Ana Blandiana – Elégie du matin

Anna-Blandiana-2

ÉLÉGIE DU MATIN

Au début, j’avais promis de me taire
Mais plus tard, au matin,
Je vous ai vus sortir avec des sacs de cendre devant les portes
Et la répandre comme on sème le blé ;
N’y tenant plus, j’ai crié : Que faites-vous ? Que faites-vous ?
C’est pour vous que j’ai neigé toute la nuit sur la ville,
C’est pour vous que j’ai blanchi chaque chose toute la nuit – ô si
Vous pouviez comprendre comme il est difficile de neiger !
Hier soir, à peine étiez-vous couchés, que j’ai bondi dans l’espace
Il y faisait sombre et froid. Il me fallait
Voler jusqu’au point unique où
Le vide fait tournoyer les soleils et les éteint,
Tandis que je devais palpiter encore un instant dans ce coin,
Afin de revenir, neigeant parmi vous.
Le moindre flocon, je l’ai surveillé, pesé, éprouvé,
Pétri, fait briller du regard,
Et maintenant, je tombe de sommeil et de fatigue et j’ai la fièvre.
Je vous regarde répandre la poussière du feu mort
Sur mon blanc travail et, souriant, je vous annonce :
Des neiges bien plus grandes viendront après moi
Et il neigera sur vous tout le blanc du monde.
Essayez dès à présent de comprendre cette loi,
Des neiges gigantesques viendront après nous,
Et vous n’aurez pas assez de cendre.
Et même les tout petits enfants apprendront à neiger.
Et le blanc recouvrira vos piètres tentatives à le nier.
Et la terre entrera dans le tourbillon des étoiles
Comme un astre brûlant de neige.

 

source  poésie.net    Anna Blandiana

Otilia Valeria Coman(née le 25 mars 1942) est sous son nom de plume d’Ana Blandiana une poétesse, essayiste et figure politique roumaine. Son surnom de Blandiana vient du nom du village du Judet d’Alba en Transylvanie, le village natal de sa mère.

Après la révolution roumaine de 1989, Ana Blandiana entre dans la vie politique. Elle est l’initiatrice de la création d’un Mémorial de la résistance et des victimes du communisme, à Sighet, ville du Nord de la Roumanie

(source wikipédia)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com 

Poésie et mémoire Dimanche 24 Mars 2013 de 12:00 à 13:00

Stand CNL (N84)

Grand entretien avec Ana Blandiana
Ana Blandiana est une poétesse dont l’œuvre est emblématique d’une littérature partagée entre les tensions de l’oppression et une tradition vive de créativité. Elle fonde le Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, à Sighet (nord de la Roumanie) Salondulivredeparis.com

Mercè Rodoreda – L’histoire d’une vie (1909-1983)

Merce-rodoreda

Mercè Rodoreda est née à Barcelone en 1909. Elle publie à l’âge de vingt-trois ans son premier roman. Elle s’est également lancé dans le journalisme et a collaboré sous la République « aux meilleures feuilles de la Generalité ».

Aloma, son cinquième, obtient le prix Creixells en 1938.

Après la guerre d’Espagne et la défaite de la  République, elle quitte Barcelone, prenant le chemin de l’exil. Elle s’installe d’abord en France : elle a vécu à Limoges, Bordeaux puis est retournée à Paris après la Libération.

« Je sortais d’un de ces voyages au bourt de la nuit, pendant lesquels l’acte d’écrire apparaît comme une occupation épouvantablement frivole …»,dit-elle. Elle écrit quelques contes pour une revue catalane qui paraît au Mexique. Ils seront publiés plus tard sous le titre de Vint-i-dos contes et obtiendront le prix Victor Català

Elle a quitté la France en 1954 pour s’installer à Genève. Elle a traversé toute une période pendant laquelle elle était incapable d’écrire : elle s’est adonnée à de multiples occupations, la couture pour gagner sa vie, la peinture à Genève dans les premiers temps.

Elle écrit alors « La place du diamant » qui sort en 1962 et connaîtra de multiples éditions. Dès lors, elle ne cessera plus d’écrire.

 De retour en Catalogne dans les années soixante-dix, elle meurt à Gerone en 1983.

  Outre La place du diamant, qui lui assure une renommée internationale –  le livre sera traduit dans plus de trente langues – elle a publié Vint-i-dos contes, Prix Victor Català 1957, Rue des Camélias, qui a reçu le prix San Jordi, la plus haute récompense littéraire catalane, et le prix Ramon Llull en 1969, La mort et le printemps, paru à titre posthume en 1986. Parmi ses autres œuvres figurent en 1974, Mirall trencat « Miroir brisé »,  qui a été traduit récemment en français (Miroir brisé, Autrement, 2011. Traduction : Bernard Lesfargues) et Voyages et fleurs, Fédérop, 2012, traduit par Bernard Lesfargues, livre auquel elle tenait particulièrement.

La place du diamant de Mercé Rodoreda

la-place-du-diamant

j'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Mercè Rodoreda La place du diamant, Institut d’Estudis Catalans, Club Editor, 1962/ Editions Gallimard, 1971 pour la traduction française. Collection l’Imaginaire gallimard n°531

            Natàlia raconte sa vie de femme du peuple depuis ce jour où, sur la place du diamant à Barcelone, elle fait la connaissance de Quimet. Quimet est autoritaire, macho, « […] il m’a dit que si je voulais devenir sa femme je devais commencer par trouver bien tout ce que lui trouvait bien » et républicain. La guerre éclate et il doit partir se battre auprès de ses camarades. Pour Natàlia et ses deux enfants, la vie va être très difficile, et la faim et le désespoir  devenir son quotidien.

