Prix Artemisia 2013 pour la Bande dessinée féminine

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L’album de Jeanne Puchol, Charonne-Bou Kadir, remporte le Prix Artémisia 2013 de la bande dessinée féminine.

Traditionnellement remis le 9 janvier, jour de la naissance de Simone de Beauvoir, le Prix Artémisia de la bande dessinée féminine, qui distingue des BD réalisées intégralement par une ou des femmes. Et récompense Charonne-Bou Kadir de Jeanne Puchol, publié aux éditions Tirésias en mai dernier.

Charonne-Bou Kadir évoque les souvenirs des parents de l’auteure, deux Français d’Algérie pro-indépendance, dans un exercice mémoriel délicat. Très subjectif mais jamais manichéen, le travail de Jeanne Puchol emprunte des chemins graphiques variés et audacieux pour s’engager contre tout fanatisme.

Cet album remporte le prix devant  dix autres albums sélectionnés : Dessous de Leela Corman,En silence d’Audrey Spiry, Euclide de Cecily, Je suis bourrée mais je t’aime quand même d’Anaïs Blondet,  La Geste d’Aglaé d’Anne Simon, La Petite Peste philosophe de Vanna Vinci,  La Ronde de Brigit Weyhe, Le Livre des nuages de Fabienne Loodts, Les Filles de Montparnasse de Nadja, et Tu mourras moins bête #2 de Marion Montaigne.

L’itinéraire d’une blogueuse (1)

john-manthaDepuis que je tiens ce blog, une forme de passion est entrée dans ma vie ! La découverte, le frisson devant un trésor méconnu, l’émotion devant une voix oubliée ou celle qui me saisit à la lecture de ces vies ferventes et passionnées, ces vies tourmentées parfois, brisées souvent en des siècles où l’on ne faisait guère de place aux femmes écrivains.

J’ai l’intention de lire toutes ces oeuvres de femme en une dizaine d’années à peu près et d’explorer ma colonne de droite de manière assez systématique. Pendant les mois à venir, je vais me consacrer plutôt au dix-neuvième siècle. J’ai déja fait une très belle découverte : Olive Schreiner, dont la voix et la fureur a résonné particulièrement en moi et dont je parlerai plus tard dans ce blog, et pour le vingtième-siècle, Flannery O’Connor, dont la vie et l’oeuvre, écourtée par la maladie, est d’une force peu commune !

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Itinéraire d’une blogueuse (1)

Depuis que je tiens ce blog, une forme de passion est entrée dans ma vie ! La découverte, le frisson devant un trésor méconnu, l‘émotion devant une voix oubliée ou celle qui me saisit à la lecture de ces vies ferventes et passionnées, ces vies tourmentées parfois, brisées souvent en des siècles où l’on ne faisait guère de place aux femmes écrivains.

J’ai l’intention de lire toutes ces oeuvres de femme en une dizaine d’années à peu près et d’explorer ma colonne de droite de manière assez systématique. Pendant les mois à venir, je vais me consacrer plutôt au dix-neuvième siècle. J’ai déja fait une très belle découverte : Olive Schreiner, dont la voix et la fureur a résonné particulièrement en moi et dont je parlerai plus tard dans ce blog, et pour le vingtième-siècle, Flannery O’Connor, dont la vie et l’oeuvre, écourtée par la maladie, est d’une force peu commune !

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La marche du cavalier Geneviève Brisac

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L’écriture pour les femmes nécessite-t-elle encore aujourd’hui « un pas de côté » ? Sont-elles encore et toujours frappées d’illégitimité ? La création sexuée a-t-elle tant d’importance ?

C’est un débat qui a agité toute l’histoire des femmes et l’histoire littéraire. Leur position dans le Monde et dans la société, les interdits qui ont frappé leurs écrits pendant très longtemps, leur statut juridique jusqu’au XXe siècle, ont-ils eu une influence à la fois sur la diffusion des écrits des femmes et sur leur vision du monde ?

Toutes les recherches aujourd’hui prouvent les influences de tous ces facteurs sur l’écriture des femmes, ne serait-ce que pour la fureur et l’énergie qu’ont dû mettre certaines d’entre elles à vouloir s’en démarquer, et sur leur statut d’écrivain. D’ailleurs la plupart des écrivaines aimeraient bien qu’on oublie qu’elles sont des femmes pour ne retenir que leur œuvre ! Et cela a été le cas aussi pour d’autres catégories de gens, tenus par leur culture ou leur origine dans un certain mépris ou au mieux une inévitable transparence.

          Ecrire c’est pouvoir, et de nombreuses personnes, pour les motifs les plus variés furent écartées des sphères du pouvoir. Cette situation pour contraignante qu’elle fût a été aussi à l’origine d’un certain regard, a fait entendre des voix singulières « subtiles et légères mais aussi profondes et rebelles »  qui éclairent jusqu’à aujourd’hui le monde dans lequel nous vivons.

De Jane Austen à Virginia Woolf, en passant par Alice Munro et Karen Blixen, Geneviève Brisac approche l’énigme de la création sexuée et dénonce ce qui parasite toute création, l’attention à celui qui écrit, non à son œuvre même, mais à ses excès : « Qui parle ? Est-il, est-elle célèbre, glamour, sexy, barbare ? Est-il, est-elle prodigieusement riche, ou extrêmement pauvre ? »

Ce livre, pour être assez court (135 pages en poche), n’en est pas moins dense.

Geneviève Brisac part d’une constatation : « Elles sont sympathiques, elles n’écrivent pas nécessairement comme des savates, elles ont un souffle quelquefois, et même une vision très rarement quand elles sont mortes…mais….elles font partie d’une autre catégorie. […]Les livres des femmes sont lus (par les hommes( d’un point de vue différent. Implicite ou explicite. Comme l’expression d’une minorité. » Et quand il s’agit de faire des classements, des hiérarchies, des anthologies, et bien elles y sont peu ou parfois pas.

Geneviève Brisac parcourt les œuvres de Virginia Woolf,Jane Austen, Alice Munro, Grace Paley, Lidia Jorge, Christa Wolf, Natalia Ginsburg, Jean Rhys, Rosetta Loy, Sylvia Townsend Warner , Karen Blixen Ludmila Oulitskaïa pour tenter d’analyser ce qu’est cette « marche du cavalier ».

Un livre passionnant et nécessaire.

 Challenge Geneviève Brisac 2013

Paroles de femmes : Rosetta Loy

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« Toutes les oeuvres d’art sont belles et parfaites et toutes sont en même temps hideuses et complètement ratées. Au moment où je commence un livre, il est plaisant, lumineux, et en même temps; dès le début, une ombre affreuse le suit, une difformité écœurante qui prend sa place, si bien que je ne le reconnais pas. Toute œuvre d’art est à la fois idéalisation et perversion. Et le public a le pouvoir d’en faire définitivement un chef-d’oeuvre ou une caricature. Quand le coeur des lecteurs est troublé, alors l’oeuvre d’art devient le chef-d’oeuvre que je voyais au début de mon travail. mais si le public refuse de la regarder, elle n’existe plus. C’est en vain que je crierai : Ne voyez-vous rien! On me répondra poliment : Non, rien du tout. »

Citée Par Geneviève Brisac in « La marche du cavalier »

Qui est Rosetta Loy ?

