Archives pour la catégorie – Femmes du Monde entier

Les filles de Geneviève Brisac

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Que se cache-t-il derrière ce titre apparemment banal « Les filles » ? Une sorte de généralité ? Les filles, les filles en général ? Quelles filles ? Et puis une sorte d’engagement, puisqu’il s’agit de parler des filles et pas d’autre chose, pas des femmes… Une prise de position du côté du féminin et de l’enfance… J’aime bien parfois, savourer un titre, le « mettre en bouche », et me laisser bercer, ou partir dans une sorte de rêverie avant d’entamer la lecture. Parfois un titre cache tout à fait autre chose que ce qu’il promet.

Les filles s‘appellent Cora et Nouk, des petites filles encore, et puis il y a Pauline, une jeune fille en mal d’amour, qui va s’occuper des petites filles, elles aussi en manque d’amour, et d’un bébé qui lui semble au premier abord ne manquer de rien. Sur fond de guerre d’Algérie, d’attentat à la bombe et de corps déchiquetés…

La guerre dehors et la guerre dedans, la guerre secrète que livrent les petites filles qui ne veulent pas d’une gouvernante, une de plus. La guerre, cela permet de s’allier, de s’unir, d’éprouver une sorte de fraternité face à l’adversité, de partager un but, un avenir même incertain. La guerre cela permet aussi de partager l’ivresse jusqu’à la folie …

L’enfance, c’est quand on peut dire « pouce, je ne joue plus », ce que ne peut pas faire le soldat sur le champ de bataille, s’il lève son pouce, il se fait canarder aussitôt.

 Mais que se passe-t-il quand l’autre veut jouer quand même, alors qu’on a levé son pouce ostensiblement ? Peut-être se met-il à tourner sur lui-même comme une toupie, en tournant de plus en plus vite, sans pouvoir s’arrêter … Comme ses corps qui s’envolent sous la force d’une explosion.

            Nouk fait cette réflexion,  alors que sa mère la console, après la tragédie de l’attentat : « On n’est jamais consolé pour le bon motif ». Peut-être est-ce là pour moi la clef de ce roman… Les chagrins de l’enfance sont d’autant plus forts qu’ils sont rarement compris par les adultes, qu’ils restent insoupçonnés…Parfois on pleure devant on film mais ce n’est pas le film qui nous fait pleurer, ni le livre, c’est quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus secret. Quelque chose qui nous a marqué pendant l’enfance, quelque chose de profondément tu et enfoui. Pour moi ce livre parle de cela, ou c’est cela que j’ai entendu.

            Sous ce titre apparemment banal, il y a les accents d’une tragédie. Parce qu’il arrive que dans la tête d’un enfant, « une petite fenêtre se ferme pour toujours », drame silencieux et ignoré…D’ailleurs pour beaucoup , parler d’enfance n’est-ce pas perdre son temps, être du côté d’un monde futile, un monde du côté des femmes, un monde ontologiquement déficient ?

Geneviève Brisac nous prouve le contraire, après l’avoir lue, on reste le livre au bout du bras, ballant… Et on se met à penser…

Le chef est une femme – Valérie Gans

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Je cherchais pour mon thème autour de la cuisine des romans dont l’héroïne exerce ses talents ou un métier en rapport avec ce thème. Alors bien sûr, j’ai lu déjà de très beaux romans sur le thème, Le goût des papayes vertes, et le magnifique Chocolat amer. J’ai pris celui-ci à la bibliothèque sur son seul titre et j’ai découvert un roman dans la plus pure tradition de la chick-lit.

 

Les ingrédients ? Graciane une femme encore jeune, aux formes appétissantes, un concours pour représenter la France Gastronomique, un beau brun un tantinet macho, et l’inévitable histoire d’amour.

Faites mariner une trentenaire séduisante et divorcée pendant quelques années.

Ajouter pour pimenter le tout une belle carrière de chef dans son propre restaurant, dans un milieu un tantinet misogyne où elle a gagné sa première étoile grâce à son talent et sa ténacité.

Délayer dans une dose d’ennui, car si Graciane a des recettes pour presque tout, elle n’en a pas pour l’amour (ce qu’on nous dit sur la jaquette).

Réserver un beau brun aux yeux d’océan, un brin goujat  (il lui vole ses merlans au marché, ou un truc comme ça).

Frapper légèrement leur relation au congélateur. En effet un concours pour représenter la France gastronomique à l’étranger va les opposer et attiser leur désir naissant.

Mélanger leurs deux destins grâce à l’amour.

Enfourner dans la chaleur de la passion et laisser gratiner.

Le plat n’est pas mauvais mais les ingrédients manquent d’originalité même si la Chick-lit fait de notables efforts pour présenter des femmes indépendantes, qui maîtrisent leur destin et leur carrière sans devoir rien à personne. Il leur manque une chose, une seule : l’amour. Et même la plus belle réussite ne peut leur faire oublier ce creux, ce vide au cœur de leur existence.

Oui, il n’est pas mauvais, mais il sent malgré tout le réchauffé. Et tout est expédié un peu rapidement, un peu facilement. Décidément on reste sur sa faim…

La fureur de la langouste – Lucía Puenzo

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Lucía Puenzo est une réalisatrice et scénariste argentine née le 28 novembre 1976 à Buenos Aires, fille du cinéaste Luis Puenzo.
Elle est romancière et réalisatrice. Elle commence sa carrière en réalisant des courts-métrages, des documentaires et des séries pour la Télévision ; son premier long-métrage en 2007 XXY est élu « film argentin de l’année » et couronné Grand prix de la Semaine internationale de la Critique à Cannes. Le film reprend un thème central dans son œuvre : l’identité sexuelle qu’elle aborde ici à travers la question de l’hermaphrodisme. Dans son œuvre romanesque, et l’écriture de nouvelles, l’identité de genre est souvent évoquée : « El niňo Pez » racontera l’histoire d’amour impossible entre deux jeunes filles. Elle a aussi écrit « La Malédiction de Jacinta » édité chez Stock Cosmopolite en 2010 puis « La fureur de la Langouste » chez le même éditeur dans la collection « Cosmopolite » qui analysent au vitriol les travers de la société argentine.

