Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Le confident – Hélène Grémillon

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Hélène Grémillon Le confident Plon JC Lattès 2010

La mère de Camille vient de mourir. Au milieu des habituelles lettres de condoléances, une enveloppe un peu plus épaisse attire son attention. En lisant ce courrier inattendu, non signé, elle pense que c’est une erreur, que l’expéditeur s’est trompé de destinataire. Mais une étrange confession va suivre qui va bouleverser sa vie, et lui enlever tous les repères qu’elle pensait si stables et immuables.

         On ne peut rien dire d’autre de cette histoire au risque de lui enlever tout ce qui en fait le sel. D’ailleurs je vous recommande d’en refuser tout résumé un peu détaillé. Il s’agit ici d’un excellent suspense psychologique, orchestré de main de maître par Hélène Grémillon.

Le lecteur va de surprise en surprise et la fin opère un retournement de situation qui ne peut qu’enchanter le lecteur.

          Il faut quelques dizaines de pages pour s’acclimater à l’univers de Camille et pour saisir tous les enjeux de l’étrange confession dont elle est la destinataire. Une fois que vous serez à la bonne température, décommandez tous vos rendez-vous, préparez-vous un thermos de thé ou de café, quelques sandwichs dans une assiette, laissez un message sur le répondeur de votre employeur, et poursuivez votre découverte. Ce livre vous enchaînera à sa lecture, et jamais vous ne connaîtrez de liens plus étroits et plus doux. Cette tension et cette attente est très proche de l’état amoureux. Son dénouement vous procurera un très grand plaisir et peut-être vous mettrez-vous à ronronner (si cela vous arrive, ou si cela vous est arrivé, dites-le-moi).

Une auteure à suivre…

Ce livre m’a donné envie de découvrir  la vie d’Elizabeth Vigée-Lebrun et quelques ouvrages fort instructifs :

Hygiène et physiologie du mariage. Histoire naturelle et médicale de l’homme et de la femme mariés. Hygiène spéciale de la femme enceinte et du nouvé-né. Ces ouvrages sont censés stimuler la fécondité au XIXe siècle et sont encore utilisés dans les années 30.

Le gouvernement de Vichy avait pris quelques mesures pour relancer la natalité : interdiction de l’avortement, interdiction de la contraception et interdiction de toute information sur la sexualité.

Ablutions, flagellations, urtications, rien n’était épargné aux femmes stériles afin qu’elles puissent concevoir. A cette époque, une femme n’avait guère d’existence en-dehors de ses fonctions reproductrices et le mariage instituait la plus petite unité de base : la famille, qui assurait la solidité et la permanence de la mère patrie, ainsi qu’une main d’œuvre pour ses usines, ses ateliers et ses administrations.

La poésie derrière le mur (2)

la poésie derrière le mur

Pourquoi un tel engouement pour la poésie en Roumanie alors qu’elle semble marginale aujourd’hui dans le reste de l’Europe ?

 Mircea Dinescu l’explique  par l’importance qu’elle a eu comme média, par la pauvreté, voire la quasi inexistence des autres moyens d’expression indépendant. Il raconte qu’il n’y avait qu’une chaîne de télévision soumise au parti :

«  Tout le monde cherchait dans la fiction, une allusion à la réalité que chacun vivait. C’est pour cela qu’en Roumanie, il n’y avait pas seulement des files d’attente pour les denrées alimentaires mais également lors de présentations de livres. Les roumains étaient affamés de poésie. On ne se cachait pas dans l’ombre, derrière les murs, comme des lézards, au contraire les poètes étaient vus comme des personnes importantes dans ce monde bizarre. Ils cherchaient des allusions à la réalité, ces lézards qui se cachaient dans l’ombre, qui se nichaient dans la poésie. Ainsi certains d’entre nous sont devenus des héros, des vedettes presque aussi connues que les footballeurs roumains. »

 

Selon lui, les poètes vivaient relativement bien puisqu’ils pouvaient publier leurs vers.

« En général, le scandale était après la publication d’un livre, il faisait des vagues à son tour. Ana Blandiana, on a interdit ses œuvres après la publication de ses œuvres importantes. » 

Les livres se vendaient sous la table , de manière illégale. Ils contenaient des allusions à Caucescu et c’est cela qui intéressait les lecteurs. Tous ces livres sont parus entre les murs desquels tous ces poètes ont vécu.

« Mais ce que je veux dire, c’est que nous avons vécu libres, sans avoir l’obsession des murs, car nous avons pu écrire et nous sentir libres en écrivant. Et pour les auteurs importants, leurs œuvres pouvaient être visibles, malgré la censure, malgré l’oppression et tout le stress qui était engendré par la censure. Avant de publier un livre en Roumanie, il fallait rencontrer quelqu’un, qui était un représentant du centre de la Culture et de l’Education socialistes avec lequel on devait négocier le contenu du livre. Il s essayaient de traquer certains mots clefs, comme obscurité, faim, cul, et toutes les allusions sexuelles évidemment, mais elles subsistaient dans le souterrain de notre littérature. Ces censeurs étaient eux aussi des poètes, des critiques littéraires et ils aimaient l’idée de cette poésie vivante. Même les représentants de la police secrète, de la Securitate, sont devenus des poètes plus tard, il y a des cas célèbres.  Bourreaux et victimes sont devenus collègues de l’Union des écrivains. »

Dinu Flamand a choisi, lui, la voie et le déchirement de l’exil. :

 « Le censeur en chef parlait trois ou quatre langues. Il s’est octroyé l’exclusivité des traductions d’Henri Michaud. et aussi Sylvia Plath. C’est à dire ce n‘était pas des imbéciles mais des salauds, parce qu’ils savaient quelle était la vraie poésie. Mais quand il te censurait toi, il ne te donnait pas le droit de t’exprimer à la manière de Michaud ou d’expérimenter à la manière de Sylvia Plath. D’où la perfidie mais surtout la schizophrénie de ce système-là. Il faisait un sale boulot payé par le Parti mais sa conscience ne lui posait pas de problèmes. Mais à partir d’un certain moment on ne pouvait plus négocier avec eux. Il y avait des mots, il y avait des expressions qui ne passaient pas. La dictature c’est la mère de la métaphore. C’est vrai nous avons réussi à être très intelligents et à élaborer des systèmes métaphoriques qui dépassaient la vigilance et parfois la somnolence de la censure. Mais en même temps la liberté était très amère. C’était cher payé. A partir d’un moment on était interdit de publication. Ana a été interdite trois fois. Les poèmes se passaient de poche en poche. On était contents que la poésie se diffuse mais en même temps à quel prix. C’était pas une vie pour la littérature. On paye maintenant dans notre cœur, dans notre âme, cette période, toute cette lutte inutile avec les crétins qui nous conduisaient. Ce qui m’a toujours révolté c’est d’être soumis à une couche épaisse d’imbéciles prétentieux et qui ont accaparé le pouvoir pendant des décennies et des décennies. Parfois je me juge moi-même avec une grande sévérité tout en sachant qu’il n’y avait rien à faire. On publie effectivement la poésie qui date de cette époque-là mais à quel prix. »