 Rosetta Loy est une écrivaine italienne, née à Rome en en 1931.  Elle a commencé à écrire à l’âge de neuf ans, mais sa véritable envie d’écrire s’est manifestée aux alentours de ses 25 ans. Après ses débuts avec le roman La bicyclette  en 1974, qui lui valut le prix Viareggio Opera Prima, elle a écrit de nombreux romans parmi lesquels Le strade di polvere, publié pour la première fois par Einaudi en  1987 et republié en  2007. Grâce à ce livre, elle a remporté de nombreux prix littéraires, comme le prix Campiello l’année de la première publication, le prix Supercampiello, le prix Viareggio, le prix Città di Catanzaro et le prix Rapello l’année suivante, et enfin le prix Montalcino deux ans après. Le roman raconte l’histoire d’une famille du Montferrat à la fin de l’ère napoléonienne, dans les premières années de lUnité italienne.

Parmi ses autres œuvres on notera La porte de l’eau 1976 (2001), Un chocolat chez Hanselmann 1995(1996), Noir est l’arbre des souvenirs, bleu l’air (2004/2007), Ay Paloma, 2 009

Issue d’une riche famille d’obédience catholique, elle fait partie d’une certaine bourgeoisie italienne qui, tout en ne soutenant pas ouvertement le fascisme, ne s’est pas battue aux côtés des résistants contre les lois raciales, peut-être encore inconsciente de la tragédie qui prenait forme. Cette question est au centre de la trame de La parola ebreo 1997 (Madame Della Seta aussi est juive, 1998) qui a remporté le prix Fregene et Rapallo-Carige.

Elle a aussi publié dans d’autres maisons d’édition, L’estate di Letuqué Rizzoli 1982) All’insaputa della notte (Garzanti  1984/ Alinéa,  1991), Sogni d’inverno (Mondadori 1992/le Promeneur,  1994) Elle a choisi que son roman de mémoire La première main soit d’abord publié en France. Elle est traduite dans beaucoup d’autres langues, et vit actuellement à Rome.

source Wikipédia

Entretien avec Moïra Sauvage

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Il y a quelques semaines, j’ai eu le plaisir de rencontrer Moïra Sauvage, une femme pleine d’énergie, à l’œil pétillant, chaleureuse et communicative. J’arrivais, un peu intimidée, mais elle a su très vite me mettre parfaitement à l’aise.

  Moïra sauvage est journaliste et écrivain, auteure de «  Guerrières ! A la rencontre du sexe fort » et « Les Aventures de ce fabuleux vagin ».

Anis : Bonjour Moïra, je voulais savoir quelle est votre relation à l’écriture, à ce type particulier qu’est l’essai ?

Moïra Sauvage : J’ai toujours aimé écrire. Et j’ai cette chance, j’écris facilement. En ce moment, je trie mes papiers et j’ai retrouvé des textes, des poèmes que j’écrivais à l’adolescence. L’intérêt pour le journalisme est né de ma curiosité, et de mon envie de partager et de transmettre ce que j’avais appris.

J’avais envie avec « Guerrières » de faire connaître les choses formidables que les femmes faisaient dans le monde.

Mon plaisir, en fait, c’est de créer, je peins également, et j’ai mis au monde quatre enfants ! Un enfant ou un livre, c’est un peu pareil, on a le plaisir de regarder ce qui n’aurait pu exister sans nous puisque c’est nous qui l’avons créé. On peut écrire pour soi un journal intime, mais pour le reste, on a envie d’être publié ; on a besoin de cette reconnaissance.

Anis : On compare souvent la création à la maternité.

Moïra Sauvage : Oui, je ne sais pas si c’est vouloir laisser sa marque sur la terre mais créer c’est le plus grand bonheur.

Anis : Il semble que les femmes écrivent moins d’essais que de romans. A votre avis, à quoi cela est-il dû ?

 Moïra Sauvage : Les causes sont historiques, évidemment. Les femmes étaient la plupart du temps cloîtrées chez elle. C’est à partir du XIXe siècle que les choses ont commencé à changer même s’il y avait peu de femmes qui faisaient des études. Et puis dans leur quotidien elles étaient plus amenées à parler d’elles-mêmes, à analyser leurs sentiments. C’est une question d’éducation et de culture.

Anis : Avez-vous des rituels d’écriture?

Moïra Sauvage : Non, pas vraiment, mais j’ai un endroit pour écrire, une chambre de bonne de six mètres carrés dans lequel je m’isole pour écrire.

Anis : Quelles sont les auteures qui vous ont influencée?

Moïra Sauvage : Virginia Woolf et j’ai été bouleversée à la lecture d’une canadienne, Carol Shields, dont j’ai lu les romans et qui parle de la vie quotidienne des femmes. Toutes les féministes américaines des années 70, et aussi le rapport Hite, de Shere Hite qui m’a beaucoup appris.

En France, Simone de Beauvoir bien sûr, et Elizabeth Badinter. Je préférais les américaines aux féministes françaises car elles avaient un style plus direct, et étaient plus faciles à lire.

Anis : Pensez-vous que les femmes soient moins représentées que les hommes ?

Moïra Sauvage :Je suis les actions de « LA BARBE » et à chaque fois que je tourne les pages d’un magazine, d’un journal, je compte le nombre de femmes. Dans le cinéma aussi, à peine une réalisatrice dans la sélection officielle de Cannes. Quant aux écrivaines, ce sont les journalistes littéraires qui choisissent de les mettre en avant ou pas. Mais personne ne se rend vraiment compte de cette invisibilité des femmes.

Anis : Oui elle est intériorisée depuis si longtemps, et par les femmes elles-mêmes. Mais pourquoi les femmes sont-elles moins reconnues ?

Moïra Sauvage : Il y a un a priori sur l’écriture des femmes, on les accuse souvent de sentimentalisme. Les a priori sont dans la tête des éditeurs, des journalistes, des attachés de Presse.

Anis : Y a-t-il, selon vous, une écriture féminine ?

Moïra Sauvage : Je n’aime pas ce terme car il est dévalorisé. Tout ce qui est féminin est dévalorisé. L’écrivain crée avec sa vision du monde, et les femmes ayant eu un vécu assez différent de celui des hommes , elles l’ont forcément traduit dans leurs œuvres.

Anis : Pourquoi avoir écrit « Guerrières », pourquoi ce titre ?

Moïra Sauvage : Pour moi, c’était une évidence. Depuis le début. Curieusement, je ne vois pas le mot « Guerre » de Guerrière, car bien sûr la guerre c’est l’horreur. Pour moi, c’est très politique. C’est une femme qui lutte, épanouie. Elle n’est plus soumise si elle est guerrière. Au début, c’était montrer que les femmes étaient capables d’être vraiment fortes.

Anis : Merci Moïra, j’ai vraiment été ravie de vous rencontrer.  

