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Premières années – Marie d’Agoult / Vivre et écrire au XIXe siècle

Marie d'Agoult

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Marie d’Agoult(1805-1876)- Premières années – Folio collection Femmes de lettres 2009

La critique littéraire a opéré des coupes sombres dans la littérature féminine des siècles passés quant elle ne l’a pas carrément passée sous silence. Les écrits de femmes furent longtemps considérées comme des œuvres mineures.
Qu’en est-il du  XIXe siècle ? Quel nom d’écrivaine retient-on de cette période hormis Georges Sand ? Et pourtant il y en eut d’autres, dont Marie d’Agoult, qui dut surtout sa célébrité à une longue liaison avec le compositeur Franz Liszt mais qui écrivit pourtant plusieurs essais historiques et politiques, un roman, ainsi que des poèmes,  proverbes et nouvelles.

 

L’édition présentée ici a été établie et présentée par Martine Reid à partir d’une œuvre plus vaste « Mes souvenirs » publié en 1977 par Calmann-Lévy après la mort de l’auteure. Martine Reid a repris le texte de cette édition, du chapitre II au chapitre XVII. Quelques coupures ont été effectués dans l’ensemble pour une raison de calibrage du volume.

Ce petit livre est intéressant à bien des égards : outre qu’il offre l’histoire de soi par le biais de l’autobiographie, il fait de nombreuses références à l’histoire du temps.
Marie d’Agoult non seulement donne de précieuses informations sur la France de la Restauration, et sur la mentalité de ses contemporains mais entreprend une critique sans complaisance de ses multiples travers en même temps qu’elle souligne ses paradoxes.

Elle écrit dans une langue élégante mais vivante, croque à merveille les situations, campe les personnages en quelques phrases et anime son récit de descriptions vivantes et de portraits dont on sent la justesse psychologique.

Elle évoque d’abord ses premières années d’une enfance choyée avant son départ pour le couvent.
Du mariage qui suivit quelques années plus tard, on sait qu’il fut
désastreux et qu’après la mort de sa fille Louise, elle vécut une
profonde dépression.

Sa rencontre avec Liszt fut un tournant décisif dans son existence : elle quitta tout, ignora les codes de conduite de la bonne société et ses préjugés nobiliaires, et vécut une vie de femme libre.

Elle décrit le milieu conservateur qui fut celui de sa famille, sa morale souvent rigide et hypocrite, plus soucieuse du qu’en-dira-t-on que de véritable intégrité morale, où les femmes sont soumises au père puis au frère aîné. Toutefois cette aisance lui permit d’être éduquée :
« Ma mère et ma bonne allemande […]me faisaient lire des contes de Grimm, réciter des fables de Gellert ou des monologues de Schiller. »

Elle put suivre son père à la chasse et à la pêche, éprouver l’ivresse due à l’activité physique et à la vie au grand air.

Elle étudie lors de leçons « sans pédantisme , sans réprimandes, abrégées dès que se trahissait dans mon attitude la moindre fatigue ,[…] exemptes  de ces surexcitations de l’amour-propre qui , dans les rivalités des pensions et des lycées mêlent si tristement la jalousie à l’ambition d’exceller ».

Le frère est « un père plus jeune, comme un guide, comme un appui  dans le monde que je ne connaissais pas. »

Sous la tutelle du père puis du frère, puis de l’époux, Marie de Flavigny suit les coutumes de son temps, qu’elle rejettera plus tard pour vivre ses amours avec Liszt. Le discours des jeunes années est à bien des égards un discours de soumission. Elle se réfugie au couvent dans un mysticisme profond.
Elle raconte aussi quelle était l’instruction des jeunes filles dans la maison d’éducation la plus renommée de France.
Ces jeunes filles savaient à peine l’orthographe mais « Il était entendu qu’une demoiselle bien élevée, lorsqu’elle entrait dans le monde, devait avoir appris avec ou sans goût, avec ou sans dispositions naturelles la danse, le dessin, la musique, et cela dans la prévision d’un mari qui, peut-être, il est vrai, n’aimerait ni les arts ni les bals, et qui, au lendemain du mariage, ferait fermer le piano, jeter là les crayons, finir les danses, mais qui, possiblement aussi, en serait amateur. »

Il y a dans ce récit des « Premières années » un accent de profonde révolte qui le rend particulièrement attachant et émouvant. Parole longtemps oubliée d’une femme qui marqua son temps, et posa avec d’autres, les fondations du féminisme.

Marie d'Agoult (1843), portrait by Henri Lehma...
Marie d’Agoult (1843), portrait by Henri Lehmann (1814 – 1882) (Photo credit: Wikipedia)

Paroles de femmes – Catherine Mavrikakis

catherine

« Comment écrivez-vous?

N’importe où : dans mon lit, sur la table de cuisine, dans la voiture (je ne conduis pas…), en voyage, chez moi, chez les autres. N’importe quand : dès que j’ai vingt minutes. N’importe comment : avec une plume, dans un carnet, avec un crayon, sur une feuille qui traîne dans mon sac ou encore directement sur mon ordinateur. L’idéal se serait d’avoir un rituel très tôt le matin, à mon bureau, devant mon clavier. J’y arrive parfois, mais la plupart du temps, je dois voler les mots au passage.

Pourquoi écrivez-vous?

Je ne sais pas. Je dis toujours que cela ne durera pas, que je n’en aurai pas envie plus tard. Pour l’instant, j’écris de façon très égoïste. Pour me faire signe. Pour voir si je suis là. Je frappe à ma propre porte et tant mieux si je me dérange.   »

extrait d’une interview passionnante à lire dans Catherine Mavrikakis en six questions – L’EXPRESS

Hypathie – Femme philosophe

hypathie

vignette Les femmes et la PenséeHypathie est née à Alexandrie. Elle étudiait les mathématiques et la philosophie. On pense qu’elle a peut-être dirigé l’école néo-platonicienne d’Alexandrie.

Elle dispense des cours de philosophie au service de l’État, dans les années 390.

