Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

La cattiva – Lise Charles / l’amour et l’ennui

 lise charles la cattiva

Marianne Renoir, rencontre à quinze ans Pierre Pansart descendant du pape Sixte Quint et de la grande famille des Peretti, dont Stendhal a raconté quelque part les aventures. Flattée peut-être par les attentions de ce jeune érudit , il connaît le grec et le latin, l’italien aussi, car il passe tous ses étés dans la villa de ses aïeux, près de Ferrare, Marianne succombe …

Six ans plus tard, Marianne et Pierre se retrouvent dans la villa de Camporiano. Les soubresauts d’un amour finissant nous sont contés ici par la plume alerte de Lise Charles qui possède un talent certain à décrire les mouvements intérieurs de son héroïne, partagée entre un reste d’amour, la haine, et le dégoût.

Marianne s’ennuie avec Pierre mais elle n’ose pas le quitter, les atermoiements du cœur sont la matière de ce récit. Elle aurait voulu « qu’il fût tout bon ou tout mauvais », pense parfois qu’elle « s’effondrerait » s’il n’était pas là mais au fond, ne le supporte plus. Pourquoi aime-t-on, pourquoi n’aime-t-on plus ? Que voit-on de celui que l’on croit aimer ? L’amour est-il la prescience de la valeur d’un être, comme le dit Ortega y Gasset, ou au mieux, un aveuglement salutaire ?

Elle éprouve pour lui désormais « un mépris calme, un dégoût intérieur » et se plaît à imaginer cent fois les détails d’une possible rupture. L’instant d’après une « félicité tournoyante » s’empare d’elle et la ferait presque pleurer de bonheur.

Méchante, elle ne l’aime plus et se plaît à l’humilier, captive, elle ne peut se défaire de cette relation. Elle voudrait aimer pourtant et se heurte à sa propre impuissance, « de quels dévouements, de quels élancements n’aurait-elle pas été capable » ? Car c’est terrible, n’est-ce pas, de n’avoir personne à aimer, de se sentir prisonnière ou morte, prise au piège d’une relation qu’on ne souhaite plus, d’une liberté dont on ne sait pas user, avec ce choix à portée de main comme un vertige.

« Elle en était venue à envier les femmes des siècles passés. »

Pierre lui, n’est pas un personnage qu’on se plaît à aimer, et on se demande ce qu’est cet amour qu’il dit ressentir alors que c’est « quand elle dort, (qu’)elle a l’air d’une petite morte », que son amour est le plus fort. On sent le cuistre, mais parfois aussi un maladroit un peu rustre malgré toute sa culture, et plus rarement un homme touchant .

Au terme de cet été peut-être, le dénouement aura-t-il lieu?

« Je voulais montrer une situation où l’on s’ennuie un peu, avec la déliquescence. L’amour comme une bonace, tel que l’écrit La Rochefoucauld, mais aussi l’amour comme Stendhal. À la fois l’ennui, l’exaltation, le dégoût, et, en même temps, que ça aille vite. » confie-t-elle au journaliste Pierre Lançon de Libération, qui a fait une très belle critique de ce roman.

Le problème c’est que nous lecteurs, nous ennuyons avec elle. C’est brillant, c’est vrai, magnifiquement écrit, truffé de références, ( d’ailleurs Lise Charles est brillante, En 2004, élève du lycée Henri-IV, elle a obtenu les premiers prix aux concours généraux de français, d’allemand, de grec ; l’année suivante, un second prix de philosophie. Et est aussi douée en mathématiques, prépare un doctorat ), mais peut-être est-ce trop, trop réussi, trop bien écrit, au détriment de l’émotion. Je suis restée en dehors de ce récit bien maîtrisé, de cette langue trop bien soignée. Je n’ai rien ressenti pour ces personnages, j’ai admiré le style, l’écriture, la construction ; mes élans sont restés purement intellectuels. Vous me direz, c’est déjà ça.

C’est vrai, mais pourquoi lit-on, si ce n’est pour être emporté au-delà de soi ?

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Ce livre est le dernier de la sélection que je lis pour les ouvrages qui ont passé le second tour. Les résultats auront lieu certainement la semaine prochaine et c’est celui que j’ai le moins aimé.

Un héros – Félicité Herzog

herzogune-648608-jpg_447673Félicité Herzog publie « Un héros » chez Grasset. © Jérôme Bonnet/Grasset

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Félicité Herzog retrace un pan de son histoire familiale à travers deux figures masculines, celle de son père Maurice Herzog, vainqueur de L’Annapurna, et Laurent, son frère dont la psychose fut diagnostiquée tardivement et qui dut livrer un combat terrible contre sa maladie.

En contrepoint, la figure de la mère, femme libérée et peu disponible pour ses enfants, paradoxalement adepte de Françoise Dolto dont la fragilité ne pourra servir de barrage à la folie du frère.

«  La Femme entrait enfin dans l’Histoire. Elle pouvait enfin ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari et gagner autant que l’Homme pour son labeur. »

Quel fut véritablement le véritable héros ?

 D’une famille d’éditorialisteset de mémorialistes, Félicité Herzog prend à « contre-plume » la tradition familiale. « J’ai choisi le roman qui dit la vérité » dit-elle, « alors que les mémorialistes réécrivent l’histoire ».

Elle raconte une entrevue avec son oncle qui évoque la biographie de la comtesse Greffulhe, vie d’une parente, écrite par une autre parente. Alors qu’elle s’insurge contre ce modèle de femme et explique qu’elle veut être indépendante financièrement, être libre et ne pas être cette « femme du monde » produit de son milieu, son oncle la raille :

« Mais enfin, pauvre innocente, il est beaucoup plus important d’avoir servi de modèle à un personnage de La recherche ! » (La recherche du temps perdu de Proust)

Car voilà le drame de cette famille, qui à l’abri du mensonge, fabrique la folie ! Félicité Herzog met à jour la mécanique familiale, à travers les mythes familiaux et nationaux, le confinement du lignage (famille noble du côté de la mère descendante de la duchesse d’Uzès) qui pactisa avec la France de Vichy, férocement antisémite.

Un concours de circonstances et une alliance particulièrement pathogène entre deux familles, résultat d’un certain hasard.