La poésie derrière le mur. Ecrire sous la dictature communiste (1)… Ana Blandiana, Dinu Flamand, Ion Muresan et Mircea Dinescu témoignent…

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La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN  Salondulivredeparis.com 

La poésie derrière le mur (1)

la poésie derrière le mur

Comment écrire sous une dictature et pourquoi ? Le poète et plus largement l’écrivain est une menace pour le pouvoir totalitaire qui cherche à contrôler voire endiguer la vie littéraire toujours soupçonnée de subversion. L’écriture en effet, peut vite devenir une arme contre le pouvoir : poèmes distribués clandestinement, parole libre et impertinente qui témoigne des positions de son créateur face à la violence du pouvoir qui cherche à le museler.

  Ana Blandiana, Dinu Flamand, Ion Muresan et Mircea Dinescu , tous nés dans la période de Ceausescu, ont tenté de raconter dans quelle mesure leur parole poétique a été une prise de parole politique dans un débat animé par Jean-pierre Siméon. Pour ceux qui ont vécu et écrit à cette période, la littérature a été un engagement nécessaire et le moyen d’une protestation. Collaborer ou résister, il n’y avait pas d’autre choix.

           « Une histoire qui fait la liaison entre la vie avant le mur et après le mur, en 86, j’étais interdite, je n’avais pas le droit de publier » raconte Ana Blandiana, « En Roumanie, se trouvait en visite un poète anglais, qui à l’époque était le président de l’association des écrivains anglais. Il voulait me rencontrer et on lui a dit  que c’était impossible car c’était interdit. Finalement nous nous sommes rencontrés, il m’a dit à la fin de l’entretien, « Vous ne savez pas combien je peux vous envier ». Je ne comprenais pas, « Moi, je suis un écrivain interdit, alors que vous venez d’un pays libre, », « Oui, mais, a-t-il répondu, je suis vraiment libre, mais tellement libre, que je peux aller à Trafalgar square et faire un discours contre la reine, mais personne ne sera attentif, ni la police, ni personne, tandis que vous, tout le monde copie les poèmes qui viennent de vous, il y autour de vous, les poètes qui souffrent de la censure, comme un mur protecteur. Alors que nous faisons face à l’indifférence de la liberté. »

           La poésie sous la dictature avait un rôle très important, elle symbolisait la résistance à l’oppression ; ce qui lui donnait une légitimité d’autant plus forte que toute autre forme d’expression était interdite, comme la philosophie ou la religion. La liberté et la démocratie lui ont enlevé cette suprématie que lui avait donné la lutte contre la dictature.

 

          La lutte contre l’oppresseur commun avait créé aussi une forme de solidarité entre les poètes qui s’échangeaient leurs livres, communiquaient entre eux :

« Après la révolution ce mur est tombé, et nous sommes arrivés devant le néant, la poésie devant la liberté », ajoute Mircea Denescu, «  et pour la génération suivante, la solidarité a disparu. Ils ne se connaissent plus entre eux, et ils communiquent difficilement; ils se sont égarés dans la liberté, ils ne se lisent pas entre eux. Les livres se vendent mal, ils ont des tirages minimum, les lecteurs ont perdu l’intérêt pour la culture et la littérature. »

 

          Cette liberté tant rêvée a été source d’amères désillusions, une nouvelle forme d’oppression a pris la place de l’oppression politique : la censure économique a remplacé la censure politique. Les poèmes ne sont plus publiés car ils ne sont pas rentables. La censure, explique JP Siméon, est « une censure du silence. » Etrange paradoxe !

 

(à suivre…)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com 

Ana Blandiana – Elégie du matin

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ÉLÉGIE DU MATIN

Au début, j’avais promis de me taire
Mais plus tard, au matin,
Je vous ai vus sortir avec des sacs de cendre devant les portes
Et la répandre comme on sème le blé ;
N’y tenant plus, j’ai crié : Que faites-vous ? Que faites-vous ?
C’est pour vous que j’ai neigé toute la nuit sur la ville,
C’est pour vous que j’ai blanchi chaque chose toute la nuit – ô si
Vous pouviez comprendre comme il est difficile de neiger !
Hier soir, à peine étiez-vous couchés, que j’ai bondi dans l’espace
Il y faisait sombre et froid. Il me fallait
Voler jusqu’au point unique où
Le vide fait tournoyer les soleils et les éteint,
Tandis que je devais palpiter encore un instant dans ce coin,
Afin de revenir, neigeant parmi vous.
Le moindre flocon, je l’ai surveillé, pesé, éprouvé,
Pétri, fait briller du regard,
Et maintenant, je tombe de sommeil et de fatigue et j’ai la fièvre.
Je vous regarde répandre la poussière du feu mort
Sur mon blanc travail et, souriant, je vous annonce :
Des neiges bien plus grandes viendront après moi
Et il neigera sur vous tout le blanc du monde.
Essayez dès à présent de comprendre cette loi,
Des neiges gigantesques viendront après nous,
Et vous n’aurez pas assez de cendre.
Et même les tout petits enfants apprendront à neiger.
Et le blanc recouvrira vos piètres tentatives à le nier.
Et la terre entrera dans le tourbillon des étoiles
Comme un astre brûlant de neige.

 

source  poésie.net    Anna Blandiana

Otilia Valeria Coman(née le 25 mars 1942) est sous son nom de plume d’Ana Blandiana une poétesse, essayiste et figure politique roumaine. Son surnom de Blandiana vient du nom du village du Judet d’Alba en Transylvanie, le village natal de sa mère.