                                          les-aventures-de-ce-fabuleux-vaginGuerrieres

Thérèse Desqueyroux Miller/Mauriac

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Vignette les grandes héroïnesLe dernier film de Claude Miller est l’occasion de redécouvrir le roman de François Mauriac et cette bouleversante héroïne qu’est Thérèse Desqueyroux magnifiquement interprétée par Audrey Tautou. Le réalisateur a su filmer la solitude intérieure de cette femme enfermée à la fois dans son milieu, la bourgeoisie provinciale, son ignorance et tourmentée par des aspirations que son éducation, ou plutôt son manque d’éducation, ne lui permettent pas de satisfaire. Elle ne trouvera pas d’autre moyen que de tenter d’empoisonner son époux…

Au début du livre, Thérèse ressort libre du palais de justice alors qu’elle est coupable. Tout a été fait pour étouffer le scandale et préserver la réputation des Desqueyroux. Elle tente de comprendre les raisons de son acte, ou plutôt ce qui a causé ce geste qu’elle n’a ni véritablement voulu, ni pensé. Thérèse se méfie de ses propres pensées, elle est « compliquée » et pense que le mariage va l’aider à remettre de l’ordre dans ses idées, à devenir « raisonnable ». Passionnée et entière, elle étouffe dans un mariage sans amour, si différente de son mari par les aspirations et la sensibilité. Mais comment se révolter ? Comment soulever cette chape de plomb qui la cloue à terre, comment se libérer des liens qui l’entravent ? Elle ne cherche pas d’excuse ni qu’on la plaigne, d’où cette impression de froideur et d’indifférence,  mais tente de dire et de comprendre qui elle est.

La réponse de son mari et de la famille est sans appel, justice sera rendue à l’intérieur de la famille, en huis-clos, par des gens qui furent des proches, et apparaît aussi monstrueuse que l’acte qu’elle a commis. Qui véritablement est la victime ?

Dans le film, à Bernard qui l’interroge sur les raisons véritables de son acte, elle répond : « Pour lire dans vos yeux un trouble, une interrogation ». Mais son mari, confit dans ses certitudes ne peut le comprendre.

J’ai lu sur Wikipédia, que cette histoire a été tirée d’une histoire vraie, celle d’Henriette Canaby qui fut accusée en 1905 d’avoir voulu empoisonner son mari Émile Canaby, courtier en vins bordelais alors endetté. Mauriac assista à son procès le 25 mai 1906. Elle fut acquittée grâce au témoignage de son mari qui voulait sauver les apparences.

L’ingénue libertine – Colette

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L’ingénue Libertine – Colette – Le livre de poche
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Colette écrivit ce roman en 1909. Mariée depuis 1893 à Henry Gauthiers-Villars surnommé Willy, Colette écrivit pour son époux des romans qu’il signait sans vergogne. « L’ingénue libertine » était à l’origine une nouvelle, Minne, et une suite « Les égarements de Minne » écrits avec Willy et qu’elle rassembla en une seule œuvre lorsqu’elle se libéra définitivement de l’emprise de son premier mari. Elle en expurgea toutes les contributions de celui-ci. Toutefois, elle ne put jamais le considérer comme un bon roman car trop lié aux premiers aspects de sa carrière de romancière.

Qui est donc cette ingénue libertine ? Une ravissante personne, Minne, choyée par sa mère, tenue à l’écart du monde, mais dont l’imagination s’enflamme à la lecture des journaux et des aventures d’une bande de Levallois-Perret, composée de margoulins et de criminels, qui représente pour la jeune fille la liberté et l’aventure. L’éducation des jeunes filles de l’époque qui les laisse dans l’ignorance de la sexualité et qui pour préserver leur innocence (et leur virginité) les enferme dans un quotidien sans saveur est responsable d’une méconnaissance complète des choses de la vie et de ses dangers.

Son cousin âgé de quelques années de plus qu’elle, et avec qui elle passe ses vacances fait bien pâle figure à côté de ces hommes sauvages et libres. Il est amoureux fou pourtant de sa cousine et finira par l‘épouser.

Mais Minne s’ennuie, sa vie est plate, et elle n’éprouve aucun plaisir sexuel  avec son mari. Elle reste captive de son secret et collectionne les amants dans l’espoir de découvrir ce plaisir qui jusqu’alors lui a été refusé. Devant son mutisme et son manque d’enthousiasme, son mari ne se pose pas de questions et ne cherche pas à découvrir l’origine d’une telle indifférence.

Minne est prisonnière d’un système social dans lequel le refoulement de l’orgasme au féminin s’inscrit dans une tradition séculaire de répression des femmes comme le montrera, dans les années 70, le Rapport Hite.

            A l’époque de Minne, dans les années 20, on mettait même en doute l’orgasme féminin et on cantonnait la femme à ses fonctions reproductrices. Quand on lui reconnaissait une existence c’était sous la forme d’une sexualité masculine complètement génitalisée, c’est pourquoi nombre de femmes ne ressentaient aucun plaisir dans leurs rapports amoureux. Le rapport Hite mit en lumière le fait qu’un tiers seulement des femmes en retirait du plaisir.

Colette soulève là un problème qui commençait à son époque à agiter les consciences féminines et devint la première à l’évoquer aussi librement dans un roman. Sa fréquentation des milieux homosexuels et ses propres aventures amoureuses lui firent certainement découvrir, dans un milieu libéré des conventions, une autre forme de sexualité beaucoup plus satisfaisante.

Le manque d’éducation sexuelle et les préjugés fortement ancrés dans les mœurs étaient autant d’embûches pour l’épanouissement des femmes. Et si la parole s’est libérée aujourd’hui, on le doit d’abord à ces femmes qui furent des pionnières.

 

J’ai beaucoup aimé ce roman de Colette qui aborde un sujet qui fut longtemps tabou sur la sexualité féminine.

« Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, sinon ne veut pas paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah !ah !, qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement. Ca leur suffit peut-être aux hommes, mais pas à moi ! »s’écrie Minne.

Colette décrit parfaitement à quoi conduit la frustration, à une forme de haine : « Mais encore une fois, il défaille seul, et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine naissante : elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu’il ne sait pas lui donner. »

Minne parviendra-t-elle à trouver ce qu’elle cherche, à se libérer des entraves de cette frustration sexuelle qui l’enferme dans la grisaille et l’ennui ? Il faut lire la sulfureuse et libre Colette.

La solitude des femmes de Gérard d’Houville

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La solitude des femmes

As-tu peur ? Te voici seule avec le silence…

Aucun souffle…aucun pas…nulle voix et nul bruit…

Seule comme une fleur que nul vent ne balance,

Seule avec ton parfum et ton rêve et la nuit.

As-tu peur ? Te voici seule avec la ténèbre,

Seule comme une morte au fond de son tombeau;

Tout est pesant et noir, taciturne et funèbre

Malgré l’amour si proche et le bonheur si beau.

As-tu peur ? Te voici toute seule avec l’ombre,

Seule comme une étoile au moment du matin;

Comme un papillon d’or au fond d’un jardin sombre

Se meurt en palpitant pour son soleil lointain…

Te voici toute seule avec ton cœur sauvage

Qui se débat et bat son humaine prison,

Seule avec ce tourment qui rôde et te ravage,

Perpétuel orage autour de ta raison.

Te voici seule, ô belle, ô douce, à jamais seule;

Et malgré ta jeunesse et tes yeux triomphants,

Oui, déjà seule ainsi qu’une très vieille aïeule

Qui aurait vu partir tous ses petits-enfants

Seule, ô force d’amour, ô vivante, ô féconde,

Car rien n’apaisera ta soif de l’éternel,

Car ton plus rauque cri de volupté profonde,

Ce cri désespéré, n’est encore qu’un appel.