Nicéphore, au chapitre 16 de son XIVe livre, raconte qu’elle fut admise à l’école de Platon pour y succéder à Plotin. Selon Damascios, elle expliqua « Platon ou Aristote ou tout autre philosophe ». Elle était admirée de tous pour son savoir, sa pudeur et sa décence. « Mais le fait qu’elle fût souvent en compagnie d’Oreste, préfet d’Alexandrie, inspira contre elle une cabale auprès du clergé de Cyrille, évêque d’Alexandrie, qui empêcha la réconciliation de Cyrille avec le préfet ».

Elle fut lapidée par des chrétiens.

Rapporté par Gilles Ménage, Henri de Valois cite dans son Histoire ecclésiastique de Socrate , au chapitre 15 du VIIe livre, les mots de Socrate :

« Il y avait à Alexandrie une femme du noms d’Hypatie, qui était la fille du philosophe Théon. Elle était parvenue à une telle érudition qu’elle surpassait de très loin tous les philosphes de son temps, et qu’elle fut admise à l’école de Platon pour succéder à Plotin, et exposer aux auditeurs les disciplines de la philosophie. Ceux qui étaient épris de philosphie affluaient de toutes parts pour l’entendre. Outre la confiance et l’autorité quelle s’était acquises par son érudition, elle comparut quelquefois devant les juges en montrant une grande modestie. Elle n’éprouvait aucune honte à se montrer fréquemment au milieu des hommes. »

Gilles Ménage – Histoire des femmes philosphes éditions Arléa en janvier 2006.

Les écrivaines du Moyen-Age: les trobairitz

Beatriz de Dia

Beatriz de Dia

          C’est tout à fait récemment que l’on a découvert des fragments de poèmes de poétesses occidentales du 12 et 13e siècle, que l’on appelle « femmes troubadours » mais aussi trobairitz qui ont marqué la renaissance occitane dans le Languedoc, terre ouverte sur la Méditerranée, et en contact avec l’Espagne musulmane, influencée par la poésie et la culture des Maures. Elles ont joué et composé des vers pour les cours occitanes. Elles composaient des poèmes en réponse à ceux des troubadours.

Cette émergence de la poésie féminine est certainement due à plusieurs facteurs qui ont assoupli temporairement les règles de la société misogyne du Moyen Age. Grâce à une certaine prospérité et une relative stabilité politique,  la noblesse accordait une plus grande importance au luxe et à l’art qui était le domaine des femmes , ce qui leur permit d’y imposer leurs goûts. D’autre part, l’influence de l’Orient va bouleverser les cadres de la pensée religieuse (manichéisme venu à la fois d’Espagne et de Constantinople via la Bulgarie.)  Le catharisme va émerger qui tente d’en résoudre les contradictions. Michel Lequenne  écrit qu’il y aurait eu d’un côté le rejet de la chair par l’abstinence, le refus du mariage et de la procréation, et de l’autre côté des adeptes de l’assouvissement du corps pour mieux le dompter (orgies). Les guerres avec les Musulmans permettent des influences mutuelles et les femmes du haut de la société profitent de ces changements pour acquérir un peu plus de liberté. Elles vont prendre une plus grande place dans la vie sociale et politique. C’est ainsi que Bertrande de Montfort « répudie » son premier mari Foulques d’Anjou pour se remarier avec le roi de France Philippe premier et qu’Aliénor d’Aquitaine participe avec son mari le roi Louis VII à la deuxième croisade, pour divorcer à son retour et épouser Henri Plantagenêt, apportant ainsi les provinces de l’ouest, de Nantes jusqu’aux Pyrénées au Roi d’Angleterre . (cité par Michel Lequenne).

Il faut ajouter que le code justinien établissait le droit de simple usufruit d’un homme sur la dot de son épouse et le droit théodosien donnait des droits égaux dans le partage des biens paternels aux fils et aux filles célibataires. Ce qui modifia sensiblement la situation des femmes dans cette partie de la France.

Les femmes sont juges des cours d’amour et des combats de poésie pour petit à petit débattre de sujets plus graves. Mais cette Renaissance sera détruite par la croisade des Albigeois.

La poésie courtoise fut le fleuron de cette Renaissance, elle est écrite en langue vulgaire, adopte une nouvelle métrique, et développe des thèmes nouveaux.

La femme que l’on exalte est toujours une noble dame, mariée de surcroît, et à travers elle, c’est au seigneur et mari que l’on s’adresse souvent afin de se gagner ses bonnes grâces.

Des femmes de seigneur, privilégiées, protectrices des troubadours parviennent à dépasser par leur talent les professionnels. Novices, elles prennent des libertés avec les codes en vigueur, sont plus simples et plus directes, nourrissent leur art de leur expérience, développant un nouveau ton  qui emprunte à la confidence et à l’intime, mettant à jour les tensions et les conflits qui habitent le sentiment amoureux, loin du schéma traditionnel de la poésie courtoise masculine assez abstraite. Elles veulent être aimées et reconnues et pas seulement idéalisées. La sublimation littéraire cède  le pas à une tension érotique certaine.

« Beau doux ami, baisons-nous vous et moi

Là-bas aux près où chantent les oiseaux,

Tout ce faisons en dépit du jaloux

Oh Dieu ! Oh Dieu ! que l’aube est tôt venue…

Ou encore de la comtesse de Die

Bel ami gracieux et plaisant,

Si jamais vous tiens en mon pouvoir,

S’il m’est donné un soir de coucher près de vous

Et de vous donner le baiser d’amour,

J’aurais, sachez-le, grand plaisir

Au lieu de mon mari entre mes bras à vous tenir

Pourvu que vous promettiez d’abord

De faire tout ce que je voudrais.

Les femmes sont obligée de procréer et d’assurer la descendance de leurs époux, qu’à cela ne tienne, mais leur soif d’amour est soif d’amour réel et non pas seulement symbolique. L’ordre social n’est pas renversé, la subordination des femmes est trop enracinée dans toutes les structures sociales.

Leurs poèmes sont souvent des plaintes : « J’ai le cœur si désabusé que je suis à tous étrangère, et sais qu’on a perdu beaucoup plus vite que l’on ne gagne », s’écrie Azalaïs de Porcairagues. C’est pourquoi des chercheuses aujourd’hui comme Lori-Anne Théroux-Bénoni, de l’Université Concordia  essaient de montrer que les écrits des trobairitz entrent dans la catégorie des «poèmes autobiographiques» car ils s’inspirent largement de la vie personnelle des trobairitz.