 

Le roman raconte l’histoire de Tino, 11 ans qui assiste à la chute de son père, homme d’affaires puissant plus ou moins maffieux par une société de la consommation et du spectacle versatile et corrompue qui condamne sans appel ce qu’elle encensait aveuglément hier. Retranchée dans sa superbe villa, protégée par des gardes du corps aux mines patibulaires, cernée de journalistes, traqués par des animateurs de télévision peu scrupuleux, la famille se délite peu à peu en l’absence de Razziani le père.

Le tour de force de Lucía Puenzo est de calquer les relations sociales sur les relations familiales en faisant de chacune la parfaite métaphore de l’autre, telle cette famille de langoustes dont la solidarité – elles s’enchaînent et se protègent chacune de leurs antennes en cas de tempête- cesse dès que leur vie est menacée auquel cas elles se dévorent les unes les autres. La fureur qui saisit la langouste est celle qui ravage cette société malade de sa corruption, où règne l’argent roi et l’hypocrisie et détruit la famille, micro-société où les relations de pouvoir n’en sont pas moins violentes et destructrices. 

L’immoralité du père, qui n’hésite pas à  acheter des adolescentes de quinze ans pour satisfaire ses pulsions sexuelles, qui place ses maîtresses, de la gouvernante à la PDG d’une de ses entreprises à tous les endroits stratégiques,  est peut-être la plus dangereuse car elle se transmet au fils par la voie d’une relation profondément affective et inconsciente. Les valeurs patriarcales et leur violence se transfusent ainsi du père au fils de la manière la plus insidieuse qui soit. Tino est en proie au doute et à une désillusion naissante, face à l’image d’un père qu’il croyait tout-puissant. On ne peut qu’espérer, car l’histoire ne nous le dit pas, que le fils puisse à son tour tuer le père, afin de s’en libérer.

J’ai été très sensible à l’écriture virtuose de Lucía Puenzo , à la finesse de ses analyses et à la fluidité de sa narration. Elle écrit comme elle filme, et on devient, comme Tino, prisonnier de l’inexorable attente.

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5/19 Festival America  

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

L’autobus – Eugenia Almeida

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Eugenia AlmeidaL’autobus éditeur Métailié collection Suites 2007 traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis

Eugenia Almeida est née en 1972 à Córdoba, en Argentine, où elle enseigne la littérature et la communication. Elle écrit de la poésie. L’Autobus est son premier roman, il a reçu en Espagne le prix Las Dos Orillas. Il a été publié en Espagne, en Italie, en Grèce et au Portugal. Eugenia Almeida est également l’auteur de La pièce du fond.

Un village isolé au fin fond de l’Argentine est le théâtre de curieux incidents : un autobus passe sans s’arrêter, le train ne circule plus et on entend parfois des claquements secs qui déchirent le lointain et ressemblent étrangement  à des coups de feu. Le village s’interroge, que se passe-t-il qu’eux tous ignorent ?  Et où sont ces deux touristes qui ont décidé de partir à pied le long de la voie ferrée, las d’attendre le bus ? Des ordres mystérieux sont donnés aux autorités du village, une menace imprécise plane… Puis, peu à peu, la vérité, implacable, se fait jour.

Le village est coupé en deux par les voies de chemin de fer : d’un côté les maisons bourgeoises, les rues calmes, un monde paisaible  et ordonné, de l’autre, la pauvreté et la violence. Les femmes sont parfois broyées par ce monde des apparences dans lequel elles ont peu de place en dehors du mariage. D’autres femmes, des femmes de « mauvaise vie » sont sacrifiées aux pulsions sexuelles masculines : ce sont des « putes », celles sur lesquelles s’abat l’opprobe sociale, les impures…  Les hommes sont souvent violents, ils violent leurs femmes et le reste du temps les ignorent. La femme de l’avocat Ponce sombre lentement dans la folie car son mari ne lui pardonne pas  les circonstances de leur mariage sans amour, une grossesse qui n’arrivera pas à terme. A la violence d’un ordre social injuste se superpose la violence du sexisme. Chacun se venge de ses frustrations sur plus vulnérable que soi. Et puis il y a Victoria, jeune femme libre et courageuse, qui lutte et  semble si seule…

Ce court roman (127 pages) a une réelle puissance, il évoque plus qu’il ne décrit. La langue elliptique de l’auteure réussit parfaitement à rendre l’atmosphère oppressante, la violence qui règne dans les relations entre les Hommes et la menace bien réelle… L’aspect cinématographique de l’oeuvre, l’importance des dialogues et l’économie des moyens accentuent l’impression d’assister au drame qui se joue devant nous.  La narration est efficace et bien menée. On se laisse embarquer dans cet autobus lancé à toute allure…

4/19 Festival America  

  festival amerrica

Argentine =) Eugenia AlmeidaElsa Osorio –  Lucía Puenzo –  Canada =) Naomi Fontaine –  Lucie LachapelleCatherine MavrikakisDianne WarrenCuba =)  Karla SuárezEtats-Unis =)  Jennifer Egan –  Louise Erdrich –  Nicole Krauss –  Rebecca Makkai –  Toni MorrisonJulie Otsuka –  Karen Russell –  Janet Skeslien Charles –  Vendela Vida –   Mexique =) Sabina Herman –  Pérou =) Grecia Cáceres 

 

La voix d’Hannah Musgrave – Russel Banks

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Qui est Hannah Musgrave, ce personnage qu’endosse Russel Banks ? Et quels risques peut-elle faire courir à son auteur ? Celui de sombrer sur le versant féminin de sa bisexualité psychique ? Ou cette manière de brouiller les genres, de parler au féminin, n’est-il qu’une tentative vouée à l’échec ? Hannah Musgrave n’est-elle qu’une femme fantasmée par un auteur dont la place d’homme dans la société ne lui permet pas de savoir ce qu’une femme peut vivre avec les contraintes de son sexe ? Mais à ce moment-là, me diriez-vous, aucun auteur ne pourrait se mettre à la place de l’Autre, quel qu’il soit. La littérature n’est-elle pas justement le lieu d’une liberté et d’une expérimentation possible que ne permet pas toujours la réalité ?

Hannah Musgrave dit-elle quelque chose qu’elle n’aurait pu dire sans Russel Banks ?

Ma réponse serait oui. La façon qu’a cet auteur d’explorer la féminité, si tant est que ce mot ait encore un sens, est tout à fait originale et nous allons voir pourquoi.

