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Adieu le cirque – Cheon Un-Yeong / Quand les fleurs de pêcher s’envolent comme des papillons…

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Adieu le cirque Cheon Un-yeong, traduit du coréen par Seon Yeong-a et Carine Devillon, Serge Safran  2013

 

Inho, jeune coréen qu’un accident a privé de sa voix, cherche une femme pour échapper à sa solitude. Une curieuse agence matrimoniale le met en relation avec la troublante Haehwa, jeune chinoise qui veut oublier un amour perdu. Sont-elles plus douces, plus patientes, plus dociles ces jeunes femmes que l’on va chercher si loin ?

Et ces jeunes coréens sont-ils plus prospères, plus à même de subvenir aux besoins d’un foyer ?

Tout semble s’annoncer sous les meilleurs auspices : la jeune femme semble s’épanouir et établit avec sa belle-mère des liens faits de confiance et de tendresse, le jeune homme est attentionné et disponible. On entend bien de fâcheuses histoires sur ces unions arrangées mais cela semble ne pas concerner nos deux tourtereaux !

Mais Yunho, le frère de Inho, est troublé lui aussi par la douce Haewa.

Le feu couve sous la cendre, un geste qui semblait tendre recèle sa part de violence, même la misère qu’on croyait vaincue se révèle plus têtue qu’on ne croyait, et finalement sous une parole douce gronde une imperceptible colère. Le drame, terrible, se tisse de fils de soie. …

« Peut-être la vie n’est-elle qu’un spectacle de cirque, au dur et doux parfum de nostalgie… »

Dans le roman alternent les voix de Haewa et Yunho, qui s’appellent, se cherchent, sans jamais vraiment se répondre. Ce roman est d’une poignante beauté et d’une terrible mélancolie. Il m’ a fallu quelques semaines pour me défaire de cette émotion qu’il a suscitée en moi. La violence entre les êtres est d’une certaine façon la conséquence d’une violence plus souterraine et profonde, une violence sociale et politique. Les personnages sont pris dans des rets dont ils ne peuvent se défaire. La langue est belle, et l’on peut saluer la co-traduction de Seon Yeon-a et Carine Devillon. On se laisser bercer par la beauté de ces images. Une syntaxe parfaitement maîtrisée et de très belles métaphores filées de mains d’écrivaine douée, très douée…

La nature a la beauté des estampes japonaises sous le pinceau-crayon de Cheon Un-Yeong. « Au moindre coup de vent, les fleurs épanouies des pêchers déployaient leurs ailes comme des papillons frappés d’étonnement. »

Un vrai coup de cœur pour moi.

Aux éditions Serge Safran, il y une fée nommée Clarisse, que je remercie. Si vous ne me croyez pas …

Deadline d’Adina Rosetti

Deadline d'Adina Rosetti

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Adina Rosetti Deadline – 2010 Adina Rosetti – 2013 Mercure de France, traduit du roumain par Fanny Chartres – 404 pages

Peut-on mourir d’un excès de travail ? Voilà la question qui agite la petite communauté des familiers, collègues et amis de Miruna Tomescu, domiciliée à Bucarest, qui vient de s’éteindre, seule, sur son canapé, les bras chargés de dossiers, à l’âge de vingt-neuf ans.

Dans la cour de son immeuble, tonton Zaim, un vieil homme qui vit dans le local à poubelles a peut-être son idée sur la question, ou Augustin, son chef, qui lui a refusé sa demande de congés, ou encore Dora, son amie de faculté qui a reçu d’étranges mails de sa part. Adam, un jeune blogueur décide d’enquêter sur cette mort mystérieuse. La Toile s’enflamme, les débats font rage et les blogueurs s’organisent…

J ’avais découvert avec bonheur lors du salon du livre de Paris 2013 les romancières roumaines et je poursuis ma découverte de cette littérature à la fois riche et originale.

Car ce roman est vraiment très original, par sa construction, son thème, son style. Adina Rosetti écrit vraiment très bien et elle est aussi admirablement traduite par Fanny Chartres. Elle élabore une œuvre à l’identité forte et singulière, dans un roman choral où un certain réalisme le dispute au fantastique dans une langue très travaillée.

Que devient la Roumanie après la dictature de Ceauᶊescu ? Comment a-t-elle abordé l’ère capitaliste ? De quel prix paye-t-elle sa liberté ? Voilà, au fond, la question que pose ce roman qui, je vous rassure, n’a rien de nostalgique. Mais ce capitalisme international, dont le modèle est donné par les grandes multinationales, est-il adapté ou souhaitable sur le sol roumain ? Ne va-t-on pas remplacer une dictature par une autre ? Ces questions soulevées pendant le salon par des grandes voix roumaines comme celles d’Adana Blandiana, ou de Gabriela Adamesteanu sont reprises par la jeune génération qui n’a pas ou peu vécu la dictature. C’est l’ère de l’individualisme et de la consommation, des réseaux et de l’internet. La question des femmes se pose en filigrane : qu’ont-elles gagné à la disparition de l’ancien monde, celui des coutumes et des traditions ?

« […] y’a que la carrière qui intéresse les filles de nos jours et voilà comment qu’elles finissent, seules chez elles, avec leur chat, sans personne qui peut appeler un médecin quand elles sont malades, elles arrivent à trente ans et des poussières, sans enfants, sans homme, sans rien, à quoi qu’elle leur sert la carrière, je vous le demande moi ? »

Quand une œuvre est traversée par les questions qui hantent une société, qu’elle pose les problèmes avec autant de pertinence, et qu’elle est à la fois une œuvre littéraire, alors on a un chef-d’œuvre. Adina Rosetti est une des jeunes romancières les plus douées de sa génération. Rédactrice au magazine « Elle » roumain, elle a fait sensation avec ce premier roman très moderne.

Un roman aussi où on parle beaucoup de la blogosphère et des blogomaniaques dans lesquels on peut reconnaître aussi ses propres travers.

Les débutantes – J.Courtney Sullivan

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« Les débutantes » est un roman d’initiation, dans lequel quatre jeunes filles, Celia, Bree, Sally et April tentent de construire à la fois leur identité personnelle et leur avenir professionnel, sous l’égide de leurs aînées, certaines aujourd’hui disparues, d’autres références vivantes du féminisme, dont le nom aura marqué l’histoire politique et littéraire des femmes : Margareth Mitchell (1922), Sylvia Plath (1955), Gloria Steinem(1956) , mais aussi plus récemment Catharine
A. MacKinnon (1968), juriste et militante féministe américaine.

English: American feminist Gloria Steinem at B...
English: American feminist Gloria Steinem at Brighton High School, Brighton, Colorado (Photo credit: Wikipedia)

 L’entrée à Smith College marque pour ces jeunes filles le début d’une amitié mais aussi une initiation intellectuelle qui va changer leur regard et remettre en question les valeurs héritées de leur éducation : Naomi Wolf, Susan Faladi et Robin Morgan, auteures et activistes américaines vont accompagner une forme de conversion intellectuelle et les sensibiliser aux problèmes liés au sexisme et à l’identité et l’orientation sexuelle.