Les thèmes, « l’amour, les soucis amoureux, le désir, le besoin de l’ami pour combler une place vacante et le caractère arbitraire du rôle qui leur est donné par le code de la fin’amors. Les écrits de femmes s’apparentent plutôt à des journaux intimes. Leur poésie, bien qu’elle respecte la forme de la poésie courtoise, n’utilise pas de clichés. C’est dans un langage direct et sans ambiguïtés qu’elles lèvent le voile sur leurs sentiments les plus intimes. La plupart des écrits de femmes sont des tensons. Alors que les hommes utilisaient cette forme poétique pour traiter de questions d’actualité, les femmes s’en servaient pour demander conseil ou présenter une situation. » Anne Théroux-Bénoni 

Un roman-poème anonyme de Flamenca, écrit au XIIIe siècle, retrouvé dans la bibliothèque de Carcassonne à la fin du XVIIIe siècle, et publié seulement à la fin du XIXe, où la liturgie est « prise comme moyen de communication érotique, de l’Amour (féminin en Occitan) invoqué comme véritable déesse, et de la dame y prenant la place de Dieu dans un féminisme le plus avancé de la révolution courtoise des mœurs ». Beaucoup de passages manquent à ce texte qui ne permettent pas d’en authentifier l’auteur(e). Homme ? Femme ? On ne peut faire que des hypothèses.

L’auteur y voit un langage féminin, et des thèmes qui ne trompent pas :

L’enfermement des femmes et leur interdiction à la culture : « Dites-moi donc maintenant, sur la foi que vous me devez, ce que vous auriez fait depuis deux ans que vous endurez ce tourment [de l’enfermement], si vous n’aviez pas été aussi cultivée que vous l’êtes. Vous seriez morte crucifiée par le chagrin. Eprouveriez-vous une grande tristesse qu’elle serait dissipée par la lecture ? » Le sujet du roman est emprunté au drame historique de l’emmurement de sa femme par le jaloux Archambaud.

Michel Lequenne développe encore d’autres arguments que je ne reprendrai pas ici, mais qui sont passionnants.

Les recherches aujourd’hui sur l’histoire de la littérature et des femmes rend justice à ces autrices injustement oubliées et restaure l’identité de chacune en assurant la continuité des productions féminines dans l’histoire.

Voir Michel Lequenne, Les Trobairitz in Grandes dames des lettres

Un été sans les hommes – Siri Hustvedt

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Chaque mois, nous commémorons la disparition d’Hubert Nyssen en publiant un article sur un des livres publiés par Actes Sud (grâce à l’initiative de Denis.du blog « le bonheur de lire »).

  Un été sans les hommes de Siri Hustvedt, Actes Sud 2011, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf.

              Mia, poétesse de son état, a sombré temporairement dans la folie. Une psychose l’a terrassée pendant de longs mois, suite à la découverte de la liaison de son mari avec une femme plus jeune qu’elle. De cet effondrement, elle va se relever lentement le temps d’un été. En effet, elle décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui habite désormais dans une maison de retraite du Minnesota, entourée de ses amies veuves et octogénaires. Elle va animer par ailleurs un groupe de poésie avec sept jeunes adolescentes dont le groupe sera la proie de rivalités et de la confusion des sentiments . Mia en profite pour faire le point sur sa vie dans un récit où elle dénonce la société patriarcale qui impose encore et toujours des relations de soumission aux femmes et leur confère une invisibilité sociale qu’elles n’aperçoivent même plus tellement elles l’ont intériorisée.

La narratrice va entreprendre une renaissance, une reconstruction, au sein d’un groupe de femmes de plusieurs générations, dont le réseau de relations au maillage serré  lui permet de réinventer la vie quotidienne. Dans un spectre très large de générations qui va du nourrisson à de vieilles dames octogénaires , le récit explore les différentes façons dont les femmes construisent leur identité. Les plus âgées  profitent d’une liberté chèrement acquise à la mort de leur mari, et les plus jeunes sont en quête de la reconnaissance de leurs pairs.

La narratrice rappelle que pour les grecs, les femmes étaient des hommes invertis, alors qu’au XVIIIe siècle hommes et femmes étaient perçus sur le mode d’une différence radicale : ils n’avaient plus rien de commun. Hommes et femmes sont différents par certains aspects ; leurs expériences divergent à travers des rôles sociaux qui vont déterminer une partie de leur personnalité; mais quel niveau de différence fait la différence ?  Les différences de genre, bien sûr, mais pas seulement… Chacun doit trouver une réponse qui lui est personnelle : suivre la voie qui lui est tracée ou en inventer une autre.

Le récit est mené à la façon d’une comédie avec de nombreuses allusions cinématographiques aux films américains. Des dessins émaillent le livre qui assurent une causticité joyeuse et intriguent le lecteur. Mia l’interpelle fréquemment car il est le témoin du bon déroulement de l’histoire.

Je me suis laissée prendre par ce récit, cette « lecture de soi » d’une femme confrontée au passage du temps. J’ai suivi le fil de ses  méditations , me les suis appropriées au rythme de la page, en ai fait mes propres interrogations dans une lecture bienheureuse.

Paroles de femmes : Siri Hustvedt

Siri

« Je ne me pense pas d’abord comme une femme. Ma réalité intérieure est bien plus complexe. Je me sens habitée par de multiples voix, de multiples personnes, des forces qui sont à la fois masculines et féminines. Je ne me sens limitée à aucune identité sexuelle. »

Interview Madame Figaro

Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime voir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. […]. En outre, les hommes se vantent volontiers de négliger la fiction : « Je ne lis pas de romans, mais ma femme en lit. » De l’imagination littéraire contemporaine émane, semble-t-il, un parfum nettement féminin. Rappelez-vous Sabbatini : nous autres femmes, nous sommes douées pour le verbe. Mais à dire vrai, nous avons été consommatrices enthousiastes du roman dès sa naissance, vers la fin du XVIIe siècle, et, à cette époque, lire des romans vous avait un arôme de clandestinité. […] lire est une activité privée, souvent exercée derrière des portes fermées. Une jeune dame pouvait se retirer avec un livre, pouvait même l’emporter dans son boudoir et là, étendue sur ses draps de soie, tandis qu’elle s’imbibe des passions et frissons manufacturés par la plume d’un écrivain polisson, l’une de ses mains, pas absolument indispensable pour tenir le petit volume, pourrait s’égarer. »

Un été sans les hommes,  2011

Autour de moi, solitudes éteintes- Marie-Claire Bancquart

Autour de moi, solitudes éteintes :
romancières anglaises, poète américaine, poète allemande…

O brûlantes, arrachées
à elles-mêmes
par l’ordre ancien !