Après la révolution roumaine de 1989, Ana Blandiana entre dans la vie politique. Elle est l’initiatrice de la création d’un Mémorial de la résistance et des victimes du communisme, à Sighet, ville du Nord de la Roumanie

(source wikipédia)

La poésie derrière le Mur  Samedi 23 Mars 2013 de 14:00 à 15:00 

Grand Public Pavillon Roumanie (R78) Lettres roumaines

Modérateur Jean-Pierre SIMEON (Directeur Printemps des Poètes)

Participants: Ana BLANDIANA(une poétesse, essayiste et figure politique roumaine), Dinu FLAMAND, Ion MURESAN (sous réserve) Salondulivredeparis.com 

Poésie et mémoire Dimanche 24 Mars 2013 de 12:00 à 13:00

Stand CNL (N84)

Grand entretien avec Ana Blandiana
Ana Blandiana est une poétesse dont l’œuvre est emblématique d’une littérature partagée entre les tensions de l’oppression et une tradition vive de créativité. Elle fonde le Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, à Sighet (nord de la Roumanie) Salondulivredeparis.com

Mercè Rodoreda – L’histoire d’une vie (1909-1983)

Merce-rodoreda

Mercè Rodoreda est née à Barcelone en 1909. Elle publie à l’âge de vingt-trois ans son premier roman. Elle s’est également lancé dans le journalisme et a collaboré sous la République « aux meilleures feuilles de la Generalité ».

Aloma, son cinquième, obtient le prix Creixells en 1938.

Après la guerre d’Espagne et la défaite de la  République, elle quitte Barcelone, prenant le chemin de l’exil. Elle s’installe d’abord en France : elle a vécu à Limoges, Bordeaux puis est retournée à Paris après la Libération.

« Je sortais d’un de ces voyages au bourt de la nuit, pendant lesquels l’acte d’écrire apparaît comme une occupation épouvantablement frivole …»,dit-elle. Elle écrit quelques contes pour une revue catalane qui paraît au Mexique. Ils seront publiés plus tard sous le titre de Vint-i-dos contes et obtiendront le prix Victor Català

Elle a quitté la France en 1954 pour s’installer à Genève. Elle a traversé toute une période pendant laquelle elle était incapable d’écrire : elle s’est adonnée à de multiples occupations, la couture pour gagner sa vie, la peinture à Genève dans les premiers temps.

Elle écrit alors « La place du diamant » qui sort en 1962 et connaîtra de multiples éditions. Dès lors, elle ne cessera plus d’écrire.

 De retour en Catalogne dans les années soixante-dix, elle meurt à Gerone en 1983.

  Outre La place du diamant, qui lui assure une renommée internationale –  le livre sera traduit dans plus de trente langues – elle a publié Vint-i-dos contes, Prix Victor Català 1957, Rue des Camélias, qui a reçu le prix San Jordi, la plus haute récompense littéraire catalane, et le prix Ramon Llull en 1969, La mort et le printemps, paru à titre posthume en 1986. Parmi ses autres œuvres figurent en 1974, Mirall trencat « Miroir brisé »,  qui a été traduit récemment en français (Miroir brisé, Autrement, 2011. Traduction : Bernard Lesfargues) et Voyages et fleurs, Fédérop, 2012, traduit par Bernard Lesfargues, livre auquel elle tenait particulièrement.

La place du diamant de Mercé Rodoreda

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Mercè Rodoreda La place du diamant, Institut d’Estudis Catalans, Club Editor, 1962/ Editions Gallimard, 1971 pour la traduction française. Collection l’Imaginaire gallimard n°531

            Natàlia raconte sa vie de femme du peuple depuis ce jour où, sur la place du diamant à Barcelone, elle fait la connaissance de Quimet. Quimet est autoritaire, macho, « […] il m’a dit que si je voulais devenir sa femme je devais commencer par trouver bien tout ce que lui trouvait bien » et républicain. La guerre éclate et il doit partir se battre auprès de ses camarades. Pour Natàlia et ses deux enfants, la vie va être très difficile, et la faim et le désespoir  devenir son quotidien.

          « La place du diamant » est un magnifique récit, d’une tension extrême. Natalia est une femme du peuple, elle n’a pas fait beaucoup d’études et les choses qu’elle sent « en dedans » lui font peur parce qu’elle ne sait pas si elle lui appartiennent véritablement. Elle raconte sa vie et tente d’exprimer ce qui lui échappe avec un souci du détail qui rend son témoignage infiniment vivant. On devine ce qu’elle ne parvient pas vraiment à traduire. Et la simplicité de son langage rend ses émotions, par contraste, d’une grande puissance.

          L’ellipse fonctionne parfaitement : on entend la guerre civile qui fait rage en toile de fond d’un quotidien assez morne, on imagine les blessés et les morts par centaines. Tout ce qu’on sait ou ce qu’on a appris de cette période de l’histoire vient alimenter la lecture. Le combat de la narratrice n’est pas idéologique ; il s’agit de survivre. Pas de grands mots ou de grandes idées mais les ravages de la guerre pour la société civile. On ne sait pas vraiment ce que pense Natàlia, à vrai dire a-t-elle le temps et la force de penser ? Ce n’est pas sûr. « Mais c’est que je ne savais pas très bien pourquoi j’étais au monde » nous glisse-t-elle presque par hasard.  Certainement pas pour servir cet homme qui est son mari, qui construit une chaise (une majorquine ) pour lui seul qu’elle doit cirer chaque semaine.

Il n’y a pas beaucoup de place pour la révolte. D’ailleurs cette guerre n’est-elle pas une guerre d’hommes pour un monde d’hommes.

          Natàlia est une jeune femme obéissante, enfermée dans le carcan du mariage et les corvées de toutes sortes, dont celle de nourrir les pigeons de son mari dans un pigeonnier qu’il s’est construit sur la terrasse. Ce sera l’occasion pour Natàlia d’exprimer la rage qu’elle a au cœur : elle détruira les œufs un par un. Voilà sa guerre à elle…

Magnifique récit, magnifique roman, personnage bouleversant. Le salon du livre rend hommage à l’œuvre de cette grande dame ! A lire absolument !