  

Lorsque nous rencontrons Hannah, elle a presque 60 ans, elle est « vieille et desséchée, une coquille vide en tant que femme ». C’est-à-dire qu’en tant que femme, elle n’existe plus, ce qui ne l’empêche pas d’exister autrement : elle dirige une ferme, a des employées et un certain esprit d’organisation et d’initiative. Elle serait donc une femme plus une autre personne qui ne serait pas femme. Qui donc ?

Mais si nous continuons d’explorer le féminin de cette femme, que trouvons-nous en elle ?

Une femme qui se conduit « comme le font les femmes depuis des temps immémoriaux […], une de ces épouses et mères qui , endeuillées, marchent dans les décombres et dans la désolation laissés par des hommes et de jeunes garçons qui n’ont cessé de s’entretuer ».

Hannah a un père et une mère grâce auxquels elle est devenue qui elle est : une mère qui « divisait les gens entre les chanceux et les malchanceux » et un père pour qui existent « les sur-privilégiés et les déshérités » et qui se bat pour l’égalité des droits. Mais aucun d’eux ne met en cause la société blanche et capitaliste dans laquelle il est né. Ce sont des gens de la bourgeoisie aisée américaine, le père est un intellectuel qui a réussi, médecin, il écrit des livres qui lui assurent une renommée internationale. Il incite Hannah à réfléchir et a des discussions avec elle qu’il n’a pas avec sa propre femme. Il est plus proche de sa fille que de sa femme. Hannah se révoltera, embrassera la cause révolutionnaire jusqu’à entrer dans la clandestinité. Activiste et poseuse de bombe, elle évolue dans un univers presque uniquement masculin. Elle renonce à la vie confortable de la bourgeoisie américaine. Elle a appris à convertir son ennui et son désespoir en motif de lutte. D’autres voies s’offrent à elle car elle naît à une époque où s’engagent les premières grandes luttes féministes. Si sa mère n’en a pas vraiment bénéficié, Hannah, elle, a pu faire des études.

Elle devient mère pourtant, à son tour, mais dit-elle, « je n’avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère ». Il semblerait toutefois que les compétences soient plus de l’ordre de la culture que de la nature car elles supposent un savoir-faire. La maternité n’est pas une expérience heureuse, Hannah se sent « Dépersonnalisée. Chosifiée ».

Elle a bien des compétences mais « il est des choses pour lesquelles j’ai une aptitude naturelle, des talents qui me semblent m’avoir été conférés par mon ADN –pour les maths, la mécanique, la pensée linéaire, les classifications, etc.- des trucs du cerveau droit qu’on attribue d’habitude au sexe masculin[…].

 

Elle a plusieurs identités entre lesquelles elle se perd, et il y a fort à parier que son auteur s’y perd un peu aussi. Qu’est-ce qui relève de la nature et de la culture ? Qu’est-ce qui relève de l’inné et de l’acquis ? On connaît aujourd’hui la plasticité du cerveau, il y a parfois plus de différences entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. On sait également qu’un comportement acquis peut modifier le cerveau et qu’il est aussi le témoin de la culture d’un individu. Et qu’une nouvelle éducation, d’autres habitudes modifieront le cerveau dans l’autre sens.

 

Alors Hannah Musgrave bien sûr, ne serait pas la même sans son auteur, elle dit autant de lui qu’il dit d’elle. Il crée une femme au masculin qui revendique cette part d’elle-même mais la sent comme étrangère . Son éducation lui a assené qu’une femme est faite pour être mère, qu’elle a un instinct et des aptitudes pour cela , et non pour les mathématiques ou la mécanique. Elle se sent coupable de ne pas être comme on lui dit qu’elle doit être et se sent écartelée, déchirée entre de multiples identités, dans une sorte de schizophrénie. Comment mieux animer la part masculine d’une femme quand on est soi-même un homme ? Et d’ailleurs pourquoi dans la pensée, la féminité serait-elle toujours associée à la nature et à la passivité et la masculinité à la culture et à l’activité ? Toute une façon de concevoir la pensée, la psychanalyse, enfin bref une façon de penser le monde à revoir.

Moi – Sabina Berman / Vivre autiste, vivre heureux ?

Moi

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Sabina Berman – Moi , traduit de l’Espagnol (Mexique) par Claude Bleton , éditions du Seuil Mars 2011

  Après des études de psychologie à l’université nationale autonome du Mexique, Sabina Berman entre dans la compagnie d’Héctor Azar et publie sa première pièce de théâtre en 1976. Elle est aussi l’auteure d’un recueil de poèmes, d’un roman et d’une autre pièce, Entre Villa y una mujer desnuda, qu’elle a adaptée au cinéma en 1996

Moi est un récit attachant, celui de Karen Nieto, une petite fille autiste, sauvée de la solitude par l’arrivée de sa tante Isabelle qui, après la mort de sa mère, va s’occuper d’elle et lui donner l’attention et l’amour dont la fillette a cruellement manqué.

 Dotée de capacités extraordinaire, une mémoire et une appréhension de l’espace exceptionnelles, Karen, en grandissant, va faire de la pêche au thon, et de leur élevage la passion de son existence. Plus douée pour communiquer avec les animaux qu’avec les Hommes, elle remet en cause la civilisation occidentale, très influencée par le cartésianisme, qui a fait du « je pense, donc je suis » un postulat aux conséquences dramatiques, puisqu’il a mis la pensée au-dessus de la sensibilité, et relégué les animaux non-pensants au statut d’êtres inférieurs : « Les arbres, la mer, les poissons dans la mer, le soleil, la lune, ou une énorme montagne : non, tout cela n’existe que sur un mode d’existence secondaire, mineur. Par conséquent, tout cela mérite d’être marchandise ou nourriture ou paysage des humains, ou rien d’autre. »

            Vous serez tentés de me demander ce que fait la pêche au thon dans cette fable écologiste. Je ne peux pas vous le dévoiler au risque d’éventer un aspect important de l’intrigue. Car c’est d’un véritable récit initiatique qu’il s’agit ici, un long cheminement vers la conscience et la liberté accompli par une jeune femme dont le handicap sera aussi l’accès privilégié à une réalité que les humains « standards » n’aperçoivent pas toujours. Une façon de reprendre l’éternelle question : qui est le fou et qui est le sage ? Ou le fou n’est-il pas plus sage que ce que l’on croit ?  Le fait d’être différent oblige à changer de perspective, à adopter un point de vue autre sur la réalité, à faire ce fameux « pas de côté » qui permet de penser ou plutôt ici de sentir les choses autrement. Peut-être, au fond, la pensée est-elle parfois un handicap parce qu’elle tronque toute une partie du Monde qui nous entoure.

