sédentaire et ne quitta sa Géorgie natale, que pour quelques séjours à l’Université de l’Iowa.

 

Son œuvre fut d’abord découverte en France avant d’être reconnue aux Etats-Unis. Elle a marqué
de son nom l’univers des lettres américaines par une œuvre de qualité, deux romans, le premier en 1952, La Sagesse dans le sang, et le second en 1960, Et cesont les violents qui l’emportent, et deux recueils de nouvelles, Les braves gens ne courent pas les rues en 1955,  et Mon mal vient de plus loin, Pourquoi ces nations en tumulte.

Des essais seront publiés après sa mort, en 1969, sous le titre « Le Mystère et les mœurs » puis un volume de correspondance L’habitude d’être.

 Elle appartint à une famille de tradition catholique dans un sud fondamentaliste protestant et sera, sa vie durant, hantée par le
mystère de la foi et le sens du mal
. Selon ses spécialistes, elle « dépeint un monde coloré peuplé de faux prophète et d’évangélistes miteux, de filles ou de fils uniques coupés de la vie et de la grâce par leur intellect, d’escrocs séduisants et de fous échappés de l’asile »1.

 

Son œuvre est constamment en réédition, vivante et toujours actuelle. Flannery O’Connor est considérée aujourd’hui comme l’une des principales romancières du Sud aux côtés de William Faulkner et Erskine Caldwell.

 Geneviève Brisac raconte dans « La marche du cavalier » qu’à ceux qui lui demandaient pourquoi elle n’écrivait pas d’histoires d’amour (et bien une femme ?), Flannery O’Connor répondait qu’elle écrivait ce qu’elle
pouvait, des histoires d’amour à sa manière puisqu’on n’écrit jamais rien d’autre que cela, et que pour celles qu’on qualifie de ce terme précisément, elle ne se sentait pas encore aguerrie. J’ai
trouvé cela émouvant.

       

English: Robie Macauley with Flannery O'Connor...
English: Robie Macauley with Flannery O’Connor at the University of Iowa in 1947. (Photo credit: Wikipedia)

Prix Artemisia 2013 pour la Bande dessinée féminine

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L’album de Jeanne Puchol, Charonne-Bou Kadir, remporte le Prix Artémisia 2013 de la bande dessinée féminine.

Traditionnellement remis le 9 janvier, jour de la naissance de Simone de Beauvoir, le Prix Artémisia de la bande dessinée féminine, qui distingue des BD réalisées intégralement par une ou des femmes. Et récompense Charonne-Bou Kadir de Jeanne Puchol, publié aux éditions Tirésias en mai dernier.

Charonne-Bou Kadir évoque les souvenirs des parents de l’auteure, deux Français d’Algérie pro-indépendance, dans un exercice mémoriel délicat. Très subjectif mais jamais manichéen, le travail de Jeanne Puchol emprunte des chemins graphiques variés et audacieux pour s’engager contre tout fanatisme.

Cet album remporte le prix devant  dix autres albums sélectionnés : Dessous de Leela Corman,En silence d’Audrey Spiry, Euclide de Cecily, Je suis bourrée mais je t’aime quand même d’Anaïs Blondet,  La Geste d’Aglaé d’Anne Simon, La Petite Peste philosophe de Vanna Vinci,  La Ronde de Brigit Weyhe, Le Livre des nuages de Fabienne Loodts, Les Filles de Montparnasse de Nadja, et Tu mourras moins bête #2 de Marion Montaigne.

L’itinéraire d’une blogueuse (1)

john-manthaDepuis que je tiens ce blog, une forme de passion est entrée dans ma vie ! La découverte, le frisson devant un trésor méconnu, l’émotion devant une voix oubliée ou celle qui me saisit à la lecture de ces vies ferventes et passionnées, ces vies tourmentées parfois, brisées souvent en des siècles où l’on ne faisait guère de place aux femmes écrivains.

J’ai l’intention de lire toutes ces oeuvres de femme en une dizaine d’années à peu près et d’explorer ma colonne de droite de manière assez systématique. Pendant les mois à venir, je vais me consacrer plutôt au dix-neuvième siècle. J’ai déja fait une très belle découverte : Olive Schreiner, dont la voix et la fureur a résonné particulièrement en moi et dont je parlerai plus tard dans ce blog, et pour le vingtième-siècle, Flannery O’Connor, dont la vie et l’oeuvre, écourtée par la maladie, est d’une force peu commune !