« Et la vie s’écoulait ainsi avec ses petits souvis, jusqu’au jour où La république est venue et mon Quimet s’est emballé, il est descendu dans la rue en criant et en brandissant un drapeau dont je n’ai jamais pu savoir d’où il l’avait tiré. Je me souviens encore de cet air frais, un air frais que, j’ai beau y songer, je n’ai jamais plus senti. Jamais plus. Mêlé à l’odeur des feuilles tendres et des boutons de rose, un air qui s’est enfui ; et tous ceux qui sont venus après n’ont jamais été comme l’air de ce jour qui a fait une telle coupure dans ma vie, parce que c’est en avril et dans le parfum des fleurs non écloses que mes petits malheurs sont devenus grands. » page 92

Dans la nuit brune – Agnès Desarthe

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Dans la nuit brune Agnès Desarthe Editions de l’Olivier 2010 Points poche P2686  233 pages

Jérôme est un homme un peu perdu. Il assiste , impuissant, à la douleur et au deuil de sa fille. Il est loin des mots. « Ne pourrait-on, un instant, revenir à une préhistoire du langage, à sa découverte, à son enfance, à l’époque où chaque vocable s’ancrait profondément dans ses racines, les traînait à sa suite, où l’on parlait si peu que chaque déclaration provoquait un effarement ? »

Mais comment apprendre à parler quand on est un homme ? Comment parler aux autres quand les hommes ne se parlent pas ? Où plonger en soi, dans quelle contrée ? Jusqu’où faut-il remonter ou s’enfouir ?

On reconnaît dans ce personnage des accents woolfiens. Son amour pour la terre est son désir pour la mère, sa quête des origines dont il ne sait rien sinon qu’il fut trouvé dans la forêt par un couple qui l’adopta. La forêt est son ventre maternel, son utérus profond. Pourquoi fut-il laissé là et par qui ?

Agnès Desarthe plonge ici dans le mythe de l’enfant sauvage. Jerôme a vécu une partie de sa vie livré à lui-même et à sa nature profonde et sauvage, avant d’être adopté, de revenir à la vie policée qu’exige la société des Hommes. De cette expérience il garde un lien avec cette sauvagerie que l’on s’applique d’habitude à tuer en nous pour entrer dans la culture.

           Mais en écho à son expérience, une sauvagerie beaucoup plus profonde et cruelle rôde, meurtre, rites sataniques d’une jeunesse désoeuvrée, qui est une constante menace au cœur de toute société humaine. A l’extériorité de la vie sociale, fait écho l’intériorité de nos sentiments et de leur possible violence : le chagrin, et le désespoir qui nous débordent, qui menacent notre fragile équilibre et le mythe tout aussi puissant d’une rationnalité qui nous protègerait de nos instincts.

            Le petit ami de sa famille est mort dans un accident de moto. Accident ou meurtre savamment maquillé ? Nul ne le sait…

Son histoire rejoint l’Histoire et il va devoir replonger dans son passé.

Ce livre a obtenu le Prix Renaudot des lycéens 2010.

On lit ce roman avec plaisir. On plonge en même temps que le personnage principal dans un univers sombre et mystérieux, un tantinnet obsessionnel, dans une nature sauvage et profonde, hantée par nos propres thèmes inconscients. Et puis on sort de ce songe dans les fureurs de l’Histoire et le bruit des bottes. Une sorte de réveil brutal. On suit alors pas à pas l’histoire sombre de la famille de Jérôme. Pour être un homme, Jérôme ne sera pas dispensé d’accoucher de lui-même.

Agnès Desarthe écrit dans un langage bruissant, mêlé de souffles polyphoniques, de râles et de cris. Un langage qui n’oublie rien de ses origines.

Un livre intelligent.

Née en 1966 à Paris, Agnès Desarthe est agrégée d’anglais, romancière et traductrice. Elle a notamment écrit Mangez-moi et le Remplaçant (prix Version Femina-Virgin Megastore). Elle a écrit également de nombreux livres pour la jeunesse, Comment j’ai changé ma vie, Le Monde d’à côté. Elle a également co-écrit avec Geneviève Brisac un livre sur Virginia Woolf.

En lecture commune avec  Evalire    et   Philisine Cave

8 mars : La moitié du ciel / Les femmes vont changer le monde de Nicolas Kristof et Sheryl Wudunn

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Le livre de ces deux journalistes américains raconte encore une fois la vie de millions de femmes dans les pays pauvres ou en voie de développement, mais aussi dans des pays riches mais extrêmement conservateurs, où elles sont victimes de l’esclavage sexuel, les crimes d’honneur, les mutilations et les viols. C’est tout un système basé sur le mépris des femmes, généralement patriarcal, mais dans lesquels la violence est perpétrée par les hommes autant que les femmes. Les tenancières de bordels sont bien des femmes, les infanticides sont causés la plupart du temps également par des femmes.

La violence culmine dans la haine de soi. Elle est normalisée et acceptée par la société. Les femmes réduites au silence, passives, souffrent et meurent jusqu’à ce que ce cercle infernal soit brisé par par l’une d’entre elle qui s’élève contre l’injustice, brave le système autoritaire qui les enferme, au péril de leurs vies.

L’intérêt de ce livre est de livrer des portraits de ces héroïnes du quotidien et de présenter les bases empiriques à partir desquelles la situation peut être changée. Car les solutions doivent toutes intégrer les coutumes de ces sociétés la plupart du temps traditionnelles où le changement ne peut être imposé brutalement de l’extérieur.

Le constat est terrible : Ces cinquantes dernières années, plus de femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes que d’hommes ne l’ont été sur des champs de bataille du XXe siècle, deux millions de petites filles meurent de faim chaque année parce que leurs parents ont préféré nourrir et soigner leurs frères et on pourrait continuer ainsi la liste des injustices dont souffrent les femmes dans le monde.

Pour que cette journée internationale des droits des femmes ne reste pas lettre morte le reste de l’année, j’ai décidé que Litterama présenterait de manière plus régulière des femmes de ces pays pour lesquelles la littérature est une arme de combat, une occasion de dénoncer et de raconter ce que les femmes vivent. Elles ont du souvent s’exiler mais s’inspirent pour leurs romans d’une réalité connue ou vécue. Je voulais trouver cinquante-six écrivains mais il m’en manque quelques-uns. Je les complèterai au fur et à mesure. Peut-être pourrez-vous m’aider.