Mais je pense surtout à celle
de siècle plus lointain
qui écrivit :
Bel ami ainsi est de nous
Ni vous sans moi ni moi sans vous.

Au-delà de la différence
je choisis le grand héritage indivis :
bonheur de rues et de nuages
d’une musique, d’un seul mot peut-être,
parcourant la précarité de toute cette partition
qu’un jour nous cesserons de lire, vous et moi.

Que demeure du moins, peut-être infime, le
« Bel ami ainsi est de nous »,
cette voix d’union parmi la dissonance universelle !

« Marie-Claire Bancquart vit à Paris.
Professeur émérite de littérature française contemporaine à l’Université de Paris-IV (Sorbonne), auteur d’essais et d’articles sur la période 1880-1914 , sur Paris et les écrivains ( quatre tomes, de 1880 à nos jours), et sur la poésie contemporaine.
Prix de poésie Max Jacob, Vigny, Supervielle, et prix d’automne de la Société des gens de Lettres, et prix de poésie 2006 de la ville de Lyon.

Français : La poète Marie-Claire Bancquart lor...
Français : La poète Marie-Claire Bancquart lors d’une rencontre à la librairie Tschann à Paris (Photo credit: Wikipedia)

Membre des jurys des prix Apollinaire, Ivan Goll et Max-Pol Fouchet, et de divers autres prix. Nombreuses lectures et ateliers en France et à l’étranger.
La poésie de Marie-Claire Bancquart a fait l’objet d’un colloque au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle: « Marie-Claire Bancquart: l’invention de vivre », du 3 au 10 septembre 2011. La publication du colloque est prévue en 2012, chez Peter Lang.

Elle est décédée le 19 février 2019.

« Pour l’ensemble de son oeuvre, Marie-Claire Bancquart a reçu en 2012 le prix Robert Ganzo de la fondation de France. ».

Source Printemps des poètes

Moïra sauvage – Les yeux blessés par l’avenir

Gertrude and Ursula Falke Portrett 1906

Les yeux blessés par l’avenir

Ciel étoilé où meurt le jour

Ma vie éclate et se retire

A peine jetée vers la mer

Nuages pâles dont j’ai peur

Ma vie tranquille désespère

Je dois aimer le jeu des heures

Le chemin calme du silence

Cadeau glacé de ce qui meurt

Je ne sais plus ni ce qui brille

Chagrin de nuit désamorcé

Ni ce qui s’avance et murmure

Mon coeur à nu se déshabille

Dans l’indolence de l’été

Face au néant

Face à ce mur

Que jamais

Je n’aurais imaginé

Moïra sauvage Tous droits réservés.

Née à Dublin d’un père irlandais et d’une mère française, Moïra Sauvage est journaliste et écrivain. Elle a effectué de nombreux reportages à l’étranger avant de devenir  journaliste en free-lance pour différents journaux. Parallèlement, elle a pendant six ans été responsable de la commission Femmes d’Amnesty International France, où elle a travaillé en 2006 à la publication du rapport Les Violences envers les femmes en France : une affaire d’Etat. Elle est également l’auteur de deux essais : Les Aventures de ce fabuleux vagin (Calmann-Lévy, 2008) et Guerrières ! A la rencontre du sexe fort (Actes Sud, 2012).(Présentation Actes Sud)

Dans la ville d’or et d’argent de Kenizé Mourad

Dans-la-ville-d-or-et-d-argent

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Kénizé Mourad Dans la ville d’or et d’argent, Editions Robert Laffont 2010, Le livre de poche 2012.

Cette lecture a fait parfaitement écho au livre de Moïra Sauvage « Guerrières ! A la rencontre du sexe fort » car il s’agit vraiment ici de l’histoire d’une guerrière, Hazrat Mahal, quatrième épouse du roi d’Awadh, au nord de l’Inde, qui fut à la tête du soulèvement du peuple et mena jusqu’u bout cette première guerre nationale.

  Lorsque la Compagnie anglaise des Indes orientales décide de s’emparer d’Awadh, Etat prospère du nord de l’Inde, en 1856,  le roi, la Rajmata, sa mère, et une partie de sa cour décident d’aller en Angleterre plaider leur cause auprès de la reine Victoria. Sans monarque, le royaume se retrouve livré au pouvoir du résident anglais.

  Enfermée dans le Harem depuis de nombreuses années, Hazrat s’ennuie. A l’époque, la purda impose la réclusion des femmes et une stricte séparation entre les sexes. Le roi a de nombreuses épouses qu’il délaisse une fois son caprice satisfait. Elle est encore jeune, et excepté son amour de la poésie, et son habileté à versifier, dans le « Zenana », il n’y a rien d’autre à faire que déjouer la malveillance et la jalousie des autres concubines du roi. La vie émolliente de la cour, l’indolence et le désœuvrement ne lui permettent pas d’exprimer sa personnalité. Le Zénana se révèle vite être ce qu’il est, une prison, « où s’étiolent les plus belles femmes du royaume ». Les femmes passent leur vie à attendre et finissent « enterrées vivantes ».

Son parcours est une réussite : orpheline, vendue par ses tuteurs comme courtisane, elle bénéficie d’une éducation poussée. En effet, les courtisanes ne sont pas des simples prostituées mais ont un statut très élevé. « En général, elles ont un riche protecteur et reçoivent chaque soir dans leur salon des aristocrates et des artistes. Tout en buvant et se restaurant de mets choisis, on écoute de la musique, récite des poèmes et converse jusqu’aux petites heures de l’aube »

Enfant, son père lui a laissé une grande liberté en pensant qu’elle aurait bien le temps de « subir sa vie de femme », et cette expérience lui a laissé le goût de la liberté.