Pour une fille, assignée à des rôles bien précis, ce fut l’expérience de la misogynie du père, de sa froideur, de son insensibilité, dévoreur de femmes, dont la sensualité et l’appétit génèrent assez d’ambiguïté pour la mettre mal à l’aise. Un père de « cartes postales », aimé et détesté, terriblement absent, dont l’amour lui manque cruellement. On se console difficilement d’un amour filial sans retour car il introduit un doute terrifiant : « Si je ne suis pas aimée c’est que je ne suis pas aimable. ». On ne se délivre jamais du père comme on ne se remet jamais totalement de son abandon. Premier homme, premier miroir qui donne à une fille assez d’assurance pour risquer l’amour d’un autre.

Dans ce roman, on sent la colère de Félicité Herzog, et cette terrible souffrance, ce manque abyssal du père.

Celui dont la stature de surhomme au lendemain de la guerre, a des relents de posture fasciste et dont il souffrit certainement, « retranché de son humanité », se sentant comme « Elephant man ». Son frère fut l’héritier de cette monstruosité, tenu à son tour de perpétuer le mythe, s’épuisant dans un travail que commandaient des ambitions démesurées.

Ce roman-biographie a eu un grand retentissement dans les médias à cause de la personnalité et de la notoriété du père , Maurice Herzog qui a occulté selon moi ce qui en fait l’extrême richesse : la description minutieuse d’un sentiment d’abandon, d’une solitude absolue dans l’enfance que l’auteure tenta tour à tour d’endiguer dans le travail, le sport et une vie personnelle passablement déréglée. Cette petite Félicité m’a énormément touchée, j’ai pu lire toute la gamme de ses émotions.

Le seul bémol que je mettrais est cette écriture dont l’élégance est parfois maladroite parce qu’elle relève d’une extrême maîtrise. J’aurais aimé que la colère soit moins froide.

Je remercie les éditions Grasset pour l’envoi de ce livre dans le cadre

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Le coursier de valenciennes – Clélia Anfray / Une auteure est née !

Le coursier de valenciennes

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Je ne sais comment j’ai lu ce livre… Amoureusement si je puis dire, lovée autour de la belle écriture de Clélia Anfray, suspendue au rythme de sa prose qui est comme un souffle à la fois léger et puissant. « Le coursier de valenciennes » est un de ces livres qui pour moi a été presque une expérience charnelle.

 L’histoire en est simple : Simon Abramovitch doit remettre un paquet d’un de ses camarades de camp à sa famille – un poème et une lettre. Il l’ rencontré au camp de Klein Mangersdorf où tous deux étaient détenus et Simon seul en a réchappé. Il rencontre deux femmes dont « le beau regard de ciel flamand » va faire basculer son existence.

 L’écriture de Clélia Anfray a ce talent singulier d’épouser les contours de cet homme – Simon- de marcher à son pas, à la fois lourd mais assuré. On se métamorphose, on devient cet homme brisé par la guerre mais qui n’a pas oublié tout espoir, on sent dans son corps l’écriture de l’attente et cette faim intérieure prête à tout dévorer. L’auteure sait rendre compte de « ces affaires de perception », son écriture est comme la parole Mme de Viéville pour Simon :

« […]Valenciennes, sous l’effet de la parole de Mme Viéville, avait repris des couleurs. »

Le monde prend une autre épaisseur que seuls les mots ont le pouvoir de lui donner, « Son austérité grise s’était dissipée d’un coup, d’un seul, comme par magie pour ainsi dire. »

 L’écriture a aussi ce battement de fièvre, cette légère crispation due à la douleur des personnages :

« Renée s’arrêtait parfois pour regarder la paume de sa main droite qu’elle compressait de son pouce gauche pour apaiser une vive douleur. »

 « Le style c’est l’homme », a dit Buffon. Clélia Anfray aurait pu me raconter n’importe quoi, je l’aurais suivie. La forme de sa phrase, son rythme, son épaisseur, sa douceur, ou parfois une certaine sauvagerie retenue, est la forme de sa pensée. Une forme de pulsation qui est la vie même, le sang dans nos veines, le chaos des émotions, les douleurs infimes et qui donnent une vie incandescente à ses personnages. 

 Une auteure est née…

L’auteure s’est inspirée de l’histoire de Pierre Créange qui est mort dans ces conditions, qui a réussi à écrire dans les camps et dont les poèmes ont été rapportés par la suite par un codétenu.

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«Bérénice 34-44», d’Isabelle Stibbe

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«Bérénice 34-44», d’Isabelle Stibbe, Serge Safran Éditeur, 316 p., 2012

Isabelle Stibbe, née à Paris en 1974, a été responsable des publications de la Comédie-française, puis du grand Palais. Elle est aujourd’hui secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Bérénice 34-44 est son premier roman.

Bérénice, jeune adolescente juive, veut être comédienne envers et contre tous : elle affronte la colère de ses parents, fourreurs juifs d’origine russe, et quitte la maison familiale sous la malédiction de son père. Sa passion du théâtre l’habite toute entière et son plus grand désir est d’intégrer la Comédie Française. Rien ne résiste à la force de sa vocation : arrivée première au conservatoire à l’âge de quinze ans, elle entame une fulgurante ascension sous la tutelle du grand Louis Jouvet. Au cœur du Paris de l’Occupation, Bérénice va jouer son destin.

Bérénice a la force des tragédiennes, elle joue sa vie sur scène et force le destin. Elle veut être la plus grande, quitte à défier le temps et l’Histoire, et sur scène elle est toute puissante. Folie, démesure, orgueil ? L’art peut-il être au-dessus de la vie ? Le destin de l’individu est-il une puissance supérieure qui s’accomplit en dépit des aléas de l’Histoire, ou selon le mot célèbre de Marx , « L’homme fait(-il) l’histoire qui le fait. » ?

Bérénice ne veut pas entendre le bruit des bottes, elle ne veut pas voir le danger ; elle refuse de coudre l’étoile jaune sur ses vêtements ou de déclarer qu’elle est juive. Sa volonté est implacable : rien ni personne ne semble pouvoir la faire plier.

Pourtant, toute démesure (l’hybris) peut entraîner la chute, celui qui la commet  est coupable de vouloir plus que la part qui lui est attribuée, de désirer plus que ce que la juste mesure du destin lui concède.

Bérénice refuse la loi juive, refuse le destin qu’on lui a tracé.

« Tu crois que tu auras des enfants si tu es actrice ? Quel mari normal voudrait épouser une femme qui embrasse d’autres hommes sur scène ? », s’indigne sa mère.