Voici cette liste non-exhaustive :

Asie

Chékéba Hachemi, Spôjmaï Zariâb (Afghanistan),  Raja Alem (Arabie saoudite)Tahmina Anam, Taslima Nasreen pour le Bangladesh,  Mira Kamdar (8)pour la Birmanie, Kunzang Choden(Bouthan), Xinxin Zhang), Guo Xialu, Xinran (Chine),), Pak Wanso, Eun Hee-kyung,Hwang Sok-yong, JO, Kyun-Ran (Corée du sud), l’Inde avec Chitra Banerjee DivakaruniMahasweta DEVI, Selina Sen ,Anjana Appachana, Shobhaa De,  Sorour Kasmaï, Chahdortt Djavann, Shashi Deshpande, Zoyâ Pirzâd (Iran) puis Alia Mamdouh  (Irak), Hoda Baraka  ,  Joumana Haddadt, (Liban),  Li Ang (Taïwan), , Duong Thu Huong, Minh Tran Huy (Vietnam)

Afrique 

Bostwana   Unity Dow, Calixthe Beyala (Française d’origine (Camerounaise), May Telmissany, Latifa al-Zayyat (13) (Egypte),Maaza Mengiste pour l’ Ethiopie (3), Amma Darko pour le Ghana, Charlotte-Arrisoa Rafenomanjato (Madagascar), Aroussia Nalouti (17), Rajae Benchemsi   (Maroc), Paulina Chiziane (Mozambique),  Chimamanda Adichie, Sefi Atta pour le (Nigeria), Scholastique Mukasonga (Rwanda), Mariama Bâ (Sénéga),  Lucy Mushita (Zimbabwe)

  Amérique 

Yanick Lahens (Haïti),

Mayra Montero (Porto Rico)

Océanie 

Pour les Iles Samoa, Sia FigieIle

Ile Maurice, Ananda devi

Kuessipan – Naomi Fontaine

Kuessipan

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Kuessipan Naomi Fontaine Mémoire d’encrier, 2011

Kuessipan, en langue innue signifie « à toi ». Naomi Fontaine est innue de Uashat,

A qui Naomi Fontaine écrit-elle, me suis-je demandée ?

  « Lettres à mon bébé. A ma mère. A ma grande sœur. A Dieu. A mon père. A Lucille. A Jean-Yves. A l’agente de l’éducation du Conseil de bande de Uashat et de Mani-utenam. Aux parents de mon ex. A mon ex. A moi-même. A ma petite sœur. Au premier ministre du Québec. A mon frère. A Gabriel. A mon grand cousin Luc. A Nicolas D. A William, mais pas le Prince. A ce monde cruel. A mon peuple. Au père de M. Aux gens tristes. Aux enfants du futur. »

En repassant la liste de tous ces destinataires, je n’ai pas su où me ranger. Vu que je ne suis ni Dieu, ni Le Premier Ministre du Québec, je faisais partie soit du monde cruel, soit des gens tristes. Mais ne me reconnaissant ni dans l’un, ni dans les autres je me suis dit que Naomi Fontaine m’avait oubliée.

  Pourtant comme tous les grands textes, son « roman » est universel, et sa langue est belle. Elle raconte dans un geste ancestral qu’ont parfois les femmes : « j ’ai tissé d’après ses mains usées, son dos courbé », elle entremêle les fils de sa propre expérience à la nôtre.

  Je ne sais rien des réserves indiennes, ni de l’alcool qui rend fou, ni des filles sans père, ou de la drogue qui décime, l’inceste qui avilit, l’alcool qui rend violent, la solitude qui immole, le suicide ou le viol. D’ailleurs Naomi Fontaine avertit qu’elle n’en parlera pas, qu’elle mentira effrontément, en toute connaissance de cause. Pourtant elle ne parle que de cela. Comme en creux.

  Elle parle de ce qui tue son peuple menacé de disparition mais aussi de sa grandeur et de sa force. Un vieil homme coiffé de ses plumes et de ses mocassins ira parlementer avec un chef d’Etat, un chasseur attendra parfois des journées entière pour se retrouver face à un caribou, des tentes sur la rive, la glace sur le lac. Les rituels et les tambours qui accompagnent les danses …

        On veut bien venir avec elle pour quelques heures, le temps de voir et de se dessiller les yeux, le temps de tremper notre mémoire à la sienne, d’entremêler nos doigts : ceux qui écrivent à ceux qui de ce livre tournent les pages.

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Pour qui vous prenez-vous ? Geneviève Brisac

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Recueil de onze courts récits qui se font écho, hantés par les mêmes personnages, Max, Gerbert, Fleur, Mélissa Scholtès, les jumeaux, Mélinée et leurs naufrages quotidiens.

  Ces personnages sont tous la proie d’une sourde inquiétude, d’une angoisse permanente et diffuse qui alourdit passablement un quotidien dans lequel il ne se passe véritablement pas grand-chose. Je me suis demandée si au fond, ce n’était pas une façon d’alimenter leur vie, de faire en sorte qu’elle puisse être racontée. Vivre est dangereux, tout nous menace, il n’y a pas d’éternité. Rien ne dure et la mort est tout au bout. N’est-ce pas ce que nous ne nous lassons pas de dire ? Comment ne pas dénoncer un tel scandale ? Pourquoi jouir de cette conscience funeste ?

Anticiper le danger ou la mort, ne revient-il pas à s’en protéger ? Penser l’impensable, dire l’indicible pourrait rompre la malédiction qui nous enchaîne à des corps si fragiles.

« Je faisais cela quand j’étais enfant : j’ouvrais grand la fenêtre, je défaisais ma chemise de nuit et j’essayais d’attraper une mort certaine, une pneumonie, une pleurésie, pour avoir une bonne raison d’être si triste. »

La perte est imminente, en tout cas inéluctable et on ne peut se raccrocher à rien. Ni à l’amour qui la plupart du temps n’est qu’un vaste malentendu, une rencontre indéfiniment ratée ou reportée, ni à l’amitié qui est aussi fragile, et creuse en nous ce vertige :

« Dans l’eau, je me suis mise à pleurer sans crier gare. Des litres de larmes dans des litres d’eau. les larmes faisaient des trous dans la mousse, comme des puits creusés par des puces de sable, par des lombrics. »

            Tout est tellement absurde, nous sommes comme des malades incapables de vivre sans le cancer qui les ronge, un personnage ne dit-il pas : « C’est l’air marin, l’iode, ça peut rendre malade tant c’est sain ». D’ailleurs on peut essayer de se prémunir contre le mauvais sort, mettre un petit savon dans sa poche, serrer une patte de lapin, la pensée magique ne marche pas, il n’y a pas d’échappatoire…

            Virginia Woolf n’est jamais loin, ni Jean Rhys, elles connaissent la fragilité de toute existence mais aussi la voix de la mer. Elles sont hors de la peur qui relève d’une impardonnable confusion…

            « N’importe qui à ta place irait tranquillement à la plage se promènerait sous les palmiers, se ferait des amis. Toi, il faut que tu théorises. Le bruit, la musique, la vulgarité, les odeurs, ma pauvre fille. Pour qui te prends-tu, à la fin ? » admoneste un des personnages . Y aurait-il une aristocratie du malheur ?