 D’autres personnages de « Guerrières » émaillent ce livre : Lakshmi Baï dont le père a fait une cavalière hors pair, rompue au maniement des armes et d’autres personnages historiques dont l’auteure nous rappelle l’histoire. Ainsi Razia Sultane, que son père en 1236, désigna pour lui succéder sur le trône de Delhi, ou au XVIIe siècle Nur Jehan, épouse de l’empereur Jahangir qui dirigea l’empire Moghol pendant que son mari s’adonnait à la poésie et la boisson ou encore les souveraines de Bhopal, l’une des plus grandes principautés musulmanes des Indes

 Musulmane, elle s’élève contre le détournement et la méconnaissance des textes sacrés, et rappelle que « Le prophète a au contraire, donné aux femmes des droits qu’aucune chrétienne, juive ou hindoue n’avait à l’époque et n’obtiendrait avant des siècles : le droit à l’héritage, la libre disposition de ses biens, le droit de faire des affaires… », que nulle part dans le Coran, il n’est demandé de cacher son visage, ni même ses cheveux. » Elle cite ces passages : « Dis aux croyantes de baisser le regard, d’être pudiques, de ne monter que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leur voile sur leur poitrine »Sourate 24, verset 31, et « Dis à tes épouses et à tes filles, et aux femmes des croyants, de se revêtir de leur mante ».Sourate 33, verset 59.

 

English: Begum Hazrat Mahal, also known as Beg...
English: Begum Hazrat Mahal, also known as Begum of Awadh, was the wife of Nawab Wajid Ali Shah (Photo credit: Wikipedia)

Hazrat, par la seule force de sa personnalité, une vive intelligence, et une détermination sans faille, va savoir profiter de la guerre pour conquérir sa liberté. De tout temps on a interdit aux femmes la guerre, et les quelques personnages de femmes qui ont réussi à échapper à ce tabou sont encore et toujours des exceptions. Elles ont osé aller contre la tradition. En Inde au XIXe siècle, en dehors du Harem, une femme mariée « est moins qu’une prostituée qui, elle, a la liberté de refuser sa couche. Une femme mariée, si elle n’a pas de fortune personnelle, est totalement dépendante du bon vouloir et des humeurs de son époux. »

            Cette begum courageuse exploitera ses qualités viriles, exprimera sa force, et conduira même ses hommes à la bataille, preuve s’il en est que ces qualités ne sont pas l’apanage des hommes.

  C’est le livre de Moïra Sauvage ( Guerrières), qui par ricochet, m’a intéressée à ce récit qui sinon m’aurait peut-être un peu ennuyée. Presque 500 pages de récits de batailles, de stratégies militaires, de descriptions de milliers de morts, d’atrocités commises, c’en était assez pour moi ! Heureusement il y a une belle et malheureuse histoire d’amour qui soutient le récit !

Guerrières de Moïra Sauvage

Guerrieres

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Attention un sexe peut en cacher un autre ! Les femmes, le sexe faible ?

Il faut croire que c’est une attitude historiquement  très bien ancrée depuis Aristote ! La femmes est douce par nature  mais aussi faible, menteuse, bavarde et j’en passe.

           Or, aujourd’hui, il semblerait que ces clichés aient fait leur temps car nous assistons à un changement de grande ampleur : les femmes n’hésitent plus à exercer des professions dites« viriles » et sont de plus en plus nombreuses à intégrer l’armée, la police, la guerillera et à pratiquer des sports de combat qui requièrent une certaine force physique et mentale. Elles n’ont plus peur de leur agressivité et n’hésitent plus à s’en servir pour parvenir à la maîtrise de soi.

 

           Moïra Sauvage dynamite  dans cet essai un certains nombres d’idées reçues sur la passivité et la douceur féminine et nous invite à poser un nouveau regard sur le masculin et le féminin. La personnalité des femmes s’exprime tout autant que celle des hommes au travers de la violence ou de l’agressivité ; elles déploient leur force dans le quotidien pour soutenir leur famille et accomplir les différentes tâches domestiques ou subliment leur agressivité en pulsion positive pour combattre l’injustice, réaliser leurs passions ou transformer la société.

 

           L’auteure pose les bases d’une réflexion théorique et convoque les sciences humaines, sociales et expérimentales pour étayer son propos. Elle le fait avec intelligence et clarté et son argumentation est particulièrement fluide. Bien sûr, il y a quelques postulats de base qu’elle se charge de démontrer : entre autres, l’égalité des hommes et des femmes et la construction sociale du genre. Entre les hommes et les femmes, il n’y a pas de différence de nature mais bien un apprentissage des rôles sociaux qui diffère  selon le sexe biologique de l’individu. Aux uns, on permet l’agressivité qui est intériorisée comme une composante de leur personnalité, aux autres on l’interdit et elle doit être refoulée.

           L’interdiction faite aux femmes de prendre les armes et de participer aux guerres était une façon de leur refuser le pouvoir : « Pour que des femmes soient dominées, il était essentiel qu’elles soient désarmées, c’est pour ça que le monopole de tuer a toujours été masculin » explique Christine Bard, historienne et féministe. Le système patriarcal sur lequel repose nos sociétés  est une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes. Le contrôle de la filiation est une de ses composantes les plus essentielles.

 

           L’accès des femmes aujourd’hui à un usage de la violence institutionnalisé oblige à repenser les rôles de chacun et brouille les repères identitaires dans une société où la division sexuelle des tâches a été au fondement de l’organisation sociale.

A la question : « Les femmes sont-elles moins violentes que les hommes ? », l’auteure répond que la violence féminine est différente parce qu’elle s’est surtout exprimée dans le privé et la sphère domestique où elles ont été longtemps cantonnées. L’usage de la violence physique étant interdit, elles s’exprimaient davantage par la parole et la violence s’exprimait verbalement. En proie à des conflits psychiques insolubles, elles retournaient aussi parfois la violence contre elles-mêmes et se donnaient la mort, quand elles ne mouraient pas à petit feu, consumées par un désespoir d’autant plus  grand qu’il devait être tu.

