Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Marguerite Duras – La pluie d’été

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Vitry, banlieue tentaculaire, immense, vidée de tout ce qui fait une ville, réservoir plutôt avec, çà et là, des îlots secrets où l’on survit. C’est là que Marguerite Duras a tourné son film Les Enfants : « Pendant quelques années, le film est resté pour moi la seule narration possible de l’histoire. Mais souvent je pensais à ces gens, ces personnes que j’avais abandonnées. Et un jour j’ai écrit sur eux à partir des lieux du tournage de Vitry ». C’est une famille d’immigrés, le père vient d’Italie, la mère, du Caucase peut-être, les enfants sont tous nés à Vitry. Les parents les regardent vivre, dans l’effroi et l’amour. Il y a Ernesto qui ne veut plus aller à l’école « parce qu’on y apprend des choses que je ne sais pas », Jeanne, sa sœur follement aimée, les brothers et les sisters. Autour d’eux, la société et tout ce qui la fait tenir : Dieu, l’éducation, la famille, la culture… autant de principes et de certitudes que cet enfant et sa famille mettent en pièces avec gaieté, dans la violence.

Les heures souterraines – Delphine de Vigan

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Une femme, un homme. Paris. Les autres, tous les autres. Les rendez-vous manqués, les mots qui trompent et puis ceux qui ne se disent pas, oppressants, les regards, les évitements, le silence qui cogne, qui mord, qui met KO.

L’Autre n’est jamais là où on l’attend, il se dérobe dans le langage, insaisissable, que ce soit dans l’amour ou le travail. Les relations sont friables, peu fiables, sujettes à variations et à caution. Delphine de Vigan explore le purgatoire des relations humaines, car ne vous y trompez pas, il est bien sur terre, dans ces équilibres instables, ces relations de pouvoir, ces faux-amis, la solitude … Mathilde et Thibault vivent dans la même ville, se croisent, se frôlent mais ne se rencontrent pas.

Ils sont déjà fatigués, n’ont plus envie de se battre et n’y croient plus vraiment. Ils ont pris trop de mauvais coups, sont déjà exsangues et manquent d’à-propos.

Delphine de Vigan raconte quand rien n’arrive, quand les gens ne se rencontrent pas, ne se parlent pas, ne se comprennent pas, quand rien de ce qu’on attend ne survient. Les naufrages n’ont rien de spectaculaire car le bateau coule tout simplement, silencieusement, causant juste quelques gros remous. Les eaux se referment, la surface est aussi lisse qu’avant. L’essentiel se dérobe au regard. Le harcèlement au travail se fait aussi avec la complicité de tous. Notre société prône un individualisme féroce et personne n’est à l’abri d’en être victime un jour. Les relations amoureuses se délitent faute de véritables amoureux ou à cause de l’amour peut-être, qui n’est pas là, au rendez-vous. Il ne faut pas se leurrer, on aime rarement à deux.

Le roman de Delphine de Vigan qui est arrivé finaliste au Goncourt, n’est pas un roman désespéré, ni désespérant, même s’il est tissé de nos défaites et de nos renoncements. Il dit ce qui ne peut être dit, montre ce qui ne survient pas, plonge dans le néant, éclaire les mises à l’écart aussi implacables que des mises à mort.

Un roman sombre et émouvant.

Le mois des auteures polonaises : Joanna Bator

Joanna Bator est née en 1968 à Walbrzych et elle est considérée comme l’une des voix importantes de la littérature polonaise contemporaine. Elle fait partie du jury du Prix international Ryszard Kapuscinski.  Romancière, journaliste, universitaire, elle s’est intéressée au féminisme, au postmodernisme et à la psychanalyse. Elle a soutenu une thèse de doctorat en philosophie sur les aspects philosophiques du féminisme. L’action de ses romans, Le Mont-de-Sable (2009) et Chmurdalia (2010), ouvrage sélectionné pour le prix Nike, se déroule dans sa ville natale, Wałbrzych, au sud-ouest de Wrocław. Grande connaisseuse et admiratrice de la culture japonaise, elle a publié deux recueils d’essais et de reportages, L’Eventail japonais (2004) et Le Requin du parc Yoyogi (2014), Lauréate du Prix Nike 2013 pour son roman Il fait noir, presque nuit. Elle vient de publier L’île-Larme, un récit de son voyage au Sri-Lanka, sorte d’autobiographie et de réflexion sur l’écriture. Elle se consacre désormais entièrement à l’écriture. (sources salon du livre, Wikipédia)

Elle sera présente au salon du livre de Paris.


Le Mont-de-sable Traduit par Caroline Raszka-Dewez Date de parution : 28/08/2014
Au Mont-de-Sable, un quartier de la banlieue de Wałbrzych, ce sont les femmes qui décident de tout. Au début des années 1970, la jeune Jadzia quitte la campagne pour commencer une vie meilleure à l’ouest du pays ; à son arrivée dans cette ville industrielle, elle tombe dans l’escalier et dans les bras de Stefan Chmura, qui deviendra son mari. Tous deux s’installent au Mont-de-Sable, une cité de béton flambant neuve, et donnent naissance à une fille, Dominika. Le roman raconte la vie de ces trois personnages, ainsi que celle des deux grands-mères, Halina et Zofia.
C’est à la fois une saga familiale et un panorama de l’histoire sociale de la République populaire de Pologne que propose Joanna Bator : la narratrice suit les désirs, les peurs et les regrets de ces trois générations de femmes, avec humour, moquerie ou tendresse. Alors que leur vision du bonheur ne cesse de se heurter à la réalité quotidienne, les habitants du Mont-de-Sable lorgnent de plus en plus vers la RFA et ses merveilles, qui vont des bouteilles de shampoing d’un litre aux voitures gris métallisé. Dominika, toutefois, a d’autres projets pour son avenir qu’un mari vivant dans une obscure ville allemande…

Mois des auteures polonaises : Hanna Krall

Hanna Hrall, née en 1937. Journaliste jusqu’en 1981, puis scénariste, notamment pour Krzysztof Kiéslowski, elle a d’abord été interdite de publication dans son pays, avant d’être traduite dans quinze langues. En 1977, a paru son livre le plus célèbre « Prendre le bon dieu de vitesse », écrit à partir de ses conversations avec Marek Edelman. A la fois reportages et récits de fiction, dans un jeu subtil qui va de l’un à l’autre, l’auteure poursuit inlassablement son travail de mémoire.