« Pour être heureux, il suffit de laisser agir les sens et de se passer de Descartes. Avec les sens et sans les mots. Il suffit d’être avec le corps tout entier dans la réalité.

Et pour être encore plus heureux, il faut s’ouvrir à la réalité comme si la réalité était ce qu’on pense.

Penser avec les nageoires de ce barracuda qui monte en diagonale en laissant derrière lui un sillage de bulles. »

2/19 Festival America  

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                         L’avis de   Jostein     et de   Fabienne   (Communauté Littérature au féminin)

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Le ciel de bay City – Catherine Mavrikakis / Entre le ciel et l’enfer …

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Catherine Mavrikakis – Le ciel de Bay City – Sabine.Wiespieser Editeur 2009

  Catherine Mavrikakis est née à Chicago en 1961, d’un père grec et d’une mère française. Elle enseigne la littérature à l’Université de Montréal. Ses livres précédents, romans et essais, ont été publiés au Québec.

En 1979, elle choisit Montréal, où elle fait des études de littérature et une dépression, qui la conduira à de longues années de psychanalyse.

Ses recherches tentent de penser l’imaginaire de l’aveu, de la souffrance à nommer dans le récit contemporain (Christine Angot, Chloé Delaume, Guillaume Dustan, Anne-Marie Alonzo). Elle s’intéresse aussi au processus créateur dans la théorie psychanalytique et dans le discours tenu par les écrivains. Elle est participante de longue date au festival littéraire international Metropolis bleu.

Le ciel de Bay City est un ciel plutôt menaçant, violet qui vire au noir, chargé de pollution, de souvenirs de guerre et de traumatismes.

« Au-dessus de nos têtes, les cadavres planent, les esprits voltigent et mêlent leurs corps éthérés, souffrants, hargneux aux gaz toxiques et chauds des usines essoufflées du Michigan ».  L’œil rivé aux nuées, dans cette ville du Michigan où elle est née, Amy, petite fille de juifs polonais, tente de trouver une place et de vivre malgré le secret familial qui entoure  la mort de ses grands-parents et son ascendance juive.

D’ailleurs, sa mère recueillie et adoptée pendant la guerre par de bons catholiques normands tente à tout prix d’oublier le passé, laissant sa fille démunie et livrée à ses obsessions.

Des quatre éléments , l’air et le feu sont les plus puissants, ils embrasent ce roman d’un souffle et d’une écriture puissante qui sonde la mémoire et le traumatisme inter-générationnel. Que nous faut-il porter de nos ancêtres ? Quelle part de leur histoire est vraiment la nôtre ? Sommes-nous à jamais maudits ? Telles sont les questions qui hantent ce récit. Le feu anéantit, brûle autant qu’il sanctifie, des bûchers funéraires de Bénarès où l’âme quitte le corps pour accomplir ses migrations aux fours crématoires d’Auschwitz de sinistre mémoire où tant de juifs furent assassinés et dépouillés de toute humanité.

Entre le ciel et l’enfer, Amy a bien du mal à respirer de son souffle maladif d’asthmatique, toujours au bord de l’asphyxie, en proie au vent qui « s’engouffre d’est en ouest, du nord au sud, en hurlant, en hululant son chagrin ». Le ciel de l’Amérique est « multicolore, mais il ne porte que les couleurs d’une peine ». Peuplé par des vagues d’immigrants venus d’Europe et d’ailleurs, « loin de la Seconde Guerre mondiale et de ses charniers ouverts sous le firmament paisible »,fuyant la misère et l’horreur et portant avec  eux leur exil et leur chagrin, les Etats-Unis d’Amérique sont devenus le pays d’Amy et de sa fille : « les vents des Grands Lacs ont soufflé sur mes cheveux dès ma naissance et les ont emmêlés à jamais » avoue-t-elle.

Toutes les menaces de fin du monde habitent ce ciel méphistophélique, bombe atomique d’Hiroshima , avions kamikazes du onze septembre,  la folie des hommes, et ce secret terrible…

Amy parviendra-t-elle à savoir la vérité sur sa famille ? Au bout du compte, lorsque « l’hymen céleste s’est déchiré et les entrailles de Dieu ont enfin crevé. Cela pue. »

Peut-être existe-t-il d’autres chemins initiatiques, où l’eau des fleuve attire à eux les ciels furieux et permettent aux hommes d’apaiser leurs souffrances… Peut-être après le feu, l’air et l’eau, la terre permet-elle aux hommes de s’enraciner, de trouver un foyer et de cesser d’errer ? Peut-être, après tout, ne sommes-nous pas condamnés à l’apocalypse …

 

Vous le saurez en lisant l’écriture somptueuse de Catherine Mavrikakis, qui sans conteste est une grande dame de la littérature francophone. Son livre est un véritable objet littéraire, extrêmement bien écrit, d’une plume qui cisèle et qui fait chanter la langue ! Ce n’est pas un page-turner, il est parfois lent, se mérite, mais vous emporte au-delà et au-dedans de vous même. Un grand et beau voyage.

 

Depuis 2000, elle a publié cinq romans : Deuils cannibales et mélancoliques (Trois, 2000), Ça va aller (Léméac, 2002), Fleurs de crachat (Leméac, 2005), Le ciel de Bay City, (Héliotrope, 2008, Sabine Wespieser, 2009), Les derniers jours de Smokey Nelson ( Héliotrope, 2011) et une pièce de théâtre Omaha Beach (Héliotrope, 2008). Elle a écrit un essai-fiction sur la maternité avec Martine Delvaux: Ventriloquies (Leméac, 2003) et rédigé un essai: Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l’écran (PUM, 2005). En 2010, elle fait paraître L’éternité en accéléré (Éditions Héliotrope)  où elle a condensé les entrées de son blogue.

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74 invités, 19 femmes… Ce n’est qu’un hasard, bien sûr…

Peu nombreuses, elles seront moins médiatisées à part, bien sûr, Toni Morrison qui, malgré son Prix Nobel, reste assez mal connue du grand public.