 

           Mais au fond, c’est plutôt une bonne nouvelle pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Les hommes ne sont pas par nature des êtres violents et destructeurs et les femmes des victimes passives et désarmées. Tout est question d’éducation. La violence est une force physique ou psychologique  pour contraindre et dominer, voire pour causer la mort  et elle est présente en chacun de nous. Elle n’est pas non plus la fatalité d’un sexe masculin gorgé de testostérone et  incapable de maîtriser ses pulsions. On peut apprendre à canaliser sa force et à sublimer ses pulsions agressives. C’est l’éducation et la culture qui nous donnent les moyens de le faire.

Si autant de femmes meurent aujourd’hui sous les coups de leurs compagnons, la faute en est due peut-être à une éducation où pour être viril il faut être violent, ne pas pleurer et taire ses émotions.

 « Ce sont les apprentissages de chacun de son rôle défini par la société qui vont « modeler » son cerveau », affirment aujourd’hui les neurobiologistes.

 

Quant aux femmes, elles ne sont pas toujours ou seulement des victimes, ce sont aussi des guerrières. Elles sont présentes dans l’histoire et ont montré leur détermination à changer leur vie, à refuser un avenir tout tracé en trouvant la force d’aller contre la tradition.  Combattantes sans armes, souvent plus occupées peut-être, par la force des choses, à préserver leur famille et la vie de leurs enfants, elles se révèlent d’un courage extraordinaire, d’une endurance et une persévérance sans faille. Et cela aussi c’est une bonne nouvelle.

 

Et que cette bonne nouvelle soit portée par Moïra Sauvage est un atout supplémentaire tant cette femme recèle d’énergie, de bienveillance et d’intelligence. (lire l’entrevue réalisée avec elle dans quelques jours)

Dans un essai clair et bien argumenté, tout au long de rencontres passionnantes avec des femmes du monde entier, que ce soient Talisma Nasreen, écrivaine née dans une petite ville du Bangladesh ou les femmes rwandaises après le génocide, avec lesquelles s’est entretenue Moïra Sauvage, l’auteure réussit ce tour de force de présenter un travail rigoureux, mais vivant, et un reportage passionnant aux quatre coins du monde. A lire absolument !

Radclyffe Hall – L’histoire d’une vie

Radcliffe-Hall

Radclyffe Hall, née Marguerite Radclyffe-Hall le 12 août 1880 à Bournemouth et morte le 7 octobre 1943, est une poétesse et romancière britannique, auteur de huit romans, dont le roman lesbien Le Puits de solitude.

Elle publia en 1928 son roman Le Puits de solitude qui provoqua le scandale. Traduit en français, il fut interdit en Grande Bretagne après une violente campagne de presse car jugé obscène bien qu’il ne contienne aucune description sexuelle et malgré le soutien de Virginia Woolf, Forster et Vita Sackville-West. Il connut le succès aux Etats-Unis où il fut publié de son vivant. C’est seulement après sa mort qu’il est publié en Grande-Bretagne. En 1924, 1925 et 1926, elle publie quatre romans : ‘The Unlit Lamp’, The forge’, ‘A Saturday Life’ et ‘Adam’s Breed’. Les critiques sont enthousiastes. 

Pour ‘Adam’s Breed’, Hall reçoit le Prix Femina Vie Heureuse et le James 

Tait Black Memorial Prize. Elle fut une figure controversée dans les milieux lesbiens, reproduisant les rôles masculins et féminins. Toujours vêtue avec recherche, Radcliffe Hall portait des vêtements masculins et se faisait appeler John. Elle se déclarait « invertie » selon les dogmes médicaux de l’époque.

 

Radclyffe Hall (born Marguerite Radclyffe-Hall on 12 August 1880 – 7 October 1943) was an English poet and author, best known for the lesbian classic The Well of Loneliness. 

In 1928, Hall published The Well of Loneliness, the novel for which she is best known.  Although it contained no explicit sex scenes it was judged by the British courts to be obscene. and there was a campaign by the press to get the book banned. All copies of the novel were destroyed. The United States allowed its publication after a long court battle.

 

More information here, Centre de documentation ROSA 

La montagne invisible – Carolina De Robertis

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Née en 1975 de parents uruguayens, Carolina de Robertis a passé sa jeunesse en Angleterre, puis en Suisse avant de s’installer aux Etats-Unis. La montagne invisible est son premier roman. Son deuxième roman, Perla, n’est pas encore traduit en français.

  Guérisseuse, poète ou guerillera, trois générations de femmes uruguayennes tissent la trame de ce récit magistral, fresque époustouflante de près d’un siècle d’histoire de ce petit pays méconnu qu’est l’Uruguay. Trois femmes puissantes, à la voix singulière, marchant au-dessus de l’abîme, volontaires et passionnées, dans un pays en proie à la dictature.

Pajarita tient de ses ancêtres indiennes, le savoir des plantes médicinales et son talent de guérisseuse, Eva rêve d’écrire des poèmes et Salomé, révoltée, a l’âme d’une guerillera. De mère en fille, court un fil, parfois tendu à se rompre, mais dont la force tissée d’amour permet à chacune d’affronter les cruautés de l’existence. Car le sort est cruel envers ces femmes, d’une violence inouïe, et les hommes d’une brutalité sans nom: viols, coups, abandon, sévérité absurde du père, rien ne leur est épargné. A la violence masculine, vient faire écho la violence politique : la dictature n’hésite pas à employer la torture pour briser ses opposants. La patience têtue des femmes, le courage qu’elles puisent dans l’amour de leurs enfants, l’enracinement dans leur foyer, font d’elles les seuls mâts dans la tempête. Elles résistent, elles ploient mais ne se brisent pas.

Ce sont des femmes actives, qui prennent leur destin en main, qui n’attendent pas le retour du guerrier. Les combattantes du quotidien, ce sont elles, qui doivent lutter pour assurer la subsistance des leurs. Même les mots des femmes ont leur poids, les mots sont des armes.