Les retours de la mémoire : Récits, traduit par Margot Carlier, Albin Michel, parution le 4 /02/1993 Un recueil de textes sur le ton du reportage, à mi-chemin entre fiction et réalité, qui mettent en scène une série de personnages, juifs, polonais, allemands, qui ont tous été entraînés dans le gouffre de l’histoire.

La sous-locataire, traduit par Margot Carlier, Editions de l’Aube, parution le 19 mai 1998

Hanna Krall raconte une nouvelle version de sa vie, de la guerre à aujourd’hui, du ghetto à la Varsovie actuelle. Impossible de savoir si elle rêve ou si elle témoigne : chaque émotion est déviée pour rebondir dans une nouvelle histoire où se croisent les mêmes personnages, parmi lesquels son double, la sous-locataire.

Preuves d’existence – Editions Autrement 1998

Les histoires qui composent ce recueil poursuivent le travail de mémoire de l’auteure. Elles sont étranges et oniriques : celle d’un Américain habité par l’âme de son démi-frère, perdu dans le ghetto, celle d’une grand-mère juive paralysée, qui après l’assassinat de son mari, recouvre l’usage de ses jambes.

Le roi de coeur, traduction de Margot carlier, Collection du monde entier, Gallimard, parution le 16/10/2008«À peine les cartes étalées sur la table, elle sait tout : un blond, amoureux, bref – le roi de cœur. Tu vois, il est sur le départ. Elle fixe les figures avec satisfaction : il a un voyage en perspective, ton roi, inutile de t’inquiéter! En effet. Le roi se trouve dans la deuxième rangée, premier à droite, suivi d’un six de cœur qui représente le voyage. Il y a tout de même trois mauvaises cartes de pique, mais ce n’est pas bien grave, explique Terenia, tu vas recevoir de ses nouvelles dans les prochains jours. Elle reçoit des nouvelles. D’Auschwitz, il est vrai, mais avec un numéro où elle peut envoyer des colis. Dans sa lettre écrite sur un imprimé officiel, son mari l’informe : « Je suis en bonne santé, envoie-moi de la nourriture. » Elle expédie un kilo de sucre, un kilo de saindoux, du pain, de la poitrine fumée et des oignons. Celui lui coûte cent vingt zlotys et elle a le droit d’envoyer un colis par mois. Même si je dois mourir, même si je dois me vendre, je trouverai cent vingt zlotys chaque mois, annonce-t-elle à Lilusia.»

Là-bas, il n’y a plus de rivière, Traduit par Margot Carlier. Collection du monde entier, Gallimard, parution le 11/10/2000«Il regardera les pentes herbeuses et la rive, mais ne verra personne. Il ne verra pas Raya ni Baby. Ni Dvoyra ni Chaïm, l’éventreur. Ni Yoyne ni le photographe avec son Leica. Ni le médecin, ni l’apothicaire ni sa femme. Il ne verra pas ses parents ni son oncle, adjoint au maire. Ni sa cousine Cyla. Ni la petite Rachelka, sa sœur de dix-sept ans. Ni Tauba ni les garçons de l’échoppe du marchand de glaces.Il saura où ils se trouvent. À Piatydnie, aux abords de la route d’Uscilug.Tous. Dans la fosse commune, dans la forêt de pins, près des noisetiers. À l’endroit d’où, chaque automne, ils apportaient à la grand-mère Haya des paniers entiers remplis de noisettes.Tous.Il restera toutefois assis le regard fixé sur l’autre rive. Ce n’est qu’à la nuit tombante qu’il retournera à la gare. Il s’assoupira dans le train et entendra alors la voix qui apparaîtra dans ses rêves durant le reste de sa vie :- Il ne faut pas y aller. Là-bas, il n’y a plus de rivière.»

 Danse aux noces des autres Trad. du polonais par Margot Carlier Collection Du monde entier Gallimard Parution : 03-04-2003

Le mariage de la petite-fille de Moshé Niskier sera célébré à la synagogue. Daniela Niskier, médecin de profession, épousera Carlos Wajsmann, un employé de banque. Le festin de noce commencera à dix heures du soir. L’orchestre de Warda Iiermolin accompagnera la fête. Ils savent tout aussi bien jouer la lambada que chanter A yidishe mame. Il faut absolument chanter A yidishe mame, car les invités doivent verser une larme. Ceux d’Ostrowiec vont sûrement pleurer. Là-bas, il y avait de vraies mères juives. Les femmes en robe de mousseline, de brocart et de dentelle d’Italie, faite sur mesure par la Maison Liliana, ce ne sont que des mères déguisées. La chanson de Warda Hermolin ne parlera pas d’elles. Après les pleurs, il y aura des danses. Cypa Gorodecka (revenons à Cypa) regardera les danseurs. Si seulement elle est invitée à la noce

Prendre le bon Dieu de vitesse Trad. du polonais par Pierre Li Nouvelle édition revue et augmentée par Margot CarlierCollection Arcades (n° 81), GallimardParution : 21-04-2005

Prendre le bon Dieu de vitesse est un dialogue entre Hanna Krall et Marek Edelman, le seul survivant parmi les cinq commandants de l’insurrection du ghetto de Varsovie. L’auteure s’interroge sur la manière dont Marek Edelman a vécu l’insurrection. Comment peut-on choisir quelles vies sauver et selon quels critères ? Questions dérangeantes s’il en est. Elle tente de cerner la vérité humaine de cette insurrection, tout en la reliant à des questions éthiques. Ce qui fait que ce livre puissant et subtil n’est pas un énième livre de témoignages sur le ghetto de Varsovie mais une œuvre littéraire.