L’homme ne comprend pas ton étrange détresse;

L’élan de ta douleur toujours se brise en vain…

Et, femelle en qui souffre une grande déesse,

Tu rêves au réveil qui te sera divin.

Les poésies de Gérard d’Houville, 1931

Prix de littérature de l’Union Européenne 2012

Le prix de littérature de l’Union Européenne,  ouvert aux 37 pays participant au programme «Europe créative» dans les secteurs de la culture et de la création, récompense tous les ans les meilleurs écrivains émergents en Europe. Les critères sont assez exigeants, puisqu’il faut avoir publié entre deux et quatre œuvres et avoir déjà été nominé.

Il est organisé par un consortium composé de la Fédération des libraires européens (EBF), de la Fédération des associations européennes d’écrivains (FAEE) et de la Fédération des éditeurs européens (FEE).

Les œuvres de femmes sont bien représentées mais elles sont très peu traduites en français. D’ailleurs, le fait est que les ouvrages primés sont, dans leur ensemble, très peu traduits. Pour un prix qui vise à  » promouvoir une diffusion plus large de la littérature européenne; encourager les ventes transnationales de livres; renforcer l’intérêt pour l’édition, la vente et la lecture d’œuvres littéraires étrangères », le résultat est un peu décevant en ce qui concerne les traductions en français. Toutefois, très belle initiative, l’Europe existe, bel et bien, quoi qu’on en dise.

On atteint complètement la parité en ce qui concerne les romans primés (6/12) mais une seule traduction sur les trois.

 

2 romans en français pour les filles, 2 pour les garçons

2012

*Autriche : Anna Kim, Die gefrorene Zeit

*Croatie : Lada Žigo, Rulet

*France : Laurence Plazenet, L’Amour seul, Albin Michel, 2005

Hongrie : Viktor Horváth, Török Tükör

Italie : Emanuele Trevi, Qualcosa di Scritto (Quelque chose d’écrit, Actes Sud,2013)

*Lituanie : Giedra Radvilavičiūtė, Siąnakt aš Miegosiu Prie Sienos

Norvège : Gunstein Bakke, Maud og Aud: Ein Roman om Trafikk

Pologne : Piotr Paziński, Pensjonat (Pension de famille, Gallimard,2016)

Portugal : Afonso Cruz, A Boneca de Kokoschka

*Slovaquie : Jana Beňová, Cafe Hyena: Plán odprevádzania (Café Hyène : Un plan d’accompagnement Broché – Le ver à soie 20 mars 2015 )

*Suède : Sara Mannheimer, Handlingen

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Marie-Claire – Marguerite Audoux

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En ce mois de novembre enfiévré par les prix littéraires et notamment  le Prix Fémina, une occasion de lire ou de relire celles qui furent parmi les premières primées.

  Prix Fémina 1910 – Marguerite Audoux.

  Née en 1863 à Sancoins dans le Berry, Marguerite Audoux est couturière. Elle écrit pour tromper l’ennui et la misère et aussi certainement pour la distraire de sa solitude. Ce n’est que tardivement, la quarantaine passée, que Marguerite Audoux, pauvre et malade, connaîtra le succès. Elle écoulera pourtant 75 000 exemplaires de Marie-Claire qui obtiendra le prix Femina en 1910. Octave Mirbeau en écrivit un  vibrant éloge en guise de préface  :

«  Marie-Claire est une œuvre d’un grand goût. Sa simplicité, sa vérité, son élégance d’esprit, sa profondeur, sa nouveauté sont impressionnantes. Tout y est à sa place, les choses, les paysages, les gens. Ils sont marqués, dessinés d’un trait, du trait qu’il faut pour les rendre vivants et inoubliables. On n’en souhaite jamais un autre, tant celui-ci est juste, pittoresque, coloré, à son plan. Ce qui nous étonne surtout, ce qui nous subjugue, c’est la force de l’action intérieure, et c’est toute la lumière douce et chantante qui se lève sur ce livre, comme le soleil sur un beau matin d’été. Et l’on sent bien souvent passer la phrase des grands écrivains : un son que nous n’entendons plus, presque jamais plus, et où notre esprit s’émerveille ».

              Le roman de Marguerite Audoux est en grande partie autobiographique : elle y raconte la mort de sa mère, son enfance passé à l’orphelinat, et son adolescence dans une ferme solognote où elle est placée comme bergère. La grâce de ce roman tient aux non-dits qui le tissent, lui donnant une sorte de mystère et de profondeur. La petite fille raconte toute une série d’événements qui semblent incompréhensibles à ses yeux d’enfant ; on comprend pourtant ce qui est tu, les souffrances, et les regrets d’adultes qui ont manqué leur vie. Ce regard d’enfant est d’une grande fraîcheur et restitue un milieu et une époque qui nous sont assez méconnus, loin de la grande Histoire, au plus près du quotidien des petites gens où le destin est marqué en grande partie par la condition et le milieu social et où la fortune, parce qu’elle est l’apanage de privilégiés dans une société souvent injuste, est aux mains d’une bourgeoisie soucieuse de ne pas se mésallier.

            La langue de Marguerite Audoux est belle, équilibrée, simple sans être pauvre. Son grand sens de l’observation  lui permet de croquer presque sur le vif des situations cocasses : ainsi lorsqu’elle raconte l’épisode de sa communion : « Je tombais sur les genoux dans le confessionnal, et tout aussitôt, la voix marmottante et comme lointaine de Mr le curé me rendait un peu confiance. Mais il fallait toujours qu’il m’aidât à me rappeler mes péchés : sans cela j’en aurais oublié la moitié.

            A la fin de la confession, il me demandait toujours mon nom. J’aurais bien voulu en dire un autre, mais en même temps que j’y pensais, le mien sortait précipitamment de ma bouche. »

            Un livre qui restera dans l’histoire littéraire et marqua d’une pierre l’entrée des femmes dans un milieu littéraire qui leur était encore assez fermé, pour ne pas dire hostile.

Une bonne raison de continuer mon entreprise d’exhumation des textes féminins et de poursuivre mes tentatives d’archéologie littéraire…

Challenge La Belle Epoque (1879-1914)

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La fureur de la langouste – Lucía Puenzo

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Lucía Puenzo est une réalisatrice et scénariste argentine née le 28 novembre 1976 à Buenos Aires, fille du cinéaste Luis Puenzo.
Elle est romancière et réalisatrice. Elle commence sa carrière en réalisant des courts-métrages, des documentaires et des séries pour la Télévision ; son premier long-métrage en 2007 XXY est élu « film argentin de l’année » et couronné Grand prix de la Semaine internationale de la Critique à Cannes. Le film reprend un thème central dans son œuvre : l’identité sexuelle qu’elle aborde ici à travers la question de l’hermaphrodisme. Dans son œuvre romanesque, et l’écriture de nouvelles, l’identité de genre est souvent évoquée : « El niňo Pez » racontera l’histoire d’amour impossible entre deux jeunes filles. Elle a aussi écrit « La Malédiction de Jacinta » édité chez Stock Cosmopolite en 2010 puis « La fureur de la Langouste » chez le même éditeur dans la collection « Cosmopolite » qui analysent au vitriol les travers de la société argentine.