La famille est comme un métier à tisser, dont l’entrecroisement des fils, assurent la solidité : comme si chacun pouvait être fixé dans son tissage, « son étoffe formant un tout, tendre et gai, une étoffe qu’aucune paire de ciseaux ne pourrait détruire » , dans laquelle on est pris et tenu tous ensemble, dans un réconfort quotidien. Les hommes s’en vont, reviennent, frappent, ou se mettent en colère mais ils ne peuvent rien au fond, contre la volonté féroce des mères. Car ce récit est empreint d’une grande sauvagerie qu’il abandonne parfois dans des moments de complicité certaine, au fil de générations qui voient les hommes grandir et devenir enfin des compagnons.

  J’ai adoré ce roman qui a été un vrai coup de cœur malgré quelques inévitables longueurs. La langue est porté par un souffle si poétique et si puissant, que la force de l’écriture parvient à vous embraser, vous secouer jusqu’aux tréfonds de vous-même. Le récit entremêle ses fils à votre propre sensibilité, et l’on se met à vibrer, à souffrir , le souffle coupé dans la violence de l’émotion. L’écriture est brûlante parfois, faire de déchirures ; d’obscurité profonde et  de silence. On en ressort comme après un long voyage: plus riche et plus profond.

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Les débutants – Anne Serre

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Anne Serre – Les débutants Mercure de France, 2011

Le schéma classique du roman d’amour repose la plupart du temps sur le schéma du manque que l’amour vient combler.

D’ailleurs il n’y a qu’à interroger le mythe, Dans le dialoque (Le Banquet), Aristophane raconte en effet que l’être humain primitif (ni mâle, ni femelle) «avait la forme d’une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond (…) Chacun avait deux sexes… ». Zeus, pour punir l’orgueil de cet être primitif le coupa en deux. Depuis ce temps, chaque être humain est à la recherche de sa moitié perdue. Aimer c’est combler un manque originel, une incomplétude première.

Dans ses avatars les plus populaires, on retrouve la rencontre, la confrontation polémique, la séduction, la révélation de l’amour, le mariage.(Juliette Bettinoti).

Les romans Harlequin sont souvent construits à partir de ces invariants.

Le roman d’amour qui n’est pas qu’une simple romance, complexifie le schéma de base. Et c’est ce que fait à merveille Anne Serre.

Alors bien sûr, il y a la rencontre, à quarante-trois ans, Anne Lore rencontre Thomas, et c’est le coup de foudre. Il suffirait qu’elle quitte son compagnon qu’elle n’aime plus, la relation étant définitivement usée par le quotidien et l’habitude ! Que nenni. Anne Lore aime son compagnon, ils forment d’ailleurs un couple uni et elle est heureuse.

« Leur vie était heureuse et ne s’était jamais heurtée au poids de la routine ni de l’ennui, ils faisaient toujours l’amour et avec beaucoup de fougue, voyageaient parfois, se chamaillaient rarement, il était architecte, elle écrivait pour des magazines d’art, elle avait en lui une confiance d’enfant, il la considérait comme une merveille ».

L’auteure renoue avec le thème du trio amoureux, une femme aime deux hommes, et se retrouve confrontée au problème du choix.  Le dilemme est souvent au cœur du roman d’amour, et le problème de l’élection. L’aspect tragique de cette histoire, est la gratuité de cette passion, qui survient alors qu’Anna est une femme équilibrée et heureuse.

« Elle les aurait voulu tous les deux car c’était comme s’ils se partageaient les heures en elle : à l’un le jour et le soleil, à l’autre la nuit et le sommeil. »

On est toujours des débutants en matière d’amour, nous disent Guillaume, Thomas et Anna, il peut vous tomber dessus quand vous vous y attendez le moins, à n’importe quel âge.

«  J’avais fait une croix sur l’amour, je t’assure, vraiment je n’avais plus envie d’amour. Je m’imaginais une vie tranquille faite d’amitiés, de sérénité, d’une sorte de tristesse que j’avais fini par aimer bien », avoue Thomas.

 Ce livre est le récit d’une passion au jour le jour, une archéologie du désir,  et l’analyse minutieuse du sentiment amoureux. On se laisse à son tour emporter par la passion d’Anna.

Prix Femina – Histoire et lauréates

Prix Femina

 

 

Le prix Fémina, prix littéraire français a été décerné pour la première fois en 1905 et attribué rétroactivement en 1904 par 22 collaboratrices du journal « La vie heureuse » et en lien avec le magazine Femina sous la direction de la poétesse Anna de Noailles afin de constituer une alternative au prix Goncourt qui consacrait uniquement des hommes.D’ailleurs c’est en partie pour réparer une injustice faite à Myriam Harry qui n’avait pas obtenu le prix Goncourt pour son roman  « La conquête de Jerusalem » que le fémina a été créé. Le jury est exclusivement féminin et décerné chaque année le premier mercredi de novembre à l’hôtel de Crillon à Paris. Il récompense une œuvre écrite en français. Ce prix s’est appelé pris Vie heureuse jusqu’en 1920 et ses membres passeront de 20 à 12.

 

Les actuels membres du jury sont : Paule Constant, Camille Laurens, Diane de Margerie, Solange Fasquelle, Viviane Forrester, Claire Gallois, Benoîte Groult, Paula Jacques , Christine Jordis, Mona Ozouf, Danièle Sallenave, Chantal Thomas. 

 

    

 

1904 : Myriam Harry pour La conquête de Jerusalem

 

  1907 : Colette Yver pour Princesses de science

 

pf marguerite Audoux1910 : Marguerite Audoux pour Marie Claire

 

1913 : Camille Marbo pour La statue voilée

 

 

 

Prix non décerné en 1914, 1915 et 1916 

 

1923 : Jeanne Galzy – Les allongés

 

1927 : Marie Le Franc pour Grand-Louis l’innocent

 

1928 : Dominique Dunois pour Georgette Garou

 

1933 : Geneviève Fauconnier pour Claude

 

1935 : Claude Silve pour Bénédiction

 

1936 : Louise Hervieu pour Sangs

 

1937 : Raymonde Vincent pour Campagne

 

 

 

   Prix non décerné en 1940, 1941, 1942 et 1943. 