Cet air vague et ennuyé que nous prenons parfois ne voudrait-il pas dire que nous souffrons d’un orgueil démesuré, face à cette comédie, cette trivialité de l’existence qui  n’est pas digne de nous ? Au fond vaudrait-on beaucoup mieux que cela ? Oui, forcément nous valons beaucoup mieux que cette fin ridicule clouée entre quatre planches ! 

  Il y a un ton, alerte et vif, un humour un peu cruel que j’aime beaucoup dans les livres de Geneviève Brisac. Cela me fait penser à pas mal de choses à chaque fois, cela fait écho en quelque sorte… J’ai toujours ce sentiment que l’on m’a dit quelque chose, à moi seule ! Non mais, pour qui se prend-on ?

Quatre jours en mars – Jens Christian Grøndahl

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Jens Christian Grøndahl Quatre jours en mars – La voix d’Ingrid     Dreyer / traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard 2011 pour la traduction française, collection folio n° 5494

  L’auteur est né à Copenhague en 1959. Il a publié une dizaine de romans et est unanimement considéré comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. Piazza Bucarest a été récompensé par le prix Jean Monnet de Littérature européenne 2007.

  Ingrid ne sait plus très bien où elle en est. A l’approche de la cinquantaine, une série d’événements la font douter des choix qu’elle a faits dans sa vie de femme. Elle se retrouve face à elle-même  : son divorce, sa tentative d’échapper aux modèles passés, de réaliser une carrière tout en ayant un enfant. Mais voilà que tout lui coule entre les doigts, et la belle cohérence qu’elle pensait avoir donné à son existence semble à présent un écheveau désordonné où tous les fils s’emmêlent…

Pendant quatre jours, Ingrid laisse remonter les souvenirs. L’échec de son mariage, la difficulté de ses relations avec sa mère, journaliste interviewant des personnalités célèbres, fille mal aimée de sa mère Ada,  ses propres difficultés avec son fils.,. Elle se trouve aux prises avec ses choix existentiels. Elle vit dans une époque individualiste, lieu de conflit entre la liberté et le devoir   et éprouve un fort sentiment de culpabilité. Elle a dû trouver sa propre identité, la choisir et donc renoncer à tous les autres possibles.  

            Ingrid, sa mère Berthe et sa grand-mère Ada sont trois générations de femmes confrontées au dilemme de la maternité et du devoir et de la réalisation de soi. Toutes trois ont fait passer leur vie sentimentale et leur vie professionnelle avant leur rôle de mère et ont bénéficié de la révolution des mœurs permise par le féminisme. Mais qu’ont-elles réellement gagné et à quel prix ? Leurs relations mère/fille sont difficiles car elles ont chacune à leur manière vécu la blessure de l’abandon et l’éloignement de la mère, leur vie affective n’est pas des plus heureuses et la solitude les guette, quant à leur carrière, elle semble avoir été un miroir aux alouettes. Elles lui ont chacune beaucoup sacrifié mais pour quel bénéfice ? En ont-elles été plus heureuses ? N’ont-elles pas négligé l’essentiel ?

            Jens Christian Grøndahl écharpe au passage le modèle éducatif danois relativement permissif où les enfants font la loi et devant lesquels les adultes cèdent trop souvent par peur de les « traumatiser ».

Dans une interview à l’Express, l ‘auteur explique  que« ses romans montrent « le drame de la vie intérieure, la lutte de quelqu’un à travers des bribes de mémoire », cherchent à « creuser la banalité du quotidien ». Il insiste sur son rapport avec ses personnages. Sur le fait qu’il ne les connaît pas jusqu’au bout, ne les comprend jamais tout à fait complètement. »

Femmes vues par un homme, fils peut-être ou petit-fils de l’une de ces femmes, on sent la blessure encore à vif.  Je ne sais pas si ce livre veut culpabiliser les femmes modernes, si le souhait de l’auteur est un retour en arrière. Il analyse finement les caractères mais on sent qu’il prend plus parti qu’il ne pose véritablement des questions. A mon sens en tous cas, mais j’aimerais bien avoir d’autres avis.

Challenge-voisins-voisines-2013

Chez  Anne (Des mots et des notes)

Aurora, Kentucky -Carolyn D. Wall

Aurora-Kentucky

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Editions du Seuil, mai 2010, pour la traduction française, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Estelle Roudet.

(Le Kentucky [KY] est un État d’une superficie de 104 623 km²; il est situé au centre-est des États-Unis, entre les Appalaches à l’est et la confluence de l’Ohio et du Mississippi à l’ouest. Cet État est limité au nord par l’Ohio, l’Indiana et l’Illinois, à l’ouest par le Missouri, au sud par le Tennessee, à l’est par la Virginie et la Virginie occidentale. La capitale de l’État est Frankfort. L’État du Kentucky  tire son nom du mot iroquois Ken-tah-ten signifiant «terre de demain».)

  Aurora dans le Kentucky : Olivia Harker élève seule son petit-fils William que sa fille lui a laissé avant de partir à Hollywood pour tenter une carrière d’actrice.  Ils se sont attachés l’un à l’autre et tentent de survivre en tenant une petite épicerie léguée par son père. La mère d’Olivia est folle et donne bien du fil à retordre à sa fille qui l’a reléguée au fond du jardin dans une petite cabane.

Les relations fille-mère dans ce récit sont particulièrement difficiles. Il ne suffit pas de pouvoir enfanter pour savoir aimer.  L’amour demande une disposition particulière, une attention à l’autre et la capacité de se détourner de soi au moins momentanément. Et certains êtres sont si occupés par leur propre souffrance qu’ils ne peuvent prendre en compte celle des autres.