 

Le roman raconte l’histoire de Tino, 11 ans qui assiste à la chute de son père, homme d’affaires puissant plus ou moins maffieux par une société de la consommation et du spectacle versatile et corrompue qui condamne sans appel ce qu’elle encensait aveuglément hier. Retranchée dans sa superbe villa, protégée par des gardes du corps aux mines patibulaires, cernée de journalistes, traqués par des animateurs de télévision peu scrupuleux, la famille se délite peu à peu en l’absence de Razziani le père.

Le tour de force de Lucía Puenzo est de calquer les relations sociales sur les relations familiales en faisant de chacune la parfaite métaphore de l’autre, telle cette famille de langoustes dont la solidarité – elles s’enchaînent et se protègent chacune de leurs antennes en cas de tempête- cesse dès que leur vie est menacée auquel cas elles se dévorent les unes les autres. La fureur qui saisit la langouste est celle qui ravage cette société malade de sa corruption, où règne l’argent roi et l’hypocrisie et détruit la famille, micro-société où les relations de pouvoir n’en sont pas moins violentes et destructrices. 

L’immoralité du père, qui n’hésite pas à  acheter des adolescentes de quinze ans pour satisfaire ses pulsions sexuelles, qui place ses maîtresses, de la gouvernante à la PDG d’une de ses entreprises à tous les endroits stratégiques,  est peut-être la plus dangereuse car elle se transmet au fils par la voie d’une relation profondément affective et inconsciente. Les valeurs patriarcales et leur violence se transfusent ainsi du père au fils de la manière la plus insidieuse qui soit. Tino est en proie au doute et à une désillusion naissante, face à l’image d’un père qu’il croyait tout-puissant. On ne peut qu’espérer, car l’histoire ne nous le dit pas, que le fils puisse à son tour tuer le père, afin de s’en libérer.

J’ai été très sensible à l’écriture virtuose de Lucía Puenzo , à la finesse de ses analyses et à la fluidité de sa narration. Elle écrit comme elle filme, et on devient, comme Tino, prisonnier de l’inexorable attente.

 festival amerrica

5/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

Paroles de femmes : Scholastique Mukasonga

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Scholastique Mukasonga en 2012- Source Wikipédia

« Au début, quand j’écrivais, j’étais dans le devoir de mémoire, je n’étais pas tout à fait romancière. Mais dans Notre-Dame du Nil , j’étais déjà dans le roman et le fait que ce soit reconnu et que ce soit un roman récompensé par le Renaudot, lui donne une deuxième vie car je ne suis plus dans le statut de victime, je suis entrée dans le statut de romancière. »

Propos recueillis par Pierre-Marie Puaud et Carole Lefrançois, journalistes à France 3

Extrait de l’émission de ces talentueux journalistes

Notre-Dame-du-Nil

L’autobus – Eugenia Almeida

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Eugenia AlmeidaL’autobus éditeur Métailié collection Suites 2007 traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis

Eugenia Almeida est née en 1972 à Córdoba, en Argentine, où elle enseigne la littérature et la communication. Elle écrit de la poésie. L’Autobus est son premier roman, il a reçu en Espagne le prix Las Dos Orillas. Il a été publié en Espagne, en Italie, en Grèce et au Portugal. Eugenia Almeida est également l’auteur de La pièce du fond.

Un village isolé au fin fond de l’Argentine est le théâtre de curieux incidents : un autobus passe sans s’arrêter, le train ne circule plus et on entend parfois des claquements secs qui déchirent le lointain et ressemblent étrangement  à des coups de feu. Le village s’interroge, que se passe-t-il qu’eux tous ignorent ?  Et où sont ces deux touristes qui ont décidé de partir à pied le long de la voie ferrée, las d’attendre le bus ? Des ordres mystérieux sont donnés aux autorités du village, une menace imprécise plane… Puis, peu à peu, la vérité, implacable, se fait jour.

Le village est coupé en deux par les voies de chemin de fer : d’un côté les maisons bourgeoises, les rues calmes, un monde paisaible  et ordonné, de l’autre, la pauvreté et la violence. Les femmes sont parfois broyées par ce monde des apparences dans lequel elles ont peu de place en dehors du mariage. D’autres femmes, des femmes de « mauvaise vie » sont sacrifiées aux pulsions sexuelles masculines : ce sont des « putes », celles sur lesquelles s’abat l’opprobe sociale, les impures…  Les hommes sont souvent violents, ils violent leurs femmes et le reste du temps les ignorent. La femme de l’avocat Ponce sombre lentement dans la folie car son mari ne lui pardonne pas  les circonstances de leur mariage sans amour, une grossesse qui n’arrivera pas à terme. A la violence d’un ordre social injuste se superpose la violence du sexisme. Chacun se venge de ses frustrations sur plus vulnérable que soi. Et puis il y a Victoria, jeune femme libre et courageuse, qui lutte et  semble si seule…

Ce court roman (127 pages) a une réelle puissance, il évoque plus qu’il ne décrit. La langue elliptique de l’auteure réussit parfaitement à rendre l’atmosphère oppressante, la violence qui règne dans les relations entre les Hommes et la menace bien réelle… L’aspect cinématographique de l’oeuvre, l’importance des dialogues et l’économie des moyens accentuent l’impression d’assister au drame qui se joue devant nous.  La narration est efficace et bien menée. On se laisse embarquer dans cet autobus lancé à toute allure…

4/19 Festival America  

  festival amerrica

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

 

Florence naugrette nous parle de Juliette et des femmes et de la littérature au XIXe siècle

Florence Naugrettejuliette-drouet-Fougeres-1806-Paris-1883

Florence Naugrette dirige l’édition collective en cours de l’intégralité des lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo sur le site http://www.juliettedrouet.org

   Litterama :  Bonjour Florence Naugrette et merci de répondre à mes questions ! Vous êtes spécialiste du théâtre de Victor Hugo qui a été l’objet d’une thèse, pourquoi vous être intéressée à sa correspondance avec Juliette Drouet ?

Florence Naugrette : En 2006, j’ai été sollicitée en tant que spécialiste de Hugo, dans le cadre de l’exposition de la Maison Victor Hugo de la place des Vosges consacrée à Juliette Drouet, dont c’était le bicentenaire de la naissance. On m’a demandé d’étudier une année de correspondance de mon choix, parmi les 50 ans de correspondance entre Juliette Drouet et Victor Hugo dont nous disposons, de 1833 (date de leur rencontre) à 1883 (date de la mort de JD). J’ai choisi de présenter les lettres qui précèdent la parution des Misérables, pensant y trouver des remarques intéressantes de la première lectrice de ce roman si célèbre.

A cette occasion, j’ai découvert l’ampleur de cette correspondance, dont je ne connaissais que les anthologies publiées, mais le corpus intégral représente 10 fois plus que ce qu’on connaissait déjà: il y a 22000 lettres environ, soit une lettre par jour!

En lisant l’intégralité des lettres conservées à la BnF uniquement pour la période 1861-1862 (qui précède la publication des Misérables), je me suis rendu compte que leur intérêt déborde largement la simple curiosité qui était la mienne au départ (voir ce que les lettres de Juliette Drouet nous disent de l’œuvre de Hugo, ou nous révèlent de la manière de travailler du grand homme). Elles sont aussi intéressantes en elles-mêmes, pour leur valeur documentaire sur la vie de Juliette Drouet, et sur toute l’histoire du XIXe siècle.