 

Tu es donc Daniel, Interférences 2008

Courts récits entre témoignage et fiction sur des survivants de l’Holocauste ou leurs descendants que la journaliste et écrivaine a rencontré

Mars 2015 – Le mois des auteures polonaises / Salon du livre

Maria Nurowska est un écrivain parmi les plus intéressants  de la nouvelle littérature polonaise. A ce jour, trois œuvres ont été traduites en français (C’est peu à côté de la vingtaine déjà publiée).

Maria Nurowska (née le 4 mars 1944 dans un village de Podlachie) – est une romancière polonaise. Diplômée en philologie slave à l’Université de Varsovie, elle a publié depuis 1974 plus de vingt romans. Elle est membre de l’Association des écrivains polonais.

Un amour de Varsovie – Editions Albin Michel (30 octobre 1996)

Un amour de VarsovieEn sept lettres qu’elle n’enverra pas pas, et qui s’étalent sur près de 25 ans, de 1944 à 1968, une jeune femme révèle à son mari les secrets de sa vie.

Les différentes éditions sont épuisées mais on le trouve assez facilement sur internet.

 

 

1993 – Post-scriptum pour Myriam et Anna Editions Denoël

Post-scriptum pour Miriam et Anna

Après le coup d’Etat de décembre 81, un journaliste allemand, Hans Benek, a une série d’entretiens avec une jeune femme polonaise, Anna Lazarska, violoniste réputée. A quarante ans, Anna traverse une terrible crise d’identité car elle vient de découvrir qu’elle n’est pas la fille de Witold Lazarski, l’avocat de Varsovie.

 

 

Phébus 2001 – Celle qu’on aime

Celle qu'on aime

Ce récit est basé sur un personnage historique

Krystyna Skarbec, héroïne de la résistance assassinée par son dernier amant. Juive par sa mère, fille du comte Skarbek, elle a rejoint les rangs de la résistance polonaise au nazisme. «Christine» travaille en relation avec les services secrets britanniques et avec son amant Andrzej Kowerski, elle parvient à passer les frontières à la barbe de la Gestapo. Elle est une croqueuse d’hommes et multiplie les aventures. Après la guerre, cette vie trépidante prend fin et elle devient vendeuse de lingerie chez Harros à Londres. La fin de sa vie se déroule sous le signe de la tragédie car elle finit assassinée par Dennis Mulowney, un irlandais fou amoureux d’elle.

La voix de la résilience : Mudwoman de Joyce Carol Oates

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Joyce Carol Oates Mudwoman – Meilleur roman étranger 2013 des lecteurs dePOINTS- 2012, édition original – 2013 Editions Philippe Rey Publié en points P3352

Survivre à des événements traumatisants de l’enfance, réussir brillamment un parcours professionnel, être entouré et aimé, autant d’atouts qui semblent forger une personnalité dans de l’acier trempé et lui garantir un destin exceptionnel.

C’est bien le cas de Meredith Neukirchen : abandonnée par sa mère dans les marais des Adirondacks, Mudgirl est sauvée puis adoptée par des parents qui lui donnent tout leur amour mais aussi des valeurs fortes pour la guider dans l’existence.

Quel moteur suffisamment puissant va transformer cette petite fille martyrisée en étudiante brillante puis en première femme président d’université ? Une volonté farouche, l’angoisse, le désir de remercier ses parents ou de se garantir leur amour ?

Mais si Meredith réussit sa vie professionnelle, elle recueille seule les fruits de son labeur, pas d’époux à ses côtés, pas d’enfants non plus…

Meredith Neurkichen, sous son apparence si lisse, cache des béances secrètes, les blessures sont toujours là, nichées dans les profondeurs de son inconscient et se remettent à saigner. Un jour, elle perd complètement les pédales, son passé la rattrape, et les fantômes resurgissent. S’en sortira-t-elle une fois encore ou sera-t-elle terrassée définitivement par ces forces mystérieuses qui semblent la dépasser ?

Beaucoup de suspense dans ce livre dont l’intrigue est efficace et subtilement menée, et dont l’héroïne au fond nous est si proche. Lequel d’entre nous est assuré d’avoir un chemin sans embûches, sans rien qui risque nous faire trébucher ? Meredith a été, certainement une enfant résiliente, mais le roman de Joyce Carol Oates démontre, si besoin était, que la résilience n’est pas une guérison et qu’elle n’explique pas tout. Les blessures restent, même cicatrisées, elles font de nous des géants aux pieds d’argile. Je me demande si une grande partie des livres de Joyce Carol Oates ne sont pas des thrillers d’une possible résilience.

En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité.

« Je pense qu’on ne peut parler de traumatisme – et d’évolution résiliente – que si l’on a côtoyé la mort, si l’on a été agressé par la vie ou par les autres, ou encore si des personnes de notre entourage ont été en danger. Mais les processus qui permettent de reprendre son développement après un coup du sort nous concernent tous, car ils obligent à penser la vie en termes de devenir, d’évolution.

D’ailleurs, environ une personne sur deux subit un traumatisme au cours de son existence, qu’il s’agisse d’un inceste, d’un viol, de la perte précoce d’un être cher, d’une maladie grave ou d’une guerre. » [1]

[1] Interview psychologies

http://www.psychologies.com/Dico-Psycho/Resilience

La femme et l’art : « Chaos sur la toile » de Kristin Marja Baldursdottir

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Chaos sur la toile, Kristín Marja Baldursdóttir Gaïa Editions 2011 (2007 pour la version originale) traduit de l’islandais par Henrý Kiljan Albansson

Chaos sur la toile est la suite de « Karitas, sans titre » que j’avais déjà lu et chroniqué ici mais qui peut se lire indépendamment.

Dans ce second Opus, nous suivons la suite de Karitas, peintre islandaise qui tente de vivre de son art malgré les inévitables contraintes liées à sa condition de femme, contemporaine de Simone de Beauvoir dont elle découvrira l’œuvre lors d’un séjour à Paris.

A chaque fois que Karitas se trouve libérée des contraintes matérielles et peut à nouveau se consacrer à son art, de nouvelles obligations lui échoient, dont une petite fille que ses parents ne peuvent élever et qu’elle amènera à Paris.