Schreiner_MainImage  Flannery O'Connor

Itinéraire d’une blogueuse (1)

Depuis que je tiens ce blog, une forme de passion est entrée dans ma vie ! La découverte, le frisson devant un trésor méconnu, l‘émotion devant une voix oubliée ou celle qui me saisit à la lecture de ces vies ferventes et passionnées, ces vies tourmentées parfois, brisées souvent en des siècles où l’on ne faisait guère de place aux femmes écrivains.

J’ai l’intention de lire toutes ces oeuvres de femme en une dizaine d’années à peu près et d’explorer ma colonne de droite de manière assez systématique. Pendant les mois à venir, je vais me consacrer plutôt au dix-neuvième siècle. J’ai déja fait une très belle découverte : Olive Schreiner, dont la voix et la fureur a résonné particulièrement en moi et dont je parlerai plus tard dans ce blog, et pour le vingtième-siècle, Flannery O’Connor, dont la vie et l’oeuvre, écourtée par la maladie, est d’une force peu commune !

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La marche du cavalier Geneviève Brisac

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L’écriture pour les femmes nécessite-t-elle encore aujourd’hui « un pas de côté » ? Sont-elles encore et toujours frappées d’illégitimité ? La création sexuée a-t-elle tant d’importance ?

C’est un débat qui a agité toute l’histoire des femmes et l’histoire littéraire. Leur position dans le Monde et dans la société, les interdits qui ont frappé leurs écrits pendant très longtemps, leur statut juridique jusqu’au XXe siècle, ont-ils eu une influence à la fois sur la diffusion des écrits des femmes et sur leur vision du monde ?

Toutes les recherches aujourd’hui prouvent les influences de tous ces facteurs sur l’écriture des femmes, ne serait-ce que pour la fureur et l’énergie qu’ont dû mettre certaines d’entre elles à vouloir s’en démarquer, et sur leur statut d’écrivain. D’ailleurs la plupart des écrivaines aimeraient bien qu’on oublie qu’elles sont des femmes pour ne retenir que leur œuvre ! Et cela a été le cas aussi pour d’autres catégories de gens, tenus par leur culture ou leur origine dans un certain mépris ou au mieux une inévitable transparence.

          Ecrire c’est pouvoir, et de nombreuses personnes, pour les motifs les plus variés furent écartées des sphères du pouvoir. Cette situation pour contraignante qu’elle fût a été aussi à l’origine d’un certain regard, a fait entendre des voix singulières « subtiles et légères mais aussi profondes et rebelles »  qui éclairent jusqu’à aujourd’hui le monde dans lequel nous vivons.

De Jane Austen à Virginia Woolf, en passant par Alice Munro et Karen Blixen, Geneviève Brisac approche l’énigme de la création sexuée et dénonce ce qui parasite toute création, l’attention à celui qui écrit, non à son œuvre même, mais à ses excès : « Qui parle ? Est-il, est-elle célèbre, glamour, sexy, barbare ? Est-il, est-elle prodigieusement riche, ou extrêmement pauvre ? »

Ce livre, pour être assez court (135 pages en poche), n’en est pas moins dense.

Geneviève Brisac part d’une constatation : « Elles sont sympathiques, elles n’écrivent pas nécessairement comme des savates, elles ont un souffle quelquefois, et même une vision très rarement quand elles sont mortes…mais….elles font partie d’une autre catégorie. […]Les livres des femmes sont lus (par les hommes( d’un point de vue différent. Implicite ou explicite. Comme l’expression d’une minorité. » Et quand il s’agit de faire des classements, des hiérarchies, des anthologies, et bien elles y sont peu ou parfois pas.

Geneviève Brisac parcourt les œuvres de Virginia Woolf,Jane Austen, Alice Munro, Grace Paley, Lidia Jorge, Christa Wolf, Natalia Ginsburg, Jean Rhys, Rosetta Loy, Sylvia Townsend Warner , Karen Blixen Ludmila Oulitskaïa pour tenter d’analyser ce qu’est cette « marche du cavalier ».