Mère et fille sont incapables de communiquer : « La vérité, c’est qu’Ida et moi étions en proie à une souffrance si grande qu’elle nous poussait à une fuite en avant qui ne cesserait jamais. » Il semblerait également qu’il est plus facile de donner de l’amour à un enfant lorsque soi-même on a été aimé. On retrouve des gestes, des attitudes, des mots, dans une sorte de catalogue intérieur que l’expérience nous constitue.

Il n’y a pas d’instinct maternel : « Ida m’a appris une chose : les mères n’aiment pas forcément ce qu’elles expulsent de leurs ventre pour l’expédier dans le monde ». L’amour vient en plus et pas de façon automatique. Les mères indifférentes, maltraitantes ou monstrueuses ont toujours suscité l’effroi parce qu’elles semblent les plus proches a priori.

Les relations au père sont beaucoup plus apaisées, plus réconfortantes. Une question de bonne distance peut-être…

Tout à leur histoire familiale compliquée, dans cette Amérique de la fin des années trente, profondément raciste et ségrégationniste, Olivia ne sent pas la menace qui rôde et les exactions racistes d’une société secrète qui terrorise les Noirs de la région : disparitions, mutilations, vont l’ entraîner dans une série d’aventures ménageant de sombres rebondissements.

 

  Un roman au souffle profond, dans la grande tradition des romans américains, porté par une héroïne magnifique et courageuse. Carolyn D. Wall écrit dans la continuité d’une Harper Lee ou Eudora Welty : l’émotion et la tension présentes tout au long du roman tiennent le lecteur en haleine de manière particulièrement efficace. Un véritable pageturner et une narration impeccable dans une langue très aboutie.

Nos pleines lunes – Sophie Krebs

Nos pleines lunes

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Médaillée du conservatoire de Pari, Sophie Krebs est professeur de formation musicale. Passionnée de pédagogie, elle invente en 2003 la méthode rythmo, une méthode d’apprentissage du rythme au travers des mots. Les jeux de société Rythmo ont obtenu une médaille d’Or au Concours Lépine International.

  Le livre de Sophie Krebs est un chant d’amour à deux voix. Chant d’amour et parfois de désespoir. J’ai eu cette image d’une écriture tendue comme un fil entre deux êtres, qui vibre à chaque émotion de l’un ou de l’autre. Le tempo est vif, presque trop parfois, car les chapitres alternent rapidement les deux voix , l’une faisant écho à l’autre, dans des registres différents.

La douceur de l’une : « Il fait doux ce matin. Giroflées. Romarin. », l’âpreté de l’autre, « La colle ça poisse. J’aime pas quand ça poisse ».

Lucas attend Lolita ; elle doit venir le voir à Noël. Il prépare le sapin en son honneur. Ses journées sont suspendues à l’attente et les événements qui la rythment, bonheurs minuscules ou tragédies, nous apprennent peu à peu son histoire.

Laetitia est photographe : « Capter l’instant m’a toujours soulevé de terre. Un grand mystère venu d’ailleurs ! C’était comme des ailes. De belles grandes ailes qui m’auraient prise par magie. » Sa vie a le tempo rapide d’une valse, d’une danse, puisque parfois danse et musique se confondent. C’est étonnant : « Rue Mouffetard (3). Le fleuriste (3). Une nouvelle jacinthe (5). Une blanche aujourd’hui.(6) ».

L’intrigue se construit par petites touches et on est pris par l’énigme de ces destins dont les fils se croisent et s’entrecroisent jusqu’à nous donner la trame. Le suspense est poétique et il est parfois difficile de laisser le livre. Ce n’est qu’à la fin que le motif apparaît enfin et l’on n’est pas déçu.

Souvent, l’écriture alterne des phrases longues et brèves et on a l’impression d’écouter le bruit des vagues.

            L’écriture de Sophie Krebs est très travaillée, ourlée parfois dans de la soie, ou dans la déchirure. Elle demande une écoute intérieure.

Il faut lire « Pleines lunes », c’est un très beau texte.

Cinq questions à Sophie Krebs

Sophie-Krebs litteramaAnis : Comment écrivez-vous? Avez-vous des rituels ?
Sophie Krebs :  J’écris dans le silence le plus pur que je puisse trouver (aucune musique et personne autour de moi excepté mes chats et chiens). Jamais assise à un bureau ni à une table, toujours allongée soit sur un lit, soit dans un canapé. Le plus souvent seule dans ma ferme perdue au milieu de 10 hectares…Toujours avec un crayon noir et une gomme, dans des cahiers choisis avec grand soin…Sinon plus basiquement : quand je trouve le temps…car malheureusement comme nombre d’entre  nous, je ne sais pas encore faire autrement… Ah ! j’oubliais…j’écris bien sûr à haute voix… pour mieux entendre comment sonne la phrase, puis la strophe, puis le  chapitre… 

  Anis : Pourquoi écrivez-vous ?
Sophie Krebs :  L’envie d’écrire s’est imposée à moi très naturellement et j’avoue que le bébé n’était pas programmé !…mais comme j’écrivais déjà depuis plus de 10 ans pour les  enfants de la musique verbale (textes parlés écrits rythmiquement) je pense que j’ai juste lâché la transcription rythmique pour ne garder que les mots…Le rythme est bien sûr toujours là, mais il n’est pas transcrit. J’ai conscience que mon cheminement vers l’écriture est donc très spécial; ceci explique aussi le fait que j’écrive obligatoirement à haute voix… Je ne me suis jamais dit « Je vais écrire »…Je n’aurais jamais osé !