          « La place du diamant » est un magnifique récit, d’une tension extrême. Natalia est une femme du peuple, elle n’a pas fait beaucoup d’études et les choses qu’elle sent « en dedans » lui font peur parce qu’elle ne sait pas si elle lui appartiennent véritablement. Elle raconte sa vie et tente d’exprimer ce qui lui échappe avec un souci du détail qui rend son témoignage infiniment vivant. On devine ce qu’elle ne parvient pas vraiment à traduire. Et la simplicité de son langage rend ses émotions, par contraste, d’une grande puissance.

          L’ellipse fonctionne parfaitement : on entend la guerre civile qui fait rage en toile de fond d’un quotidien assez morne, on imagine les blessés et les morts par centaines. Tout ce qu’on sait ou ce qu’on a appris de cette période de l’histoire vient alimenter la lecture. Le combat de la narratrice n’est pas idéologique ; il s’agit de survivre. Pas de grands mots ou de grandes idées mais les ravages de la guerre pour la société civile. On ne sait pas vraiment ce que pense Natàlia, à vrai dire a-t-elle le temps et la force de penser ? Ce n’est pas sûr. « Mais c’est que je ne savais pas très bien pourquoi j’étais au monde » nous glisse-t-elle presque par hasard.  Certainement pas pour servir cet homme qui est son mari, qui construit une chaise (une majorquine ) pour lui seul qu’elle doit cirer chaque semaine.

Il n’y a pas beaucoup de place pour la révolte. D’ailleurs cette guerre n’est-elle pas une guerre d’hommes pour un monde d’hommes.

          Natàlia est une jeune femme obéissante, enfermée dans le carcan du mariage et les corvées de toutes sortes, dont celle de nourrir les pigeons de son mari dans un pigeonnier qu’il s’est construit sur la terrasse. Ce sera l’occasion pour Natàlia d’exprimer la rage qu’elle a au cœur : elle détruira les œufs un par un. Voilà sa guerre à elle…

Magnifique récit, magnifique roman, personnage bouleversant. Le salon du livre rend hommage à l’œuvre de cette grande dame ! A lire absolument !

« Et la vie s’écoulait ainsi avec ses petits souvis, jusqu’au jour où La république est venue et mon Quimet s’est emballé, il est descendu dans la rue en criant et en brandissant un drapeau dont je n’ai jamais pu savoir d’où il l’avait tiré. Je me souviens encore de cet air frais, un air frais que, j’ai beau y songer, je n’ai jamais plus senti. Jamais plus. Mêlé à l’odeur des feuilles tendres et des boutons de rose, un air qui s’est enfui ; et tous ceux qui sont venus après n’ont jamais été comme l’air de ce jour qui a fait une telle coupure dans ma vie, parce que c’est en avril et dans le parfum des fleurs non écloses que mes petits malheurs sont devenus grands. » page 92

Cranford – Elizabeth Gaskell

cranford

j'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Editions de L’Herne, 2009, pour la traduction française ; traduit de l’anglais par Béatrice Vierne. Collection Grands romans points.

Publié en feuilleton en 1851 dans le magazine de Charles Dickens.

  Cranford est la transposition de Knutsford, bourgade du Nord-Ouest de l’Angleterre, au cœur du Cheshire, où Elizabeth Cleghorn Stevenson (future Elizabeth Gaskell) passa une grande partie de son enfance avant d’épouser William Gaskell et d’aller vivre à Manchester. Elle croque les personnages avec une certaine ironie, cette sorte d’humour qui appartenait aussi  à Jane Austen (1775-1817). La narratrice, Mary Smith, dépeint le quotidien quelque peu étriqué de ses amies, les deux vieilles filles Miss Matty et Miss Deborath Jenkyns, et les travers de la société victorienne dont les règles et l’étiquette dicte la conduite des femmes. Les apparences ont une grande importance ainsi que la position sociale, et certains personnages aveuglés par leur vanité et leur snobisme sont capables d’une certaine cruauté. Elizabeth Gaskell ne les épargne guère, fustigeant les fausses valeurs et la sècheresse de cœur.

La société de Cranford est essentiellement féminine : « Cranford est aux mains des amazones ; au-dessus d’un certain loyer, ses demeures ne sont occupées que par des femmes. Si jamais un couple marié vient s’installer en ville, d’une manière ou d’une autre, le monsieur disparaît … ». Le monde féminin est un monde clos, celui des hommes est celui du dehors et des grandes étendues.

Cranford est donc un microcosme féminin que Mrs Gaskell observe avec l’œil d’un entomologiste . « La nature si unie de leur existence » lui fournit mille anecdotes. Toutefois tout ce petit monde vit plutôt en bonne entente et les personnages sont suffisamment dynamiques pour pouvoir évoluer tout au long du récit. Ces femmes révèlent leurs failles presque malgré elles,  leur manque cruel d’amour,  mais parviennent parfois à être heureuses dans la compagnie d’un homme aimant et respectueux dans une belle entente sensuelle.

Une chronique provinciale bien savoureuse en tout cas malgré un récit où parfois il faut bien l’avouer, il ne se passe pas grand-chose. Le temps des femmes est celui de la patience et de l’attente, de l’endurance et du regret, un temps élastique qui parfois est tendu à se rompre  mais qui après d’excessives tensions se remet toujours à sa place.

Lecture commune organisée par George    AVEC

Lou, Virgule, Valou, Céline, Emma, Solenn, Sharon, Alexandra, Paulana, Emily, Titine, Plumetis Joli ClaudiaLucia,

Dans la nuit brune – Agnès Desarthe

agnes-desarthe

j'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Dans la nuit brune Agnès Desarthe Editions de l’Olivier 2010 Points poche P2686  233 pages

Jérôme est un homme un peu perdu. Il assiste , impuissant, à la douleur et au deuil de sa fille. Il est loin des mots. « Ne pourrait-on, un instant, revenir à une préhistoire du langage, à sa découverte, à son enfance, à l’époque où chaque vocable s’ancrait profondément dans ses racines, les traînait à sa suite, où l’on parlait si peu que chaque déclaration provoquait un effarement ? »

Mais comment apprendre à parler quand on est un homme ? Comment parler aux autres quand les hommes ne se parlent pas ? Où plonger en soi, dans quelle contrée ? Jusqu’où faut-il remonter ou s’enfouir ?