Isabelle Stibbe nous avertit d’emblée : elle ne racontera pas cette histoire à ses enfants, elle ne pourra pas témoigner de ce qu’elle a vécu. Bérénice est une héroïne tragique qui doit sa grandeur à sa lutte contre des forces qui la dépassent et la feront succomber. Le titre annonce la fatalité d’un destin (34-44). Elle devra sacrifier son bonheur individuel à la lutte collective. La tragédie est toujours une histoire dont on connaît la fin. L’héroïne aura-t-elle lutté en vain ?

Si le destin de Bérénice est exemplaire, et s’il nous touche autant, c’est qu’il dit quelque chose de nous tous, et de ce qui nous fait Homme : le refus de plier, de rester à sa place, d’accepter l’inacceptable. Notre part de déraison, si précieuse, qui nous conduit à créer d’autres mondes que ceux qui nous sont donnés, est également celle qui nous donne le courage de suivre nos valeurs au péril parfois de nos vies.

Si folie il y eut , elle fut du côté de ceux qui brisèrent à jamais les destins de millions d’Hommes, sous prétexte qu’ils n’étaient pas ce qu’ils auraient dû être.

« Merci mon Dieu de m’avoir faite femme », s’écriera un jour Bérénice en parodiant la prière juive du matin.

Merci Isabelle Stibbe pour ce très beau roman, qui pour emprunter un thème tant de fois exploité, réussit à en faire un récit d’une grande originalité aux accents de la tragédie, qui nous émeut, nous transporte, et nous rend à la fin un peu plus grand.

Prix Simone Veil 2013.

Je remercie Clarisse et les éditions Serge Safran pour l’envoi de ce livre.

English: The "Comédie-Française" in ...
La Comédie Française à Paris (Photo credit: Wikipedia)

Jean Rhys – La prisonnière des sargasses

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Jean Rhys – La prisonnière des sargasses, L’imaginaire Gallimard, 1971 pour la traduction française. Traduit de l’anglais par Yvonne Davet.

La prisonnière des Sargasses est la préquelle de Jane Eyre (Charlotte Brontë – 1847). Il faut rappeler que l’héroïne, Jane Eyre devient éperdument amoureuse de Mr Rochester mais qu’elle apprend le jour de son mariage que celui-ci est déjà marié à une femme à laquelle il s’est uni sous l’influence de son père et son frère. Pis, la jeune femme s’avère de santé fragile et devient folle. Elle est toujours vivante et vit cachée dans le troisième étage de Thornfield-Hall sous la garde de Grace Poole. Sous le choc Jane s’enfuit mais revient quelque temps après et découvre que cette femme qui faisait obstacle à son bonheur est morte en se jetant du toit, une nuit où elle a tenté d’incendier la demeure.

  On remonte donc le cours du temps pour suivre l’histoire d’Antoinette Cosway, dont le personnage est essentiellement vu de manière négative dans Jane Eyre. Rochester semble alors la victime de cette femme malsaine et diabolique.

Mais est-ce si simple que cela ? Pourquoi Antoinette Cosway est-elle devenue folle ? Quels événements ont marqué sa vie ? Ou quelle hérédité a donc pesé sur elle pour la conduire à de telles extrémités ?

Deux voix alternent dans le roman, celle d’Antoinette et de Rochester. Mais tout d’abord Annette raconte son enfance au domaine Coulibri, à la Jamaïque, entre une mère indifférente et froide qui la laisse grandir dans une sorte d’abandon et Joséphine, sa nourrice, fidèle mais impuissante à soulager véritablement la fillette, incapable de l’éduquer véritablement et de former son jeune esprit et sa sensibilité.

Son destin bascule lorsque les anciens esclaves décident de mettre le feu au domaine. Elle est envoyée au couvent et n’en sort que pour épouser Rochester… Antoinette apprend à ignorer une réalité qui pourrait la blesser : « Ne rien dire et alors peut-être que ça ne serait pas vrai. »

Rochester est un jeune homme froid, impassible et arrogant face à une jeune femme assoiffée d’amour.

  Jean Rhys signe là un très beau roman. Elle réhabilite Antoinette Challenge-Genevieve-Brisac-2013Cosway en montrant sa fragilité et sa beauté. C’est un roman émouvant et éprouvant à la fois car il est sombre et violent. Il est la chronique d’un désastre annoncé puisque nous connaissons déjà le destin funeste de l’héroïne. Elle montre l’implacable réalité d’une société patriarcale où les femmes sont rarement aimées pour elles-mêmes et analyse les ravages qu’elle peut produire sur des personnalités un peu fragiles. Un coup de maître et un récit bouleversant.

 

Challenge « Lire avec Geneviève Brisac »

Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

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PRIX FEMINA ÉTRANGER 2012

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Julie Otsuka – Certaines n’avaient jamais vu la mer –  Phébus littérature étrangère, traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau –Libella Paris 2012

Ce roman est composé de multiples voix, ces « voix du nous » comme les appelle Julie Otsuka, qui s’élèvent dés que vous ouvrez le livre et vous happent pour ne plus vous lâcher. Voix qui sortent de ces poitrines de très jeunes femmes qui au début du XXe siècle quittèrent leur Japon natal pour rejoindre leurs maris japonais choisis sur photos et racontent leur désenchantement et la trahison de ces hommes qui étaient ou plus pauvres, ou plus vieux que les hommes qu’elles avaient élus. Une d’elle raconte que l’un d’eux avait donné la photo de son ami qui était beaucoup plus beau que lui. Jeunes femmes obéissantes ou silencieuses qu se sont tues si longtemps, que les voix ici libérées s’échappent à la manière de cris ou d’incantations.

Elles sont toutes là, vous les imaginez serrées les unes contre les autres, visages innombrables, destins singuliers et pourtant semblables. Vous les entendez, elles n’ont plus de souffle, les mots se pressent sur leurs lèvres, ce qui donne ce côté haché et quelque peu décousu au récit, mais un fil solide les relie, le fil ténu d’une histoire unique et pourtant commune. Vous les entendez et votre souffle se mêle au leur, et votre cri retenu si longtemps dans votre poitrine nourrira le leur, vos yeux seront leurs yeux, et vos mains se creuseront avec elles sous le poids des tâches.

Malgré tout, vous voyez qu’elles trouvent une place à force de patience et de labeur, leurs enfants sont leur force, ils apprendront l’anglais et certains iront même à l’université. Mais voilà, avec elles vous entendez la guerre, vous sentez la menace, vous les suivez sur le chemin d’un autre exil, un exil à l’intérieur des terres vers ces camps de la honte ou vers le nord, afin que leurs voix japonaises ne se mêlent aux chants guerriers de leurs compatriotes.