   Litterama : A votre avis, l’écriture de Juliette Drouet, à travers ces lettres, représente-t-elle une écriture de soumission ou la tentative inconsciente de reconquérir une liberté perdue ? Pourquoi écrit-elle ces lettres à Hugo ?

Florence Naugrette : Votre question est très pertinente: la réponse est qu’il s’agit des deux à la fois, paradoxalement.

Très vite dans leur relation, Victor exige de Juliette Drouet, qu’il entretient, de lui rendre compte jour par jour de son emploi du temps. Il la surveille, et veut donc vérifier qu’elle ne le trompe pas (il est très jaloux), qu’elle reçoit uniquement les amis ou connaissances qu’il l’autorise à fréquenter, qu’elle ne dépense pas inconsidérément (il faut dire qu’il rachète une dette énorme qu’elle avait contractée avant de le connaître). Ces comptes rendus journalier portent le nom de « restitus »: c’est ainsi que Juliette Drouet les nomme elle-même, et cela signifie qu’elle lui « restitue » son emploi du temps et son état d’âme. Dans cette mesure, on peut dire que les lettres participent de sa soumission.

Souvent, d’ailleurs, Juliette Drouet n’en voit pas l’intérêt, et écrit que ces « restitus » ne servent à rien: elle se lasse d’avoir à les écrire lorsqu’elle considère qu’elle n’a rien d’intéressant à raconter, et à plusieurs reprises elle réclame le droit d’interrompre cette obligation qu’il lui fait de lui écrire chaque jour.

Mais finalement, elle reconquiert aussi une part de cette liberté perdue dont vous parlez, à l’intérieur de l’espace de la lettre. Certes, elle ne peut pas tout dire, puisqu’il ne s’agit pas d’un journal intime, mais néanmoins, dans le cadre de ce qu’elle peut s’autoriser à lui dire, elle développe au fil du temps une grande liberté de parole: elle ne fait pas que déclarer son amour et sa soumission, elle se plaint aussi, souvent, revendique des droits, réclame (des voyages, notamment, car ce sont les moments privilégiés où elle vit avec lui, loin de la société parisienne qui les empêche de vivre ensemble, à une époque où, rappelons-le, le divorce est interdit), donne son avis sur la politique (pendant la Révolution de 1848, par exemple, ou bien en exil, où elle le met en garde contre les mouchards de Napoléon III qui se font passer pour des proscrits). Elle acquiert une authentique conscience politique au contact de Hugo, et l’exprime dans ses lettres. Enfin, la qualité de son écriture d’épistolière s’améliore au fil des ans, et lui fait gagner une véritable liberté d’expression, de style: ses lettres sont une œuvre, à leur manière, même si elles n’étaient pas écrites pour une publication.

     Litterama : N’est-elle qu’un épiphénomène ou dit-elle quelque chose de l’écriture féminine au XIXe siècle ? N’est-elle pas le négatif d’une écriture féminine conquérante comme celle de George Sand ? Vous dites d’ailleurs que «sur la condition de la femme entretenue, Juliette Drouet est un archétype mais aussi une fine analyste. » Quel rôle joue l’écriture dans son existence ?(Elle évoque souvent la postérité de ses lettres ainsi que vous le soulignez).

 

Florence Naugrette : L’écriture personnelle des femmes, sous la forme du journal, était encouragée. Au départ, il s’agit d’une pratique proche de la confession, à destination d’un confesseur, ou de la mère supérieure du couvent pour les jeunes filles qui y étaient éduquées. Philippe Lejeune explique très bien cela dans son livre Le Moi des demoiselles. Le lien des l’écriture féminine avec la sphère de l’intime est donc encouragé sous cette forme, au XIXe siècle. Si cette forme encourage l’introspection, elle n’est en revanche pas destinée à la publication.

L’écriture des lettres à Hugo occupe une place centrale dans son existence: ce rituel journalier structure sa journée, comme l’indique l’heure des lettres, soigneusement notée. Elle lui permet, je crois, de ne pas sombrer dans une dépression qui la guette parfois, tant sa vie est solitaire, et de meubler l’absence de Hugo, qui, surtout dans les années 1840 où elle est particulièrement malheureuse, ne vient pas la voir tous les jours, et la délaisse quelque peu, tout en continuant de la maintenir sous sa coupe.

Pendant l’exil, paradoxalement, elle est plus heureuse, car Hugo ayant une vie sociale moins trépidante qu’à Paris, est plus disponible pour elle, et vient lui rendre visite très régulièrement. L’écriture épistolaire de Juliette Drouet évolue, d’ailleurs, à cette époque: elle philosophe davantage, utilisant la lettre toujours pour prendre des nouvelles et exprimer son amour, mais aussi, avec de plus en plus de liberté, pour donner son opinion sur la politique, la vie des autres, la marche du monde.

Quant à la postérité de ses lettres, elle l’évoque de manière récurrente: elle savait que Hugo gardait ses lettres, et qu’un jour, peut-être, d’autres que lui les liraient. Tomber sur une de ces remarques est particulièrement émouvant pour le transcripteur, car elle s’adresse alors, indirectement, à nous.

  Litterama : Les femmes du XIXe siècle ne peuvent-elles écrire sans détours ? Georges Sand utilise un pseudonyme masculin, Juliette écrit des lettres à son amant…

Florence Naugrette : Il est vrai que les exemples de femmes auteurs sont rares au XIXe siècle, ou alors il leur faut le plus souvent, comme George Sand, prendre un pseudonyme, afin de se faire une place dans un champ éditorial fondamentalement masculin. C’est ce que font aussi à la même époque Marie d’Agoult (qui signe Daniel Stern), ou Delphine de Girardin (qui prend divers pseudonymes, dont le Vicomte de Launay). A la fin du siècle, la comtesse de Ségur n’a plus besoin de ce subterfuge, mais elle écrit principalement pour la jeunesse, dans une perspective l’édification morale où le rôle des femmes est mieux admis.

A la différence de ces femmes de lettres reconnues et admises dans la bonne société, Juliette Drouet, elle, n’envisage à aucun moment de devenir une femme-auteur, de publier. Son origine sociale très modeste, et son passé d’actrice entretenue la condamnent d’ailleurs à rester dans l’ombre. Elle a pourtant écrit des souvenirs, non destinés à la publication, mais voués à être réutilisés par Hugo dans Les Misérables: ce sont ses souvenirs de couvent. Elle a aussi tenu pour lui des journaux de certains de leurs voyages, parfois réutilisés par lui dans son œuvre. Elle se conçoit auprès de lui comme une collaboratrice, un soutien moral, mais à aucun moment l’idée qu’elle puisse être auteur elle-même ne lui traverse l’esprit. Quand il lui arrive, dans ses lettres, de commenter son propre style, elle le fait toujours au second degré, pour s’en moquer, ou mettre ses effets rhétoriques à distance.

Litterama : A votre avis, comment faut-il lire ces lettres ? Quel est selon vous leur intérêt pour le grand public ?