Un livre passionnant et nécessaire.

 Challenge Geneviève Brisac 2013

Paroles de femmes : Rosetta Loy

Rosetta-Loy

« Toutes les oeuvres d’art sont belles et parfaites et toutes sont en même temps hideuses et complètement ratées. Au moment où je commence un livre, il est plaisant, lumineux, et en même temps; dès le début, une ombre affreuse le suit, une difformité écœurante qui prend sa place, si bien que je ne le reconnais pas. Toute œuvre d’art est à la fois idéalisation et perversion. Et le public a le pouvoir d’en faire définitivement un chef-d’oeuvre ou une caricature. Quand le coeur des lecteurs est troublé, alors l’oeuvre d’art devient le chef-d’oeuvre que je voyais au début de mon travail. mais si le public refuse de la regarder, elle n’existe plus. C’est en vain que je crierai : Ne voyez-vous rien! On me répondra poliment : Non, rien du tout. »

Citée Par Geneviève Brisac in « La marche du cavalier »

Qui est Rosetta Loy ?

 Rosetta Loy est une écrivaine italienne, née à Rome en en 1931.  Elle a commencé à écrire à l’âge de neuf ans, mais sa véritable envie d’écrire s’est manifestée aux alentours de ses 25 ans. Après ses débuts avec le roman La bicyclette  en 1974, qui lui valut le prix Viareggio Opera Prima, elle a écrit de nombreux romans parmi lesquels Le strade di polvere, publié pour la première fois par Einaudi en  1987 et republié en  2007. Grâce à ce livre, elle a remporté de nombreux prix littéraires, comme le prix Campiello l’année de la première publication, le prix Supercampiello, le prix Viareggio, le prix Città di Catanzaro et le prix Rapello l’année suivante, et enfin le prix Montalcino deux ans après. Le roman raconte l’histoire d’une famille du Montferrat à la fin de l’ère napoléonienne, dans les premières années de lUnité italienne.

Parmi ses autres œuvres on notera La porte de l’eau 1976 (2001), Un chocolat chez Hanselmann 1995(1996), Noir est l’arbre des souvenirs, bleu l’air (2004/2007), Ay Paloma, 2 009

Issue d’une riche famille d’obédience catholique, elle fait partie d’une certaine bourgeoisie italienne qui, tout en ne soutenant pas ouvertement le fascisme, ne s’est pas battue aux côtés des résistants contre les lois raciales, peut-être encore inconsciente de la tragédie qui prenait forme. Cette question est au centre de la trame de La parola ebreo 1997 (Madame Della Seta aussi est juive, 1998) qui a remporté le prix Fregene et Rapallo-Carige.

Elle a aussi publié dans d’autres maisons d’édition, L’estate di Letuqué Rizzoli 1982) All’insaputa della notte (Garzanti  1984/ Alinéa,  1991), Sogni d’inverno (Mondadori 1992/le Promeneur,  1994) Elle a choisi que son roman de mémoire La première main soit d’abord publié en France. Elle est traduite dans beaucoup d’autres langues, et vit actuellement à Rome.

source Wikipédia

Entretien avec Moïra Sauvage

Moira-Sauvage

Il y a quelques semaines, j’ai eu le plaisir de rencontrer Moïra Sauvage, une femme pleine d’énergie, à l’œil pétillant, chaleureuse et communicative. J’arrivais, un peu intimidée, mais elle a su très vite me mettre parfaitement à l’aise.

  Moïra sauvage est journaliste et écrivain, auteure de «  Guerrières ! A la rencontre du sexe fort » et « Les Aventures de ce fabuleux vagin ».

Anis : Bonjour Moïra, je voulais savoir quelle est votre relation à l’écriture, à ce type particulier qu’est l’essai ?

Moïra Sauvage : J’ai toujours aimé écrire. Et j’ai cette chance, j’écris facilement. En ce moment, je trie mes papiers et j’ai retrouvé des textes, des poèmes que j’écrivais à l’adolescence. L’intérêt pour le journalisme est né de ma curiosité, et de mon envie de partager et de transmettre ce que j’avais appris.

J’avais envie avec « Guerrières » de faire connaître les choses formidables que les femmes faisaient dans le monde.