 

1945 : Anne-Marie Monnet pour Le chemin du soleil

 

1947 : Gabrielle Roy pour Bonheur d’occasion

 

1949 : Maria le Hardouin pour La dame de coeur

 

1951 : Anne de Tourville pour Jabadao

 

1952 : Dominique Rolin pour Le soufflepf geneviève fauconnier

 

1953 : Zoé Oldenbourg pour La pierre angulaire

 

1958 : Françoise Mallet-Joris – L’empire Céleste

 

1960 : Louise Bellocq – La porte retombée

 

1966 : Irène Monesi -Nature morte devant la fenêtre

 

1967 Claire Etcherelli – Elise ou la vraie vie                                                            Geneviève Fauconnier

  1968 : Marguerite Yourcenar – L’œuvre au noir

 

1976 Marie-Louise Haumont pour Le trajet

 

1980 : Jocelyne François pour Joue-nous Espaňa

 

1981 : Catherine Hermary-Vieille pour Le Grand Vizir de la nuit

 

1982 : Anne Hébert pour Les fous de Bassan

 

1983 : Florence Delay pour Riche et légère

 

1989 Sylvie Germain pour Jours de colère

 

Geneviève Fauconnier                            1990 Pierrette Fleutiaux pour Nous sommes éternels

 

1991 Paula Jacques pour Deborah et les anges dissipés

 

1992 Anne-Marie Garat pour Aden

 

1996 : Geneviève Brisac pour week-end de chasse à la mère

 

1999 : Maryline Desbiolles pour Anchise

 

  2000 – Camille Laurens pour Dans ces bras-là

 

2001 Marie N’Diaye pour Rosie Carpe

 

2002 Chantal Thomas pour Les adieux à la reine

 

2006 : Nancy Huston  pour Lignes de Faille

 

  2009 : Gwenaëlle Aubry pour Personne

 

 

 

Marie Le Franc  

Un tiers à peu près des auteurs primés par ce prix sont des femmes.

Paroles de femmes : Edna O’Brien

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Je crois que cette chose mystérieuse qui fait de l’un des membres d’une famille un écrivain, alors que les autres ne le sont pas, tient au fait qu’un écrivain est un écrivain avant même d’être capable de parler. L’histoire d’amour et le combat avec les mots viennent plus tard. Il faut ensuite être capable de se retirer en soi-même. Tous les auteurs que j’aime ont dû faire retraite en eux-mêmes. Ceux qui n’en sont pas capables peuvent certes écrire un bon livre, mais ils n’en écriront pas d’autres, car ils se laisseront tenter par le monde.

Je crois profondément que, pour écrire, il faut être perturbé. Sinon, pourquoi voudrait-on écrire ? Ce n’est pas une occupation naturelle, c’est une occupation obsessionnelle, névrotique, et surtout solitaire. Je crois que les écrivains sont plus perturbés que les peintres par exemple, car leur travail est uniquement mental alors que celui des peintres contient au moins une part physique. Je suis convaincue qu’écrire correspond à une tentative, à un besoin de créer un monde dont vous savez qu’il n’existe pas. Je crois que l’écrivain essaie toujours d’écrire quelque chose qu’il est à peine capable d’écrire, ou peut-être incapable d’écrire. Même quand vous tenez les mots les plus brillants, il reste toujours un obstacle infranchissable pour arriver à la perfection. Et cela rend impossible toute existence heureuse. Je pense toutefois que les écrivains expérimentent des moments d’extra-lucidité. Ces moments où vous essayez de faire quelque chose, vous y arrivez presque mais pas tout à fait, et soudain ça y est : vous avez obtenu ce que vous ne croyiez pas pouvoir obtenir, et cela est extraordinaire.

propos recueillis par  Alexis Liebaert. L’intégralité de l’interview a été publiée dans le numéro 501 du Magazine Littéraire en octobre 2010.

Crépuscule irlandais – Edna O’Brien

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Edna O’Brien est née dans un petit village catholique en Irlande. Elle grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogie. Ses premiers livres publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Après Crépuscule irlandais, son recueil de nouvelles Saints et pécheurs, a paru aux éditions Sabine Wiespieser.

.Dans un hôpital de Dublin, Dilly attend le verdict mais elle sait depuis longtemps qu’elle est gravement malade. Sa fille Eleonora, écrivain, femme libre à la vie tumultueuse et brillante lui manque cruellement. Malgré l’affection qui les lie, un mur d’incompréhension s’est élevé au fil des années. Dilly, fervente catholique, admet difficilement les mœurs de sa fille qu’elle juge dissolues, et les livres de celle-ci sont mal accueillis dans ce coin d’Irlande. Leur ton est trop impertinent, et trop libre.

« Mais sa fille, comme elle dit, prise au piège d’une vie de vice là-bas en Angleterre, avec ses fils en bas âge dans une école de Quakers, à propos de laquelle Dilly n’avait pas été consultée, et ses livres qui ont scandalisé le pays… »

Eleonora a fui l’Irlande qui enferme les femmes dans des rôles d’épouse et de mère qui ne lui conviennent pas et dans lesquels elle étouffe. C’est dans les livres qu’elle est née à la liberté et à la vie. En compagnie du doyen Swift, écrivain et pamphlétaire anglo-irlandais, de Stella, d’Esther, des journaux de Dorothy Wordsworth et de Christina Rossetti, poétesse anglaise.

« C’était quoi le pire, ça ou Emma Bovary, avec un mari, deux amants clandestins, et pour finir juste cette poignée de poudre blanche volée chez l’apothicaire pour s’empoisonner ? »

Elle se met à écrire « des riens ou des presque riens . Les orties, les poules qui pondent, ou la jacasserie des oies et leur joie quand on les laisse s’égailler dans l’éteule et se gorger des restes de blé et d’orge ». Alors une autre vie s’offre à elle, libérée des carcans de la tradition et des préjugés.

Ce roman brillant et difficile est largement autobiographique puisque l’héroïne, Eleonora est en fait Edna O’Brien elle-même. Tout y est, la fuite hors d’Irlande, la rencontre avec la littérature, l’écriture comme révélation et comme destin.

L’écriture est extrêmement travaillée et parfaitement maîtrisée. Les accents en sont parfois bouleversants : ode à la mère, déchirement de l’exil, solitude de l’écrivain, ce roman est profond et émouvant et cette auteure à suivre absolument.