Florence Naugrette : Il y a, me semble-t-il, quatre manières de lire ces lettres: la manière anthologique, la manière suivie, la manière savante et la manière aléatoire.

La manière anthologique: plusieurs anthologies de ces lettres sont disponibles dans le commerce (elles sont recommandées sur le site). Le choix opéré par les éditeurs est le plus souvent celui des lettres les plus spectaculaires, qui correspondent à l’expression de sentiments forts, ou font écho à de grands bouleversements dans la vie de Juliette Drouet et Victor Hugo.

La manière suivie est celle que permet l’édition en ligne en cours, où nous proposons, au fil des mises en ligne, des séquences d’un mois entier de correspondance. Elle permet de mesurer la dimension « diaristique », comme on dit, de ces lettres: le fait qu’il s’agit aussi d’un journal personnel, adressé (c’est pourquoi ce n’est pas un journal « intime » inviolable), certes, mais qui rend compte de préoccupations quotidiennes, des « travaux et des jours ». C’est celle que je préfère, pour ma part, et qui motive l’entreprise dont j’ai pris l’initiative: publier intégralement les 22000 lettres de ces lettres-journal, et y donner accès gratuitement à tous.

La manière savante est aussi permise par notre édition en ligne: un moteur de recherches permet de retrouver dans les lettres toutes ses allusions à la vie théâtrale de son temps, aux événements et personnalités politiques, littéraires, artistiques. Des notices des noms de toutes les personnes citées constituent une sorte de Who’s who du XIXe siècle. Ce site peut être une mine pour les historiens.

La manière aléatoire, déjà pratiquée par des internautes qui m’ont témoigné leur intérêt pour le site, consiste à se laisser guider par le hasard, et surprendre par la plongée surprise dans telle ou telle journée de la vie de Juliette Drouet. Un frisson historique est alors ressenti par ce contact comme en direct avec une journée ordinaire d’une femme éloignée de nous par un siècle et demi, mais rendue proche de nous à la fois par son humanité simple, et ce témoignage conservé.

     Litterama : Quel écho peuvent avoir ces lettres chez les femmes d’aujourd’hui ? 

Florence Naugrette : Il y a à la fois un effet de proximité, et de distance. La proximité est dans l’humanité profonde de ces lettres, où tout un chacun peut se retrouver, et pas seulement les femmes. La distance est dans l’étonnement, voire le scandale, que l’on peut ressentir, en constatant dans quel état de dépendance extrême (matérielle, morale, sociale et sentimentale) se trouvait cette femme par rapport à l’homme qui l’entretenait.

Ce qui est typique, non pas d’un hypothétique (et sans doute illusoire) « éternel féminin », mais d’une posture féminine historiquement et socialement déterminée (Juliette Drouet est la maîtresse entretenue de Hugo au début de leur relation), c’est la relation de soumission et de dévouement absolu. Elle s’exprime par des déclarations d’amour et d’obéissance qui peuvent surprendre par leur régularité systématique et leur caractère hyperbolique.

Ce à quoi, néanmoins, les femmes d’aujourd’hui peuvent être particulièrement sensibles, à une époque où l’on repense le « soin » dispensé à autrui comme une relation morale qui ne leur incombe pas exclusivement, c’est le dévouement de Juliette Drouet par rapport à Hugo, tel qu’elle l’exprime et le théorise: elle considère qu’elle est là pour le servir, non pas comme une esclave, mais pour prendre soin de lui, au sens où les philosophes du « care » l’entendent aujourd’hui.

Litterama : Pourriez-vous citer le passage d’une lettre qui vous a touchée, que vous aimeriez lire à une amie ? 

Florence Naugrette : Je choisis délibérément une lettre exceptionnelle, d’une qualité littéraire et d’une élévation d’âme remarquables, écrite en exil. Elle témoigne des doutes de Juliette Drouet sur l’utilité même de ces lettres. Y transparaît le rapport complexe entre le principe même de l’écriture des lettres et la nature de leur relation.

Jersey, 1er février 1853, mardi après-midi, 1 h.

On comprend l’utilité des cailloux entassés sur les bords des routes, des moellons apportés sur un terrain vague, des chiffons, des tessons et des débris de toutes sortes ramassés au coin des bornes par un chiffonnier philosophe, parce que les cailloux comblent les ornières du chemin, les moellons font des maisons et les tas d’ordures font de tout quand on sait s’en servir. Mais il m’est impossible de deviner, avec la meilleure volonté du monde, à quoi servent mes stupides gribouillis à moins que ce ne soit comme critérium de l’ineptie humaine. Mais encore, à ce compte-là, il y a longtemps que vous avez dû savoir ce que jaugeait la mienne pour n’avoir plus besoin d’être édifié à ce sujet. Quant à servir à autre chose, je n’en vois vraiment pas la possibilité depuis bien longtemps. Autrefois, cela servait de trait d’union entre nos deux âmes quand ton cher petit corps s’échappait à regret de mes bras. Mais maintenant je le demande, la main sur la conscience, à quoi peuvent servir ces maussades élucubrations, sans air, sans baisers, sans soleil, sans amour, sans esprit, sans bonheur ? Evidemment à rien ou à pire que rien. Tu es trop sincère au fond pour ne pas reconnaître la justesse de ces tristes observations et trop juste pour insister sur une vieille habitude que rien ne motive plus. Voilà bien longtemps et bien des fois que je t’ai fait faire cette remarque mais jusqu’à présent tu n’en as pas tenu compte par un sentiment d’exquise politesse que j’apprécie mais dont j’aurais honte d’abuser indéfiniment. Aussi je te supplie, renonçons-y simplement et honnêtement une fois pour toutes, et n’en soyons que meilleurs amis pour cela.

Juliette

© BnF, Mss, NAF 16373, f. 123-124, transcription de Bénédicte Duthion assistée de Florence Naugrette 

 

   Litterama : Vous écrivez beaucoup sur le théâtre, et vous avez dirigé de nombreuses publications également sur le sujet, d’où est né cet intérêt ?  A votre avis quelle est la spécificité de cette écriture ? 

Florence Naugrette : Ma spécialité première est l’histoire du théâtre, notamment celui du XIXe siècle. L’auteur sur lequel portent une grande partie de mes publications est Victor Hugo (j’ai aussi écrit sur sa poésie, sur sa biographie écrite par sa femme). C’est par ce biais que j’ai découvert la correspondance que Juliette Drouet lui adresse.

Ce qui aiguise aussi ma curiosité avec ce corpus, c’est le caractère particulier du genre épistolaire, pratiqué par cette femme qui n’est pas un écrivain. Ce n’est pas exactement le même rapport à l’écriture que celui que peuvent avoir les épistoliers Mme de Sévigné, Voltaire, ou Flaubert, qui soit élaborent sciemment leur correspondance comme un genre littéraire, en sachant que leurs lettres circuleront, soit sont par ailleurs déjà des écrivains. On a affaire avec Juliette Drouet à ce que les linguistes appellent un « scripteur ordinaire ».

L’autre spécificité de cette écriture, c’est la proximité entre lettre et journal, que Françoise Simonet-Tenant a bien étudiée, en s’appuyant sur d’autres auteurs, dans son ouvrage sur ce qu’elle appelle les « affinités électives » entre ces deux modes d’écriture personnelle qu’on aurait tort d’opposer de manière binaire, en considérant que la lettre est adressée tandis que le journal est privé. Il y a des points de rencontre entre les deux genres, et les lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo en sont un exemple frappant.