On reconnaît dans ce personnage des accents woolfiens. Son amour pour la terre est son désir pour la mère, sa quête des origines dont il ne sait rien sinon qu’il fut trouvé dans la forêt par un couple qui l’adopta. La forêt est son ventre maternel, son utérus profond. Pourquoi fut-il laissé là et par qui ?

Agnès Desarthe plonge ici dans le mythe de l’enfant sauvage. Jerôme a vécu une partie de sa vie livré à lui-même et à sa nature profonde et sauvage, avant d’être adopté, de revenir à la vie policée qu’exige la société des Hommes. De cette expérience il garde un lien avec cette sauvagerie que l’on s’applique d’habitude à tuer en nous pour entrer dans la culture.

           Mais en écho à son expérience, une sauvagerie beaucoup plus profonde et cruelle rôde, meurtre, rites sataniques d’une jeunesse désoeuvrée, qui est une constante menace au cœur de toute société humaine. A l’extériorité de la vie sociale, fait écho l’intériorité de nos sentiments et de leur possible violence : le chagrin, et le désespoir qui nous débordent, qui menacent notre fragile équilibre et le mythe tout aussi puissant d’une rationnalité qui nous protègerait de nos instincts.

            Le petit ami de sa famille est mort dans un accident de moto. Accident ou meurtre savamment maquillé ? Nul ne le sait…

Son histoire rejoint l’Histoire et il va devoir replonger dans son passé.

Ce livre a obtenu le Prix Renaudot des lycéens 2010.

On lit ce roman avec plaisir. On plonge en même temps que le personnage principal dans un univers sombre et mystérieux, un tantinnet obsessionnel, dans une nature sauvage et profonde, hantée par nos propres thèmes inconscients. Et puis on sort de ce songe dans les fureurs de l’Histoire et le bruit des bottes. Une sorte de réveil brutal. On suit alors pas à pas l’histoire sombre de la famille de Jérôme. Pour être un homme, Jérôme ne sera pas dispensé d’accoucher de lui-même.

Agnès Desarthe écrit dans un langage bruissant, mêlé de souffles polyphoniques, de râles et de cris. Un langage qui n’oublie rien de ses origines.

Un livre intelligent.

Née en 1966 à Paris, Agnès Desarthe est agrégée d’anglais, romancière et traductrice. Elle a notamment écrit Mangez-moi et le Remplaçant (prix Version Femina-Virgin Megastore). Elle a écrit également de nombreux livres pour la jeunesse, Comment j’ai changé ma vie, Le Monde d’à côté. Elle a également co-écrit avec Geneviève Brisac un livre sur Virginia Woolf.

En lecture commune avec  Evalire    et   Philisine Cave

Elizabeth Gaskell : l’histoire d’une vie (1810-1865)

 

Proche de Charles Dickens, George Eliot et Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell (1810-1865) occupa une place importante sur la scène littéraire victorienne. Fille et femme de pasteur, elle évoquait la vie provinciale qu’elle connaissait bien. « Ses romans et nouvelles se distinguent par leur charme, leur vivacité, leur humour, leur intelligence et même leur courage, si l’on songe au tollé que soulevèrent  au moment de leur parution certains d’entre eux, jugés beaucoup trop progressistes pour une partie de la bourgeoisie d’outre-manche ».

Elle passa l’essentiel de son enfance dans le Cheshire où elle vivait avec la soeur de sa mère Hannah Holland (1768-1837). Elle fut envoyée à douze ans à l’école des sœurs Byerley, d’abord à Barford puis à Stratford-on-Avon à partir de 1824, où elle apprend le latin, le français et l’italien. Elle retourna chez son père à Londres en 1828, à la disparition de son frère John Stevenson, qui naviguait pour l’East India Company , mais s’entendait mal avec sa belle-mère,

Elle rencontra William Gaskell, pasteur et professeur qui menait une carrière littéraire.

Elle commença à écrire sur les conseils de son mari pour lutter contre l’abattement dans lequel l’avait plongée la mort de William, leur unique garçon, à neuf mois, de la fièvre écarlate. Ils fréquentaient un milieu intellectuel composé de dissidents religieux et de réformistes sociaux.

Amie de Charlotte Brontëe, elle écrivit sa première biographie en 1857.

Charles Dickens publia ses œuvres dans son journal Household Words et elle devint vite populaire, notamment pour ses ghost stories très différentes de ses romans industriels..Elle construisait habituellement ses histoires comme des critiques des attitudes de l’ère victorienne, particulièrement celles envers les femmes, avec des récits complexes et des caractères féminins dynamiques. Elle utilisait aussi des mots du dialecte local dans la bouche de ses personnages de la middle class.

Sources : wikipédia, grands points romans

Itinéraire d’une blogueuse (6)

romance

john-manthaComme vous le savez certainement, nous les femmes, et in extenso nous les lectrices, nous sommes souvent prises pour des quiches. Si vous dites vous intéresser à la littérature écrite par des femmes, vous vous intéresser forcément à la littérature dite « féminine ». Or qu’est-ce que la littérature « féminine » aujourd’hui ? Il semblerait que cela soit « LA NOUVELLE ROMANCE » ou le MOMMY PORN.  Les thématiques « Fifty Shades » et « nouvelle romance » sont au cœur du débat au salon du livre de Paris 2013. Les histoires d’amour se vendent bien surtout quand, en plus, s’y mêle beaucoup d’érotisme. Les femmes n’ont plus peur d’avouer leurs désirs et de dire qu’elles aiment le sexe.

day-sylviaL’auteur Sylvia Day (« Dévoile-moi » chez J’ai lu) dont le livre dépasse déjà « Fifty Shades » en termes de ventes aux USA, sera présente au Salon ainsi qu’Elisabeth Aston des éditions Bragelonne/Milady à l’occasion de la sortie de son livre.