Je vais donc toutes les lire et parler d’elles ! J’étalerai ces lectures sur plusieurs mois

Paroles de femmes : Toni Morrison

Toni Morrison

« Lorsque j’ai composé mon premier roman, L’OEil le plus bleu [elle avait alors 39 ans et élevait seule ses deux garçons], je m’étais inscrite à un atelier d’écriture. J’ai alors eu envie d’écrire autour d’une anecdote qui m’a profondément marquée. J’avais 12 ou 13 ans. Nous débattions, avec une copine, de l’existence de Dieu. J’affirmais qu’il existait, elle soutenait le contraire. Parce que, m’avait-elle expliqué, cela faisait deux ans qu’elle le suppliait de lui accorder des yeux bleus, et rien ne s’était produit. Je me souviens avoir pensé qu’elle aurait été grotesque avec des yeux bleus et, dans le même temps, m’être aperçue combien elle était belle avec ses yeux étirés, ses pommettes hautes, son nez aquilin. Pour la première fois, j’accédais à cette dimension de la beauté unique, celle que chacun possède tel qu’il est. J’ai eu envie de comprendre et raconter pourquoi elle n’était pas en mesure de la voir.[…]

          Je me documente énormément pour chacun de mes livres, afin de développer une compréhension de la réalité qui ait de multiples facettes, pas seulement celle qui m’arrange. J’ai par exemple commis une erreur dans mon premier livre avec le personnage de Maureen Peal, la petite blonde aux chaussettes impeccables. J’en ai fait le genre de fille que l’on adore détester, vous savez ? [Elle rit.] Je n’ai pas essayé de comprendre combien elle devait être effrayée d’être enviée. Je trouve toujours intéressant de regarder les choses à l’envers, pas seulement comme on vous dit qu’elles doivent être. Lorsque j’ai écrit Beloved, les femmes se battaient pour qu’on leur reconnaisse le droit de ne pas avoir d’enfants en ayant accès à la contraception et à l’avortement. À l’époque de l’esclavage, c’était le contraire. La liberté de Sethe, mon personnage, consistait à vouloir assumer la responsabilité de son enfant jusqu’à lui ôter la vie, pour lui épargner l’asservissement auquel il était promis. »

Extrait de Interview par psychologies.com

Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, née le 18 février 1931  dans l’Ohio aux Etats-Unis. Elle est romancière,  professeur de littérature et éditrice, lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et du prix Nobel de littérature en 1993. Première femme noire à avoir été distinguée par ce prix prestigieux, elle porte la voix et l’histoire des afro-américains. C’est son roman « Beloved » qui l’a fait connaître en France. Aux Etats-Unis deux romans on assuré sa notoriété : Sula en 1973 et Song of Solomon en 1977. Son dernier livre « Home » est publié aux éditions Bourgois sous la forme d’une confession de Frank Money, un homme noir traumatisé par les violences dont il a été témoin pendant la guerre de Corée. Il décide alors avec sa soeur de retourner dans le village de leur enfance où ils ont tous les deux beaucoup souffert.

Un été sans les hommes – Siri Hustvedt

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Chaque mois, nous commémorons la disparition d’Hubert Nyssen en publiant un article sur un des livres publiés par Actes Sud (grâce à l’initiative de Denis.du blog « le bonheur de lire »).

  Un été sans les hommes de Siri Hustvedt, Actes Sud 2011, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf.

              Mia, poétesse de son état, a sombré temporairement dans la folie. Une psychose l’a terrassée pendant de longs mois, suite à la découverte de la liaison de son mari avec une femme plus jeune qu’elle. De cet effondrement, elle va se relever lentement le temps d’un été. En effet, elle décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui habite désormais dans une maison de retraite du Minnesota, entourée de ses amies veuves et octogénaires. Elle va animer par ailleurs un groupe de poésie avec sept jeunes adolescentes dont le groupe sera la proie de rivalités et de la confusion des sentiments . Mia en profite pour faire le point sur sa vie dans un récit où elle dénonce la société patriarcale qui impose encore et toujours des relations de soumission aux femmes et leur confère une invisibilité sociale qu’elles n’aperçoivent même plus tellement elles l’ont intériorisée.

La narratrice va entreprendre une renaissance, une reconstruction, au sein d’un groupe de femmes de plusieurs générations, dont le réseau de relations au maillage serré  lui permet de réinventer la vie quotidienne. Dans un spectre très large de générations qui va du nourrisson à de vieilles dames octogénaires , le récit explore les différentes façons dont les femmes construisent leur identité. Les plus âgées  profitent d’une liberté chèrement acquise à la mort de leur mari, et les plus jeunes sont en quête de la reconnaissance de leurs pairs.

La narratrice rappelle que pour les grecs, les femmes étaient des hommes invertis, alors qu’au XVIIIe siècle hommes et femmes étaient perçus sur le mode d’une différence radicale : ils n’avaient plus rien de commun. Hommes et femmes sont différents par certains aspects ; leurs expériences divergent à travers des rôles sociaux qui vont déterminer une partie de leur personnalité; mais quel niveau de différence fait la différence ?  Les différences de genre, bien sûr, mais pas seulement… Chacun doit trouver une réponse qui lui est personnelle : suivre la voie qui lui est tracée ou en inventer une autre.

Le récit est mené à la façon d’une comédie avec de nombreuses allusions cinématographiques aux films américains. Des dessins émaillent le livre qui assurent une causticité joyeuse et intriguent le lecteur. Mia l’interpelle fréquemment car il est le témoin du bon déroulement de l’histoire.

Je me suis laissée prendre par ce récit, cette « lecture de soi » d’une femme confrontée au passage du temps. J’ai suivi le fil de ses  méditations , me les suis appropriées au rythme de la page, en ai fait mes propres interrogations dans une lecture bienheureuse.

Radclyffe Hall – L’histoire d’une vie

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Radclyffe Hall, née Marguerite Radclyffe-Hall le 12 août 1880 à Bournemouth et morte le 7 octobre 1943, est une poétesse et romancière britannique, auteur de huit romans, dont le roman lesbien Le Puits de solitude.

Elle publia en 1928 son roman Le Puits de solitude qui provoqua le scandale. Traduit en français, il fut interdit en Grande Bretagne après une violente campagne de presse car jugé obscène bien qu’il ne contienne aucune description sexuelle et malgré le soutien de Virginia Woolf, Forster et Vita Sackville-West. Il connut le succès aux Etats-Unis où il fut publié de son vivant. C’est seulement après sa mort qu’il est publié en Grande-Bretagne. En 1924, 1925 et 1926, elle publie quatre romans : ‘The Unlit Lamp’, The forge’, ‘A Saturday Life’ et ‘Adam’s Breed’. Les critiques sont enthousiastes. 

Pour ‘Adam’s Breed’, Hall reçoit le Prix Femina Vie Heureuse et le James 

Tait Black Memorial Prize. Elle fut une figure controversée dans les milieux lesbiens, reproduisant les rôles masculins et féminins. Toujours vêtue avec recherche, Radcliffe Hall portait des vêtements masculins et se faisait appeler John. Elle se déclarait « invertie » selon les dogmes médicaux de l’époque.

 

Radclyffe Hall (born Marguerite Radclyffe-Hall on 12 August 1880 – 7 October 1943) was an English poet and author, best known for the lesbian classic The Well of Loneliness. 

In 1928, Hall published The Well of Loneliness, the novel for which she is best known.  Although it contained no explicit sex scenes it was judged by the British courts to be obscene. and there was a campaign by the press to get the book banned. All copies of the novel were destroyed. The United States allowed its publication after a long court battle.

 

More information here, Centre de documentation ROSA 

La montagne invisible – Carolina De Robertis

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Née en 1975 de parents uruguayens, Carolina de Robertis a passé sa jeunesse en Angleterre, puis en Suisse avant de s’installer aux Etats-Unis. La montagne invisible est son premier roman. Son deuxième roman, Perla, n’est pas encore traduit en français.

  Guérisseuse, poète ou guerillera, trois générations de femmes uruguayennes tissent la trame de ce récit magistral, fresque époustouflante de près d’un siècle d’histoire de ce petit pays méconnu qu’est l’Uruguay. Trois femmes puissantes, à la voix singulière, marchant au-dessus de l’abîme, volontaires et passionnées, dans un pays en proie à la dictature.

Pajarita tient de ses ancêtres indiennes, le savoir des plantes médicinales et son talent de guérisseuse, Eva rêve d’écrire des poèmes et Salomé, révoltée, a l’âme d’une guerillera. De mère en fille, court un fil, parfois tendu à se rompre, mais dont la force tissée d’amour permet à chacune d’affronter les cruautés de l’existence. Car le sort est cruel envers ces femmes, d’une violence inouïe, et les hommes d’une brutalité sans nom: viols, coups, abandon, sévérité absurde du père, rien ne leur est épargné. A la violence masculine, vient faire écho la violence politique : la dictature n’hésite pas à employer la torture pour briser ses opposants. La patience têtue des femmes, le courage qu’elles puisent dans l’amour de leurs enfants, l’enracinement dans leur foyer, font d’elles les seuls mâts dans la tempête. Elles résistent, elles ploient mais ne se brisent pas.

Ce sont des femmes actives, qui prennent leur destin en main, qui n’attendent pas le retour du guerrier. Les combattantes du quotidien, ce sont elles, qui doivent lutter pour assurer la subsistance des leurs. Même les mots des femmes ont leur poids, les mots sont des armes.

La famille est comme un métier à tisser, dont l’entrecroisement des fils, assurent la solidité : comme si chacun pouvait être fixé dans son tissage, « son étoffe formant un tout, tendre et gai, une étoffe qu’aucune paire de ciseaux ne pourrait détruire » , dans laquelle on est pris et tenu tous ensemble, dans un réconfort quotidien. Les hommes s’en vont, reviennent, frappent, ou se mettent en colère mais ils ne peuvent rien au fond, contre la volonté féroce des mères. Car ce récit est empreint d’une grande sauvagerie qu’il abandonne parfois dans des moments de complicité certaine, au fil de générations qui voient les hommes grandir et devenir enfin des compagnons.

  J’ai adoré ce roman qui a été un vrai coup de cœur malgré quelques inévitables longueurs. La langue est porté par un souffle si poétique et si puissant, que la force de l’écriture parvient à vous embraser, vous secouer jusqu’aux tréfonds de vous-même. Le récit entremêle ses fils à votre propre sensibilité, et l’on se met à vibrer, à souffrir , le souffle coupé dans la violence de l’émotion. L’écriture est brûlante parfois, faire de déchirures ; d’obscurité profonde et  de silence. On en ressort comme après un long voyage: plus riche et plus profond.

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Les débutants – Anne Serre

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Anne Serre – Les débutants Mercure de France, 2011

Le schéma classique du roman d’amour repose la plupart du temps sur le schéma du manque que l’amour vient combler.

D’ailleurs il n’y a qu’à interroger le mythe, Dans le dialoque (Le Banquet), Aristophane raconte en effet que l’être humain primitif (ni mâle, ni femelle) «avait la forme d’une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond (…) Chacun avait deux sexes… ». Zeus, pour punir l’orgueil de cet être primitif le coupa en deux. Depuis ce temps, chaque être humain est à la recherche de sa moitié perdue. Aimer c’est combler un manque originel, une incomplétude première.

Dans ses avatars les plus populaires, on retrouve la rencontre, la confrontation polémique, la séduction, la révélation de l’amour, le mariage.(Juliette Bettinoti).

Les romans Harlequin sont souvent construits à partir de ces invariants.

Le roman d’amour qui n’est pas qu’une simple romance, complexifie le schéma de base. Et c’est ce que fait à merveille Anne Serre.

Alors bien sûr, il y a la rencontre, à quarante-trois ans, Anne Lore rencontre Thomas, et c’est le coup de foudre. Il suffirait qu’elle quitte son compagnon qu’elle n’aime plus, la relation étant définitivement usée par le quotidien et l’habitude ! Que nenni. Anne Lore aime son compagnon, ils forment d’ailleurs un couple uni et elle est heureuse.

« Leur vie était heureuse et ne s’était jamais heurtée au poids de la routine ni de l’ennui, ils faisaient toujours l’amour et avec beaucoup de fougue, voyageaient parfois, se chamaillaient rarement, il était architecte, elle écrivait pour des magazines d’art, elle avait en lui une confiance d’enfant, il la considérait comme une merveille ».