Cette immersion totale dans un univers presque exclusivement féminin pendant quatre ans de deux mille quatre cents femmes crée une symbiose et une synergie tout à fait particulières. L’une des jeunes filles raconte comment toutes les filles de sa résidence ont leurs règles exactement au même moment comme si le rythme impulsé à leur vie avait pour conséquence de mettre leurs corps au diapason en exacerbant leur féminité.

Que reste-t-il pourtant de cette expérience pour toutes celles qui à l’issue de leurs études se lancent dans la vie active ? Et pour nos quatre amies ? Rejoint-elle un folklore lié à la jeunesse et à la vie étudiante ou a-t-elle marqué suffisamment leur personnalité pour la modifier en profondeur et rendre leur amitié indestructible ?

C’est à la disparition de l’une d’entre elles que la réponse va être donnée.

Je me suis plongée dans ce livre comme dans un univers
extrêmement familier et proche parce qu’il correspond à mon univers mental et aussi parce qu’il reflète en partie mes propres découvertes des problématiques liées au féminin et à ses multiples représentations. Se construire une identité en tant que femme aujourd’hui suppose connaître son histoire et celle des femmes qui nous ont précédées. Combler les lacunes et les vides d’un silence imposé, établir des filiations « positives », retrouver une mémoire et aussi l’estime de soi me semble  important. Tout cela constitue une véritable initiation en même temps qu’une conversion du regard. Je suis convaincue que, forte de soi-même, les relations que l’on peut avoir avec les autres ( hommes ou femmes) s’en trouvent enrichies.

Je remercie  Nadael et Kathel d’avoir attiré mon attention sur ce livre.

Mourir est un art, comme tout le reste – Oriane Jeancourt Galignani / Le secret de Sylvia Plath

Mourir est un art comme tout le reste

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« Mourir

est un art comme tout le reste.

Je m’y révèle exceptionnellement douée.

On dirait l’enfer tellement.

On jurerait que c’est vrai.

On pourrait croire que j’ai la vocation. »

(extrait de Dame Lazare) Ariel poèmes 1960-1962

Oriane Joncourt Galignani , dans ce roman d’une vie imaginaire, retrace la dernière année de la vie de Sylvia Plath avant sa mort. Elle évoque avec talent l’univers mental de l’écrivain, et son écriture fait surgir avec brio la femme, la mère et la créatrice aux proies avec une réalité qui la submerge et qu’elle ne maîtrise plus.

            Ce n’est pas une dépression de plus qu’elle relate ici mais l’origine d’un basculement dans un récit parsemé de flèches brûlantes et glacées que sont les vers de Sylvia Plath.

            « J’ai neuf vies comme les chats » , écrit celle qui se donnera la mort dans son appartement de Londres. Neuf vies et donc neuf morts, pas une de plus.

Ses derniers moments sont connus mais ils surprennent par leur caractère méthodique et précis : après avoir couché ses enfants, elle a déposé des tartines de pain beurré et des tasses de lait près des lits de ses enfants, a ouvert en grand la fenêtre, a calfeutré la porte de leur chambre avec des serviettes et du ruban adhésif. Au terme d’une nuit sans sommeil elle a mis fin à ses jours le 11 février février 1963, à l’âge de trente ans.

Elle devint l’égérie emblématique des féministes américaines, le symbole de l’auteure sacrifiée à l’ego d’un jeune mari poète brillant, Ted Hugues, mais égoïste, car, en effet, « la liberté de Ted Hugues ne se consumera pas à huit heures pour le premier biberon, les années conserveront son génie, l’épanouiront. Il est le grand poète britannique, l’homme que la BBC arrache au Guardian, le jeune patriarche d’une famille moderne – dont la délicatesse est allée jusqu’à épouser une femme jolie et intelligente-, il doit consacrer sa vie à son œuvre. »

            Un mari, mais un ogre, avec le quel Sylvia fut dans une grande dépendance affective.

            Oriane Joncourt Galignani brosse un portrait intimiste et bouleversant, d’une grande finesse psychologique, excelle à décrire les mouvements intérieurs de celle dont la mort restera une énigme et une tragédie. La fin prématurée et violente de cette jeune femme, belle, intelligente et talentueuse marquera la mémoire collective, et sera explorée par des générations de femmes à la recherche du sens de leur existence.

            L’entreprise était donc ardue, dégager de ce fatras mythique, une figure singulière. L’auteure a parfaitement réussi ce pari et se présente comme une lauréate possible du Prix pour le Premier Roman de Femme.

             Des quatre en lice, il me reste à lire « La cattiva », il m’est donc difficile d’établir un pronostic mais il y a fort à parier que « Mourir est art, comme tout le reste » sera un concurrent sérieux.

Oriane jeancourt Galignani est critique littéraire. Franco-allemande, elle a fait une partie de ses études de littérature à Tübingen. Elle travaille depuis six ans pour le magazine Transfuge et en est devenue la rédactrice en chef littérature en 2011. Elle représente le magazine à la télévision dans la Matinale de Canal + et en radio sur RCJ. Elle a dans le passé publié différents articles dans Philosophie Magazine et d’autres pages littérature.

Je remercie Laure Wachter  et Carol.Menville des éditions Albin Michel qui m’ont permis de suivre ce prix et de lire les ouvrages sélectionnés pour leur maison d’édition. Ils font partie de ces éditeurs qui œuvrent à faire connaître et à réhabiliter les grandes figures féminines de la littérature. Un autre de leur roman a été sélectionné pour ce prix que je lirai par la suite  : L’héritier de Roselyne Durand-Ruel.

La lecture d’Anne « Des mots et des notes »

 

Le coursier de valenciennes – Clélia Anfray / Une auteure est née !

Le coursier de valenciennes

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Je ne sais comment j’ai lu ce livre… Amoureusement si je puis dire, lovée autour de la belle écriture de Clélia Anfray, suspendue au rythme de sa prose qui est comme un souffle à la fois léger et puissant. « Le coursier de valenciennes » est un de ces livres qui pour moi a été presque une expérience charnelle.

 L’histoire en est simple : Simon Abramovitch doit remettre un paquet d’un de ses camarades de camp à sa famille – un poème et une lettre. Il l’ rencontré au camp de Klein Mangersdorf où tous deux étaient détenus et Simon seul en a réchappé. Il rencontre deux femmes dont « le beau regard de ciel flamand » va faire basculer son existence.

 L’écriture de Clélia Anfray a ce talent singulier d’épouser les contours de cet homme – Simon- de marcher à son pas, à la fois lourd mais assuré. On se métamorphose, on devient cet homme brisé par la guerre mais qui n’a pas oublié tout espoir, on sent dans son corps l’écriture de l’attente et cette faim intérieure prête à tout dévorer. L’auteure sait rendre compte de « ces affaires de perception », son écriture est comme la parole Mme de Viéville pour Simon :

« […]Valenciennes, sous l’effet de la parole de Mme Viéville, avait repris des couleurs. »

Le monde prend une autre épaisseur que seuls les mots ont le pouvoir de lui donner, « Son austérité grise s’était dissipée d’un coup, d’un seul, comme par magie pour ainsi dire. »

 L’écriture a aussi ce battement de fièvre, cette légère crispation due à la douleur des personnages :

« Renée s’arrêtait parfois pour regarder la paume de sa main droite qu’elle compressait de son pouce gauche pour apaiser une vive douleur. »

 « Le style c’est l’homme », a dit Buffon. Clélia Anfray aurait pu me raconter n’importe quoi, je l’aurais suivie. La forme de sa phrase, son rythme, son épaisseur, sa douceur, ou parfois une certaine sauvagerie retenue, est la forme de sa pensée. Une forme de pulsation qui est la vie même, le sang dans nos veines, le chaos des émotions, les douleurs infimes et qui donnent une vie incandescente à ses personnages. 