       Les éditions Bragelonne lancent par ailleurs une collection nouvelle romance « Milady Romance ».

« Le succès des histoires d’amour ne se dément pas. Les destins guidés par la passion bercent plus que jamais notre imaginaire. Quels sont les différents genres de la littérature romantique ? La romance n’est-elle qu’une mode ? Le règne sans partage des sentiments est-il un signe des temps ? »

Avec Elisabeth Aston (Bragelonne), Cassandra O Donnell (J’ai Lu) et Karen Harroch (prof et

bloggeuse). Grande scène (Z1), Dimanche 24 mars 2013, de 10h30 à 11h30.

   

Je n’ai rien bien sûr contre les lecteurs, oups, pardon, les lectrices, de ce genre de livres. Une histoire d’amour ou de sexe, à l’occasion, cela ne peut pas faire de mal. Mais est-ce de la littérature, ou simplement une opération marketing ? Comment est-ce fabriqué, quels en sont les schémas directeurs ?

                Oui, Jane Austen, bien sûr, et ses histoires de jeunes filles à marier, n’écrivait-elle pas  aussi des histoires romantiques?  Mais Jane Austen, c’était tout à fait autre chose, elle n’avait pas le choix, elle ne pouvait pas écrire ce qu’elle voulait. Elle avait cette douce ironie, ce sourire qui contredisait l’apparent consensus de ses histoires d’amour. Et si je devais convoquer ma chère Anne Brontë, je pense qu’elle s’éleverait avec une grande force contre l’idée d’une littérature pour les femmes. Elle voulait que ses livres soient lus par tous.

Jane-Austen

8 mars : La moitié du ciel / Les femmes vont changer le monde de Nicolas Kristof et Sheryl Wudunn

  la-moitie-du-ciel

Le livre de ces deux journalistes américains raconte encore une fois la vie de millions de femmes dans les pays pauvres ou en voie de développement, mais aussi dans des pays riches mais extrêmement conservateurs, où elles sont victimes de l’esclavage sexuel, les crimes d’honneur, les mutilations et les viols. C’est tout un système basé sur le mépris des femmes, généralement patriarcal, mais dans lesquels la violence est perpétrée par les hommes autant que les femmes. Les tenancières de bordels sont bien des femmes, les infanticides sont causés la plupart du temps également par des femmes.

La violence culmine dans la haine de soi. Elle est normalisée et acceptée par la société. Les femmes réduites au silence, passives, souffrent et meurent jusqu’à ce que ce cercle infernal soit brisé par par l’une d’entre elle qui s’élève contre l’injustice, brave le système autoritaire qui les enferme, au péril de leurs vies.

L’intérêt de ce livre est de livrer des portraits de ces héroïnes du quotidien et de présenter les bases empiriques à partir desquelles la situation peut être changée. Car les solutions doivent toutes intégrer les coutumes de ces sociétés la plupart du temps traditionnelles où le changement ne peut être imposé brutalement de l’extérieur.

Le constat est terrible : Ces cinquantes dernières années, plus de femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes que d’hommes ne l’ont été sur des champs de bataille du XXe siècle, deux millions de petites filles meurent de faim chaque année parce que leurs parents ont préféré nourrir et soigner leurs frères et on pourrait continuer ainsi la liste des injustices dont souffrent les femmes dans le monde.

Pour que cette journée internationale des droits des femmes ne reste pas lettre morte le reste de l’année, j’ai décidé que Litterama présenterait de manière plus régulière des femmes de ces pays pour lesquelles la littérature est une arme de combat, une occasion de dénoncer et de raconter ce que les femmes vivent. Elles ont du souvent s’exiler mais s’inspirent pour leurs romans d’une réalité connue ou vécue. Je voulais trouver cinquante-six écrivains mais il m’en manque quelques-uns. Je les complèterai au fur et à mesure. Peut-être pourrez-vous m’aider.

Voici cette liste non-exhaustive :

Asie

Chékéba Hachemi, Spôjmaï Zariâb (Afghanistan),  Raja Alem (Arabie saoudite)Tahmina Anam, Taslima Nasreen pour le Bangladesh,  Mira Kamdar (8)pour la Birmanie, Kunzang Choden(Bouthan), Xinxin Zhang), Guo Xialu, Xinran (Chine),), Pak Wanso, Eun Hee-kyung,Hwang Sok-yong, JO, Kyun-Ran (Corée du sud), l’Inde avec Chitra Banerjee DivakaruniMahasweta DEVI, Selina Sen ,Anjana Appachana, Shobhaa De,  Sorour Kasmaï, Chahdortt Djavann, Shashi Deshpande, Zoyâ Pirzâd (Iran) puis Alia Mamdouh  (Irak), Hoda Baraka  ,  Joumana Haddadt, (Liban),  Li Ang (Taïwan), , Duong Thu Huong, Minh Tran Huy (Vietnam)

Afrique 

Bostwana   Unity Dow, Calixthe Beyala (Française d’origine (Camerounaise), May Telmissany, Latifa al-Zayyat (13) (Egypte),Maaza Mengiste pour l’ Ethiopie (3), Amma Darko pour le Ghana, Charlotte-Arrisoa Rafenomanjato (Madagascar), Aroussia Nalouti (17), Rajae Benchemsi   (Maroc), Paulina Chiziane (Mozambique),  Chimamanda Adichie, Sefi Atta pour le (Nigeria), Scholastique Mukasonga (Rwanda), Mariama Bâ (Sénéga),  Lucy Mushita (Zimbabwe)

  Amérique 

Yanick Lahens (Haïti),

Mayra Montero (Porto Rico)

Océanie 

Pour les Iles Samoa, Sia FigieIle

Ile Maurice, Ananda devi

Kuessipan – Naomi Fontaine

Kuessipan

jaime-adoréjaime-adoréjaime-adoré

Kuessipan Naomi Fontaine Mémoire d’encrier, 2011

Kuessipan, en langue innue signifie « à toi ». Naomi Fontaine est innue de Uashat,

A qui Naomi Fontaine écrit-elle, me suis-je demandée ?

  « Lettres à mon bébé. A ma mère. A ma grande sœur. A Dieu. A mon père. A Lucille. A Jean-Yves. A l’agente de l’éducation du Conseil de bande de Uashat et de Mani-utenam. Aux parents de mon ex. A mon ex. A moi-même. A ma petite sœur. Au premier ministre du Québec. A mon frère. A Gabriel. A mon grand cousin Luc. A Nicolas D. A William, mais pas le Prince. A ce monde cruel. A mon peuple. Au père de M. Aux gens tristes. Aux enfants du futur. »

En repassant la liste de tous ces destinataires, je n’ai pas su où me ranger. Vu que je ne suis ni Dieu, ni Le Premier Ministre du Québec, je faisais partie soit du monde cruel, soit des gens tristes. Mais ne me reconnaissant ni dans l’un, ni dans les autres je me suis dit que Naomi Fontaine m’avait oubliée.

  Pourtant comme tous les grands textes, son « roman » est universel, et sa langue est belle. Elle raconte dans un geste ancestral qu’ont parfois les femmes : « j ’ai tissé d’après ses mains usées, son dos courbé », elle entremêle les fils de sa propre expérience à la nôtre.

  Je ne sais rien des réserves indiennes, ni de l’alcool qui rend fou, ni des filles sans père, ou de la drogue qui décime, l’inceste qui avilit, l’alcool qui rend violent, la solitude qui immole, le suicide ou le viol. D’ailleurs Naomi Fontaine avertit qu’elle n’en parlera pas, qu’elle mentira effrontément, en toute connaissance de cause. Pourtant elle ne parle que de cela. Comme en creux.

  Elle parle de ce qui tue son peuple menacé de disparition mais aussi de sa grandeur et de sa force. Un vieil homme coiffé de ses plumes et de ses mocassins ira parlementer avec un chef d’Etat, un chasseur attendra parfois des journées entière pour se retrouver face à un caribou, des tentes sur la rive, la glace sur le lac. Les rituels et les tambours qui accompagnent les danses …

        On veut bien venir avec elle pour quelques heures, le temps de voir et de se dessiller les yeux, le temps de tremper notre mémoire à la sienne, d’entremêler nos doigts : ceux qui écrivent à ceux qui de ce livre tournent les pages.

festival america

challenge-litterature-francophone-d-ailleurs

Itinéraire d’une blogueuse (5)

john-manthaJ’aime la Toile parce qu’il s’y produit de multiples évènements pour la lectrice que je suis. Et puis on y rencontre des gens de qualité : Philisine Cave est de celle-là car c’est elle qui m’a annoncé que Geneviève Brisac était présidente du jury du Livre Inter cette année! Vous imaginez mon émotion ! J’ai dû émettre quelques borborygmes et puis le cri primal est sorti de ma gorge.

Que faire ? Écrire ? Mais quoi ? Et comment dire ? Les informations sont livrées avec parcimonie. J’ai beau écouter France Inter tous les matins, et puis à d’autres moments de la semaine (J’adore Cosmopolitaine de Paula Jacques), je ne savais pas au juste ce que l’on attendait des futurs jurés. Je pense avoir fait ma énième crise existentielle, (écrivé-je, n’écrivé-je pas ?)  suivie d’une séance d’auto flagellation, mais non, je ne suis pas capable d’écrire THE lettre, pétrie d’émotion mais aussi d’humour !  Je ne suis qu’une pauvre petite blogueuse de rien du tout, la Cosette du livre de poche, la Fantine des bibliothèques, la petite Anna Karénine du livre broché ! Comment devenir virtuose en quelques secondes, enchanter de ma plume et raconter mon amour de la lecture sans sombrer dans le pathos.

Avez-vous déjà postulé, avez-vous été retenu ? Aimeriez-vous le faire un jour ?

  livre inter

12 femmes et 12 hommes constitueront comme chaque année le jury du Prix du Livre Inter.

Les inscriptions avaient lieu jusqu’au 28 février inclus .

Mercredi 3 avril : annonce à l’antenne du nom des 24 membres du jury sélectionnés et des 10 livres en compétition.
Dimanche 2 juin : délibération et vote du jury.
Lundi 3 juin : proclamation du lauréat du 39ème Livre Inter dans le journal de 8h de Mickaël Thébault.
Et 2 rendez-vous en présence du Président du jury, des jurés et du lauréat : « Comme on nous parle » de Pascale Clark et « Service Public » de Guillaume Erner.

  une lettre (1)

Une autre lettre (2)

Où il est question d’une lettre qu’on n’écrit pas.

Une lettre écrite par un castor…

Une analyse des lettres reçues et des lecteurs

Nana de Zola

nana-1 nana-2-nana-3

Vignette les grandes héroïnesNée en 1852  dans une famille ouvrière,  Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau dont l’histoire est narrée dans L’Assomoir. Mère du petit Louiset à l’âge de 16 ans, elle ne peut subvenir à leurs besoins et se prostitue pour gagner un peu plus d’argent. Elle habite un appartement où son amant l’a installée ; ce qui ne l’empêche pas d’être dans la gêne. Les premières pages la montrent interprète principale de la « Blonde Vénus » au Théâtre des variétés (Vénus, identifiée à Aphrodite, déesse de l’amour et de la beauté est aussi connue pour ses frasques sexuelles et son infidélité conjugale1.)

 

Un de ses amants au chapitre 7 lit la chronique de Fauchery, intitulée la Moucje d’Or et qui rend bien compte de la théorie naturaliste, c’ « était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. »

nana 4  nana-5

Si elle ne brille pas par son talent, sa sensualité affole tous les hommes : « Peu à peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la subissait. Le rut qui montait d’elle, ainsi que d’une bête en folie, s’était épandu toujours davantage, emplissant la salle. À cette heure, ses moindres mouvements soufflaient le désir, elle retournait la chair d’un geste de son petit doigt. » . La sexualité et le vice sont la marque de ce XIXe siècle à travers le personnage de la courtisane et de la maîtresse, qui symbolise la puissance érotique, femme excitante, à la fois soumise et menaçante, en marge de la société bourgeoise et victime d’un ordre social qui la maintient dans la dépendance de ses bienfaiteurs. La société judéo-chrétienne condamne la sexualité et ses plaisirs en dehors de la procréation, la fille de joie devient l’exutoire de désirs refoulés que la société capitaliste inscrit dans des rapports marchands.

            Elle est à la fois dévoratrice et fatale, parce qu’elle fait appel à l’interdit, aux désirs d’autant plus puissants qu’ils sont refoulés, entachés de culpabilité et d’une jouissance décuplée par un certain parfum d’aventure. Elle est tolérée car elle permet la pérennité d’un certain ordre moral dans lequel les femmes doivent arriver vierges et pures au mariage, pour ensuite se dévouer à la maternité. Elle représente ce qui est interdit à toutes les autres, soumise à la sexualité des hommes (personne ne lui demande vraiment ce qu’elle aime, elle).

            Mais selon Christian Mbarga, dans son étude passionnante sur les personnages de femmes des Rougon-Macquart, elle est aussi « la personnification et l’allégorie du mal qui ronge une époque toute entière : la quête effrénée des richesses et du plaisir en engloutissant tout sur son passage ».

A lire et à relire donc…

Nana-7 nana-8-


1 Emile Zola : les femmes de pouvoir dans les Rougon-Macquart par Christian MBarga

Pour qui vous prenez-vous ? Geneviève Brisac

Pour-qui-2

 j'aime un peu, bc, passiontj'aime un peu, bc, passiont

Recueil de onze courts récits qui se font écho, hantés par les mêmes personnages, Max, Gerbert, Fleur, Mélissa Scholtès, les jumeaux, Mélinée et leurs naufrages quotidiens.

  Ces personnages sont tous la proie d’une sourde inquiétude, d’une angoisse permanente et diffuse qui alourdit passablement un quotidien dans lequel il ne se passe véritablement pas grand-chose. Je me suis demandée si au fond, ce n’était pas une façon d’alimenter leur vie, de faire en sorte qu’elle puisse être racontée. Vivre est dangereux, tout nous menace, il n’y a pas d’éternité. Rien ne dure et la mort est tout au bout. N’est-ce pas ce que nous ne nous lassons pas de dire ? Comment ne pas dénoncer un tel scandale ? Pourquoi jouir de cette conscience funeste ?

Anticiper le danger ou la mort, ne revient-il pas à s’en protéger ? Penser l’impensable, dire l’indicible pourrait rompre la malédiction qui nous enchaîne à des corps si fragiles.

« Je faisais cela quand j’étais enfant : j’ouvrais grand la fenêtre, je défaisais ma chemise de nuit et j’essayais d’attraper une mort certaine, une pneumonie, une pleurésie, pour avoir une bonne raison d’être si triste. »

La perte est imminente, en tout cas inéluctable et on ne peut se raccrocher à rien. Ni à l’amour qui la plupart du temps n’est qu’un vaste malentendu, une rencontre indéfiniment ratée ou reportée, ni à l’amitié qui est aussi fragile, et creuse en nous ce vertige :

« Dans l’eau, je me suis mise à pleurer sans crier gare. Des litres de larmes dans des litres d’eau. les larmes faisaient des trous dans la mousse, comme des puits creusés par des puces de sable, par des lombrics. »

            Tout est tellement absurde, nous sommes comme des malades incapables de vivre sans le cancer qui les ronge, un personnage ne dit-il pas : « C’est l’air marin, l’iode, ça peut rendre malade tant c’est sain ». D’ailleurs on peut essayer de se prémunir contre le mauvais sort, mettre un petit savon dans sa poche, serrer une patte de lapin, la pensée magique ne marche pas, il n’y a pas d’échappatoire…

            Virginia Woolf n’est jamais loin, ni Jean Rhys, elles connaissent la fragilité de toute existence mais aussi la voix de la mer. Elles sont hors de la peur qui relève d’une impardonnable confusion…

            « N’importe qui à ta place irait tranquillement à la plage se promènerait sous les palmiers, se ferait des amis. Toi, il faut que tu théorises. Le bruit, la musique, la vulgarité, les odeurs, ma pauvre fille. Pour qui te prends-tu, à la fin ? » admoneste un des personnages . Y aurait-il une aristocratie du malheur ?

Cet air vague et ennuyé que nous prenons parfois ne voudrait-il pas dire que nous souffrons d’un orgueil démesuré, face à cette comédie, cette trivialité de l’existence qui  n’est pas digne de nous ? Au fond vaudrait-on beaucoup mieux que cela ? Oui, forcément nous valons beaucoup mieux que cette fin ridicule clouée entre quatre planches ! 

  Il y a un ton, alerte et vif, un humour un peu cruel que j’aime beaucoup dans les livres de Geneviève Brisac. Cela me fait penser à pas mal de choses à chaque fois, cela fait écho en quelque sorte… J’ai toujours ce sentiment que l’on m’a dit quelque chose, à moi seule ! Non mais, pour qui se prend-on ?

Quatre jours en mars – Jens Christian Grøndahl

Jens-C-G

Jens Christian Grøndahl Quatre jours en mars – La voix d’Ingrid     Dreyer / traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard 2011 pour la traduction française, collection folio n° 5494

  L’auteur est né à Copenhague en 1959. Il a publié une dizaine de romans et est unanimement considéré comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. Piazza Bucarest a été récompensé par le prix Jean Monnet de Littérature européenne 2007.

  Ingrid ne sait plus très bien où elle en est. A l’approche de la cinquantaine, une série d’événements la font douter des choix qu’elle a faits dans sa vie de femme. Elle se retrouve face à elle-même  : son divorce, sa tentative d’échapper aux modèles passés, de réaliser une carrière tout en ayant un enfant. Mais voilà que tout lui coule entre les doigts, et la belle cohérence qu’elle pensait avoir donné à son existence semble à présent un écheveau désordonné où tous les fils s’emmêlent…

Pendant quatre jours, Ingrid laisse remonter les souvenirs. L’échec de son mariage, la difficulté de ses relations avec sa mère, journaliste interviewant des personnalités célèbres, fille mal aimée de sa mère Ada,  ses propres difficultés avec son fils.,. Elle se trouve aux prises avec ses choix existentiels. Elle vit dans une époque individualiste, lieu de conflit entre la liberté et le devoir   et éprouve un fort sentiment de culpabilité. Elle a dû trouver sa propre identité, la choisir et donc renoncer à tous les autres possibles.  

            Ingrid, sa mère Berthe et sa grand-mère Ada sont trois générations de femmes confrontées au dilemme de la maternité et du devoir et de la réalisation de soi. Toutes trois ont fait passer leur vie sentimentale et leur vie professionnelle avant leur rôle de mère et ont bénéficié de la révolution des mœurs permise par le féminisme. Mais qu’ont-elles réellement gagné et à quel prix ? Leurs relations mère/fille sont difficiles car elles ont chacune à leur manière vécu la blessure de l’abandon et l’éloignement de la mère, leur vie affective n’est pas des plus heureuses et la solitude les guette, quant à leur carrière, elle semble avoir été un miroir aux alouettes. Elles lui ont chacune beaucoup sacrifié mais pour quel bénéfice ? En ont-elles été plus heureuses ? N’ont-elles pas négligé l’essentiel ?

            Jens Christian Grøndahl écharpe au passage le modèle éducatif danois relativement permissif où les enfants font la loi et devant lesquels les adultes cèdent trop souvent par peur de les « traumatiser ».

Dans une interview à l’Express, l ‘auteur explique  que« ses romans montrent « le drame de la vie intérieure, la lutte de quelqu’un à travers des bribes de mémoire », cherchent à « creuser la banalité du quotidien ». Il insiste sur son rapport avec ses personnages. Sur le fait qu’il ne les connaît pas jusqu’au bout, ne les comprend jamais tout à fait complètement. »

Femmes vues par un homme, fils peut-être ou petit-fils de l’une de ces femmes, on sent la blessure encore à vif.  Je ne sais pas si ce livre veut culpabiliser les femmes modernes, si le souhait de l’auteur est un retour en arrière. Il analyse finement les caractères mais on sent qu’il prend plus parti qu’il ne pose véritablement des questions. A mon sens en tous cas, mais j’aimerais bien avoir d’autres avis.

Challenge-voisins-voisines-2013

Chez  Anne (Des mots et des notes)

Aurora, Kentucky -Carolyn D. Wall

Aurora-Kentucky

j'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Editions du Seuil, mai 2010, pour la traduction française, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Estelle Roudet.

(Le Kentucky [KY] est un État d’une superficie de 104 623 km²; il est situé au centre-est des États-Unis, entre les Appalaches à l’est et la confluence de l’Ohio et du Mississippi à l’ouest. Cet État est limité au nord par l’Ohio, l’Indiana et l’Illinois, à l’ouest par le Missouri, au sud par le Tennessee, à l’est par la Virginie et la Virginie occidentale. La capitale de l’État est Frankfort. L’État du Kentucky  tire son nom du mot iroquois Ken-tah-ten signifiant «terre de demain».)

  Aurora dans le Kentucky : Olivia Harker élève seule son petit-fils William que sa fille lui a laissé avant de partir à Hollywood pour tenter une carrière d’actrice.  Ils se sont attachés l’un à l’autre et tentent de survivre en tenant une petite épicerie léguée par son père. La mère d’Olivia est folle et donne bien du fil à retordre à sa fille qui l’a reléguée au fond du jardin dans une petite cabane.

Les relations fille-mère dans ce récit sont particulièrement difficiles. Il ne suffit pas de pouvoir enfanter pour savoir aimer.  L’amour demande une disposition particulière, une attention à l’autre et la capacité de se détourner de soi au moins momentanément. Et certains êtres sont si occupés par leur propre souffrance qu’ils ne peuvent prendre en compte celle des autres.

Mère et fille sont incapables de communiquer : « La vérité, c’est qu’Ida et moi étions en proie à une souffrance si grande qu’elle nous poussait à une fuite en avant qui ne cesserait jamais. » Il semblerait également qu’il est plus facile de donner de l’amour à un enfant lorsque soi-même on a été aimé. On retrouve des gestes, des attitudes, des mots, dans une sorte de catalogue intérieur que l’expérience nous constitue.

Il n’y a pas d’instinct maternel : « Ida m’a appris une chose : les mères n’aiment pas forcément ce qu’elles expulsent de leurs ventre pour l’expédier dans le monde ». L’amour vient en plus et pas de façon automatique. Les mères indifférentes, maltraitantes ou monstrueuses ont toujours suscité l’effroi parce qu’elles semblent les plus proches a priori.

Les relations au père sont beaucoup plus apaisées, plus réconfortantes. Une question de bonne distance peut-être…

Tout à leur histoire familiale compliquée, dans cette Amérique de la fin des années trente, profondément raciste et ségrégationniste, Olivia ne sent pas la menace qui rôde et les exactions racistes d’une société secrète qui terrorise les Noirs de la région : disparitions, mutilations, vont l’ entraîner dans une série d’aventures ménageant de sombres rebondissements.

 

  Un roman au souffle profond, dans la grande tradition des romans américains, porté par une héroïne magnifique et courageuse. Carolyn D. Wall écrit dans la continuité d’une Harper Lee ou Eudora Welty : l’émotion et la tension présentes tout au long du roman tiennent le lecteur en haleine de manière particulièrement efficace. Un véritable pageturner et une narration impeccable dans une langue très aboutie.

Nos pleines lunes – Sophie Krebs

Nos pleines lunes

j'aime coup de coeurj'aime coup de coeurj'aime coup de coeur

Médaillée du conservatoire de Pari, Sophie Krebs est professeur de formation musicale. Passionnée de pédagogie, elle invente en 2003 la méthode rythmo, une méthode d’apprentissage du rythme au travers des mots. Les jeux de société Rythmo ont obtenu une médaille d’Or au Concours Lépine International.

  Le livre de Sophie Krebs est un chant d’amour à deux voix. Chant d’amour et parfois de désespoir. J’ai eu cette image d’une écriture tendue comme un fil entre deux êtres, qui vibre à chaque émotion de l’un ou de l’autre. Le tempo est vif, presque trop parfois, car les chapitres alternent rapidement les deux voix , l’une faisant écho à l’autre, dans des registres différents.

La douceur de l’une : « Il fait doux ce matin. Giroflées. Romarin. », l’âpreté de l’autre, « La colle ça poisse. J’aime pas quand ça poisse ».

Lucas attend Lolita ; elle doit venir le voir à Noël. Il prépare le sapin en son honneur. Ses journées sont suspendues à l’attente et les événements qui la rythment, bonheurs minuscules ou tragédies, nous apprennent peu à peu son histoire.

Laetitia est photographe : « Capter l’instant m’a toujours soulevé de terre. Un grand mystère venu d’ailleurs ! C’était comme des ailes. De belles grandes ailes qui m’auraient prise par magie. » Sa vie a le tempo rapide d’une valse, d’une danse, puisque parfois danse et musique se confondent. C’est étonnant : « Rue Mouffetard (3). Le fleuriste (3). Une nouvelle jacinthe (5). Une blanche aujourd’hui.(6) ».

L’intrigue se construit par petites touches et on est pris par l’énigme de ces destins dont les fils se croisent et s’entrecroisent jusqu’à nous donner la trame. Le suspense est poétique et il est parfois difficile de laisser le livre. Ce n’est qu’à la fin que le motif apparaît enfin et l’on n’est pas déçu.

Souvent, l’écriture alterne des phrases longues et brèves et on a l’impression d’écouter le bruit des vagues.

            L’écriture de Sophie Krebs est très travaillée, ourlée parfois dans de la soie, ou dans la déchirure. Elle demande une écoute intérieure.

Il faut lire « Pleines lunes », c’est un très beau texte.

Cinq questions à Sophie Krebs

Sophie-Krebs litteramaAnis : Comment écrivez-vous? Avez-vous des rituels ?
Sophie Krebs :  J’écris dans le silence le plus pur que je puisse trouver (aucune musique et personne autour de moi excepté mes chats et chiens). Jamais assise à un bureau ni à une table, toujours allongée soit sur un lit, soit dans un canapé. Le plus souvent seule dans ma ferme perdue au milieu de 10 hectares…Toujours avec un crayon noir et une gomme, dans des cahiers choisis avec grand soin…Sinon plus basiquement : quand je trouve le temps…car malheureusement comme nombre d’entre  nous, je ne sais pas encore faire autrement… Ah ! j’oubliais…j’écris bien sûr à haute voix… pour mieux entendre comment sonne la phrase, puis la strophe, puis le  chapitre… 

  Anis : Pourquoi écrivez-vous ?
Sophie Krebs :  L’envie d’écrire s’est imposée à moi très naturellement et j’avoue que le bébé n’était pas programmé !…mais comme j’écrivais déjà depuis plus de 10 ans pour les  enfants de la musique verbale (textes parlés écrits rythmiquement) je pense que j’ai juste lâché la transcription rythmique pour ne garder que les mots…Le rythme est bien sûr toujours là, mais il n’est pas transcrit. J’ai conscience que mon cheminement vers l’écriture est donc très spécial; ceci explique aussi le fait que j’écrive obligatoirement à haute voix… Je ne me suis jamais dit « Je vais écrire »…Je n’aurais jamais osé !

  Anis : Quels sont es auteurs qui vous ont marqué ou ceux (ou celui) qui vous a donné envie d’écrire ?
 Sophie Krebs : Je vais sûrement vous décevoir, mais mon envie d’écrire ne s’est absolument pas faite au travers d’un (ou plusieurs) écrivain. J’adore lire bien-sûr et ce depuis  toujours. Je lis actuellement 6 ou 7 romans par mois…et j’ai mes écrivains chouchous, mais ils sont très nombreux : Proust, Duras, Simone De Beauvoir… etc

Plus proche de nous et très actuel pour moi Claudie Gallay… Mais ils sont vraiment trop nombreux pour en sortir « un » du « tout »… Et j’avoue que je serais plus à

 l’aise de vous parler de compositeurs…Si cela peut vous intéresser, je ne me lasse pas de Chopin (en ce moment ses Ballades pour piano) et de Schumann…

Par contre voici mes dernières lectures adorées :

 -« Le petit tailleur de shorts » d’Yvon Le Men

– « L’Arpenteuse »d’Isabelle Mestre

– « Enregistrements pirates » de Philippe Delerm

 – « Seule Venise » de Claudie Gallay

 « Le déferlantes » de Claudie Gallay (que je relis régulièrement chaque année)

Anis : Pensez-vous qu’il existe encore aujourd’hui un « plafond de verre » pour les femmes qui écrivent ?
SK : Le jour où le plafond de verre disparaîtra, nous devrons fêter ça ensemble !!! 🙂

Anis: Quels sont pour vous les grands textes de femmes qui ont marqué l’histoire littéraire?
SK : Quitte à choquer : les textes des chansons de Barbara… et Piaf !

 Sinon bien sûr Simone de Beauvoir et Marguerite Duras…