L’auteure renoue avec le thème du trio amoureux, une femme aime deux hommes, et se retrouve confrontée au problème du choix.  Le dilemme est souvent au cœur du roman d’amour, et le problème de l’élection. L’aspect tragique de cette histoire, est la gratuité de cette passion, qui survient alors qu’Anna est une femme équilibrée et heureuse.

« Elle les aurait voulu tous les deux car c’était comme s’ils se partageaient les heures en elle : à l’un le jour et le soleil, à l’autre la nuit et le sommeil. »

On est toujours des débutants en matière d’amour, nous disent Guillaume, Thomas et Anna, il peut vous tomber dessus quand vous vous y attendez le moins, à n’importe quel âge.

«  J’avais fait une croix sur l’amour, je t’assure, vraiment je n’avais plus envie d’amour. Je m’imaginais une vie tranquille faite d’amitiés, de sérénité, d’une sorte de tristesse que j’avais fini par aimer bien », avoue Thomas.

 Ce livre est le récit d’une passion au jour le jour, une archéologie du désir,  et l’analyse minutieuse du sentiment amoureux. On se laisse à son tour emporter par la passion d’Anna.

Crépuscule irlandais – Edna O’Brien

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Edna O’Brien est née dans un petit village catholique en Irlande. Elle grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogie. Ses premiers livres publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Après Crépuscule irlandais, son recueil de nouvelles Saints et pécheurs, a paru aux éditions Sabine Wiespieser.

.Dans un hôpital de Dublin, Dilly attend le verdict mais elle sait depuis longtemps qu’elle est gravement malade. Sa fille Eleonora, écrivain, femme libre à la vie tumultueuse et brillante lui manque cruellement. Malgré l’affection qui les lie, un mur d’incompréhension s’est élevé au fil des années. Dilly, fervente catholique, admet difficilement les mœurs de sa fille qu’elle juge dissolues, et les livres de celle-ci sont mal accueillis dans ce coin d’Irlande. Leur ton est trop impertinent, et trop libre.

« Mais sa fille, comme elle dit, prise au piège d’une vie de vice là-bas en Angleterre, avec ses fils en bas âge dans une école de Quakers, à propos de laquelle Dilly n’avait pas été consultée, et ses livres qui ont scandalisé le pays… »

Eleonora a fui l’Irlande qui enferme les femmes dans des rôles d’épouse et de mère qui ne lui conviennent pas et dans lesquels elle étouffe. C’est dans les livres qu’elle est née à la liberté et à la vie. En compagnie du doyen Swift, écrivain et pamphlétaire anglo-irlandais, de Stella, d’Esther, des journaux de Dorothy Wordsworth et de Christina Rossetti, poétesse anglaise.

« C’était quoi le pire, ça ou Emma Bovary, avec un mari, deux amants clandestins, et pour finir juste cette poignée de poudre blanche volée chez l’apothicaire pour s’empoisonner ? »

Elle se met à écrire « des riens ou des presque riens . Les orties, les poules qui pondent, ou la jacasserie des oies et leur joie quand on les laisse s’égailler dans l’éteule et se gorger des restes de blé et d’orge ». Alors une autre vie s’offre à elle, libérée des carcans de la tradition et des préjugés.

Ce roman brillant et difficile est largement autobiographique puisque l’héroïne, Eleonora est en fait Edna O’Brien elle-même. Tout y est, la fuite hors d’Irlande, la rencontre avec la littérature, l’écriture comme révélation et comme destin.

L’écriture est extrêmement travaillée et parfaitement maîtrisée. Les accents en sont parfois bouleversants : ode à la mère, déchirement de l’exil, solitude de l’écrivain, ce roman est profond et émouvant et cette auteure à suivre absolument.

Le premier amour – Véronique Olmi

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Le Premier amour de Véronique Olmi Le livre de poche Editions Grasset&Fasquelle 2009

  Une femme quitte son mari sur un coup de tête le jour de leur anniversaire de mariage. Sur le papier journal qui enveloppait une bouteille de vin qu’elle était descendue à la cave pour fêter l’occasion, une petite annonce attire son attention rédigée par un homme qui fut son premier amour…

C’est l’occasion pour la narratrice de replonger au cœur de son adolescence, de réfléchir aux relations avec ses parents, à leur vie conjugale si morne et triste, à ses relations avec ses propres enfants. Cette relation ambivalente, « Cet amour fou que l’on a pour ses enfants et puis soudain ce besoin viscéral d’être détaché d’eux », mais dont la force vient d’un attachement irrationnel. Ce moment où l’on devient mère et où soudain la perspective change, « J’ai détesté ma mère jusqu’au jour où j’ai donné naissance à mon premier enfant », avoue-t-elle.

 

Le premier amour est la relation fondatrice pour toute une vie amoureuse qui y prendra sa source et sa vitalité. Passé et présent à la fois, fantasmé comme tout retour vers l’origine, il permet à la narratrice de faire le bilan de sa vie passée. Notre premier amour est le mythe fondateur autour duquel nous organisons nos émois amoureux, et permet de poser encore et toujours la question : « Qu’est-ce qu’aimer ? ». Hors du temps, cette première expérience n’a pas eu à pâtir des méfaits de la conjugalité, elle est comme nimbée de l’aura de l’amour absolu.

Peut-on aimer à nouveau son premier amour ? Le temps passé loin de l’autre ne nous en a-t-il pas irrémédiablement détourné ? Telle est la question au fond de ce livre pas désagréable mais qui aura été loin de m’enthousiasmer.

Invitation à la vie conjugale – Angela Huth

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 Angela Huth – Invitation à la vie conjugale – Gallimard (mars 2000) – Collection folio

A travers l’histoire de plusieurs couples, Angela Huth décline l’amour conjugal aux prises avec le quotidien.

             Frances Farthingoe est un tantinet superficielle, pense son mari passionné par les blaireaux, et qui préfère passer la nuit à les observer plutôt que de s’occuper de son épouse. Délaissée par son mari et sans réel projet, elle se morfond dans sa luxueuse demeure. Attachée à la vie mondaine, elle décide d’organiser une fête somptueuse dans son manoir d’Oxford et y convie ses amis les plus proches : Rachel et Thomas Arkwright, étrangers l’un à l’autre, Mary et Bill Lutchins, couple qui a su traverser les années sans dommage, Martin et Ursula Knox, heureux et amoureux, Ralph, célibataire endurci qui se consume pour un amour impossible, Rosie, la mère de Ralph, artiste peintre, femme libre, célibataire, et qui ne dédaigne pas les aventures.

« Balzac a posé une très bonne question : Un homme peut-il éternellement désirer sa femme ?
– Et qu’a t-il répondu ? ».

 Chaque couple de cette histoire répond à sa manière : il n’y a pas de recette universelle qui garderait contre l’usure du quotidien et la disparition du désir. Une multitude d’embûches, et d’épreuves de toutes sortes menacent l’équilibre des couples : tout d’abord le démon de l’habitude qui « dévore tout. » mais aussi l’aptitude de chacun à vivre les compromis sans renier sa personnalité. Regarder dans la même direction, élaborer des projets communs, savoir se créer et se recréer sans cesse, être intéressant pour soi et pour l’autre, autant d’exigences que seuls quelques élus pourront satisfaire. Nos amours nous ressemblent, ils sont diablement imparfaits, parfois un peu lâches, et souvent sans imagination. La vie est faite de répétitions, de rituels, d’une matérialité terne car nous sommes condamnés à gagner notre vie ou pour les plus oisifs à trouver  comment alimenter les journées.

« Dans le mariage, les marées changeantes sont plus saines que les eaux dormantes. Elle s’était donc résignée aux rencontres, séparations, rencontres, séparations, à cette invariable bascule. C’était sa façon de traiter le gouffre qui sépare toutes les âmes humaines. »

            Certains d’entre nous d’ailleurs n’essaient même plus, l’amour heureux est une véritable épreuve de marathon, mieux vaut se résigner à sa disparition en espérant qu’il jette ses derniers feux avec au moins un peu de panache. Rester seul, préserver sa liberté, vagabonder de corps en corps, est le choix de certains, mais la solitude est parfois terrible à supporter. Pour d’autres, même « Un amour non partagé a […] un terrible pouvoir. Parfois, ils ne veulent même pas s’en libérer. »

« Il n’y a pas d’amour heureux… » écrivait Louis Aragon ; Balzac remarque que « L’amour n’est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cœur sans le flétrir. »

Un homme peut-il éternellement désirer sa femme ? A cette question, il semblerait selon l’auteur qu’il ait répondu :
 « – Oui. Définitivement oui. » Bill embrassa Mary sur le nez. »

  Mais incontestablement, l’amour véritable se crée entre deux êtres libres. Et les femmes au foyer, en tout cas dans ce roman, ont bien du mal à trouver des satisfactions dans une relation asymétrique, condamnées  à l’effrayante vacuité d’une existence dévouée aux soins du foyer.

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
          Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
          Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passerRépétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
          Il n’y a pas d’amour heureuxLe temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
          Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
          Il n’y a pas d’amour heureux
          Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon (La Diane Francaise, Seghers 1946)

En lecture commune avec Dominique

Des corps en silence – Valentine Goby

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Valentine Goby – Des corps en silence – Editions Gallimard 2010 – Folio n° 5281
Ce roman offre le récit de deux femmes,  à des années de distance, dont l’un est le contrepoint de l’autre puisque ces deux narrations offrent une version différente de la fin d’un amour. Claire se laisse emporter par « la lente érosion de l’amour » tandis qu’Henriette lutte sauvagement pour reconquérir l’amour et le désir de son mari.
Pourquoi le désir nous quitte-t-il, quelle raison fait que le corps devient soudain silencieux et indifférent, peut-on s’en arranger ? La réponse est claire, on ne peut se satisfaire d’un amour sans désir, qu’on en accepte la fin ou qu’on la refuse. L’amour ne peut être platonique, il se tisse de la jouissance des corps et s’alimente du plaisir donné et reçu. Pourtant le désir est tragique car il est condamné à mourir, voué à s’éteindre dans la « fadeur » et le « rien ». Comment le conserver alors, le faire durer ? Est-ce à la manière d’Henriette, qui est « prête à faire sa fille des rues, sa prostituée, sa courtisane » ou faut-il, comme Claire, en accepter la fin inéluctable, sans révolte, car « l’amour comme la peau, comme les plantes, comme les utopies, comme les chiens, promis au pourrissement, crevés au bout du compte. » ? Serions-nous condamnés à l’errance de corps en corps, à la quête éperdue et toujours recommencée de l’embrasement des sens, de cet émerveillement de la peau d’un ou d’une autre, ce miracle de l’attente ?  Le désir creuse le manque, attise la souffrance autant qu’il promet la jouissance. Comment s’en passer ?
Autant de questions dans ce roman assez pessimiste ou suffisamment lucide selon le point de vue que l’on adopte, qui ne fait pas de différence entre le désir masculin et féminin en ce que tous deux sont voués à une disparition plus ou moins lente. Désir asymétrique, car il ne disparaît pas au même moment chez les deux amants,  infiniment  problématique  et source de désordre pour les grandes institutions que sont le mariage et la famille. Car c’est bien cette nouveauté au XXe siècle qui pose problème. La famille devient infiniment fragile et  lieu de tous les conflits. Comment bâtir une union solide sur le désir infiniment volatile ? Peut-il se régénérer ou s’alimenter à d’autres sources ? Telles sont les ouvertures possibles de ce roman, que chacun peut creuser seul …
En ce qui me concerne, des philosophes m’ont beaucoup intéressée, notamment Emmanuel Levinas ou Vladimir Jankélévitch. Il peut exister une éducation du désir selon ce qu’il pointe, ou la source à laquelle il s’alimente. Le désir, s’il vise l’inconnaissable de l’autre, peut n’être jamais rassasié et se renouveler sans cesse ; il est alors inépuisable. Dis-moi comment tu désires et je te dirai qui tu es ! Il y a une grande différence entre le désir qui n’est qu’un simple appétit sexuel et qui se satisfait de la matérialité des corps et un désir qui est approche toujours différée du mystère de l’autre. L’amour, en fin de compte. Quant à la sexualité, l’Occident judéo-chrétien, occupé à scinder l’âme et le corps, a négligé son éducation possible quand l’Orient en a fait un art.
D’autres voies sont possibles peut-être pour éviter ou repousser le plus longtemps possible la « glaciation » inévitable des corps. Vaste débat…
Article programmé et …
Lecture commune avec Malika ;Fransoaz; Philisine Cave- Miss Leo dont je lirai avec grand intérêt les avis à mon retour de vacances.