Et c’est là que vous les laissez, le cœur serré, et ému aussi devant tant de beauté, tant de force dans ce chœur de femmes. Vous refermez le livre, vous le gardez peut-être quelques instants dans votre main, sa chaleur d’avoir été tant tenu adoucit un peu le regret d’avoir à le quitter. Vous le posez enfin, sur la table, avec tendresse…Vous ne les oublierez pas.

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3/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia Almeida – Elsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie Lachapelle – Catherine Mavrikakis – Dianne Warren – – Cuba =)  Karla Suárez – Etats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni Morrison – Julie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres

La chronique de Gérard Collard – Berenice 34-44 d’Isabelle Stibbe

Un livre magnifique dans lequel je suis plongée !

Gabriela Adamesteanu Une matinée perdue,

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Gabriela Adamesteanu Une matinée perdue, traduit du roumain par Alain Paruit. (Gabriela Adamesteanu, 1984) Editions Gallimard 2005 pour la traduction française.

Folio n°5533, 535 pages

Ce livre est considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de la littérature roumaine contemporaine et a été traduit en plus de dix langues.

 

Gabriela Adamesteanu écrit l’Histoire de son pays, la sonde à travers plusieurs destins de femmes : Vica, femme du peuple, dont la gouaille revient tout au long du récit, Ivona et sa mère Sophie Ioanu, Gabriela, la tante d’Ivona, qui appartenaient à la haute bourgeoisie roumaine avant la dictature communiste, et Marie-Françoise, personnage qui pour être tout à fait secondaire n’en représente pas moins le prototype de l’intellectuelle, qui reste célibataire parce que son physique n’est peut-être pas suffisamment avantageux malgré sa culture et son intelligence, une femme nouvelle en gestation mais qui fait encore peur aux hommes.

Gabriela Adamesteanu reconnaît que son roman est un roman de femmes[1], même si elle a particulièrement travaillé le personnage du professeur Mironescu, mari d’une de ces femmes dans le roman. Peut-être la misogynie de ce personnage qui n’est que le reflet de son époque n’est-il pas très sympathique. Il ne comprend pas vraiment les changements qui sont à l’œuvre et représente un peu la figure de l’intellectuel dans sa tour d’ivoire, qui refuse de s’engager ou de se salir les mains.

Les femmes tiennent donc ce roman de bout en bout, écartées de la vie politique, mais pratiquant un héroïsme du quotidien.

Les hommes sont désœuvrés ou complotent. D’ailleurs dans le roman, ils sont rongés par une maladie qui fonctionne comme une métaphore.

Ce roman polyphonique retrace l’Histoire de la Roumanie, de la première guerre mondiale à la période précédant la révolution roumaine et la chute de Ceausescu.

L’importance de l’Histoire pour l’auteure, vient, dit-elle, du fait qu’elle est pour elle le moyen de reconstruire une Histoire falsifiée par le pouvoir roumain pendant la dictature communiste.  Les dictatures réécrivent toujours l’Histoire à leur avantage et oblitèrent également sinon les événements gênants, du moins leur propre forfaiture. Tout est filtré et réarrangé selon le pouvoir qui impose sa propre interprétation de l’Histoire..

Récit assez long qui demande parfois un peu de patience, mais présence magnifique d’une voix qui résonne encore longtemps après la lecture, l’œuvre de Gabriela Adamesteanu, tout à fait singulière et puissante, comptera, c’est sûr, dans ce siècle. Peut-être la nécessité qui a présidé à ce projet d’écriture et qui lui donne un souffle propre aux épopées, aux grands récits mythiques, donne une amplitude à son œuvre que l’on retrouve également chez la poétesse Ana Blandiana. Peut-être toutes deux ont-elles vécu l’écriture comme une urgence,  jusque dans leur corps, parce que c’est ce que j’ai senti moi, lectrice, ce côté charnel de l’écriture, cette chair d’encre et de meurtrissures. Ce battement, en elle, qui a accompagné ma lecture.

 

mots de gabriela

Mal de pierres – Milena Agus / L’érotisme au féminin

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L’héroïne, qui n’est toujours pas mariée à trente ans, fait fuir tous ses prétendants à cause de la passion violente qui l’habite. Son corps abrite une sensualité qui supporte mal les interdits de toutes sortes qui  la brident  dans cette Sardaigne pudibonde et moralisatrice, pendant la seconde guerre mondiale. Son imagination débordante lui fait vivre de folles aventures plus romanesques les unes que les autres. Jusqu’au jour où elle va rencontrer le mari qui lui est destiné. Mais est-ce un mariage d’amour ou de raison ? Alors qu’elle fait une cure thermale sur le Continent pour guérir son « mal de pierres », nom donné à des calculs rénaux, elle fait une rencontre qui va bouleverser sa vie … Ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’on saura toute la vérité mais est-ce vraiment la vérité ?

  Ce livre est de l’avis de tous les critiques un véritable petit bijou. L’auteure vit en Sardaigne où elle situe son roman. La narratrice qui souffre de désordres nerveux, et qui subit les assauts d’une imagination fantasque et d’une sensualité débridée, est attachante, parfois même bouleversante.

A mon avis, les femmes de cette époque devaient énormément souffrir, surtout les plus sensibles, de la  morale étriquée à laquelle elles étaient soumises.

Le corps nié des femmes, instrumentalisé, voué à la maternité, se rebelle en silence : hystérie, maladies nerveuses tentent d’exprimer à travers leurs symptômes cet enfermement. Comment oser dire alors ce terrible désir de jouissance et de vie qui taraude chaque centimètre de peau, ce feu brûlant qui dévore la chair et la tord jusqu’à la faire souffrir ?

Écrire bien sûr…

Alors, elle écrit son histoire dans un petit cahier noir à tranche rouge, retrouvé par sa petite fille qui est la narratrice de l’histoire. C’est une histoire à deux voix en quelque sorte, une mise en abyme… La fin est surprenante mais pourtant cohérente. Milena Agus est pour moi la première femme à parler de l’érotisme féminin dans les relations hétérosexuelles.

J’ai aimé la poésie et la fantaisie de l’héroïne, sa sensualité joyeuse qui il viaggioest un pur amour de la vie, son anticonformisme et la liberté intérieure qui est la sienne. Je pense que les femmes ont beaucoup souffert à être bridée dans leur sensibilité, leur créativité, condamnées à des taches sans gloire ni intérêt, confinées dans un espace social réservé, entre la mère et l’épouse. J’ai adoré et Milena Agus est devenue une de mes romancières préférées.

Chez Mark et Marcel

Les grands mères/ Perfect mothers – Doris Lessing

doris lessing les grands mèresDoris Lessing – Les grand-mères traduit de l’anglais par Isabelle D.Philippe , Doris Lessing, 2003 -Flammarion 2005

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Dans ce court récit qui est plus une nouvelle qu’un véritable roman, Doris Lessing orchestre de main de maître les relations d’un quatuor amoureux.

Lil et Roz, grands- mères de deux petites filles adorables, habitent depuis toujours l’une en face de l’autre dans un décor paradisiaque de mer et de soleil. Leurs deux fils sont si charmants, si beaux, et si aimables qu’ils attirent immédiatement la sympathie. Les belles-filles vives et brunes ne manquent pas de charme. Mais un jour, l’une d’elle Mary découvre les lettres d’amour écrites par Tom, son mari, à Roz, l’amie de sa mère, qui est aussi l’une des grands-mères.

Cette nouvelle a été adaptée au cinéma par Anne Fontaine sous le titre « Perfect mothers » et j’ai découvert le film avant de lire la nouvelle.  Ces deux oeuvres sont des chef-d’œuvres d’intelligence et de maîtrise artistique.

Cette histoire d’amour sulfureuse et non-conventionnelle est d’abord l’histoire d’une amitié fusionnelle entre Lil et Roz. Leurs histoires sont comme le prolongement de cette amitié, son déploiement. Elles s’imposent presque naturellement à elles en dépit des tabous qu’elles égratignent sans les briser vraiment. Et c’est là l’incroyable virtuosité de ce récit. Chacune de ces femmes a une relation amoureuse avec le fils de l’autre. Ce pourrait être n’importe quelle histoire entre une femme et un homme beaucoup plus jeune. Sauf que, présentes tout au long de la vie de leurs jeunes amants, elles ont été comme des secondes mères. C’est ce comme qui introduit dans le récit une faille, un creux, une sorte de malaise, encore plus perceptible dans le film sous la force des images. Forcément la question morale se pose : y a-t-il là de la part de ces mères une forme d’inceste ? Tout se joue sur le plan symbolique.

« Les femmes contemplaient ces deux jeunes héros, leurs fils, leurs amants, ces beaux jeunes gens aux corps luisants d’eau de mer et d’huile solaire, semblables à des lutteurs de l’Antiquité. »

Doris Lessing se joue du lecteur avec une parfaite maîtrise dans la construction de son récit. Vous allez être partagé car vous ne pourrez pas ignorer la question morale même si les personnages eux semblent complètement la dépasser. Ils ne sont pas criminels, après tout ils n’enfreignent aucune loi écrite par les hommes, mais semblent parfaitement a-moraux. Doris Lessing montre simplement que le sentiment amoureux, lorsqu’il est sincèrement vécu, ne tient compte d’aucune loi morale, qu’il a sa propre force et ses propres lois. Et c’est aussi pour cette raison qu’il peut être dangereux. Car la sincérité et la force d’un sentiment n’en fait pas forcément un sentiment avouable ou permis par la société. Le signe est peut-être ce huit-clos qui a parfois quelque chose d’étouffant.

Elles savent d’ailleurs ce que leur histoire a de choquant parce qu’elle la dissimule soigneusement aux yeux des autres. Elles tenteront d’ailleurs de résister à cette passion qui les habitent,  tout le récit balançant entre ses deux extrêmes.

Le paradis semble bien exister sur cette terre :

« Ceux qui ont des existences aussi plaisantes, insouciantes, exemptes de tout problème ne sont pas nombreux sur cette terre : sur ces rivages bénis, personne ne s’isolait pour pleurer sur ses péchés ou sur le manque d’argent, ni encore moins de nourriture. Quel beau monde, lisse et éclatant de soleil, de sport, de bonne chère ! »

Mais il n’est jamais loin de l’enfer

Amour dans une vallée enchantée de Wang Anyi

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Amour dans une vallée enchantée de Wang Anyi ,1993, Wang Anyi,2008 Philippe Picquier,  2011 Philippe Picquier pour l’édition en poche

 Une jeune femme étouffe dans son quotidien et s’ennuie dans son couple. Comme une éclaircie dans ce quotidien morne, elle est envoyée à un colloque d’écrivains à Ushan, endroit niché dans la montagne, enveloppé de brumes, pour une dizaine de jours. Elle tombe alors sous le charme d’un écrivain célèbre et ils vont s’aimer dans un amour aux accents mystiques, silencieux et secret le temps d’une brève rencontre.

 Wang Anyi est une écrivaine chinoise née en 1954 de parents tous deux écrivains .  Son père, traité de droitiste en 1957, est démis de ses fonctions dans l’armée et dix ans après,  la Révolution culturelle va ranger sa mère, comme nombre d’écrivains, parmi les « esprits malfaisants » . Elle se réfugie dans la lecture des grands écrivains chinois et étrangers, notamment Balzac. Depuis la parution de ses premiers textes en 1976, elle ne va plus cesser de publier nouvelles, romans et essais, remportant de nombreux prix littéraires. Le chant des regrets éternels, paru en 1995, obtiendra l’une des plus hautes distinctions chinoises, le prix Maodun, en l’an 2000. Elle est élue en 2001 présidente de l’Association des écrivains de Shanghai. Source Editions Picquier.

 Amour dans une vallée enchantée fait partie d’une trilogie, avec Amour dans une petite ville, et Amour sur une colline dénudée qui avaient été« vivement critiqués pour « avoir osé aborder les problèmes du sexe et de l’adultère, sujets jusqu’alors interdits. […] (Celui-ci) a lui aussi subi les foudres de la critique pour avoir présenté une femme qui se libère, pendant une brève parenthèse, du carcan des convenances sans avoir à en souffrir. L’auteur qui se défend d’être féministe expose là une certaine conception de la liberté de la femme. »Source Yvonne André.

 La narratrice décrit sa vie quotidienne étriquée entre un travail monotone et une vie conjugale sans grand intérêt. Cette échappée dans la montagne va être l’occasion de vivre un nouvel amour. La montagne est somptueuse, les gouffres vertigineux, les chutes d’eaux impressionnantes. « Cette vallée enchantée agit comme un piège dont on ne parvient pas à sortir. »remarque–t-elle. Le paysage est à l’unisson de l’aventure de ces personnages, comme en contrepoint à la progression des sentiments. D’ailleurs elle-même se sent comme « une eau courante », même le silence est « une membrane transparente à la surface de l’eau ».La montagne semble « prendre la parole »  et dans le brouillard pourrait se dissimuler « un autre monde inconnu des humains et que, manquant d’audace et de liberté, ils n’avaient pas l’idée de s’y aventurer ».

 Les personnages pourraient être universels, d’ailleurs l’utilisation des pronoms, il, elle, servent à renforcer cette impression. Ils sont encore jeunes, éduqués, intelligents, à l’imagination foisonnante et ne se satisfont pas d’une vie banale. La culture ouvre à d’autres types d’émotions esthétiques et amoureuses, affine la sensibilité. Le roman a d’ailleurs parfois la froideur d’une démonstration.

Les personnages préfèrent l’espoir à sa réalisation ; ils ont l’expérience de l’amour et sont comme « des enfants, toujours en train de rêver ». Car toutes les expériences vécues sont comme une sorte de terreau où peut s’épanouir un amour nouveau, et « ressuscitent mystérieusement, en écho à l’appel qu’elle ressent à présent, aussi le choc dépasse-t-il en intensité tout ce qu’elle a connu dans le passé. »

La qualité d’un amour a son importance, délivré des contingences du quotidien des femmes, hors de portée de leur colère et de leur frustration dans une société encore très traditionnelle où la femme, comme ses consœurs occidentales, doit gérer une double journée de travail.

 J’ai beaucoup aimé ce livre, sa lenteur, ses belles descriptions. Le style est épuré,  un peu froid cependant à certains moments du récit et ne conviendrait pas à certains lecteurs qui pourraient manquer d’empathie. Tout y est analysé minutieusement, décrit dans un récit curieusement absent de tout lyrisme qui pourrait lasser ou ennuyer ceux qui aiment la passion dans le texte. L’auteur a une grande distance avec ses personnages et les observe de manière presque clinique. Mais un charme puissant agit dans ce récit un peu lancinant.

Les trois lumières de Claire Keegan / L’art de l’ellipse

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          Une petite fille est conduite par son père dans la famille Kinsella, des fermiers du Wewbridge, car sa mère, à nouveau enceinte, va vientôt accoucher.

On pourrait résumer cette grande nouvelle par les mots de John Kinsella : « Il a perdu une occasion de se taire ». Car tout est là dans cette économie de paroles, dans cet art de dire l’essentiel sans les mots mais tout de même avec eux puisqu’il s’agit ici d’une œuvre littéraire qui joue magnifiquement avec l’ellipse et le non-dit : une lumière particulière au bord de la mer, une main tendue, un sourire, une corvée partagée en commun

Au fond, même les secrets les mieux gardés finissent un jour par être découverts. Le drame qui a bouleversé la famille Kinsella affleure tout au long de la nouvelle pour être dit à la fin mais il s’annonce par d’innombrables détails, par ce qui est tu, par les silences : les habits dont elle se voit affublée, la réaction de Mr Kinsella quand il les découvre sur elle, l’attitude de Mrs Kinsella lors de leurs sorties à la ville voisine… La vérité est aussi dans ce qui est caché. Les actes, cependant valent mieux que les paroles, car dans une valise oubliée, celle de l’enfant dans le coffre de la voiture de son père, lorsqu’il s’en va, se dit toutes les relations d’un père à sa fille. Toute la négligence et l’abandon. D’ailleurs, pour décrire un nouveau monde, « de nouveaux mots sont nécessaires » à l’enfant qui va devoir apprendre.

Ce  court roman est aussi roman d’apprentissage, car si l’enfant doit réapprendre le monde et ses codes, elle découvre une attention à l’autre, une qualité d’écoute qu’elle ne connaît pas. Et c’est la condition des femmes qui est ici esquissée, il ne faut pas oublier que l’avortement est interdit en Irlande, et le divorce très récemment autorisé. La mère est accablée de grossesses, elle doit accoucher d’un enfant après l’autre et a peu de temps pour s’occuper de sa fille. La misère sociale entrave ici réellement l’épanouissement des enfants.

Edna Kinsella n’a pas d’enfant et elle peut s’occuper réellement de la petite fille qui lui est confiée. Elle est d’un autre milieu social et ne manque de rien. Même si comme toutes les femmes de son temps, elle s’occupe des travaux domestiques, elle jouit de toute liberté pour le faire. Et de réels liens de respect et d’attention la lient à son mari.

 Il existe un autre monde, cela maintenant l’enfant le sait et on peut parier que, malgré la séparation inévitable et annoncée depuis le début, elle ne l’oubliera jamais et que cette révélation certainement va la porter.

Claire Keegan bat en brèche également la sacro-sainte famille irlandaise. La famille ici est celle qu’on se choisit, et elle a beaucoup plus d’importance que la famille biologique. Elle est celle qu’on crée à travers une filiation spirituelle.

Magnifique coup de cœur donc.

Carme Riera – Appel à témoins littéraire ou L’autre moitié de l’âme

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Carme Riera – La moitié de l’âme Roman Seuil, traduit du catalan par Mathilde Bensoussan

Pour nous lecteurs, les manifestations autour du livre sont des moments importants car riches de rencontres. Je suis aussi heureuse d’avoir écouté Carme Riera que d’avoir lu son premier livre traduit en français, « La moitié de l’âme ». Ce salon a tenu toutes ses promesses. Une belle dame encore …

La narratrice est une romancière à la quête de ses origines ; elle demande l’aide des lecteurs afin de résoudre l’énigme insoluble que représente sa filiation. Je relaie bien volontiers cet appel désespéré. J’espère que vous pourrez lui donner les informations qui lui manquent. Surtout lisez bien cet article jusqu’au bout, il en va de la moitié de son âme.

Mais tout d’abord, voilà de quoi il s’agit : un inconnu, un jour lui a remis un paquet de lettres qui remet en question la paternité de celui qui l’a élevé et aimé comme sa fille. Sa mère est morte alors qu’elle était très jeune et elle ne sait pas grand-chose d’elle, sinon qu’elle était très belle, mais plutôt distante et froide. Son souvenir n’est pas exempt d’un certain ressentiment. J’espère que vous le lui pardonnerez, et que cela ne gênera pas votre lecture. Je comprendrai toutefois que cela puisse vous irriter quelque peu. Moi-même je l’avoue, ai été un peu agacée par tant d’ingratitude.

Voilà les faits : sa mère a disparu à la frontière espagnole entre le 31 décembre 1959 et le 4 janvier 1960. On ne sait pas ce qu’elle faisait là, était-elle un agent de la résistance au franquisme, ou jouait-elle double jeu ? Qui était cet amant qu’elle ne nomme jamais ?

L’auteure nous confie ses doutes et j’ai eu l’impression que plus ses recherches avançaient, plus le mystère s’épaississait. J’en ai vraiment été désolée pour elle. J’ai retourné les données du problème dans ma tête jusqu’à attraper un sacré mal de crâne. Mais je l’avoue, j’ai fait chou blanc…

Vous savez, en fait, j’ai eu la curieuse impression qu’au lieu de chercher son père, c’est sa mère qui était l’objet véritable de sa quête : cette mère étrangère qui lui a tant manqué. Les relations entre les filles et les mères sont parfois difficiles, mais nos mères se prolongent en nous que nous en ayons conscience ou non.

Quant à ses hypothèses sur son véritable géniteur, je les ai trouvées un peu fantaisistes. Mais pourquoi pas ? Vous me direz ce qu’à votre tour vous en avez pensé. Je pense qu’Ys a des opinions sur la question, quant à Denis, si tu lis cet article, je pense que tu es véritablement concerné et qu’il faut absolument que tu lises ce livre. Ton avis me semble essentiel…

Je n’exclus aucun lecteur, nous sommes tous concernés, c’est une question de mémoire collective aussi, car la France et l’Espagne furent toutes deux engagées dans la guerre civile et la lutte contre le franquisme et certains plus que d’autres.

« Le prénom et le nom se rattachent aux coordonnées qui nous enracinent dans un espace déterminé. Je sais qui je suis parce que je sais à qui j’appartiens, d’où je viens, quelle sève a nourri mes racines, quels traits, quel air de famille je partage avec les miens. » La filiation peut-être n’est pas si linéaire !

Car la mémoire, est la moitié de notre âme.

 

Il faut lire cet appel à témoins littéraire, le lecteur en sortira de toute manière enrichi même s’il est impuissant à fournir des renseignements supplémentaires…

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Valentine Goby – La note sensible ou L’amour est un malentendu

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Valentine Goby   La note sensible    Editions Gallimard   2002     Folio n°4029    235 pages

Une jeune femme emménage dans un vieil immeuble parisien. Elle doit donner des cours d’anglais aux élèves de la Cité de la musique. Mais voilà les cloisons qui séparent son appartement de celui de son voisin sont bien minces et elle entend tout ce qui se passe, ou presque, chez lui.  Cette intrusion dans son intimité va avoir des conséquences inattendues… Va naître alors une étrange passion.

 « Dis-moi comment tu aimes, je te dirais qui tu es ». Nos histoires d’amour révèlent beaucoup de nous-mêmes car nous y investissons notre histoire, nos failles et nos manques mais nous l’embellissons aussi de nos rêves et de nos bonheurs. J’avoue que celle-ci est une histoire tout à fait spéciale. L’univers sonore tout d’abord dans lequel elle se déploie, aux accents du violoncelle, et la voix dont la narratrice connaît presque tout : chantée, parlée, mêlée de raclements de gorge,  ou joyeuse dans les sifflotements du matin. Peut-on tomber amoureux d’une voix ? Et de quelqu’un à travers cette voix ?

La partie d’un tout peut-elle contenir toutes les qualités de ce tout ? La voix d’un homme peut-elle nous dire qui est cet homme ? Ou n’est-ce qu’un miroir aux alouettes ? Un élément que nous fantasmons et qui ne dit rien d’autre que nous-mêmes ?

Je me suis demandée aussi en lisant cette histoire en quoi l’amour que nous ressentons peut nous mettre vraiment en danger. Peut-on vraiment mourir d’amour ? Ou ce dont nous mourrrons n’est-il que la blessure qui saigne en nous depuis l’enfance ? La peur d’aimer ne vient-elle de la conscience de nos propres fragilités, et d’un manque tellement grand que, aucun amour, si grand soit-il ne pourrait le combler ?

La lecture de ce livre est très agréable mais comme pour le précédent livre de l’auteure, je suis restée en-deçà. Je ne me suis pas totalement laissée prendre. Pourtant, chaque livre me donne envie de lire un autre livre de Valentine Goby. Peut-être parce que je sens à chaque fois la personnalité d’un grand auteur, qui a des choses à dire, et qui les dit de manière toujours originale. A suivre donc…

Lecture commune avec Philisine Cave

Fugue – Anne Delaflotte Mehdevi / L’adieu à la mère

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Il faut lire ce roman comme un conte qui commencerait par la fin. Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. A défaut de prince et de princesse, vous prenez deux bourgeois trentenaires, à la situation matérielle confortable, dans une grande et belle maison située à la lisière d’une forêt.

Le prince moderne, est pilote de ligne et ressemble à Paul Newman, la princesse est une femme moderne, mère au foyer (Cendrillon ?) avec Bac +5 ou presque. Elle est longue, belle et mince.

Ajoutez à cela qu’elle n’a pas une marraine mais plusieurs… Et qu’elle s’aperçoit dans un murmure qu’elle ne s’éclate pas franchement dans la maternité. Il faut dire que quatre enfants en à peine dix ans ce n’est pas une sinécure !

« Oui, enfin non, je veux dire, je veux être : «  juste quelqu’un ». Pas toujours et seulement cette créature qu’est la mère, qui donne la vie, apprend le langage et la mort, qui tisse des liens qu’elle doit apprendre à défaire. »

 Et puis bien sûr elle attend le prince qui rentre tous les trois jours.

Jusqu’au jour où un cri de désespoir lui fait perdre sa voix. Heureusement, j’allais dire, parce qu’au bout de tant de perfections, la tension de la lectrice monte dangereusement !

Et commence alors ce qui est le plus intéressant dans le roman, l’héroïne devenue muette perd sa queue de sirène pour retrouver ses deux jambes et une certaine indépendance.

Elle y gagnera autre chose de bien plus précieux grâce à la musique et au chant.