  Anis : Quels sont es auteurs qui vous ont marqué ou ceux (ou celui) qui vous a donné envie d’écrire ?
 Sophie Krebs : Je vais sûrement vous décevoir, mais mon envie d’écrire ne s’est absolument pas faite au travers d’un (ou plusieurs) écrivain. J’adore lire bien-sûr et ce depuis  toujours. Je lis actuellement 6 ou 7 romans par mois…et j’ai mes écrivains chouchous, mais ils sont très nombreux : Proust, Duras, Simone De Beauvoir… etc

Plus proche de nous et très actuel pour moi Claudie Gallay… Mais ils sont vraiment trop nombreux pour en sortir « un » du « tout »… Et j’avoue que je serais plus à

 l’aise de vous parler de compositeurs…Si cela peut vous intéresser, je ne me lasse pas de Chopin (en ce moment ses Ballades pour piano) et de Schumann…

Par contre voici mes dernières lectures adorées :

 -« Le petit tailleur de shorts » d’Yvon Le Men

– « L’Arpenteuse »d’Isabelle Mestre

– « Enregistrements pirates » de Philippe Delerm

 – « Seule Venise » de Claudie Gallay

 « Le déferlantes » de Claudie Gallay (que je relis régulièrement chaque année)

Anis : Pensez-vous qu’il existe encore aujourd’hui un « plafond de verre » pour les femmes qui écrivent ?
SK : Le jour où le plafond de verre disparaîtra, nous devrons fêter ça ensemble !!! 🙂

Anis: Quels sont pour vous les grands textes de femmes qui ont marqué l’histoire littéraire?
SK : Quitte à choquer : les textes des chansons de Barbara… et Piaf !

 Sinon bien sûr Simone de Beauvoir et Marguerite Duras…

Les derniers jours de Smokey Nelson – Catherine Mavrikakis

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Les derniers jours de Smokey Nelson – Catherine Mavrikakis – Sabine Wespieser éditeur 2012

Smokey Nelson attend dans les couloirs de la mort. Il a été condamné à la peine capitale et attend depuis 19 ans l’exécution de la sentence. Il a tué sauvagement un couple et leurs deux  enfants dans un motel des environs d’Atlanta.

Trois témoins directs ou indirects évoquent le criminel et la façon dont il a bouleversé leur vie.

Sydney Blanchard ouvre ce roman choral par un monologue qu’il adresse plus ou moins à sa chienne alors qu’il roule vers la Louisiane. Il n’est pas vraiment  sympathique d’ailleurs, vaguement raciste, sans réelle ambition, fan de Jimi Hendrix  dont il joue les standards, un peu lâche aussi.  Il a été arrêté par erreur et a passé quelque temps en prison à la place du coupable.

Il a été innocenté par Pearl Watanabe (seconde voix du roman) qui travaillait dans le motel cette nuit-là. Elle a parlé au meurtrier et même fumé une cigarette avec lui, avant de découvrir les cadavres mutilés de ses victimes. Il aurait pu la supprimer car elle était le seul témoin. Or, il lui a laissé la vie sauve. Pearl, sous le poids de la culpabilité qui la ronge, vit dans un long cauchemar.

Sam qui a été assassinée est la fille de Ray Ryan. Ray Ryan entend la voix de Dieu qui lui parle et lui permet de supporter la douleur de la perte. Il n’ a pas de conscience propre, tout lui est dicté par cette voix qui perd tout caractère sacré et devient presque triviale. Cette voix crie vengeance et Ray Ryan ne pourra prendre de repos tant que le meurtrier ne sera pas exécuté.

Mais la mort de Smokey Nelson fonctionne comme un couperet qui annihilera toute possibilité de rédemption pour le meurtrier et ceux qui ont croisé sa route. Face à l’absurde, ce que chacun avait mis en place pour vivre une vie normale, finit par s’écrouler.

 

Catherine Mavrikakis dit qu’elle aime bien que le lecteur soit bousculé et dans ce livre, pas de doute, on ne reste sur aucune certitude acquise. Il n’y a pas de portrait psychologique du meurtrier, rien ne le prédestinait à ces meurtres sauvages et on ne saura jamais ce qui a déclenché la tuerie. Pas d’antécédents judiciaires, une enfance et une adolescence relativement préservées, rien n’explique son geste. Peut-on devenir meurtrier par accident ? Peut-on être entraîné soi-même dans une violence qui nous dépasse ? Question angoissante s’il en est.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’une lecture de distraction mais d’une aventure que Catherine Mavrikakis nous invite à partager, un voyage parfois difficile, un jeu de piste mortel mais dont on ressort grandi, plus intelligent peut-être , moins impatient face aux choses difficiles de l’existence. La littérature devient alors le lieu d’une possible conversion. Et l’œuvre devient éternelle.

Catherine Mavrikakis est canadienne de langue française et c’est mon premier livre dans le cadre du challenge de Denis  sur la francophonie.

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Luz ou le temps sauvage – Elsa Osorio

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Elsa Osorio, née à Buenos Aires en 1953, a vécu à Paris et Madrid avant de retourner dans sa ville natale. Elle écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision.

J’ai littéralement dévoré ce livre tellement l’intrigue est bien ficelée et l’histoire haletante.

L’histoire se déploie sur fond de dictature argentine, de 1976 à 1983, qui a fait près de 30 000 « disparus », 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, et 1,5 million exilés pour 30 millions d’habitants  ainsi qu’au moins 500 bébés kidnappés aux parents desaparecidos et élevés par des familles proches du pouvoir.

Mai c’est aussi l’histoire de trois femmes Luz Iturbe, Miriam Lόpez et Liliana Ortiz qu’un lien invisible relie.

La plus jeune, Luz, est à la recherche de son identité. Son père est mort dans des circonstances mystérieuses et ses relations avec sa mère sont particulièrement orageuses. Un voile épais entoure les circonstances de sa naissance et un trouble de plus en plus persistant l’envahit au fur et à mesure que sont révélées les exactions des militaires qui ont été au pouvoir pendant la dictature. Or, son grand-père, un haut responsable pendant cette période, lui apparaît comme un criminel de la pire espèce. Comment peut-elle être de la même famille que cet assassin ? Cette question la tourmente…

Miriam Lόpez a juré de dire toute la vérité à la petite Lili, fille d’une disparue qu’on a abattue froidement sous ses yeux ! En proie à des menaces de mort, elle s’enfuit, mais elle ne renonce pas…

Liliana Ortiz est détenue depuis plusieurs semaines. Elle a échappé à la torture car elle est enceinte. Son bébé ne lui appartient déjà plus… Elle redoute l’accouchement. Que va-t-il lui arriver après ?

Un jour, en route pour la vérité, Luz Iturbe, devenue une jeune femme, atterrit en Espagne à la rencontre d’un homme, peut-être l’homme le plus important de sa vie… C’est alors que les fils entrecroisés de ces trois histoires de femmes se mettent en place pour raconter l’incroyable…

A lire absolument, un livre très bien écrit, remarquablement traduit et qu’on ne lâche plus jusqu’à la fin !

  6/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres