« Je ne me pense pas d’abord comme une femme. Ma réalité intérieure est bien plus complexe. Je me sens habitée par de multiples voix, de multiples personnes, des forces qui sont à la fois masculines et féminines. Je ne me sens limitée à aucune identité sexuelle. »
Interview Madame Figaro
Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime voir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. […]. En outre, les hommes se vantent volontiers de négliger la fiction : « Je ne lis pas de romans, mais ma femme en lit. » De l’imagination littéraire contemporaine émane, semble-t-il, un parfum nettement féminin. Rappelez-vous Sabbatini : nous autres femmes, nous sommes douées pour le verbe. Mais à dire vrai, nous avons été consommatrices enthousiastes du roman dès sa naissance, vers la fin du XVIIe siècle, et, à cette époque, lire des romans vous avait un arôme de clandestinité. […] lire est une activité privée, souvent exercée derrière des portes fermées. Une jeune dame pouvait se retirer avec un livre, pouvait même l’emporter dans son boudoir et là, étendue sur ses draps de soie, tandis qu’elle s’imbibe des passions et frissons manufacturés par la plume d’un écrivain polisson, l’une de ses mains, pas absolument indispensable pour tenir le petit volume, pourrait s’égarer. »
Autour de moi, solitudes éteintes : romancières anglaises, poète américaine, poète allemande…
O brûlantes, arrachées à elles-mêmes par l’ordre ancien !
Mais je pense surtout à celle de siècle plus lointain qui écrivit : Bel ami ainsi est de nous Ni vous sans moi ni moi sans vous.
Au-delà de la différence je choisis le grand héritage indivis : bonheur de rues et de nuages d’une musique, d’un seul mot peut-être, parcourant la précarité de toute cette partition qu’un jour nous cesserons de lire, vous et moi.
Que demeure du moins, peut-être infime, le « Bel ami ainsi est de nous », cette voix d’union parmi la dissonance universelle !
« Marie-Claire Bancquart vit à Paris. Professeur émérite de littérature française contemporaine à l’Université de Paris-IV (Sorbonne), auteur d’essais et d’articles sur la période 1880-1914 , sur Paris et les écrivains ( quatre tomes, de 1880 à nos jours), et sur la poésie contemporaine. Prix de poésie Max Jacob, Vigny, Supervielle, et prix d’automne de la Société des gens de Lettres, et prix de poésie 2006 de la ville de Lyon.
Français : La poète Marie-Claire Bancquart lors d’une rencontre à la librairie Tschann à Paris (Photo credit: Wikipedia)
Membre des jurys des prix Apollinaire, Ivan Goll et Max-Pol Fouchet, et de divers autres prix. Nombreuses lectures et ateliers en France et à l’étranger. La poésie de Marie-Claire Bancquart a fait l’objet d’un colloque au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle: « Marie-Claire Bancquart: l’invention de vivre », du 3 au 10 septembre 2011. La publication du colloque est prévue en 2012, chez Peter Lang.
Elle est décédée le 19 février 2019.
« Pour l’ensemble de son oeuvre, Marie-Claire Bancquart a reçu en 2012 le prix Robert Ganzo de la fondation de France. ».
Née à Dublin d’un père irlandais et d’une mère française, Moïra Sauvage est journaliste et écrivain. Elle a effectué de nombreux reportages à l’étranger avant de devenir journaliste en free-lance pour différents journaux. Parallèlement, elle a pendant six ans été responsable de la commission Femmes d’Amnesty International France, où elle a travaillé en 2006 à la publication du rapport Les Violences envers les femmes en France : une affaire d’Etat. Elle est également l’auteur de deux essais : Les Aventures de ce fabuleux vagin (Calmann-Lévy, 2008) et Guerrières ! A la rencontre du sexe fort (Actes Sud, 2012).(Présentation Actes Sud)
Kénizé Mourad Dans la ville d’or et d’argent, Editions Robert Laffont 2010, Le livre de poche 2012.
Cette lecture a fait parfaitement écho au livre de Moïra Sauvage « Guerrières ! A la rencontre du sexe fort » car il s’agit vraiment ici de l’histoire d’une guerrière, Hazrat Mahal, quatrième épouse du roi d’Awadh, au nord de l’Inde, qui fut à la tête du soulèvement du peuple et mena jusqu’u bout cette première guerre nationale.
Lorsque la Compagnie anglaise des Indes orientales décide de s’emparer d’Awadh, Etat prospère du nord de l’Inde, en 1856, le roi, la Rajmata, sa mère, et une partie de sa cour décident d’aller en Angleterre plaider leur cause auprès de la reine Victoria. Sans monarque, le royaume se retrouve livré au pouvoir du résident anglais.
Enfermée dans le Harem depuis de nombreuses années, Hazrat s’ennuie. A l’époque, la purda impose la réclusion des femmes et une stricte séparation entre les sexes. Le roi a de nombreuses épouses qu’il délaisse une fois son caprice satisfait. Elle est encore jeune, et excepté son amour de la poésie, et son habileté à versifier, dans le « Zenana », il n’y a rien d’autre à faire que déjouer la malveillance et la jalousie des autres concubines du roi. La vie émolliente de la cour, l’indolence et le désœuvrement ne lui permettent pas d’exprimer sa personnalité. Le Zénana se révèle vite être ce qu’il est, une prison, « où s’étiolent les plus belles femmes du royaume ». Les femmes passent leur vie à attendre et finissent « enterrées vivantes ».
Son parcours est une réussite : orpheline, vendue par ses tuteurs comme courtisane, elle bénéficie d’une éducation poussée. En effet, les courtisanes ne sont pas des simples prostituées mais ont un statut très élevé. « En général, elles ont un riche protecteur et reçoivent chaque soir dans leur salon des aristocrates et des artistes. Tout en buvant et se restaurant de mets choisis, on écoute de la musique, récite des poèmes et converse jusqu’aux petites heures de l’aube »
Enfant, son père lui a laissé une grande liberté en pensant qu’elle aurait bien le temps de « subir sa vie de femme », et cette expérience lui a laissé le goût de la liberté.
D’autres personnages de « Guerrières » émaillent ce livre : Lakshmi Baï dont le père a fait une cavalière hors pair, rompue au maniement des armes et d’autres personnages historiques dont l’auteure nous rappelle l’histoire. Ainsi Razia Sultane, que son père en 1236, désigna pour lui succéder sur le trône de Delhi, ou au XVIIe siècle Nur Jehan, épouse de l’empereur Jahangir qui dirigea l’empire Moghol pendant que son mari s’adonnait à la poésie et la boisson ou encore les souveraines de Bhopal, l’une des plus grandes principautés musulmanes des Indes
Musulmane, elle s’élève contre le détournement et la méconnaissance des textes sacrés, et rappelle que « Le prophète a au contraire, donné aux femmes des droits qu’aucune chrétienne, juive ou hindoue n’avait à l’époque et n’obtiendrait avant des siècles : le droit à l’héritage, la libre disposition de ses biens, le droit de faire des affaires… », que nulle part dans le Coran, il n’est demandé de cacher son visage, ni même ses cheveux. » Elle cite ces passages : « Dis aux croyantes de baisser le regard, d’être pudiques, de ne monter que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leur voile sur leur poitrine »Sourate 24, verset 31, et « Dis à tes épouses et à tes filles, et aux femmes des croyants, de se revêtir de leur mante ».Sourate 33, verset 59.
English: Begum Hazrat Mahal, also known as Begum of Awadh, was the wife of Nawab Wajid Ali Shah (Photo credit: Wikipedia)
Hazrat, par la seule force de sa personnalité, une vive intelligence, et une détermination sans faille, va savoir profiter de la guerre pour conquérir sa liberté. De tout temps on a interdit aux femmes la guerre, et les quelques personnages de femmes qui ont réussi à échapper à ce tabou sont encore et toujours des exceptions. Elles ont osé aller contre la tradition. En Inde au XIXe siècle, en dehors du Harem, une femme mariée « est moins qu’une prostituée qui, elle, a la liberté de refuser sa couche. Une femme mariée, si elle n’a pas de fortune personnelle, est totalement dépendante du bon vouloir et des humeurs de son époux. »
Cette begum courageuse exploitera ses qualités viriles, exprimera sa force, et conduira même ses hommes à la bataille, preuve s’il en est que ces qualités ne sont pas l’apanage des hommes.
C’est le livre de Moïra Sauvage ( Guerrières), qui par ricochet, m’a intéressée à ce récit qui sinon m’aurait peut-être un peu ennuyée. Presque 500 pages de récits de batailles, de stratégies militaires, de descriptions de milliers de morts, d’atrocités commises, c’en était assez pour moi ! Heureusement il y a une belle et malheureuse histoire d’amour qui soutient le récit !
Attention un sexe peut en cacher un autre ! Les femmes, le sexe faible ?
Il faut croire que c’est une attitude historiquement très bien ancrée depuis Aristote ! La femmes est douce par nature mais aussi faible, menteuse, bavarde et j’en passe.
Or, aujourd’hui, il semblerait que ces clichés aient fait leur temps car nous assistons à un changement de grande ampleur : les femmes n’hésitent plus à exercer des professions dites« viriles » et sont de plus en plus nombreuses à intégrer l’armée, la police, la guerillera et à pratiquer des sports de combat qui requièrent une certaine force physique et mentale. Elles n’ont plus peur de leur agressivité et n’hésitent plus à s’en servir pour parvenir à la maîtrise de soi.
Moïra Sauvage dynamite dans cet essai un certains nombres d’idées reçues sur la passivité et la douceur féminine et nous invite à poser un nouveau regard sur le masculin et le féminin. La personnalité des femmes s’exprime tout autant que celle des hommes au travers de la violence ou de l’agressivité ; elles déploient leur force dans le quotidien pour soutenir leur famille et accomplir les différentes tâches domestiques ou subliment leur agressivité en pulsion positive pour combattre l’injustice, réaliser leurs passions ou transformer la société.
L’auteure pose les bases d’une réflexion théorique et convoque les sciences humaines, sociales et expérimentales pour étayer son propos. Elle le fait avec intelligence et clarté et son argumentation est particulièrement fluide. Bien sûr, il y a quelques postulats de base qu’elle se charge de démontrer : entre autres, l’égalité des hommes et des femmes et la construction sociale du genre. Entre les hommes et les femmes, il n’y a pas de différence de nature mais bien un apprentissage des rôles sociaux qui diffère selon le sexe biologique de l’individu. Aux uns, on permet l’agressivité qui est intériorisée comme une composante de leur personnalité, aux autres on l’interdit et elle doit être refoulée.
L’interdiction faite aux femmes de prendre les armes et de participer aux guerres était une façon de leur refuser le pouvoir : « Pour que des femmes soient dominées, il était essentiel qu’elles soient désarmées, c’est pour ça que le monopole de tuer a toujours été masculin » explique Christine Bard, historienne et féministe. Le système patriarcal sur lequel repose nos sociétés est une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes. Le contrôle de la filiation est une de ses composantes les plus essentielles.
L’accès des femmes aujourd’hui à un usage de la violence institutionnalisé oblige à repenser les rôles de chacun et brouille les repères identitaires dans une société où la division sexuelle des tâches a été au fondement de l’organisation sociale.
A la question : « Les femmes sont-elles moins violentes que les hommes ? », l’auteure répond que la violence féminine est différente parce qu’elle s’est surtout exprimée dans le privé et la sphère domestique où elles ont été longtemps cantonnées. L’usage de la violence physique étant interdit, elles s’exprimaient davantage par la parole et la violence s’exprimait verbalement. En proie à des conflits psychiques insolubles, elles retournaient aussi parfois la violence contre elles-mêmes et se donnaient la mort, quand elles ne mouraient pas à petit feu, consumées par un désespoir d’autant plus grand qu’il devait être tu.
Mais au fond, c’est plutôt une bonne nouvellepour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Les hommes ne sont pas par nature des êtres violents et destructeurs et les femmes des victimes passives et désarmées. Tout est question d’éducation. La violence est une force physique ou psychologique pour contraindre et dominer, voire pour causer la mort et elle est présente en chacun de nous. Elle n’est pas non plus la fatalité d’un sexe masculin gorgé de testostérone et incapable de maîtriser ses pulsions. On peut apprendre à canaliser sa force et à sublimer ses pulsions agressives. C’est l’éducation et la culture qui nous donnent les moyens de le faire.
Si autant de femmes meurent aujourd’hui sous les coups de leurs compagnons, la faute en est due peut-être à une éducation où pour être viril il faut être violent, ne pas pleurer et taire ses émotions.
« Ce sont les apprentissages de chacun de son rôle défini par la société qui vont « modeler » son cerveau », affirment aujourd’hui les neurobiologistes.
Quant aux femmes, elles ne sont pas toujours ou seulement des victimes, ce sont aussi des guerrières. Elles sont présentes dans l’histoire et ont montré leur détermination à changer leur vie, à refuser un avenir tout tracé en trouvant la force d’aller contre la tradition. Combattantes sans armes, souvent plus occupées peut-être, par la force des choses, à préserver leur famille et la vie de leurs enfants, elles se révèlent d’un courage extraordinaire, d’une endurance et une persévérance sans faille. Et cela aussi c’est une bonne nouvelle.
Et que cette bonne nouvelle soit portée par Moïra Sauvage est un atout supplémentaire tant cette femme recèle d’énergie, de bienveillance et d’intelligence. (lire l’entrevue réalisée avec elle dans quelques jours)
Dans un essai clair et bien argumenté, tout au long de rencontres passionnantes avec des femmes du monde entier, que ce soient Talisma Nasreen, écrivaine née dans une petite ville du Bangladesh ou les femmes rwandaises après le génocide, avec lesquelles s’est entretenue Moïra Sauvage, l’auteure réussit ce tour de force de présenter un travail rigoureux, mais vivant, et un reportage passionnant aux quatre coins du monde. A lire absolument !
Radclyffe Hall, née Marguerite Radclyffe-Hall le 12 août 1880 à Bournemouth et morte le 7 octobre 1943, est une poétesse et romancière britannique, auteur de huit romans, dont le roman lesbien Le Puits de solitude.
Elle publia en 1928 son romanLe Puits de solitude qui provoqua le scandale. Traduit en français, il fut interdit en Grande Bretagne après une violente campagne de presse car jugé obscène bien qu’il ne contienne aucune description sexuelle et malgré le soutien deVirginia Woolf, Forster et Vita Sackville-West. Il connut le succès aux Etats-Unis où il fut publié de son vivant.C’est seulement après sa mort qu’il est publié en Grande-Bretagne.En 1924, 1925 et 1926, elle publie quatre romans : ‘The Unlit Lamp’,The forge’, ‘A Saturday Life’ et ‘Adam’s Breed’. Les critiques sont enthousiastes.
Pour ‘Adam’s Breed’, Hall reçoit le Prix Femina Vie Heureuse et le James
Tait Black Memorial Prize. Elle fut une figure controversée dans les milieux lesbiens, reproduisant les rôles masculins et féminins. Toujours vêtue avec recherche, Radcliffe Hall portait des vêtements masculins et se faisait appeler John. Elle se déclarait « invertie » selon les dogmes médicaux de l’époque.
Radclyffe Hall(born Marguerite Radclyffe-Hall on 12 August 1880 – 7 October 1943) was an English poet and author, best known for the lesbian classic The Well of Loneliness.
In 1928, Hall publishedThe Well of Loneliness, the novel for which she is best known. Although it contained no explicit sex scenes it was judged by the British courts to be obscene. and there was a campaign by the press to get the book banned. All copies of the novel were destroyed. The United States allowed its publication after a long court battle.
Née en 1975 de parents uruguayens, Carolina de Robertis a passé sa jeunesse en Angleterre, puis en Suisse avant de s’installer aux Etats-Unis. La montagne invisible est son premier roman. Son deuxième roman, Perla, n’est pas encore traduit en français.
Guérisseuse, poète ou guerillera, trois générations de femmes uruguayennes tissent la trame de ce récit magistral, fresque époustouflante de près d’un siècle d’histoire de ce petit pays méconnu qu’est l’Uruguay. Trois femmes puissantes, à la voix singulière, marchant au-dessus de l’abîme, volontaires et passionnées, dans un pays en proie à la dictature.
Pajarita tient de ses ancêtres indiennes, le savoir des plantes médicinales et son talent de guérisseuse,Eva rêve d’écrire des poèmes et Salomé, révoltée, a l’âme d’une guerillera. De mère en fille, court un fil, parfois tendu à se rompre, mais dont la force tissée d’amour permet à chacune d’affronter les cruautés de l’existence. Car le sort est cruel envers ces femmes, d’une violence inouïe, et les hommes d’une brutalité sans nom: viols, coups, abandon, sévérité absurde du père, rien ne leur est épargné. A la violence masculine, vient faire écho la violence politique : la dictature n’hésite pas à employer la torture pour briser ses opposants. La patience têtue des femmes, le courage qu’elles puisent dans l’amour de leurs enfants, l’enracinement dans leur foyer, font d’elles les seuls mâts dans la tempête. Elles résistent, elles ploient mais ne se brisent pas.
Ce sont des femmes actives, qui prennent leur destin en main, qui n’attendent pas le retour du guerrier. Les combattantes du quotidien, ce sont elles, qui doivent lutter pour assurer la subsistance des leurs. Même les mots des femmes ont leur poids, les mots sont des armes.
La famille est comme un métier à tisser, dont l’entrecroisement des fils, assurent la solidité : comme si chacun pouvait être fixé dans son tissage, « son étoffe formant un tout, tendre et gai, une étoffe qu’aucune paire de ciseaux ne pourrait détruire » , dans laquelle on est pris et tenu tous ensemble, dans un réconfort quotidien. Les hommes s’en vont, reviennent, frappent, ou se mettent en colère mais ils ne peuvent rien au fond, contre la volonté féroce des mères. Car ce récit est empreint d’une grande sauvagerie qu’il abandonne parfois dans des moments de complicité certaine, au fil de générations qui voient les hommes grandir et devenir enfin des compagnons.
J’ai adoré ce roman qui a été un vrai coup de cœur malgré quelques inévitables longueurs. La langue est porté par un souffle si poétique et si puissant, que la force de l’écriture parvient à vous embraser, vous secouer jusqu’aux tréfonds de vous-même. Le récit entremêle ses fils à votre propre sensibilité, et l’on se met à vibrer, à souffrir , le souffle coupé dans la violence de l’émotion. L’écriture est brûlante parfois, faire de déchirures ; d’obscurité profonde et de silence. On en ressort comme après un long voyage: plus riche et plus profond.
Anne Serre – Les débutants Mercure de France, 2011
Le schéma classique du roman d’amour repose la plupart du temps sur le schéma du manque que l’amour vient combler.
D’ailleurs il n’y a qu’à interroger le mythe, Dans le dialoque (Le Banquet), Aristophane raconte en effet que l’être humain primitif (ni mâle, ni femelle) «avait la forme d’une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond (…) Chacun avait deux sexes… ». Zeus, pour punir l’orgueil de cet être primitif le coupa en deux. Depuis ce temps, chaque être humain est à la recherche de sa moitié perdue. Aimer c’est combler un manque originel, une incomplétude première.
Dans ses avatars les plus populaires, on retrouve la rencontre, la confrontation polémique, la séduction, la révélation de l’amour, le mariage.(Juliette Bettinoti).
Les romans Harlequin sont souvent construits à partir de ces invariants.
Le roman d’amour qui n’est pas qu’une simple romance, complexifie le schéma de base. Et c’est ce que fait à merveille Anne Serre.
Alors bien sûr, il y a la rencontre, à quarante-trois ans, Anne Lore rencontre Thomas, et c’est le coup de foudre. Il suffirait qu’elle quitte son compagnon qu’elle n’aime plus, la relation étant définitivement usée par le quotidien et l’habitude ! Que nenni. Anne Lore aime son compagnon, ils forment d’ailleurs un couple uni et elle est heureuse.
« Leur vie était heureuse et ne s’était jamais heurtée au poids de la routine ni de l’ennui, ils faisaient toujours l’amour et avec beaucoup de fougue, voyageaient parfois, se chamaillaient rarement, il était architecte, elle écrivait pour des magazines d’art, elle avait en lui une confiance d’enfant, il la considérait comme une merveille ».
L’auteure renoue avec le thème du trio amoureux, une femme aime deux hommes, et se retrouve confrontée au problème du choix. Le dilemme est souvent au cœur du roman d’amour, et le problème de l’élection. L’aspect tragique de cette histoire, est la gratuité de cette passion, qui survient alors qu’Anna est une femme équilibrée et heureuse.
« Elle les aurait voulu tous les deux car c’était comme s’ils se partageaient les heures en elle : à l’un le jour et le soleil, à l’autre la nuit et le sommeil. »
On est toujours des débutants en matière d’amour, nous disent Guillaume, Thomas et Anna, il peut vous tomber dessus quand vous vous y attendez le moins, à n’importe quel âge.
« J’avais fait une croix sur l’amour, je t’assure, vraiment je n’avais plus envie d’amour. Je m’imaginais une vie tranquille faite d’amitiés, de sérénité, d’une sorte de tristesse que j’avais fini par aimer bien », avoue Thomas.
Ce livre est le récit d’une passion au jour le jour, une archéologie du désir, et l’analyse minutieuse du sentiment amoureux. On se laisse à son tour emporter par la passion d’Anna.
Le prix Fémina, prix littéraire français a été décerné pour la première fois en 1905 et attribué rétroactivement en 1904 par 22 collaboratrices du journal « La vie heureuse » et en lien avec le magazine Femina sous la direction de la poétesse Anna de Noailles afin de constituer une alternative au prix Goncourt qui consacrait uniquement des hommes.D’ailleurs c’est en partie pour réparer une injustice faite à Myriam Harry qui n’avait pas obtenu le prix Goncourt pour son roman « La conquête de Jerusalem » que le fémina a été créé. Le jury est exclusivement féminin et décerné chaque année le premier mercredi de novembre à l’hôtel de Crillon à Paris. Il récompense une œuvre écrite en français. Ce prix s’est appelé pris Vie heureuse jusqu’en 1920 et ses membres passeront de 20 à 12.
Les actuels membres du jury sont : Paule Constant, Camille Laurens, Diane de Margerie, Solange Fasquelle, Viviane Forrester, Claire Gallois, Benoîte Groult, Paula Jacques , Christine Jordis, Mona Ozouf, Danièle Sallenave, Chantal Thomas.
1904 : Myriam Harry pour La conquête de Jerusalem
1907: Colette Yver pour Princesses de science
1910: Marguerite Audoux pour Marie Claire
1913: Camille Marbo pour La statue voilée
Prix non décerné en 1914, 1915 et 1916
1923: Jeanne Galzy – Les allongés
1927: Marie Le Franc pour Grand-Louis l’innocent
1928: Dominique Dunois pour Georgette Garou
1933 : Geneviève Fauconnier pour Claude
1935: Claude Silve pour Bénédiction
1936 : Louise Hervieu pour Sangs
1937: Raymonde Vincent pour Campagne
Prix non décerné en 1940, 1941, 1942 et 1943.
1945: Anne-Marie Monnet pour Le chemin du soleil
1947 : Gabrielle Roy pour Bonheur d’occasion
1949 : Maria le Hardouin pour La dame de coeur
1951: Anne de Tourville pour Jabadao
1952 : Dominique Rolin pour Le souffle
1953 : Zoé Oldenbourg pour La pierre angulaire
1958: Françoise Mallet-Joris – L’empire Céleste
1960: Louise Bellocq – La porte retombée
1966: Irène Monesi -Nature morte devant la fenêtre
1967– Claire Etcherelli – Elise ou la vraie vie Geneviève Fauconnier
1968: Marguerite Yourcenar – L’œuvre au noir
1976– Marie-Louise Haumont pour Le trajet
1980: Jocelyne François pour Joue-nous Espaňa
1981 : Catherine Hermary-Vieille pour Le Grand Vizir de la nuit
1982 : Anne Hébert pour Les fous de Bassan
1983: Florence Delay pour Riche et légère
1989– Sylvie Germain pour Jours de colère
Geneviève Fauconnier 1990– Pierrette Fleutiaux pour Nous sommes éternels
1991– Paula Jacques pour Deborah et les anges dissipés
1992–Anne-Marie Garat pour Aden
1996: Geneviève Brisac pour week-end de chasse à la mère
1999 : Maryline Desbiolles pour Anchise
2000 –Camille Laurens pour Dans ces bras-là
2001– Marie N’Diaye pour Rosie Carpe
2002– Chantal Thomas pour Les adieux à la reine
2006: Nancy Huston pour Lignes de Faille
2009: Gwenaëlle Aubry pour Personne
Marie Le Franc
Un tiers à peu près des auteurs primés par ce prix sont des femmes.
Je crois que cette chose mystérieuse qui fait de l’un des membres d’une famille un écrivain, alors que les autres ne le sont pas, tient au fait qu’un écrivain est un écrivain avant même d’être capable de parler. L’histoire d’amour et le combat avec les mots viennent plus tard. Il faut ensuite être capable de se retirer en soi-même. Tous les auteurs que j’aime ont dû faire retraite en eux-mêmes. Ceux qui n’en sont pas capables peuvent certes écrire un bon livre, mais ils n’en écriront pas d’autres, car ils se laisseront tenter par le monde.
Je crois profondément que, pour écrire, il faut être perturbé. Sinon, pourquoi voudrait-on écrire ? Ce n’est pas une occupation naturelle, c’est une occupation obsessionnelle, névrotique, et surtout solitaire. Je crois que les écrivains sont plus perturbés que les peintres par exemple, car leur travail est uniquement mental alors que celui des peintres contient au moins une part physique. Je suis convaincue qu’écrire correspond à une tentative, à un besoin de créer un monde dont vous savez qu’il n’existe pas. Je crois que l’écrivain essaie toujours d’écrire quelque chose qu’il est à peine capable d’écrire, ou peut-être incapable d’écrire. Même quand vous tenez les mots les plus brillants, il reste toujours un obstacle infranchissable pour arriver à la perfection. Et cela rend impossible toute existence heureuse. Je pense toutefois que les écrivains expérimentent des moments d’extra-lucidité. Ces moments où vous essayez de faire quelque chose, vous y arrivez presque mais pas tout à fait, et soudain ça y est : vous avez obtenu ce que vous ne croyiez pas pouvoir obtenir, et cela est extraordinaire.
propos recueillis par Alexis Liebaert. L’intégralité de l’interview a été publiée dans le numéro 501 duMagazine Littéraireen octobre 2010.
Edna O’Brien est née dans un petit village catholique en Irlande. Elle grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogie. Ses premiers livres publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Après Crépuscule irlandais, son recueil de nouvelles Saints et pécheurs, a paru aux éditions Sabine Wiespieser.
.Dans un hôpital de Dublin, Dilly attend le verdict mais elle sait depuis longtemps qu’elle est gravement malade. Sa fille Eleonora, écrivain, femme libre à la vie tumultueuse et brillante lui manque cruellement. Malgré l’affection qui les lie, un mur d’incompréhension s’est élevé au fil des années. Dilly, fervente catholique, admet difficilement les mœurs de sa fille qu’elle juge dissolues, et les livres de celle-ci sont mal accueillis dans ce coin d’Irlande. Leur ton est trop impertinent, et trop libre.
« Mais sa fille, comme elle dit, prise au piège d’une vie de vice là-bas en Angleterre, avec ses fils en bas âge dans une école de Quakers, à propos de laquelle Dilly n’avait pas été consultée, et ses livres qui ont scandalisé le pays… »
Eleonora a fui l’Irlande qui enferme les femmes dans des rôles d’épouse et de mère qui ne lui conviennent pas et dans lesquels elle étouffe. C’est dans les livres qu’elle est née à la liberté et à la vie. En compagnie du doyen Swift, écrivain et pamphlétaire anglo-irlandais, de Stella, d’Esther, des journaux de Dorothy Wordsworth et de Christina Rossetti, poétesse anglaise.
« C’était quoi le pire, ça ou Emma Bovary, avec un mari, deux amants clandestins, et pour finir juste cette poignée de poudre blanche volée chez l’apothicaire pour s’empoisonner ? »
Elle se met à écrire « des riens ou des presque riens . Les orties, les poules qui pondent, ou la jacasserie des oies et leur joie quand on les laisse s’égailler dans l’éteule et se gorger des restes de blé et d’orge ». Alors une autre vie s’offre à elle, libérée des carcans de la tradition et des préjugés.
Ce roman brillant et difficile est largement autobiographique puisque l’héroïne, Eleonora est en fait Edna O’Brien elle-même. Tout y est, la fuite hors d’Irlande, la rencontre avec la littérature, l’écriture comme révélation et comme destin.
L’écriture est extrêmement travaillée et parfaitement maîtrisée. Les accents en sont parfois bouleversants : ode à la mère, déchirement de l’exil, solitude de l’écrivain, ce roman est profond et émouvant et cette auteure à suivre absolument.
Le Premier amour de Véronique Olmi Le livre de poche Editions Grasset&Fasquelle 2009
Une femme quitte son mari sur un coup de tête le jour de leur anniversaire de mariage. Sur le papier journal qui enveloppait une bouteille de vin qu’elle était descendue à la cave pour fêter l’occasion, une petite annonce attire son attention rédigée par un homme qui fut son premier amour…
C’est l’occasion pour la narratrice de replonger au cœur de son adolescence, de réfléchir aux relations avec ses parents, à leur vie conjugale si morne et triste, à ses relations avec ses propres enfants. Cette relation ambivalente, « Cet amour fou que l’on a pour ses enfants et puis soudain ce besoin viscéral d’être détaché d’eux », mais dont la force vient d’un attachement irrationnel. Ce moment où l’on devient mère et où soudain la perspective change, « J’ai détesté ma mère jusqu’au jour où j’ai donné naissance à mon premier enfant », avoue-t-elle.
Le premier amour est la relation fondatrice pour toute une vie amoureuse qui y prendra sa source et sa vitalité. Passé et présent à la fois, fantasmé comme tout retour vers l’origine, il permet à la narratrice de faire le bilan de sa vie passée. Notre premier amour est le mythe fondateur autour duquel nous organisons nos émois amoureux, et permet de poser encore et toujours la question : « Qu’est-ce qu’aimer ? ». Hors du temps, cette première expérience n’a pas eu à pâtir des méfaits de la conjugalité, elle est comme nimbée de l’aura de l’amour absolu.
Peut-on aimer à nouveau son premier amour ? Le temps passé loin de l’autre ne nous en a-t-il pas irrémédiablement détourné ? Telle est la question au fond de ce livre pas désagréable mais qui aura été loin de m’enthousiasmer.
Angela Huth – Invitation à la vie conjugale – Gallimard (mars 2000) – Collection folio
A travers l’histoire de plusieurs couples, Angela Huth décline l’amour conjugal aux prises avec le quotidien.
Frances Farthingoe est un tantinet superficielle, pense son mari passionné par les blaireaux, et qui préfère passer la nuit à les observer plutôt que de s’occuper de son épouse. Délaissée par son mari et sans réel projet, elle se morfond dans sa luxueuse demeure. Attachée à la vie mondaine, elle décide d’organiser une fête somptueuse dans son manoir d’Oxford et y convie ses amis les plus proches : Rachel et Thomas Arkwright, étrangers l’un à l’autre, Mary et Bill Lutchins, couple qui a su traverser les années sans dommage, Martin et Ursula Knox, heureux et amoureux, Ralph, célibataire endurci qui se consume pour un amour impossible, Rosie, la mère de Ralph, artiste peintre, femme libre, célibataire, et qui ne dédaigne pas les aventures.
« Balzac a posé une très bonne question : Un homme peut-il éternellement désirer sa femme ? – Et qu’a t-il répondu ? ».
Chaque couple de cette histoire répond à sa manière : il n’y a pas de recette universelle qui garderait contre l’usure du quotidien et la disparition du désir. Une multitude d’embûches, et d’épreuves de toutes sortes menacent l’équilibre des couples : tout d’abord le démon de l’habitude qui « dévore tout. » mais aussi l’aptitude de chacun à vivre les compromis sans renier sa personnalité. Regarder dans la même direction, élaborer des projets communs, savoir se créer et se recréer sans cesse, être intéressant pour soi et pour l’autre, autant d’exigences que seuls quelques élus pourront satisfaire. Nos amours nous ressemblent, ils sont diablement imparfaits, parfois un peu lâches, et souvent sans imagination. La vie est faite de répétitions, de rituels, d’une matérialité terne car nous sommes condamnés à gagner notre vie ou pour les plus oisifs à trouver comment alimenter les journées.
« Dans le mariage, les marées changeantes sont plus saines que les eaux dormantes. Elle s’était donc résignée aux rencontres, séparations, rencontres, séparations, à cette invariable bascule. C’était sa façon de traiter le gouffre qui sépare toutes les âmes humaines. »
Certains d’entre nous d’ailleurs n’essaient même plus, l’amour heureux est une véritable épreuve de marathon, mieux vaut se résigner à sa disparition en espérant qu’il jette ses derniers feux avec au moins un peu de panache. Rester seul, préserver sa liberté, vagabonder de corps en corps, est le choix de certains, mais la solitude est parfois terrible à supporter. Pour d’autres, même « Un amour non partagé a […] un terrible pouvoir. Parfois, ils ne veulent même pas s’en libérer. »
« Il n’y a pas d’amour heureux… » écrivait Louis Aragon ; Balzac remarque que « L’amour n’est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cœur sans le flétrir. »
Un homme peut-il éternellement désirer sa femme ? A cette question, il semblerait selon l’auteur qu’il ait répondu : « – Oui. Définitivement oui. » Bill embrassa Mary sur le nez. »
Mais incontestablement, l’amour véritable se crée entre deux êtres libres. Et les femmes au foyer, en tout cas dans ce roman, ont bien du mal à trouver des satisfactions dans une relation asymétrique, condamnées à l’effrayante vacuité d’une existence dévouée aux soins du foyer.
Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix Et quand il croit serrer son bonheur il le broie Sa vie est un étrange et douloureux divorce Il n’y a pas d’amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes Qu’on avait habillés pour un autre destin A quoi peut leur servir de se lever matin Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes Il n’y a pas d’amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure Je te porte dans moi comme un oiseau blessé Et ceux-là sans savoir nous regardent passerRépétant après moi les mots que j’ai tressés Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent Il n’y a pas d’amour heureuxLe temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare Il n’y a pas d’amour heureux
Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri Et pas plus que de toi l’amour de la patrie Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs Il n’y a pas d’amour heureux Mais c’est notre amour à tous les deux
Valentine Goby – Des corps en silence – Editions Gallimard 2010 – Folio n° 5281
Ce roman offre le récit de deux femmes, à des années de distance, dont l’un est le contrepoint de l’autre puisque ces deux narrations offrent une version différente de la fin d’un amour. Claire se laisse emporter par « la lente érosion de l’amour » tandis qu’Henriette lutte sauvagement pour reconquérir l’amour et le désir de son mari.
Pourquoi le désir nous quitte-t-il, quelle raison fait que le corps devient soudain silencieux et indifférent, peut-on s’en arranger ? La réponse est claire, on ne peut se satisfaire d’un amour sans désir, qu’on en accepte la fin ou qu’on la refuse. L’amour ne peut être platonique, il se tisse de la jouissance des corps et s’alimente du plaisir donné et reçu. Pourtant le désir est tragique car il est condamné à mourir, voué à s’éteindre dans la « fadeur » et le « rien ». Comment le conserver alors, le faire durer ? Est-ce à la manière d’Henriette, qui est « prête à faire sa fille des rues, sa prostituée, sa courtisane » ou faut-il, comme Claire, en accepter la fin inéluctable, sans révolte, car « l’amour comme la peau, comme les plantes, comme les utopies, comme les chiens, promis au pourrissement, crevés au bout du compte. » ? Serions-nous condamnés à l’errance de corps en corps, à la quête éperdue et toujours recommencée de l’embrasement des sens, de cet émerveillement de la peau d’un ou d’une autre, ce miracle de l’attente ? Le désir creuse le manque, attise la souffrance autant qu’il promet la jouissance. Comment s’en passer ?
Autant de questions dans ce roman assez pessimiste ou suffisamment lucide selon le point de vue que l’on adopte, qui ne fait pas de différence entre le désir masculin et féminin en ce que tous deux sont voués à une disparition plus ou moins lente. Désir asymétrique, car il ne disparaît pas au même moment chez les deux amants, infiniment problématique et source de désordre pour les grandes institutions que sont le mariage et la famille. Car c’est bien cette nouveauté au XXe siècle qui pose problème. La famille devient infiniment fragile et lieu de tous les conflits. Comment bâtir une union solide sur le désir infiniment volatile ? Peut-il se régénérer ou s’alimenter à d’autres sources ? Telles sont les ouvertures possibles de ce roman, que chacun peut creuser seul …
En ce qui me concerne, des philosophes m’ont beaucoup intéressée, notamment Emmanuel Levinas ou Vladimir Jankélévitch. Il peut exister une éducation du désir selon ce qu’il pointe, ou la source à laquelle il s’alimente. Le désir, s’il vise l’inconnaissable de l’autre, peut n’être jamais rassasié et se renouveler sans cesse ; il est alors inépuisable. Dis-moi comment tu désires et je te dirai qui tu es ! Il y a une grande différence entre le désir qui n’est qu’un simple appétit sexuel et qui se satisfait de la matérialité des corps et un désir qui est approche toujours différée du mystère de l’autre. L’amour, en fin de compte. Quant à la sexualité, l’Occident judéo-chrétien, occupé à scinder l’âme et le corps, a négligé son éducation possible quand l’Orient en a fait un art.
D’autres voies sont possibles peut-être pour éviter ou repousser le plus longtemps possible la « glaciation » inévitable des corps. Vaste débat…
Helene Hanff – 84, Charing
Cross Road – Traduit de l’anglais par Marie-Anne Kisch, Editions Autrement 2001
Ce
livre raconte
l’histoire d’une correspondance entre Helen Hanff, une américaine désargentée, à la recherche de vieux livres de littérature anglaiseet Frank Doel bouquiniste de la librairie Marks&Co sise au 84 Charing Cross à Londres pendant vingt ans. Au fil du temps, cette correspondance commerciale a pris un tour plus intime et amical, en dépit de la distance entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Une sortede fidélité de part et d’autre qui en fit une relation tout à fait particulière.
Helene Hanff écrivit des scenarii pour la télévision américaine et de nombreux livres pour enfants.
La publication de ces lettres lui assura la notoriété et le succès à
plus de cinquante ans. L’engouement que ce livre suscita peut poser question car il manque d’évidentes qualités littéraires et pour le fond, cette correspondance commerciale, manque parfois de chaleur sinon d’intérêt. Il faut être très au fait de la littérature
classique anglaise pour en comprendre les multiples références du XVI au XXe siècle. Qui connaît ici John Donne ou Charles Lamb ?
Il devint cependant une success story à l’américaine et il faut peut-être en chercher les raisons dans le mystère même de cette correspondance, la fidélité d’Helene Hanff à une librairie outre-Atlantique alors qu’elle aurait pu trouver certains des ouvrages qu’elle cherchait dans des librairies américaines, les petits cadeaux qu’elle envoie à certaines occasions, son évidente solitude et les moment difficiles qu’elle traverse. Quant à Frank Doel, même s’il témoigne une certaine réserve à l’égard de sa correspondante, il met un réel empressement à satisfaire à ses demandes ou commandes, il reconnaît en elle une connaisseuse et on peut imaginer qu’il est touché par cette cliente s iparticulière
Ceci est mon interprétation personnelle bien sûr, mais j’y crois mordicus.
Pourquoi lire ces lettres sinon ? J’y ai vu une sorte d’appel, la rencontre de deux immenses solitudes et c’est ce qui m’a
touchée. Et qui vous touchera peut-être aussi.