Si vous croisez « la Petite Sirène » et « Le vilain petit canard », vous comprendrez la réaction de son entourage qui, au lieu de l’épauler, lui fait subir sarcasmes, bouderies et vexations. Et elle, au lieu de banalement se mettre en colère, tente de les comprendre. Là, une petite touche de « Sœur Thérèse d’Avila » ne ferait pas de mal.

La fugue s’entendra ici dans ses trois sens, la fugue de la fille de Clothilde, l’art de la fugue, figure musicale et la propre fuite de l’héroïne hors de modèles qui ne lui conviennent pas vraiment.

J’ai aimé dans ce roman-conte, la rencontre avec le chant, la musique et la scène, espace sacré où s’opère toute transformation et don total de soi. Une rencontre amoureuse qui illumine sa vie et lui fait prendre un autre sens.

« De l’ombre à la lumière, du corps embarras au corps oublié, Clothilde vocalisait et emplissait la salle d’énergie et de joie. »

Au final, j’ai passé un bon moment de lecture, avec quelques beaux passages qui m’auront véritablement transportée au cœur de cette musique faite toute entière du silence bruissant de l’écriture. Et c’est là le tour de force de l’écriture de se faire murmure, cri pour se transformer en un superbe chant à la condition expresse de prendre ce roman pour ce qu’il n’est pas : un joli conte.

Souvenance – Pauline Delpech

Delpech-Pauline

Elizabeth n’a plus que quelques jours à vivre. Sa mémoire part en lambeaux, rongée par une tumeur maligne, et dans sa maison de l’île d’Oléron, en compagnie de sa fille Julie, elle tente de profiter des derniers moments qui lui restent pour reconstruire son histoire et tenter de comprendre le malaise qui l’habite. Quelle femme a-t-elle été ? Que laisse-t-elle derrière elle ?

A l’heure des bilans, la vérité surgit, implacable et inattendue.

Il y a des livres, comme celui-ci, dont la lecture est inévitablement troublée ou parasitée par la personnalité ou la biographie de leur auteur : soit que celle-ci fasse partie de l’actualité people, soit qu’elle s’illustre par des provocations répétées et devienne de par ce fait une personnalité controversée. Dans le cas de Pauline Delpech, c’est le côté glamour, et certaines de ses prises de positions (Je vais en choquer plus d’une, mais je suis tout sauf féministe. La femme qui veut être à l’égal de l’homme, c’est très dangereux pour la survie du couple (voir interview Paris-Match).) qui ont accompagné inévitablement ma lecture et dont j’ai tenté à plusieurs reprises de me débarrasser.

Litterama a forcément, lui, son petit côté féministe et forcément moi aussi. Même s’il s’agit d’un féminisme doux, humaniste et non-militant. Je suis plus touchée par les magazines Causette et Muze que par d’autres magazines dits « féminins ». Ce qui ne peut échapper à aucun de ceux qui visitent mon blog. Si vous me lisez, là, maintenant, vous ne pouvez qu’en être d’accord.

Lorsque vous tapez le nom de l’auteure, le moteur de recherche vous propose tout sauf ses livres et c’est bien dommage. Ce seul motif aurait pu me dissuader de la lire mais j’ai voulu me faire une idée par moi-même et éclairer ce « féminin » qui, s’il est loin parfois de l’esprit de Litterama, n’en fait pas moins partie de ce que les femmes écrivent et pensent.

Tout d’abord, la forme : j’ai trouvé le roman bien construit et agréable à lire. On est pris par l’histoire et les rebondissements sont assez nombreux qui cassent la linéarité apparente du récit que fait Julie à sa mère de sa vie passée. Des faits troublants viennent créer un certain suspense et une tension qui dynamise la lecture. Le récit éclaire peu à peu les zones d’ombre de manière assez habile et la fin est bien amenée. Pauline Delpech a quatre romans à son actif et on sent le travail derrière l’écriture.

Quant au fond, l’histoire de cette femme, ce qu’on en apprend, et ce qui est dit des femmes aussi à travers elle, il est pour moi plus problématique parce qu’il véhicule des schémas ou des représentations traditionnelles qui m’ont agacée, mais qui m’ont mieux fait comprendre la prise de position de l’auteure citée plus haut.

Ainsi de nombreux petits conseils que l’on prodigue aux femmes,  « Tu m’as toujours répété que pour garder un homme, il fallait être bonne maîtresse et bonne maîtresse de maison, c’était ton credo. », le soin apporté à la toilette, l’image de la femme inévitablement jolie, voire belle, le mythe de la mère exemplaire et de l’épouse aimante.

Les hommes, au fond, sont les victimes d’une femme égocentrique et infidèle, uniquement préoccupée d’elle-même et le père a le beau rôle, comme l’a relevé également le journaliste qui l’a interviewée dans Paris-Match. Dans un autre moment du roman, une mère violente rejette sa fille, tant elle aurait aimé avoir un garçon, et c’est le père qui apporte de l’amour.

Je dirais que ces personnages ont mal à leur « féminin » et que dans l’histoire des femmes il y a aussi la haine de soi et une profonde culpabilité (à force de vous répéter que c’est vous qui avez fait croquer la pomme, et que c’est une femme qui a ouvert la boîte contenant tous les malheurs de l’humanité) et qu’il s’agit toujours de rester à la bonne place (ne pas être trop égale), ne pas faire de l’ombre, et gagner l’amour de celui qui n’est pas sur le même plan, mais uniquement sur celui du désir, et qu’il faut satisfaire par son élégance et sa beauté (tant pis pour celles qui sont moches et qui sentent des pieds).

          Toutefois il faut voir le sort que l’on fait aussi aux belles femmes (Pauline Delpech est magnifique), et je pense ici à une vidéo d’une interview de l’auteure il y a quelques années par un homme (un vrai ?) qui pour moi, l’a accueillie comme une bête à la foire, en vantant de manière lourdingue les mérites de sa plastique, et chacun bien sûr des invités de relever, tout en balançant des vannes pas du meilleur goût. Et c’est là que moi j’ai eu mal à mon féminin et que je me suis dit que cette femme-là valait mieux que ça. Et qu’on pouvait la lire aussi…

Pauline Delpech est une jeune auteure qui ne manque pas de volonté et qui trace sa route, capable à mon avis d’évoluer et de mûrir. En tout cas, je le lui souhaite, car elle est une auteure qui ne manque pas de qualités.

 

Je remercie l’attachée de presse des éditions Michel Lafon de m’avoir envoyé ce livre.