 Une auteure est née…

L’auteure s’est inspirée de l’histoire de Pierre Créange qui est mort dans ces conditions, qui a réussi à écrire dans les camps et dont les poèmes ont été rapportés par la suite par un codétenu.

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La nuit africaine – Olive Schreiner / Chef d’oeuvre

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Unique roman publié de son vivant, énorme coup de cœur pour moi, salué par la critique comme l’égal des « Hauts de Hurlevent », remarqué par Bernard Shaw, Oscar Wilde, et plus tard Doris Lessing , « La nuit africaine » est une de ces œuvres dont le cri de révolte résonne encore aujourd’hui.

Publié en 1883 sous un pseudonyme masculin, « La nuit africaine » remporta, en dépit du scandale, un succès foudroyant. Du jour au lendemain, Olive Schreiner se retrouva propulsée dans les salons avant-gardistes de Londres.

On reprocha à ce roman sa construction un peu lâche et décousue et ses longues digressions, mais cela fait partie de son charme à mon avis. Une œuvre d’art existe aussi pour contester les règles, et le roman d’Olive Schreiner en conteste quelques-unes, c’est vrai. Mais les quelques maladresses qu’on a pu lui reprocher sont parfois à l’origine de ce charme puissant qui vous saisit à sa lecture.

D’abord ce paysage, les plaines d’Afrique du Sud, arides, et sèches, enfer brûlant, où paissent quelques troupeaux, et où vivent des Boers, à des kilomètres les uns des autres, isolés, puritains et ignorants, livrés à leurs seuls instincts et débordés parfois par leur violence,  au milieu du XIXe siècle.

Deux enfants, Waldo et Lyndall rêvent d’une autre vie et sentent la révolte gronder en eux, surtout Lyndall, rebelle, qui conteste l’ordre établi et le rôle assigné aux filles :  « Quand je serai grande et que je serai forte, je haïrai tout ce qui a du pouvoir, et j’aiderai tout ce qui est faible. »Comment rester là et étouffer dans cette vie où il ne se passe rien ? Très peu pour elle ! Elle veut partir, elle veut apprendre, et elle n’aura de cesse d’y arriver ! Et même si pour cela il faut être une belle poupée froide, se poudrer le nez,  et se servir des hommes ! Qu’à cela ne tienne, tout plutôt que le mariage, tout plutôt que cette vie étriquée où les rêves s’éteignent un à un. Lyndall est bouleversante, sa lutte est titanesque, et on a peur pour elle à chaque page. Etre une femme, quelle calamité : « Tu vois cette bague ? Elle est jolie, poursuivit-elle en levant sa petite main dans le soleil pour faire étinceler les diamants. Elle vaut bien cinquante livres. Je suis prête à la donner au premier homme qui me dira qu’il voudrait être une femme. […] C’est si charmant d’être une femme ! On se demande pourquoi les hommes rendent grâce au ciel tous les jours de ne pas en être une. » Etre une femme, à cette époque, cela veut dire un destin tout tracé de votre naissance à votre mort. Une vie accablée par les maternités et les tâches ingrates.

Et ce cri peut-être : « Mais il y a une pensée qui est toujours là, qui ne me quitte jamais : j’envie celles qui naîtront plus tard, quand enfin être femme ne sera plus – je l’espère – être marquée du sceau de l’infamie »

A l’époque, cela se payait cher : cette pionnière du féminisme, première romancière blanche et anglophone d’Afrique du sud, détruira un jour tout le reste de son œuvre et s’éteindra seule, dans une chambre d’hôtel du Cap.

A un siècle de distance, écoutez la belle voix d’Olive Schreiner ! Laissez-vous porter par ses accents à la fois sincères et douloureux. Grâce à cette femme et d’autres avec elle, nous sommes aujourd’hui, pour la plupart, libres …

Mal de pierres – Milena Agus / L’érotisme au féminin

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L’héroïne, qui n’est toujours pas mariée à trente ans, fait fuir tous ses prétendants à cause de la passion violente qui l’habite. Son corps abrite une sensualité qui supporte mal les interdits de toutes sortes qui  la brident  dans cette Sardaigne pudibonde et moralisatrice, pendant la seconde guerre mondiale. Son imagination débordante lui fait vivre de folles aventures plus romanesques les unes que les autres. Jusqu’au jour où elle va rencontrer le mari qui lui est destiné. Mais est-ce un mariage d’amour ou de raison ? Alors qu’elle fait une cure thermale sur le Continent pour guérir son « mal de pierres », nom donné à des calculs rénaux, elle fait une rencontre qui va bouleverser sa vie … Ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’on saura toute la vérité mais est-ce vraiment la vérité ?

  Ce livre est de l’avis de tous les critiques un véritable petit bijou. L’auteure vit en Sardaigne où elle situe son roman. La narratrice qui souffre de désordres nerveux, et qui subit les assauts d’une imagination fantasque et d’une sensualité débridée, est attachante, parfois même bouleversante.

A mon avis, les femmes de cette époque devaient énormément souffrir, surtout les plus sensibles, de la  morale étriquée à laquelle elles étaient soumises.

Le corps nié des femmes, instrumentalisé, voué à la maternité, se rebelle en silence : hystérie, maladies nerveuses tentent d’exprimer à travers leurs symptômes cet enfermement. Comment oser dire alors ce terrible désir de jouissance et de vie qui taraude chaque centimètre de peau, ce feu brûlant qui dévore la chair et la tord jusqu’à la faire souffrir ?

Écrire bien sûr…

Alors, elle écrit son histoire dans un petit cahier noir à tranche rouge, retrouvé par sa petite fille qui est la narratrice de l’histoire. C’est une histoire à deux voix en quelque sorte, une mise en abyme… La fin est surprenante mais pourtant cohérente. Milena Agus est pour moi la première femme à parler de l’érotisme féminin dans les relations hétérosexuelles.

J’ai aimé la poésie et la fantaisie de l’héroïne, sa sensualité joyeuse qui il viaggioest un pur amour de la vie, son anticonformisme et la liberté intérieure qui est la sienne. Je pense que les femmes ont beaucoup souffert à être bridée dans leur sensibilité, leur créativité, condamnées à des taches sans gloire ni intérêt, confinées dans un espace social réservé, entre la mère et l’épouse. J’ai adoré et Milena Agus est devenue une de mes romancières préférées.

Chez Mark et Marcel

Madame du Châtelet – Discours sur le bonheur

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vignette Les femmes et la PenséeEt dire que je ne voulais plus entendre parler de philosophie ! Mais je me suis laissée tenter par les Les lundis philo de Heide et son enthousiasme communicatif. Je vais leur donner la couleur femme de mon blog ce qui ajoutera peut-être à l’histoire philosophique un aspect plus « gracieux ».      Mais chercher des femmes en philosophie, vous allez me dire, c’est comme chercher de l’eau dans le désert. Gilles Ménage, au XVIIIE siècle,  voulut prouver que cela était faux et établit un dictionnaire des femmes philosophes.

C’est vrai pourtant, la pensée fut longtemps interdite aux femmes mais quelques éditeurs mettent à l’honneur des textes oubliés dans certaines de leur collection : pour preuve cet intéressant « Discours sur le bonheur » écrit par Madame du Châtelet (1706-1749) et publié en 1997 aux Editions Payot &Rivages. Fini l’idéal d’un cartésianisme ennemi des passions et qui se voulait « maître et possesseur de la nature ».

Elizabeth Badinter qui en a établi la préface nous rappelle qu’une cinquantaine de traités furent consacrés à ce sujet au XVIIIe siècle.

Quel est l’originalité de ce travail d’une femme qui s’essaie à la philosophie (il n’a pas été écrit pour être publié et donc pour plaire, il ne fut publié qu’après sa mort.) ?

Tout d’abord, elle dénonce une vaine universalité des principes philosophiques et distingue « entre les conditions du bonheur en général et celui dont les femmes devaient se contenter ». Ensuite elle livre son expérience, ce qui donne à son propos « une authenticité et une actualité qui transcendent les particularismes d’une époque ».

Elle prêche toutes les sensations et les sentiments agréables, et avant tout l’amour qui est « la seule passion qui puisse nous faire désirer de vivre. » Pas de discours puritain et moralisateur donc, mais un amour de la vie et de tout ce qui lui donne sa saveur et son intérêt.

« Les moralistes qui disent aux hommes : réprimez vos passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas le chemin du bonheur. »

Emilie du Châtelet brava les conventions sociales de son époque et quitta mari et enfants pour vivre sa passion avec Voltaire pendant quelques années. Elle établit une relation qui devait être fort rare à l’époque, à la fois sensuelle et intellectuelle. Si l’amour ne dura pas, l’amitié entre eux dura jusqu’à la mort de Madame du Châtelet. Elle connaîtra une ultime et tragique passion avec son dernier amant « Saint Lambert ». Elle dut subir le mépris de ses contemporains dont les femmes ne furent pas les moins virulentes ; Mme du Deffand  n’hésitera pas à écrire : « qu’elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes…et étudie la géométrie pour parvenir à faire entendre son livre. »

Elle s’élève  contre les philosophes rationalistes qui cherchent la vérité et condamnent l’illusion comme source de l’erreur. Si on se trompe c’est qu’on ne voit pas les choses telles qu’elles sont. Or, loin de condamner l’illusion, elle en souligne la nécessité «  car nous devons la plupart de nos plaisirs à l’illusion ». L’illusion n’est pas le contraire de la vérité. Sans elle, il n’y aurait pas le plaisir de la comédie. Si on voyait que les comédiens jouent des choses qui n’existent pas, nous ne pourrions croire à ces histoires qui nous enchantent. Pourquoi condamner tout ce qui nous donne du plaisir à vivre ? Pourquoi condamner la passion qui donne tant de saveur à l’existence ? Elle a déjà compris que la passion est le moteur qui nous fait agir. Hegel bien après elle dira que rien de grand ne s’est fait sans passion.

Et si elle nous rend malheureux alors il nous faut l’abandonner, elle n’est pas bonne pour nous. Notre but est d’être heureux, il ne faut pas l’oublier et la raison ainsi que notre volonté peuvent peuvent nous aider à nous déprendre des passions néfastes. Mais consacrer une part de sa vie à la meilleure des passions qu’est l’étude peut aider à équilibrer notre vie car elle ne nous met pas dans la dépendance des autres. L’amour lui nous met dans la plus grande dépendance et il ne peut à lui seul gouverner nos vies. Il me semble qu’elle a compris que nous ne devions pas consacrer notre vie à une seule et unique passion.

Elle condamne à la fois les préceptes aveugles de la religion, opinions qui doivent être examinées comme les autres, et les philosophies qui mettent la raison au-dessus de tout. Les deux nous condamnent à une vie où toute joie est absente. Il faut donc trouver une autre voie. Elle a bien compris la force de la passion et la puissance de nos affects et la souffrance que doit s’imposer l’individu pour les brider et les contrôler. Il faut essayer de composer avec les différents éléments de notre nature et ne pas trop se révolter contre son état si on ne peut rien y changer.

Toutefois, elle est l’exemple, par sa vie même, que l’on peut faire des choix qui peuvent changer le cours des choses. Pour elle , la fermeté du caractère, la capacité de décision et la force de ses motivations, la concentration sur ses propres objectifs, sont nécessaires pour parvenir à ses fins. Et cela exclut le regret, et la mélancolie, tous sentiments qui nous condamnent à être malheureux et nous engluent dans l’inaction.

C’est au fond ce que nous tentons de faire aujourd’hui, non ?

« Il est certain que l’amour de l’étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu’à celui des femmes. Les hommes ont une infinité  de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d’autres moyens d’arriver à la gloire, et  il est sûr que l’ambition de rendre ses talents utiles à son pays et de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l’art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au-dessus de [celle] qu’on peut se proposer pour l’étude ; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, et quand, par hasard, il s’en trouve quelqu’une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état. »

lundis philo

l’avis de Heide

Les grands mères/ Perfect mothers – Doris Lessing

doris lessing les grands mèresDoris Lessing – Les grand-mères traduit de l’anglais par Isabelle D.Philippe , Doris Lessing, 2003 -Flammarion 2005

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Dans ce court récit qui est plus une nouvelle qu’un véritable roman, Doris Lessing orchestre de main de maître les relations d’un quatuor amoureux.

Lil et Roz, grands- mères de deux petites filles adorables, habitent depuis toujours l’une en face de l’autre dans un décor paradisiaque de mer et de soleil. Leurs deux fils sont si charmants, si beaux, et si aimables qu’ils attirent immédiatement la sympathie. Les belles-filles vives et brunes ne manquent pas de charme. Mais un jour, l’une d’elle Mary découvre les lettres d’amour écrites par Tom, son mari, à Roz, l’amie de sa mère, qui est aussi l’une des grands-mères.

Cette nouvelle a été adaptée au cinéma par Anne Fontaine sous le titre « Perfect mothers » et j’ai découvert le film avant de lire la nouvelle.  Ces deux oeuvres sont des chef-d’œuvres d’intelligence et de maîtrise artistique.

Cette histoire d’amour sulfureuse et non-conventionnelle est d’abord l’histoire d’une amitié fusionnelle entre Lil et Roz. Leurs histoires sont comme le prolongement de cette amitié, son déploiement. Elles s’imposent presque naturellement à elles en dépit des tabous qu’elles égratignent sans les briser vraiment. Et c’est là l’incroyable virtuosité de ce récit. Chacune de ces femmes a une relation amoureuse avec le fils de l’autre. Ce pourrait être n’importe quelle histoire entre une femme et un homme beaucoup plus jeune. Sauf que, présentes tout au long de la vie de leurs jeunes amants, elles ont été comme des secondes mères. C’est ce comme qui introduit dans le récit une faille, un creux, une sorte de malaise, encore plus perceptible dans le film sous la force des images. Forcément la question morale se pose : y a-t-il là de la part de ces mères une forme d’inceste ? Tout se joue sur le plan symbolique.

« Les femmes contemplaient ces deux jeunes héros, leurs fils, leurs amants, ces beaux jeunes gens aux corps luisants d’eau de mer et d’huile solaire, semblables à des lutteurs de l’Antiquité. »

Doris Lessing se joue du lecteur avec une parfaite maîtrise dans la construction de son récit. Vous allez être partagé car vous ne pourrez pas ignorer la question morale même si les personnages eux semblent complètement la dépasser. Ils ne sont pas criminels, après tout ils n’enfreignent aucune loi écrite par les hommes, mais semblent parfaitement a-moraux. Doris Lessing montre simplement que le sentiment amoureux, lorsqu’il est sincèrement vécu, ne tient compte d’aucune loi morale, qu’il a sa propre force et ses propres lois. Et c’est aussi pour cette raison qu’il peut être dangereux. Car la sincérité et la force d’un sentiment n’en fait pas forcément un sentiment avouable ou permis par la société. Le signe est peut-être ce huit-clos qui a parfois quelque chose d’étouffant.

Elles savent d’ailleurs ce que leur histoire a de choquant parce qu’elle la dissimule soigneusement aux yeux des autres. Elles tenteront d’ailleurs de résister à cette passion qui les habitent,  tout le récit balançant entre ses deux extrêmes.

Le paradis semble bien exister sur cette terre :

« Ceux qui ont des existences aussi plaisantes, insouciantes, exemptes de tout problème ne sont pas nombreux sur cette terre : sur ces rivages bénis, personne ne s’isolait pour pleurer sur ses péchés ou sur le manque d’argent, ni encore moins de nourriture. Quel beau monde, lisse et éclatant de soleil, de sport, de bonne chère ! »

Mais il n’est jamais loin de l’enfer

Les trois lumières de Claire Keegan / L’art de l’ellipse

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          Une petite fille est conduite par son père dans la famille Kinsella, des fermiers du Wewbridge, car sa mère, à nouveau enceinte, va vientôt accoucher.

On pourrait résumer cette grande nouvelle par les mots de John Kinsella : « Il a perdu une occasion de se taire ». Car tout est là dans cette économie de paroles, dans cet art de dire l’essentiel sans les mots mais tout de même avec eux puisqu’il s’agit ici d’une œuvre littéraire qui joue magnifiquement avec l’ellipse et le non-dit : une lumière particulière au bord de la mer, une main tendue, un sourire, une corvée partagée en commun

Au fond, même les secrets les mieux gardés finissent un jour par être découverts. Le drame qui a bouleversé la famille Kinsella affleure tout au long de la nouvelle pour être dit à la fin mais il s’annonce par d’innombrables détails, par ce qui est tu, par les silences : les habits dont elle se voit affublée, la réaction de Mr Kinsella quand il les découvre sur elle, l’attitude de Mrs Kinsella lors de leurs sorties à la ville voisine… La vérité est aussi dans ce qui est caché. Les actes, cependant valent mieux que les paroles, car dans une valise oubliée, celle de l’enfant dans le coffre de la voiture de son père, lorsqu’il s’en va, se dit toutes les relations d’un père à sa fille. Toute la négligence et l’abandon. D’ailleurs, pour décrire un nouveau monde, « de nouveaux mots sont nécessaires » à l’enfant qui va devoir apprendre.

Ce  court roman est aussi roman d’apprentissage, car si l’enfant doit réapprendre le monde et ses codes, elle découvre une attention à l’autre, une qualité d’écoute qu’elle ne connaît pas. Et c’est la condition des femmes qui est ici esquissée, il ne faut pas oublier que l’avortement est interdit en Irlande, et le divorce très récemment autorisé. La mère est accablée de grossesses, elle doit accoucher d’un enfant après l’autre et a peu de temps pour s’occuper de sa fille. La misère sociale entrave ici réellement l’épanouissement des enfants.

Edna Kinsella n’a pas d’enfant et elle peut s’occuper réellement de la petite fille qui lui est confiée. Elle est d’un autre milieu social et ne manque de rien. Même si comme toutes les femmes de son temps, elle s’occupe des travaux domestiques, elle jouit de toute liberté pour le faire. Et de réels liens de respect et d’attention la lient à son mari.

 Il existe un autre monde, cela maintenant l’enfant le sait et on peut parier que, malgré la séparation inévitable et annoncée depuis le début, elle ne l’oubliera jamais et que cette révélation certainement va la porter.

Claire Keegan bat en brèche également la sacro-sainte famille irlandaise. La famille ici est celle qu’on se choisit, et elle a beaucoup plus d’importance que la famille biologique. Elle est celle qu’on crée à travers une filiation spirituelle.

Magnifique coup de cœur donc.

Au bonheur des dames – Emile Zola

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Le bonheur des dames s’inscrit dans la grande fresque naturaliste des Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire. Il étudie scientifiquement une famille sur laquelle pèse l’hérédité et la folie. Et les milieux sociaux dans lesquels évolue ses membres.

           Denise vient à Paris avec ses deux frères dont elle s’occupe comme une mère pour trouver du travail car ses parents sont morts et c’est à elle que revient la charge de s’occuper d’eux. Elle a « un visage long à bouche trop grande, son teint fatigué déjà, sous sa chevelure pâle »[1]. Zola rompt ainsi avec les description des héroïnes des romans populaires, qui ne sont que « magnifiques chevelures, regards superbes », visant à éblouir le lecteur par « une beauté superlative à l’aide de poncifs »[2]

Elle se rend chez son oncle drapier à Paris qui ne peut lui procurer du travail car ses affaires vont mal, malmenées par la concurrence d’un grand magasin « Le bonheur des dames » dirigées par Octave Mouret  qui rêve de conquérir le peuple des femmes. Il invente de nouvelles techniques d’intéressement de ses employés au chiffre des ventes en leur octroyant des commission sur le montant total des ventes, révolutionne l’art de l’étalage par de magnifiques mises en scène et ne cesse de vouloir agrandir son magasin, vendant beaucoup et à bon marché, l’intérêt étant de faire travailler le capital investi le plus de fois possible quitte à vendre à perte. Cette rotation rapide des stocks, les prix bas signent la mort du petit commerce qui succombe sous la marche du progrès. Des personnages hauts en couleur tiennent tête à l’ogre du « Bonheur des dames » et à son désir de puissance et de femmes.

Car il s’agit d’attirer les femmes et de les dominer, de les « allumer ». Ces femmes de la bourgeoisie du XIXe siècle, que l’on tient encore largement prisonnières de la sphère domestique, rompues à l’art de plaire, tout entières tournées vers les robes et les colifichets, armes suprêmes de la conquête et de la réussite sociale, vont devenir des victimes de la mode et les pionnières de la société de consommation. Car le prêt-à-porter naissant met à la portée de toutes les bourses ce qui auparavant était inaccessible. La consommation effrénée devient alors le moyen d’assouvir toutes les frustrations des femmes vouées à une vie morne et sans intérêt une fois leurs enfants élevés.

« Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. »[3]

Il n’en va pas de même pour celles qui sont obligées de gagner leur vie comme Denise, dans des conditions difficiles, treize heures par jour, sans aucune protection sociale. Les femmes de la classe ouvrière sont des proies faciles, obligées parfois de se vendre pour échapper à la misère en prenant un amant ou en se prostituant.