  Litterama : Pensez-vous, pour finir, qu’il y ait une écriture féminine ? 

Florence Naugrette : Je n’en sais rien, honnêtement, et ne suis pas assez férue en « études de genre » pour vous répondre.  Instinctivement, en tout cas, je ne le pense pas.

 

Litterama : Quelles sont les auteurs féminins qui vous ont marquée ? Quels sont les deux derniers romans de femme que vous avez lus ?  

Florence Naugrette : J’aime beaucoup George Sand, qui a écrit beaucoup plus qu’on ne le croit, et notamment du théâtre. Je recommande la lecture de sa correspondance, très impertinente, pleine d’imprévus. Et aussi son roman Nanon, accessible en livre de poche. C’est une très belle histoire d’amour et d’ascension sociale pendant la Révolution.

J’ai découvert aussi récemment une femme poète américaine, Eleanor Wilner, dont l’œuvre me touche beaucoup, notamment pour sa manière de relier les émotions personnelles à la mémoire culturelle.

Pour vos lectrices et lecteurs qui lisent l’anglais, je recommande aussi les « Dreamscapes » de Mary Shaw, accessibles en ligne sur le site du Mouvement Transitions (http://www.mouvement-transitions.fr); ce sont des textes à la première personne, qui disent, de manière émouvante, mais sans aucun pathétique, la perception éphémère du monde qui entoure une femme d’aujourd’hui, ses souvenirs d’enfance, ses désirs fugitifs, la manière dont elle perçoit sa place mouvante parmi les autres.

Les deux derniers romans de femme que j’ai lus sont ceux de Florence Noiville, La Donation et L’Attachement, parus chez Stock. Ce sont des autofictions qui traitent de la violence de certaines relations familiales, de la difficulté à hériter du passé parental, de l’angoisse de transmettre les fêlures familiales à ses propres enfants, mais aussi des facultés de résilience et de l’appétit de vivre qui permet d’y échapper. Ce sont des romans pleins d’esprit et d’inventivité narrative.

 

Litterama : Dans un article de Télérama , SB G souligne le peu de femmes auteures ou metteuses en scène représentées dans un grand nombre de théâtres parisiens, qu’en pensez-vous ? 

Florence Naugrette : On ne peut qu’être d’accord avec cet article. Le constat serait le même, d’ailleurs, au Festival d’Avignon, et ce, malgré la présence d’une femme dans l’actuel binôme de direction. Pourtant, des metteurs en scène comme Ariane Mnouchkine ou Brigitte Jaques-Wajeman font un travail extraordinaire. A Rouen, où j’habite et où j’enseigne, je ne manque aucun spectacle de la Compagnie Catherine Delattres, qui fait un travail d’une finesse et d’une intelligence remarquables, et je m’étonne qu’on ne lui confie pas la direction d’une structure importante. De là à imaginer une politique de quotas, comme le fait l’auteur de l’article de Télérama que vous citez, il y a un pas que je ne franchirai certes pas: on ne peut pas légiférer comme en politique en matière de création artistique.

Merci à Florence Naugrette pour ces réponses passionnantes et cet éclairage précieux.

Née en 1963, ancienne élève de l’ENS-Sèvres, agrégée de Lettres Modernes, Professeur de Littérature française des XIXe et XXe siècles à l’Université de Rouen. Directrice-adjointe du CÉRÉdI. Elle a déjà accompli un travail considérable dans la direction de plus d’une dizaine d’ouvrages collectifs dont « La poésie dans le théâtre contemporain », textes réunis avec Marianne Bouchardon, la publication de nombreux articles, des traductions de l’oeuvre de Robert Harrison, et de nombreuses préfaces, notes à des éditions de Victor Hugo et Alfred de Musset.

Claire d’Albe – Sophie Cottin

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L’histoire, en quelques mots, est celle d’une jeune femme mariée à un homme qui a l’âge d’être son père, et qui s’éprend d’un jeune homme venu leur rendre visite. Déchirée entre l’exigence de vertu et la passion qu’elle éprouve, la jeune femme se trouve au cœur d’un conflit d’une telle violence qu’il menace sa vie-même.

Le contexte est important pour comprendre une telle œuvre ; il faut savoir qu’il souleva l’indignation d’une autre femme de lettres, Mme de Genlis, qui en dénonça selon elle, la parfaite immoralité.

          L’œuvre fit scandale, ce qui ne manque pas d’étonner aujourd’hui quand on lit ce livre où tout commerce charnel est parfaitement exclu. Mais en ce début de XIXe siècle, on ne plaisante pas avec les femmes adultères, ni même avec les femmes en général. Elles n’ont qu’à bien se tenir :

« Le bien qu’une femme peut faire à son pays n’est pas de s’occuper de ce qui s’y passe, ni de donner son avis sur ce qu’on y fait, mais d’y exercer le plus de vertus qu’elle peut », et « une femme en se consacrant à l’éducation de ses enfants et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui l’entoure l’exemple des bonnes mœurs et du travail, remplit la tâche que la patrie lui impose […] »3

            Les femmes de lettres ne contestent pas toujours l’ordre établi, elles intègrent les normes sociales et en font parfois l’apologie dans leurs romans. Il s’agit de respecter les bonnes mœurs et de passer à travers la censure puisque pour se faire éditer il faut être lue par des hommes. La femme doit être « belle autant qu’aimable, mais un ange », sacrifier son existence à ses enfants, respecter « les plus saints préceptes de morale », et « les nœuds sacrés du mariage », « remplir avec dignité tous les petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les assujettissent »

Sophie Cottin ne fait pas exception à la règle, mais par sa profession d’écrivain, et tout à fait malgré elle, elle se trouve en rupture avec les règles auxquelles sont soumises toutes les femmes. Et puis, même si l’héroïne en meurt, l’amour ici est plus fort que les liens du mariage , « Frédéric était l’univers, et l’amour, le délicieux amour, mon unique pensée », « mon univers, mon bonheur, le Dieu que j’adore »s’écrie Claire d’Albe, en proie aux plus vifs mais aussi aux plus délicieux tourments ». L’auteur décrit les effets et les ravages de la passion quand celle-ci est interdite par la société. A défaut d’être assouvie, elle ne disparaît qu’avec la mort de celui ou celle qui l’éprouve et les multiples obstacles et empêchements la font gagner en intensité.

 

Ce texte est donc daté, et la langue emphatique a de quoi parfois nous agacer. Elle a des accents de tragédie qui peuvent cependant toucher et émouvoir. Et même si les répétitions son parfois nombreuses, la passion est parfois très bien décrite, « Je n’en puis plus, la langueur m’accable, l’ennui me dévore, le dégoût m’empoisonne ; je souffre sans pouvoir dire le remède  ». Elle monte crescendo tout au long du roman et finit, non pas en apothéose, mais dans le sacrifice de celle qui éprouve cette passion mortelle. Gare à celle qui s’oppose aux normes sociales et aux valeurs chrétiennes, elle risque le payer fort cher. En ce XVIIIe siècle finissant, et ce début du XIXe , les héroïnes ne peuvent que mourir d’amour ou …d’ennui.