Nomade, elle sillonnera le monde, de Paris à New-York pour revenir en Islande. Son œuvre, ce chaos sur sa toile, épousera les interrogations et les recherches de son temps, art concret, tourmenté, puis abstrait, conceptuel, incompris de sa famille et de ses contemporains épris d’académisme. Elle ne peint pas « le beau », ne cherche pas la vérité mais tente de capter ses visions intérieures. C’est lorsqu’elle trouvera écho chez les féministes américaines, que sa notoriété commencera à s’établir.

La femme et l’art

Karitas se demande si les femmes ont façonné des tendances et combien elles sont dans le monde car le monde de l’art est encore et surtout à son époque un monde d’hommes. Un soir qu’elle rentre saoule après une exposition, son frère la met en garde « Tu dois prendre garde à toi, tu es une femme ». Femme artiste , des obligations invisibles tissent les fils de sa conduite. A Paris, elle découvre les tableaux de ses contemporains : « Je les avais vus dans la salle d’exposition, vu ce qu’ils faisaient, les garçons, ils avaient réussi à contrecarrer les formes, les lier ensemble avec des couleurs … »

La femme et la mère

«  La femme croit qu’elle échappe au pouvoir de sa mère quand elle s’en va adulte dans le monde mais quand on a étouffé sa volonté suffisamment longtemps, lui a bien fait longtemps comprendre qu’elle peut seulement faire ce que l’homme décide, elle cherche de nouveau secours auprès de sa mère dans l’espoir d’obtenir alors encouragement et stimulation qu’elle a reçus enfant. C’est l’histoire sans fin du cercle dont les femmes ne réussissent jamais à sortir. »

J’ai beaucoup aimé ce livre car il brasse nombre de thèmes qui me sont chers sur la place de la femme dans l’art et dans la société. Les contraintes , les contradictions et les choix cruciaux qu’elle doit parfois faire. C’est une sorte de livre-fanal pour moi, qui aide à réfléchir.

Mais que d’erreurs de traduction, que de maladresses dans l’écriture de la langue française, tout de même qui gênent malheureusement un peu la lecture. C’est dommage…

L’enfance est le lieu où tu passes le restant de tes jours: Rosa Montero « Le territoire des barbares »

Rosa Montero

           L’enfance est le lieu où tu passes le restant de tes jours. Tu as beau faire, les souvenirs t’enchaînent, et tes blessures s’ouvrent inlassablement dans une infernale répétition. De victime tu deviens bourreau : «  Les enfants des ivrognes deviennent alcooliques, les enfants de déments deviennent fous, les enfants battus battent à leur tour leurs enfants ». Ne te fais surtout pas d’illusion, la liberté, c’est pour les riches et les bien-portants… Tout est écrit d’avance dans un déterminisme absolu et fou. Ou peut-être que c’est exactement le contraire, tu n’as pas de rôle à jouer, ta liberté est posée devant toi et tu as toujours le choix entre une gifle et une caresse. Deviens ce que tu es, disait Nietzsche. Les enfants maltraités subissent souvent une double peine : celle qu’ils ont subie et celle du soupçon, d’une violence inouïe, qui les condamne à répéter l’injustice dont ils ont été la victime. « Tout se joue avant six ans » clament les tenants d’une certaine psychologie construite à coup de statistiques. Borys Cyrulnik, après Werner et Smith, deux psychologues scolaires américaines, qui ont observé le phénomène, et John Bowlby, a défini la résilience comme « un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression. La résilience serait rendue possible grâce à la structuration précoce de la personnalité, par des expériences constructives de l’enfance (avant la confrontation avec des faits potentiellement traumatisants) et parfois par la réflexion, ou la parole, plus rarement par l’encadrement médical d’une thérapie, d’une analyse ».

Elle permet de s’échapper du territoire des barbares. Ce territoire clos sur lui-même où se déploie la violence la plus absolue, où règnent la drogue, la prostitution et le meurtre.

Zarza vit une vie bien rangée, semble-t-il, entre les livres qu’elle publie pour une maison d’édition et son frère handicapé à qui elle rend visite régulièrement. Mais surgi d’un passé trouble et douloureux, son frère jumeau, tout juste sorti de prison, menace de la retrouver et de se venger. Mais de quoi ? Et pourquoi ?

Ce livre est une sorte de thriller psychologique que j’ai lu d’une traite mais que j’oublierai, je pense, aussi vite. Il y a cependant une mise en abyme intéressante avec l’histoire du Chevalier à la rose de Chrétien de Troyes et un parallèle intéressant avec l’histoire des jumeaux.

Trois femmes puissantes – Marie NDiaye

trois femmes puissantes

Trois femmes puissantes – Marie NDiaye Gallimard 2 009 Folio n° 5 199

Trois récits se succèdent dans ce livre, chaque longue nouvelle ou chaque partie correspondant à une femme. Marie NDiaye les saisit à ce moment de leur vie où elles se sont perdues ou en train de se perdre.

Ces trois femmes ont migré ou tentent de migrer afin de changer de vie. Mais elles n’y parviennent pas toujours, et lorsque enfin elles arrivent à destination, ce ne sont que déceptions et désenchantements.

Ces trois femmes pour être ébranlées n’en sont pas moins puissantes ; certaines ont réussi à s’émanciper et ont fait des études. Elle ne doutent jamais de leur valeur profonde, et ne peuvent de ce fait ressentir l’humiliation. Elles sont fières de ce qu’elles ont et de leur identité. Mais leurs relations avec les hommes sont difficiles. Un père indigne appelle la fille qu’il a toujours dédaignée en urgence, un époux se révèle un amant jaloux et faible, un autre vole sa petite amie et accepte qu’elle se prostitue.

Le récit réaliste mêle des éléments du récit fantastique, le rêve se confond parfois avec la réalité.

Et un symbole fort court à travers le récit qui est celui de l’oiseau : ainsi le père déchu dort dans un arbre, une buse menaçante attaque l’époux jaloux et tourmenté, et des corbeaux annoncent le danger et les mauvaises nouvelles. Khady Demba tente de s’envoler mais s’écrase figure contre le sol. Une mère à moitié folle voit des anges partout. Vouloir voler, s’envoler, est à la fois signe de déraison et de sagesse. L’être humain est de part en part traversé par le désir, inlassable voyageur, infatigable migrateur au risque même parfois de sa vie. Aller voir ailleurs si j’y suis, si quelque chose de moi s’y trouve que je ne connais pas encore. Au risque de me trouver comme de me perdre….

J’ai bien aimé ce roman , très fort, avec très peu de dialogues, qui demande parfois quelque effort mais qui procure beaucoup de plaisir tant la langue est belle. Car Marie NDiaye écrit très bien, ses phrases sont ciselées, ses métaphores poétiques. Je lirai d’autres livres d’elle c’est sûr.

Heureux les heureux, les affres du couple vues par Yasmina Reza

Heureux les heureux

Des œuvres de littérature contemporaine qui passeront à la postérité, on ne sait rien. Peut-être certaines œuvres se distinguent-elles par leur souffle puissant, par la maîtrise de leur écriture, et on peut tout de même parier sur quelques noms. Ce qui toutefois les rendra incontournables, à mon avis, c’est leur manière de capter l’air du temps.

Dans les nombreuses thématiques qui agitent nos contemporains, il y a encore et toujours les affres de l’amour, la crise du couple et les innombrables tentatives des individus pour trouver des solutions à l’enlisement et à l’impasse sentimentale.

Les personnages littéraires se débattent comme nous dans des histoires compliquées.

On pourrait croire, par le nombre de divorces, que le vingt-et-unième siècle a sonné le glas du couple. Yasmina Reza, dans son livre « Heureux les heureux », présentent dans des scènes de la vie conjugale quelques couples aussi malheureux les uns que les autres. Ils se trompent, se mentent, se déchirent mais tiennent malgré tout à une certaine stabilité. Des relations ordinaires habitées par la plus grande violence. D’ailleurs ne passent-ils pas leur temps à faire saigner l’autre, à le déchiqueter à petits coups de dents, à petits coups de phrases assassines, une lutte à mort dans un supermarché entre un homme et sa femme à propos d’un morbier, une carte qu’un homme avale devant sa femme qui lui a fait perdre une partie de bridge. On ne sait trop pourquoi ils restent d’ailleurs, les enfants peut-être, les habitudes dont il est difficile de changer. Un rêve perdu d’éternité qui seul saurait nous sauver de la mort ? Après tout, s’il n’y a pas d’amour, ou s’il est d’avance condamné, pourquoi changer ? Quant à la fidélité, pari impossible à tenir, n’en parlons même pas. Les aventures extra-conjugales sont presque une nécessité pour échapper à l’asphyxie du couple.

« Il y a en moi une région qui aspire à la tyrannie », avoue Hélène, « Une femme veut être dominée. Une femme veut être enchaînée », assène-t-elle plus loin comme une évidence.

« Les femmes sont séduites par des hommes effroyables, parce que les hommes effroyables se présentent masqués comme au bal. », renchérit plus loin Hélène. Un masochisme féminin semble entraîner inexorablement les femmes vers leurs bourreaux. Quant aux hommes, leurs prédateurs, il se meuvent dans cet univers de faux-semblants avec une parfaite aisance.

Mais il faudrait prendre garde au titre repris de José Luis Borges, « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux. »,  inspiré des huit Béatitudes énoncées par le Christ dans son Sermon sur la montagne (Matthieu 5-3).

 Une œuvre littéraire n’est pas un essai, et il ne pose pas d’axiomes, ni n’essaie de convaincre, il naît avant tout d’une expérience personnelle, et d’observations aussi fragmentaires que fragmentées, de la vie réelle. Tout dépend de ce que vous avez vécu, si vous êtes heureux ou malheureux en amour. Si vous avez souffert. Il y a fort à parier que beaucoup ont souffert, mais qui sait, peut-être, quelques-uns …

Le goût des pépins de pomme – Katharina Hagena

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Le goût des pépins de pomme de Katharina Hagena roman traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, éditions Anne Carrière, 2010

Der Geschmack von Apfelkernen, 2008

 A la mort de sa grand mère, Iris, sa petite fille se retrouve avec sa mère et ses tantes dans la maison de famille à Bootshaven, dans le nord de l’Allemagne, pour la lecture du testament. Sa grand-mère lui a légué la maison et elle doit décider en quelques jours si elle accepte cet héritage. Au fil des jours, en déambulant dans la maison les souvenirs affluent au gré des pièces et des trouvailles, en flânant dans le jardin ou en mettant les vieilles robes contenues dans la grande armoire. Elle reconstitue ainsi, à la faveur de ses souvenirs, l’histoire de trois générations de femmes.

C’est un magnifique roman sur la mémoire et la filiation. La narration s’articule autour des témoignages des différents acteurs du drame familial, et autour d’un lieu essentiellement : la maison de Bootshaven. Car la maison, dans la mémoire des femmes, a une importance capitale, elle est le lieu jusqu’à la moitié du vingtième siècle, où se déploie leur activité. Dans les familles bourgeoises, les femmes ne travaillent pas à l’extérieur mais s’occupent essentiellement des tâches ménagères. Il en va de même pour Bertha qui en est la seule propriétaire et à laquelle ce bien apporte une certaine indépendance puisqu’elle peut décider qui elle peut accueillir, malgré ou en dépit de la réprobation de son mari.

Ses propres transgressions ont d’ailleurs lieu à l’intérieur même de la maison quand son mari n’est pas là.

Des trois filles, une seule trouvera refuge dans la maison familiale pour son plus grand malheur. Elle la quittera pour choisir désormais des habitats ouverts et communautaires, des ashrams ou des lieux similaires ou l’héritage est plus spirituel.

La maison c’est l’origine, là où tout a commencé : les femmes accouchaient à la maison et les trois filles y sont nées . Elle est le lieu où s’opère la continuité.

Autant que celui ou s’opère toute discontinuité. La maladie et la mort instaurent la rupture. La mémoire de Bertha s’effiloche, se « comble » de trous et elle est obligée de partir.

Du drame, on ne sait rien avant les dernières pages, à peine si l’on recueille quelques indices. Chacun veut l’oublier car il réveille de vieilles blessures. « L’oubli partagé est un lien aussi fort que les souvenirs communs », dit la narratrice.

Les silences et les oublis se transmettent aussi bien que ce qui est dit ou écrit, mieux même, car l’oubli s’ancre dans les profondeurs de l’inconscient.

L’oubli est seulement un souvenir inconscient.

D’ailleurs la mémoire est sélective, car je me souviens d’autant mieux que j’oublie tout un tas de choses. Je ne peux pas me souvenir de tout. L’hypermnésie est un trouble qui gêne terriblement la vie quotidienne de ceux qui en souffre. Pour me souvenir, je dois oublier.

Et la narratrice de conclure : «  J’en déduisais que l’oubli n’est pas seulement une forme de souvenir, mais que le souvenir est aussi une forme de l’oubli. »

Quel a été le rôle du grand-père pendant la guerre ? Les seuls souvenirs qu’il laisse n’en disent rien et son journal a été brûlé.

La narratrice est enfin revenue à la maison. Elle renoue avec le passé et exorcise les vieux fantômes, panse les blessures afin de pouvoir construire à son tour. Elle déterre et exhume. Elle aère et met à jour.

Le personnage littéraire renoue avec la vieille tradition d’une femme faible et forte à la fois. A chaque fois qu’elle voit son amoureux, elle se trouve en fâcheuse posture et lui laisse ainsi jouer tranquillement son rôle de sauveur.

La boucle est ainsi bouclée.

Etre femmes et écrire… Ces instants-là de Herbjørg Wassmo

Ces instants-là

Ces instants-là de Herbjørg Wassmo Gaïa éditions (2014) – édition originale 2013 traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

Herbjørg Wassmo est née en 1942, dans le nord de la Norvège. Ses romans et nouvelles sont empreints de l’atmosphère de ces régions septentrionales.
Auteure de sagas flamboyantes telles que la Trilogie de tara, Le livre de Dina et Cent ans, elle a vu son œuvre récompensée de nombreux prix.

Les femmes des romans de Herbjørg Wassmo sont toujours en mouvement. Elles font de terribles efforts pour se libérer du carcan familial, pour briser les tabous imposés par la société et revendiquer leur liberté. Nées dans des contrées rudes, assez inhospitalières, leur caractère est trempé dans l’acier. Si elles peuvent douter parfois, rien ne leur fait peur. Elles sont en marche …

Ce roman a quelque chose d’universel, elle pour la femme, l’homme pour tous les hommes, aucun ne sera vraiment nommé, la fille, le fils pour tous les enfants passés, présent et à venir.
Les brumes du nord, le froid mordant, les jours sombres donnent à ce roman une certaine mélancolie et une atmosphère en demi-teintes au charme puissant.

Elle porte déjà un terrible fardeau et le poids de la culpabilité. Elle pourrait se laisser terrasser mais décide d’avancer coûte que coûte. Elle prend appui sur « ces femmes courageuses qui ont travaillé dur et véritablement risqué quelque chose. Lutté pour le droit de vote et l’égalité des salaires. Se sont érigées contre les généraux et les bastions masculins. »
Elle lit Simone de Beauvoir (On écrit à partir de ce qu’on s’est fait être), mais aussi les auteures scandinaves Edith Södergran, Karin Boye, Tove Ditlevsen, Inger Hagerup et Magli Elster. Et met ses pas dans les leurs.

   Être femme et écrire… Être en charge du foyer et de l’éducation des enfants, soumise aux attentes et aux désirs de l’homme et pourtant vouloir écrire. « Les romans requièrent des nuits longues », des nuits à écrire, car quand et comment écrire quand autant de tâches vous accaparent ?
Être femme et écrire, c’est toujours sacrifier quelque chose, c’est pourquoi les femmes entretiennent un rapport singulier à la littérature qui devient leur combat.

Être femme et écrire devient un credo, un espoir, un long chemin vers la liberté…

A Nadael, Les mots de la fin, qui a attiré mon attention sur ce livre

Karitas, sans titre, Kristin Maria Baldursdottir Les femmes et l’art

KaritasKaritas, sans titre de Kristin Marja Baldursdottir, traduit de l’islandais par Henry Kiljan Albansson

Karitas grandit avec sa mère, ses frères et sœur dans une ferme au fond d’un fjord lorsque son père disparaît en mer. Sa mère Steinunn décide alors de tout quitter pour aller dans le nord et donner une éducation à ses enfants. Karitas dessine depuis toujours, comme son père le lui a appris et rêve d’être une artiste. Mais comment se consacrer à son art lorsqu’on est une femme dont la place est au foyer, vouée aux taches domestiques et à la maternité ?

L’histoire se déroule pendant la première partie du vingtième siècle et évoque les balbutiements d’une époque en pleine mutation en ce qui concerne le droit des femmes.

D’ailleurs, c’est l’espoir insensé de la mère, Steinunn Olafsdóttir, et sa foi inébranlable en des temps nouveaux qui vont porter toute cette histoire. Elle a le droit de vote qui est octroyé à cette époque en Islande aux femmes de plus de 40 ans. (Il faut rappeler que le vote des femmes a été instauré en 1907 en Finlande). Il ne sera complètement établi qu’en 1914 (source Assemblée nationale). Steinunn se fait le porte-voix des femmes de son époque, avance que les femmes vont entrer au Parlement et faire des études. Elle prédit « nous serons médecins, avocates et pasteurs », « A terme nous obtiendrons le même salaire qu’eux. »

Certaines n’y voient qu’un surcroît de taches : « Les femmes devront suivre les débats politiques du pays, lire tous les articles politiques et ce genre de choses, aller à des réunions et faire des discours, et tout cela elles devront le faire en même temps qu’elles traient les vaches, travaillent à la ferme, préparent les repas, s’occupent des enfants, filent et cousent. »

Ce siècle nouveau doit apporter aux femmes une amélioration à leurs conditions de vie, les soustraire à nombres de servitudes, parfois sexuelles.

Karitas rencontre alors une autre femme « Mme Eugénia », artiste elle aussi, et riche bourgeoise qui va changer son destin et lui permettre de réaliser ses rêves. Mais l’amour surgit dans sa vie et la place face à un douloureux dilemme : vivre l’amour avec un homme et être accablée de maternités ou vivre sans hommes ? En ces temps où la contraception n’existe pas, les grossesses sont une fatalité et entravent la liberté des femmes.

Un jour, après de multiples péripéties, elle devra faire ses choix. A l’époque, certains destins restent inconciliables : elle peint et colle pendant la nuit jusqu’à succomber de fatigue. Jusqu’à sombrer dans la folie …

Les hommes, pêcheurs, sont souvent partis au loin et quand ils ne meurent pas en mer, ils sont souvent absents laissant les femmes s’occuper seule des affaires domestiques. Leur tache n’est pas forcément la plus facile car ils mènent une vie pleine de dangers et leurs conditions de travail sont rudes.

Chacun des sexes est soumis aux contrainte du genre, sans échappatoire possible. Les normes sociales collectives sont excessivement contraignantes, la vie rude dans cette île qui taquine presque le cercle polaire arctique, et dont les ressources sont essentiellement liées à la pêche ou à l’élevage.

 J’ai dévoré ce roman passionnant que j’ai adoré. Il livre aussi tout un tas d’anecdotes sur la vie en Islande, les mythes et les croyances, la vie quotidienne . Un vrai régal.

Ce qui reste de nos vies – Zeruya Shalev / Prix Femina étranger 2014

Ce qui reste de nos vies

Zeruya Shalev – Ce qui reste de nos vies du monde entier Gallimard – 2014 (2011 pour la version originale) Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Le livre de Zeruya Shalev, tout primé qu’il est, se mérite. J’ai failli l’abandonner plusieurs fois mais toujours quelque chose m’a retenu de renoncer tout à fait. Et la fin vaut vraiment la peine que l’on arrive jusqu’au bout, même suant, haletant et à bout de forces. Un pavé (416 pages) et un récit spiralaire qui avance tout en se répétant, parfois beaucoup. Pourtant ce livre est une œuvre, un bel objet littéraire, très bien écrit, donc très bien traduit et pétri d’intelligence autant que de sensibilité.
Que faire de « Ce qui reste de nos vies », quand il ne reste plus de temps, quand on est au seuil de la mort et que l’on a l’impression d’avoir tout raté, quand on est malheureux dans un couple à bout de souffle, ou quand on arrive à la cinquantaine avec pour (seul ?) horizon la ménopause ? Que faire, se résigner ou avancer quand même, trouver un nouveau souffle ?Un cheval, une bataille, pour ne pas mourir avant de mourir vraiment.
C’est toute la question posée par ce livre brillant à la narration parfois un peu relâchée mais qui traduit bien les hésitations et les atermoiements de ses personnages. Faut-il se résigner et se contenter de ce que l’on a, ou risquer le tout pour le tout, que la vie vaille encore la peine d’être vécue? Parfois on aimerait bien les pousser un peu ou agir à leur place tant on a l’impression de les voir faire du sur-place, mais ce serait trop tôt car chaque personnage a droit à son temps propre, qui est celui de la réflexion et la maturation nécessaire à la prise de décision.
Hemda est au seuil de la mort, et sa conscience part en lambeaux, elle vit à travers ses souvenirs que viennent interrompre un présent indistinct, et la visite de ses deux enfants Dina et Avner à L’hôpital de Jerusalem. Avner y rencontre une femme venue accompagner son amant mourant, et une fois disparue, se met à sa recherche, quant à Dina, quadragénaire insatisfaite, elle assiste à l’éloignement de sa fille adolescente et se met en tête d’adopter un enfant.

Zeruya Shalev analyse finement les relations qui existent entre parents et enfants, les non-dits, le ressentiment et la colère qui les animent parfois, autant que la tendresse et la douceur qui permettent d’avoir un foyer et de se construire. On comprend, on compatit, on s’élance, avec eux, vers une autre vie…

« Quel drôle d’âge, malaisé, soupire-t-elle, quarante-cinq ans, il fut un temps où les femmes mouraient à cet âge-là, elles terminaient d’élever les enfants et mouraient, délivraient le monde de la présence épineuse de celles qui étaient devenues stériles, enveloppe dont le charme s’était rompu. »

Printemps Sigrid Undset

printemps

Printemps , 1914

 

Née en 1882, Sigrid Undset s’est consacrée très tôt à la littérature. Parallèlement à son travail de secrétaire, elle écrit. Auteure entre autres de Maternités, Jenny (qui fera scandale), de Vigdis la Farouche et de Kristin Lavransdatter, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 1928. Elle est morte à Lillehammer en 1949.

Rose Wegner, l’héroïne de ce roman, attend l’amour pour être révélée à elle-même, un amour qui serait la fusion de deux êtres autant que deux destins et qui ferait d’elle la possession, la chose, de l’homme qu’elle aimerait. Que faire alors si cet amour ne vient pas ? Se résigner, et rester seule, sans famille et sans soutien dans l’existence ? Ou se contenter d’une amitié amoureuse et de la construction d’un foyer ?

Dans ce roman, Sigrid Undset plante le cadre d’une modernité héritée de la révolution des transports et plus largement de la révolution industrielle-dans de grandes villes mornes et tristes- et d’une certaine révolution des mœurs, car le divorce est autorisé en Norvège, pays protestant. Une nouvelle figure féminine émerge, qui travaille pour assurer sa subsistance et celle de sa famille même si, une fois mariée, elle réintègre le plus souvent le foyer.