Mon plaisir, en fait, c’est de créer, je peins également, et j’ai mis au monde quatre enfants ! Un enfant ou un livre, c’est un peu pareil, on a le plaisir de regarder ce qui n’aurait pu exister sans nous puisque c’est nous qui l’avons créé. On peut écrire pour soi un journal intime, mais pour le reste, on a envie d’être publié ; on a besoin de cette reconnaissance.

Anis : On compare souvent la création à la maternité.

Moïra Sauvage : Oui, je ne sais pas si c’est vouloir laisser sa marque sur la terre mais créer c’est le plus grand bonheur.

Anis : Il semble que les femmes écrivent moins d’essais que de romans. A votre avis, à quoi cela est-il dû ?

 Moïra Sauvage : Les causes sont historiques, évidemment. Les femmes étaient la plupart du temps cloîtrées chez elle. C’est à partir du XIXe siècle que les choses ont commencé à changer même s’il y avait peu de femmes qui faisaient des études. Et puis dans leur quotidien elles étaient plus amenées à parler d’elles-mêmes, à analyser leurs sentiments. C’est une question d’éducation et de culture.

Anis : Avez-vous des rituels d’écriture?

Moïra Sauvage : Non, pas vraiment, mais j’ai un endroit pour écrire, une chambre de bonne de six mètres carrés dans lequel je m’isole pour écrire.

Anis : Quelles sont les auteures qui vous ont influencée?

Moïra Sauvage : Virginia Woolf et j’ai été bouleversée à la lecture d’une canadienne, Carol Shields, dont j’ai lu les romans et qui parle de la vie quotidienne des femmes. Toutes les féministes américaines des années 70, et aussi le rapport Hite, de Shere Hite qui m’a beaucoup appris.

En France, Simone de Beauvoir bien sûr, et Elizabeth Badinter. Je préférais les américaines aux féministes françaises car elles avaient un style plus direct, et étaient plus faciles à lire.

Anis : Pensez-vous que les femmes soient moins représentées que les hommes ?

Moïra Sauvage :Je suis les actions de « LA BARBE » et à chaque fois que je tourne les pages d’un magazine, d’un journal, je compte le nombre de femmes. Dans le cinéma aussi, à peine une réalisatrice dans la sélection officielle de Cannes. Quant aux écrivaines, ce sont les journalistes littéraires qui choisissent de les mettre en avant ou pas. Mais personne ne se rend vraiment compte de cette invisibilité des femmes.

Anis : Oui elle est intériorisée depuis si longtemps, et par les femmes elles-mêmes. Mais pourquoi les femmes sont-elles moins reconnues ?

Moïra Sauvage : Il y a un a priori sur l’écriture des femmes, on les accuse souvent de sentimentalisme. Les a priori sont dans la tête des éditeurs, des journalistes, des attachés de Presse.

Anis : Y a-t-il, selon vous, une écriture féminine ?

Moïra Sauvage : Je n’aime pas ce terme car il est dévalorisé. Tout ce qui est féminin est dévalorisé. L’écrivain crée avec sa vision du monde, et les femmes ayant eu un vécu assez différent de celui des hommes , elles l’ont forcément traduit dans leurs œuvres.

Anis : Pourquoi avoir écrit « Guerrières », pourquoi ce titre ?

Moïra Sauvage : Pour moi, c’était une évidence. Depuis le début. Curieusement, je ne vois pas le mot « Guerre » de Guerrière, car bien sûr la guerre c’est l’horreur. Pour moi, c’est très politique. C’est une femme qui lutte, épanouie. Elle n’est plus soumise si elle est guerrière. Au début, c’était montrer que les femmes étaient capables d’être vraiment fortes.

Anis : Merci Moïra, j’ai vraiment été ravie de vous rencontrer.  

                                          les-aventures-de-ce-fabuleux-vaginGuerrieres

Thérèse Desqueyroux Miller/Mauriac

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Vignette les grandes héroïnesLe dernier film de Claude Miller est l’occasion de redécouvrir le roman de François Mauriac et cette bouleversante héroïne qu’est Thérèse Desqueyroux magnifiquement interprétée par Audrey Tautou. Le réalisateur a su filmer la solitude intérieure de cette femme enfermée à la fois dans son milieu, la bourgeoisie provinciale, son ignorance et tourmentée par des aspirations que son éducation, ou plutôt son manque d’éducation, ne lui permettent pas de satisfaire. Elle ne trouvera pas d’autre moyen que de tenter d’empoisonner son époux…

Au début du livre, Thérèse ressort libre du palais de justice alors qu’elle est coupable. Tout a été fait pour étouffer le scandale et préserver la réputation des Desqueyroux. Elle tente de comprendre les raisons de son acte, ou plutôt ce qui a causé ce geste qu’elle n’a ni véritablement voulu, ni pensé. Thérèse se méfie de ses propres pensées, elle est « compliquée » et pense que le mariage va l’aider à remettre de l’ordre dans ses idées, à devenir « raisonnable ». Passionnée et entière, elle étouffe dans un mariage sans amour, si différente de son mari par les aspirations et la sensibilité. Mais comment se révolter ? Comment soulever cette chape de plomb qui la cloue à terre, comment se libérer des liens qui l’entravent ? Elle ne cherche pas d’excuse ni qu’on la plaigne, d’où cette impression de froideur et d’indifférence,  mais tente de dire et de comprendre qui elle est.

La réponse de son mari et de la famille est sans appel, justice sera rendue à l’intérieur de la famille, en huis-clos, par des gens qui furent des proches, et apparaît aussi monstrueuse que l’acte qu’elle a commis. Qui véritablement est la victime ?

Dans le film, à Bernard qui l’interroge sur les raisons véritables de son acte, elle répond : « Pour lire dans vos yeux un trouble, une interrogation ». Mais son mari, confit dans ses certitudes ne peut le comprendre.

J’ai lu sur Wikipédia, que cette histoire a été tirée d’une histoire vraie, celle d’Henriette Canaby qui fut accusée en 1905 d’avoir voulu empoisonner son mari Émile Canaby, courtier en vins bordelais alors endetté. Mauriac assista à son procès le 25 mai 1906. Elle fut acquittée grâce au témoignage de son mari qui voulait sauver les apparences.

L’ingénue libertine – Colette

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L’ingénue Libertine – Colette – Le livre de poche
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Colette écrivit ce roman en 1909. Mariée depuis 1893 à Henry Gauthiers-Villars surnommé Willy, Colette écrivit pour son époux des romans qu’il signait sans vergogne. « L’ingénue libertine » était à l’origine une nouvelle, Minne, et une suite « Les égarements de Minne » écrits avec Willy et qu’elle rassembla en une seule œuvre lorsqu’elle se libéra définitivement de l’emprise de son premier mari. Elle en expurgea toutes les contributions de celui-ci. Toutefois, elle ne put jamais le considérer comme un bon roman car trop lié aux premiers aspects de sa carrière de romancière.

Qui est donc cette ingénue libertine ? Une ravissante personne, Minne, choyée par sa mère, tenue à l’écart du monde, mais dont l’imagination s’enflamme à la lecture des journaux et des aventures d’une bande de Levallois-Perret, composée de margoulins et de criminels, qui représente pour la jeune fille la liberté et l’aventure. L’éducation des jeunes filles de l’époque qui les laisse dans l’ignorance de la sexualité et qui pour préserver leur innocence (et leur virginité) les enferme dans un quotidien sans saveur est responsable d’une méconnaissance complète des choses de la vie et de ses dangers.

Son cousin âgé de quelques années de plus qu’elle, et avec qui elle passe ses vacances fait bien pâle figure à côté de ces hommes sauvages et libres. Il est amoureux fou pourtant de sa cousine et finira par l‘épouser.

Mais Minne s’ennuie, sa vie est plate, et elle n’éprouve aucun plaisir sexuel  avec son mari. Elle reste captive de son secret et collectionne les amants dans l’espoir de découvrir ce plaisir qui jusqu’alors lui a été refusé. Devant son mutisme et son manque d’enthousiasme, son mari ne se pose pas de questions et ne cherche pas à découvrir l’origine d’une telle indifférence.

Minne est prisonnière d’un système social dans lequel le refoulement de l’orgasme au féminin s’inscrit dans une tradition séculaire de répression des femmes comme le montrera, dans les années 70, le Rapport Hite.