Octave Mouret, malgré son cynisme, est le type même de l’entrepreneur moderne  pour qui l’essentiel est de « vouloir et d’agir, de créer enfin »[4]

A la guerre commerciale, fait écho la guerre des sexes et la misogynie. Ainsi Mouret se targue-t-il d’élever un temple aux femmes, cherchant sans relâche « à imaginer des séductions plus grandes ; et derrière elle, quand il lui avait vidé les poches et détraqué les nerfs, il était plein du secret mépris de l’homme auquel une maîtresse vient de se donner. »[5]

La femme est reine dans son foyer, tous les achats domestiques lui reviennent, les étoffes couvrent son corps et le rendent plus désirable encore et Mouret à travers son commerce échauffe ces désirs et les manipulent.

Mais cette rivalité homme/femme se double d’une rivalité entre les femmes elles-mêmes, rivalités de classe ou rivalités dans la conquête d’un homme. Zola raconte ainsi qu’ « on se dévorait devant les comptoirs, la femme y mangeait la femme, dans une rivalité aiguë d’argent et de beauté. »[6]

Cette guerre perpétuelle préside aussi aux relations entre les vendeuses, chacune cherchant à prendre la place de l’autre afin d’acquérir plus d’argent et de pouvoir. Cette loi de la nature  qui est la loi du plus fort est aussi la loi qui régit les rapports humains et les rapports sociaux.

Mais Denise va contribuer à renverser cet ordre négatif et transformer Mouret. Car il y a tout au long de ce livre une très belle histoire d’amour.

Courageuse, intelligente, clairvoyante et fière, elle possède toutes les qualités, et refuse les avances de Mouret. Il va apprendre à nouer des relations avec les femmes basées sur la confiance et le respect alors qu’auparavant elles étaient pour lui des objet ou des proies. C’est à une conversion que l’on assiste alors et les autres femmes sont vengées ! Peu à peu, elle le conduit  à améliorer les conditions de travail dans une perspective de plus grande justice sociale et met en place des innovations en matière de protection .
C’est donc par la femme que se produit l’ultime conversion, par la grâce de l’amour aussi que le personnage masculin se transforme. Denise n’est pas d’une grande beauté mais ses qualités de cœur et sa vive intelligence en font une femme moderne et équilibrée. C’est la fin du XIXe siècle… Toutefois elle reste la mère avant tout, et il est assez significatif que son ascension professionnelle la conduira au rayon … pour enfants. On ne tord pas si facilement le cou aux préjugés, même si on s ‘appelle Zola.

Ce roman magnifique est à lire absolument ou à relire !

[1] Au bonheur des dames, p 13, éditions de la Seine 2005.

[2] Destins de femmes dans le roman populaire en France et en Angleterre au XIXe siècle.

[3] Au bonheur des dames, p 246, éditions de la Seine 2005

[4] Au bonheur des dames, p 75, éditions de la Seine 2005

[5] Au bonheur des dames, p 85, éditions de la Seine 2005

[6] Au bonheur des dames, p 325, éditions de la Seine 2005

Anne Brontë – La dame du manoir de Wildfell Hall

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Anne Brontë La Dame du manoir de Wildfell Hall archi poche  2012 ( première publication en 1848)

          Anne Brontë est la moins connue des sœurs Brontë et « La Dame du manoir de Wildfell Hall » aussi traduit « La recluse de Wildfell Hall » eut à souffrir de critiques particulièrement acerbes lors de sa publication en Angleterre en 1848 ; on reprocha à Anne Brontë  de faire l’apologie du vice tant ses personnages étaient  réalistes, de camper une héroïne aux vertus bien peu féminines et d’étaler  « son goût morbide pour la brutalité vulgaire ».  Un an après la mort de sa sœur, Charlotte empêchera la republication de l’ouvrage, le jugeant peut-être trop scandaleux pour l’époque.

        On le considère aujourd’hui à juste titre comme l’un des premiers romans féministes.

Helen Graham est une veuve bien mystérieuse. Elle vit en compagnie de son fils dans un manoir délabré et  particulièrement retiré et semble rechercher la solitude. Que cache son attitude ? Que fuit-elle ? Qu’a-t-elle donc à se reprocher pour s’entourer de tant de mystère. Les langues vont bon train jusqu’à ce que le scandale éclate … Le récit est d’abord raconté par Gilbert Markam, un hobereau du coin, puis par Helen qui lui confie son journal.

Anne Brontë se place ici dans la tradition des grands moralistes. Il s’agit de peindre les malheurs du vice pour inciter à la vertu et dissuader les jeunes gens de se livrer à la débauche, les jeunes hommes surtout, à qui une société hypocrite et injuste passe tous les caprices censés montrer leur puissance et leur virilité. Anne Brontë s’inspira pour cela de la déchéance de son frère qui mourut alcoolique et tuberluceux. 

Le trait est incisif, Anne Brontë démonte les mécanismes d’une toute-puissance masculine à laquelle des lois injustes et une éducation permissive ne mettent aucun frein. Les femmes séparées de leur mari ne peuvent intenter une action en divorce, ni disposer de leur fortune, ni conserver la garde de leurs enfants. Elles doivent être soumises et résignées. Seuls de mauvais traitements physiques peuvent justifier un éloignement salutaire.  Or Hélene Graham/Huntington quitte le foyer conjugal, vend des tableaux pour gagner sa vie et fait fi du qu’en dira-t-on. Elle ose critiquer la différence d’éducation entre les garçons et les filles et la mauvaise influence des mères qui à force de gâter leurs  fils  ainés en font des monstres de vanité et d’égoïsme. « Je ne compte pour rien ici », se plaint Rose, la sœur de Gilbert Markam. Les garçons passent avant tout, les meilleurs morceaux leur sont réservés et les femmes sont à leur service.

Lorsqu’on lit aujourd’hui les romans écrits par des femmes, on retrouve, dans certains milieux ou dans certaines parties du monde les mêmes constats. Cette litanie en agace beaucoup, hommes ou femmes, qui ont l’impression parfois qu’il y a une forme d’exagération et de répétition un peu vaine. Mais voilà, la littérature est aussi une arme de combat, le lieu d’une prise de parole pour ceux ou celles qui en sont privés. D’ailleurs, le sort réservé aux femmes est un excellent indicateur pour la démocracie, les endroits où elles ne sont pas respectées sont aussi ceux où les Hommes, plus généralement, ne sont pas vraiment libres. Et les voix qui sélèvent ne sont pas seulement féminines. J’avais été frappée lors d’une émission animée par Frédéric Taddeï , de la remarque d’une juriste qui disait ne pas s’intéresser plus à la cause des femmes qu’à n’importe quelle autre cause. L’antiféminisme n’est pas le seul fait de certains hommes mais aussi de nombreuses femmes. Peut-être est-ce une façon de se rassurer, de s’exclure de la « masse » indistincte de celles qui par leur genre pourraient être vulnérables ou assignées à certains rôles. L’illusion peut-être qu’il n’y a plus vraiment de combat à mener.

Ann Brontë est morte à 29 ans de la tuberculose. J’ai une très grande admiration pour cette jeune femme, pour sa lucidité et son courage. Elle est pour moi un modèle. Certes, elle n’était pas « romantique », même si elle sacrifiait comme tant d’autres écrivains à l’inévitable « histoire d’amour », mais elle savait analyser finement les rapports sociaux de genre. Elle écrivait pour avoir un autre destin… Mais peut-il vraiment y avoir d’autres raisons pour écrire ?

Maria-Mercè Marçal Trois fois rebelle et la découverte des éditions Bruno Doucey

Maria-Merce-Marcal

J’ai découvert les éditions Bruno Doucey au Salon du livre de Paris, par la voie  (voix) de Maria-Mercè Marçal et de ce livre absolument magnifique. J’ai feuilleté ensuite le catalogue et j’ai découvert des auteures aussi importantes et magnifiques que Margaret Atwood, Ananda Devi, Jeanne Bennameur et bien d’autres qu’il me reste à découvrir. (cet ouvrage est le 42e). Ce fut donc un coup de coeur pour cette maison d’édition qui publie de la poésie. Tout ce que j’ai pu lire concernant la politique éditoriale montre la qualité de la démarche, la conviction que la poésie peut nous rendre plus forts et nous ouvrir au monde, Bruno Doucey est poète lui-même et il a cette capacité à entendre les voix puissantes et singulières de ses frères et soeurs en poésie.

          Les voix de femmes sont aussi très présentes, ce qui est assez précieux pour être souligné et qui intéresse particulièrement Litterama. « Faire entendre ces voix de femmes en poésie publiées dans cette magnifique édition Bruno Doucey, c’est ouvrir mon exploration sur les genres et les stéréotypes avec un voyage qui est promesse de joie. En matière de poésie, trois sexes ne suffisent pas. » dira Elsa Solal). (Le site des éditions Bruno Doucey).

Murielle Szac est aussi écrivain et éditrice au côté de Bruno Doucey. Elle a bien voulu répondre à mes questions :

 » Je ne suis pas seulement chargée de la communication dans notre maison d’éditions. Je dis « notre », car je suis tout simplement la compagne de Bruno Doucey et que nous avons donc monté cette maison d’édition ensemble il y a 3 ans. Bruno est non seulement éditeur, mais écrivain et surtout poète. Quant à moi je suis romancière mais n’écris pas de poésie. Je suis par ailleurs éditrice également (notamment j’ai créé la collection « Ceux qui ont dit Non » chez Actes sud Junior dans laquelle figurent de nombreuses femmes). Néanmoins, la place importante que prennent les femmes dans notre maison d’édition, place qui ne vous a pas non plus échappée, n’est pas due à moi mais bien d’abord aux choix éditoriaux de Bruno Doucey. Il pense en effet qu’elles ont jusqu’à présent été insuffisamment reconnues et s’emploie depuis le début à leur redonner leur juste place. Je vous renvoie à cet égard à sa préface de l’anthologie « Terre de Femmes », 150 ans de poésie féminine en Haïti dans laquelle vous retrouverez tout cela. Alors oui bien sûr de Maram al-Masri à Moon Chung-hee en passant par Aurélia Lassaque ou Laurence Bouvet pour ne citer qu’elles, les Éditions Bruno Doucey participent avec volontarisme à la mise en avant et la reconquête par les poétesses de la place qu’elles méritent. Car leurs voix nous sont aussi fortes que précieuses. »

Editer Mari Mercé Marçal , pour la première fois publiée en français montre assez la place incontournable que prend cette maison d’édition.

Le recueil s’ouvre sur ces mots :

« Je rends grâce au hasard de ces trois dons :

Être née femme, de basse classe, de nation opprimée. »

Et de ce trouble azur d’être trois fois rebelle. »

suivent des poèmes où l’auteur livre « l’autobiographie de son âme » et livre toute la dimension du féminin : l’amour et la solitude, la jouissance et la douleur, la maternité, l’homosexualité ou la maladie.

Poésie militante :

 

Balai, plumeau, époussette, chiffon,

torchon, tampon, étoupe, serpillère,

peau de chamois, savon, eau de javel,

bleu à linge, poudre, ajax, seau, lessiveuse.

Baquet, cuvette, tapette à matelas,

poubelle, raclette, éponge, pelle à ordures,

bassine et cendres, lavettes, esprit de sel.

Le guerrier part pour le champ de bataille

extrait Antre de lunes (1973-1976)

Chant d’amour et de mère :

Aucun amant n’a osé approcher

cet endroit extrême d’où tu me touches.

Dedans dehors, amour, je sens la houle

et je deviens dune et grève et rocher.

extrait sel ouvert (1982)

 

Jusqu’à la puissance et la douleur des poèmes posthumes où Maria-Mercè Marçal écrit sa douleur et sa maladie :

je me mets à genoux devant

le corps

impur

obscène

mortel

premier

pays

vivant

cercueil

ouvert

d’où je

proviens

il n’y

a pas,

mère, d’autre naissance

Resurrectio extrait Raisons du corps 2000

Voilà le voyage que je voulais vous offrir grâce à cette maison d’édition précieuse. J’espère que je vous aurai convaincus et que vous aurez envie de le prolonger, d’en savourer tous les échos.

Aurora, Kentucky -Carolyn D. Wall

Aurora-Kentucky

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Editions du Seuil, mai 2010, pour la traduction française, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Estelle Roudet.

(Le Kentucky [KY] est un État d’une superficie de 104 623 km²; il est situé au centre-est des États-Unis, entre les Appalaches à l’est et la confluence de l’Ohio et du Mississippi à l’ouest. Cet État est limité au nord par l’Ohio, l’Indiana et l’Illinois, à l’ouest par le Missouri, au sud par le Tennessee, à l’est par la Virginie et la Virginie occidentale. La capitale de l’État est Frankfort. L’État du Kentucky  tire son nom du mot iroquois Ken-tah-ten signifiant «terre de demain».)

  Aurora dans le Kentucky : Olivia Harker élève seule son petit-fils William que sa fille lui a laissé avant de partir à Hollywood pour tenter une carrière d’actrice.  Ils se sont attachés l’un à l’autre et tentent de survivre en tenant une petite épicerie léguée par son père. La mère d’Olivia est folle et donne bien du fil à retordre à sa fille qui l’a reléguée au fond du jardin dans une petite cabane.

Les relations fille-mère dans ce récit sont particulièrement difficiles. Il ne suffit pas de pouvoir enfanter pour savoir aimer.  L’amour demande une disposition particulière, une attention à l’autre et la capacité de se détourner de soi au moins momentanément. Et certains êtres sont si occupés par leur propre souffrance qu’ils ne peuvent prendre en compte celle des autres.

Mère et fille sont incapables de communiquer : « La vérité, c’est qu’Ida et moi étions en proie à une souffrance si grande qu’elle nous poussait à une fuite en avant qui ne cesserait jamais. » Il semblerait également qu’il est plus facile de donner de l’amour à un enfant lorsque soi-même on a été aimé. On retrouve des gestes, des attitudes, des mots, dans une sorte de catalogue intérieur que l’expérience nous constitue.

Il n’y a pas d’instinct maternel : « Ida m’a appris une chose : les mères n’aiment pas forcément ce qu’elles expulsent de leurs ventre pour l’expédier dans le monde ». L’amour vient en plus et pas de façon automatique. Les mères indifférentes, maltraitantes ou monstrueuses ont toujours suscité l’effroi parce qu’elles semblent les plus proches a priori.

Les relations au père sont beaucoup plus apaisées, plus réconfortantes. Une question de bonne distance peut-être…

Tout à leur histoire familiale compliquée, dans cette Amérique de la fin des années trente, profondément raciste et ségrégationniste, Olivia ne sent pas la menace qui rôde et les exactions racistes d’une société secrète qui terrorise les Noirs de la région : disparitions, mutilations, vont l’ entraîner dans une série d’aventures ménageant de sombres rebondissements.

 

  Un roman au souffle profond, dans la grande tradition des romans américains, porté par une héroïne magnifique et courageuse. Carolyn D. Wall écrit dans la continuité d’une Harper Lee ou Eudora Welty : l’émotion et la tension présentes tout au long du roman tiennent le lecteur en haleine de manière particulièrement efficace. Un véritable pageturner et une narration impeccable dans une langue très aboutie.

Les derniers jours de Smokey Nelson – Catherine Mavrikakis

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Les derniers jours de Smokey Nelson – Catherine Mavrikakis – Sabine Wespieser éditeur 2012

Smokey Nelson attend dans les couloirs de la mort. Il a été condamné à la peine capitale et attend depuis 19 ans l’exécution de la sentence. Il a tué sauvagement un couple et leurs deux  enfants dans un motel des environs d’Atlanta.

Trois témoins directs ou indirects évoquent le criminel et la façon dont il a bouleversé leur vie.

Sydney Blanchard ouvre ce roman choral par un monologue qu’il adresse plus ou moins à sa chienne alors qu’il roule vers la Louisiane. Il n’est pas vraiment  sympathique d’ailleurs, vaguement raciste, sans réelle ambition, fan de Jimi Hendrix  dont il joue les standards, un peu lâche aussi.  Il a été arrêté par erreur et a passé quelque temps en prison à la place du coupable.

Il a été innocenté par Pearl Watanabe (seconde voix du roman) qui travaillait dans le motel cette nuit-là. Elle a parlé au meurtrier et même fumé une cigarette avec lui, avant de découvrir les cadavres mutilés de ses victimes. Il aurait pu la supprimer car elle était le seul témoin. Or, il lui a laissé la vie sauve. Pearl, sous le poids de la culpabilité qui la ronge, vit dans un long cauchemar.

Sam qui a été assassinée est la fille de Ray Ryan. Ray Ryan entend la voix de Dieu qui lui parle et lui permet de supporter la douleur de la perte. Il n’ a pas de conscience propre, tout lui est dicté par cette voix qui perd tout caractère sacré et devient presque triviale. Cette voix crie vengeance et Ray Ryan ne pourra prendre de repos tant que le meurtrier ne sera pas exécuté.

Mais la mort de Smokey Nelson fonctionne comme un couperet qui annihilera toute possibilité de rédemption pour le meurtrier et ceux qui ont croisé sa route. Face à l’absurde, ce que chacun avait mis en place pour vivre une vie normale, finit par s’écrouler.

 

Catherine Mavrikakis dit qu’elle aime bien que le lecteur soit bousculé et dans ce livre, pas de doute, on ne reste sur aucune certitude acquise. Il n’y a pas de portrait psychologique du meurtrier, rien ne le prédestinait à ces meurtres sauvages et on ne saura jamais ce qui a déclenché la tuerie. Pas d’antécédents judiciaires, une enfance et une adolescence relativement préservées, rien n’explique son geste. Peut-on devenir meurtrier par accident ? Peut-on être entraîné soi-même dans une violence qui nous dépasse ? Question angoissante s’il en est.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’une lecture de distraction mais d’une aventure que Catherine Mavrikakis nous invite à partager, un voyage parfois difficile, un jeu de piste mortel mais dont on ressort grandi, plus intelligent peut-être , moins impatient face aux choses difficiles de l’existence. La littérature devient alors le lieu d’une possible conversion. Et l’œuvre devient éternelle.

Catherine Mavrikakis est canadienne de langue française et c’est mon premier livre dans le cadre du challenge de Denis  sur la francophonie.

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La marche du cavalier Geneviève Brisac

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L’écriture pour les femmes nécessite-t-elle encore aujourd’hui « un pas de côté » ? Sont-elles encore et toujours frappées d’illégitimité ? La création sexuée a-t-elle tant d’importance ?

C’est un débat qui a agité toute l’histoire des femmes et l’histoire littéraire. Leur position dans le Monde et dans la société, les interdits qui ont frappé leurs écrits pendant très longtemps, leur statut juridique jusqu’au XXe siècle, ont-ils eu une influence à la fois sur la diffusion des écrits des femmes et sur leur vision du monde ?

Toutes les recherches aujourd’hui prouvent les influences de tous ces facteurs sur l’écriture des femmes, ne serait-ce que pour la fureur et l’énergie qu’ont dû mettre certaines d’entre elles à vouloir s’en démarquer, et sur leur statut d’écrivain. D’ailleurs la plupart des écrivaines aimeraient bien qu’on oublie qu’elles sont des femmes pour ne retenir que leur œuvre ! Et cela a été le cas aussi pour d’autres catégories de gens, tenus par leur culture ou leur origine dans un certain mépris ou au mieux une inévitable transparence.

          Ecrire c’est pouvoir, et de nombreuses personnes, pour les motifs les plus variés furent écartées des sphères du pouvoir. Cette situation pour contraignante qu’elle fût a été aussi à l’origine d’un certain regard, a fait entendre des voix singulières « subtiles et légères mais aussi profondes et rebelles »  qui éclairent jusqu’à aujourd’hui le monde dans lequel nous vivons.

De Jane Austen à Virginia Woolf, en passant par Alice Munro et Karen Blixen, Geneviève Brisac approche l’énigme de la création sexuée et dénonce ce qui parasite toute création, l’attention à celui qui écrit, non à son œuvre même, mais à ses excès : « Qui parle ? Est-il, est-elle célèbre, glamour, sexy, barbare ? Est-il, est-elle prodigieusement riche, ou extrêmement pauvre ? »

Ce livre, pour être assez court (135 pages en poche), n’en est pas moins dense.

Geneviève Brisac part d’une constatation : « Elles sont sympathiques, elles n’écrivent pas nécessairement comme des savates, elles ont un souffle quelquefois, et même une vision très rarement quand elles sont mortes…mais….elles font partie d’une autre catégorie. […]Les livres des femmes sont lus (par les hommes( d’un point de vue différent. Implicite ou explicite. Comme l’expression d’une minorité. » Et quand il s’agit de faire des classements, des hiérarchies, des anthologies, et bien elles y sont peu ou parfois pas.

Geneviève Brisac parcourt les œuvres de Virginia Woolf,Jane Austen, Alice Munro, Grace Paley, Lidia Jorge, Christa Wolf, Natalia Ginsburg, Jean Rhys, Rosetta Loy, Sylvia Townsend Warner , Karen Blixen Ludmila Oulitskaïa pour tenter d’analyser ce qu’est cette « marche du cavalier ».

Un livre passionnant et nécessaire.

 Challenge Geneviève Brisac 2013