 Printemps est un roman ou curieusement la narration est plutôt du côté masculin même si le narrateur est extérieur à l’histoire et qu’il pénètre de manière égale les pensées des personnages. Les pensées et les actions de Rose ne prennent du relief qu’en fonction des pensées de Torkild, personnage masculin. Car ici , la femme ne prend toute sa mesure que dans son rapport au foyer et à la maternité. Elle n’existe pas réellement en dehors de sa « vocation naturelle » qui est d’enfanter et d’assurer la stabilité du foyer. Toute femme qui s’écarte de ce chemin sombre dans la déchéance (le personnage de la mère et de la sœur), tout comme celle qui n’obéit pas à ses devoirs d’épouse et de mère même si l’homme, infidèle, abandonne lui, le foyer (le père de Torkild).

J’ai apprécié ce roman bien construit, où les sujets de réflexion ne manquent pas, car Sigrid Undset, catholique et conservatrice, est aussi une fine analyste des sentiments humains. On y apprend aussi comment hommes et femmes vivaient à l’époque. J’ai trouvé en outre un écho au mouvement naturaliste en littérature, l’hérédité y est évoquée, les tares familiales ainsi que la vigueur, la santé du corps qui s’étiole dans ces emplois de bureau, loin de la vie au grand air.

 Sigrid Undset, on l’a bien compris, n’est pas féministe, elle pense que la femme ne s’épanouit pleinement que dans la maternité et elle ne fut pas très appréciée des féministes de son temps qui prônaient l’affranchissement de la tutelle de l’homme et du foyer, entraves à l’épanouissement de la femme en tant qu’individu. Sur le tard cependant, elle reconnut les bénéfices de ces mouvements sur la condition des femmes.

Il faut savoir qu’en 1840, les femmes célibataires sont mineures toute leur vie et peuvent si elles le souhaitent se placer sous l’autorité d’un tuteur ; les femmes mariées quant à elles passent de l’autorité de leur père à celle de leur mari. Puis, plus tard, la majorité sera abaissée à la vingt-cinquième année. Les femmes peuvent cependant travailler dans certains secteurs.

Au fil des ans, de nouvelles lois favorables aux femmes feront leur apparition. Les femmes divorcées ou veuves seront majeures sans condition d’âge. Les conditions socio-économiques du pays joueront fortement sur les problématiques féminines : l’exil, la pauvreté du pays, la baisse de la natalité.

Dans le roman , l’héroïne est secrétaire, une autre est journaliste. La littérature féminine avant Sigrid Undset, reflète les préoccupations et les valeurs de l’époque, comme ce fut le cas pendant l’époque victorienne en Angleterre, les intrigues se nouent essentiellement autour de la chasse au mari. (Les femmes écrivains de l’époque sont :Hanna Winsnes, Marie Wexelsen, et Anne Magdalene Thoresen).

Avec le mouvement féministe, de nouvelles préoccupations se font jour dans des romans et sous la plume d’auteures qui contestent la norme : Camilla Collet dont le roman « Les filles du Préfet » (1854) fera l’effet d’un coup de tonnerre. Il raconte l’initiation sentimentale de deux jeunes gens, ce qui a l’époque est regardé alors comme une faiblesse uniquement féminine.

D’autres écrivains suivront, emportées par la seconde vague du féminisme, Eldrid Lunden, Liv Køltzow, Cecilie Løveid et Tove Nielsen . Mais je n’ai trouvé aucun renseignement sur ces femmes sur internet et aucun de leurs ouvrages traduits en français. C’est bien dommage..

Article passionnant sur l’histoire des femmes de lettres norvégiennes

Enfin Milena Agus…

guardati-dalla-mia-fame-d422 Disponible en français fin janvier…
Un nouveau livre de Milena Agus est toujours un événement que j’attends avec impatience car elle est mon auteure préférée et je ne raterai pour rien au monde la sortie d’un de ces livres en français. Ce sera chose faite à partir du 30 janvier, un récit co-écrit avec Luciana Castellina. Un fait réel raconté à la fois par une journaliste et une romancière…
Voici ce qu’en dit l’éditeur…
« 1946. L’après-guerre prend, dans les Pouilles, des allures de guerre civile. Alors que les propriétaires terriens s’arc-boutent sur leurs privilèges, les ouvriers agricoles réclament justice. Fusillades, lynchages, incendies sont monnaie courante. Quatre sœurs ignorent tout de ces événements. Elles vivent dans un beau palais, sans cependant profiter ni des biens de la famille, ni de la vie, qui pour elles ne peut être que discrète et parcimonieuse. Leurs journées s’écoulent insipides sur les broderies, l’argenterie à faire polir, le linge à ranger. A l’extérieur, leur univers se limite au chemin parcouru entre l’église et la demeure familiale. Du monde qui les entoure, elles ne savent rien. Elles ignorent la menace qui plane : la pénurie, la faim qui tenaille les paysans, la colère qui gronde et qui risque de se déverser sur elles. Jusqu’au jour fatal où la foule des affamés se rue sur le portail du palais. Parmi les quatre sœurs lynchées, Luisa et Carolina périront sans que personne ne comprenne comment la violence a pu entrer de façon aussi fracassante dans ces vies rangées. C’est à partir de ces faits réellement advenus que deux textes ont été écrits, l’un par la romancière Milena Agus, l’autre par la journaliste et militante Luciana Castellina : un roman et un récit des événements historiques. Avec son approche singulière, Milena Agus, se place à l’intérieur de la famille et se penche sur la vie des demoiselles Porro, victimes ignares d’une émeute qui les dépasse. Avec son talent d’analyste, Luciana Castellina observe le déroulé des faits et relate les jacqueries dans un monde paysan exaspéré par des années de misère et d’injustice. Cela donne un livre fort, où deux voix différentes se répondent sur un même événement, dans deux approches complémentaires. »
Milena Agus vit et enseigne à Cagliari. Ses romans sont traduits dans le monde entier. Mal de pierres est en cours d’adaptation au cinéma par Nicole Garcia. Luciana Castellina, journaliste et parlementaire, figure de la gauche italienne, fondatrice du quotidien Il Manifesto, a publié La Découverte du monde (Actes Sud, 2013).