            A l’époque de Minne, dans les années 20, on mettait même en doute l’orgasme féminin et on cantonnait la femme à ses fonctions reproductrices. Quand on lui reconnaissait une existence c’était sous la forme d’une sexualité masculine complètement génitalisée, c’est pourquoi nombre de femmes ne ressentaient aucun plaisir dans leurs rapports amoureux. Le rapport Hite mit en lumière le fait qu’un tiers seulement des femmes en retirait du plaisir.

Colette soulève là un problème qui commençait à son époque à agiter les consciences féminines et devint la première à l’évoquer aussi librement dans un roman. Sa fréquentation des milieux homosexuels et ses propres aventures amoureuses lui firent certainement découvrir, dans un milieu libéré des conventions, une autre forme de sexualité beaucoup plus satisfaisante.

Le manque d’éducation sexuelle et les préjugés fortement ancrés dans les mœurs étaient autant d’embûches pour l’épanouissement des femmes. Et si la parole s’est libérée aujourd’hui, on le doit d’abord à ces femmes qui furent des pionnières.

 

J’ai beaucoup aimé ce roman de Colette qui aborde un sujet qui fut longtemps tabou sur la sexualité féminine.

« Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, sinon ne veut pas paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah !ah !, qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement. Ca leur suffit peut-être aux hommes, mais pas à moi ! »s’écrie Minne.

Colette décrit parfaitement à quoi conduit la frustration, à une forme de haine : « Mais encore une fois, il défaille seul, et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine naissante : elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu’il ne sait pas lui donner. »

Minne parviendra-t-elle à trouver ce qu’elle cherche, à se libérer des entraves de cette frustration sexuelle qui l’enferme dans la grisaille et l’ennui ? Il faut lire la sulfureuse et libre Colette.

La solitude des femmes de Gérard d’Houville

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La solitude des femmes

As-tu peur ? Te voici seule avec le silence…

Aucun souffle…aucun pas…nulle voix et nul bruit…

Seule comme une fleur que nul vent ne balance,

Seule avec ton parfum et ton rêve et la nuit.

As-tu peur ? Te voici seule avec la ténèbre,

Seule comme une morte au fond de son tombeau;

Tout est pesant et noir, taciturne et funèbre

Malgré l’amour si proche et le bonheur si beau.

As-tu peur ? Te voici toute seule avec l’ombre,

Seule comme une étoile au moment du matin;

Comme un papillon d’or au fond d’un jardin sombre

Se meurt en palpitant pour son soleil lointain…

Te voici toute seule avec ton cœur sauvage

Qui se débat et bat son humaine prison,

Seule avec ce tourment qui rôde et te ravage,

Perpétuel orage autour de ta raison.

Te voici seule, ô belle, ô douce, à jamais seule;

Et malgré ta jeunesse et tes yeux triomphants,

Oui, déjà seule ainsi qu’une très vieille aïeule

Qui aurait vu partir tous ses petits-enfants

Seule, ô force d’amour, ô vivante, ô féconde,

Car rien n’apaisera ta soif de l’éternel,

Car ton plus rauque cri de volupté profonde,

Ce cri désespéré, n’est encore qu’un appel.

L’homme ne comprend pas ton étrange détresse;

L’élan de ta douleur toujours se brise en vain…

Et, femelle en qui souffre une grande déesse,

Tu rêves au réveil qui te sera divin.

Les poésies de Gérard d’Houville, 1931

Prix de littérature de l’Union Européenne 2012

Le prix de littérature de l’Union Européenne,  ouvert aux 37 pays participant au programme «Europe créative» dans les secteurs de la culture et de la création, récompense tous les ans les meilleurs écrivains émergents en Europe. Les critères sont assez exigeants, puisqu’il faut avoir publié entre deux et quatre œuvres et avoir déjà été nominé.

Il est organisé par un consortium composé de la Fédération des libraires européens (EBF), de la Fédération des associations européennes d’écrivains (FAEE) et de la Fédération des éditeurs européens (FEE).

Les œuvres de femmes sont bien représentées mais elles sont très peu traduites en français. D’ailleurs, le fait est que les ouvrages primés sont, dans leur ensemble, très peu traduits. Pour un prix qui vise à  » promouvoir une diffusion plus large de la littérature européenne; encourager les ventes transnationales de livres; renforcer l’intérêt pour l’édition, la vente et la lecture d’œuvres littéraires étrangères », le résultat est un peu décevant en ce qui concerne les traductions en français. Toutefois, très belle initiative, l’Europe existe, bel et bien, quoi qu’on en dise.

On atteint complètement la parité en ce qui concerne les romans primés (6/12) mais une seule traduction sur les trois.

 

2 romans en français pour les filles, 2 pour les garçons

2012

*Autriche : Anna Kim, Die gefrorene Zeit

*Croatie : Lada Žigo, Rulet

*France : Laurence Plazenet, L’Amour seul, Albin Michel, 2005

Hongrie : Viktor Horváth, Török Tükör

Italie : Emanuele Trevi, Qualcosa di Scritto (Quelque chose d’écrit, Actes Sud,2013)

*Lituanie : Giedra Radvilavičiūtė, Siąnakt aš Miegosiu Prie Sienos

Norvège : Gunstein Bakke, Maud og Aud: Ein Roman om Trafikk

Pologne : Piotr Paziński, Pensjonat (Pension de famille, Gallimard,2016)

Portugal : Afonso Cruz, A Boneca de Kokoschka

*Slovaquie : Jana Beňová, Cafe Hyena: Plán odprevádzania (Café Hyène : Un plan d’accompagnement Broché – Le ver à soie 20 mars 2015 )

*Suède : Sara Mannheimer, Handlingen

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Marie-Claire – Marguerite Audoux

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En ce mois de novembre enfiévré par les prix littéraires et notamment  le Prix Fémina, une occasion de lire ou de relire celles qui furent parmi les premières primées.

  Prix Fémina 1910 – Marguerite Audoux.

  Née en 1863 à Sancoins dans le Berry, Marguerite Audoux est couturière. Elle écrit pour tromper l’ennui et la misère et aussi certainement pour la distraire de sa solitude. Ce n’est que tardivement, la quarantaine passée, que Marguerite Audoux, pauvre et malade, connaîtra le succès. Elle écoulera pourtant 75 000 exemplaires de Marie-Claire qui obtiendra le prix Femina en 1910. Octave Mirbeau en écrivit un  vibrant éloge en guise de préface  :

«  Marie-Claire est une œuvre d’un grand goût. Sa simplicité, sa vérité, son élégance d’esprit, sa profondeur, sa nouveauté sont impressionnantes. Tout y est à sa place, les choses, les paysages, les gens. Ils sont marqués, dessinés d’un trait, du trait qu’il faut pour les rendre vivants et inoubliables. On n’en souhaite jamais un autre, tant celui-ci est juste, pittoresque, coloré, à son plan. Ce qui nous étonne surtout, ce qui nous subjugue, c’est la force de l’action intérieure, et c’est toute la lumière douce et chantante qui se lève sur ce livre, comme le soleil sur un beau matin d’été. Et l’on sent bien souvent passer la phrase des grands écrivains : un son que nous n’entendons plus, presque jamais plus, et où notre esprit s’émerveille ».

              Le roman de Marguerite Audoux est en grande partie autobiographique : elle y raconte la mort de sa mère, son enfance passé à l’orphelinat, et son adolescence dans une ferme solognote où elle est placée comme bergère. La grâce de ce roman tient aux non-dits qui le tissent, lui donnant une sorte de mystère et de profondeur. La petite fille raconte toute une série d’événements qui semblent incompréhensibles à ses yeux d’enfant ; on comprend pourtant ce qui est tu, les souffrances, et les regrets d’adultes qui ont manqué leur vie. Ce regard d’enfant est d’une grande fraîcheur et restitue un milieu et une époque qui nous sont assez méconnus, loin de la grande Histoire, au plus près du quotidien des petites gens où le destin est marqué en grande partie par la condition et le milieu social et où la fortune, parce qu’elle est l’apanage de privilégiés dans une société souvent injuste, est aux mains d’une bourgeoisie soucieuse de ne pas se mésallier.

            La langue de Marguerite Audoux est belle, équilibrée, simple sans être pauvre. Son grand sens de l’observation  lui permet de croquer presque sur le vif des situations cocasses : ainsi lorsqu’elle raconte l’épisode de sa communion : « Je tombais sur les genoux dans le confessionnal, et tout aussitôt, la voix marmottante et comme lointaine de Mr le curé me rendait un peu confiance. Mais il fallait toujours qu’il m’aidât à me rappeler mes péchés : sans cela j’en aurais oublié la moitié.

            A la fin de la confession, il me demandait toujours mon nom. J’aurais bien voulu en dire un autre, mais en même temps que j’y pensais, le mien sortait précipitamment de ma bouche. »

            Un livre qui restera dans l’histoire littéraire et marqua d’une pierre l’entrée des femmes dans un milieu littéraire qui leur était encore assez fermé, pour ne pas dire hostile.

Une bonne raison de continuer mon entreprise d’exhumation des textes féminins et de poursuivre mes tentatives d’archéologie littéraire…

Challenge La Belle Epoque (1879-1914)

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La fureur de la langouste – Lucía Puenzo

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Lucía Puenzo est une réalisatrice et scénariste argentine née le 28 novembre 1976 à Buenos Aires, fille du cinéaste Luis Puenzo.
Elle est romancière et réalisatrice. Elle commence sa carrière en réalisant des courts-métrages, des documentaires et des séries pour la Télévision ; son premier long-métrage en 2007 XXY est élu « film argentin de l’année » et couronné Grand prix de la Semaine internationale de la Critique à Cannes. Le film reprend un thème central dans son œuvre : l’identité sexuelle qu’elle aborde ici à travers la question de l’hermaphrodisme. Dans son œuvre romanesque, et l’écriture de nouvelles, l’identité de genre est souvent évoquée : « El niňo Pez » racontera l’histoire d’amour impossible entre deux jeunes filles. Elle a aussi écrit « La Malédiction de Jacinta » édité chez Stock Cosmopolite en 2010 puis « La fureur de la Langouste » chez le même éditeur dans la collection « Cosmopolite » qui analysent au vitriol les travers de la société argentine.

 

Le roman raconte l’histoire de Tino, 11 ans qui assiste à la chute de son père, homme d’affaires puissant plus ou moins maffieux par une société de la consommation et du spectacle versatile et corrompue qui condamne sans appel ce qu’elle encensait aveuglément hier. Retranchée dans sa superbe villa, protégée par des gardes du corps aux mines patibulaires, cernée de journalistes, traqués par des animateurs de télévision peu scrupuleux, la famille se délite peu à peu en l’absence de Razziani le père.

Le tour de force de Lucía Puenzo est de calquer les relations sociales sur les relations familiales en faisant de chacune la parfaite métaphore de l’autre, telle cette famille de langoustes dont la solidarité – elles s’enchaînent et se protègent chacune de leurs antennes en cas de tempête- cesse dès que leur vie est menacée auquel cas elles se dévorent les unes les autres. La fureur qui saisit la langouste est celle qui ravage cette société malade de sa corruption, où règne l’argent roi et l’hypocrisie et détruit la famille, micro-société où les relations de pouvoir n’en sont pas moins violentes et destructrices. 

L’immoralité du père, qui n’hésite pas à  acheter des adolescentes de quinze ans pour satisfaire ses pulsions sexuelles, qui place ses maîtresses, de la gouvernante à la PDG d’une de ses entreprises à tous les endroits stratégiques,  est peut-être la plus dangereuse car elle se transmet au fils par la voie d’une relation profondément affective et inconsciente. Les valeurs patriarcales et leur violence se transfusent ainsi du père au fils de la manière la plus insidieuse qui soit. Tino est en proie au doute et à une désillusion naissante, face à l’image d’un père qu’il croyait tout-puissant. On ne peut qu’espérer, car l’histoire ne nous le dit pas, que le fils puisse à son tour tuer le père, afin de s’en libérer.

J’ai été très sensible à l’écriture virtuose de Lucía Puenzo , à la finesse de ses analyses et à la fluidité de sa narration. Elle écrit comme elle filme, et on devient, comme Tino, prisonnier de l’inexorable attente.

 festival amerrica

5/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres